samedi 07 janvier 2017

Queimada, de Gillo Pontecorvo (1969)

queimada.jpg

"If a man gives you freedom, it is not freedom. Freedom is something you take for yourself."

La lucidité et la pertinence du regard de Gillo Pontecorvo sur les rapports de domination coloniale et néo-coloniale sont incroyables. Si la violence physique et explicite jalonne le film à travers diverses révoltes et répressions, la description des relations qui est faite à travers cette histoire atemporelle d'un colonialisme idéologique (ancré dans le passé) basculant dans le néo-colonialisme économique (tristement d'actualité) est d'une violence morale sidérante. En se basant sur l'histoire fictive d'une île tout autant fictive des Antilles en quête d'émancipation, l'atemporalité de Queimada renforce son propos et sa dimension universelle. Seul bémol, un budget plus conséquent et une post-production plus soignée (notamment en termes de synchronisation sonore et de montage) auraient sans doute contribué à faciliter l'immersion et la transmission du message.

Pontecorvo propose à travers cette fiction (pas totalement détachée de l'Histoire des empires coloniaux) une illustration radicale des logiques et des dynamiques de domination. Queimada n'est à ce titre qu'une succession de rapports de force et de confrontations que le personnage interprété par Marlon Brando, un agent (hautement économique) anglais missionné par son pays, cherchera à orienter en la faveur de son employeur. Dans un premier temps, il contribuera à fomenter une révolte de la population noire contre l'occupant portugais afin de rompre le monopole commercial sur la canne à sucre dont il bénéficiait. Il laisse sciemment les apprentis révolutionnaires croire qu'ils mènent leur propre révolution, alors qu'il s'agit d'une manœuvre dont la conscience du basculement en cours rappelle celle des aristocrates dépeints par Visconti dans Le Guépard (même si les manipulations à l'œuvre diffèrent sensiblement). Dix ans plus tard, les intérêts économiques de l'empire colonial britannique sont à nouveau menacés par le désir d'émancipation grandissant de l'île Queimada : une émancipation "utile" hier pour briser l'ennemi mais jugée dangereuse aujourd'hui. L'heure d'une nouvelle révolution a sonné.

On le voit bien tout au long du film, les révoltes / révolutions ne sont pas menées par la base et ses idéaux, même si la sincérité des acteurs à ce niveau n'est jamais remise en question : elles sont avant tout manipulées par ceux qui tiennent les rênes au niveau supérieur et qui en canalisent la puissance dans la direction qu'ils désirent, en s'emparant des intérêts stratégiques. Ils investissent dans des notions-clés cristallisant un conflit à un instant donné (l'esclavage, l'indépendance, l'économie du sucre) comme un spéculateur le ferait dans une valeur boursière critique. Marlon Brando incarne ainsi l'archétype de l'agent économique parfaitement rationnel, à la fois cynique et clairvoyant, opportuniste et dénué de morale, adoptant les valeurs révolutionnaires ou contre-révolutionnaires au gré des intérêts impérialistes qu'il représente. Il est à la fois catalyseur de la révolte et manipulateur du désir de ses sujets épris de liberté, dans le seul but d'éliminer la concurrence. Un propos dont l'universalité et l'atemporalité sont particulièrement frappantes.

brando.jpg

jeudi 05 janvier 2017

The Internet's Own Boy: The Story of Aaron Swartz, de Brian Knappenberger (2014)

Internet_s_Own_Boy.jpg

Révolutions et contre-révolutions The Internet's Own Boy se situe à la croisée de deux types de documentaires : les très bons sujets, d'une part, et les mauvais traitements, d'autre part. Mais disons-le d'emblée, le premier aspect l'emporte clairement sur le second : c'est le genre de documentaire  […]

Lire la suite


mercredi 04 janvier 2017

À ciel ouvert, de Juliette Fournot (2006)

le_photographe.jpg

Un hôpital de fortune au cœur de la guerre d'Afghanistan À ciel ouvert est un très bon complément vidéo à l'expérience Le Photographe, un reportage photo parsemé de bandes dessinées (ou l'inverse : une bande dessinée parsemée de photos) dans lequel les dessins et les couleurs d'Emmanuel Guibert et  […]

Lire la suite


mardi 03 janvier 2017

Le Testament du docteur Mabuse, de Fritz Lang (1933)

testament_dr_mabuse_1.jpg

Fascination, manipulation et possession En parcourant à rebours la série des films ayant pour thème le docteur Mabuse, au-delà de l'aspect parfaitement illogique de l'entreprise, on a l'impression de s'enfoncer peu à peu dans un territoire dangereux, à la noirceur grandissante à mesure que l'on  […]

Lire la suite


jeudi 29 décembre 2016

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, de Wang Bing (2016)

ta_ang.jpg

La résilience des exilés L'expérience cinématographique Ta'ang est très éprouvante, de par ses longues heures en immersion au sein d'une communauté en fuite. Dans des décors qu'on pourrait croire paradisiaques, à la frontière entre la Chine et la Birmanie, Wang Bing a su trouver la distance  […]

Lire la suite


lundi 26 décembre 2016

Dernières Nouvelles du cosmos, de Julie Bertuccelli (2016)

dernieres_nouvelles_du_cosmos.jpg

Le pays du silence et de l'incommunicabilité L'introduction de Dernières nouvelles du cosmos, dans sa façon d'amener son sujet et de présenter son personnage principal, est rigoureusement parfaite. Hélène Nicolas apparaît à l'écran : elle souffre visiblement d'un handicap lié à une forme d'autisme.  […]

Lire la suite


dimanche 25 décembre 2016

Alimentation générale, de Chantal Briet (2006)

alimentation_generale.jpg

Visage collectif Si on m'avait dit qu'un jour un sombre téléfilm documentaire sans le sou diffusé sur la chaîne Planète+ et centré sur une petite épicerie me laisserait dans un état pareil, je ne l'aurais jamais cru. Chantal Briet sort ce témoignage au plus près d'un microcosme "de cité"  […]

Lire la suite


lundi 19 décembre 2016

Homo Sapiens, de Nikolaus Geyrhalter (2016)

homo_sapiens.jpg

Apocalypse now Homo Sapiens, autant l'indiquer tout de suite, n'est qu'une succession de plans fixes de durées variables, entre dix et trente secondes, capturés un peu partout sur la planète. Japon, Russie, Europe de l'Est. Un hôpital, une université, une prison. Des vélos abandonnés, des  […]

Lire la suite


vendredi 16 décembre 2016

L'Homme qui n'a pas d'étoile, de King Vidor (1955)

homme_qui_n_a_pas_d_etoile.jpg

Lonely are the brave Man without a Star est avant toutes choses un film de cowboy, au sens propre : un film sur le métier de garçon vacher au sein des grands espaces américains, avec les problématiques qui y ont trait au centre du film. Même si de nombreux aspects ne m'ont pas paru très  […]

Lire la suite


jeudi 08 décembre 2016

La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks (1952)

captive_aux_yeux_clairs.jpg

Le fleuve des géants La toute première séquence, mettant en scène un Kirk Douglas guilleret, sautillant çà et là avant de tomber lamentablement par terre pour ensuite recevoir quelques torgnoles de la part de son futur meilleur ami, ne met pas franchement en confiance. Mais la voix off qui annonce  […]

Lire la suite


mardi 06 décembre 2016

Meru, l'ascension impossible, de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi (2015)

meru.jpg

Anti-Everest Dans ce genre de sports extrêmes, on ne sait jamais trop situer la frontière entre pure folie et audace extraordinaire. Meru raconte l'histoire de trois alpinistes partis à deux reprises à l'assaut d'un des sommets les plus difficiles de la chaîne himalayenne, le Meru. Force est de  […]

Lire la suite


lundi 05 décembre 2016

L'Île nue, de Kaneto Shindō (1960)

ile_nue.jpg

Le dur labeur d'un Sisyphe insulaire On pourrait croire qu’avec de tels partis pris esthétiques et narratifs, aussi puissants que radicaux, L’Île nue constituerait l’essence même de l’œuvre profondément clivante. En choisissant comme cadre un îlot au sud du Japon, isolé au sein d’une mer  […]

Lire la suite


mercredi 30 novembre 2016

Rocco et ses frères, de Luchino Visconti (1960)

rocco_a.jpg

Band of brothers Ayant été un peu (euphémisme) déçu par la mise en œuvre du Guépard, quelque peu dévoré par des ambitions à mon sens gargantuesques qui en font plus un essai qu'une fresque historique, je me suis avancé à reculons dans l'antre de cet autre Visconti qui lui est antérieur, et d'autant  […]

Lire la suite


samedi 19 novembre 2016

L'Homme d'Aran, de Robert Flaherty (1934)

homme_d_aran.jpg

"Sometimes you have to lie. One often has to distort a thing to catch its true spirit." Douze ans après l'expérience ethnographique, cinématographique et documentaire Nanouk l'esquimau (lire le billet) qui consacrait la première incursion de Robert J. Flaherty dans un genre unique et  […]

Lire la suite


lundi 14 novembre 2016

Possession, de Andrzej Żuławski (1981)

possession.jpg

La possession, c’est le vol. Étant donnée l'affiche du film, évoquant une version érotique du mythe de Méduse, et la catégorie du film à l'orée des genres dramatique et horrifique, on ne saurait mieux induire en erreur le spectateur égaré qui passait simplement par là et qui découvre par hasard la  […]

Lire la suite


mercredi 09 novembre 2016

Nashville, de Robert Altman (1975)

nashville.jpg

"You may say that I ain't free, but it don't worry me" En regardant Nashville, une constatation s'impose, relevant presque de l'évidence : Robert Altman est le maître du film choral et il serait bien difficile de citer une seule autre personne qui lui arriverait à la cheville. Peut-être  […]

Lire la suite


vendredi 04 novembre 2016

Elmer, le remue-méninges, de Frank Henenlotter (1988)

elmer.jpg

FLASH - Un parasite millénaire du type sangsue-étron bleue rackette un pauvre adolescent new-yorkais et lui propose de la drogue hautement hallucinogène en échange de cerveaux bien frais. Elmer, le remue-méninges est un film de grand malade, probablement réalisé par une équipe sous l'emprise de  […]

Lire la suite


jeudi 03 novembre 2016

Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi (2016)

fuocoammare.jpg

Une Histoire de parallèles On peut sortir de la séance extrêmement partagé. Les images du documentaire de Gianfranco Rosi sont d'une importance capitale, évidemment. Elles donnent à voir une certaine réalité, qu'il est bien facile de concevoir de manière théorique, mais dont l'horreur colle à la  […]

Lire la suite


mardi 01 novembre 2016

Nocturama, de Bertrand Bonello (2016)

nocturama.jpg

Rébellion et abstraction Nocturama est bourré de petits défauts, c'est évident. Pourtant, même en en ayant conscience à mesure qu'ils emplissent les interstices du récit, l'ampleur du projet fait son travail. Et au final, son originalité, son ambition, et sa ténacité auront eu raison de tous ces  […]

Lire la suite


dimanche 30 octobre 2016

Nos Funérailles, de Abel Ferrara (1996)

nos_funerailles.jpg

Dearest, the shadows I live with are numberless. On pourrait être tenté de classer ce Nos Funérailles (au singulier en version originale) signé Abel Ferrara un peu hâtivement dans la catégorie "films de gangsters". Dans ce cas de figure, on pourrait objecter que le lascar arrive un peu  […]

Lire la suite