lundi 12 novembre 2018

Le Salon de musique, de Satyajit Ray (1958)

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Un sursaut d'orgueil avant la mort

Le cinéma indien classique, c'est-à-dire pas exactement celui qui s'exporte en masse dans les contrées occidentales, peut demander un certain temps d'adaptation pour l'apprécier à sa juste valeur, bonne ou mauvaise, qu'on y soit sensible ou pas. Il y a une forme de lenteur constitutive, dans la narration et dans l'étirement de certaines séquences, qui met à rude épreuve les sens et peut empêcher de pénétrer de manière directe l'univers du film dans sa première partie. Mais il ne s'agit là que des conséquences d'une méconnaissance, à n'en pas douter, qu'un minimum de familiarité avec le genre devrait rectifier, ces légers obstacles disparaissant d'eux-mêmes.

En l'absence de repères conséquents, on se raccroche aux branches. Une des principales thématiques dans Le Salon de musique rappelle celle du Guépard chez Visconti (explorée également dans La Poupée, de Wojciech Has, sous un angle différent) : l'affrontement entre l'aristocratie, symbole historique de domination culturelle en déliquescence, et la bourgeoisie, pétrie d'opportunisme et prête à tout pour se faire une place confortable dans les hautes sphères de la société. Mais Satyajit Ray aborde la question d'une manière étonnante : il a beau décrire le protagoniste Biswanbhar Roy dans tout son caractère présomptueux et imbu de sa personne, sans rien dissimuler de son être, c'est bien lui qui recueille notre sympathie.

On ne le ressent que très tardivement dans le film, à la faveur d'un retour de flashback (la longue partie au centre du récit) faisant l'effet d'une décharge électrique, mais l'agonie et la déliquescence de l'univers de Biswanbhar Roy confère à l'ensemble un charme mélancolique presque fataliste. Sa dernière envolée, à travers la somptueuse cérémonie organisée avec ses derniers deniers et l'ultime course à cheval où il part littéralement chercher sa propre mort, est d'une beauté lyrique troublante. Le film file vers cette fin tragique de manière évidente, très explicite à travers la profusion de symboles divers dispersés çà et là, mais sans que cette évidence ne soit un obstacle à l'empathie ou à l'immersion.

Cette dernière fête musicale constitue d'ailleurs le dernier jalon d'une construction ternaire, autour de trois cérémonies composées de trois façons très différentes. La première est filmée en plans longs, avec de lents travellings à travers la pièce pour capter l'exaltation absolue du moment. La seconde sera beaucoup plus frénétique du point de vue du montage, et les éclairs récurrents que l'on perçoit à travers la fenêtre, parmi d'autres éléments annonciateurs, signalent la catastrophe à venir. La troisième, point culminant des antagonismes entre le protagoniste et son voisin bourgeois à qui il démontrera sa supériorité intellectuelle dans un sursaut de fierté, d'arrogance et de mépris absolus, s'accompagnera d'une série encore plus dense de symboles (l'araignée sur le tableau, le carillon du lustre, la poussière du miroir, les bougies qui s'éteignent en rafale) annonçant avec force la tragédie imminente. La prédominance symbolique de cette séquence peut rebuter, mais cette profusion de signes peut aussi alimenter une dimension onirique, comme un enchantement funeste, plutôt original dans l'ambiance qu'elle parvient à tisser. À l'image du lustre vacillant dans l'obscurité, image mystérieuse qui ouvre et clôt le film.

C'est presque a posteriori que le souffle du film revient au centuple, alors qu'on réalise à quel point la passion de Roy l'aura consumé, lui et sa fortune. Il s'est enfermé dans un microcosme de contemplation, de passivité, d'attente, comme s'il observait sa propre déliquescence à distance. Le portrait n'est pas du tout flatteur, et même s'il emporte a priori l'empathie du spectateur, on retient surtout le plaisir qu'il aura éprouvé à humilier publiquement son voisin, apte uniquement à singer l'aristocratie, à reproduire ses codes sans les avoir assimilés au préalable. Satyajit Ray capte ce moment d'orgueil au terme d'un voyage (temporel et mental) autodestructeur magnifique, à l'esthétique singulière, à la fois ostentatoire et austère, faste et âpre.

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mercredi 07 novembre 2018

Les Ailes de l'espoir, de Werner Herzog (2000)

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Une clavicule cassée, une entaille profonde à la jambe, une épaule infestée d'asticots, des crocodiles et des piranhas : tout va bien. L'histoire de Dieter Dengler, pilote américain qui fut prisonnier pendant la guerre du Vietnam après le crash de son avion, et celle de Juliane Koepcke, unique  […]

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Yasimika, de Djeli Moussa Diawara (1983)

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Djeli Moussa Diawara est le demi-frère de Mory Kanté, et si ce dernier est largement plus célèbre et réputé à l'échelle internationale, cet album qui porte son nom (parfois intitulé Yasimika) m'a procuré un plaisir jamais atteint dans la discographie de Kanté. À ranger aux côtés de Toumani Diabaté,  […]

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mardi 06 novembre 2018

Des gens comme les autres, de Robert Redford (1980)

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Trois solitudes sous le vernis des convenances Des gens comme les autres concourt dans la catégorie du drame familial le plus pur, sans à-côtés, et dans ce registre il me semble qu'il atteint une hauteur assez élevée. Quelque chose me retient d'adhérer plus pleinement, sans doute lié au genre qui  […]

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jeudi 01 novembre 2018

Fragments du Pays Basque

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Quelques photos de Mai 2018 à la découverte d'Euskal Herria. N'hésitez pas à cliquer sur les photos pour les afficher en plein écran. Jour 1. Plage de Bidart. Jour 2. Baie de Saint-Jean-de-Luz. Jour 2. Randonnée "Les Trois Couronnes" à la frontière espagnole, dans les montagnes au-dessus  […]

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mercredi 31 octobre 2018

La Poupée, de Wojciech Has (1968)

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Asymétrie des rapports de force dans les hautes sphères de la Pologne de la fin du XIXe siècle Cinq ans avant La Clepsydre, le cinéaste polonais Wojciech Has proposait déjà une fresque historique incroyable, presque tétanisante par moments, à l'atmosphère graphique dotée d'un cachet très  […]

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lundi 29 octobre 2018

Jeanne Dielman 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, de Chantal Akerman (1975)

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Portrait glacé d'un bouleversement existentiel Jeanne Dielman 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles est une expérience cinématographique à part, presque paradoxale dans l'opposition qu'elle introduit entre la radicalité de la mise en scène et la banalité de ce qu'elle raconte en apparence. Sobriété  […]

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Fudge Sandwich, de Ty Segall (2018)

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Un album de reprises de la part de Ty Segall, ce n'est pas vraiment la chose à laquelle on s'attend le plus de la part de quelqu'un qui s'est autant attaché à explorer les horizons du Garage expérimental ces dernières années — quitte à s'y perdre un peu, trop à mon goût. Et pourtant, surprise, non  […]

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mardi 23 octobre 2018

Le Démon des armes, de Joseph H. Lewis (1950)

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"It's just that some guys are born smart about women and some guys are born dumb. You were born dumb." Le Démon des armes se situe sans doute plus du côté de la curiosité à être découverte par les cinéphiles amateurs du film noir que du côté du film à voir dans l'absolu, pour ses qualités  […]

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lundi 22 octobre 2018

Knightriders, de George A. Romero (1981)

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Les chevaliers motorisés de la table ronde Victime de la représentation que l'on peut communément se faire de l'œuvre de Romero, c'est-à-dire une collection plus ou moins fleurie et bigarrée de films de zombies, Knightriders peut susciter une surprise conséquente. Et même au-delà, indépendamment de  […]

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