samedi 25 février 2017

Je ne regrette rien de ma jeunesse, de Akira Kurosawa (1946)

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Le goût du passé

Kurosawa s'aventurant (rétrospectivement, vu d'aujourd'hui) sur les terres habituellement balisées par Ozu, avec quelques brefs détours du côté de Shindō (toujours aussi anti-chronologiquement), c'est quelque chose de particulièrement surprenant pour quelqu'un comme moi qui ne connaît pas cette partie-là de sa filmographie, plus frontalement "sociale", plus contemplative, plus attachée à la description d'une époque contemporaine. Cet effet de surprise est bien sûr artificiel, lié à une connaissance extrêmement parcellaire des filmographies des cinéastes cités précédemment, mais il n'en demeure pas moins vigoureux.

Je ne regrette rien de ma jeunesse présente de fait l'intérêt d'un film ancré de tout son poids dans le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale, un regard rare et donc précieux sur le régime militariste des années qui ont précédé l'implication du Japon dans le conflit mondial. L'ossature du film et sa charpente narrative s'articule principalement autour de la probité de sa protagoniste (fait rare chez Kurosawa : une femme tient le premier rôle) et dans une forme de rigueur intellectuelle qui façonne son avenir, comme si la morale lui dictait directement la conduite à adopter. En filigrane, derrière les motivations de l'héroïne, on devine bien sûr une critique des ravages causés par la politique expansionniste de sa propre patrie. Le fait qu'il soit question de la promotion de la démocratie au milieu du 20ème siècle, de l'émancipation des femmes et des paysans pauvres ostracisés, et du droit à l'enseignement et à la liberté d'expression n'est évidemment pas décorrélé de la signature que porte ce film.

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Au centre, donc, la trajectoire de Setsuko Hara sur une dizaine d'années, des bancs de l'université jusqu'à la boue des rizières. Kurosawa met l'accent (peut-être un peu trop d'ailleurs, dans la logique du mélodrame) sur chaque décision qu'elle a à prendre en les présentant comme autant de dilemmes moraux. Quel homme choisir, quel courant adopter, quelle famille entretenir ? Chacun de ses choix s'aborde sous le signe du sacrifice le plus déchirant et il faudra attendre la toute fin du film pour que les choix intimes de la protagoniste soient enfin assumés, pleinement, tout en étant porteurs de joie et d'espoir.

Lorsqu'elle décide d'aider les parents du défunt Noge, Setsuko Hara, une femme de la ville, se transforme soudainement en paysanne et semble projetée dans le film de Kaneto Shindō, L'Île nue (lire le billet) : sa quête de justice et de liberté (comme son père le lui a enseigné : "N’oublie jamais que tu es responsable de tes actes. La liberté est le fruit d’un combat.") ainsi que son abnégation sont illustrées dans un style au lyrisme imparable. Du travail des rizières, Kurosawa en fait un acte épique en le mettant en scène de manière très dynamique, comme une tâche titanesque comportant son lot d'épisodes ludiques — durant un certain temps du moins. Il extrait toute la sève extraordinaire du travail de la terre dans un style que ne renierait pas un réalisateur soviétique comme Mikhail Kalatozov.

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On pourra regretter de nombreuses maladresses liées aux grosses ficelles et aux gros sabots du mélodrame, mais la peinture des mouvements syndicaux en temps de guerre, empreinte de réalisme social dans un pays en pleine mutation, vaut assurément le détour. Le message adressé à la jeunesse japonaise, sur la nécessité de bien choisir les éléments idéologiques qui paveront la route de leur avenir à la lumière de l'histoire passée, a beau être simple (ou paraître simple, du moins, 70 ans après), il n'en reste pas moins pertinent. Le symbole du cours d'eau qui s'écoule lors des premières et dernières séquences donne une image un peu didactique des enjeux et du cours de la vie, mais il permet de refermer le film sur une touche réconciliatrice, d'une incroyable douceur : point de rancœur dans les yeux de Setsuko Hara, en paix avec elle-même, alors qu'elle renoue avec ceux qui l'avaient si durement rejetée par le passé.

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vendredi 24 février 2017

Nosferatu, fantôme de la nuit, de Werner Herzog (1979)

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Résurrection d'une icône, résurrection d'une culture. Comme le dit assez justement Hervé Aubron chez Potemkine, il fallait tout de même un sacré culot, en étant un réalisateur Allemand dans les années 70, pour proposer un nouveau film sur Nosferatu après le monument classique de Murnau. Et du  […]

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jeudi 23 février 2017

Brève histoire d'amour, de Krzysztof Kieślowski (1988)

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L'art délicat du malaise Il y a dans le film de Krzysztof Kieślowski une ambiance étrange, pas frontalement menaçante mais distillant un malaise diffus tout aussi perturbant, que ne renierait pas le Michael Haneke des années 80 / 90. L'époque durant laquelle il radiographiait une société poussée  […]

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samedi 18 février 2017

La Scandaleuse de Berlin, de Billy Wilder (1948)

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Berlin en cendres, Dietrich en trance C'est triste à dire, mais n'étant pas particulièrement sensible au charme froid de Marlene Dietrich (pas ici en tous cas), ni à celui naïf jusqu'à la moelle de Jean Arthur, et en l'absence de la moindre trace de charisme de la part de John Lund dans un rôle qui  […]

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mardi 07 février 2017

Comrades, de Bill Douglas (1986)

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Naissance d'une conscience de classe Il y a deux courants moteurs au cœur du dernier film que tourna Bill Douglas presque dix ans après sa célèbre trilogie autobiographique (My Childhood / My Ain Folk / My Way Home : lire le billet). D'une part l'histoire des prémices du syndicalisme britannique au  […]

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samedi 04 février 2017

Trois Sublimes Canailles, de John Ford (1926)

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The gold (and land) rush Le regard que John Ford propose à travers Three Bad Men sur la célèbre conquête de l'Ouest américain est doté d'une particularité qui le différencie assez nettement de ce qui a pu être proposé par ailleurs, tout au long de l'âge d'or du western classique. De la fin du 19ème  […]

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samedi 28 janvier 2017

Arrebato, de Iván Zulueta (1980)

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“It’s not that I like cinema… it’s cinema that likes me.“ Le côté série B relativement assumé désamorce dans une certaine mesure un des échecs de Arrebato (emballement, emportement, ou extase en français) : ne pas être parvenu à donner corps à son sujet. Chose qui pourrait être extrêmement fâcheuse  […]

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Le Général du Diable, de Helmut Käutner (1955)

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Réhabilitation des non-alignés Drôle de personnage, ce Helmut Käutner. Tourné durant les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Sous les ponts étonnait par son ton extrêmement doux et poétique, dénué de toute idéologie et bien loin du bruit des bombes qui résonnait dans le Berlin d'alors. Dix  […]

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samedi 07 janvier 2017

Queimada, de Gillo Pontecorvo (1969)

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"If a man gives you freedom, it is not freedom. Freedom is something you take for yourself." La lucidité et la pertinence du regard de Gillo Pontecorvo sur les rapports de domination coloniale et néo-coloniale sont incroyables. Si la violence physique et explicite jalonne le film à  […]

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jeudi 05 janvier 2017

The Internet's Own Boy: The Story of Aaron Swartz, de Brian Knappenberger (2014)

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Révolutions et contre-révolutions The Internet's Own Boy se situe à la croisée de deux types de documentaires : les très bons sujets, d'une part, et les mauvais traitements, d'autre part. Mais disons-le d'emblée, le premier aspect l'emporte clairement sur le second : c'est le genre de documentaire  […]

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mercredi 04 janvier 2017

À ciel ouvert, de Juliette Fournot (2006)

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Un hôpital de fortune au cœur de la guerre d'Afghanistan À ciel ouvert est un très bon complément vidéo à l'expérience Le Photographe, un reportage photo parsemé de bandes dessinées (ou l'inverse : une bande dessinée parsemée de photos) dans lequel les dessins et les couleurs d'Emmanuel Guibert et  […]

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mardi 03 janvier 2017

Le Testament du docteur Mabuse, de Fritz Lang (1933)

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Fascination, manipulation et possession En parcourant à rebours la série des films ayant pour thème le docteur Mabuse, au-delà de l'aspect parfaitement illogique de l'entreprise, on a l'impression de s'enfoncer peu à peu dans un territoire dangereux, à la noirceur grandissante à mesure que l'on  […]

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jeudi 29 décembre 2016

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, de Wang Bing (2016)

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La résilience des exilés L'expérience cinématographique Ta'ang est très éprouvante, de par ses longues heures en immersion au sein d'une communauté en fuite. Dans des décors qu'on pourrait croire paradisiaques, à la frontière entre la Chine et la Birmanie, Wang Bing a su trouver la distance  […]

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lundi 26 décembre 2016

Dernières Nouvelles du cosmos, de Julie Bertuccelli (2016)

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Le pays du silence et de l'incommunicabilité L'introduction de Dernières nouvelles du cosmos, dans sa façon d'amener son sujet et de présenter son personnage principal, est rigoureusement parfaite. Hélène Nicolas apparaît à l'écran : elle souffre visiblement d'un handicap lié à une forme d'autisme.  […]

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dimanche 25 décembre 2016

Alimentation générale, de Chantal Briet (2006)

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Visage collectif Si on m'avait dit qu'un jour un sombre téléfilm documentaire sans le sou diffusé sur la chaîne Planète+ et centré sur une petite épicerie me laisserait dans un état pareil, je ne l'aurais jamais cru. Chantal Briet sort ce témoignage au plus près d'un microcosme "de cité"  […]

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lundi 19 décembre 2016

Homo Sapiens, de Nikolaus Geyrhalter (2016)

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Apocalypse now Homo Sapiens, autant l'indiquer tout de suite, n'est qu'une succession de plans fixes de durées variables, entre dix et trente secondes, capturés un peu partout sur la planète. Japon, Russie, Europe de l'Est. Un hôpital, une université, une prison. Des vélos abandonnés, des  […]

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vendredi 16 décembre 2016

L'Homme qui n'a pas d'étoile, de King Vidor (1955)

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Lonely are the brave Man without a Star est avant toutes choses un film de cowboy, au sens propre : un film sur le métier de garçon vacher au sein des grands espaces américains, avec les problématiques qui y ont trait au centre du film. Même si de nombreux aspects ne m'ont pas paru très  […]

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jeudi 08 décembre 2016

La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks (1952)

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Le fleuve des géants La toute première séquence, mettant en scène un Kirk Douglas guilleret, sautillant çà et là avant de tomber lamentablement par terre pour ensuite recevoir quelques torgnoles de la part de son futur meilleur ami, ne met pas franchement en confiance. Mais la voix off qui annonce  […]

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mardi 06 décembre 2016

Meru, l'ascension impossible, de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi (2015)

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Anti-Everest Dans ce genre de sports extrêmes, on ne sait jamais trop situer la frontière entre pure folie et audace extraordinaire. Meru raconte l'histoire de trois alpinistes partis à deux reprises à l'assaut d'un des sommets les plus difficiles de la chaîne himalayenne, le Meru. Force est de  […]

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lundi 05 décembre 2016

L'Île nue, de Kaneto Shindō (1960)

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Le dur labeur d'un Sisyphe insulaire On pourrait croire qu’avec de tels partis pris esthétiques et narratifs, aussi puissants que radicaux, L’Île nue constituerait l’essence même de l’œuvre profondément clivante. En choisissant comme cadre un îlot au sud du Japon, isolé au sein d’une mer  […]

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