jeudi 19 février 2015

American Sniper, par Clint Eastwood (2015)

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Le sniper au grand cœur, l'autocritique en plastique

Deux ou trois mots, simplement.

Non, le dernier film de papi Eastwood n'est pas un film de propagande à la gloire de la politique et des valeurs qui composent les États-Unis.
La preuve : voir comment ce Texan plutôt bas du front deviendra "The Legend" ; voir comment cet homme qui n'a jamais eu le moindre recul sur ses actions s'est engagé au plus profond de son être dans un conflit qui le dépasse totalement, par pur réflexe vindicatif (un peu comme la vengeance de Dwight dans Blue Ruin : lire le billet) ; voir comment il a su conserver son intégrité après avoir été broyé par cette guerre, au point de redonner un semblant de virilité à des estropiés en les formant au tir de précision... Les exemples dans ce sens abondent.

Non, le dernier film de papi Eastwood n'est pas un film plein de nuances sur la politique et les valeurs qui composent les États-Unis.
La preuve : voir comment le portrait de Chris Kyle s'applique à gommer les aspects un peu gênants de sa personnalité ; voir comment les cas de conscience qui se posent au sniper au grand cœur ne sont que de fausses ambiguïtés, puisque derrière chaque tir se cachait une vraie menace, montrée à l'écran par une grenade cachée dans les bras d'une mère ou de son enfant ; voir le final épique, conclusion d'une hagiographie grandiloquente, avec des images d'archive on ne peut plus tire-larmes... Les exemples dans ce sens abondent.

Voilà ce qui me met extrêmement mal à l'aise : la majorité des spectateurs voit dans American Sniper exactement ce qu'elle était venu y chercher. Chacun repart de son côté, encore un peu plus convaincu dans ses a priori en tous genres. Le belliciste redneck chevronné y verra un appel à guerroyer un peu plus au Moyen Orient alors que la situation actuelle n'est jamais questionnée dans le film (ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi, faut-il le préciser). L'anti-américain primaire y verra la célébration d'un putain de héros au service de son putain de pays.
Ultime variation : le critique sur Sens Critique (et ailleurs), ses certitudes en bandoulière, expliquera en quoi il a tout compris et à quel point le film d'Eastwood est clair et définitif, en dépit de ses nombreuses interviews (un exemple des questions laissées ouvertes par le réalisateur : www.liberation.fr/culture/2015/02/13/la-guerre-suscite-une-fascination-pour-la-violence_1202272) démontrant le contraire.

Je n'apprécie guère quand on me dicte quoi penser ou quoi ressentir, mais j'ai du mal à voir dans le non-choix de Clint Eastwood (qu'on sait, malgré tout, capable de mesure et de discernement) autre chose qu'un opportunisme de circonstance, le cul entre les deux chaises de l'action et de l'émotion, se gargarisant de la confusion ainsi distillée et des dollars ainsi amassés.


P. S. : Quelques mots pour préciser ma pensée.
Ceci n'est que le témoignage d'un malaise personnel. J'ai trouvé dans le film de nombreux éléments intéressants, au-delà du manque d'objectivité opportuniste dans le portrait, étant donné le(s) public(s) visé(s). La symétrie entre l'éducation de Kyle et celle des enfants irakiens, des gamins dans les mains desquels les adultes mettent une Bible, un sniper ou une grenade, est un parallèle que je n'avais que très rarement vu au cinéma. L'engagement de Kyle vu plus comme le résultat d'une éducation (façon "chien de berger") que comme celui d'un soldat partant en guerre, aussi. Les exemples dans ce sens abondent. Mais je reste toujours extrêmement mal à l'aise sur cette ligne de crête, sidéré par le fait que là où autant d'éléments concourent à mon "amusement" (les guillemets sont de rigueur, car la construction de l'état d'esprit de Kyle est loin d'être amusante), d'autres les reprennent dans une direction diamétralement opposée.

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Chris Kyle, son flingue et son drapeau.

lundi 16 février 2015

Monsieur Lazhar, de Philippe Falardeau (2011)

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Monsieur Lazhar est à la fiction ce que La Cour de Babel (lire le billet) est au documentaire : un regard simple mais plein de nuances sur les thématiques casse-gueules par excellence que sont l'école, l'éducation et l'enfance. On peut reprocher au film de Philippe Falardeau quelques maladresses, des raccourcis et des simplifications de circonstance, mais s'il y a bien une chose qu'il évite, c'est l'angélisme et le manichéisme qui sont de vraies plaies dès lors qu'un film s'attaque à la question de l'enseignement.

Au centre du film, un personnage : Bashir Lazhar, un instit atypique interprété par l'humoriste-acteur-écrivain algérien Mohamed Fellag. Immigré algérien (dans le film) confronté aux codes de l'enseignement au Canada, l'air débonnaire et le Monde Diplomatique en poche, c'est le catalyseur d'une incompréhension qui voit s'affronter deux mondes. D'un côté, l'équipe enseignante qui essaie de gérer une situation de crise suite au suicide d'une prof, en essayant de tirer l'événement vers une normalité acceptable aux yeux des enfants ; de l'autre, ces enfants traumatisés qui se posent des questions et qui, surtout, peinent à adopter le regard que semblent leur imposer les enseignants.

Monsieur Lazhar sera la personne par laquelle, presque malgré elle, la situation se désamorcera. Si l'on pense au début à un lettré à l'ancienne, exigeant et consciencieux, amateur de Balzac jusqu'à le donner en dictée à des élèves de 12 ans, le personnage dévoilera peu à peu sa profondeur ainsi que ses failles. Derrière une certaine candeur se cache un air grave, et derrière une apparente sévérité se cache un passé douloureux dont on ne s'abstrait pas aisément. C'est précisément cette dimension hors-norme qui le pousse à réagir différemment à la souffrance des élèves, une souffrance presque occultée par l'école trop occupée à désamorcer les tensions et les conflits qui ont suivi le suicide. Ce sont des codes étonnants vus d'ici : dans ces classes, on tutoie le professeur et on le prend en photo mais le contact physique est radicalement proscrit.

Là où le film est particulièrement réussi, au-delà d'une mise en scène très sage et de certains éléments dramatiques qui auraient pu être évités, c'est dans la peinture de ces deux univers entremêlés. Deux portraits qui semblent si éloignés mais qui finissent par se rejoindre : un homme déraciné et sans papier qui doit faire face à des enfants abandonnés, perdus dans leur rapport à la mort. On met très rapidement le doigt sur de nombreuses contradictions, comme cette parole qu'on veut encourager à l'école alors qu'on se refuse d'écouter ce que des enfants ont besoin d'extérioriser. La voie de l'ignorance choisie de manière délibérée, par commodité, par sécurité, et dont ressort une forme de violence à l'encontre de l'enfance, de la culpabilité qui la ronge et de ses appels à l'aide camouflés qu'on ignore. De cette souffrance partagée naîtra un lien entre le maître et ses élèves, une douleur qui se communique afin de se reconstruire, pour avancer et non pas oublier. Une épreuve à l'image de la chrysalide citée dans le film, tombée de l'arbre avant d'éclore.

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samedi 31 janvier 2015

Théorie du drone, par Grégoire Chamayou (2013)

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À l'heure de la dernière hagiographie de Clint Eastwood à la gloire des héros militaires, American Sniper, véritable ode à l'antiaméricanisme primaire tant le discours sur la politique (ou, plus précisément, l'absence gênante de discours, de questionnement, de raisonnement) de son pays anéantit toute réflexion, se plonger dans un ouvrage des éditions La Fabrique est une des choses les plus saines qui soient. Mais attention : si le rejeton de 2015 du papi de 84 ans a de quoi surprendre certains, que ce soit par son manque de recul ou par sa nomination aux Oscars (ce qui n'est en réalité rien d'autre que la consécration logique d'une carrière cinématographique sur le déclin, essentiellement tournée vers l'adulation du rêve américain), l'essai de Grégoire Chamayou a lui aussi de quoi surprendre, mais fort heureusement pour de toutes autres raisons.

Théorie du drone est un livre passionnant, écrit par un chercheur en philosophie soucieux de rester intelligible et accessible, sans pour autant sacrifier la rigueur que nécessite ce genre d'exercice. Tout le monde sait ce qu'est un drone, mais qui connaît précisément l'étendue de ses applications guerrières, de ses conséquences en termes de droit civil ou militaire ? Car si les ouvrages pérorant sur l'objet de loisir abondent, la littérature sur l'objet militaire est bien maigrichonne. Ne parlons même pas d'un quelconque regard critique, il est quasiment inexistant. Après tout, pourquoi s'en prendrait-on au fer de lance d'une guerre « plus propre, plus humaine, plus précise », comme le déclarent ses défenseurs ?

Avril 2013. Un article du Monde Diplomatique attise ma curiosité : "Drone et kamikaze, jeu de miroirs", écrit par un certain... Grégoire Chamayou. Diantre ! Cet énergumène ose le parallèle entre l'implication totale que requiert un attentat suicide et la configuration opposée, en miroir, d'un meurtre opéré par une machine contrôlée à distance, à des dizaines de milliers de kilomètres du champ de bataille. C'est une position singulière, alors inédite à ma connaissance. Pire : elle fait pleinement sens. Puis vint le livre, dont avait été extrait le texte du Diplo.

Force est de constater que l'auteur, au-delà de ses qualités de philosophe, réalise là une synthèse bibliographique captivante. Théorie du drone est un ouvrage incroyablement documenté (les notes à la fin plutôt qu'en bas de page sont un poil agaçantes), c'est un véritable travail de journaliste et de juriste concentré dans les trois premiers chapitres. Un discours préliminaire essentiel qui permet de mieux cerner les enjeux actuels, en délimitant les contours de la légalité du drone et en précisant des notions un peu floues appartenant au champ de la philosophie du droit de tuer.

J'ai rarement lu un essai s'emparant aussi habilement d'un sujet a priori éloigné de l'étude philosophique. Les nombreuses questions soulevées par Grégoire Chamayou semblent pourtant fondamentales, et amenées au terme d'un raisonnement rigoureusement balisé. Assiste-t-on à l'avènement d'une guerre perpétuelle, à l'issue rendue impossible par le paradoxe qui oppose un pouvoir intouchable à une guerre ingagnable ? Y a-t-il une redéfinition de l'héroïsme, déplaçant l'objet du sacrifice du physique au mental, restituant ainsi leur part de courage aux opérateurs de drone qui sont psychiquement victimes de devoir agir en bourreaux ? Qu'en est-il d'un point de vue sémantique, puisque la novlangue est déjà en train de renverser le paradigme en qualifiant le drone de progrès majeur dans la technologie "humanitaire" et "précise" ? Envisage-t-on un jour d'utiliser des drones pour des opérations militaires sur le sol américain, et dans le cas contraire (réponse vraisemblable), quelles en sont les raisons (évidentes) ? Quid de la "militantisation" et de la "probabilisation" techno-juridique du statut de combattant dans le cadre d'une arme qui, précisément, annule tout combat et toute possibilité de reddition ?

Une lecture qui donne le vertige, assurément, de par la multiplicité des problématiques et des pistes de réflexion qu'elle soulève... et qui brille par son absence dans le débat public.


dimanche 25 janvier 2015

La Cour de Babel, de Julie Bertuccelli (2014)

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Optimisme, sincérité et simplicité, tels sont les maîtres-mots de ce documentaire qui pose son regard sur une classe de collège un peu particulière. Des enfants de 11 à 15 ans, originaires d'un peu partout sur Terre, issus de cultures variées et dotés de passifs bien différents, réunis autour d'un objectif commun : apprendre, ou plutôt perfectionner leur Français dans le but d'intégrer des classes "normales".

De manière générale, l'optimisme béat et unilatéral m'agace profondément. Difficile d'estimer l'influence du moment présent sur l'appréciation d'un tel documentaire, mais au-delà de cet enthousiasme chevillé au corps, La Cour de Babel distille une tendresse qui ne s'écarte jamais d'une vision réaliste des enjeux. Un optimiste lucide, en quelque sorte. Si la caméra de Julie Bertuccelli reste toujours douce et bienveillante, elle filme ces enfants avec une étonnante franchise. Des êtres pétris d'incertitudes, bouillonnants de questions identitaires et confrontés, en dépit de leur jeune âge, à des problématiques existentielles assez complexes qui donnent parfois le vertige.

La classe de la prof de Français Brigitte Cervoni est un microcosme singulier, une sorte de cocon protecteur qui libère la parole. Le petit théâtre d'un monde riche de sa diversité, où s'expriment naturellement l'innocence de l'enfance ainsi que l'énergie et les contradictions de l'adolescence. C'est un vent de fraîcheur et une remise en question généralisée qui fait naître un certain espoir dans cette école-là. On imagine bien que ce n'est pas du tout représentatif, mais peu importe. La maturité dont fait preuve la majorité des enfants est saisissante, et on en devine l'origine à travers les références fugaces à un passé difficile, souvent à l'origine de leur immigration en France.

C'est un choix de réalisation très pertinent : laisser en hors champ les conditions de vie personnelles des enfants, laissant le spectateur deviner la dureté de leur existence, tout à fait discrètement, au détour d'une réunion parents-profs ou d'autres rencontres. Une forme d'humilité et de respect salvatrice. Le regard se concentre ainsi sur la classe et sur une parole qui bouillonne malgré la difficulté que tous éprouvent pour s'exprimer. C'est une forme de violence trop souvent oubliée ou négligée et qui saute ici au yeux, tant on sent qu'ils peinent à exprimer correctement et spontanément leurs sentiments, leurs émotions. Il se dessine alors, peu à peu, des caractères variés et attachants, des manières d'être insouciantes et touchantes. Des enfants tellement différents dans leurs cultures et leur passé, mais en même temps tellement semblables dans leurs aspirations et l'avenir qui s'offre à eux. Et ça fait un bien fou.

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samedi 10 janvier 2015

Birdman, d'Alejandro González Iñárritu (2015)

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Batman, évidemment

Birdman, le film sur cet acteur en pleine rédemption à Broadway, des années après la gloire du super-héros qu'il incarnait, n'est pas si mal. Il ose, il expérimente, il questionne, pas toujours très habilement, mais avec le mérite de ses intentions et du public visé. Birdman, le dernier film de son réalisateur et le premier a être une production 100% américaine, comporte lui aussi sont lot de curiosités. Si la réflexion sur le rôle de l'acteur et son investissement corps et âme n'est pas, par opposition, la chose la plus pertinente qu'on ait vu au cinéma, Alejandro González Iñárritu parvient tout de même à susciter un certain intérêt à travers ce mélange des genres surprenant. Michael Keaton est donc "Riggan Thomson", ancienne célébrité de Hollywood et nouveau has been sur le retour, hanté par ses démons passés, à la recherche d'une nouvelle virginité artistique dans la pièce de théâtre qu'il écrit, réalise, et interprète.

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Le sous-titre du film, "la surprenante vertu de l'ignorance", agit comme un avertissement préliminaire à l'attention des spectateurs égarés qui pourraient croire à un énième film de (et non sur les) super-héros. Les cinéphiles plus avertis sont aussi informés qu'il ne s'agira probablement pas d'un autre film de science-fiction photographié par Emmanuel Lubezki, fidèle d'un autre réalisateur mexicain, Alfonso Cuarón, et récompensé à de nombreuses reprises pour son travail sur Gravity et Les Fils de l'homme. La séquence initiale parle suffisamment d'elle-même.

Et par séquence initiale, j'entends les première minutes du film. Car de séquence, en tant que plan-séquence, il n'y en a qu'une en apparence. Reprenant le concept déjà utilisé par Hitchcock dans La Corde et en le poussant à l'extrême, le film donne l'impression d'avoir été filmé en une seule fois à l'aide de raccords plus ou moins adroitement dissimulés. Là où les précédents films d'Iñárritu donnaient le vertige dans l’enchâssement systématique (au prix d'une certaine artificialité) de ses récits internes multiples, celui-ci pourrait faire figure d'exception. Mais vertige et multiplicité, les deux mamelles du réalisateur si j'ose dire, sont bien présents dans Birdman, sous des formes différentes.
D'une part, le vertige naît de ces mouvements de caméra littéralement incessants, sans coupure apparente, sans aucun temps mort accordé au spectateur. On se promène sans interruption (à l'instar d'une vraie pièce de théâtre, donc) à l'intérieur du St. James Theatre, sur scène et dans les couloirs exigus, avec une seule sortie, courte et mémorable, en slip. C'est peut-être la plus grande qualité involontaire du film : filmer les coulisses, les tensions, les ramifications de ce lieu.
D'autre part, la multiplicité ne provient pas ici des différentes trames narratives emmêlées mais des différentes perceptions du réel dont souffre le protagoniste, entraînant le spectateur dans la spirale de son délire. Réalité et hallucination se mélangent dans sa tête et dans la nôtre, la mise en scène malicieuse étant mise d'emblée au service de cette confusion.

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On comprend cela dit très vite. Les éléments matérialisant la folie du personnage, perdu entre réalité et fiction, sont très nombreux. Michael Keaton, dans le film, affirme en outre que son dernier Birdman (le numéro 3, il a refusé le suivant) remonte à 1992... 1992, date du dernier Batman (Batman Returns, de Tim Burton) dans lequel il a réellement joué. La mise en abime est alors évidente, et l'on pense immédiatement à des films comme The Wrestler, qui avait remis sur le devant de la scène un autre acteur oublié, Mickey Rourke. Birdman s'en donne alors à cœur joie et tire dans tous les sens. Sur les spectateurs, stupides consommateurs compulsifs de blockbusters ; sur les acteurs de toutes origines et de toutes formations, ces êtres schizophréniques qui pensent pouvoir se racheter une virginité en se tournant vers le cinéma d'auteur (beaucoup de noms sont cités...) ; sur les critiques, qui font et défont les films selon leur humeur et leurs a priori ; sur la masse, attroupée à l'extérieur, avide d'images chocs, qui préfère sortir son téléphone que vivre l'instant présent. La charge est vive, assez convenue par moments, mais on se marre bien à plusieurs reprises. La caricature, elle, omniprésente dans l'écriture des personnages, nuit beaucoup à la pertinence du propos. La répétition ad nauseam de l'opposition entre les valeurs artistiques et commerciales devient vite lassante.

Birdman est un film étrange : il occupe une place un peu bancale car il dénigre avec humour deux extrêmes du cinéma, il montre les travers des uns et des autres sans pour autant se positionner clairement. On en vient même parfois à se demander si l'ensemble n'est pas une immense mascarade visant à cacher la pauvreté de la trame principale. L'acteur troublé, naviguant aveuglément entre la scène et les coulisses, entre la fiction et la réalité : Opening Night de John Cassavetes, et La Vénus à la fourrure de Roman Polanski, étaient des perles du genre. Birdman a cependant le mérite de viser un public beaucoup plus large.
On regrette aussi le fait que beaucoup de seconds rôles restent sous-exploités, d'Edward Norton à Naomi Watts, déjà présente dans le deuxième film du réalisateur, 21 Grammes. Mais cela est sans doute dû à la performance sincère de Michael Keaton, méconnaissable et monopolisant l'écran, en pleine transformation sur tous les plans : sur l'écran, sous nos yeux ébahis par sa renaissance en tant qu'acteur, mais aussi sur scène, dans la pièce de théâtre à l'intérieur du film, lentement vampirisé par le rôle de Birdman qui ne l'a jamais quitté. La lutte est vaine, la transformation inévitable.

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jeudi 08 janvier 2015

Charlie...

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lundi 15 décembre 2014

La Poursuite Impitoyable, d'Arthur Penn (1966)

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An de grâce 1966 : l'âge d'or du western traditionnel est révolu tandis que le western crépusculaire en est à ses balbutiements. Sergio Leone n'en finit pas de dépoussiérer le genre à la sauce locale (cru 1966 : Le Bon, la Brute et le Truand), Sam Peckinpah s'apprête à lancer sa Horde Sauvage (1969) dont la violence exaltée n'aura rien à envier aux spaghettis, Clint Eastwood parfait sa figure de cavalier solitaire à l'épreuve de la morale, devant et/ou derrière la caméra (un rôle très brut dans Pendez-les haut et court en 1968, qu'il affinera jusqu'en 1976 avec son Josey Wales hors-la-loi), tandis que Sergio Corbucci déplace le centre de gravité de l'ensemble vers les affres du cinéma bis (cru 1966 : Django). Si La Poursuite Impitoyable ("The Chase" en V.O.) n'appartient à aucun des sous-genres du western, il n'en est pas moins en lien direct (1), reprenant certains codes du cinéma américain classique tout en consacrant les prémices du Nouvel Hollywood.

Un an avant Bonnie and Clyde, Arthur Penn proposait déjà une réflexion sur la violence, ses origines, son alimentation et sa représentation à l'écran. On suit ici l'évolution d'une petite bourgade du Texas, en pleine effervescence suite à l'évasion d'un prisonnier natif de la région (Robert Redford, dont les apparitions ne ponctuent le récit que de manière épisodique). Cet événement ravive des souvenirs enterrés tant bien que mal par la communauté et réveille des rancœurs passées. Cette étude de société, filmée à travers le prisme d'une communauté ayant en son centre un shérif désabusé mais droit, rappelle inévitablement l'excellent Le Train sifflera trois fois de Fred Zinnemann (1952), ou plutôt sa relecture par Howard Hawks en 1959 : Rio Bravo. Le désespoir et la peur grandissante du shérif Kane (Gary Cooper) avait déjà laissé place au sens de l'honneur exacerbé du shérif John T. Chance (John Wayne). Ici, c'est Marlon Brando qui s'y colle et autant dire qu'il va passer un sale quart d'heure. Arthur Penn malmène le personnage de Calder, l'abandonnant à sa déréliction, et la violence incroyable des coups que subit l'acteur trouve un parfait écho dans celle employée par le réalisateur pour dresser le portrait d'une Amérique terrifiante.

Car il faut le dire, le tableau de la société américaine dont il est question rappelle moins l'élégance d'un Turner que le vomi d'un Jackson Pollock. Racisme de tous les instants, intolérance caractéristique d'un conservatisme d'époque qui enferme les minorités dans la peur de l'homme blanc (« We gotta do nothing, except let white men take care of white men's troubles » dira une mère noire à son fils), ploutocratie latente, ce sont les pires vices de l'humanité qui régissent le microcosme local. Passé un générique exemplaire, la première partie de La Poursuite Impitoyable pourra en rebuter quelques uns de par sa lenteur et son absence d'enjeu clairement identifié. Mais c'est un terreau sur lequel Arthur Penn construit patiemment son modèle, tisse des relations entre les personnages et génère une ambiance moite et pesante, propice à l'explosion de violence du final éblouissant. Les thèmes abordés ne sont certes pas nouveau (la chasse à l'homme, le désir de vengeance opposé à la justice, et toutes ces problématiques impliquant la morale au cœur des westerns susdits) mais j'ai rarement vu une reprise aussi en phase avec son époque (la fin des années 60, donc) et aussi annonciatrice d'un cinéma à venir.

L'action se déroule sur une seule journée (et surtout une très longue soirée) mais la montée en puissance de cette violence immanente reste progressive et contenue. Peu à peu, chaque catégorie sociale dévoile sa part d'ombre et rend inéluctable le déchaînement de violence final, climax magnifié lors d'une séquence mettant en scène un pneu enflammé lancé sur le reste d'humanité. Jane Fonda errant au milieu des flammes et des carcasses de voiture est une image que l'on oublie pas. Arthur Penn peint une image apocalyptique de la bourgeoisie et du pouvoir de l'argent mais n'épargne absolument pas les générations les plus jeunes, l'alcool aidant, complices d'un lynchage collectif. Alcool qui abrutit, l'argent qui emprisonne : le Wake In Fright de Ted Kotcheff n'est pas bien loin... La description des différents corps sociaux peut parfois paraître manichéenne mais la caricature est souvent désamorcée grâce à des personnages-clés bien équilibrés.

La Poursuite Impitoyable laisse un goût terriblement amer car au-delà du discours corrosif sur les travers de la nation américaine, il dénonce la passivité qui gangrène les masses. La scène de lynchage de Marlon Brando, symbole de l'intégrité, de la justice, et de la tolérance à lui tout seul, est incroyable. Une intensité résolument moderne (et encore efficace aujourd'hui) dans la façon très frontale de filmer la violence, poussée à son paroxysme grâce à un petit subterfuge technique, la scène ayant été jouée au ralenti puis accélérée. Chaque coup est d'une rare brutalité. Face à cela, l'atonie de la foule, l'indifférence coupable, le voyeurisme et la mauvaise conscience généralisés mis au même niveau que la sauvagerie primaire de quelques individus. Même si de rares personnes luttent encore pour le bien commun (qui reste à définir), l'hystérie, l'impuissance et la fatalité sont partagés par tous. Il n'y a pas d'espoir chez Arthur Penn et le final nous le rappelle avec force.

(1) Et ce, au-delà de la référence au film de John Ford (La Poursuite Infernale, "My Darling Clementine" en V.O.) que suggère le titre en V.F. (retour)

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lundi 08 décembre 2014

Les Stagiaires, de Shawn Levy (2013)

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Les Stagiaires, donc, petite perle de 2013 qui brille non pas par ses qualités cinématographiques (scénario bateau, aspects « buddy movie » usés jusqu'à la corde, quota silicone respecté) mais par les questions qu'il soulève. En clair : où se termine le cinéma et où commence la publicité ? Une thématique qui ne devait pas figurer dans le cahier des charges (que Google n'a même pas eu besoin de signer) de Shawn Levy...

L'origine des fonds nécessaires à tout processus de création artistique est une problématique antédiluvienne. Comment se manifestent les aides financières et la redevabilité qui en découle en termes de contraintes techniques, éthiques ou morales ? Rien n'est moins opaque dans le cas général, et ces flux de capitaux sont aussi omniprésents que protéiformes. Ils peuvent tout d'abord apparaître de manière directe dans un film en faisant figurer le logo de la marque, en fonction de la législation en vigueur dans le pays de production : il peut s'agir d'une cible précise, directe ou indirecte (Taxi et ses voitures, la région Nord-Pas de Calais dans Bienvenue chez les ch'tis pour l'indirect, World War Z avec une gorgée de Pepsi, I, Robot et son quota « pompes et bagnoles » incroyable, ou encore Head & Shoulders dans Évolution pour des références plus frontales), ou bien d'un véritable défilé (Sex and the City : Le Film ou n'importe quel James Bond récent). On distingue plus difficilement les intérêts des différentes parties quand l'apport se fait en pré-production, dans l'élaboration du budget et des prévisions...

Une partie de cet argent est probablement un mal nécessaire : ma bonne dame, vous comprenez, « il faut prendre l'argent où il est », et je suis intimement persuadé, si ce n'est conscient, que de nombreuses œuvres sur différents supports ne pourraient pas voir le jour aujourd'hui sans ces capitaux. C'est une évidence. Il existe des moyens de financements alternatifs, mais c'est quelque chose que je comprends bien et que j'approuve bien sûr totalement. Mais quand l'autre partie, celle qui sert plus des intérêts particuliers que des finalités artistiques, prend le dessus, c'est une toute autre histoire. Et autant dire qu'à ce niveau là, Les Stagiaires est champion toute catégorie.

Car ce film, même s'il est loin de révolutionner le genre, même s'il fait preuve d'une certaine naïveté presque attendrissante, est loin d'être inoffensif. Shawn Levy (ou ses scénaristes, ses producteurs) n'est pas niais au point de dire de manière explicite et ostensible "Google, c'est mal !" ou "Google, c'est bien !". Le réalisateur fait preuve d'une certaine subtilité (si je puis dire) et montre ses deux protagonistes initialement un peu dubitatifs, réfractaires à cette boîte aseptisée. Il profitent des larges services que propose l'entreprise qui les emploie en tant que stagiaires, mais ils voient cela d'un œil sceptique et circonspect, presque amusé. Mais une fois qu'on a fait le tri dans les personnages, entre les vrais gentils et les faux méchants (au sens où l'entend le film), au-delà des stéréotypes éculés du genre qui jalonnent les deux heures, que reste-t-il ? Des employés de la sainte entreprise qui travaillent avec ardeur, fougue et passion pour délivrer leur message de bonheur du nouveau millénaire : « Nous améliorons la vie des gens. » Loin de moi l'idée de douter de la sincérité de leurs intentions, un sujet à mon sens tout aussi passionnant, mais une question aussi simple qu'essentielle se pose à moi : le cinéma est-il un média adapté pour ce genre de message ? Le contenu « film » n'est-il pas censé être ce qui se trouve entre les deux tranches bien grasses de publicité qui le recouvrent au cinéma ou à la télé ?

Il s'agit peut-être d'une obsession personnelle, pathologie que je ne démens pas tout à fait, mais que retient-on du film une fois évanouis 1°) les images de gonzesses peu vêtues et très avenantes lors de la virée nocturne, 2°) les bons sentiments (l'effort collectif, la tolérance, le dépassement de soi) étalés à la truelle, et 3°) la dose de cool savamment pesée ? Ce qui reste de tangible, c'est quand même ces conditions de travail extraordinaires (on est aux États-Unis...) et cette boîte dans laquelle il faudrait vraiment être con pour ne pas avoir envie d'y travailler, corps et âme. On nous invite presque à envoyer un  CV à la filiale Google du coin pour unir nos compétences dans la joie et la bonne humeur. Super toutes ces fonctionnalités, Gmail, Chrome et tutti quanti, magnifiquement compilées dans le générique de fin grâce à... Google Creative Labs bien sûr !

Moi, à l'issue du film, j'étais dans un état comparable à celui que me procurent les discussions avec ces adorables témoins de Jéhovah. Le label « religion certifiée cool » en plus. Je souris poliment devant cette croyance tolérante (avez-vous remarqué comment les quotas sont scrupuleusement respectés ?) et j'invite ses sympathiques représentants à aller se faire foutre en toute courtoisie. Après tout, on sait exactement à quoi s'attendre quand on tombe sur un exemplaire de "La Tour de garde" et autres "Réveillez-vous !", très loin du bourrage de crâne insidieux que nous propose Les Stagiaires. Comme quoi, encore une fois, Google est meilleur que la concurrence, y compris en terme de recrutement de leurs représentants de commerce.

N. B. : Merci à Cultural Mind et peterKmad pour leur motivation, directe et indirecte.


jeudi 27 novembre 2014

Moan Snake Moan, de Bror Gunnar Jansson (2014)

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Les deux albums de Bror Gunnar Jansson, Moan Snake Moan (2014) et son "self-titled debut album" (2012).

The devil blues

Bon. On va d'abord mettre tout le monde d'accord. Petit enregistrement de derrière les fagots, très différent de la version studio enregistrée sur l'album Moan Snake Moan, sorti sur le label français Normandeep Blues. Le titre : Ain't No Grave (Gonna Hold My Body Down).

Son petit nom, ce n'est pas Robert Johnson Junior, mais Bror (« frère » en suédois) Gunnar Jansson. Le morceau, c'est une reprise d'un classique de Gospel datant du début du XXè siècle qui avait déjà été réinterprété par Johnny Cash, empreint de cette noirceur mélancolique caractéristique (écoutez cette version ici : lien). Cette chanson apparaît accessoirement dans l'excellent Luke la main froide, dans la scène où Paul Newman doit creuser une tombe. Force est de constater que le Suédois dépoussière tout cela avec vigueur et application...

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Dans la droite lignée du suisse Reverend Beat-Man (lire le billet), Bror Gunnar Jansson est un one man band complètement investi dans sa tâche, habité par le blues de ses ancêtres. Avec son look des années 30, mèche rebelle, pantalon trop court et bretelles, ce personnage aux traits secs et au visage blême semble tout droit sorti d'un film de la Hammer. Tout timide quand il n'est pas sur scène, il se métamorphose en enlevant ses chaussures, il devient l'homme-orchestre au contact de son attirail insolite et authentique : une guitare quelconque qu'un bottleneck surprenant vient parfois faire tressaillir, une caisse claire, un charleston trafiqué et un étui rigide armé d'une pédale de grosse caisse. Quand il se met à hurler, de sa voix éraillée de loup-garou, comme torturé par le « devil blues », on est violemment projeté au XVIIIè siècle, dans les champs de coton de Lousiane.

Du haut de ses 27 ans, Bror Gunnar Jansson donne un nouveau souffle au blues contemporain, dans un style animal qui prend tout de suite aux tripes. Il faut dire que grâce à son père, il baigne depuis son plus jeune âge dans la musique de John Lee Hooker, Howlin’ Wolf, Muddy Waters, etc. Ses chansons racontent souvent des histoires tragiques, comme celle d'un meurtrier qui finit pendu ou celle de Butch, le boxeur de Pulp Fiction. Un blues profond et vénéneux, un univers un peu freak show rappelant celui de Tom Waits. Et, surtout, beaucoup plus éclectique qu'il n'y paraît : en studio, les sons chauds d'un saxophone se font entendre (avec orgue et violoncelle), alors qu'en live, il sait varier les plaisirs et troque ses rythmes puissants et primitifs pour des ambiances plus apaisées, des tempos ralentis. Rafraîchissant, décapant, voilà un musicien qui envoûte et qui ensorcelle. Bonne nouvelle : il est en ce moment en tournée un peu partout en Europe.

N.B. 1 : Plein d'autres choses à écouter sur son SoundCloud : https://soundcloud.com/brorgunnarjansson.

N.B. 2 : Un grand merci à Maloryknox pour cette excellente découverte.

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mardi 25 novembre 2014

La Source thermale d'Akitsu, de Yoshishige « Kijû » Yoshida (1962)

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Les thermes de la vie

Quel est le meilleur angle d'attaque pour parcourir la filmographie d'un réalisateur qui inspire le respect ? Une approche naturelle consiste à découvrir son œuvre de manière chronologique, au gré de la disponibilité de chacun de ses éléments, en fonction des coffrets abordables et autres nouvelles éditions que l'on se fait offrir (Noël approche...) ou que l'on parvient à dénicher sur Internet. C'est en tous cas ma façon de procéder, plus ou moins classiquement, plus ou moins légalement. Picorer, à l'inverse, en piochant au hasard, selon l'humeur et l'envie, peut s'avérer riche d'enseignements et remplir de surprises un film à l'intérêt a priori limité.

La Source thermale d'Akitsu, c'est un peu Yoshida avant l'heure. L'étude d'une relation amoureuse singulière, vécue par intermittence, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Un concentré de son cinéma, diffus, disséminé çà et là dans la rigueur esthétique de l'ensemble, dans le soin apporté à la composition de chaque plan rappelant Ozu, dans ces couleurs sublimes dont l'alternance rythme les saisons tout comme la relation entre Shusaku et Shinko. La photographie est un élément central ici, c'est elle le véritable catalyseur de l'émotion, le moteur d'un récit en manque de dynamisme et poussif par moments, malheureusement. Le metteur en scène japonais cultive déjà une certaine recherche esthétique, il transpire un désir d'innovation du langage cinématographique qui trouvera quatre années plus tard son aboutissement, ou du moins sa continuation, dans Le Lac des Femmes. Le thème de l'eau, omniprésent à Akitsu, rappelle de manière anachronique Promesse, sorti en 1986, et ses réflexions sur le sens de la famille, sur l'euthanasie, et plus généralement sur la mort.

Et puis, surtout, il y a Mariko Okada, égérie et future épouse de Kijû Yoshida. On est encore loin de la grâce infinie et de la beauté froide qui irradient ses films à venir avec le même réalisateur ou ceux tournés avec Naruse (Nuages Flottants) et Ozu (Le Goût du saké), mais ses apparitions sont déjà la marque d'un certain charme et focalisent tous les regards. La caméra de Yoshida n'a d'yeux que pour elle, comme en témoigne la série de photos ci-dessous. Chacune de ses retrouvailles avec Hiroyuki Nagato, lors de ses retours incessants qui ne font que remuer le couteau dans la plaie, est un moment de renaissance plus intense. Le lieu du titre, petit coin de paradis perdu dans les montagnes, semble déconnecté du réel, en marge de la vie citadine et de ses occupations. Un retour aux sources hors du temps, apaisant, un petit village qui semble conserver la jeunesse et la beauté de ses habitants. Ces instants-là seraient parfaits si une musique agaçante, vraiment insistante, ne venait pas régulièrement corrompre cette harmonie.

Dernière composante essentielle de La Source thermale d'Akitsu : le temps, celui qui passe inexorablement et qui marque l'histoire des uns et l'Histoire de tous. On retrouve un thème cher à Ozu, ce regard légèrement en retrait porté sur la vie, sur ces transformations lentes qui façonnent les corps et les esprits. L'opposition douce mais ferme entre deux visions irréconciliables du Japon, à l'issue du traumatisme nucléaire, s'empare des deux protagonistes : une vision ancrée dans le passé, la stabilité et les valeurs des traditions, et une vision résolument tournée vers le futur, la reconstruction nécessaire et les bouleversements humains à venir. Le regard de Yoshida, s'il n'atteint jamais la profondeur ou la puissance de ses modèles, reste sincère et sombre quant à l'avenir de son pays, déchiré entre ces deux visions contrastées qui se tournent le dos. Un sentiment morbide plane sur le film et scelle cet antagonisme entre la droiture des uns et la pusillanimité des autres. C'est là qu'il faut reconnaître le talent du réalisateur, dans cette combinaison antithétique, à la fois audacieuse et dérangeante, entre un discours sinistre, conscient de la schizophrénie latente du Japon d’après-guerre, et son illustration dévastatrice à la beauté formelle inoubliable.

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samedi 22 novembre 2014

The Imitation Game, de Morten Tyldum (2014)

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La prison ou la pilule

Il aura fallu attendre 2013, soit soixante ans (1) après le suicide d'Alan Turing, pour que la reine Elisabeth II, dans un élan magnanime des plus tardifs, accorde son pardon royal au célèbre mathématicien britannique. Morten Tyldum à le mérite de porter à l'écran une de ces aberrations historiques monumentales, ou comment le Royaume-Uni remercia celui qui a contribué à déchiffrer des codes nazis d'une importance capitale (l'accès aux communications des sous-marins allemands utilisant la machine Enigma pendant la seconde guerre mondiale) en le soumettant à une castration chimique à l'issu du conflit. Le motif, outrage aux bonnes mœurs, venait à l'époque sanctionner son homosexualité.

C'est une habitude dans ces films au label « based on a true story » : véritable exercice d'équilibriste entre la véracité des faits illustrés et l'intérêt du matériau filmique final, ce genre de biopic tombe presque systématiquement dans le piège du pathos et peine à trouver sa place entre le documentaire et le mélodrame. On notera que si le réalisateur norvégien nous épargne le suicide en images, un texte conclusif le souligne assez grassement. En définitive, tout dépend de ce que l'on vient y chercher, mais une chose est sûre : même si The Imitation Game évite nombre de ces écueils, les connaisseurs ne pourront qu'être déçus par tant d'approximations — pour ne pas dire d'affabulations. Si l'on pardonne facilement les éléments narratifs fictionnels, au service d'un récit dynamique et relançant l'intrigue plutôt habilement, il me semble que le film ne tient pas deux promesses essentielles.

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Tout d'abord, le jeu du titre. Le test de Turing, le fameux « imitation game », n'est jamais traité. Tout juste est-il évoqué, maladroitement, dans une conversation entre Alan Turing et un enquêteur le questionnant sur son homosexualité. Le célèbre test est une façon de mesurer la qualité d'une intelligence artificielle en mettant à l'épreuve sa faculté à imiter une conversation humaine. Si une personne communiquant en aveugle (par exemple par écran interposé) avec un ordinateur et un être humain n'est pas capable d'identifier avec certitude ses deux interlocuteurs, si elle n'est pas capable de distinguer l'homme de la machine, alors le test est réussi. Il existe de nombreuses subtilités à propos de ce test afin d'en garantir la validité, mais il s'agissait surtout pour Turing de répondre à sa question existentielle : une machine peut-elle penser ? Vaste programme, un questionnement passionnant auquel Benedict Cumberbatch (décidément infiniment plus convaincant en scientifique introverti qu'en grand méchant de l'univers, ici entouré par la troupe d'acteurs britanniques du moment : Mark Strong, Matthew Goode, et une Keira Knightley moins antipathique qu'à l’accoutumée) ne fait allusion qu'au détour d'une très brève conversation sur la nature humaine des homosexuels.

Mais là où The Imitation Game échoue particulièrement, c'est dans son incapacité à saisir le caractère profondément tragique du personnage qu'il est censé filmer. Les émotions sont véhiculées sans style et sans talent, à l'aide de flashbacks tirés de son adolescence et de ses premiers rapports à l'homosexualité, faisant écho au présent du film de manière très artificielle. Le personnage d'Alan Turing méritait quand même beaucoup mieux...
Turing, cet excentrique timide qui portait un masque à gaz à vélo pour éviter le rhume des foins. Au-delà du test du même nom, ce fondateur de l'informatique moderne et ce cerveau à l'origine des premiers ordinateurs programmables. Cet homme dont les travaux ont permis d'écourter la seconde guerre mondiale d'environ deux ans, aussitôt rattrapé par son homosexualité. Ce héros de guerre qu'on remercia en lui laissant le choix du traitement contre sa « maladie » : la prison ou la castration chimique par prise d'œstrogènes, option qu'il choisira pour pouvoir poursuivre ses travaux chez lui. Acculé, persécuté, on imagine assez aisément la disgrâce qu'il éprouva alors et qui le poussa au suicide en 1954. Le spectateur averti notera le clin d'œil qui est fait dans le film à ce sujet, puisqu'il mourut en mangeant une pomme imbibée de cyanure. Lui, grand admirateur de Blanche-Neige et les Sept Nains, qui chantonnait régulièrement les vers prononcés par la sorcière : « Plongeons la pomme dans le chaudron, pour qu'elle s'imprègne de poison. » Voilà un aperçu du film qu'on aurait aimé voir.

N.B. : Il faudra attendre le 25 janvier 2015 pour la sortie française...

(1) Les dossiers ont été déclassifiés tardivement, et ces événements n'ont été rendus publics que dans les années 1970. (retour)

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Alan Turing, le vrai.

vendredi 07 novembre 2014

Jimi: All Is By My Side, de John Ridley (2014)

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Jimi Hendrix pour les nuls

Imagine-t-on un instant un biopic sur les Doors sans leur musique, sans la poésie de Morrison, sans l’esprit du groupe ? Non, bien sûr, et Tom Dicillo l’avait bien compris quand il a réalisé When You're Strange (lire le billet). (Autres déclinaisons possibles : les Clash avec le film de Julien Temple, Joe Strummer : The Future is Unwritten, ou encore Sixto Rodriguez vu par Malik Bendjelloul dans Searching for Sugar Man (lire le billet). Choisissez votre camp.)

De là la terrible déception à l’issue de ce film britannique censé retracer les premiers pas de Jimi Hendrix à Londres, son “Experience” avec Noel Redding et Mitch Mitchell et les débuts de sa renommée. Pourtant, le choix de John Ridley (réalisateur et scénariste) aurait pu être la base d’un travail très original : dresser le portrait du Hendrix de 1966, avant le succès de Are You Experienced, sans filmer le Hendrix légendaire connu de tous. Délaisser la musique pour s’intéresser à la personne, voilà un pari risqué que l’on aurait bien aimé voir se concrétiser à l’écran : cette période de un an assez peu connue se prêtait tout à fait à cet exercice. Mais ces deux heures en compagnie d’André Benjamin (musicien américain de 39 ans, soit presque le double du personnage qu’il interprète), sans un seul morceau de Hendrix, sont particulièrement douloureuses. La frustration est immense, il faut vraiment le voir pour le croire…

Car le scénario de Jimi: All Is By My Side ne découle d’aucun processus artistique, il ne s’agit même pas d’un choix personnel de John Ridley mais plutôt d’une contrainte vertigineuse, et pour cause : il n’a jamais réussi à obtenir l’accord de Experience Hendrix LLC (la société gérant les droits de Jimi Hendrix) pour l’utilisation de sa musique. Difficile de savoir où en était le projet quand il en a fait la demande, mais ce refus n’a rien d’étonnant. Jimi Hendrix y est parfois dépeint comme une personne violente, avec des accès de rage probablement en lien avec la prise d’acide. L’idée d’un regard nouveau qui égratigne légèrement un personnage historique est intéressante… jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il s’agit en réalité d’une affabulation parmi tant d’autres. La réaction de la principale intéressée, la petite amie de Hendrix qui reçoit des coups de téléphone (au sens propre) dans le film, est accessible ici : lien IMdB (lire aussi cet article du Guardian : lien Guardian). Selon Kathy Etchingham, tout cela n’est que “pure nonsense”. Réaction à prendre avec des pincettes étant donnée la peinture peu reluisante qu’il est faite de son personnage, mais la question est posée.

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On se rappelle alors l’encart initial, le sacro-saint “based on a true story”, puis la toute dernière phrase du générique de fin stipulant que “bien que le film soit basé sur une histoire vraie, certains propos et faits ont été déformés pour les besoins du film et de la dramatisation”. Clairement, on a affaire à un documentaire qui ne s’assume pas en tant que tel et qui se vautre allègrement dans la fange du sensationnalisme.

Mais admettons. Que reste-t-il si l’on met de côté cette démarche peu rigoureuse et l’absence criante des riffs de Hendrix à l’oreille ? Un mauvais film, tout simplement, bien en deçà des ambitions affichées. John Ridley enchaîne les poncifs du genre avec une étonnante régularité et parvient à rendre les préoccupations d’un des plus grands guitaristes de l’histoire du Rock profondément ennuyantes. Alors que la thématique regorge de substances exaltantes (l’émigration au Royaume-Uni, la scène londonienne et le tissu social de la fin des sixties, la rivalité entre les groupes de l’époque), le réalisateur se contente d’une succession de scènes convenues et d’une énumération de faits sans cohérence. Wikipédia à l’écran, sans les références. Les citations, en plus d’être très scolaires, sont d’une maladresse confondante : il faut voir comment le célèbre “When the power of love overcomes the love of power, the world will know peace” arrive comme un cheveu sur la soupe, au terme d’une discussion ridiculement insignifiante.

Les reprises d’autres groupes se succèdent alors frénétiquement : le “Hound Dog” d’Elvis Presley, la version de “Wild Thing” popularisée par les Troggs, “Killing Floors” de Howlin' Wolf, et surtout l’excellent “Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band” interprété par Hendrix quelques jours seulement après la sortie de l’album des Beatles, les Fab Four étant présents dans la salle. C’est l’un des très rares moments réussis du film. Mais au bout d’un certain moment, lessivé par tant d’insignifiance, on finit par en rire. On se prend au jeu en essayant d’anticiper le prochain subterfuge. Saviez-vous que la petite amie de Keith Richards conseillait Jimi Hendrix sur sa coiffure et sa façon de jouer de la guitare ? Non, bien sûr, ce n’est pas seulement farfelu, c’est également faux : elle était en cure de désintox à cette époque.

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On aurait aimé sentir, derrière la timidité et la réserve réputées du personnage, l’âme bouillonnante de l’artiste à la créativité débordante. Si cela n’avait pas été radicalement imposé par un refus de droits, l’inconsistance et le manque d’ambition de la légende Hendrix aurait été un sacré pavé dans la marre. Jimi: All Is By My Side, à l’inverse, dégouline d’un opportunisme révoltant.

N.B. : John Ridley, récidiviste, s’était déjà rendu coupable du scénario de “12 Years A Slave”.


dimanche 19 octobre 2014

Gone Girl, de David Fincher (2014)

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Affiches américaine et française du film.

Le culte de la transparence, l’opacité des apparences

Elle et lui, Amy et Nick : la caméra n’a d’yeux que pour eux. Rosamund Pike, actrice invisible dans tous ses films (dernière confirmation en date, le pénible What We Did on Our Holiday aux parfums écossais) qui crève subitement l’écran sous la direction de David Fincher. Et Ben Affleck, acteur transparent qui s’améliore, indéniablement. Tout commence comme l’un de ces contes de fées dont raffolent les médias américains : un journaliste natif du Missouri charme une écrivaine new-yorkaise, une histoire à l’eau de rose comme on en a déjà vu cent. Une rencontre filmée de manière on ne peut plus traditionnelle qui rappelle la rupture entre Jesse Eisenberg et Rooney Mara, filmée en introduction de The Social Network (lire le billet). Le couple roucoule gentiment et s’installe dans la ville du mari avant que le titre du film ne prenne son sens. Un jour, Amy disparaît.

Une heure durant, la caméra de Fincher traque Nick et observe méticuleusement ses faits et gestes. Elle resserre progressivement l’étau autour de celui que tout accuse. C’est un meurtre presque acté tant les détails l’incriminant abondent : seul le corps fait défaut. La victime est un symbole de perfection, irréprochable aux yeux des télévisions devant lesquelles le mari, un peu maladroit, semble incapable de jouer le jeu des larmes que tous attendent. Les talents de conteur du réalisateur transpirent de ce premier récit, à travers un montage parallèle sous forme de flashbacks maintenant Amy à l’écran. Son journal intime explique le déroulement des épisodes précédents alors que l’enquête progresse dans un habile mélange de passé et de présent. Puis, tout à coup, tout bascule, à l’image de ces anamorphoses picturales qui se déforment et changent totalement de sens par simple déplacement du regard. Faux suspense et faux twist (“Qu’est-il arrivé à Amy ?”, “Qui est le coupable ?”), ce n’est que le deuxième temps d’une valse qui en comptera trois.

Comme souvent chez Fincher, le récit progresse de manière logique et mécanique : procédures et micro-enquêtes, dispositifs décrits de manière clinique et énigmes à double fond… une tension qui va crescendo en intensité, jusqu’au vertige, et qui s’articule autour d’une inconnue. Le réalisateur tape-à-l'œil de Fight Club a clairement délaissé cette esthétique de publicitaire pour quelque chose de plus mature, comme l’ont déjà démontré Zodiac et The Social Network (envie de le relire ?). Jamais le vocabulaire technique de la mise en scène de Fincher n’aura trouvé de résonance aussi forte avec son sujet : la soif insatiable de transparence du monde médiatique contemporain ne produit, paradoxalement, qu’opacité, illusion, et réversibilité des vérités et de l’opinion. Des apparences fondamentalement trompeuses, bien sûr, mais aussi et surtout monnayables (lire la critique de Senscritchaiev à ce sujet : lien vers la critique).

Dommage que le plaisir cynique avec lequel Fincher décrit notre époque, cette façon stupide de relayer la moindre rumeur et de s’en tenir effrontément aux apparences, tourne à vide très rapidement. Ou, du moins, sur des sentiers largement balisés par le cinéma critique de ces quarante dernières années, de Sidney Lumet à David Cronenberg en passant par Peter Weier. Peut-être manque-t-il un point d’appui un peu plus profond ou plus mystérieux (plus intéressant ?) que l’évidente métaphore du mariage comme enfer consenti. Fincher, à l’inverse, cherche à tout expliquer et à verrouiller toutes les pistes, non sans humour et ironie (tous deux féroces). Un scénario trop écrit, trop sophistiqué, trop sûr de ses effets et de ses réponses qui empêche la mise en scène de Fincher, toujours impériale et virtuose, de se déployer entièrement. Il est cependant amusant de constater comment ce qu’on croyait être des défauts d’écriture du scénario se transforment (pour certains) en défauts de l’enquête policière, et donc autant d’éléments à charge contre la justice américaine.

Si l’on oublie ses petit défauts, Gone Girl se savoure avec délectation. On rit devant cette guerre des images que se livrent les deux ex-tourtereaux, et on pleure devant ces médias et autres réseaux sociaux qui construisent un monde en accord avec nos désirs et qui, in fine, fabriquent de la pathologie ordinaire.

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mercredi 08 octobre 2014

Panique, de Julien Duvivier (1946)

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Centre-ville de Lisbonne, Portugal, octobre 2014. Escapade automnale. Foule n°1.
Errer dans les rues de la capitale portugaise et ressentir la diversité de la foule ibérique. Aux accents enjoués de la langue nationale se mêle la tonalité vaguement similaire des voisins espagnols, sur fond d’un brouhaha international, hétérogène et cosmopolite. La beauté du quartier de l’Alfama, entre pauvreté quotidienne et identité préservée, offre une résistance de choix aux quartiers huppés situés à proximité. Les costumes d’apparat des plus fortunés côtoient les haillons des déshérités et autres laissés-pour-compte dans un labyrinthe de ruelles sinueuses. L’opulence des uns et la misère des autres s’acceptent et s’ignorent de manière mécanique, chacun jouant sa partition dans cette bien étrange symphonie. Tant que l’on ne gratte pas trop le vernis imposé par la société du XXIe siècle, cette masse informe paraît équilibrée et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mostra de Venise, Italie, septembre 1946. Présentation de Panique. Foule n°2.
En ce lendemain de guerre mondiale, l’heure est à l’apaisement des foules, l’unité nationale et la réconciliation des peuples. On panse les plaies pour ouvrir de nouvelles perspectives, on enterre les antagonismes passés pour laisser naître un nouvel espoir. Pourtant, la violence de la foule est encore (déjà) là, elle a même toujours existé et elle existera toujours, tapie dans l’ombre d’une apparente cohésion. Si Frank Capra redoublait d’optimisme quant à la nature humaine dans La Vie est belle (cru 1946 également), Julien Duvivier signait à travers Panique un monument de cynisme portant le sceau brûlant de la fatalité.

Finalement, entre 1946 et 2014, il semblerait que la colère et le mépris de la foule n’aient changé que de contour.

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- « Somebody got murdered », par (Paul) Simonon et (Georges) Simenon -

La mécanique de Panique a la beauté de l’inexorabilité. La foule est au cœur du récit, d’abord décrite avec minutie dans une première partie qui se situe entre l’étude de mœurs et la galerie de portraits : la gouaille du boucher concurrence l’impertinence de la prostituée, la retenue de l’aubergiste répond à la discrétion du pharmacien… et au milieu de cette naturelle bonhomie, Monsieur Hire, trublion misanthrope un brin sociopathe, semble faire exception. L’apparition d’un corps sans vie sera le terreau du mal par lequel germeront les ressentiments enfouis de la population, dans un glissement lent, subtil et inévitable vers la plus noire des tragédies.

Difficile de ne pas relever la virtuosité de la mise en scène de Julien Duvivier, tant la technique et les trouvailles visuelles regorgent de sens. Les artifices sont à la fois nombreux et discrets, variés, cohérents, terriblement avant-gardistes et sans prétention car toujours au service du récit. Duvivier délaisse les effets de surimpression hérités du cinéma de Méliès, omniprésents dans ses œuvres précédentes, pour se tourner vers un style nouveau et incroyablement moderne. Il faut voir ce sens du cadrage, cette précision dans les mouvements de caméra et cette harmonie dans la composition de (presque) tous les plans…
Michel Simon, alias Monsieur Désiré Hire (« l’ire désirée », naturellement), prend une photo dans la rue et c’est l’image qui change de format pour simuler le cliché. La séquence des autos tamponneuses donne lieu au premier lynchage et c’est la caméra qui passe soudainement en contre-plongée, fixée à l’avant des autos pour reproduire l’étourdissement et amplifier la violence du moment. La rumeur sur l’identité de l’assassin se propage dans les tribunes lors du combat de lutte féminine et c’est l’ensemble qui prend de la hauteur pour observer le phénomène, dans un travelling vertical millimétré et angoissant. On est en 1946 e Panique semble poser les bases du langage cinématographique moderne.

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Mais Julien Duvivier n’est jamais aussi talentueux que lorsqu’il s’applique à filmer la noirceur du monde. Un magnifique jeu d’ombre et de lumière illumine la scène dans laquelle Alfred et Alice élaborent leur plan machiavélique pour faire accuser Monsieur Hire, dans un bain de fumée à la photographie éloquente. Le piège se referme sur lui à mesure que la bêtise des habitants se libère et que les langues se délient : il est vrai que ce cher Désiré ne vote pas et semble étrangement apprécier la viande saignante…C’est la description du coupable idéal pour cette foule stupide qui cherche un bouc émissaire à tout prix, symbole éminent du traumatisme de la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Entre deux dénonciations très amères des comportements humains les plus abjects, Duvivier n’hésite même pas à glisser quelques touches acides et (presque) humoristiques : Monsieur Hire, traqué et acculé par une foule vengeresse, se réfugiera dans un bâtiment portant la mention « Lavoir de la Fraternité ». L’attaque est frontale et le cynisme est à son paroxysme.

La noirceur du propos va même plus loin puisque dans « Panique », l’amour est aussi malsain que l’effet de groupe et conduit à des comportements tout autant condamnables. C’est par amour pour Alfred qu’Alice est allée en prison et qu’elle cherche à séduire et tromper Monsieur Hire, et c’est par amour pour Alice que Monsieur Hire ne dénonce pas l’amant meurtrier dont il connaît pertinemment l’identité. Clairement, cet amour aveuglant renvoie dos à dos les deux personnages. C’est du moins ce que Duvivier veut nous faire comprendre, peut-être un peu hâtivement. Si la mise en scène est en tout point irréprochable, la trame narrative (adaptée du roman de Simenon) laisse à désirer et quelques erreurs polluent ci et là un récit un peu las. Un exemple : au moment où Monsieur Hire assiste au meurtre commis par Alfred, il ne peut avoir connaissance de sa liaison avec Alice (ils ne planifieront leur « rencontre » au bar que plus tard) et n’aurait donc pas dû hésiter à le signaler. Une erreur mineure qui altère légèrement le récit puisqu’on en vient à questionner ses réelles motivations. Ce comportement dénote quoi qu’il en soit une certaine faiblesse du Désiré amoureux, qui se révèle in fine aussi faillible que ses concitoyens. Seule belle personne du film, seul regard vraiment amical, seul espoir anéanti par cette foule en délire et en colère dans une séquence finale exemplaire. Pied de nez à toute forme de romantisme, Panique crache sur cette société qui trahit indifféremment l’amour et la liberté.

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lundi 22 septembre 2014

L'Arriviste, d'Alexander Payne (1999)

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Le glissement qui s’est opéré dans la filmographie d’Alexander Payne en presque vingt ans, entre Citizen Ruth et Nebraska, est passionnant et riche d’enseignements. Un gouffre abyssal sépare la subversion explosive de ses débuts et la satire plus policée de ces dernières années, grand écart entre une charge omnidirectionnelle très brute et une peinture acidulée plus soignée. Détail amusant ou ironie du sort (choisissez votre camp), la grossesse de Laura Dern était le point de départ d’une violente diatribe contre les sacro-saintes valeurs américaines dans Citizen Ruth quand la sénescence de son père, Bruce Dern, sert de base à des sarcasmes bien sages, en comparaison, dans Nebraska. Reste à déterminer la position de L’Arriviste sur cette échelle improvisée.

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Le gentil Jim McAllister, la méchante Tracy Flick et le simplet Paul Metzler. Les premières minutes ont de quoi faire peur tant la présentation des trois personnages principaux rappellent de très mauvais souvenirs au cinéphile qui garde en tête la fin des années 1990 et l’éclosion du high school movie : chasser des films comme Blair Witch 2 de sa mémoire n’est malheureusement pas chose aisée tant ils brillent par leur médiocrité. La situation initiale de Election (titre original) est on ne peut plus limpide : un “gentil” professeur (Matthew Broderick, qui a conservé les traits de l’enfant de Wargame) veut pimenter la course à la présidence des élèves et compliquer la tâche de la “méchante” Tracy Flick en soutenant la candidature du “simplet” mais populaire Paul Metzler. On connaît la chanson et on reconnaît les effets de style caractéristiques de la comédie américaine indigeste, saturée de voix off et de montages épileptiques. Mais l’irruption inopinée d’une troisième candidate, Tammy, qui plus est favorable à l’abstention, change la donne et provoque une rupture dans la mécanique narrative établie. La perspective se renverse soudainement, le manichéisme se délite progressivement.

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Payne prend dès lors un malin plaisir à pulvériser les préceptes du genre. Le ton oscille entre bouffonnerie grotesque et subtile facétie. La narration cyclique, sautant régulièrement du point de vue d’un personnage à l’autre, interdit tout processus d’identification. La notion de bien et de mal vole en éclats quand on découvre les véritables motivations des trois candidats à l’élection, notamment au cours d’une séquence clé où ils s’adonnent à des prières toutes plus loufoques les unes que les autres. On est tout à tour confronté à l’illumination démente et presque touchante de Tracy, se croyant très sincèrement investie d’une mission divine, à l’honnêteté athée de Tammy qui semble s’adresser au père Noël, et à la bêtise attachante de Paul qui remercie dieu de lui avoir donné un joli pick-up et un grand pénis. L’apparente droiture de Jim McAllister est également égratignée lorsqu’il trompe sa femme avec une allégresse détonante (et qui détonne) ou lorsqu’il fantasme sur Tracy, gratifiant au passage le spectateur d’un montage délicieusement suranné. Dans la continuité de Citizen Ruth qui renvoyait dos à dos les pro-life et les pro-choice dans un joyeux bordel, L’Arriviste tire à boulets rouges dans toutes les directions et n’épargne personne.

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Mais il serait bien réducteur de n’apprécier le deuxième film d’Alexander Payne qu’à l’aune de son propos nihiliste : ce serait faire l’impasse sur un sens du détail acéré et terriblement efficace. Election est ainsi constellé de clins d’œil et de références, des plus évidents aux plus étonnants, des plus grossiers aux plus raffinés, de la composition d’un plan à l’accessoire qui tue. Un zeste de Morricone avec le thème musical de Navajo Joe à chaque fois que Tracy se retrouve confrontée à ses rivaux, une pincée de Hendrix lorsque le groupe de McAllister joue le sulfureux Foxy Lady après que son ami lui ait avoué que “her pussy gets so wet you can't believe it”... ou encore Tracy Flick dépliant cinq pieds d’une table qui n’en compte que quatre, signe d’une détermination extrême, pour y poser des cupcakes avec la mention “PICK FLICK” qui a un peu bavé, exhibant çà et là un “PICK FUCK” du meilleur effet. Ces détails de plus ou moins bon goût foisonnent, un peu trop peut-être, à la limite de l'écœurement.

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Si Election multiplie les fausses pistes dans un curieux mélange de férocité et de compassion, s’il cherche à égarer le spectateur dans les méandres de sa folie caractérisée, son objectif premier reste la satire politique virulente. On retrouve dans la bouche de Tracy les éléments typiques du langage politique (crise d’urticaire garantie), et c’est sans surprise qu’on la verra apparaître dans la limousine d’un membre du Congrès américain à la fin du film. Rien de nouveau sous le soleil, les politiciens n’ont jamais été les plus insignes représentants de la vertu. Payne se fait finalement beaucoup plus caustique là où on l’attend un peu moins : quand il s’attaque à l’exercice actuel de la démocratie, de surcroît aux États-Unis. Outre le choix entre une pomme et une orange présenté très fièrement comme la panacée, c’est bien le personnage essentiel de Tammy qui bénéficie du seul regard bienveillant du réalisateur. Catalyseur de l’électorat abstentionniste suscitant un tonnerre d'applaudissements lorsqu’elle appelle les étudiants à ne pas voter pour l’élection, elle invite à réfléchir aux failles du système et aux aberrations d’un suffrage qui n’a d’universel que l’appellation.

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dimanche 31 août 2014

Couleurs d'Écosse : l'île de Skye et la côte d'Arbroath

Quelques semaines avant le vote pour son indépendance, l'Écosse est en ébullition. Les "Yes" en bleu sur fond blanc fleurissent derrière les vitres des voitures et des maisons, répondant fièrement aux plus timides "No Thanks" en blanc sur fond bleu. Petite spécificité de la démocratie écossaise : les étrangers-résidents ont le droit de vote. Pour le curieux désireux d'en savoir plus, les enseignements et les expériences sociologiques sont au coin de chaque pub, au détour de chaque conversation enflammée.

Aux antipodes de cette effervescence, les Hébrides paraissent bien loin des tumultes citadins. Skye (1600 km², 9000 habitants) est la plus grande île des Hébrides intérieures, un archipel situé à l'Ouest de l'Écosse comprenant notamment les îles de Mull, Islay, Jura, et Iona. Autant de whiskys de légende à découvrir dans toutes leurs variations, Talisker, Laphroaig, et autres miraculeuses potions. Une invitation au voyage, en photos, sur la terre mythique des Highlands et de la culture gaélique, ponctuée par une petite virée à l'Est sur la côte d'Arbroath.

Émilie et Renaud.


(As usual, cliquez sur les photos pour les agrandir)

Après un voyage de 6 heures depuis Dundee, comprenant une petite escale à Glasgow, l'île de Skye se dévoile peu à peu. Les habitations se font (encore) plus rares, les routes plus vallonnées. Une dizaine de kilomètres avant de franchir l'imposant pont vers Skye, on longe l'un des plus célèbres châteaux écossais, Eilean Donan, décors de choix mis à profit dans de nombreux films (le premier Highlander, notamment). Peu à peu, la vue se dégage et laisse entrevoir un panorama majestueux fait de Lochs, de végétations étonnamment colorées et de monts fixant l'horizon.

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L'île de Skye, c'est un peu comme un nouveau monde, une étrange pureté et sa part de mystère. Une terre tourbeuse et des montagnes rocailleuses, des dégradés de couleurs saisissants qui allient le vert profond sous nos pieds et le bleu évanescent au loin. L'ascension du Bla Bheinn, à l'Est du massif des Cuillin dominé par le Sgùrr Alasdair, offre bon nombre de vues impressionnantes. La montée est rude mais la récompense est de taille : lochs de haute-montagne, panoramas à 360°, perspective renversante sur les îles au Sud (Isle of Rum et Isle of Eigg).

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Un coloris assez différent dans Portree, la plus grande ville de Skye (2500 habitants). Une ambiance sereine et un air festif avec ces teintes prononcées au niveau des devantures. La pêche comme dénominateur commun à travers les générations, distraction occasionnelle chez les plus jeunes dans cette petite baie.

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À titre de comparaison, quelques photographies de la côte Est, près d'Arbroath. Des verts toujours aussi intenses qui trouvent leur équilibre avec ces falaises rougeoyantes, couleurs magnifiées par les derniers rayons de soleil de la journée. Le temps (et l'érosion) fait son œuvre et produit des structures géologiques remarquables qui rappellent, par certains aspects et dans une certaine mesure, la côte Sud de l'Australie le long de la Great Ocean Road. Les cultures agricoles s'étendent jusqu'au bord du précipice, champs de pommes de terre et serres de fraises hors-sol (les écossais sont champions en la matière) à perte de vue.

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samedi 23 août 2014

Voyage au bout de l'enfer, de Michael Cimino (1978)

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« The Deer Hunter » : un titre insignifiant, à première vue. Quelques mots a priori inoffensifs, qui suggèrent beaucoup plus qu'ils ne disent. Un titre qui invite le spectateur à observer les scènes de chasse au daim en question avec une attention particulière. Quelques mots en réalité chargés de sens, d'une puissance évocatrice et émotionnelle insoupçonnée.

Évoquezde_niro-crop.jpg Voyage au bout de l'enfer et une kyrielle de scènes inoubliables vous saisissent instantanément. La beauté de ces paysages montagneux de Pennsylvanie contrastant avec la dureté de l'industrie sidérurgique dans laquelle travaillent Mike (Robert De Niro), Nick (Christopher Walken), Steven (John Savage) et Stan (John Cazale). L'insouciance d'un mariage orthodoxe russe laissant entrevoir la faiblesse des uns et la détermination des autres. Et puis, soudainement, l'enfer des baraques de bambou, la rivière boueuse et ses rats, l'attente insupportable avant l'épreuve de la roulette russe (on se passera de la polémique à ce sujet). La dureté de la séparation des trois amis, obligés chacun à leur tour de voir les autres s'éloigner vers un futur incertain. Les retrouvailles impossibles et les plaies multiples qui ne se referment pas. Et enfin ces visages, inoubliables. L'innocence préservée de Steven, amputé ; la bienveillance de Mike, terriblement seul dans l'adversité ; la folie de Nick, aliénation irréparable. On pourrait continuer pendant... 182 minutes.

Michael Cimino excelle dans l'art de la transition, de la description d'une situation initiale pleine de douceur, en apparence (mais maculée d'éléments tragiques pour le spectateur averti), jusqu'au basculement dans la tragédie avant de faire le terrible bilan. Le parallèle entre Voyage au bout de l'enfer (succès critique et commercial) et La Porte du paradis (échec cuisant), sorti deux années plus tard, est en ce sens évident. Dans ce dernier, Cimino magnifiera peut-être encore davantage cet avant / après, avec la danse des étudiants insouciants au début et le ballet des chariots guerriers à la fin, deux symboles visuels forts se répondant via leurs structures circulaires magnifiques. Ici, aucune transition : le spectateur comme les trois protagonistes sont violemment projetés au Vietnam sans avoir eu le temps de s'y préparer. L'enfer sera bref, moins d'un tiers du film étant consacré à la guerre à proprement parler ; les conséquences, elles, n'auront pas de limite.

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C'est précisément là que le regard attentif du spectateur avisé prend son importance, en s'attardant sur les détails a priori insignifiants de la première partie. Les indices dispersés çà et là deviennent progressivement envahissants et finissent par mettre mal à l'aise. Ils annoncent la suite, ils la suggèrent avec une puissance très différente de celle de l'horreur filmée de front. Des détails les plus évidents comme le rouge du vin tâchant la robe de la mariée ou le morceau de piano réunissant une dernière dois la bande d'amis avant le saut dans l'inconnu, on se focalise peu à peu sur certains personnages secondaires et sur l'étrange longueur de certaines scènes. Ce mariage qui n'en finit pas, les questionnements de Steven sur la grossesse de sa femme, ces regards échangés dont on ne mesure pas encore la portée, et bien sûr l'épisode central de la chasse au daim qui reviendra à la fin du film, abordée sous un jour totalement nouveau pour prendre, enfin, tout son sens. Toute la gravité des événements à venir est ancrée dans cet épisode initial, à l'instar de la roulette russe, symbole éminemment tragique et allégorie évidente de la guerre qui entre en résonance avec les paris de la vie quotidienne comme le dépassement risqué d'un camion.

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Michael Cimino, auteur coup sur coup de deux chefs-d'œuvre qui le conduiront paradoxalement à sa perte (en même temps que celle de la société de production et distribution United Artists, coulée par l'échec commercial de La Porte du paradis), jongle avec les thèmes et joue avec le spectateur. Après la séquence introductive et sa myriade de signes annonciateurs, après le Vietnam qui s'impose de la plus brutale des manières, la dernière partie est elle aussi pleine de surprises. Le crescendo est subtil et parfaitement exécuté : on constate d'abord l'inadaptation de Mike à son retour, loin du personnage rassembleur du début, perdu entre une guerre encore bien trop présente en lui et une relation à ses proches qui s'est fatalement compliquée. C'est ensuite le corps meurtri de Steven, avec son visage angélique comme seul vrai survivant, qui s'impose à notre regard. L'empathie suscitée trouve alors son paroxysme quand il ouvre un tiroir plein d'argent et d'éléphants de bois provenant de Saïgon, confirmant les doutes qu'on pouvait avoir au début du film. On pense alors avoir vu le pire quand survient l'épisode des retrouvailles inimaginables : après le traumatisme psychologique de Mike, après la mutilation insupportable de Steven, on réalise que Nick, lui, n'est jamais revenu.

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A-t-on déjà vu un regard plus intense au cinéma que celui échangé par Robert De Niro et Christopher Walken ? Une image qui était restée gravée dans la mémoire d'un cinéphile naissant, ravivée à l'occasion d'une projection qui aura brûlé les yeux d'un cinéphile un peu moins ignorant. Le corps encore engourdi, collé au siège, les joues humides et glacées. Difficile de faire plus pessimiste que cet aveu d'impuissance, véritable échec d'une amitié passée, à jamais perdue, incapable d'enrayer le cours de l'Histoire et de détourner le canon de la tempe d'un ancien compagnon d'infortune. Soudain, la petite musique lancinante de la Cavatine de Stanley Myers acquiert une nouvelle dimension et consacre, dans la douleur, le caractère salvateur de la plus tragique des roulettes russes. Un an avant Francis Ford Coppola (Apocalypse Now, 1979), dix ans avant Stanley Kubrick (Full Metal Jacket, 1987), Michael Cimino, au sommet de sa lucidité, immortalisait la folie d'une nation prête à sacrifier ses citoyens et à détruire ses communautés au nom de la patrie et de ses valeurs. Le God Bless America chanté dans la scène finale, hymne dérangeant comme jamais, résonne lourdement encore aujourd'hui.


vendredi 22 août 2014

Rétrospective Tarantino : un sacré paquet de macchabées

Une vidéo de 4 minutes qui compile les innombrables morts dans les films de Tarantino. Vive l'exhaustivité, au cas où certains nous auraient échappé... Attention aux spoilers, évidemment.
Dans l'ordre : Reservoir Dogs (1992), Pulp Fiction (1994), Jackie Brown (1997), Kill Bill Vol. 1 (2003), Kill Bill Vol. 2 (2004), Death Proof (2007), Inglorious Basterds (2009), Django Unchained (2012).


jeudi 07 août 2014

Le GR 20 - Sur les sentiers de l'Île de Beauté

À la faveur d'un mois de Juin ensoleillé, loin de la grisaille citadine et des tracas quotidiens, une petite escapade le long des chemins montagneux de la Corse semblait toute indiquée. Le GR 20 est un sentier de randonnée qui traverse l'île du Sud-Est au Nord-Ouest, sur près de 180 kilomètres de terrain versatile, et qui s'effectue généralement en deux semaines. Pour les plus pressés, le GR 20 peut également prendre la forme d'un marathon d'une trentaine d'heures dont le record vient d'être renouvelé (plus d'info ici).

Voici le récit de nos pérégrinations estivales, plus proches d'un éloge de la lenteur (relative) que de la performance sportive (bonne condition physique toutefois requise !), en s'attardant sur les bords de mer et dans les refuges montagnards, et en profitant de ces rencontres chaleureuses, humaines, géologiques et gastronomiques. Quelques souvenirs partagés en images, grappillées ça et là entre Porto-Vecchio et Corte, en passant par Conca et Vizzavona. En espérant que cet aperçu atteigne votre cœur de randonneur ou vos tripes de vagabond, et vous donne envie d'aller découvrir par vous-même la richesse et la générosité de cette île aux reflets éthérés. Peu importe le motif et peu importe la météo, les délices sont vraiment à tous les niveaux.

Émilie et Renaud.



(Cliquez sur les photos pour les agrandir)

  • Une atmosphère singulière : une association de parfums maritimes et montagneux, une texture rocailleuse omniprésente, des sous-bois de hêtres et de pins, des raies de lumière aurorale à la puissance onirique.


  • Des montagnes majestueuses : des massifs à perte de vue, crêtes saillantes et cimes enneigées, tour à tour objectif lointain délimitant l'horizon et promontoire de choix pour une vue imprenable sur la mer.


  • Les fameuses traces du GR : autant d'indices éparpillés, à retrouver façon "Où est Charlie ?", sur les sentiers caillouteux et accidentés.


  • Une flore en effervescence : une effusions de couleurs vives tâchant le paysage de jaune, de rose, de blanc, de rouge et de toute la gamme de violets.


  • Les lézards pour (seuls) compagnons : une faune globalement en retrait qui laisse les petits reptiles occuper l'espace, ici d'un vert phosphorescent, là se fondant dans les tons de la roche à l'instar de son cousin saurien.


  • Des petits plaisirs disséminés : sur la plage ou en forêt, pour les papilles et tous les sens bien affûtés, un bain de soleil sur une plage idyllique ou des fruits sauvages pour raviver le palais, ces porcs noirs en liberté comme la promesse d'une coppa et d'un lonzo inégalés.


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  • Des refuges isolés : pour le plus grand bonheur des loups solitaires ou pour récompenser ces longues journées de marche (en moyenne, 1000 mètres de dénivelé cumulé positif ET négatif par jour sur une distance de 15 kilomètres), des abris souvent charmants mais aussi souvent spartiates, lovés au creux d'un col et exposés aux rayons d'un soleil plus que jamais réparateur.


  • La ville de Corte : sa citadelle imposante dominant la vallée et la couleur pastel de ses rues animées, un havre de paix pour se ressourcer à mi-chemin du GR 20.


  • Les décors urbains en Noir & Blanc : de Conca à Vizzavona, de Corte à Ajaccio, le contact avec la civilisation résonne parfois comme un dur retour à la réalité, empreint de morosité, une page qui se tourne mais une incitation à renouveler l'expérience, une invitation à s'évader à nouveau et au plus vite.

Gabriel García Márquez, ultime rencontre

Petite incursion dans le Diplo du mois d'août avec cet article signé Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008, racontant sa dernière rencontre avec l'écrivain colombien Gabriel García Márquez. L'auteur des romans Cent ans de solitude (1967), Chronique d'une mort annoncée (1981) ou encore L'Amour aux temps du choléra (1985), décédé en avril 2014, évoque son passé, sa passion pour le journalisme et sa relation à la politique en Amérique du Sud. Les deux hommes s'étaient rencontrés pour la première fois à la fin des années 1970, avant que Márquez ne reçoive le prix Nobel de littérature. Il s'étaient souvent revus, à Paris, à La Havane ou à Mexico, mais se sont quittés à l'issue de cette rencontre sans savoir qu'ils se voyaient pour la dernière fois.


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On m’avait dit qu’il était à La Havane mais que, souffrant, il ne souhaitait voir personne. Je savais où il descendait d’habitude : dans un superbe cottage, loin du centre. J’appelai, et Mercedes, son épouse, balaya mes scrupules: « Pas du tout, me dit-elle avec chaleur. C’est pour éloigner les casse-pieds. Viens, “Gabo” sera content de te voir. »

Par une chaleur mouillée, le lendemain matin, je remontai une allée de palmiers et me présentai à la porte de leur villa tropicale. Je n’ignorais pas qu’il souffrait d’un cancer de la lymphe, et qu’il se soumettait à une exténuante chimiothérapie. On le disait très atteint. On lui attribuait même une déchirante lettre d’adieu à ses amis et à la vie... Je craignais de me retrouver devant un moribond. Mercedes vint m’ouvrir et, à ma stupéfaction, me dit avec un sourire : « Entre. Gabo arrive... Il termine sa partie de tennis. »

Dans la chaude lumière du salon, installé dans un canapé blanc, je le vis peu après s’avancer, en pleine forme en effet, ses cheveux frisés encore mouillés de la douche et la moustache en bataille. Il portait une guayabera (chemise cubaine) couleur or, un pantalon blanc très large et des chaussures en toile. Un vrai personnage de Visconti. En sirotant un café glacé, il m’expliqua se sentir « comme un oiseau sauvage échappé de sa cage. En tout cas, bien plus jeune que mon apparence ». Mais, ajouta-t-il, « avec l’âge, je constate que le corps n’est pas fait pour durer autant d’années qu’on aimerait vivre ». Tout de suite, il me proposa d’« imiter les Anglais, qui ne parlent jamais de problèmes de santé. C’est impoli .

La brise soulevait très haut les voilages des immenses fenêtres, et la pièce se mit à ressembler à un vaisseau flottant. Je lui dis tout le bien que je pensais du premier tome de son autobiographie, Vivre pour la raconter (1) : « C’est ton meilleur roman. » Il sourit, ajusta ses lunettes à grosse monture d’écaille. « Sans un peu d’imagination, dit-il, impossible de reconstruire l’incroyable histoire d’amour de mes parents. Ou mes souvenirs de nourrisson... N’oublie pas que seule l’imagination est clairvoyante. Elle est parfois plus vraie que la vérité. Regarde Kafka, ou Faulkner, ou tout simplement Cervantès. » En arrière-fond sonore, les notes de la Symphonie du Nouveau Monde, d’Antonín Dvorák, baignaient la pièce d’une atmosphère à la fois joyeuse et dramatique.

J’avais connu Gabo vers 1979, à Paris. Invité par l’Unesco, il faisait partie, avec Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde diplomatique, d’une commission, présidée par le Prix Nobel Seán MacBride, chargée d’établir un rapport sur le déséquilibre Nord-Sud en matière de communications de masse. A cette époque, il n’écrivait plus de romans, en vertu d’une interdiction qu’il s’était imposée à lui-même tant qu’Augusto Pinochet serait au pouvoir au Chili. Il n’avait pas encore reçu le prix Nobel de littérature, mais il était déjà une immense célébrité. Le succès de Cent Ans de solitude (1967) avait fait de lui l’écrivain de langue espagnole le plus universel depuis Cervantès. Je me souviens d’avoir été surpris par sa petite taille, et impressionné par sa gravité et son sérieux. Il vivait comme un anachorète, ne quittant sa chambre, transformée en cellule de travail, que pour se rendre à l’Unesco.

A propos de journalisme, son autre grande passion, il venait alors de publier un reportage retraçant l’attaque d’un commando sandiniste contre le Palais national à Managua, qui avait précipité la chute du dictateur Anastasio Somoza au Nicaragua (2). Il y apportait des détails prodigieux, donnant l’impression d’avoir lui-même participé à l’événement. Je voulais savoir comment il s’y était pris : « J’étais à Bogotá [Colombie] au moment de l’attaque. J’ai appelé le général Omar Torrijos, président du Panamá. Le commando venait de trouver refuge dans son pays et n’avait pas encore parlé aux médias. Je lui ai demandé de dire aux muchachos de se méfier de la presse, leurs propos pouvant être déformés. Il m’a répondu : “Viens ! Ils ne parleront qu’avec toi.” Je suis arrivé, et avec les chefs du commando, Edén Pastora, Dora María et Hugo Torres, nous nous sommes enfermés dans une caserne. Nous avons reconstitué l’événement minute par minute, depuis sa préparation jusqu’à son dénouement. Nous y avons passé la nuit. Epuisés, Pastora et Torres se sont même endormis. J’ai poursuivi avec Dora María jusqu’au petit matin. Je suis rentré à l’hôtel écrire le reportage. Puis je suis revenu le leur faire lire. Ils ont corrigé quelques termes techniques, le nom des armes, la structure des groupes... Le reportage est sorti moins d’une semaine après l’attaque. Il a fait connaître la cause sandiniste dans le monde entier. »

J’avais souvent revu Gabo, à Paris, à La Havane ou à Mexico. Nous avions un désaccord permanent, à propos d’Hugo Chávez. Il n’y croyait pas. Alors que je tenais le commandant vénézuélien pour l’homme qui allait faire entrer l’Amérique latine dans un nouveau cycle historique. Du reste, nos discussions étaient toujours très (trop ?) sérieuses : le sort du monde, le destin de l’Amérique latine, Cuba...

Une fois, cependant, j’ai ri aux larmes. Je revenais de Carthagène des Indes, somptueuse cité coloniale, en Colombie ; j’y avais aperçu sa villa sous les remparts, et j’en avais discuté avec lui. Il me demanda : « Sais-tu comment j’ai eu cette maison ? » Aucune idée. « J’ai toujours voulu habiter Carthagène, me raconta-t-il. Et, quand j’en ai eu les moyens, j’y ai cherché une maison. C’était toujours trop cher. Un ami avocat m’a expliqué : “Ils t’imaginent milliardaire, et ils augmentent le prix. Laisse-moi chercher à ta place.” Quelques semaines après, il repère la maison, qui était alors une vieille imprimerie à moitié en ruine. Il parle au propriétaire, un aveugle, et tous deux tombent d’accord sur un prix. Le vieillard formule toutefois une exigence : il veut connaître l’acheteur. Mon ami revient et me dit : “Il nous faut le rencontrer, mais tu ne dois pas parler. Sinon, dès qu’il reconnaîtra ta voix, il triplera le prix... Il est aveugle, tu seras muet !” Le jour de la rencontre arrive. L’aveugle se met à me questionner. Je réponds par des paroles indistinctes... Mais, à un moment, je commets l’imprudence de répondre par un sonore : “Oui.” “Ah ! bondit-il. Je reconnais votre voix. Vous êtes Gabriel García Márquez !” J’étais démasqué... Il ajoute sur-le-champ : “Il nous faut revoir le prix ! Là, les choses changent...” Mon ami essaye de négocier. Mais l’aveugle répète : “Non ! Ça ne peut pas être le même prix. En aucun cas...” “Bon, combien, alors ?” demandons-nous, résignés. Le vieillard réfléchit un instant, et lâche : “Moitié prix !” On ne comprenait pas... Alors il nous explique : “Vous savez que j’ai une imprimerie. Et de quoi croyez-vous que j’aie vécu jusqu’à présent ? Des éditions pirates des romans de García Márquez ! »

Le fou rire d’alors résonnait encore dans ma mémoire pendant que, dans le cottage de La Havane, je poursuivais ma conversation avec un Gabo vieillissant, mais toujours aussi alerte d’esprit. Il me parlait de mon livre d’entretiens avec Fidel Castro (3). « Je suis très jaloux, disait-il en riant, tu as eu la chance de passer plus de cent heures avec lui... » « C’est moi, lui répondis-je, qui suis très impatient de lire la deuxième partie de tes Mémoires. Tu vas enfin parler de tes rencontres avec Fidel, que tu connais depuis bien plus longtemps. Lui et toi, vous êtes deux sortes de géants du monde hispanique. Si on compare avec la France, c’est un peu comme si Victor Hugo avait connu Napoléon... » Il éclata de rire, tout en lissant ses épais sourcils. « Tu as trop d’imagination... Eh bien, je vais te décevoir : il n’y aura pas de deuxième partie... Je sais que beaucoup de gens, amis et adversaires, attendent en quelque sorte mon “verdict historique” sur Fidel. C’est absurde. J’ai déjà écrit sur lui ce que je devais écrire (4). Fidel est mon ami ; il le sera toujours. Jusqu’au tombeau. »

Le ciel s’était assombri, et la pièce, en plein midi, était maintenant plongée dans la pénombre. La conversation s’était ralentie, puis éteinte. Gabo méditait, le regard perdu, et je me demandais : est-ce possible qu’il ne laisse pas de témoignage écrit sur tant de confidences partagées en amicale complicité avec Fidel ? L’aura-t-il laissé pour une publication posthume, quand tous deux ne seront plus de ce monde ?

Dehors, des trombes d’eau se précipitaient du ciel avec la puissance torrentielle des bourrasques des tropiques. La musique s’était tue. De violentes senteurs d’orchidée envahissaient le salon. Gabo eut soudain l’air épuisé d’un vieux guépard colombien. Il restait là, silencieux et méditatif, fixant la pluie inépuisable, compagne permanente de toutes ses solitudes. Je m’éclipsai discrètement. Sans savoir que je venais de le voir pour la dernière fois.

Ignacio Ramonet



(1) Gabriel García Márquez, Vivre pour la raconter, Grasset, Paris, 2003. (retour)
(2) Gabriel García Márquez, « Asalto al Palacio », Alternativa, Bogotá, 1978. (retour)
(3) Ignacio Ramonet, Fidel Castro. Biographie à deux voix, Fayard, Paris, 2007. (retour)
(4) Gabriel García Márquez, « El Fidel que creo conocer », préface au livre de Gianni Minà Habla Fidel, Edivisión, Mexico, 1988, et « El Fidel que yo conozco », Cubadebate, La Havane, 13 août 2009. (retour)


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