jeudi 08 décembre 2016

La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks (1952)

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Le fleuve des géants

La toute première séquence, mettant en scène un Kirk Douglas guilleret, sautillant çà et là avant de tomber lamentablement par terre pour ensuite recevoir quelques torgnoles de la part de son futur meilleur ami, ne met pas franchement en confiance. Mais la voix off qui annonce une petite histoire de la glorieuse et héroïque conquête de l'Ouest ("Cette histoire est celle des premiers hommes qui explorèrent en bateau le cours du haut Missouri. Partis de Saint Louis, ils parcoururent plus de 3 000 kilomètres en territoire indien hostile et ouvrirent ainsi le passage vers le grand Nord-Ouest") et cette gestuelle exagérée qu'on aurait pu interpréter comme étant issue des codes mal dégrossis du cinéma muet sont à prendre au même titre que les premiers instants de La Piste des géants de Raoul Walsh. Il ne s'agit que de la mise en place de la charpente du film consacré à un très long périple, une série de péripéties non pas autosuffisantes mais tournées vers la description d'un mode de vie, un long voyage non pas en caravanes mais à bord d'un bateau.

Très peu de balades à dos de cheval dans La Captive aux yeux clairs, et si la présence d'Indiens est très marquée, il n'y a pas vraiment de place pour la figure traditionnelle du cowboy, telle qu'elle était décrite quatre ans plus tôt par le même Howard Hawks dans Red River. Pas de paternité spirituelle, pas de cavalier solitaire bourru mais bienfaiteur comme John Wayne dans La Prisonnière du désert, pas de ton grave dans la description des rapports quasi-familiaux ici. The Big Sky (oui oui, c'est le titre original), c'est avant tout un road trip le long d'une grande rivière, une immersion dans la vie d'un petit groupe de trappeurs et une histoire d'amitié contrastée. Un western fluvial, donc, un film d'aventures qui n'échappe pas à la vision classique de la conquête de territoires aussi reculés que dangereux, mais avec suffisamment de nuances dans les portraits et de respect dans les descriptions pour rendre l'expérience fort attrayante. Si l'on omet la vaine tentative linguistique au niveau des trappeurs français (en résumé, on comprend mieux quand ils parlent anglais), la peinture des différents microcosmes et des communautés bigarrées est globalement réussie.

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La lenteur du voyage imposé par les flots du Missouri se savoure avec plaisir et permet d'apprécier la nature environnante au même titre que les tranches de vie de cette équipée sauvage, partagée entre bonne humeur et mélancolie. On n'est pas loin de la contemplation. Les dangers sont bien sûr omniprésents mais les moments de violence pure sont au final relativement rares : en témoigne cette scène au cours de laquelle Kirk Douglas se fait amputer l'annulaire, à grand renfort de whisky sur la peau et dans les veines, avant de ramper et tituber autour d'un feu de camp à la recherche du doigt perdu. C'est l'un des nombreux hommages à la culture indienne (un homme doit être enterré avec toutes ses parties, scalps et doigts y compris, pour trouver le repos éternel) que Hawks distillera durant deux heures, rejoignant en ce sens d'autres westerns respectueux de ce que le genre avait contribué à caricaturer en une masse informe de sauvages, sans pour autant tomber dans une forme d'idéalisation naïve. Un peu comme dans La Flèche brisée, cette perspective tout en nuances, alors nouvelle, ne se boude pas. Le parallèle qui est fait entre les chants et danses des deux communautés, moments d'allégresse partagée chez les Blancs au début dans un saloon et chez les Indiens à la fin au milieu de leur camp, fait chaud au cœur. Les deux tribus indiennes présentes dans le film, les gentils Pieds-Noirs et les méchants Crows, forment une opposition un brin caricaturale (comme certaines autres traits et clichés) et programmatique mais apportent les contrepoints nécessaires à la formation d'un certain équilibre, aussi fragile soit-il (on est en 1952, ne l'oublions pas).

La nuance se retrouve également dans le traitement de la langue et des complications qui émanent de la multiplicité des communautés : que ce soit du côté anglais, français, ou indien, aucune culture n'est dénigrée et les problèmes de communications sont bien soulignés. Tous les personnages ne sont pas des traducteurs omniscients en puissance, les Indiens s'expriment dans leurs langues, et seuls quelques-uns sont capables d'interpréter le langage des autres. Cela leur confère d'ailleurs une certaine supériorité morale, à l'instar du personnage de Zeb Calloway, vieux trappeur aguerri dont la connaissance de la culture indienne lui vaudra la déconsidération de la plupart de ses semblables bas du front. Dommage que la sous-intrigue portée par Dewey Martin, le compagnon de Kirk Douglas, soit relativement fade dans l'évolution de l'état d'esprit qu'elle dépeint. Le passage de la haine à l'amour de l'indien (et indienne) n'est pas solidement structuré et il y a de quoi rire dans cette progression intellectuelle un peu forcée — On rit pour des raisons différentes mais aussi fortement que lorsque Teal Eye avoue à Kirk Douglas qu'elle l'aime… comme un frère. Mais peu importe. Le caractère globalement anti-spectaculaire du périple s'apprécie sans minauderie, tout comme la dimension presque sociologique (le terme documentaire serait un peu osé) de l'aventure qui parvient à faire exister tous ces petits groupes d'hommes, indiens, colons, trappeurs, rebelles, bien au-delà de leurs individualités parfois baroques et des conflits extérieurs traditionnels du genre.

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mardi 06 décembre 2016

Meru, l'ascension impossible, de Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi (2015)

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Anti-Everest Dans ce genre de sports extrêmes, on ne sait jamais trop situer la frontière entre pure folie et audace extraordinaire. Meru raconte l'histoire de trois alpinistes partis à deux reprises à l'assaut d'un des sommets les plus difficiles de la chaîne himalayenne, le Meru. Force est de  […]

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lundi 05 décembre 2016

L'Île nue, de Kaneto Shindō (1960)

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Le dur labeur d'un Sisyphe insulaire On pourrait croire qu’avec de tels partis pris esthétiques et narratifs, aussi puissants que radicaux, L’Île nue constituerait l’essence même de l’œuvre profondément clivante. En choisissant comme cadre un îlot au sud du Japon, isolé au sein d’une mer  […]

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mercredi 30 novembre 2016

Rocco et ses frères, de Luchino Visconti (1960)

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Band of brothers Ayant été un peu (euphémisme) déçu par la mise en œuvre du Guépard, quelque peu dévoré par des ambitions à mon sens gargantuesques qui en font plus un essai qu'une fresque historique, je me suis avancé à reculons dans l'antre de cet autre Visconti qui lui est antérieur, et d'autant  […]

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samedi 19 novembre 2016

L'Homme d'Aran, de Robert Flaherty (1934)

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"Sometimes you have to lie. One often has to distort a thing to catch its true spirit." Douze ans après l'expérience ethnographique, cinématographique et documentaire Nanouk l'esquimau (lire le billet) qui consacrait la première incursion de Robert J. Flaherty dans un genre unique et  […]

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lundi 14 novembre 2016

Possession, de Andrzej Żuławski (1981)

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La possession, c’est le vol. Étant donnée l'affiche du film, évoquant une version érotique du mythe de Méduse, et la catégorie du film à l'orée des genres dramatique et horrifique, on ne saurait mieux induire en erreur le spectateur égaré qui passait simplement par là et qui découvre par hasard la  […]

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mercredi 09 novembre 2016

Nashville, de Robert Altman (1975)

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"You may say that I ain't free, but it don't worry me" En regardant Nashville, une constatation s'impose, relevant presque de l'évidence : Robert Altman est le maître du film choral et il serait bien difficile de citer une seule autre personne qui lui arriverait à la cheville. Peut-être  […]

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vendredi 04 novembre 2016

Elmer, le remue-méninges, de Frank Henenlotter (1988)

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FLASH - Un parasite millénaire du type sangsue-étron bleue rackette un pauvre adolescent new-yorkais et lui propose de la drogue hautement hallucinogène en échange de cerveaux bien frais. Elmer, le remue-méninges est un film de grand malade, probablement réalisé par une équipe sous l'emprise de  […]

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jeudi 03 novembre 2016

Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi (2016)

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Une Histoire de parallèles On peut sortir de la séance extrêmement partagé. Les images du documentaire de Gianfranco Rosi sont d'une importance capitale, évidemment. Elles donnent à voir une certaine réalité, qu'il est bien facile de concevoir de manière théorique, mais dont l'horreur colle à la  […]

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mardi 01 novembre 2016

Nocturama, de Bertrand Bonello (2016)

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Rébellion et abstraction Nocturama est bourré de petits défauts, c'est évident. Pourtant, même en en ayant conscience à mesure qu'ils emplissent les interstices du récit, l'ampleur du projet fait son travail. Et au final, son originalité, son ambition, et sa ténacité auront eu raison de tous ces  […]

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dimanche 30 octobre 2016

Nos Funérailles, de Abel Ferrara (1996)

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Dearest, the shadows I live with are numberless. On pourrait être tenté de classer ce Nos Funérailles (au singulier en version originale) signé Abel Ferrara un peu hâtivement dans la catégorie "films de gangsters". Dans ce cas de figure, on pourrait objecter que le lascar arrive un peu  […]

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mardi 25 octobre 2016

Le Droit de tuer ?, de Joel Schumacher (1996)

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Appel au meurtre (sac à vomi disponible en fin de billet de mauvaise humeur) Il y a quelque chose d'assez amusant (on commence gentiment, sans trop s'énerver) à observer la différence entre le titre américain, d'origine, et le titre adopté pour la distribution en France. Aux États-Unis, la question  […]

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lundi 24 octobre 2016

Christmas, de Abel Ferrara (2001)

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Parents le jour, dealers la nuit Il aurait sans doute fallu le demander à Abel Ferrara himself avant-hier, à l'occasion de son passage à la Cinémathèque de Toulouse, mais on ne saurait vraiment dire avec certitude si l'aspect presque documentaire, "de l'intérieur", de cette immersion dans  […]

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vendredi 21 octobre 2016

Straight to Hell, de Alex Cox (1987)

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Dirty Old Town Straight to Hell, le film, n'aurait jamais dû exister. Alex Cox, trublion british ayant toujours été intéressé par le mouvement sandiniste, le Nicaragua, et plus généralement les mouvements révolutionnaires d'Amérique du Sud, voulait à l'origine filmer un immense concert sur ces  […]

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dimanche 16 octobre 2016

71 Fragments d'une chronologie du hasard, de Michael Haneke (1994)

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Glaciations existentielles Quand on pénètre dans l'antre du dernier volet de la "trilogie de la glaciation émotionnelle" de Michael Haneke, c'est au terme d'un long et rude voyage à l'intérieur de la société autrichienne (a minima), initié par les deux premiers films. On n'est pas  […]

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vendredi 14 octobre 2016

Voyage à travers le cinéma français, de Bertrand Tavernier (2016)

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Le cinéma (français) retrouvé Bertrand Tavernier a vraiment beaucoup de talent pour parler du cinéma (français, en l'occurrence) qu'il affectionne. On pouvait déjà en avoir une petite idée, au détour d'une présentation de film dans laquelle il intervenait l'espace de quelques minutes, mais c'est  […]

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jeudi 13 octobre 2016

La Barbe à papa, de Peter Bogdanovich (1973)

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Addie dans les villes Paper Moon (en V.O.) est un mélange aussi subtil qu'efficace de mélancolie et d'humour, ancré dans le paysage singulier de l'Amérique au temps de la Grande Dépression. Le contenu est relativement simple sur le papier, avec une gamine et un escroc sur les routes de la campagne  […]

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mardi 11 octobre 2016

Animalism, de The Animals (1966)

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Tout le monde connaît (enfin, j'espère) l'album que les Animals produisirent en 1964 et qui porte leur nom. C'était les prémices du British Blues, un courant musical du début des années 60 typiquement british, donc, inspiré par le Blues et le Rhythm & Blues noir américain de leurs aînés. Leur  […]

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lundi 10 octobre 2016

The Black Cat, de Kaneto Shindō (1968)

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Éradication du mâle à la source Plus on parcourt la filmographie de Kaneto Shindō, plus on s'aventure dans les recoins poétiques et atmosphériques de ses histoires, et plus le charme vénéneux de ses images fait sens, plus il gagne en puissance. En prenant pour cadre le Japon médiéval au temps des  […]

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That's The Bag I'm In, de The Fabs (1966)

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Un petit concentré de Garage dansant : That's The Bag I'm In et Dinah Wants Religion, un single du groupe californien The Fabs (qui, semble-t-il, avaient des problèmes en matière de petit déjeuner et pour trouver des filles qui veuillent bien d'eux). Une petite pépite tout droit sortie des sixties  […]

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