dimanche 19 octobre 2014

Gone Girl, de David Fincher (2014)

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Affiches américaine et française du film.

Le culte de la transparence, l’opacité des apparences

Elle et lui, Amy et Nick : la caméra n’a d’yeux que pour eux. Rosamund Pike, actrice invisible dans tous ses films (dernière confirmation en date, le pénible What We Did on Our Holiday aux parfums écossais) qui crève subitement l’écran sous la direction de David Fincher. Et Ben Affleck, acteur transparent qui s’améliore, indéniablement. Tout commence comme l’un de ces contes de fées dont raffolent les médias américains : un journaliste natif du Missouri charme une écrivaine new-yorkaise, une histoire à l’eau de rose comme on en a déjà vu cent. Une rencontre filmée de manière on ne peut plus traditionnelle qui rappelle la rupture entre Jesse Eisenberg et Rooney Mara, filmée en introduction de The Social Network (lire le billet). Le couple roucoule gentiment et s’installe dans la ville du mari avant que le titre du film ne prenne son sens. Un jour, Amy disparaît.

Une heure durant, la caméra de Fincher traque Nick et observe méticuleusement ses faits et gestes. Elle resserre progressivement l’étau autour de celui que tout accuse. C’est un meurtre presque acté tant les détails l’incriminant abondent : seul le corps fait défaut. La victime est un symbole de perfection, irréprochable aux yeux des télévisions devant lesquelles le mari, un peu maladroit, semble incapable de jouer le jeu des larmes que tous attendent. Les talents de conteur du réalisateur transpirent de ce premier récit, à travers un montage parallèle sous forme de flashbacks maintenant Amy à l’écran. Son journal intime explique le déroulement des épisodes précédents alors que l’enquête progresse dans un habile mélange de passé et de présent. Puis, tout à coup, tout bascule, à l’image de ces anamorphoses picturales qui se déforment et changent totalement de sens par simple déplacement du regard. Faux suspense et faux twist (“Qu’est-il arrivé à Amy ?”, “Qui est le coupable ?”), ce n’est que le deuxième temps d’une valse qui en comptera trois.

Comme souvent chez Fincher, le récit progresse de manière logique et mécanique : procédures et micro-enquêtes, dispositifs décrits de manière clinique et énigmes à double fond… une tension qui va crescendo en intensité, jusqu’au vertige, et qui s’articule autour d’une inconnue. Le réalisateur tape-à-l'œil de Fight Club a clairement délaissé cette esthétique de publicitaire pour quelque chose de plus mature, comme l’ont déjà démontré Zodiac et The Social Network (envie de le relire ?). Jamais le vocabulaire technique de la mise en scène de Fincher n’aura trouvé de résonance aussi forte avec son sujet : la soif insatiable de transparence du monde médiatique contemporain ne produit, paradoxalement, qu’opacité, illusion, et réversibilité des vérités et de l’opinion. Des apparences fondamentalement trompeuses, bien sûr, mais aussi et surtout monnayables (lire la critique de Senscritchaiev à ce sujet : lien vers la critique).

Dommage que le plaisir cynique avec lequel Fincher décrit notre époque, cette façon stupide de relayer la moindre rumeur et de s’en tenir effrontément aux apparences, tourne à vide très rapidement. Ou, du moins, sur des sentiers largement balisés par le cinéma critique de ces quarante dernières années, de Sidney Lumet à David Cronenberg en passant par Peter Weier. Peut-être manque-t-il un point d’appui un peu plus profond ou plus mystérieux (plus intéressant ?) que l’évidente métaphore du mariage comme enfer consenti. Fincher, à l’inverse, cherche à tout expliquer et à verrouiller toutes les pistes, non sans humour et ironie (tous deux féroces). Un scénario trop écrit, trop sophistiqué, trop sûr de ses effets et de ses réponses qui empêche la mise en scène de Fincher, toujours impériale et virtuose, de se déployer entièrement. Il est cependant amusant de constater comment ce qu’on croyait être des défauts d’écriture du scénario se transforment (pour certains) en défauts de l’enquête policière, et donc autant d’éléments à charge contre la justice américaine.

Si l’on oublie ses petit défauts, Gone Girl se savoure avec délectation. On rit devant cette guerre des images que se livrent les deux ex-tourtereaux, et on pleure devant ces médias et autres réseaux sociaux qui construisent un monde en accord avec nos désirs et qui, in fine, fabriquent de la pathologie ordinaire.

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mercredi 08 octobre 2014

Panique, de Julien Duvivier (1946)

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Centre-ville de Lisbonne, Portugal, octobre 2014. Escapade automnale. Foule n°1.
Errer dans les rues de la capitale portugaise et ressentir la diversité de la foule ibérique. Aux accents enjoués de la langue nationale se mêle la tonalité vaguement similaire des voisins espagnols, sur fond d’un brouhaha international, hétérogène et cosmopolite. La beauté du quartier de l’Alfama, entre pauvreté quotidienne et identité préservée, offre une résistance de choix aux quartiers huppés situés à proximité. Les costumes d’apparat des plus fortunés côtoient les haillons des déshérités et autres laissés-pour-compte dans un labyrinthe de ruelles sinueuses. L’opulence des uns et la misère des autres s’acceptent et s’ignorent de manière mécanique, chacun jouant sa partition dans cette bien étrange symphonie. Tant que l’on ne gratte pas trop le vernis imposé par la société du XXIe siècle, cette masse informe paraît équilibrée et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mostra de Venise, Italie, septembre 1946. Présentation de Panique. Foule n°2.
En ce lendemain de guerre mondiale, l’heure est à l’apaisement des foules, l’unité nationale et la réconciliation des peuples. On panse les plaies pour ouvrir de nouvelles perspectives, on enterre les antagonismes passés pour laisser naître un nouvel espoir. Pourtant, la violence de la foule est encore (déjà) là, elle a même toujours existé et elle existera toujours, tapie dans l’ombre d’une apparente cohésion. Si Frank Capra redoublait d’optimisme quant à la nature humaine dans La Vie est belle (cru 1946 également), Julien Duvivier signait à travers Panique un monument de cynisme portant le sceau brûlant de la fatalité.

Finalement, entre 1946 et 2014, il semblerait que la colère et le mépris de la foule n’aient changé que de contour.

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- « Somebody got murdered », par (Paul) Simonon et (Georges) Simenon -

La mécanique de Panique a la beauté de l’inexorabilité. La foule est au cœur du récit, d’abord décrite avec minutie dans une première partie qui se situe entre l’étude de mœurs et la galerie de portraits : la gouaille du boucher concurrence l’impertinence de la prostituée, la retenue de l’aubergiste répond à la discrétion du pharmacien… et au milieu de cette naturelle bonhomie, Monsieur Hire, trublion misanthrope un brin sociopathe, semble faire exception. L’apparition d’un corps sans vie sera le terreau du mal par lequel germeront les ressentiments enfouis de la population, dans un glissement lent, subtil et inévitable vers la plus noire des tragédies.

Difficile de ne pas relever la virtuosité de la mise en scène de Julien Duvivier, tant la technique et les trouvailles visuelles regorgent de sens. Les artifices sont à la fois nombreux et discrets, variés, cohérents, terriblement avant-gardistes et sans prétention car toujours au service du récit. Duvivier délaisse les effets de surimpression hérités du cinéma de Méliès, omniprésents dans ses œuvres précédentes, pour se tourner vers un style nouveau et incroyablement moderne. Il faut voir ce sens du cadrage, cette précision dans les mouvements de caméra et cette harmonie dans la composition de (presque) tous les plans…
Michel Simon, alias Monsieur Désiré Hire (« l’ire désirée », naturellement), prend une photo dans la rue et c’est l’image qui change de format pour simuler le cliché. La séquence des autos tamponneuses donne lieu au premier lynchage et c’est la caméra qui passe soudainement en contre-plongée, fixée à l’avant des autos pour reproduire l’étourdissement et amplifier la violence du moment. La rumeur sur l’identité de l’assassin se propage dans les tribunes lors du combat de lutte féminine et c’est l’ensemble qui prend de la hauteur pour observer le phénomène, dans un travelling vertical millimétré et angoissant. On est en 1946 e Panique semble poser les bases du langage cinématographique moderne.

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Mais Julien Duvivier n’est jamais aussi talentueux que lorsqu’il s’applique à filmer la noirceur du monde. Un magnifique jeu d’ombre et de lumière illumine la scène dans laquelle Alfred et Alice élaborent leur plan machiavélique pour faire accuser Monsieur Hire, dans un bain de fumée à la photographie éloquente. Le piège se referme sur lui à mesure que la bêtise des habitants se libère et que les langues se délient : il est vrai que ce cher Désiré ne vote pas et semble étrangement apprécier la viande saignante…C’est la description du coupable idéal pour cette foule stupide qui cherche un bouc émissaire à tout prix, symbole éminent du traumatisme de la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Entre deux dénonciations très amères des comportements humains les plus abjects, Duvivier n’hésite même pas à glisser quelques touches acides et (presque) humoristiques : Monsieur Hire, traqué et acculé par une foule vengeresse, se réfugiera dans un bâtiment portant la mention « Lavoir de la Fraternité ». L’attaque est frontale et le cynisme est à son paroxysme.

La noirceur du propos va même plus loin puisque dans « Panique », l’amour est aussi malsain que l’effet de groupe et conduit à des comportements tout autant condamnables. C’est par amour pour Alfred qu’Alice est allée en prison et qu’elle cherche à séduire et tromper Monsieur Hire, et c’est par amour pour Alice que Monsieur Hire ne dénonce pas l’amant meurtrier dont il connaît pertinemment l’identité. Clairement, cet amour aveuglant renvoie dos à dos les deux personnages. C’est du moins ce que Duvivier veut nous faire comprendre, peut-être un peu hâtivement. Si la mise en scène est en tout point irréprochable, la trame narrative (adaptée du roman de Simenon) laisse à désirer et quelques erreurs polluent ci et là un récit un peu las. Un exemple : au moment où Monsieur Hire assiste au meurtre commis par Alfred, il ne peut avoir connaissance de sa liaison avec Alice (ils ne planifieront leur « rencontre » au bar que plus tard) et n’aurait donc pas dû hésiter à le signaler. Une erreur mineure qui altère légèrement le récit puisqu’on en vient à questionner ses réelles motivations. Ce comportement dénote quoi qu’il en soit une certaine faiblesse du Désiré amoureux, qui se révèle in fine aussi faillible que ses concitoyens. Seule belle personne du film, seul regard vraiment amical, seul espoir anéanti par cette foule en délire et en colère dans une séquence finale exemplaire. Pied de nez à toute forme de romantisme, Panique crache sur cette société qui trahit indifféremment l’amour et la liberté.

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lundi 22 septembre 2014

L'Arriviste, d'Alexander Payne (1999)

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Le glissement qui s’est opéré dans la filmographie d’Alexander Payne en presque vingt ans, entre Citizen Ruth et Nebraska, est passionnant et riche d’enseignements. Un gouffre abyssal sépare la subversion explosive de ses débuts et la satire plus policée de ces dernières années, grand écart entre une charge omnidirectionnelle très brute et une peinture acidulée plus soignée. Détail amusant ou ironie du sort (choisissez votre camp), la grossesse de Laura Dern était le point de départ d’une violente diatribe contre les sacro-saintes valeurs américaines dans Citizen Ruth quand la sénescence de son père, Bruce Dern, sert de base à des sarcasmes bien sages, en comparaison, dans Nebraska. Reste à déterminer la position de L’Arriviste sur cette échelle improvisée.

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Le gentil Jim McAllister, la méchante Tracy Flick et le simplet Paul Metzler. Les premières minutes ont de quoi faire peur tant la présentation des trois personnages principaux rappellent de très mauvais souvenirs au cinéphile qui garde en tête la fin des années 1990 et l’éclosion du high school movie : chasser des films comme Blair Witch 2 de sa mémoire n’est malheureusement pas chose aisée tant ils brillent par leur médiocrité. La situation initiale de Election (titre original) est on ne peut plus limpide : un “gentil” professeur (Matthew Broderick, qui a conservé les traits de l’enfant de Wargame) veut pimenter la course à la présidence des élèves et compliquer la tâche de la “méchante” Tracy Flick en soutenant la candidature du “simplet” mais populaire Paul Metzler. On connaît la chanson et on reconnaît les effets de style caractéristiques de la comédie américaine indigeste, saturée de voix off et de montages épileptiques. Mais l’irruption inopinée d’une troisième candidate, Tammy, qui plus est favorable à l’abstention, change la donne et provoque une rupture dans la mécanique narrative établie. La perspective se renverse soudainement, le manichéisme se délite progressivement.

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Payne prend dès lors un malin plaisir à pulvériser les préceptes du genre. Le ton oscille entre bouffonnerie grotesque et subtile facétie. La narration cyclique, sautant régulièrement du point de vue d’un personnage à l’autre, interdit tout processus d’identification. La notion de bien et de mal vole en éclats quand on découvre les véritables motivations des trois candidats à l’élection, notamment au cours d’une séquence clé où ils s’adonnent à des prières toutes plus loufoques les unes que les autres. On est tout à tour confronté à l’illumination démente et presque touchante de Tracy, se croyant très sincèrement investie d’une mission divine, à l’honnêteté athée de Tammy qui semble s’adresser au père Noël, et à la bêtise attachante de Paul qui remercie dieu de lui avoir donné un joli pick-up et un grand pénis. L’apparente droiture de Jim McAllister est également égratignée lorsqu’il trompe sa femme avec une allégresse détonante (et qui détonne) ou lorsqu’il fantasme sur Tracy, gratifiant au passage le spectateur d’un montage délicieusement suranné. Dans la continuité de Citizen Ruth qui renvoyait dos à dos les pro-life et les pro-choice dans un joyeux bordel, L’Arriviste tire à boulets rouges dans toutes les directions et n’épargne personne.

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Mais il serait bien réducteur de n’apprécier le deuxième film d’Alexander Payne qu’à l’aune de son propos nihiliste : ce serait faire l’impasse sur un sens du détail acéré et terriblement efficace. Election est ainsi constellé de clins d’œil et de références, des plus évidents aux plus étonnants, des plus grossiers aux plus raffinés, de la composition d’un plan à l’accessoire qui tue. Un zeste de Morricone avec le thème musical de Navajo Joe à chaque fois que Tracy se retrouve confrontée à ses rivaux, une pincée de Hendrix lorsque le groupe de McAllister joue le sulfureux Foxy Lady après que son ami lui ait avoué que “her pussy gets so wet you can't believe it”... ou encore Tracy Flick dépliant cinq pieds d’une table qui n’en compte que quatre, signe d’une détermination extrême, pour y poser des cupcakes avec la mention “PICK FLICK” qui a un peu bavé, exhibant çà et là un “PICK FUCK” du meilleur effet. Ces détails de plus ou moins bon goût foisonnent, un peu trop peut-être, à la limite de l'écœurement.

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Si Election multiplie les fausses pistes dans un curieux mélange de férocité et de compassion, s’il cherche à égarer le spectateur dans les méandres de sa folie caractérisée, son objectif premier reste la satire politique virulente. On retrouve dans la bouche de Tracy les éléments typiques du langage politique (crise d’urticaire garantie), et c’est sans surprise qu’on la verra apparaître dans la limousine d’un membre du Congrès américain à la fin du film. Rien de nouveau sous le soleil, les politiciens n’ont jamais été les plus insignes représentants de la vertu. Payne se fait finalement beaucoup plus caustique là où on l’attend un peu moins : quand il s’attaque à l’exercice actuel de la démocratie, de surcroît aux États-Unis. Outre le choix entre une pomme et une orange présenté très fièrement comme la panacée, c’est bien le personnage essentiel de Tammy qui bénéficie du seul regard bienveillant du réalisateur. Catalyseur de l’électorat abstentionniste suscitant un tonnerre d'applaudissements lorsqu’elle appelle les étudiants à ne pas voter pour l’élection, elle invite à réfléchir aux failles du système et aux aberrations d’un suffrage qui n’a d’universel que l’appellation.

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dimanche 31 août 2014

Couleurs d'Écosse : l'île de Skye et la côte d'Arbroath

Quelques semaines avant le vote pour son indépendance, l'Écosse est en ébullition. Les "Yes" en bleu sur fond blanc fleurissent derrière les vitres des voitures et des maisons, répondant fièrement aux plus timides "No Thanks" en blanc sur fond bleu. Petite spécificité de la démocratie écossaise : les étrangers-résidents ont le droit de vote. Pour le curieux désireux d'en savoir plus, les enseignements et les expériences sociologiques sont au coin de chaque pub, au détour de chaque conversation enflammée.

Aux antipodes de cette effervescence, les Hébrides paraissent bien loin des tumultes citadins. Skye (1600 km², 9000 habitants) est la plus grande île des Hébrides intérieures, un archipel situé à l'Ouest de l'Écosse comprenant notamment les îles de Mull, Islay, Jura, et Iona. Autant de whiskys de légende à découvrir dans toutes leurs variations, Talisker, Laphroaig, et autres miraculeuses potions. Une invitation au voyage, en photos, sur la terre mythique des Highlands et de la culture gaélique, ponctuée par une petite virée à l'Est sur la côte d'Arbroath.

Émilie et Renaud.


(As usual, cliquez sur les photos pour les agrandir)

Après un voyage de 6 heures depuis Dundee, comprenant une petite escale à Glasgow, l'île de Skye se dévoile peu à peu. Les habitations se font (encore) plus rares, les routes plus vallonnées. Une dizaine de kilomètres avant de franchir l'imposant pont vers Skye, on longe l'un des plus célèbres châteaux écossais, Eilean Donan, décors de choix mis à profit dans de nombreux films (le premier Highlander, notamment). Peu à peu, la vue se dégage et laisse entrevoir un panorama majestueux fait de Lochs, de végétations étonnamment colorées et de monts fixant l'horizon.

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L'île de Skye, c'est un peu comme un nouveau monde, une étrange pureté et sa part de mystère. Une terre tourbeuse et des montagnes rocailleuses, des dégradés de couleurs saisissants qui allient le vert profond sous nos pieds et le bleu évanescent au loin. L'ascension du Bla Bheinn, à l'Est du massif des Cuillin dominé par le Sgùrr Alasdair, offre bon nombre de vues impressionnantes. La montée est rude mais la récompense est de taille : lochs de haute-montagne, panoramas à 360°, perspective renversante sur les îles au Sud (Isle of Rum et Isle of Eigg).

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Un coloris assez différent dans Portree, la plus grande ville de Skye (2500 habitants). Une ambiance sereine et un air festif avec ces teintes prononcées au niveau des devantures. La pêche comme dénominateur commun à travers les générations, distraction occasionnelle chez les plus jeunes dans cette petite baie.

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À titre de comparaison, quelques photographies de la côte Est, près d'Arbroath. Des verts toujours aussi intenses qui trouvent leur équilibre avec ces falaises rougeoyantes, couleurs magnifiées par les derniers rayons de soleil de la journée. Le temps (et l'érosion) fait son œuvre et produit des structures géologiques remarquables qui rappellent, par certains aspects et dans une certaine mesure, la côte Sud de l'Australie le long de la Great Ocean Road. Les cultures agricoles s'étendent jusqu'au bord du précipice, champs de pommes de terre et serres de fraises hors-sol (les écossais sont champions en la matière) à perte de vue.

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samedi 23 août 2014

Voyage au bout de l'enfer, de Michael Cimino (1978)

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« The Deer Hunter » : un titre insignifiant, à première vue. Quelques mots a priori inoffensifs, qui suggèrent beaucoup plus qu'ils ne disent. Un titre qui invite le spectateur à observer les scènes de chasse au daim en question avec une attention particulière. Quelques mots en réalité chargés de sens, d'une puissance évocatrice et émotionnelle insoupçonnée.

Évoquezde_niro-crop.jpg Voyage au bout de l'enfer et une kyrielle de scènes inoubliables vous saisissent instantanément. La beauté de ces paysages montagneux de Pennsylvanie contrastant avec la dureté de l'industrie sidérurgique dans laquelle travaillent Mike (Robert De Niro), Nick (Christopher Walken), Steven (John Savage) et Stan (John Cazale). L'insouciance d'un mariage orthodoxe russe laissant entrevoir la faiblesse des uns et la détermination des autres. Et puis, soudainement, l'enfer des baraques de bambou, la rivière boueuse et ses rats, l'attente insupportable avant l'épreuve de la roulette russe (on se passera de la polémique à ce sujet). La dureté de la séparation des trois amis, obligés chacun à leur tour de voir les autres s'éloigner vers un futur incertain. Les retrouvailles impossibles et les plaies multiples qui ne se referment pas. Et enfin ces visages, inoubliables. L'innocence préservée de Steven, amputé ; la bienveillance de Mike, terriblement seul dans l'adversité ; la folie de Nick, aliénation irréparable. On pourrait continuer pendant... 182 minutes.

Michael Cimino excelle dans l'art de la transition, de la description d'une situation initiale pleine de douceur, en apparence (mais maculée d'éléments tragiques pour le spectateur averti), jusqu'au basculement dans la tragédie avant de faire le terrible bilan. Le parallèle entre Voyage au bout de l'enfer (succès critique et commercial) et La Porte du paradis (échec cuisant), sorti deux années plus tard, est en ce sens évident. Dans ce dernier, Cimino magnifiera peut-être encore davantage cet avant / après, avec la danse des étudiants insouciants au début et le ballet des chariots guerriers à la fin, deux symboles visuels forts se répondant via leurs structures circulaires magnifiques. Ici, aucune transition : le spectateur comme les trois protagonistes sont violemment projetés au Vietnam sans avoir eu le temps de s'y préparer. L'enfer sera bref, moins d'un tiers du film étant consacré à la guerre à proprement parler ; les conséquences, elles, n'auront pas de limite.

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C'est précisément là que le regard attentif du spectateur avisé prend son importance, en s'attardant sur les détails a priori insignifiants de la première partie. Les indices dispersés çà et là deviennent progressivement envahissants et finissent par mettre mal à l'aise. Ils annoncent la suite, ils la suggèrent avec une puissance très différente de celle de l'horreur filmée de front. Des détails les plus évidents comme le rouge du vin tâchant la robe de la mariée ou le morceau de piano réunissant une dernière dois la bande d'amis avant le saut dans l'inconnu, on se focalise peu à peu sur certains personnages secondaires et sur l'étrange longueur de certaines scènes. Ce mariage qui n'en finit pas, les questionnements de Steven sur la grossesse de sa femme, ces regards échangés dont on ne mesure pas encore la portée, et bien sûr l'épisode central de la chasse au daim qui reviendra à la fin du film, abordée sous un jour totalement nouveau pour prendre, enfin, tout son sens. Toute la gravité des événements à venir est ancrée dans cet épisode initial, à l'instar de la roulette russe, symbole éminemment tragique et allégorie évidente de la guerre qui entre en résonance avec les paris de la vie quotidienne comme le dépassement risqué d'un camion.

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Michael Cimino, auteur coup sur coup de deux chefs-d'œuvre qui le conduiront paradoxalement à sa perte (en même temps que celle de la société de production et distribution United Artists, coulée par l'échec commercial de La Porte du paradis), jongle avec les thèmes et joue avec le spectateur. Après la séquence introductive et sa myriade de signes annonciateurs, après le Vietnam qui s'impose de la plus brutale des manières, la dernière partie est elle aussi pleine de surprises. Le crescendo est subtil et parfaitement exécuté : on constate d'abord l'inadaptation de Mike à son retour, loin du personnage rassembleur du début, perdu entre une guerre encore bien trop présente en lui et une relation à ses proches qui s'est fatalement compliquée. C'est ensuite le corps meurtri de Steven, avec son visage angélique comme seul vrai survivant, qui s'impose à notre regard. L'empathie suscitée trouve alors son paroxysme quand il ouvre un tiroir plein d'argent et d'éléphants de bois provenant de Saïgon, confirmant les doutes qu'on pouvait avoir au début du film. On pense alors avoir vu le pire quand survient l'épisode des retrouvailles inimaginables : après le traumatisme psychologique de Mike, après la mutilation insupportable de Steven, on réalise que Nick, lui, n'est jamais revenu.

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A-t-on déjà vu un regard plus intense au cinéma que celui échangé par Robert De Niro et Christopher Walken ? Une image qui était restée gravée dans la mémoire d'un cinéphile naissant, ravivée à l'occasion d'une projection qui aura brûlé les yeux d'un cinéphile un peu moins ignorant. Le corps encore engourdi, collé au siège, les joues humides et glacées. Difficile de faire plus pessimiste que cet aveu d'impuissance, véritable échec d'une amitié passée, à jamais perdue, incapable d'enrayer le cours de l'Histoire et de détourner le canon de la tempe d'un ancien compagnon d'infortune. Soudain, la petite musique lancinante de la Cavatine de Stanley Myers acquiert une nouvelle dimension et consacre, dans la douleur, le caractère salvateur de la plus tragique des roulettes russes. Un an avant Francis Ford Coppola (Apocalypse Now, 1979), dix ans avant Stanley Kubrick (Full Metal Jacket, 1987), Michael Cimino, au sommet de sa lucidité, immortalisait la folie d'une nation prête à sacrifier ses citoyens et à détruire ses communautés au nom de la patrie et de ses valeurs. Le God Bless America chanté dans la scène finale, hymne dérangeant comme jamais, résonne lourdement encore aujourd'hui.


vendredi 22 août 2014

Rétrospective Tarantino : un sacré paquet de macchabées

Une vidéo de 4 minutes qui compile les innombrables morts dans les films de Tarantino. Vive l'exhaustivité, au cas où certains nous auraient échappé... Attention aux spoilers, évidemment.
Dans l'ordre : Reservoir Dogs (1992), Pulp Fiction (1994), Jackie Brown (1997), Kill Bill Vol. 1 (2003), Kill Bill Vol. 2 (2004), Death Proof (2007), Inglorious Basterds (2009), Django Unchained (2012).


jeudi 07 août 2014

Le GR 20 - Sur les sentiers de l'Île de Beauté

À la faveur d'un mois de Juin ensoleillé, loin de la grisaille citadine et des tracas quotidiens, une petite escapade le long des chemins montagneux de la Corse semblait toute indiquée. Le GR 20 est un sentier de randonnée qui traverse l'île du Sud-Est au Nord-Ouest, sur près de 180 kilomètres de terrain versatile, et qui s'effectue généralement en deux semaines. Pour les plus pressés, le GR 20 peut également prendre la forme d'un marathon d'une trentaine d'heures dont le record vient d'être renouvelé (plus d'info ici).

Voici le récit de nos pérégrinations estivales, plus proches d'un éloge de la lenteur (relative) que de la performance sportive (bonne condition physique toutefois requise !), en s'attardant sur les bords de mer et dans les refuges montagnards, et en profitant de ces rencontres chaleureuses, humaines, géologiques et gastronomiques. Quelques souvenirs partagés en images, grappillées ça et là entre Porto-Vecchio et Corte, en passant par Conca et Vizzavona. En espérant que cet aperçu atteigne votre cœur de randonneur ou vos tripes de vagabond, et vous donne envie d'aller découvrir par vous-même la richesse et la générosité de cette île aux reflets éthérés. Peu importe le motif et peu importe la météo, les délices sont vraiment à tous les niveaux.

Émilie et Renaud.



(Cliquez sur les photos pour les agrandir)

  • Une atmosphère singulière : une association de parfums maritimes et montagneux, une texture rocailleuse omniprésente, des sous-bois de hêtres et de pins, des raies de lumière aurorale à la puissance onirique.


  • Des montagnes majestueuses : des massifs à perte de vue, crêtes saillantes et cimes enneigées, tour à tour objectif lointain délimitant l'horizon et promontoire de choix pour une vue imprenable sur la mer.


  • Les fameuses traces du GR : autant d'indices éparpillés, à retrouver façon "Où est Charlie ?", sur les sentiers caillouteux et accidentés.


  • Une flore en effervescence : une effusions de couleurs vives tâchant le paysage de jaune, de rose, de blanc, de rouge et de toute la gamme de violets.


  • Les lézards pour (seuls) compagnons : une faune globalement en retrait qui laisse les petits reptiles occuper l'espace, ici d'un vert phosphorescent, là se fondant dans les tons de la roche à l'instar de son cousin saurien.


  • Des petits plaisirs disséminés : sur la plage ou en forêt, pour les papilles et tous les sens bien affûtés, un bain de soleil sur une plage idyllique ou des fruits sauvages pour raviver le palais, ces porcs noirs en liberté comme la promesse d'une coppa et d'un lonzo inégalés.


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  • Des refuges isolés : pour le plus grand bonheur des loups solitaires ou pour récompenser ces longues journées de marche (en moyenne, 1000 mètres de dénivelé cumulé positif ET négatif par jour sur une distance de 15 kilomètres), des abris souvent charmants mais aussi souvent spartiates, lovés au creux d'un col et exposés aux rayons d'un soleil plus que jamais réparateur.


  • La ville de Corte : sa citadelle imposante dominant la vallée et la couleur pastel de ses rues animées, un havre de paix pour se ressourcer à mi-chemin du GR 20.


  • Les décors urbains en Noir & Blanc : de Conca à Vizzavona, de Corte à Ajaccio, le contact avec la civilisation résonne parfois comme un dur retour à la réalité, empreint de morosité, une page qui se tourne mais une incitation à renouveler l'expérience, une invitation à s'évader à nouveau et au plus vite.

Gabriel García Márquez, ultime rencontre

Petite incursion dans le Diplo du mois d'août avec cet article signé Ignacio Ramonet, directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008, racontant sa dernière rencontre avec l'écrivain colombien Gabriel García Márquez. L'auteur des romans Cent ans de solitude (1967), Chronique d'une mort annoncée (1981) ou encore L'Amour aux temps du choléra (1985), décédé en avril 2014, évoque son passé, sa passion pour le journalisme et sa relation à la politique en Amérique du Sud. Les deux hommes s'étaient rencontrés pour la première fois à la fin des années 1970, avant que Márquez ne reçoive le prix Nobel de littérature. Il s'étaient souvent revus, à Paris, à La Havane ou à Mexico, mais se sont quittés à l'issue de cette rencontre sans savoir qu'ils se voyaient pour la dernière fois.


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On m’avait dit qu’il était à La Havane mais que, souffrant, il ne souhaitait voir personne. Je savais où il descendait d’habitude : dans un superbe cottage, loin du centre. J’appelai, et Mercedes, son épouse, balaya mes scrupules: « Pas du tout, me dit-elle avec chaleur. C’est pour éloigner les casse-pieds. Viens, “Gabo” sera content de te voir. »

Par une chaleur mouillée, le lendemain matin, je remontai une allée de palmiers et me présentai à la porte de leur villa tropicale. Je n’ignorais pas qu’il souffrait d’un cancer de la lymphe, et qu’il se soumettait à une exténuante chimiothérapie. On le disait très atteint. On lui attribuait même une déchirante lettre d’adieu à ses amis et à la vie... Je craignais de me retrouver devant un moribond. Mercedes vint m’ouvrir et, à ma stupéfaction, me dit avec un sourire : « Entre. Gabo arrive... Il termine sa partie de tennis. »

Dans la chaude lumière du salon, installé dans un canapé blanc, je le vis peu après s’avancer, en pleine forme en effet, ses cheveux frisés encore mouillés de la douche et la moustache en bataille. Il portait une guayabera (chemise cubaine) couleur or, un pantalon blanc très large et des chaussures en toile. Un vrai personnage de Visconti. En sirotant un café glacé, il m’expliqua se sentir « comme un oiseau sauvage échappé de sa cage. En tout cas, bien plus jeune que mon apparence ». Mais, ajouta-t-il, « avec l’âge, je constate que le corps n’est pas fait pour durer autant d’années qu’on aimerait vivre ». Tout de suite, il me proposa d’« imiter les Anglais, qui ne parlent jamais de problèmes de santé. C’est impoli .

La brise soulevait très haut les voilages des immenses fenêtres, et la pièce se mit à ressembler à un vaisseau flottant. Je lui dis tout le bien que je pensais du premier tome de son autobiographie, Vivre pour la raconter (1) : « C’est ton meilleur roman. » Il sourit, ajusta ses lunettes à grosse monture d’écaille. « Sans un peu d’imagination, dit-il, impossible de reconstruire l’incroyable histoire d’amour de mes parents. Ou mes souvenirs de nourrisson... N’oublie pas que seule l’imagination est clairvoyante. Elle est parfois plus vraie que la vérité. Regarde Kafka, ou Faulkner, ou tout simplement Cervantès. » En arrière-fond sonore, les notes de la Symphonie du Nouveau Monde, d’Antonín Dvorák, baignaient la pièce d’une atmosphère à la fois joyeuse et dramatique.

J’avais connu Gabo vers 1979, à Paris. Invité par l’Unesco, il faisait partie, avec Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde diplomatique, d’une commission, présidée par le Prix Nobel Seán MacBride, chargée d’établir un rapport sur le déséquilibre Nord-Sud en matière de communications de masse. A cette époque, il n’écrivait plus de romans, en vertu d’une interdiction qu’il s’était imposée à lui-même tant qu’Augusto Pinochet serait au pouvoir au Chili. Il n’avait pas encore reçu le prix Nobel de littérature, mais il était déjà une immense célébrité. Le succès de Cent Ans de solitude (1967) avait fait de lui l’écrivain de langue espagnole le plus universel depuis Cervantès. Je me souviens d’avoir été surpris par sa petite taille, et impressionné par sa gravité et son sérieux. Il vivait comme un anachorète, ne quittant sa chambre, transformée en cellule de travail, que pour se rendre à l’Unesco.

A propos de journalisme, son autre grande passion, il venait alors de publier un reportage retraçant l’attaque d’un commando sandiniste contre le Palais national à Managua, qui avait précipité la chute du dictateur Anastasio Somoza au Nicaragua (2). Il y apportait des détails prodigieux, donnant l’impression d’avoir lui-même participé à l’événement. Je voulais savoir comment il s’y était pris : « J’étais à Bogotá [Colombie] au moment de l’attaque. J’ai appelé le général Omar Torrijos, président du Panamá. Le commando venait de trouver refuge dans son pays et n’avait pas encore parlé aux médias. Je lui ai demandé de dire aux muchachos de se méfier de la presse, leurs propos pouvant être déformés. Il m’a répondu : “Viens ! Ils ne parleront qu’avec toi.” Je suis arrivé, et avec les chefs du commando, Edén Pastora, Dora María et Hugo Torres, nous nous sommes enfermés dans une caserne. Nous avons reconstitué l’événement minute par minute, depuis sa préparation jusqu’à son dénouement. Nous y avons passé la nuit. Epuisés, Pastora et Torres se sont même endormis. J’ai poursuivi avec Dora María jusqu’au petit matin. Je suis rentré à l’hôtel écrire le reportage. Puis je suis revenu le leur faire lire. Ils ont corrigé quelques termes techniques, le nom des armes, la structure des groupes... Le reportage est sorti moins d’une semaine après l’attaque. Il a fait connaître la cause sandiniste dans le monde entier. »

J’avais souvent revu Gabo, à Paris, à La Havane ou à Mexico. Nous avions un désaccord permanent, à propos d’Hugo Chávez. Il n’y croyait pas. Alors que je tenais le commandant vénézuélien pour l’homme qui allait faire entrer l’Amérique latine dans un nouveau cycle historique. Du reste, nos discussions étaient toujours très (trop ?) sérieuses : le sort du monde, le destin de l’Amérique latine, Cuba...

Une fois, cependant, j’ai ri aux larmes. Je revenais de Carthagène des Indes, somptueuse cité coloniale, en Colombie ; j’y avais aperçu sa villa sous les remparts, et j’en avais discuté avec lui. Il me demanda : « Sais-tu comment j’ai eu cette maison ? » Aucune idée. « J’ai toujours voulu habiter Carthagène, me raconta-t-il. Et, quand j’en ai eu les moyens, j’y ai cherché une maison. C’était toujours trop cher. Un ami avocat m’a expliqué : “Ils t’imaginent milliardaire, et ils augmentent le prix. Laisse-moi chercher à ta place.” Quelques semaines après, il repère la maison, qui était alors une vieille imprimerie à moitié en ruine. Il parle au propriétaire, un aveugle, et tous deux tombent d’accord sur un prix. Le vieillard formule toutefois une exigence : il veut connaître l’acheteur. Mon ami revient et me dit : “Il nous faut le rencontrer, mais tu ne dois pas parler. Sinon, dès qu’il reconnaîtra ta voix, il triplera le prix... Il est aveugle, tu seras muet !” Le jour de la rencontre arrive. L’aveugle se met à me questionner. Je réponds par des paroles indistinctes... Mais, à un moment, je commets l’imprudence de répondre par un sonore : “Oui.” “Ah ! bondit-il. Je reconnais votre voix. Vous êtes Gabriel García Márquez !” J’étais démasqué... Il ajoute sur-le-champ : “Il nous faut revoir le prix ! Là, les choses changent...” Mon ami essaye de négocier. Mais l’aveugle répète : “Non ! Ça ne peut pas être le même prix. En aucun cas...” “Bon, combien, alors ?” demandons-nous, résignés. Le vieillard réfléchit un instant, et lâche : “Moitié prix !” On ne comprenait pas... Alors il nous explique : “Vous savez que j’ai une imprimerie. Et de quoi croyez-vous que j’aie vécu jusqu’à présent ? Des éditions pirates des romans de García Márquez ! »

Le fou rire d’alors résonnait encore dans ma mémoire pendant que, dans le cottage de La Havane, je poursuivais ma conversation avec un Gabo vieillissant, mais toujours aussi alerte d’esprit. Il me parlait de mon livre d’entretiens avec Fidel Castro (3). « Je suis très jaloux, disait-il en riant, tu as eu la chance de passer plus de cent heures avec lui... » « C’est moi, lui répondis-je, qui suis très impatient de lire la deuxième partie de tes Mémoires. Tu vas enfin parler de tes rencontres avec Fidel, que tu connais depuis bien plus longtemps. Lui et toi, vous êtes deux sortes de géants du monde hispanique. Si on compare avec la France, c’est un peu comme si Victor Hugo avait connu Napoléon... » Il éclata de rire, tout en lissant ses épais sourcils. « Tu as trop d’imagination... Eh bien, je vais te décevoir : il n’y aura pas de deuxième partie... Je sais que beaucoup de gens, amis et adversaires, attendent en quelque sorte mon “verdict historique” sur Fidel. C’est absurde. J’ai déjà écrit sur lui ce que je devais écrire (4). Fidel est mon ami ; il le sera toujours. Jusqu’au tombeau. »

Le ciel s’était assombri, et la pièce, en plein midi, était maintenant plongée dans la pénombre. La conversation s’était ralentie, puis éteinte. Gabo méditait, le regard perdu, et je me demandais : est-ce possible qu’il ne laisse pas de témoignage écrit sur tant de confidences partagées en amicale complicité avec Fidel ? L’aura-t-il laissé pour une publication posthume, quand tous deux ne seront plus de ce monde ?

Dehors, des trombes d’eau se précipitaient du ciel avec la puissance torrentielle des bourrasques des tropiques. La musique s’était tue. De violentes senteurs d’orchidée envahissaient le salon. Gabo eut soudain l’air épuisé d’un vieux guépard colombien. Il restait là, silencieux et méditatif, fixant la pluie inépuisable, compagne permanente de toutes ses solitudes. Je m’éclipsai discrètement. Sans savoir que je venais de le voir pour la dernière fois.

Ignacio Ramonet



(1) Gabriel García Márquez, Vivre pour la raconter, Grasset, Paris, 2003. (retour)
(2) Gabriel García Márquez, « Asalto al Palacio », Alternativa, Bogotá, 1978. (retour)
(3) Ignacio Ramonet, Fidel Castro. Biographie à deux voix, Fayard, Paris, 2007. (retour)
(4) Gabriel García Márquez, « El Fidel que creo conocer », préface au livre de Gianni Minà Habla Fidel, Edivisión, Mexico, 1988, et « El Fidel que yo conozco », Cubadebate, La Havane, 13 août 2009. (retour)


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