lundi 26 mars 2012

La revue XXI

L'atypique revue XXI bouleverse le monde de la presse écrite depuis 4 ans. Un succès mérité à la hauteur de la qualité du contenu proposé par le trimestriel. Tour du propriétaire à travers le numéro 17 (Hiver 2012).

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Lorsqu'on découvre XXI, la première chose qui étonne est son format et son design très originaux. Les couvertures sont en format paysage (alors que le contenu est en portrait), les couleurs sont vives et la page pas tout à fait A4. Avec ses deux cents pages environ, elle en impose. On est en réalité à l'interface entre le livre et la revue. Pour preuve, ne la cherchez pas dans les kiosques à presse, vous ne la trouverez pas : elle ne se vend presque intégralement que dans les libraires (clin d’œil aux toulousains : XXI annonçait récemment que c'est Ombres Blanches qui vend le plus de numéros !). Choix assumé de favoriser la librairie indépendante. Deux cents pages donc, deux cents pages de dossiers travaillés et de reportages fouillés aux formats variés (BD, reportage classique, photoreportage). Et pas une seule page de publicité. Allez je donne le prix et après on s'y met : 15,50 euros. Oui, bon, c'est une somme non négligeable, mais c'est le prix de la qualité, point. A titre comparatif, n'importe quelle revue hebdomadaire truffées de pubs et de reportages foireux coûte environ 3 euros. Faites le calcul ...

XXI est sous-titré « l'information grand format ». Le désir des auteurs est double : rompre avec l'instantanéité d'une presse superficielle et « donner à penser ». À ce titre, les reportages sont longs (au moins 10 pages denses), bien écrits et cherchent à présenter le sujet avec recul et objectivité. En substance, si l'auteur peut choisir son sujet et présenter une problématique qu'il juge nécessaire à l'appréhension du monde, il ne peut pas penser pour le lecteur. 

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Chaque numéro s'oriente autour d'un dossier principal contenant toujours trois reportages. D'autres reportages sans lien avec le dossier et des rubriques plus courtes complètent la revue. 

On commence par le sommaire, puis deux pages de courrier des lecteurs et on attaque par la rubrique « Dans l’œuf ». Ce sont les quatre pages les plus proches de l'actualité traditionnelle de la revue. Quatre pages qui exposent avec recul différents événements souvent peu médiatisés autre part, des découvertes scientifiques, des projets. Ensuite viennent les deux pages de la rubrique « Détonant », quelques brèves qui font froid dans le dos. « Flash-Back » propose un retour arrière sur des destins atypiques ou des affaires anciennes. « De l'intérieur » est une interview qui présente souvent un point de vue marginal d'un problème médiatisé. « Il a dit » est une magnifique double page de citations récentes et anciennes d'une personnalité (ce trimestre-ci, le Dalaï-Lama). « Contrechamp » aborde avec recul un problème de société en le regardant sous des angles plus larges (« Taxes graisses et sodas : santé, business ou finances publiques ? »). La dernière petite rubrique est pour moi la plus intéressante. « Ils font avancer le monde » propose des portraits qui donnent espoir, tout simplement.

Après cette trentaine de pages hétéroclites, on rentre dans le vif du sujet avec le dossier. En vrac, quelques-uns traités par le passé : « La France du milieu, récits de gens ordinaires », « Les deux Israël, incroyables destins », « Des villes et des hommes, vivre ensemble », « Utopie, j'écris ton nom » et pour le numéro 17 : « Histoires de justes, dans la vie des autres ». Trois récits qui montrent des gens ordinaires qui ont vécu des passions et des drames et qui sont violemment confrontés à des actes qui les dépassent. Comme dirait Alain Souchon, des récits de « gens qui font ce qu'ils peuvent » et qui nous rappellent à tous la complexité de nos vies qu'on a tendance à oublier en jugeant les autres. 

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Parmi ces récits, le portrait de Erhard Lorethan, troisième homme à avoir gravi les 14 sommets de plus 8000 mètres que la Terre compte. L'histoire d'un enfant de la montagne à la vie tourmentée par les amis perdus dans les ascensions et par un homicide involontaire sur son bébé qu'il a secoué trop violemment un soir terrible. Récit passionnant d'un homme entre deux mondes.

Je laisse aux lecteurs la joie découvrir les reportages hors-champ de ce numéro (tels que cette superbe enquête sur la Grande Famine chinoise des années 50 orchestrée par Mao et tue par la Chine depuis) pour m'attarder sur les reportages aux formats différents.

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« La Novice du New Jersey » est un photoreportage qui plonge dans le quotidien d'une jeune américaine de 21 ans qui décide de rentrer dans les ordres pour vivre une vie cloîtrée. On y découvre la vie méconnue de ces femmes et les terribles lois du couvent, le silence, la joie, l'agriculture. 

Le "récit graphique" de ce numéro (un BD-reportage) parle des enfants des Kinshasa, 20000 enfants qui vivent dans la rue suite à des accusations de sorcellerie fomentées par les Églises évangéliques qui pullulent et se jouent de la crédulité d'une population souvent peu instruite. Emmanuel Guibert, l'auteur de la magnifique trilogie de BD Le Photographe a beaucoup collaboré à cette rubrique, avec notamment le récit Des nouvelles d'Alain qui nous plonge dans l'univers des Roms (XXI numéro 8). 

Il y aurait des pages et des pages à écrire sur XXI, tellement son contenu est riche et varié. Il est néanmoins temps de laisser la revue parler. Plongez-vous aussi sur leur excellent site web qui propose des compléments, des archives et vous permet de commander tous les anciens numéros. XXI ouvre des portes et vous laissera y entrer ou non. À la fin de chaque reportage, vous trouverez une double page « Pour aller plus loin » qui présente des éclaircissements sur les contextes et beaucoup de références bibliographiques pour approfondir le sujet. C'est toute la philosophie de XXI qui est symbolisée par ces pages. 

vendredi 16 mars 2012

Les Chambres, de Louis Aragon (1969)

Les Chambres d'Aragon, sous-titré poème du temps qui ne passe pas, est le dernier recueil de poésie du grand poète, publié 13 ans avant sa mort.

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Recueil de poèmes en prose, à l'exception d'un poème en quatrains, Les Chambres est une longue méditation mélancolique. Aragon interroge sa vie passée et son amour fou et torturé pour Elsa (1), sa muse de toujours (lire les superbes recueils Elsa, Les Yeux d'Elsa, Le Fou d'Elsa). Il y évoque son obsession du temps et de la vieillesse, son manque et les attentes quand Elsa semblait perdue pour lui.

Le Poète y revisite violemment ses expériences passées et ses angoisses, qui prennent corps dans les nuits sans sommeil et dans les lits de l'amour, indissociables ici de la peur de le perdre. Contrairement aux précédents recueils qu'il dédia à Elsa, celui-ci évoque plus brutalement les moments sombres de leur histoire d'amour, ramenant à la vie celle qui peuple les plus beaux poèmes d'amour jamais écrits (lire avant tout Les Yeux d'Elsa, le poème, ce chef-d'œuvre).

«  J'ai des yeux pour pleurer
Quelle que soit la chambre
Les plafonds s'y ressemblent
Pour être malheureux »

Lorsqu'on lit Aragon, il faut prendre le temps d'observer sa versification complexe pour en prendre toute la mesure (il est entre autres l'inventeur de la "rime enjambée"). Et Les Chambres torture plus que jamais le vers traditionnel, jouant avec les sons, troublant le rythme de la lecture par une ponctuation presque absente, regorgeant de schémas de rime nouveaux. Cette forme est le terreau d'un chant fou, hésitant entre la terre et l'air, un chant en suspens.

« Toutes les chambres de la vie au bout du compte sont
Des tiroirs renversés Toutes les
Chambres de la vie et celles dont
Je ne dis rien toutes les chambres maintenant
Muettes et pourtant
Murmurantes tous les murs sans mots les fenêtres
Mortes »

Comme une triste prémonition, Aragon pleure déjà Elsa qui la quittera l'année suivante et lui dédie un dernier Poème, dernière preuve sublime de l'amour éternel qu'il porte à sa Muse.


(1) Elsa Triolet, écrivaine et résistante franco-russe, belle sœur de Vladimir Maïakovski (le monde est petit ...) (retour)

samedi 25 février 2012

Sur la Route, de Jack Kerouac (1957)

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Sur la Route est le roman majeur de Jack Kerouac, une oeuvre vive, fondatrice et puissante. Pour la comprendre, il faut la remettre dans le contexte de la Beat Generation, mouvement littéraire et artistique américain des années 50. Kerouac, Ginsberg (lire le poème Howl, ce coup de tonnerre paru à San Francisco en 1956) et Burroughs (Le Festin Nu, paru d'abord en France en 1962) sont trois amis qui se sont rencontrés à New-York dans les années 40. Oppressés par une société américaine conservatrice, ils aspirent très vite à un mode de vie différent, mêlant créativité artistique sans borne et liberté totale. Ils entreprennent alors une quête spirituelle, à la recherche de vies pleines, d'expériences intenses et de voyages. Ces Beatniks sont des pré-hippies, qui influencèrent directement les mouvements libertaires des années 60.

Sur la Route raconte les road-trips sans argent de Sal Paradise et Dean Moriarty, à travers les États-Unis. Ce livre relève de l'autobiographie de voyage. Sal Paradise est Jack Kerouac ; Dean Moriarty est Neal Cassidy, figure majeure de la Beat Generation et frénétique compagnon de Kerouac. On y retrouve également Ginsberg sous les traits de Carlo Marx, et Burroughs sous ceux de Old Bull Lee.

Entre 1947 et 1950, les deux acolytes entreprennent trois voyages, les deux premiers de New-York à San Francisco, le dernier vers le Mexique. L'objet de ces voyages ? La route, simplement.

« — Hi! Sal, il faut y aller et ne pas s'arrêter avant d'y être.
— Et où ça, mon pote ?
— Je ne sais pas, mais faut y aller. »

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On suit alors avec ravissement le récit de leurs aventures, de leurs nuits de beuverie dans les bars de San Francisco, de leurs trajets sur les routes droites des États-Unis. L'écriture est vive, presque automatique, et le rythme frénétique. Les situations sont loufoques, les journées sont pleines. Une fois commencée, il est très dur de s'arracher à la lecture, tant l'on goûte, le temps d'un rêve, à leur quête absolue de vie pleine et libre.

vendredi 03 février 2012

Le Vagabond des Étoiles, de Jack London (1915)

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Tour à tour voyageur, aventurier, marin, pilleur d'huître ( ! ) et romancier, Jack London est un auteur atypique. Son oeuvre est imprégnée d'un humanisme infaillible et d'un amour infini de la nature. Auteur de nombreux livres sur les animaux (L'appel de la Forêt, Croc Blanc) et d'aventure (Construire un feu, Le loup des mers), il écrit ses deux oeuvres majeures dans un style plus ambitieux : Martin Eden, et plus tard, le Vagabond des Etoiles, publié un an avant sa mort par empoisonnement, sorte de dernier cri violent.

Darrel Standing, éminent professeur d'agronomie à l'université de Berkeley, est condamné à la réclusion à perpétuité pour le meurtre d'un de ses collègues. Il est enfermé à la prison de San Quentin, non loin de San Francisco. Rapidement repéré pour ses critiques, son insolence et son insoumission vis-à-vis du système carcéral, il finit par être accusé de complot d'évasion. L'entourloupe, organisée par un co-détenu, est bien orchestrée, et ce prisonnier rebelle est le coupable parfait. Il est accusé d'avoir fait rentrer et caché de la dynamite dans la prison. Placé en cachot d'isolement, puis condamné à la peine de mort par pendaison pour avoir frappé au visage un gardien, le prisonnier raconte son quotidien dans l'enfer de San Quentin, en 1911.

« Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu'un condamné à vie a subi le pire et que, par suite, un simple gardien n'a aucune qualité ni aucun pouvoir pour le contraire à obéir quand il lui défend de s'exprimer ainsi. Eh bien, non ! Il reste la camisole. Il reste la faim. Il reste la soif. Il reste les coups. Et l'homme enfermé dans sa cellule est totalement impuissant à se rebiffer. »

S'il ne cherche pas à s'évader physiquement, Standing tente de meubler son quotidien par la pensée. Par un ingénieux système (il tapote contre le mur de sa cellule, un coup pour "A", deux coups pour "B", ... ), il parvient à communiquer avec ses deux voisins de malheur : Jack Oppenheimer et Ed Morrel. Ce dernier lui parle alors d'une expérience qu'il a faite, pour échapper aux souffrances infligées par la camisole : la mort artificielle. Par un puissant jeu de l'esprit, aidé par la faiblesse de son corps blessé, il parvint à ce que son esprit quitte son corps, lui laissant la souffrance. Dans un état de semi-coma volontaire, il arrive alors à voyager. Darrell Standing, qui croit que tout homme n'est qu'esprit, que le corps est éphémère alors qu'un même esprit se déplace de corps en corps, au rythme des morts, y voit un puissant outil pour laisser son esprit vagabonder dans tous les corps passés qu'il a habité. 

« Dans ma main levée, je tiens mon stylo en suspens, et je songe qu'au cours de mes vies antérieures, d'autres mains ayant été miennes ont, dans les siècles passés, tenu et dirigé des pinceaux à encre, des plumes d'oiseaux taillées et tout les instruments ingénieux dont l'homme s'est servi pour écrire depuis l'antiquité la plus reculée. »

Le récit s'équilibre alors entre les aventures vécues dans les vies antérieures de Darrell Standing et la "vie" dans son cachot. Comme il ne ressent pas la douleur des jours entiers de camisole qu'il subit, il tient tête au directeur Atherton, qui se fatigue à vouloir lui faire avouer où se cache la dynamite. Le médecin de la prison s'impressionne de la résistance de ce corps meurtri. Et tous deux repoussent les limites, passant de quelques heures à plusieurs jours de camisole (un traitement invraisemblable).

« Le plus tenace en cruauté diabolique fut le Dr Jackson. J'étais pour lui un sujet rare et il était curieux de savoir combien de temps je serais capable de résister.

- Il peut tenir vingt jours encore, avant la dernière cabriole, déclara-t-il au directeur, en ma présence, d'un air suffisant.

Je lui coupai la parole.

- Vous faites erreur, lui dis-je. Je suis capable de tenir non pas vingt, mais quarante jours. Quarante jours ... Peuh ! Mettez cent jours. »

On apprend en parallèle qui fut Darrell Standing avant d'être Darrel Standing. Naufragé anglais sur une île rocheuse et déserte du nom de Daniel Foss, aventurier par hasard en Corée sous le nom d'Adam Strang, le jeune Jesse, à la conquête de l'ouest dans la caravane familiale dirigée par son père ou encore le soldat Lodborg, légionnaire romain ami de Ponce PIlate et contemporain de Jésus Christ. On est plongé tour à tour dans ces univers complètement différents, riches, par lesquels Standing fait l'expérience de l'évolution de l'homme, de la civilisation, et de sa barbarie. 

« J'étais l'homme de toutes ces naissances et ces entreprises. Je suis cet homme aujourd'hui, j'attends la mort qui m'est promise par la loi que j'ai aidé à créer il y a mille ans, et qui m'a déjà fait mourir bien des fois, bien des fois ... »

Finalement, le récit est à la fois un violent brulôt contre le système carcéral américain et une belle exploitation des possibles de l'imaginaire. Résumant très bien les idées développées dans le livre, cette dernière phrase semble reproduire de manière concise le message de London :

« Comme ils lui [Oppenheimer] demandaient ce qu'il pensait de la peine de mort - poser une question semblable à un homme qui va mourir et qu'on va voir mourir, c'est faire la preuve que le vernis de civilisation passé sur notre sauvagerie est plutôt mince! -, il leur répondit, bon joueur comme il l'avait toujours été dans sa vie :

- Messieurs, je pense vivre assez longtemps pour la voir un jour abolie...


Pour terminer sur l'histoire de ces deux prisons, deux albums live de Johnny Cash : At Folsom Prison (1968) et At San Quentin (1969), ainsi que sa célèbre chanson : Folsom Prison Blues. N'arrivant pas à joindre Johnny Cash pour l'interroger à ce sujet, je n'ai malheureusement pas (encore ?) pu établir de lien direct entre l'oeuvre de London et ces deux albums. Force est d'avouer que c'est quand même troublant ...


lundi 09 janvier 2012

L'Usage du Monde, de Nicolas Bouvier (1963)

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En juin 1953, Nicolas Bouvier, jeune écrivain et photographe suisse âgé de 24 ans, part en Fiat Topolino vers l'Orient. Accompagné de son fidèle ami, le peintre Thierry Vernet, il traverse la Yougoslavie, la Turquie, l'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan jusqu'à la Passe de Khyber. Son carnet de voyage, L'Usage du Monde, raconte leurs aventures à travers ces vastes pays. 

Si L'Usage du Monde est si remarquable, c'est parce qu'il parle plus du voyage que des paysages, plus des hommes que des tableaux. Nicolas Bouvier est le seul à avoir vraiment voyagé. Il a donné à son voyage un sens profondément humaniste. Grâce à la lenteur de leurs avancées, qui était le principal souci des deux acolytes, et au dépouillement de soi dont ils ont fait preuve, ils se découvrent eux-même et l'aventure devient alors nettement spirituelle. 

« On ne voyage pas pour se garnir d'exotisme et d'anecdotes comme un sapin de Noël, mais pour que la route vous plume, vous rince, vous essore, vous rende comme ces serviettes élimées par les lessives. »

Partis avec de quoi vivre 9 semaines, ils arpentent les routes au rythme des rencontres, des réparations de leur voiture et des intempéries. Le sentiment qui transpire de ce livre est l'humilité. Leur immense pauvreté sur la route ne leur donne qu'un salut : l'Autre. À travers ces expériences fondatrices, Bouvier nous livre des réflexions sur la vie et sur l'Humanité toute entière.

« Finalement, ce qui constitue l'ossature de l'existence, ce n'est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d'autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l'amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la hauteur de notre faible cœur. »

Les expériences vécues sont riches, intenses et parfois dangereuses. Ils n'hésitent pas à se poser plusieurs mois à Tabriz, en Iran, car la ville leur plaît. On est alors plongé dans le quotidien de la ville, les cours de Français que Bouvier tente de donner aux indigènes (1).

Bouvier, qui est l'auteur de nombreux récits de voyages postérieurs à L'Usage du Monde, semble habité par le voyage, comme attiré vers ces plaines et ces villes. Mais non par un désir de voir, mais par un désir absolu de vivre et de raconter ces expériences du vide et de la solitude, du mouvement et du contact. 

« Ce jour là, j'ai bien cru tenir quelque chose et que ma vie s'en trouverait changée. Mais rien de cette nature n'est définitivement acquis. Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr. »

Les voyageurs de la trempe de Nicolas Bouvier sont rares. L'Usage du Monde est une œuvre d'une valeur inestimable, pédagogique et libératrice. Elle a la simplicité et la profondeur de son auteur, et porte en elle la beauté de notre monde.

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(1) J'en profite pour redonner à ce terme sa signification première, qui ne fait pas de jugement de valeur. Ces relents de colonialisme et racisme sont insupportables.

dimanche 18 décembre 2011

Dans les ruelles de l'Alfama, Lisbonne

Parmi les sept collines que compte le centre de Lisbonne, il en est une qui, plus que les autres, séduit par son charme et son rythme de vie de petit village : l'Alfama. Plus vieux quartier de la ville (il est le seul à avoir résisté au tremblement de terre de 1755), il happe immédiatement le visiteur par son caractère et son âme.

Le quotidien de l'Alfama se vit dans la rue. Il se dégage de cette détermination au vivre ensemble un sentiment de vie et d'harmonie. Rarement un quartier d'une ville donne au visiteur une telle impression d'habitation.

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Pas besoin de franchir le palier d'une porte pour entrer chez quelqu'un : l'Alfama appartient à ses habitants, des pavés aux toits. On croise beaucoup de regards aux fenêtres.

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Les habitants vivent à un rythme paisible et lent, donnent l'impression de tous se connaître, et ont un désir profond de vivre dans l'entraide.

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Après des heures glorieuses, les nobles familles ont peu à peu quitté le quartier pour aller vivre plus à l'ouest, dans des zones moins exposées aux séismes, nombreux sur cette côte. Les pêcheurs et les pauvres ont alors envahi le quartier et lui ont donné l'âme que l'on y trouve aujourd'hui. Malheureusement, un peu mise à l'écart, l'Alfama se délabre peu à peu.

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De nombreuses maisons deviennent inhabitées : coincée entre le désir de classer la ville au Patrimoine mondial de l'UNESCO (ce qui implique de rigoureuses et coûteuses règles de rénovation) et son manque de moyen, la municipalité est contrainte à l'immobilisme et toujours plus de gens s'en vont.

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En Juin, l'Alfama fête Santo Antao. Les rues sont décorées de guirlandes colorées, sur la moindre petite place apparaissent barbecues, tables et buvettes. Sur le mur de la photographie de droite, on peut lire « le PSD travaille à la réhabilitation de votre quartier ».

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L'on y mange surtout des grillades de poisson : sardines et morue, spécialité nationale. Tout est préparé dans la bonne humeur, la terrasse tout simplement montée sur un bout de route en face du restaurant.

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C'est l'occasion pour les voisins de se réunir dans la rue, enceintes tournées vers l'extérieur, et d'échanger quelques pas de danse. J'ai appelé cette photo La Danse des Édentés. La santé buccale est souvent un bon indicateur du niveau de vie. 

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Après avoir serpenté dans les ruelles étroites et montantes, fait deux fois trois fois demi-tour et emprunté des escaliers aux marches irrégulières, le marcheur lent découvrira peut-être un mirador, et une vue resplendissante.

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L'on sent alors encore un peu mieux quel vent souffle sur l'Alfama, et, les yeux longuement rivés sur les toits des maisons et sur la mer, l'on comprend, le cœur allégé, quelle éternité fait son terreau.

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« l'amour et la nostalgie (1) sont fidèles à la liberté »

(1) Le mot saudade est un mot portugais très difficile à traduire car il n'a pas d'équivalent en français. Il désigne une forme de nostalgie extrême, de mélancolie à la fois triste et douce. Un mélange de rêverie, de flânerie de l'esprit, de regrets, de souvenirs et de bonheur. Il s'agit d'une notion primordiale, quoique difficile à appréhender, pour la compréhension de l'Alfama

dimanche 11 décembre 2011

Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis, de Pierre Desproges (1985)

Ne nous laissons pas gagner par la sinistrose de Noël ! En ces temps moroses de crise interplanétaire, de pouvoir d'achat qui fuit comme du mazout à travers le fond de cale d'un bateau rouillé, en ces temps de campagnes publicitaires rougeoyantes et pleines de " Bonnes Fêtes ! " et de frustration consumériste à peine avouée par les trentenaires banquiers cadres et sans un sou, n'oublions pas de nous marrer un peu !

J'appelle donc à la barre Pierre Desproges.

desproges2.jpgPierre Desproges représente une génération d'humoristes qui avait les yeux ouverts sur leur société et le monde qui les entouraient. Comme Coluche, il savait voir autour de lui les absurdités qui font nos quotidiens, et, surtout, en rire. Doté d'un sens de l'auto-dérision rare — quand il apprend qu'il est atteint d'un cancer, il file dans un restaurant manger du crabe et s'esclaffe « 1 partout ! » — , il développe un humour noir grinçant et n'élude aucun sujet, s'attaquant aux traditions françaises les plus ancrées comme aux Juifs, aux femmes et à l'Afrique.

L'humoriste a utilisé toutes les formes d'expression : le sketch, la chronique de presse (les fameux Réquisitoires du Tribunal des flagrants délires (1) sur France Inter), l'aphorisme (« Noël au scanner, Pâques au cimetière ! ») et, donc, le dictionnaire. Dans son Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des bien nantis, il se livre à un abécédaire virulent, atteignant des sommets de style et de rhétorique. Sélection subjective de passages croustillants.

F comme Femme :

« Au bout de ces neuf mois, le petit d'Homme vient au monde. L'accouchement est douloureux. Heureusement, la femme tient la main de l'Homme. Ainsi, il souffre moins. »

G comme Guerre :

« L'ennemi est bête, il croit que c'est nous l'ennemi, alors que c'est lui ! »

Et enfin, puisque c'est d'actualité, N comme Noël :

« D’après les chiffres de l’UNICEF, l’équivalent en riz complet de l’ensemble foie gras-pâté en croûte-bûche au beurre englouti par chaque chrétien au cours du réveillon permettrait de sauver de la faim pendant un an un enfant du Tiers Monde sur le point de crever le ventre caverneux, le squelette à fleur de peau, et le regard innommable de ses yeux brûlants levé vers rien sans que Dieu s’en émeuve, occupé qu’Il est à compter les siens éructant dans la graisse de Noël et flatulant dans la soie floue de leurs caleçons communs, sans que leur cœur jamais ne s’ouvre que pour roter. »

Desproges représente le politiquement incorrect le plus abouti et osé — sûrement — qu'il nous ait été donné d'entendre en France. Difficile à présent de lui trouver des héritiers dignes, tant le monde de l'humour s'est uniformisé et, surtout, tant les thèmes se sont appauvris. Ainsi ne voit-on plus guère d'humoriste s'attaquer aux complexités de notre temps et interroger les hommes sur leur paradoxes. Stéphane Guillon, qui avait repris très largement le principe du Tribunal des flagrants délires de Desproges, a été censuré. Gad Elmaleh ne travaille que sur des clichés superficiels et épidermiques. Pour ne citer qu'eux deux.

Enfin, Desproges avait l'art de donner à son propos le ton juste et sa maîtrise parfaite de la langue française et de l'histoire lui permettait d'exprimer au mieux ses idées, percutantes et d'une drôlerie sans équivalent, comme en témoigne son sketch Les Juifs, véritable morceau de bravoure humoristique.

(1) s'adressant à Daniel Cohn-Bendit le 14 septembre 1982, il y dit : « Je n'ai rien contre les rouquins. Encore que je préfère les rouquins bretons qui puent la moule aux rouquins juifs allemands qui puent la bière. D'ailleurs, comme disait à peu près Himmler : " Qu'on puisse être à la fois juif et allemand, ça me dépasse. " C'est vrai, faut savoir choisir son camp. »

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