mercredi 21 juin 2017

Regarde-moi, de Audrey Estrougo (2007)

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Regard double sur la banlieue

C'est peut-être l'une des seules fois que je n'ai pas eu l'impression de regarder un film dit "de banlieue" en me sentant harassé par sa pléthore de clichés, par son manque d'ambition, ou par la pauvreté de ses problématiques. Tout ce qui nous est montré ici semble couler de source, et le naturel des interactions, si l'on excepte quelques séquences un peu maladroites, est remarquable. Je ne connais ni l'environnement de la réalisatrice, ni son rapport au sujet ou aux acteurs, mais je suis persuadé qu'on pourrait y trouver les raisons d'une telle réussite.

Regarde-moi cache très bien son jeu. L'air de rien, il propose un regard sur un environnement social particulier (usé jusqu'à la corde au cinéma), une cité de banlieue et l'articulation de plusieurs groupes de jeunes y vivant, à la fois original, vif et apaisé. Il cristallise ses enjeux de manière percutante dans un cadre réaliste. L'air de rien, encore, il propose une mise en scène élégante, avec un artifice narratif sous-jacent que l'on ne nous assène pas lourdement, que l'on ne nous impose pas de tout son poids. Le principe du récit qui offre deux fois la même histoire mais vue sous deux angles différents, d'abord masculin dans la première moitié avant d'aborder l'angle féminin dans la seconde, est à la fois totalement assumé, bien pensé et bien amené : il n'essaie pas de nous éblouir dans sa virtuosité et se cantonne à un pragmatisme discret et bienvenu.

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Tout se passe très naturellement, tout en nuances, dans le fond et dans la forme. Le soin apporté à la description du milieu (le fond) comme le glissement d'une perspective à l'autre (la forme) est très appréciable. Même le contenu potentiellement racoleur d'une séquence violente est géré avec un tact cinématographique rare. Seuls quelques tics persistent, seules quelques initiatives ratées peuvent s'avérer un peu dérangeantes, et on peut sans doute attribuer cela au fait que ce film constitue la première incursion d'Audrey Estrougo du côté de la mie en scène.

Le quotidien d'une série de jeunes quelconques, dans une banlieue quelconque, avec des occupations quelconques. D'une situation initiale banale, le film progresse lentement vers des zones de tension et laisse apparaître des failles, des existences déstructurées. Toute la première partie axée sur le quotidien des garçons, sur le paraître, sur le poids du regard et la honte des apparences, laisse place à mi-chemin au même univers vécu par l'autre moitié, féminine, de la population. Le contre-champ offre une multitude d'enseignements. Les contraintes changent de registre et d'envergure, les compromis gouvernent les existences. La dureté du visage d'Eye Haïdara, noire, avec sa perruque blond platine, renvoie à la sécheresse d'une séquence de coupe de cheveux radicale de sa rivale, blanche. La brutalité, la fragilité, la violence et la détresse de ce monde étouffant sautent aux yeux, comme en prise directe avec les sources multiples d'une aliénation démultipliée, à l'image du point de vue double qu'aborde Regarde-moi dans la forme. Une démultiplication qui fait pleinement sens dans le contre-champ ainsi initié.

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vendredi 16 juin 2017

Black And White, de Tony Joe White (1969)

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Swamp / Country Rock plutôt sympa, comme un Kris Kristofferson avec quelques gènes d'Elvis qui aurait grandi dans les bayous de Louisiane. J'aime beaucoup sa voix grave de baryton, son utilisation de la Wah Wah, et même les ballades bluesy du début d'album me conviennent bien. L'inspiration vient clairement des chanteurs de Rhythm And Blues des décennies passées, mais il y ajoute sa touche personnelle pour en faire quelque chose de vraiment original. La première moitié de l'album est top, la seconde beaucoup moins (un peu trop pop rock et lisse pour moi). Il est commun d'aduler Elvis Presley mais Tony Joe White reste désespérément et infiniment moins bien connu...

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Alexandre Nevski, de Sergueï Eisenstein (1938)

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"Celui qui viendra chez nous avec une épée périra par l'épée. Telle est la loi de la terre russe."

Un bien étrange objet, œuvre de propagande, politique et cinématographique.

D'un côté, le film-propagande commandé par Staline, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. La menace nazie à la fin des années 30 trouve bien sûr ici un écho dans l'invasion de la sainte Russie par les chevaliers teutons au XIIIe siècle : dans les deux cas, les envahisseurs proviennent du même territoire et un personnage extrêmement volontaire (ou du moins mis en scène comme tel, dans la réalité comme dans la fiction) incarne l'opposition. L'avertissement est vraiment dénué d'ambiguïté, d'une clarté et d'une intelligibilité difficilement contestables : les derniers mots du film sont sans équivoque. "Allez et dites à tous dans les contrées étrangères que la Russie est vivante. Qu'ils viennent chez nous en invités. Mais celui qui viendra chez nous avec une épée périra par l'épée. Telle est et sera la loi de la terre russe." Il y a les bons, c'est-à-dire les princes russes justes et magnanimes ne condamnant que les plus grands traîtres, et les méchants, les chefs germaniques qui prennent d'assaut des villes comme Pskov en jetant les enfants dans les flammes d'un bûcher d'appoint.

Mais une telle déclaration, diffusée en URSS en décembre 1938, s'accorde relativement mal avec le pacte germano-soviétique de non-agression signé en août 1939, conduisant à l'interruption de l'exploitation du film. Une suspension toutefois temporaire, puisque l'opération Barbarossa met fin à l'accord entre Hitler et Staline en juin 1941 et marque le début des hostilités entre les deux pays. Et en réaction à l'attaque du voisin allemand, rien de tel qu'une piqûre de rappel patriotique comme Alexandre Nevski pour galvaniser les foules et fédérer la résistance à l'oppression.

Et d'un autre côté, il y a le réalisateur et monteur fou Sergueï Eisenstein. Si j'y préfère, pour l'instant, l'approche démentielle et démesurée de Mikhaïl Kalatozov à la fin des années 50 (avec le triptyque Quand passent les cigognes / La Lettre inachevée / Soy Cuba), j'aurais beaucoup de mal à contester la puissance purement picturale de nombreuses séquences. À condition de les expurger de leur composante légèrement ridicule, alimentée par le décalage de regard offert par les 80 années qui nous séparent. Au-delà d'une sensation un peu dérangeante s'apparentant à un passage mal dégrossi du cinéma muet au cinéma parlant, conférant à certains moments de la bataille du lac Peïpous une impression de burlesque à la Chaplin a priori involontaire, le lyrisme épique opère.

Il y a des images qui marquent durablement, comme pyrogravées sur la rétine. L'idéologie sous-jacente, avec tout le manichéisme constitutif de la démarche de propagande, appuie sans doute ce sentiment. Des paysans, sel de la terre, émergent littéralement du sol pour rejoindre les rangs du prince Alexandre. Les armures et autres costumes des chevaliers teutons, leurs destriers pareillement vêtus et protégés, leurs casques aussi impressionnants que variés, leurs formations de combat rappelant la tortue romaine, leurs lances fièrement dressées, mais aussi leur anéantissement dans le piège d'un lac gelé (car, c'est bien connu, les ennemis germaniques sont des ogres bien plus lourds que les preux chevaliers russes) et leurs capes comme aspirées par les courants glacés : autant de temps forts visuels profondément frappants, contrebalancés de temps en temps par un épisode incongru. Au hasard, une séquence dans laquelle les combattants semblent fixés sur un manège oscillant de haut en bas, distribuant des coups d'épée entre deux tirades guerrières hautement patriotiques. Et parodiques, ce qui n'a pas échappé à Stupeflip : lien youtube.

Mais peu importe. La brutalité et la radicalité d'Alexandre Nevski l'emportent. On sort de ce film avec l'âme presque russe, un peu comme à la fin de La Bataille de Russie, film de propagande américaine réalisé par Frank Capra en 1943 à la gloire de la nation soviétique, des surhommes qui composent les rangs de ses armées, et de la nécessaire alliance contre un ennemi commun.

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lundi 12 juin 2017

Qui a peur de Virginia Woolf ?, de Mike Nichols (1966)

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MARIAGE [maʁjaʒ] n. m. — Institution pour malades mentaux.

Drôle d'expérience que de voir le film après une représentation de la pièce d'Edward Albee de 1962, dont il fut adapté quelques années plus tard. C'est un cas de visionnage un peu à part, l'intrigue étant étrangement familière : ce n'est pas un remake, pas une véritable découverte, mais plutôt un autre regard sur une situation de crise très singulière, un pas de côté appuyé par les artifices du cinéma et sans les arguments du théâtre. Dans les deux cas, la satire prend plusieurs chemins, entre la psychanalyse un peu poussive de deux couples appartenant à deux générations différentes et le portrait contemporain de l'Amérique aux relents acides.

Lorsque les grandes lignes de la toile narrative et le contenu de la diatribe sont connus à l'avance, même grossièrement et par le biais d'une autre représentation artistique, on se concentre sur autre chose, en léger décalage avec l'essentiel. Deux choses m'ont profondément marqué : la quantité d'alcool ingurgitée, qui rivalise aisément avec les hectolitres de bière absorbés dans Wake In Fright (un ptit canon pour la route ?), et la violence acharnée des échanges entre Elizabeth Taylor et Richard Burton, incessante, protéiforme, et dépassant sans doute le strict cadre des personnages fictionnels de Martha et George (cf. les nombreux épisodes tumultueux de leur vie commune dans la réalité). Ces deux aspects, alcool et violence principalement morale, dans leur caractère extrêmement répétitif et intense, sont au cœur de l'expérience très éprouvante que constituent les deux heures de cet affrontement. Ou plutôt ces affrontements, tant les schémas d'opposition bourgeonnent dans tous les recoins de l'histoire. Un conflit allant crescendo jusqu'à la guerre totale, ou tous les coups sont permis pour rabaisser l'autre et se sortir de l'état d'ennui et de torpeur mêlés qui semble les paralyser depuis longtemps.

C'est une façon très originale (et abominable) d'évoquer une relation de couple à l'écran : tous les échanges se font à travers le filtre de l'humiliation morale et de la torture psychologique, dont l'intensité croît avec le taux d'alcoolémie et le temps qui passe. Une peinture de crise profonde, qui semble durer depuis une éternité étant donnés les sous-entendus et autres règles qui semblent tout de même exister dans leur jeu de massacre. Dans son insistance, dans sa longueur, dans sa brutalité, le film rend la folie des personnages palpable, la maladie devient claire et tangible (et peut, aussi, lasser). Les deux névrosés nous éclaboussent de leur démence et étendent l'épreuve de leur couple au cadre du visionnage du film, tout aussi éprouvant.

Si le film est beaucoup plus explicite que l'œuvre originale quant à l'origine du mal qui ronge ses deux sociopathes, si le parallèle entre les deux couples est plus appuyé (une relation pétrie d'amour autant que de haine et basée sur des mensonges dissimulant des cicatrices), l'expérience n'en est pas moins irrespirable. Le mariage ressemble dans ces conditions à une institution pour malades mentaux, source des pires maux et théâtre de psychothérapies meurtrières. Le jeune couple invité, pris en otage, finira désintégré par le souffle de l'explosion.

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jeudi 01 juin 2017

The Wonderful World Of Sam Cooke, de Sam Cooke (1960)

Voilà le registre dans lequel j'apprécie beaucoup Sam Cooke, la Soul, plus que celui par lequel il a débuté sa carrière, axé Swing et Jazz L'album n'est pas d'une homogénéité sans faille en termes de qualité, mais il suffit de quelques pépites pour le faire briller. Il y a quelques petites surprises, comme ce Stealing Kisses qui sort d'on ne sait pas trop où, et même si on sent que l'album est construit autour de la charpente de son tube Wonderful World (le reste n'est pas du même niveau), il s'écoute sans déplaisir.

Et même Harrison Ford semble être fan : lien youtube (extrait du film Witness de Peter Weir).

Sam Cooke sera retrouvé assassiné dans un motel californien en 1964, à 33 ans, probablement en lien avec son engagement dans le mouvement afro-américain pour les droits civiques.

Dresses Too Short, de Syl Johnson (1968)

Syl Johnson est comme un cousin éloigné d'Otis Redding (la voix, surtout, et les cuivres dans la Soul aussi), avec un premier album contenant beaucoup de compositions personnelles. La cohérence de l'album est solide, et même s'il n'y a pas de vraies grosse fulgurance, des morceaux comme Same Kind Of Thing suffisent à laisser une très bonne impression. Pas mal de jeux au niveau de sonorités nouvelles aussi, comme le premier morceau éponyme Dresses Too Short ou encore Try Me. Son album Is It Because I'm Black (1970) vaut également le détour.

Love More Than Pride, de Laura Lee (1972)

Laura Lee, entre Soul, Gospel, et Rhythm And Blues.

À écouter, aussi : Another Man's Woman.

The King Khan & BBQ Show

Garage canadien de Montréal, avec quelques pointes de Boogie.

Quelques autres morceaux qui valent le détour : Love You So et Hold Me Tight.