mercredi 06 mars 2019

Le Chant du courlis, de Henry Barakat (1959)

chant_du_courlis.jpg chant_du_courlis_B.jpg
Chant du cygne égyptien

Un bien curieux fragment du cinéma égyptien — précisément parce que je n'en connais quasiment rien : au-delà de quelques aperçus de la production contemporaine (Les Derniers Jours d'une ville, notamment), c'est le néant total au 20ème siècle. Autant dire que la découverte d'un tel mélodrame des années 50, contenant une partie des codes du cinéma classique occidental de la même époque colorés d'éléments appartenant à la culture égyptienne, produit un effet vraiment très particulier.

Les standards en matière de violences (en l'occurrence ici familiales et conjugales) varient en nature et en intensité, à mesure que l'on parcourt la planète. Au cas où on en aurait douté. Les péripéties qui alimentent la composante liée à la tragédie sont ici particulièrement denses et effroyables, même lorsqu'elles sont traitées par suggestion, par des ellipses. Elles forment un récit presque autonome : l'assassinat d'un père de famille qui pousse mère et filles sur la route, le "déshonneur" de la grande sœur (signifiant qu'elle a été violée par l'homme chez qui elle travaillait comme bonne), le meurtre de celle-ci par son oncle afin de laver l'honneur de la famille, et enfin l'arrivée de la seconde sœur Amna dans le même environnement, prise dans le même engrenage, qui constituera la dernière et essentielle partie du film. Les quelques moments de bonheur, d'insouciance ou de romance (parfois rappelés dans un élan mélancolique par le chant de l'oiseau éponyme), clairement, peinent à équilibrer la balance des sentiments : elle penche très fortement en direction du sordide.

La principale originalité du Chant du courlis, indépendamment de ses particularités culturelles, réside dans la dynamique de ces sentiments puisqu'à l'inverse d'un schéma classique, la jeune Amna passera d'une volonté de vengeance à de l'amour pour celui qu'elle comptait anéantir. En filigrane, aussi, bien sûr, le portrait de la société égyptienne dans les années 50 : les paysans et les citadins, les riches et les pauvres, les hommes et les femmes comme autant d'antagonismes sociaux. La haute société égyptienne, qui bénéficie d'une aisance matérielle contrastant avec le sort des femmes protagonistes, est représentée à travers les figures du chef de la police et de l'ingénieur, symboles de modernité qui permettront à Amna, dans une certaine mesure, de s'émanciper. L'affrontement entre deux parties de la société égyptienne, avec d'un côté des valeurs islamiques très conservatrices (concentrées dans le personnage de l'oncle) et de l'autre un univers musulman plus moderne et progressiste, inonde tout le récit.

soeurs.jpg

lundi 04 mars 2019

Les Bruits de Recife, de Kleber Mendonça Filho (2012)

bruits_de_recife.jpg
Un soap-opera filmé par John Carpenter

Le titre du premier film de Kleber Mendonça Filho (le réalisateur brésilien d'Aquarius) est en définitive bien plus important et porteur de sens que ce qu'on pourrait penser de prime abord. Dans la description de la vie d'une communauté de ce quartier brésilien, le quotidien d'une certaine classe moyenne est perturbé par une série d'événements, et c'est notamment à travers la bande son que le trouble, le mystère, voire l'angoisse seront initiés. Des bruits dissonants, un chien qui aboie, une musique trop forte, des sons angoissants : que ce soit de manière intra ou extra-diégétique, une forme de peur souterraine envahit progressivement les alentours et l'environnement sonore apporte sa dose d'anxiété aux contours incertains. Suffisamment subtil pour qu'on puisse ne pas y prêter attention.

Il y a Bia, perturbée par les aboiements du chien des voisins, qui utile ses appareils électroménagers d'une drôle de façon ; il y a Joao, tombé amoureux d'une de ses conquêtes d'un soir ; Dinho et son attrait pour les autoradios (y compris ceux qui ne lui appartiennent pas) ; une femme de ménage qui fricote avec un gardien ; une querelle au sujet de la livraison d'une télé. Au milieu de ces querelles de voisinage en apparence anodines, avec l'arrivée d'une équipe de sécurité et de surveillance privée, une ambiance très singulière se met progressivement en place. Des mots du réalisateurs, c'est un peu comme un soap-opera filmé par John Carpenter. Avec "des bruits autour" (le titre en version originale).

On ne sait pas vraiment d'où provient cette tension subtile, mais le climat devient de plus en plus anxiogène. On nourrit une certaine paranoïa, le quartier croule petit à petit sous les détails suspects. Des rapports de force latents gangrènent les relations sociales, entre résidents et bonnes à tout faire, entre jeunes et adultes, entre propriétaires et locataires. Comme si l'atmosphère était faussement pacifique et risquait à tout moment d'exploser. Le drame se cache dans l'insignifiant un peu partout, comme si un potentiel de violence remplissait l'espace, entre fausses pistes et vraies menaces. Des passages ouvertement fantastiques rythment le récit, avec des cauchemars éveillés, des sonorisations incongrues. Au-delà du cloisonnement manifeste des familles du quartier, une menace à la fois tangible et floue pèse de tout son poids.

ville.jpg nuit.jpg

vendredi 01 mars 2019

L'Emploi, de Ermanno Olmi (1961)

emploi.jpg
"L'avenir vous semble-t-il sans espoir ? Buvez-vous souvent pour oublier vos problèmes ?"

Dans le cadre de cette époque du cinéma italien, on peut se lancer dans L'Emploi en croyant avoir affaire à une forme de néoréalisme plus ou moins classique. Si la toute première partie peut donner raison sous certains aspects, en se concentrant sur la famille d'un jeune fils d'ouvrier à travers la promiscuité qui règne au sein du foyer, cette grille de lecture s’avérera très vite caduque. Ermanno Olmi trace son chemin dans une direction étonnante, émouvante, et bien difficile à anticiper.

L'emploi du titre, c'est ce qui est au centre d'un récit d'apprentissage, celui de Domeneco, interprété par Sandro Panseri avec une tendresse bien curieuse, presque atone, lui qui semble invariablement partagé entre mollesse et incompréhension. La représentation de son état d'esprit incertain, comme s'il baignait constamment dans un flou dense, est excellente. On ne saura jamais vraiment ce qu'il en pense sincèrement, de cette batterie de tests stupides qu'on lui fait passer comme concours d'entrée dans une grande entreprise milanaise, de son rapport à la hiérarchie ou même à ses collègues, et plus généralement de son fameux emploi. La seule chose dont on est sûr, à la fin, c'est que Domeneco a clairement tourné le dos à son adolescence, finies l'innocence et l’insouciance, en étant devenu un employé de bureau comme tant d'autres. Un poste qu'il n'occupe ni franchement par dépit, ni par véritable choix personnel : un peu par défaut, poussé par des contraintes diverses. Une trajectoire désespérément banale.

Le monde du travail est d'abord décrit comme le lieu de l'étrange et de l'absurde, avec ces tests intellectuels bizarres (une heure pour calculer 620 x 3/4 x 4/5), ces examens physiques incongrus, et ces entretiens qui ne font à aucun moment sens ("L'avenir vous semble-t-il sans espoir ? Est-ce que le sexe opposé vous répugne ? Buvez-vous souvent pour oublier vos problèmes ?"). Mais il y fera également la rencontre d'une jeune fille aussi paumée que lui, et il s'en rapprochera jusqu'à ce que les lois de l'entreprise les séparent en les affectant à des départements différents. Le néoréalisme des débuts est ainsi très vite laissé de côté, pour laisser place tour à tour à un humour noir et absurde, ainsi qu'à une forme de romantisme très léger, toujours très en retrait.

On ne comprendra jamais ce qui motive l'ascension des différents échelons, ce qui se trame derrière les nombreux changements d'affectation, et toutes ces décisions sont observées avec une douce ironie, avec beaucoup de recul. Domeneco se soumet docilement aux différentes injonctions, mais on ne connaîtra jamais véritablement le fond de sa pensée, même si on ressent avec vigueur le décalage profond entre la promesse initiale d'une vie meilleure et la réalité de la vie "active" dans tout son prosaïsme, auquel il ne semblera pas réagir (la scène du manteau bien trop grand est à ce titre éloquente). Une approche délicate qui permet au film de rester sensible, intelligible, drôle et pertinent encore aujourd'hui, en dépit des transformations profondes du monde du travail depuis le milieu du XXe siècle.

chapeau.jpg

mardi 26 février 2019

Elle n'a dansé qu'un seul été, de Arne Mattsson (1951)

elle_n-a_danse_qu-un_ete.jpg
Jeux d'été

Impossible (ou du moins très difficile) de ne pas considérer Elle n'a dansé qu'un seul été, du réalisateur suédois Arne Mattsson, à l'aune de deux particularités.

La première, c'est la scène où les deux jeunes amoureux se retrouvent dénudés au cours d'une baignade qui fut à l'époque jugée sulfureuse, à tel point que le film fut interdit dans certains pays et sortit avec des années de retard aux États-Unis. Quand on voit la scène en question aujourd'hui, qui expose notamment la poitrine d'Ulla Jacobsson mais qui en outre capte un très beau moment sensuel dans un étang bordé de roseaux, on peut s'amuser en observant l'évolution des normes institutionnelles en matière de suggestion maximale tolérée. D'autres éléments au-delà du scandale et de cette partie-là de la renommée du film, heureusement, ont résisté à l'épreuve du temps.

La seconde, c'est la parenté avec le premier segment de la filmographie d'un autre cinéaste suédois, Ingmar Bergman, qui réalisait la même année Jeux d'été. On ne peut que constater la multitude de points communs dans la façon d'appréhender la romance et les contraintes comme autant d'obstacles à l'émancipation des jeunes adultes. Le tragique et la légèreté entremêlés, avec un soupçon de mélancolie, mais aussi le personnage de Marie qui disait aussi, chez Bergman, "je ne crois pas que Dieu existe, et s'il existe, je le haïrai toujours... S'il était devant moi, je lui cracherais au visage".

L'histoire de Goran (comme un Gérard Philipe suédois) et Kerstin, présentée à la faveur d'un flashback amorcé lors d'un enterrement en introduction, se résume à un amour impossible, condamné par les parents autant que par l'église. Ils se rencontrent lors des vacances d'été, mais les mœurs extrêmement puritaines alimentées par un pasteur rigoriste forment des contraintes sociales qui les empêcheront de s'épanouir. Le portrait qui est fait du pasteur peut paraître quelque peu forcé, dans sa façon d'invoquer la colère de dieu, à travers son rôle dans l'accident de moto auquel Kerstin ne survivra pas. Il concentre beaucoup de maux pour quelqu'un qui condamne aussi durement l'immoralité de ses agneaux, en opposition avec l'oncle Persson, beaucoup moins instruit, qui sera le seul à exprimer de la tendresse et de la tolérance pour la jeune disparue. Un charge anticléricale assez forte, une opposition nuancée entre mœurs citadines et campagnardes, et des moments de liberté parsèment le film, et rappellent eux aussi certains films de Bergman, à commencer par Monika.

lac.jpg

lundi 25 février 2019

L'évolution des 15 plus grandes marques depuis 2000

Ou le passage du paradigme Coca-Cola / Microsoft / IBM au paradigme Apple / Google / Amazon en 18 ans. Hypnotisant, impressionnant.

Atlas de l'alimentation, de Gilles Fumey et Pierre Raffard (2018)

atlas_de_l_alimentation.jpg
Géographie de l'alimentation

Plus qu'un simple "atlas" qui se contenterait de réunir des cartes géographiques, le livre de Gilles Fumey et Pierre Raffard entend dresser un portrait international de l'histoire de l'alimentation, de son évolution (temporelle et géographique) et de ses problématiques plus contemporaines. Un recueil à mes yeux très inégal, avec d'un côté des données historiques ou statistiques très classiques mais néanmoins intéressantes, présentées sous forme de cartes on ne peut plus standards, et de l'autre, en fin d'ouvrage, des réflexions assez pauvres et limitées sur les thématiques actuelles ayant trait aux nouvelles contraintes et aux nouveaux modèles d'agricultures.

Parmi les chapitres intéressants, on trouve notamment l'histoire des foyers de domestication des plantes, dont l'origine remonte au néolithique il y a plus de 10 000 ans, présentée selon plusieurs thèses, avec plusieurs causes et conséquences. Les trois principales céréales (blé, riz, maïs) et les trois continents où elles ont émergé, le passage de l'état sauvage à celui de culture organisée, l'apparition des fruits et des légumes avec notamment l'apparition de la pomme de de terre, de la tomate et du haricot. L'influence des conditions locales sur le développement de telle ou telle légumineuse, l'utilisation de tel ou tel condiment. De la même façon, des fouilles archéologiques permettent de retracer l'histoire de la domestication des animaux, bovins, ovins, caprins, et équidés dans toutes leurs variations (la poule vient de Nouvelle Guinée alors que la dinde vient de Méso-Amérique, par exemple).

Une fois ces bases posées, l'atlas étudie les interfaces entre les différents pôles, les zones d'échange qui ont conduit aux associations de type céréales / légumineuses, le déplacement des hommes et des marchandises, en temps de guerre ou de paix, et les mouvements humains qui ont produit des concentrations de denrées en zones "urbaines". L'âge industriel, avec ses moyens de transport et de conservation, véhicule de nouvelles transformations profondes de la répartition des zones de production et des modes de consommation. Des problèmes plus contemporains, comme la conservation des graines, l'intolérance au lactose, l'uniformisation des goûts (pizza, burger, sushis, kebab) ou le phénomène d'accaparement des terres agricoles, font l'objet de cartes très basiques. Un tour rapide de produits divers (bière, vin, alcools forts) depuis leurs origines vient juste avant les derniers chapitres et la conclusion sur l'agriculture biologique, les modes de production locale, et les interrogations quant à l'agriculture demain. À noter également l'importance croissante des firmes spécialisées en technologie agroalimentaire, notamment en Californie, avec tout un lot d'inventions chimico-biologiques à venir, dans le but de "retexturer les protéines" ou "produire des aliments nouveaux".

Si le tour d'horizon proposé en quelques centaines de pages est très vaste dans la diversité des thématiques abordées, cet atlas pèche quelque peu par le caractère à la fois généraliste et souvent basique des informations qui sont présentées (beaucoup de statistiques mondiales très générales) et dans la façon dont elles sont représentées. Beaucoup de cartes paraissent inutiles : le scandale des lasagnes de cheval en 2013 ou encore la géolocalisation du terme "sushi" sur Instagram, par exemple, ne justifient pas forcément de représenter ces phénomènes de la sorte. Le dernier tiers du livre, questionnant les enjeux contemporains, avec les toitures végétalisés et arborisées, la viande synthétique, la conversion vers des agricultures plus respectueuses de l'environnement, pèche quant à lui par le caractère extrêmement succinct de ses démonstrations. Il s'agit plus d'un point de vue énoncé très brièvement que de résultats de recherches sur le sujet, sans présenter en détails l'origine et la constitution des déséquilibres modernes, ce qui peut s'avérer très frustrant en guise de conclusion. Peut-être un peu trop pédagogique et didactique dans l'intention, ainsi qu'un certain systématisme dans la forme, avec des cartes qui viennent inconditionnellement en support d'un propos très condensé.

carte.jpg

jeudi 21 février 2019

Le Village du péché, de Olga Preobrazhenskaya et Ivan Pravov (1927)

village_du_peche.jpg
Féminisme champêtre et soviétique

On peut regretter que Le Village du péché (un titre un peu lourd de sens pour un film qui n'était pas présenté de la sorte dans sa version originale, "Les Femmes de Riazan") n'ait pas extrêmement bien vieilli du point de vue de son ossature scénaristique. Dans les grandes lignes, il s'agit d'un mélodrame très classique dans le registre de la tragédie familiale issue du cinéma muet, qui ne surprendra jamais vraiment dans cette direction-là et qui n'empruntera aucun chemin de traverse pour filer droit vers son apogée tragique. Un mariage quelque peu imposé vient bousculer l'équilibre d'une famille paysanne russe et à la faveur de la Première Guerre mondiale, les hommes en âge de se battre étant partis au front, un drame familial enflera jusqu'à exploser au retour du mari. Le schéma est plutôt linéaire et une fois qu'il est vraiment amorcé, à mi-parcours, on voit très vite où le film veut nous emmener.

Heureusement, quelques traits singuliers viennent embellir de manière sporadique ce tableau un peu figé, focalisé sur le destin tragique d'une jeune paysanne. À commencer par la description du quotidien rural dans ce village russe, Riazan : la lessive de printemps, parfois étalée directement dans l'herbe au bord d'une rivière, le mariage et toute la cérémonie religieuse qui l'entoure, ainsi que le moissonnage des champs de blé à la faux. Ce dernier point est rendu de manière vraiment admirable, en plan large légèrement en hauteur, d'où on voit le blé onduler sous l'effet du vent et des faux, capturé dans une sorte de sépia terne (il existe cependant de nombreuses versions différentes du film) qui confère à cette séquence une force toute particulière. On n'est pas dans le registre du documentaire ni de l'ethnographie, mais le soin apporté à ces gestes-là s'en approcherait presque.

C'est toute la première partie, d'ailleurs, qui baigne dans une ambiance joyeuse, illustrant le bonheur de la vie à la campagne. Le déclenchement de la guerre de 14-18 viendra très abruptement mettre un terme à cette insouciance relative. Le film s'enfonce alors encore un peu plus dans le drame, avec les vues du père sur sa belle-fille et les conséquences tragiques, chargées en pathos — bien que traitées avec un sens aigu de l'ellipse. Le fait qu'aucun jugement moral implicite ne soit formulé à l'encontre de la jeune femme (évidemment, c'est elle qui portera tout le tort des abus de son beau-père aux yeux des villageois), au contraire, pousse certains à le qualifier de "premier film féministe soviétique", dénué de tout message propagandiste.

1a.png 1b.png
1c.png 1d.png
2a.png 2b.png
3a.png 3b.png

- page 2 de 72 -