lundi 06 juin 2022

En quatrième vitesse, de Robert Aldrich (1955)

en_quatrieme_vitesse.jpg, févr. 2022
Noir de Pandore

Excellente surprise que je n'attendais absolument pas ou plus chez Robert Aldrich, positionnée au début de sa carrière, dans un registre — le film noir légèrement dégénéré — où je ne l'avais jamais vu auparavant. À mi-chemin entre le film noir à proprement parler et la série B de qualité, tous les éléments sont là pour mettre à l'aise les amateurs du genre : un détective privé, une femme qui disparaît mystérieusement, des morts à la pelle, et surtout un MacGuffin qui semble être la définition même du terme tant l'objet que toutes les parties (protagonistes, policiers et malfrats) convoitent brillera par son absence et par son grand potentiel en toute fin de film.

Le film commence de manière presque classique, avec une enquête opérée par Mike Hammer après une scène d'introduction bizarre — une femme surgit dans la nuit, "remember me", générique anormal, ils sont assommés et on essaie de les tuer, étrange — et une investigation se faisant de plus en plus obscures, les enjeux le dépassant clairement. Aldrich sème énormément de fausses pistes et de faux semblants, pour finalement converger vers un secret dont l'effet pourra énormément surprendre, quelque chose qui n'arrive malheureusement que très rarement. Je ne l'ai pas vu venir, le "Manhattan Project - Los Alamos - Trinity", et les deux aperçus que l'on a de la mystérieuse boîte, un premier très bref et un second tragique, sont d'une efficacité redoutable.

Film noir témoin des angoisses de son époque par excellence, sur fond de Guerre froide et de boîte de Pandore dans une de ses acceptions les plus pragmatiques que je connaisse au cinéma. La corruption et l'amoralité sont omniprésentes, au moins autant que les cadavres qui s'accumulent sur le chemin de Hammer, et le film parvient à frapper très fort à ses deux extrémités, dans les séquences inaugurale et finale. Absolument zéro romantisme ici, l'ambiance n'est faite que de violence et de paranoïa, et d'un mystère qui a parfois été comparé à Lynch.

img1.jpg, févr. 2022 img2.jpg, févr. 2022 img3.jpg, févr. 2022

jeudi 02 juin 2022

Entrée du personnel, de Manuela Fresil (2013)

entree_du_personnel.jpg, févr. 2022
Des poulets et des hommes

Le regard que porte Manuela Fresil sur l'abattoir ne ressemble à aucun autre, et ce pour plusieurs raisons. Déjà, elle s'intéresse davantage au sort des humains qu'à celui des animaux, même si les deux sont bien sûr intimement liés en ces lieux — ce lien fait d'ailleurs partie d'un enjeu du documentaire qui n'a de cesse de rappeler la condition de l'un par rapport à la condition de l'autre. Loin des reportages choc qui cherchent avant tout le scandale de l'image (mon avis n'est pas tout à fait arrêté à ce sujet, avec des exemples-types comme Earthling), c'est à travers la répétitivité des opérations et l'accumulation de cadavres animaux que Entrée du personnel avance sur le terrain de la dénonciation subtile.

Autre élément notable du point de vue : le parti pris esthétique. Il y a une scène, au début du film, qui m'a scotché dans son exécution. La caméra suit une chaîne de traitement de poulets, en travelling circulaire vers la droite, en suivant le rail de ces animaux plumés et pendus par les pattes. Puis une machine s'impose à l'écran, pour découper les pattes. S'ensuit à la fin de la rotation de la caméra une division de la chaîne, avec d'un côté les poulets et de l'autre leurs pattes. Ce mouvement est sidérant, un véritable ballet de volailles. Manuela Fresil en a disséminé beaucoup dans la petite heure que dure son docu, avec des jeux de croisement de mouvements, les animaux d'un côté, les hommes de l'autre, parfois l'un au bord du cadre et l'autre au centre.

Et puis il y a bien sûr ces témoignages racontés en voix off par d'autres personnes, des employés d'abattoirs qui racontent leur quotidien, certains se conforment au travail là où d'autres en souffrent démesurément — sur le plan physique ou mental. Bien sûr, aucun doute sur le fait que la répétition du même petit geste toute la journée et toute la semaine, comme tout travail à la chaîne, entraîne des dégâts considérables. Beaucoup de témoignages émouvants, comme celui de cette personne montée en galons qui devait accélérer le rythme d'une chaîne juste pour s'assurer que le travail serait fait, sans prévenir les ouvriers, en réalisant bien qu'ils ne comprenaient pas ce qui se passait. On interdit aussi aux contremaitres d'avoir des amis parmi leurs subordonnés. L'employeur dispose de beaucoup de latitudes dans ces régions où il est la principale source d'emploi. "Il reviendront".

Quelques passages burlesques, aussi, lorsqu'on fait rejouer les gestes de l'abattoir hors contexte, à la plage, sur un parking. Globalement il ressort du documentaire une fascination pour ce ballet industriel, avec l'agitation des humains incrustée dans la chorégraphie des cadavres animaux. Le tout orchestré par la machine. En toile de fond, les cauchemars, phénomène aussi récurrent que les meurtrissures causées par la cadence et la répétition. De l'autre côté des chairs de carcasses manipulées et mises en barquettes, il y a cette usure de l'humain transformé en automate au milieu de tous ces bouts de viandes qui se baladent.

personnel.jpg, févr. 2022

mardi 24 mai 2022

Ce que vaut une vie, de Mathias Delori (2021)

ce_que_vaut_une_vie.jpg, mars 2022
La valeur de la violence

Extraordinaire travail d'analyse, de déconstruction et de théorisation de la violence libérale, comparable à mon sens à l'effort de Chomsky et Herman dans les années 80 sur La Fabrication du consentement et leur analyse de la propagande médiatique étatsunienne, à destination ici des professionnels de la guerre de l'espace euro-atlantique — un terme que Mathias Delori préfère à celui de "espace occidental", pour ce qu'il renvoie déjà en matière d'opposition avec l'Orient. L'auteur met en œuvre une réflexion franchement passionnante sur la conceptualisation d'une violence qui serait considérée comme légitime, justifiée, nécessaire, par opposition avec d'autres formes de violence discréditées de facto.

La violence "légitime" dont il est question ici, c'est celle que l'on connaît bien pour l'entendre à longueur de journaux, les fameuses "frappes chirurgicales" qui laissent supposer que les dégâts collatéraux (potentiellement humains) sont inexistants, la "mise hors d'état de nuire" de divers personnages pour ne pas parler d'assassinat perpétré dans le cadre d'une légalité définie à cet effet, et tout l'arsenal du contre-terrorisme reposant sur la torture que l'on connaît trop bien, à l'instar du waterboarding. Delori démontre avec une pertinence et une finesse remarquables à quel point la construction de cette violence repose sur une démarche de justification passant par la réification totale de populations entières, reléguées dans la case des conséquences secondaires négligeables. Les passages du livre reposant sur des entretiens avec des pilotes de chasse sont assez édifiants et montrent à quel point leur travail leur paraît rationalisé, inéluctable, essentiel, et fondamentalement juste. Tout repose sur la valeur d'échange associée aux vies humaines, et bien entendu sa gigantesque variabilité selon qu'il s'agit de vies proches et familières ou bien de vies reléguées dans un ailleurs lointain et flou. Il y a les innocents d'ici et les innocents de là-bas, et tous ne sont pas égaux face aux bombardements aériens ou à la torture.

Delori va bien au-delà du simple constat que le contre-terrorisme guerrier s'avère plus meurtrier que le mal qu'il souhaitait combattre, au-delà de la violence terroriste qu'il nourrit en retour, et s'intéresse aux mécanismes politiques, institutionnalisés, qui permettent d'expliquer l'insensibilité écrasante de nos sociétés face à cela. Il souligne ici un point aveugle des études actuelles. La hiérarchisation de la valeur de la vie humaine, plus que leur négation, est vraiment la clé de voûte des discours militaires contemporains, en écho avec les travaux de Grégoire Chamayou (Théorie du drone). Ce que vaut une vie décortique avec minutie les trois grands piliers de cette violence guerrière qui bénéficie de l'appui de la loi (reposant sur les principes de 1) la non-intentionnalité de donner la mort à des civils, 2) la maîtrise de la force employée, et 3) la légalité du cadre d’intervention) et met en lumière des mécanismes de croyance, notamment en matière de jus in bello (une sorte de garantie morale) et de réflexion utilitariste en termes de moindre mal. Un grand pas de côté pour mieux comprendre les rapports ambivalents, paradoxaux, nonchalants et volontairement distanciés qu'entretiennent les sociétés libérales à la violence.

dimanche 22 mai 2022

The Barkley Marathons: The Race That Eats Its Young, de Annika Iltis et Timothy James Kane (2014)

barkley_marathons.jpg, mai 2022
Méga-ultra-trail

Le marathon de Barkley est une course américaine figurant très certainement en haut de la liste des ultratrails les plus difficiles au monde, avec ses 160 kilomètres de distance et ses 18 000 mètres de dénivelé cumulé positif à travers les forêts du parc d'État de Frozen Head, dans le Tennessee. Plus de deux fois l'Everest à monter et à descendre, s'amusent les organisateurs. Mais avant toute chose, c'est l'une des courses les plus atypiques qui soient et ce pour un très grand nombre de raisons.

L'idée de cette course inhumaine est née dans la tête de Gary « Lazarus » Cantrell, un ancien traileur, aidé par son ami Karl Henn, inspiré par la fuite du prisonnier James Earl Ray, assassin de Martin Luther King, qui avait parcouru 13 kilomètres dans les bois alentours en 55 heures. Cantrell, satirique, dit qu'il aurait couru au moins 160 kilomètres dans ce temps, pour se moquer de la performance du détenu : et voilà, le marathon était né.

Barkley est une course qui fut instituée en 1986, mais il fallut attendre 1995 et son extension à l'international pour voir un premier participant terminer l'intégralité du parcours. Durant les 25 premières années du marathon, seulement 10 personnes sont parvenues à atteindre un tel exploit : difficile de donner un meilleur gage du caractère extrême de cette compétition. Des centaines de participants postulent chaque année pour s'inscrire mais seulement 30 à 40 seront retenus, sur la base de leurs réponses à un questionnaire d'entrée. Chaque année, pour l'aspect potache, une personne confirmée mais qui ne fera de manière évidente pas le poids est retenue : elle ne parvient en général même pas à terminer le premier tour.

La course s'organise autour de 5 tours d'un parcours non-balisé de 20 miles : les deux premiers sont réalisés dans un sens (de jour puis de nuit), les deux suivants dans le sens inverse (de jour et de nuit également), et le dernier s'effectue de manière aléatoire, en distribuant les coureurs dans des sens différents à chaque fois. Autant dire qu'il est très rare de voir des gens s'engager dans ce cinquième et dernier tour. Quelques particularités : GPS interdit, le tracé de la course est donné seulement la veille de l'événement et le début peut avoir lieu dans une fenêtre de 12 heures. Il existe une dizaine de checkpoints à franchir par tous les participants qui doivent arracher une page précise de livres positionnés à ces endroits pour prouver qu'ils y sont bien passés.

The Barkley Marathons: The Race That Eats Its Young parvient à établir un équilibre vraiment réjouissant entre la folie complète de ce genre d'épreuve et le côté très humain, familial de l'aventure. Le coût du ticket d'entrée : 1.60 dollars (à ce prix, Laz peut envoyer chier n'importe quel mécontent), une plaque d'immatriculation originaire de son pays, et selon l'année et les besoins de l'organisateur, une chemise blanche, une paire de chaussette, etc. Ainsi ce qui pourrait se transformer en un ultratrail supplémentaire parvient à conserver une dimension franchement altruiste, favorisant l'entraide puisqu'au final, tout le monde sait pertinemment que très peu parviendront à boucler les 5 tours. En réalité, même si la limite est fixée à 60 heures pour valider le marathon, il ne reste très vite plus beaucoup de participants. Forcément, quand un ancien militaire ayant appartenu aux Special Ops déclare qu'il n'a jamais connu quelque chose d'aussi brutal et qu'il échoue devant des informaticiens et autres ingénieurs en mécanique, on rit beaucoup et on prend la mesure de l'épreuve.

img1.jpg, mai 2022 img2.jpg, mai 2022 img3.jpg, mai 2022

samedi 14 mai 2022

Ascension, de Jessica Kingdon (2021)

ascension.jpg, fév. 2022
No pain, no gain

Dès les premières séquences du documentaire Ascension réalisé par Jessica Kingdon, on sent que ce voyage au pays de l'American dream chinois va être on ne peut plus délectable. Il suffit de pas grand-chose pour être entièrement convaincu : un bon sujet, un sens de l'esthétique, de bons placements de caméra, une science du montage efficace, et bien sûr tout le talent nécessaire pour articuler ces différents éléments. En guise d'introduction, on voit comment des entreprises comme Foxconn et Huawei recrutent de manière particulièrement agressive en vantant les mérites des emplois proposés : on travaille assis, les dortoirs ont l'air conditionné, avec promesse de bons repas chauds. Le paradis du travailleur à la chaîne, en d'autres termes, nous dit-on.

Le docu est structuré en trois grandes parties, en remontant l'échelle sociale chinoise : on commence par les travailleurs les plus précaires, pour ensuite remonter à travers la classe moyenne formatée d'une façon très différente et enfin accéder à l'élite nationale. La ligne directrice de Kingdon est très claire en faisant de l'ascension sociale la colonne vertébrale de son film, en montrant à quel point on martèle le même discours de réussite et comment on assure que la reconnaissance et la fortune souriront à ceux qui travailleront comme des acharnés. Le parallèle avec le formatage très similaire de l'autre côté du Pacifique est croustillant.

Ainsi, le premier gros tiers du film est dévolu aux usines dans lesquelles s'entassent les employés dans des tâches éminemment répétitives. Grande surprise, si on retrouve le schéma classique du travail à la chaîne dans un univers aliénant (attention, c'est à faire vomir à la simple vue d'un bout de plastique, au milieu de tous ces bouchons, bouteilles et vaporisateurs), un passage particulièrement éloquent et comique s'attache à décrire le travail de femmes occupées aux finitions sur des poupées sexuelles. Moment génial quand on les voit écarter les jambes desdites poupées pour leur faire le maillot au ciseau ou lorsqu'elles cautérisent un bout de plastique perdu en-dessous d'immenses nichons. L'humour de Jessica Kingdon n'a d'égal que son sens du cadrage.

En plus de cela, on se balade au milieu d'un camp d'entraînement où des employés en costume militaire écoutent un discours martial, applaudissent machinalement dans une ambiance surréaliste, pendant que d'autres s'entraînent à recevoir des coups au torse jusqu'à ce que des veines explosent. Gare à celui qui n'exécute pas correctement le geste indiqué. Il y a aussi le pendant féminin, tout aussi hypnotisant et sidérant, avec une session de formation d'hôtesses expliquant le nombre de dents à montrer (les 8 du haut en l'occurrence) pour sourire correctement au travail, l'angle de rotation acceptable de la tête pour signifier un accord poli mais pas trop, ou encore comment écarter les bras et à quelle distance en vue d'une accolade avec un inconnu. Quoi qu'il arrive, il faut paraître obéissant même lorsqu'un client fortuné se permet les pires humiliations. Fascinant. Et puis il y a la classe aisée, beaucoup moins représentée ici, mais qui semble friande de gastronomie française et de clochette pour appeler le majordome.

On retrouve le même espoir d'élévation sociale chez les uns et le même désir de conformité déférente chez les autres que ce qu'on a déjà vu dans la description du système néolibéral du côté occidental. "No pain, no gain" semble être la morale partagée : bosse et sois heureux en résumé, avec d'un côté des bouteilles en plastique produites par millions et de l'autre des ouvrières programmant des machines pour coudre des produits qui arborent "Make America Great Again". Le rêves d'un grand PDG chinois : exploiter le potentiel de la Chine qui peut atteindre une consommation équivalente à 5 fois celle des États-Unis. Sacré cauchemar.

img1.jpg, fév. 2022 img2.jpg, fév. 2022 img3.jpg, fév. 2022 img4.jpg, fév. 2022 img5.jpg, fév. 2022 img6.jpg, fév. 2022

vendredi 06 mai 2022

Juvenile Court, de Frederick Wiseman (1973)

juvenile_court.jpg, mai 2022
"Don't cry yet. You haven't even been to court."

C'est la première fois dans la filmographie de Wiseman, d'un point de vue chronologique, qu'on le voit dépasser la barre des deux heures. Certes, on est loin des plus de trois heures presque habituelles de ses productions depuis les années 1990, mais on peut tout de même remarquer ce changement notable de montage. Mais Juvenile Court s'inscrit toujours dans la continuité des radioscopies institutionnelles précédentes, malgré sa longueur il reste percutant, incisif, et absolument pas rebutant dans son format. Dans le viseur du documentariste : le système judiciaire des États-Unis, à travers le fonctionnement d'un tribunal pour enfants de Memphis.

Le principe est le même : observer le fonctionnement d'une institution à travers sa vie quotidienne, observer les rouages de la machine pour en révéler les fondements, les dérives, les modalités sous-jacentes. Devant sa caméra défilent ainsi des cas divers et variés, allant du vol à la fugue, de la consommation de drogue à l'agression sexuelle, en alternant méthodiquement entre coupables et victimes, enfants et parents. Wiseman fait progressivement le portrait d'une personne centrale, le juge, muré dans sa sobriété et sa compassion en filigrane, chargé de prendre des décisions compliquées au sujet de situations parfois inextricables. C'est aussi le portrait de tous ces gens compétents et dévoués qui travaillent sur des cas difficiles versant régulièrement dans le tragique. De temps en temps, on sort du cadre rigoureux et purement légal pour montrer en les limites, notamment lorsqu'on constate l'illusion des accords mutuels entre le juge et certains parents. Personnels, parents et enfants évoluent dans un microcosme, un lieu fermé, une autarcie, tous égaux de ce point de vue-là.

Au fil des visionnages, l'œuvre de Wiseman quadrille la vie quotidienne au point que ce film semble se situer non loin des ados de High School qui auraient mal tourné, avant que certains n’atterrissent dans Titicut Follies ou dans Hospital, emmenés en ces lieux par les policiers de Law and Order. Ici une question revient souvent, en marge du classique "innocent ou coupable" : placement en famille d'accueil ou en maison de redressement ? On assiste en quelque sorte à la confrontation d'un idéal démocratique de justice avec le pragmatisme le plus violent et inégal qui soit. Ce gamin a-t-il vraiment fait du mal aux enfants qu'il gardait ou bien la mère a-t-elle mis en scène toute l'histoire ? Le travail du tribunal oscille ainsi constamment entre punition et réhabilitation, et Wiseman nous fait parcourir les différents processus avant d'atteindre le verdict, avec les réunions de concertations, les échanges avec les travailleurs sociaux et autres avocats, les choix légaux et moraux qui s'offrent aux parents, les passages chez un psychologue, etc. avec comme apogée du documentaire une dernière longue séquence portant sur le jugement rendu sur un cas de vol à main armée impliquant un guetteur qui se croyait innocent car menacé de mort. On essaie de comprendre comment ce garçon à la tête bandée a pu énerver son oncle au point que ce dernier l'ébouillante, on s'interroge sur les liens entre des tendances suicidaires d'une jeune fille et des abus de parents, on demande à un dealer boutonneux de prier dieu : un catalogue de visages vieillis prématurément, d'enfants errant terrifiés par les adultes, de gamins abandonnés par leurs parents d'une façon ou d'une autre.

img1.jpg, mai 2022 img2.jpg, mai 2022 img3.jpg, mai 2022 img4.jpg, mai 2022

mercredi 04 mai 2022

Minding the Gap, de Bing Liu (2018)

minding_the_gap.jpg, mai 2022
This machine cures heartache

Bing Liu a mis à profit sa caméra pendant 12 ans pour suivre l'évolution de deux de ses amis skateurs, depuis la fin de l'adolescence jusqu'au début de l'âge adulte, et le résultat est ce "Minding the Gap". Un témoignage particulièrement émouvant, et vraiment surprenant dans la diversité des thèmes qu'il aborde, loin de ce que peuvent laisser suggérer les premiers temps du documentaire. Dans une première partie, c'est avant tout l'histoire de trois potes qui font du skate dans leur ville natale, Rockford, dans l'Illinois, en pleine Rust Belt. Ils sont particulièrement doués, ça on ne le leur enlèvera pas, et l'un deux, Keire, finira carrément skateur professionnel et sponsorisé. Mais peu à peu, le film aborde quelque chose de tout à fait différent, à mesure que ces ados mûrissent et découvrent la complexité d'autres mondes : le boulot, le fait d'être parent, et la résurgence de traumatismes passés.

Tout va pour le mieux pour les trois amis jusqu'à ce qu'on commence à sentir que quelque chose cloche dans le couple formé par Zack et sa copine Nina. C'est clairement le début des emmerdes et de tout un sous-texte dramatique qui enflera jusqu'à la fin du docu. On embarque soudainement dans une dimension insoupçonnée, la maltraitance, avec des témoignages sur des femmes battues d'une part et sur des enfants violentés d'autre part. Au milieu de tout ça, le skate. Dans un premier temps, on voyait bien cette activité comme un moyen de s'échapper du carcan familial oppressant, dans cette banlieue américaine morose loin des cartes postales et de l'American Dream. On voit écrit sur le skate de Keire un "this machine cures heartache" très évocateur. On ressent parfaitement l'importance de l'appartenance à un groupe social, avec la création d'une communauté et tout ce qui l'entoure. Mais une fois franchie la barrière de l'âge adulte, le motif de l'évasion change du tout au tout.

Et c'est là que "Minding the Gap" touche incroyablement juste, quand il expose une relation amicale vieille de plus d'une dizaine d'années, celle de Bing avec Zack et Keire, à des questionnements sur les violences commises par l'un d'entre eux, ou encore sur les traumatismes refoulés liés à de la maltraitance infantile. Peu à peu, l'univers idéalisé des adolescents, avec tous leurs rêves de skatepark indoor, s'effondrent brutalement. On entre dans le dur de la vie adulte, avec les boulots alimentaires à la con, les disputes de couple qui se terminent par un divorce et le versement d'une pension alimentaire, et des confrontations avec les parents particulièrement délicates. Progressivement le poids du passif familial se dévoile sur ces trois existences, et même si certaines séquences comportent une dose de violon trop indigeste, il est bien difficile de ne pas être ému par ces relations d'amitié contrariées et ces existences malmenées.

img1.jpg, mai 2022 img2.jpg, mai 2022 img3.jpg, mai 2022

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