mercredi 11 octobre 2017

L'Éternel Silence, de Herbert Ponting (1924)

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"It is a terrible disappointment and I am very sorry for my loyal companions. Great God! This is an awful place."

L'Éternel Silence est un autre récit de voyage au Pôle Sud, une autre échappée documentaire vielle de cent ans, une autre expédition britannique magnifiquement ratée, racontée depuis l'intérieur de l'aventure à l'aide des différents appareils du photographe Herbert Ponting tout comme Frank Hurley, un autre photographe anglais, l'avait fait dans South (lire le billet) quelques années auparavant. Si ce dernier film sortit en 1919, il comptait les exploits nuancés de la troupe réunie autour de Ernest Shackleton pour une mission en Antarctique baptisée "Endurance" qui dura de 1914 à 1917. Le présent documentaire, bien que sorti 5 ans plus tard en 1924, s'attachait à décrire une autre expédition, "Terra Nova", menée par le Capitaine Robert Falcon Scott de 1910 à 1912 et donc antérieure dans les faits à celle précédemment évoquée. Cette mission constituait les premiers pas britanniques au véritable Pôle Sud, en janvier 1912... tandis que le noyau dur de l'expédition découvrait avec stupeur, sur place, que l'équipe norvégienne de Roald Amundsen les avait devancés de près d'un mois. "It is a terrible disappointment and I am very sorry for my loyal companions... Great God! this is an awful place." peut-on lire dans ses carnets à ce sujet. Un coup du sort dont ils ne se remettront pas, les 5 membres de cette équipe réduite n'ayant jamais réussi à retrouver le camp de base, prisonniers des tempêtes exceptionnelles cet hiver-là, morts de faim et de froid à seulement quelques kilomètres d'un point de ravitaillement qu'ils n'auront jamais réussi à localiser. Le final puissamment tragique de L'Éternel Silence, en ce sens, est beaucoup plus proche d'un autre récit d'aventures sorti la même année : L'Epopée de l'Everest (lire le billet), de J.B.L. Noel, qui racontait la fin non moins tragique des deux alpinistes britanniques George Mallory et Andrew Irvine en haut de l'Himalaya.

Le schéma suivant, comportant les données cartographiques actuelles dont ne bénéficiait évidemment pas l'expédition à l'époque, résume la dernière partie de leur périple (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

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Les images de Herbert Ponting constituent un document précieux du début du XXe siècle et permettent, à travers le faisceau de tous les autres documentaires cités précédemment, de donner une idée plurielle de la course à l'exploration qui motivait l'époque et des risques notables qu'ont pu prendre les citoyens de l'Empire britannique pour tenter d'en asseoir la suprématie. De nombreux extraits du journal de bord de Scott abondent dans ce sens, en soulignant la recherche de la gloire et des honneurs à mettre au compte de la couronne. Ses toutes dernières notes, datées du 29 mars 1912, sont par ailleurs poignantes :

"Had we lived, I should have had a tale to tell of the hardihood, endurance and courage of my companions. These rough notes and our dead bodies must tell the tale."

"Every day we have been ready to start for our depot 11 miles away, but outside the door of the tent it remains a scene of whirling drift. I do not think we can hope for any better things now. We shall stick it out to the end, but we are getting weaker, of course, and the end cannot be far. It seems a pity but I do not think I can write more.

R. Scott.

For God's sake look after our people."

pole_sud.JPGExactement comme son compatriote Hurley, Ponting insiste sur la nature scientifique de la mission à un moment donné du documentaire, alors que l'expédition atteignait le rivage de la l'Île de Ross. Une longue séquence (plus longue que celle de South, et non dénuée d'un certain anthropomorphisme presque touchant) est ainsi consacrée à des observations d'ordre géologique et zoologique, décrivant les modes de vie d'animaux tels que des orques, des manchots Adélie (avec ici aussi, étonnamment, une référence à Chaplin), des Skua antarctiques, des phoque de Weddell. C'était la première fois qu'une caméra atteignait le continent antarctique et ces images revêtaient sans aucun doute un intérêt capital.

Ponting accompagna Scott depuis la Nouvelle-Zélande jusqu'en Antarctique mais pas dans la dernière partie (fatale) de l'expédition jusqu'au Pôle Sud à proprement parler : il se contente ici de raconter l'épopée des cinq aventuriers malchanceux à l'aide de quelques schémas et du journal retrouvé bien plus tard. Exactement comme dans L'Épopée de l'Everest, il capte dans un élan mélancolique évident les derniers instants filmés des explorateurs en vie, en direction de leur but, saluant la caméra, tout sourire, avant de s'enfoncer dans le brouillard polaire.

Le reste du documentaire présente les aspects "classiques" et non moins intéressants de l'expédition, de sa préparation (avec notamment un bestiaire composé de chiens et de... poneys sibériens) à la découverte des premiers icebergs. Les images de la coque du navire déchirant la banquise sont saisissantes, et leur obtention (à l'aide d'une plateforme accrochée sur le côté, à l'avant du bateau) a elle aussi été mise en scène pour montrer l'investissement acharnée de Ponting dans sa tâche. En outre, un peu comme Robert Flaherty avec un igloo dans Nanouk l'esquimau (lire le billet), Ponting a glissé sa caméra à l'intérieur d'une tente pour observer les conditions de vie spartiates de l'expédition finale : comment s'habiller, se déshabiller, cuisiner, et dormir dans un espace réduit et par des températures glaciales inimaginables.

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En quittant la Nouvelle-Zélande au tout début de la mission, le capitaine Scott était conscient qu'une autre expédition concurrente, norvégienne, avait pour objectif identique la conquête du Pôle Sud : l'amertume qui se dégage de ses écrits, alors qu'il découvre la tente d'Amundsen à l'emplacement exact qui était censé marquer la victoire du courage et de la supériorité britannique, est immense. Elle nous parvient intacte, semble-t-il, cent ans plus tard.

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Le photographe Herbert Ponting et l'officier de la Royal Navy Robert Falcon Scott .

mercredi 04 octobre 2017

Karla, de Hermann Zschoche (1965)

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Émancipation et normalisation par l'enseignement

Même si les deux films aspirent à des thématiques et à des développements sensiblement différents, Karla peut rappeler, dans la rigueur des portraits et dans le justesse du ton, un autre excellent film centré sur les problématiques liées à l'enseignement, à ses exigences et à ses contradictions : L'Ombre d'un homme (The Browning Version en V.O.). Plus d'une décennie les sépare et les contextes géopolitiques n'ont littéralement rien à voir : d'un côté, l'Allemagne côté RDA toujours en reconstruction morale 20 ans après la Seconde Guerre mondiale et le spectre du totalitarisme toujours présent ; de l'autre, une approche beaucoup plus intellectuelle, presque théorique, mais non dénuée d'émotions, avec tout la finesse et la délicatesse qu'on peut attribuer au charme britannique. Il n'empêche : les deux films proposent, en empruntant des chemins bien différents, de très beaux regards sur les dilemmes de l'enseignement et sur le questionnement de son intégrité.

La Karla du titre est une jeune enseignante tout juste diplômée, dans le cadre de l'Allemagne de l'Est des années 60, confrontée pour la première fois à une classe. Elle déborde d'enthousiasme pour enseigner la pensée critique à ses élèves, mais son idéalisme se retrouvera très vite annihilé par la rigidité idéologique de l'établissement et par l'incompréhension générale que sa méthode suscite dans un premier temps. La fonction première du système semble consacrée à la modération des ardeurs des individus les plus téméraires, en encourageant à des degrés divers l'enseignement des thèses et des programmes officiels.

Karla pourrait être symbolisé par (voire résumé à) son mouvement de va-et-vient entre deux pôles, deux désirs intrinsèques : l'émancipation et la normalisation. La professeure éponyme incarne avec autant de tendresse que de conviction une nouvelle vague, une nouvelle génération d'Allemands (de l'Est, encore une fois) désireux de penser par eux-même, en dehors d'un certain carcan idéologique. Mais le refus d'alignement à la norme et le désir criant d'indépendance intellectuelle n'ont guère de place dans la société décrite ici presque par allégorie, dans un établissement scolaire. Le comportement de Karla, dans sa philosophie éducative comme dans ses fréquentations (Kaspar, notamment, un journaliste opposé à la censure soviétique), la contraindra dans un premier temps à la résignation. Pire : comble de l'ironie, cette résignation, constitutive d'une forme de soumission tout à fait consciente, sera récompensée quelques mois plus tard par l'administration. Mais la cérémonie englobant cette récompense, censée consacrer le fait que Karla soit rentrée dans le rang, suscite de manière paradoxale un électrochoc salvateur : elle se réveillera d'une sorte de léthargie psychique en réalisant sa compromission et ses nombreux renoncements.

Un réveil qui lui coûtera cher, et un combat contre l'hypocrisie inculquée de manière implicite à l'école voué à l'échec. Le directeur se justifie d'ailleurs à ce sujet, en insistant sur le fait que cette supposée hypocrisie ne figure dans aucun programme. Il profite ainsi du fait que les enfants ne peuvent pas mettre les mots sur cette situation et exploite le trait commun des élèves soumis voulant "bien faire". Cela donne lieu à une séquence marquante de remise de dissertations sur le thème "Que m'a apporté l'école", étalage absolu d'hypocrisie plus ou moins volontaire : "on m'a appris la franchise", "le directeur m'a toujours soutenu", "on m'a aidé à corriger mon manque de clarté idéologique", etc. La logique de la compromission commence ici : plus je loue l'école, plus l'école me louera en retour. Devant cette absence manifeste de sincérité, Karla a essayé d'éveiller l'envie, le courage, et le besoin de donner son véritable avis avant de revenir sur tout cela : elle est revenue sur l'envie en évitant d'aborder les problèmes délicats, sur le courage en récompensant ceux qui répètent bêtement des thèses, et sur le besoin de s'exprimer en les gavant de contenu de programme. Le constat est amer, la remise en question tragique : Karla ira même jusqu'à comparer ses élèves à des volailles engraissées avant l'examen, devenues incapables de voler par leurs propres moyens.

On n'a aucun mal à comprendre pourquoi le film (pourtant produit par la DEFA, le studio d'État de la RDA), mettant en scène l'exercice du libre arbitre et de la liberté d'opinion et raillant allègrement la rigidité d'une idéologie bien identifiée, fut pendant longtemps interdit dans son pays. Karla est pourtant le portrait croisé d'un lieu (une école), d'une époque (les années 60 en Allemagne de l'Est), et d'une galerie de personnages (élèves, enseignants, directeur et inspecteur) qui brille par sa finesse et sa pertinence. Tout ce petit monde évolue de manière extrêmement naturelle sans faire l'impasse sur les implications intellectuelles des différentes postures, et de manière extrêmement sensée sans s'enfoncer dans les affres des représentations archétypales ou programmatiques. La complexité de l'univers et de l'état d'esprit de la protagoniste est retranscrite simplement, avec vitalité, au creux d'un parcours idéologique passionnant, balisé par les contraintes d'un totalitarisme en embuscade, d'un côté, et de l'autre par un désir d'émancipation et d’insoumission inextinguible.

Film disponible sur le site d'Arte jusqu'en mai 2018 : https://www.arte.tv/fr/videos/067895-005-A/karla/

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mercredi 27 septembre 2017

High School II, de Frederick Wiseman (1994)

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Les affiches de High School (1968) et High School II (1994).

Le débat sort de la bouche des enfants

High School II est une réponse assez claire au brillant High School que Frederick Wiseman tourna 25 ans plus tôt. En 1968, en s'attachant à décrire le fonctionnement de la North East High School de Philadelphie en Pennsylvanie, il montrait de manière implacable à quel point cette institution s'appliquait à reproduire du conditionnement social de génération en génération, et à quel point les rapports de domination et de soumission à l'autorité étaient placés au même niveau que les missions purement éducatives de l'établissement. En 1994, comme un lointain écho, c'est la Central Park East Secondary School qui fait l'objet du deuxième volet du documentaire, dans le "Harlem latino" de New York. Un constat, évident dès les premières minutes : le point de vue sur l'enseignement et les méthodes éducatives se situe à l'opposé de celui proposé dans le premier film. À la violence morale des rapports de 1968 répond ici une humanité et une volonté de compréhension en tous points différentes.

C'est un lycée où étudient majoritairement des Noirs et des Latinos, deux populations qui brillaient par leur absence presque absolue dans High School. L'autre grande différence de ce second volet sur le système scolaire américain, c'est le changement en termes de concision : en près de quatre heures (sans doute un simple choix de montage, d'ailleurs, la quantité de rushes disponibles pour le premier film ayant dû être tout aussi conséquente), Wiseman prend beaucoup plus le temps de suivre les discussions dans leurs détails et dans leurs dérives. Il détaille autant le contenu des techniques pédagogiques et des enseignements que le fonctionnement du lycée : les cours sont en classes relativement réduites, les sujets comme l'éthique et les réalités sociales auxquelles sont confrontés les enfants font partie intégrante des programmes, la prise en charge des conflits se fait de manière extrêmement personnalisée, etc. L'intérieur et l'extérieur du lycée semblent parfaitement perméables, à la différence du premier High School qui semblait évoluer en vase clos. On comprend très vite que les élèves ne sont pas réduits à leur capacité d'ingurgitation : leur aptitude à raisonner, à dialoguer, à collaborer et à participer activement au contenu de l'enseignement est très souvent mise à profit. L'apprentissage de la responsabilité individuelle se fait toujours conjointement avec celui de la tolérance et du respect des autres minorités. Ce qui pourrait s'apparenter à une série de banalités dans un autre contexte, relatives à du simple bon sens, prend une toute autre tournure ici : le chemin semble bien long... Une chose est sûre, cependant : entre 1968 et 1994, les cours d'éducation sexuelle ont bien changé et les rires gras des apprentis gynécologues ont laissé place aux explications un peu plus documentées des sexologues.

Il est sans doute plus facile de faire un documentaire pertinent et percutant sur les travers d'un système que sur une de ses réussites, aussi mitigées soient-elles : High School II parvient toutefois à donner une idée des éléments qui concourent au succès (relatif) de l'établissement en dépit des problèmes sociaux, discriminatoires ou sexistes manifestes. La démarche peut se résumer à un programme qu'ils appellent “habits of mind”, tentant d'intégrer dans le parcours éducatif des notions telles que l'analyse critique des faits, la prise en compte des différents points de vue sur une problématique donnée, l'observation des connexions entre différents sujets, ou encore l'évaluation de la pertinence ou de la probabilité d'une hypothèse. Le documentaire passe des salles de classes au bureau du proviseur, des relations enseignants/étudiants aux réunions parents/professeurs. La frontalité avec laquelle sont traités les différends est parfois surprenante, et la résolution des conflits est menée avec énormément de tact, surtout lorsqu'ils impliquent des considérations racistes. C'est la prédominance du débat dans cet espace multiculturel qui semble intéresser Wiseman, tant les dialogues avec les lycéens constituent le cœur du documentaire (avec la distance au(x) sujet(s) qui semble caractéristique du cinéaste).

Des discussions potentiellement inintéressantes finissent par revêtir un caractère presque fascinant, notamment quand une association étudiante discute de l'organisation d'une marche en ville pour protester contre le tabassage de Rodney King (se taire et donc se résigner, se manifester et donc risquer des violences), quand deux étudiants noirs plus âgés interviennent dans la médiation autour d'une altercation entre deux jeunes lycéens blancs, ou encore quand deux groupes d'élèves discutent des bonnes et mauvaises raisons d'accueillir des réfugiés aux États-Unis. En toile de fond, bien sûr, on ne peut s'empêcher d'y voir le portrait d'un changement moral, entre l'Amérique des années 60 et celle des années 90. Le regard ne sombre pas pour autant dans l'idéalisme béat et aborde de manière tout aussi frontale les dérives de l'American Dream, le culte de l'argent, ou encore l'injustice du système législatif. Des débats qui sortent, bien évidemment, de la bouche des enfants.

lundi 25 septembre 2017

Le Vénérable W., de Barbet Schroeder (2017)

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The Act of Killing

Le Vénérable W. est à ranger dans la catégorie particulièrement bien fournie des documentaires au sujet loin d'être inintéressant mais dont l'indigence du traitement nuit considérablement à l'intelligibilité du discours et amoindri tout aussi considérablement la portée du message. Le contexte actuel de crise migratoire et de conflit armé dans l'État d'Arakan invite en outre à prendre certaines précautions supplémentaires.

L'histoire d’Ashin Wirathu (le "W." du titre) couplée à celle de son pays, la Birmanie, est assez passionnante dans le portrait quelque peu déroutant qu'elle dessine. Sa pratique de la religion bouddhiste tranche de manière radicale avec la vision occidentale communément admise (et donc apaisée, méditative) qu'il faudrait d'ailleurs questionner : loin de toute forme attendue de tolérance et de pacifisme, le bonze birman prononce des sermons d'une violence aussi froide que déterminée à l'encontre des minorités musulmanes, et plus particulièrement des Rohingyas. Un appel à la haine en bonne et due forme. Comme en France, la population musulmane du pays est largement surestimée (30% contre 7% en réalité) et Wirathu s'en sert de base biaisée pour ses discours hautement nationalistes, radicaux jusqu'au fanatisme dans leur désir d'anéantir par les armes ceux qu'ils considèrent comme leurs ennemis les plus importants. Tout n'est que haine dans les prêches (ceux qui nous sont montrés, du moins) et le génocide n'est jamais loin, l'histoire du pays étant régulièrement émaillée de heurts particulièrement violents depuis le milieu du 20e siècle. Peu importe la couleur de la robe.

Le documentaire a le côté positif incontestable de tous ceux qui font la lumière sur un état de fait largement ignoré d'une partie de la population internationale (occidentale, en l'occurrence, un peu comme The Act of Killing [le billet ici], de Joshua Oppenheimer, avec les massacres de masse en Indonésie en 1965/1966). Mais Barbet Schroeder ne donne jamais vraiment l'occasion de comprendre les mécanismes de la violence, il se contente d'en faire le portrait à un instant T sans développer le contexte social qui l'a engendrée. La seule tentative de contextualisation, assez pauvre, peut se trouver dans les explications forcément vaines de ce à quoi correspondrait le "vrai" bouddhisme : on rejoint ici la thématique éternelle des "bonnes " et des "mauvaises" interprétations de textes. Le Vénérable W. se laisse même parfois aller à des séquences plutôt putassières, sur la fin, pour bien marquer les esprits (gage d'un manque de confiance dans la solidité du discours qui a précédé), en montrant des images de lynchages publics assez déplacées. À côté de ça, étrangement, des séquences très pédagogiques et presque scolaires pour expliquer de manière un peu succincte quelques éléments de contexte à l'aide de quelques cartes. Ici ou là, enfin, des musiques tout à tour empathiques ou angoissantes pour appuyer le discours (caractéristique d'un certain échec, encore une fois), accompagnées de temps à autres de bruitages de très mauvais goût.

Il manque donc à mes yeux de nombreux éléments de contexte et d'analyse pour véritablement saisir l'histoire de cette communauté musulmane, l'importance de la junte dans le cours des décisions politiques qui ont mené à la victoire législative de l'organisation de Wirathu (des lois ont récemment été votées pour restreindre les droits des minorités musulmanes). Il y a un côté purement illustratif très superficiel, trop didactique (l'exposé des faits est parfois d'une absence de recul et de discours critique sidérante), au raisonnement étriqué, flirtant dangereusement avec le manichéisme. Il manque l'autre partie de la démonstration, en quelque sorte, ainsi que les réponses à d'innombrables questions. Quelles sont les contradictions des différents mouvements et forces politiques ? Quels sont les mouvements bouddhistes contestataires, opposés à cette frange ultra-violente ? Quelle est la position d'Aung San Suu Kyi et quelles sont les raisons de son silence voire de son approbation au sujet des dernières dispositions légales ? En lieu et place des éléments de réponse attendus, la voix off de Bulle Ogier qui migre, lentement mais sûrement, vers le commentaire lénifiant prononcé d'une voix vraiment trop suave pour le sujet.

vendredi 22 septembre 2017

Crumb, de Terry Zwigoff (1994)

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"You just get disgusted after a while with humanity for not having more, kind of like, intellectual curiosity about what's behind all this jive bullshit."

Je ne connaissais pas grand chose de l'univers de Robert Crumb, pas plus que de son œuvre étant donnée mon inculture patente en matière de bandes-dessinées, si ce n'est qu'il était dans les années 50/60/70 une icône de la contre-culture underground, l'auteur de Fritz The Cat et un dessinateur d'une manière générale plutôt barré. Une chose est sûre, en tous cas, et ce n'est pas le documentaire de Terry Zwigoff qui aura modifié ma perception à ce niveau-là : tout ce qui entoure le personnage de Crumb, sa personne comme son univers artistique, est une source intarissable de féroces bizarreries...

C'est d'ailleurs un portrait des Crumb et non de Crumb, tant sa famille est au premier plan du documentaire. Robert n'est qu'une pièce du puzzle, un élément isolé d'un schéma totalement barjot, et on réalise peu à peu que c'est le seul membre d'une famille assez timbrée à avoir développé une certaine capacité d'intégration en société, à avoir entretenu une vie sociale minimale (on ne va tout de même pas aller jusqu'à la qualifier de normale). Avec un frère détruit par les médicaments et les tentatives de suicide (dont une, survenue l'année qui suivit le documentaire, alla au-delà de la simple tentative), un autre qui passe son temps sur un tapis de clous quand il n'est pas dans la rue pour mendier, une mère semble-t-il ravagée par une vie difficile et des souvenirs d'un père à la fois violent et obnubilé par le sacro-saint rêve américain, on se dit que le petit Robert est de loin le plus chanceux de tous. Celui qui s'en est le mieux sorti en tous cas. On en vient à se demander ce qu'auraient donné les autres membres de la fratrie, dont la marginalité apparaît comme une simple carapace ne demandant qu'à être rompue, s'ils avaient fait preuve de la même capacité d'adaptation sociale... Et quand Terry Zwigoff lui demande s'il n'a aucun remord à l'idée de s'exiler dans le sud de la France (qui semble être moins pire que les États-Unis selon ses mots), on sent poindre un soupçon de gêne, un début de malaise.

C'est un documentaire bien ficelé qui ne se contente pas de retranscrire platement, chronologiquement, la vie de Crumb. Une telle démarche aurait été magnifiquement inadaptée au sujet. On rentre directement dans son monde, dans ses obsessions, dans ses peurs, et bien sûr dans ses dessins. Le ton du docu est très simple, très direct, on sent une vraie sincérité dans les échanges : le contenu paraît naturellement authentique. On finit par être familier avec le personnage, avec son allure, avec son chapeau, et avec ce sacré rictus. On trouve de nombreux intervenants, principalement des proches issus de son entourage divers, mais aussi l'historien d'art Robert Hughes (que j'avais croisé au détour de sa série documentaire American Visions: The Epic History of Art in America) qui le compare tour à tour avec Daumier, Goya, et Bruegel entre deux commentaires sur sa tendance masturbatoire frénétique.

Crumb est une incroyable vision d'un être à la frontière de la normalité, paumé quelque part entre le loufoque et l'attendrissant. Quelques fois normal, quelques fois paradoxal, à la fois très ouvert et très conscient de ses déviances, de ses fantasmes, de ses peurs pas toujours très avouables. Un marginal socialisé, à la drôle de sérénité, au détour d'une vie sordide mais non dénuée de poésie. Un peu comme le documentaire sur Lynch sorti cette année (The Art Life, cf. ce billet), on comprend mieux l'origine de son art et de ses lubies en empruntant des sentiers bien détournés.

Jesus. Fuckin' raging, epithet music comin' out of every car, every store, every person's head. They don't have noisy radios on, they got earphones; like, "motherfuckin', cocksuckin', son of a bitch. Lot of aggression. Lot of anger, lot of rage. Everybody walks around, they're walkin' advertisements. They've got advertisements on their clothes, you know? Walking around with "Adidas" written across their chests, '49'ers on their hats. Jesus. It's pathetic. It's pitiful. The whole cultures' one unified field of bought-sold-market researched everything, you know. It used to be that people fermented their own culture, you know? It took hundreds of years, and it evolved over time. And that's gone in America. People now don't even have any concept that there ever was a culture outside of this thing that's created to make money. Whatever's the biggest, latest thing, they're into it. You just get disgusted after a while with humanity for not having more, kind of like, intellectual curiosity about what's behind all this jive bullshit.

Robert Crumb

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lundi 18 septembre 2017

Frost, de Šarūnas Bartas (2017)

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Incertitudes en correspondance

Frost est un film très étrange, dans sa forme surtout. Un film aux contours flous et sciemment entretenus comme tels. Un peu trop, sans doute. Tellement flou qu'il est rythmé par une série ininterrompue de questions qui ne trouveront que très rarement de réponses claires et précises. Tellement flou qu'à la fin du film, au terme d'un travelling vertical s'élevant dans les nuages au-dessus d'un corps inanimé dans une zone de combat enneigée, au cœur du Donbass ukrainien, on ne sait toujours pas s'il s'agit du portrait évasif à l'extrême d'un couple de jeunes lituaniens, Rokas et Inga, et de leur implication dans une mission humanitaire, ou bien s'il s'agit d'une chronique de guerre sur le conflit qui agite l'Est de l'Ukraine depuis 2014 entre l'armée ukrainienne et les forces séparatistes pro-russes. L'inconfort qui en résulte, présent dès le début à travers une présentation très parcellaire des lieux, des événements, des enjeux et des personnages, se transforme peu à peu en choix artistique intelligible, acceptable, qui pourra (ou non) porter ses fruits.

Rokas, un jeune lituanien dont on ne saura rien de plus que ce qui intervient dans le strict cadre temporel du récit, se retrouve au tout début du film embarqué dans une mission humanitaire incertaine en direction de l'Ukraine. Quelles sont ses motivations ? Ses contraintes ? On n'en saura strictement rien.

Il est accompagné d'une jeune femme, Inga, dont le contexte sera tout aussi évasif. Quelle relation unit les deux ? On n'en saura rien, ou pas grand chose. Seulement quelques éléments nous sont donnés, au détour de certaines discussions sur l'amour et la jalousie, au détour de certains regards, permettant de penser qu'il y a probablement une vague histoire d'amour qui se trame.

Leur mission passe par une étape dans une ville polonaise éloignée des conflits, à la rencontre d'un certain Andrzej (et de Vanessa Paradis, une journaliste de guerre dans le film, dont le temps de présence à l'écran doit se limiter à quelques minutes). Qui est cet homme, quel est son rôle dans la logistique de la mission ? On n'en saura quasiment rien, si ce n'est qu'il doit probablement être impliqué dans la coordination. Mais c'est à l'image de la mission humanitaire elle-même : qu'y a-t-il vraiment dans la fourgonnette ? Des vêtements, des chaussures et du matériel de secours comme Rokas l'affirme plusieurs fois aux contrôles ? Ou bien une cargaison d'armes ? Et surtout, où doivent-ils aller livrer cela, précisément ? On n'en sait rien, et on ne peut que deviner, interpréter, extrapoler.

L'incertitude extra-diégétique rejoint étrangement celle qui régit l'existence des deux protagonistes dans le récit. Et l'enjeu de Frost se trouve sans doute dans cette correspondance-là.

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vendredi 15 septembre 2017

Gimme The Loot, d'Adam Leon (2012)

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Le charme de l'imparfait

Il se dégage de ce film quelque chose d'éminemment sympathique. On peut très vite et très facilement pointer du doigt les défauts, les limitations du projet, voire même sa vanité dans le cas où on ne serait pas emporté par le mouvement. Mais bien qu'il n'y ait pas de véritable enjeu, du moins pas au sens du cinéma traditionnel qui impose des objectifs clairs et des points d'accroche réguliers, cette captation de la vie dans les rues de New York, et plus précisément celle qui s'agite entre les deux personnages, Malcolm et Sofia, est d'une étonnante vitalité.

Leur capacité de tchatche est impressionnante et m'a fait penser, dans un registre quelque peu différent, au The We and the I de Michel Gondry, lui aussi attaché à un microcosme new-yorkais, dont l'essence se trouvait dans la capacité des enfants à exister par la parole dans un bus. Ces deux acteurs, chez Adam Leon, sont d'un humour, d'une sensibilité, d'un naturel terriblement attachants. Ils sont à l'image du style du film, très libres et assez drôles. Il n'y a pas vraiment de point de départ et de point d'arrivée, c'est plus un mouvement saisi dans sa continuité, sans début et sans fin. Ouvert.

De cette balade dans les rues et dans les appartements se dégage une forme de tendresse incroyable. Au milieu des punchlines qui fusent, des piques qui volent, de cette effusion de paroles, les trajectoires de Malcolm et Sofia prennent sens. Des hauts des bas, des altercations et des moments complices pour illustrer de manière détournée une part de non-dit très importante. Leur maladresse et leur timidité bien cachée est simplement touchante. Une fille forte qui a du mal à trouver sa place, un garçon à la candeur dissimulée derrière un vocabulaire joliment fleuri : dans ce registre, les deux acteurs jouent à la (ma) perfection.

Le film porte en lui les germes de ses limites, et on pourrait relever quelques redondances stylistiques au-delà du présent cadre, en le comparant par exemple à l'autre production d'Adam Leon sortie en 2016, Tramps : il s'agit encore de dépeindre la relation entre deux ados (le flot de paroles ininterrompu étant remplacé par une fuite en avant suite à un coup raté), d'horizons certes différents, dans un autre quartier de New York, mais toujours à la limite de la romance qui ne viendra jamais vraiment. Mais l'ambiance si particulière de Gimme the loot, son étonnante bonne humeur, son naturel, son charme, sa fin en pointillés et son énergie valent assurément le détour. Une balade qui distille son charme de manière singulière et une alchimie de tous ces composés pourtant imparfaits qui crève l'écran.

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