jeudi 04 août 2011

Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato (1980)

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Pour être tout à fait franc, on ne saurait conseiller Cannibal Holocaust à n'importe qui. Et ajouter à cela qu'on l'a apprécié, c'est prendre le risque de passer pour quelqu'un de déviant. À titre d'exemple, le dernier film de qualité m'ayant autant mis mal à l'aise fut Salò ou les 120 Journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini.

Dés le début, le film dérange. On sait qu'il est arrivé quelque chose à ces quatre reporters partis dans la forêt amazonienne tourner un « documentaire » sur des tribus anthropophages, mais il faudra attendre la seconde moitié du film pour le découvrir plus en détail, les deux parties qui le composent étant agencées de manière non chronologique. La première partie du film est consacrée à l'équipe partie à leur recherche, secondée par le professeur Harold Monroe, un anthropologue de l'université de New York. À défaut de les retrouver en chair et en os (ceux qui ont déjà vu le film apprécieront l'humour), ils se contenteront des bobines du film - qui était censé leur rapporter un Oscar et les couvrir d'argent - que la tribu des Yanomamos avait érigées en trophée. Trophée composé de pellicules mêlées à des ossements divers afin de repousser les mauvais esprits... Et ce sont ces bobines que le professeur Monroe (et nous avec) visionne dans un deuxième temps (Le Projet Blair Witch (1999) n'a rien inventé...). Comme on s'en doutait, les quatre reporters sont morts dans des conditions assez inhabituelles...

Autant dire que malgré l'ancienneté du film, l'effroi vous envahira. Afin de pousser le degré de réalisme à son maximum, Ruggero Deodato mêla tortures truquées d'êtres humains et véritables mises à mort d'animaux (la scène de la tortue dépecée vivante est particulièrement insoutenable), en jonglant habilement entre ces deux registres. Tellement habilement qu'à la sortie du film, il dut donner la preuve que tous ses acteurs étaient bel et bien en vie... Quant aux épisodes animaliers (qu'il avouera regretter par la suite), il s'en justifia froidement : « Les quotas de chasse ont été respectés.»

La puissance de Cannibal Holocaust réside dans le transfert qui s'opère au fur et à mesure qu'on progresse dans le film. Alors que la première partie pose clairement le clan des civilisés (vous, moi, le professeur Monroe, les quatre reporters) face à celui des sauvages (les différentes tribus cannibales, chez qui les conséquences de l'adultère sont particulièrement sévères à l'égard des femmes, la première scène choc du film), la deuxième partie révèle que ces reporters ne sont pas tout à fait innocents dans leur quête du sensationnel. Il s'agit manifestement d'un euphémisme : on ne sort pas indemne de cette attirance perverse pour le macabre dont témoignent nos gentils reporters. Entre la fausse couche qualifiée de « chirurgie sociale » par le caméraman (bébé mort-né arraché manu militari du ventre de sa mère puis enterré à même la boue) et le viol d'une jeune fille Yanomano par les trois reporters mâles qui sera ensuite empalée (l'image du film la plus connue), les repères normatifs précédemment établis vont progressivement se brouiller, pour finalement voler en éclats.
Le côté « horreur » du film n'est absolument pas gratuit, comme on peut s'en attrister en regardant un Saw (Saw 47 par exemple). Ici, il est mis au service de la dénonciation du manque d'éthique qui caractérise notre vie quotidienne, en nous tendant un miroir plutôt dérangeant. Tout le long du film, on est face à notre propre voyeurisme, cette faim insatiable pour le morbide. Et sans crier gare, le piège se referme sur nous.
La composition musicale de Riz Ortolani, qui colle à la peau dès les premiers instants, ne fait que contribuer à ces sentiments antagoniques que sont la curiosité malsaine et le dégoût qu'elle suscite. Le thème principal, plutôt enjoué et apaisant, présent aussi bien dans des passages futiles que dans les moments les plus horribles, accompagne les premières scènes et le générique de fin, et ne vous lâchera pas d'un long moment.

Ruggero Deodato assène un violent coup à la notion de norme que nous croyons universelle, et dont nous pensons être les vertueux garants. Il met le doigt sur un travers terrible et aveuglant qui sommeille en chacun de nous.
D'autres questions sont légitimement amenées. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour nous surprendre chaque jour un peu plus ? Sommes-nous vraiment innocents dans cette recherche maladive de sensations fortes dans la plupart des médias ? La réponse est clairement non. Le film a beau dater (1980, déjà !), certains trucages sont clairement dépassés, mais le propos reste intact : il entre parfaitement en résonance avec la société d'aujourd'hui. Et ça fait froid dans le dos...

mercredi 03 août 2011

La Réunion - Rencontre avec une Île

L'île de La Réunion... le nom à lui seul est très évocateur. Me jaillissent immédiatement à la figure les effluves de vanille et de rhums arrangés. Les paysages oniriques des plages de sables noir ou blanc soudain m'aveuglent. Calmement, les trois majestueux cirques (Cilaos, Mafate et Salazie) qui règnent sur l'île s'imposent à moi. L'eau claire et fraîche des cascades picote ma peau.

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Avec le recul, on se dit que six mois, c'est vraiment trop peu pour profiter pleinement de la diversité endémique de La Réunion... Mais après tout, qui saurait honnêtement se satisfaire de la durée d'un séjour, une fois la curiosité aiguisée, les cinq sens rivés sur la prochaine expérience, prêts à être déboussolés, et même désireux de l'être ? Dans ce genre de situation (c'est à dire, par exemple, en voyage à l'autre bout du monde), c'est vraiment une nécessité pour moi de se sentir « perdu », de se défaire complètement de ces repères qui balisent une banale journée en métropole.

Je tiens à préciser que sauf mention contraire explicite, j'adopterai ici le point de vue de l'explorateur passionné, en me cantonnant à sa dimension lyrique. Ceci étant, je ne peux m'empêcher de penser à ces touristes avides de sensations fortes, prêts à tout pour piller leurs lieux de vacances et à en extraire le nectar sous diverses formes (JPEG, sable, RAW, corail, AVI : c'est selon), sans même avoir l'ombre d'un commencement de semblant de préoccupation pour la vie locale. Le seul fait de penser aux cartes postales qu'ils envoient me donne la nausée et me confinent dans un état second de dégoût, étrangement proche de celui dans lequel on est congédié après avoir vu Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato (pas plus d'un visionnage par décennie pour les gens sains d'esprit).
J'avais déjà été marqué, lors de voyages précédents, par la fâcheuse tendance de certains de mes concitoyens à vouloir recréer leur confortable microcosme français à 10 000 kilomètres de chez eux, profitant de l'explosion de leur pouvoir d'achat dans un pays bien éloigné. C'est étrange comme souvent, la recherche de sensationnel dans une culture étrangère (comme manger du serpent) va de pair avec une certaine volonté de se sentir « comme à la maison, » avec son confort et ses repères inébranlables. Comme s'il était impossible pour ces gens-là de vivre en harmonie avec la culture locale, tout simplement, sans trop d’excès.
Bien entendu, on a tous nos propres limites à l'immersion, cela va de soi. Moi, par exemple, j'ai du mal à apprécier le séga et le maloya... Mais c'est toujours réjouissant d'en entendre à la tombée de la nuit, calmement allongé sur le sable encore chaud, en regardant ces gens qui semblent partager quelque chose de magique.

Pour me défaire du triptyque classique (volcan - sable blanc - lagons azurés), j'aime à penser qu'au XVIIème siècle, l'île a servi de prison géante pour une bande de malfrats malgaches. Mais je vous l'accorde, on a déjà vu pire lieu de rétention...
Ceci étant, tout n'est pas noir (pas de mauvais jeu de mots) sous de telles latitudes ! La Réunion, c'est aussi (liste non-exhaustive) :

Tarier_TecTec.jpg Le Tarier (« Tec Tec » en local), un petit oiseau endémique de l'île, qui est présent sur toutes les randonnées. Même au sommet du Piton des Neiges, à plus de 3000 mètres d'altitude, j'ai eu l'occasion d'être en sa compagnie.




Curcuma.jpg Le curcuma, une plante dont le rhizome est séché et réduit en poudre pour obtenir l'épice. Il entre dans la composition du curry, mais peut aussi être consommé tel quel. Une randonnée porte même son nom : la boucle du curcuma, non loin de la Plaine des Grègues.


La plongée, avec des spots sur la côte Ouest entre Saint-Leu et Saint-Gilles Les Bains. Ceux qui n'aiment pas la plongée peuvent toujours tenter les plongeons aux alentours... Je n'étais pas particulièrement attiré par un séjour sous-marin, mais force est de constater que la faune et la flore qui composent le fond marin de l'île sont d'une beauté à couper le souffle (faire attention sous l'eau quand même).


CapMéchant.jpg Les côtes rocheuses, dignes cousines des côtes bretonnes avec vent, vagues et vieille folle (?). Le ressac est assez violent, parfois assourdissant ; les embruns, iodés et vivifiants ; l'eau particulièrement rafraîchissante, surtout après une petite « Diagonale des Fous » (randonnée de presque 200 kilomètres, 10 000 mètres de dénivelé positif si on fait quelques détours intéressants).


Coulées.jpg Les coulées de lave du Piton de la Fournaise qui modèlent le paysage avant de rejoindre l'océan, rappelant ainsi à l'homme que ses routes goudronnées ne sont pas immuables... Elles sont datées comme de grands crus.
Coulée 1986 (Takamaka) : terne et surprenante, possibilité de randonner à même la lave refroidie. Coulée 2004 (Grand Brûlé). Coulée 2007 : chaude et friable, elle dégage encore d’étonnants nuages de vapeur les jours de pluie.

Pour terminer sur des images gravées dans ma mémoire, je dirais que La Réunion, c'est la possibilité de jouir de paysages magnifiques à n'importe quel moment de la journée. Chaque matin en allant au boulot, une vue sur l'océan et ses horizons infinis. Chaque soir en rentrant à la case, au détour d'un champ de canne, de somptueux couchers de soleil sur les massifs montagneux. Le pied, quoi...

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