mardi 13 septembre 2011

Dead Man, de Jim Jarmusch (1995)

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Dead Man, c'est l'histoire de l'ingénu William Blake, un drôle de comptable qui traverse les États-Unis pour rejoindre la ville de Machine, et où il espère occuper un poste au sein de l'entreprise de métallurgie d'un certain John Dickinson. Manque de bol, la place est déjà prise, et le cauchemar commence. « Bill », qui a investi toutes ses économies dans le voyage après la mort de ses parents, enchaîne les rencontres loufoques et les situations improbables en compagnie d'un Indien amateur de poésie qui se fait appeler « Nobody ».

Qu'on se le dise, le synopsis de ce film qu'on pourrait qualifier de western n'a aucun intérêt. Couchés sur cette page (électronique, de surcroît), cet enchaînement de mots n'a guère plus de sens que la critique VSD d'un album des Clash. La beauté du texte, de l'image et du son est telle qu'il serait vain — voire criminel — de prétendre retranscrire chacune d'entre elles fidèlement ici. J'essaierai donc simplement de vous faire partager mon exaltation...

Tout d'abord, le texte. De la poésie à l'état pur.nobody.jpg Fort des références à William Blake (le personnage interprété par Johnny Depp porte le même nom), poète britannique « halluciné » du XVIII-XIXème siècle et au groupe mythique The Doors, porté par la puissance poétique des textes de Jim Morrison, Dead Man acquiert une dimension onirique inégalée, véritable invitation au voyage. Nobody (Gary Farmer), aussi appelé « He Who Talks Loud, Saying Nothing », fût rejeté par ses pairs (un peu comme Bill) alors qu'il était adolescent et tomba amoureux des écrits de William Blake lors de son exil en Angleterre. Ce comptable est, de manière évidente pour lui, la réincarnation du poète de son enfance ; et comme il semble avoir perdu la mémoire (peut être une séquelle liée au passage d'une vie à l'autre, qui sait), il lui rappelle sa propre prose, entre deux « Stupid fucking white man! » :

Some are born to sweet delight / Some are born to the endless night
(Certains naissent pour le délice exquis / Certains pour la nuit infinie)

William Blake, extrait du poème « Auguries of Innocence », magnifié par les Doors sur leur premier album dans la chanson « End Of The Night »

Puis l'image. Un noir & blanc parfait, aiguisé comme une lame de rasoir. « Chaque image de ce film est une photo magnifique » me disait un ami (photographe à ses heures perdues). Plus je regarde ce film, plus j'approuve, la photo se bonifiant avec le temps et les visionnages de plus en plus attentifs. Le piqué est vraiment impressionnant, avec une netteté et un contraste savamment dosés, c'est un vrai régal pour les yeux.

Et le son. Les quelques riffs de Neil Young parsemés ça et là électrisent le film. Leur puissance est proportionnelle à leur sporadicité. Ils marquent les temps forts en brisant le calme apparent de scènes qui semblaient interminables — ce dernier point constituant à coup sûr le principal obstacle pour les personnes incapables de s'adonner à la dégustation. Les silences qui suivent font le reste du travail...

Enfin,iggy_pop.jpg on peut signaler la présence remarquée de pas mal d'étranges seconds rôles. Steve Buscemi, qui fait vraiment de la figuration en barman au début du film. John Hurt et Robert Mitchum (son dernier film), deux personnages patibulaires particulièrement affreux, avec une mention spéciale au second, toujours prêt à sortir son fusil avant de discuter. Billy Bob Thorton (assez convainquant dans The Barber, The Man Who Wasn't There (2001) des frères Coen) et Iggy Pop (qu'on retrouvera dans une séquence de Coffee and Cigarettes en 2003), mémorable en vagabond travesti soucieux de sa bible et de ses haricots.

Jim Jarmusch (Down By Law (1986), Coffe and Cigarettes (2003), Broken Flowers (2005), The Limits of Control (2009)) nous plonge dans un récit cauchemardesque, incongru, et in fine métaphysique. On voyage avec William Blake entre la vie et la mort, dans un humour noir omniprésent (cf. la scène finale), bercé par des images splendides. On en sort totalement apaisé, à l'image du héros dans la barque à la fin de son périple, guidé par les courants tranquilles vers de nouveaux horizons.

vendredi 09 septembre 2011

Une Histoire Vraie, de David Lynch (1999)

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Une fois n'est pas coutume, la version originale du — titre du — film est infiniment meilleure. The Straight Story fait habilement référence au caractère réel de l'histoire (ce à quoi se limite la version française) et au personnage principal du film, le dénommé Alvin Straight. Une Histoire Vraie raconte le voyage d'Alvin, un vétéran de la seconde guerre mondiale parti en tondeuse à gazon retrouver son frère Lyle tombé gravement malade. Il devra surmonter ce road-trip de 300 kilomètres sans permis de conduire, et surtout prendre sur lui pour dépasser la dispute vieille de 10 ans qui les séparent.

Une Historie Vraie fait figure d'ovni dans la filmographie de David Lynch, au sens paradoxal où celui-ci n'en est justement pas un. On était habitué aux intrications farfelues du cinéaste, mêlant habilement introspections oniriques et soubresauts cauchemardesques dans un univers qui lui est bien spécifique : Eraserhead (1976), Elephant Man (1980), Blue Velvet (1986), Sailor & Lula (1990) et Twin Peaks (1992) — mais aussi la série éponyme de 1990 dont le film est l'adaptation, et avec le talentueux Kyle MacLachlan, personnage récurrent chez Lynch qui occupa entre-temps le rôle de Ray Manzarek dans le film d'Oliver Stone The Doors (1991) — pour la première période, saupoudrée d'un Dune en 1984, un défi perdu d'avance (et conspué par des générations de fans du bouquin) qu'il reniera par la suite. Puis vinrent les truculents Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001) et Inland Empire (2007), véritables marques de fabrique du réalisateur et considérés comme des chefs-d’œuvre par la majorité des critiques. Que ceux qui pensent avoir atteint le summum de la complexité en regardant Inception (2010), de Christopher Nolan, regardent ceux-là pour comprendre jusqu'où on peut pousser la réflexion, dans un registre très différent... Mention spéciale pour l'hypnotisant Mulholland Drive, film iconoclaste d'une rare intensité, baignant dans l'atmosphère mystérieuse de la bande originale d'Angelo Badalamenti, compositeur attitré de Lynch.
richard_farnsworth.jpgDans le rôle d'Alvin Straigh, Richard W. Farnsworth, quasi-octogénaire à la sortie du film, ne sort pas de nulle part. Après s'être longtemps dédié au métier de cascadeur en doublant régulièrement un certain John Wayne, il a occupé de nombreux seconds rôles dans de multiples westerns (comme par exemple celui de John Coble, aux côtés de Steve McQueen dans Tom Horn), sous la direction de John Ford entre autres. Le film repose en grande partie sur ses frêles (1) épaules. C'est lui qui nous transmet ses réflexions pleines de sens sur la vieillesse et le temps qui passe, autant que ses émotions à fleur de peau, oscillant entre son amour pour les orages accompagnés d'éclairs et la triste nouvelle concernant son frère qui ramène brutalement le poids des années passées.

David Lynch dépeint le quotidien des petites bourgades américaines et des petites gens simples et bien intentionnées, où solidarité et fraternité ont encore un sens, dans un pays où de telles valeurs adoptent rapidement une connotation réactionnaire. Il s'agit presque d'un éloge de la lenteur dans notre société, victime d'une frénésie pathologique, où tout va — et doit aller — toujours plus vite. Il y a d'ailleurs quelque chose de comique entre l'urgence de la situation (une maladie grave) et la lenteur d'Alvin (qui ne semble pas avoir le choix). Seul bémol : cette histoire pleine d'enseignements et de poésie est de-ci de-là appuyée par des violons un peu trop larmoyants à mon goût.

Une Histoire Vraie réussit avec brio l'exercice d'équilibriste qui consiste à se servir d'une histoire simple pour aborder des thèmes essentiels comme la solidarité, la vieillesse et l'harmonie sans pour autant verser dans le sentimentalisme exacerbé. À ce titre, ce film fait plus office de parenthèse que de rupture dans la filmographie de Lynch, exprimant pleinement la dualité du personnage.

« Le mal existe, mais pas sans le bien, comme l'ombre existe, mais pas sans la lumière. »
Alfred de Musset, Lorenzaccio, acte III, scène 3


(1) Richard Farnsworth était lui-même gravement malade lors du tournage.

jeudi 08 septembre 2011

Siné Mensuel

Siné revient !

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L'expérience « Siné Hebdo » s'était achevée après 86 numéros de bons et loyaux services. On pouvait depuis lire sa « zone » sur le net, mais une certaine amertume persistait. D'autres tentatives étaient restées vaines, comme par exemple l'hebdomadaire « La Mèche » qui s'était très rapidement éteint(e). Mais voilà qui est arrangé : c'est au tour de « Siné Mensuel » (on notera l'effort d'imagination) de combler cette case laissée vacante dans le paysage médiatico-journalistique. A priori, un autre bon journal à bouquiner chaque mois, à partir de Septembre 2011, et un site (http://www.sinemensuel.com) où farfouiller de temps à autre.
Cela ne ravira pas tout le monde, étant donnée la légendaire trempe du Monsieur de 82 ans qui se dit lui-même « mal élevé », et c'est rien de le dire... Mais on ne peut que se réjouir de voir fleurir de nouveaux canards dans le genre.

« Comme Jésus-Christ, « Siné Hebdo » ressuscite... Et en bien plus mieux. Tel le phénix, il renaît de ses foutues cendres pour recommencer à leur botter le cul ! [...] »
Siné Mensuel n°1, Mercredi 7 Septembre 2011

Bon vent à toi, Siné !

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lundi 05 septembre 2011

Le Monde diplomatique - Août 2011

Le Monde diplomatique (ou « Le Diplo », pour les intimes) est un journal mensuel qui aborde des thèmes aussi variés que problèmes et actualités géopolitiques, événements culturels et moments clés de l'Histoire. Je tiendrai ici une chronique mensuelle pour parler des articles qui ont particulièrement retenu mon attention.

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Ce mois-ci, au menu de « mon » Diplo : une seconde vie pour la démondialisation ; la collusion entre médias et politiques aux États-Unis ; et un sentiment de nostalgie en ex-Yougoslavie.


  • La démondialisation et ses ennemis. Comment rompre avec le libre-échange. Par Frédéric Lordon.
  • Aux États-Unis, médias, pouvoir et argent achèvent leur fusion. Déséquilibre des pouvoirs dans une démocratie atrophiée. Par Robert W. McChesney et John Nichols.
  • Balade en « Yougonostalgie ». Dans les Balkans, le souvenir de l'unité perdue resurgit. Par Jean-Arnault Dérens.

Il fut un temps où la mondialisation occupait cette place privilégiée de meilleure solution en termes de réalisation du bonheur des peuples. Solution qui ne découlait pas forcément d'un raisonnement en bonne et due forme puisque le débat sur sa légitimité fut quasiment interdit durant les vingt dernières années, mais qu'impo-rte. Il aura tout de même fallu attendre une des plus grandes — sinon la plus grande — crises du capitalisme pour consentir à ouvrir un semblant de discussion à ce sujet...
Encore aujourd'hui, la notion de démondialisation est parfois taxée d'absurde et de réactionnaire (1). Dans le camp d'en face, il y a Frédéric Lordon. Il est l'auteur en 2010 de Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, aux — géniales — éditions La fabrique, et de D'un retournement l'autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins, chez Seuil. Il fait partie de ces gens qui s'emploient à diffuser des manières de voir et de penser le monde différemment, et à rendre audible un discours assez peu médiatique. C'est un collaborateur régulier du Diplo (il tient d'ailleurs un blog depuis 2008 : la pompe à phynance) et apparaît dans des émissions comme Arrêt sur images
Après un état des lieux de la situation actuelle, Frédéric Lordon rebondit sur des déclarations d'économistes comme Daniel Cohen ou des membres de Terra Nova, acteurs majeurs de la mondialisation, pour mieux critiquer — non sans ironie — l'économie du savoir, la knowledge-based economy qui vise à éduquer les « perdants » (comprendre : la Grèce, l'Irlande, le Portugal, etc.) en les rendant « compétitifsFrédéric Lordon - Léa Crespi pour Télérama (2009) par le haut ». C'est avec un malin plaisir qu'il montre comment les fervents défenseurs d'un système qui se fissure montrent aujourd'hui d'étonnants signes de crispation, à l'image d'un Elie Cohen constatant que « le discours de la mondialisation heureuse est difficile (sic) à tenir aujourd'hui (2) ». Il révèle aussi les ambiguïtés à gauche, avec les contributions peut-être involontaires d'associations comme Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne) s'alarmant sur la mise en circulation du thème de la mondialisation et stigmatisant ce qu'ils nomment un « repli national », tel un Alexandre Adler qui ne saurait concevoir comme unique opposé dialectique à la mondialisation la seule Corée du Nord, dans sa forme de « royaume-ermite ».
Il donne finalement une définition très simple de la démondialisation : « se dire favorable à la démondialisation n'est alors, génériquement, pas autre chose que déclarer ne plus vouloir de ça ». Et « ça » représente l'identité même de la mondialisation, sous la lumière crue de la conjoncture présente, à savoir : « la concurrence non faussée entre économies à standards salariaux abyssalement différents ; la menace permanente de délocalisation ; la contrainte actionnariale exigeant des rentabilités financières sans limites, telles que leur combinaison opère une compression constante des revenus salariaux ; le développement de l'endettement chronique des ménages qui s'ensuit ; [...] l'absolue licence de la finance de déployer ses opérations spéculatrices déstabilisatrices ; la dépossession des citoyens de toute emprise sur la politique économique, désormais réglée d'après les seuls desiderata des créanciers internationaux et quoi qu'il en coûte aux corps sociaux ».

À l'origine de l'article de Robert W. McChesney et John Nichols, une « broutille » : le déplafonnement des donations électorales versées par les entreprises américaines et le renoncement de la presse à examiner les dessous des campagnes. Et cette tendance n'est pas anodine, il s'agit d'un véritable bulldozer soustrait à toute forme de régulation : à titre d'exemple, en 2010, les chaînes de télévision commerciales ont encaissé 3 milliards de dollars grâce aux publicités politiques. Autre fait marquant, l'arrêt rendu le 21 janvier 2010 par la Cour suprême dans une affaire opposant une association conservatrice (Citizens United) à la Commission électorale fédérale, qui a donné gain de cause aux conservateurs qui revendiquaient le droit de diffuser un film contre Hillary Clinton au prétexte de la liberté d'expression. Dorénavant, les groupes privés peuvent user de toutes leurs ressources pour peser dans la balance, transformant le « un homme, une voix » en « un dollar, une voix ».
Selon les auteurs, la démocratie — telle qu'elle est représentée aux États-Unis — est subrepticement en train de glisser vers une ploutocratie (3), laissant les citoyens dans un état apathique et cynique face une machine sur laquelle il n'ont aucune prise. De leur côté, les médias indépendants agonisent, avec un tiers des journalistes professionnels américains licenciés au cours des dix dernières années (4).
Mais le cynisme gagne aussi les politiques : la minorité républicaine au Sénat, menée par Mitch McConnel, déclare que « l'argent profite à la démocratie » et que « la publicité éduque le public ». Belles trouvailles orwelliennes qui illustrent bien le fameux « money is speech ».
Enfin, mix_remix.jpgdernière réjouissance, il semblerait que les spots électoraux aient désormais le droit de mentir ouvertement, à la différence des annonces commerciales. Il y a trente ans, Robert Spero, alors directeur de l'agence de communication Ogilvy & Mather, justifiait cette exception en invoquant qu' « obliger les candidats à répondre aux même critères que les vendeurs de lessive condamnerait les publicités électorales à être jugées frauduleuses par la Commission fédérale du commerce ». À quand la délivrance d'un permis de mentir ?

Enfin, pour terminer, une petite balade en ex-Yougoslavie avec l'article de Jean-Arnault Dérens, sur la nostalgie de l'ancien État commun vingt ans après l'éclatement de la République socialiste fédérative de Yougoslavie. On voyage à travers la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Serbie (5) et la Macédoine pour découvrir dans quelle mesure le « camarade Tito » fait encore aujourd'hui l'objet d'un culte (6).
Mais sous tito.jpgcette apparente unité dans le regret du titisme, des dissensions apparaissent au sein des républiques héritières, que ce soit sur le plan politique, culturel ou linguistique (attention à ne pas confondre croate, serbe, serbo-croate et croato-serbe !). On se familiarise avec le problème du Kosovo (à majorité albanaise), dont l'indépendance a été déclaré en 2008, mais qui n'a pas été admis à l'Organisation des Nations unies (ONU). On découvre qu'en 1971, une nationalité musulmane a été officiellement reconnue : on parlait donc de Musulmans (au sens national), distincts des musulmans (fidèles de l'islam). Depuis l'indépendance de la Bosnie, la terminologie à quelque peu changé : on distingue désormais les Bosniaques (Slaves de tradition musulmane) des Bosniens (ensemble des habitants de la Bosnie-Herzégovine). Enfin, on apprend comment chacun de ces États balkaniques traite le « cas » Milošević, depuis la chute de son régime en 2000 (7).
Cet article permet à des non-érudits en la matière — dont je fais partie — d'en apprendre plus sur ces pays qui nous sont proches géographiquement, en appréciant points communs et antagonismes d'une configuration relativement complexe d'états qui partagent la même Histoire.


(1) Le Monde, éditorial, 1er juillet 2011 ; Zaki Laïdi, « Absurde démondialisation », 29 juin 2011 ; Pascal Lamy, «La démondialisation est un concept réactionnaire », 1er juillet 2011.
(2) Elie Cohen, « L'idéologie de Davos a buté sur la crise », Nouvelobs.com, 26 janvier 2010.
(3) Lire à ce sujet Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, « Le Président des riches », La Découverte, 2010. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Sarkozy.
(4) Cf. « The death and life of great American newspapers », The Nation, New York, 6 avril 2009.
(5) Copinage : pour un joli voyage en Serbie et en photos, c'est là : http://www.flickr.com/photos/elsaragon_/sets/72157627399089271/. Merci Clément !
(6) Lire Velibor Čolić, « Jésus et Tito », Gaïa, 2010. Évocation d'une « jeunesse yougoslave heureuse » et vibrant hommage à l'État disparu.
(7) Lire Paul Garde, « Vie et mort de la Yougoslavie », Fayard, 2000. Ouvrage de référence en la matière.

mardi 30 août 2011

Le GR 10 Oriental, de Mérens-les-Vals à Banyuls-sur-Mer

Après la traversée de l'île de La Réunion, on s'attaque à la traversée des Pyrénées, l'année suivante, durant l'été 2011. Un brin moins "fou" — en apparence seulement —, puisque cette fois-ci, la randonnée couvre seulement un quart de la chaîne montagneuse, d'où l'appellation « oriental ». Il s'agit tout de même d'une très grosse randonnée, avec 200 kilomètres de marche pour presque 10 000 mètres de dénivelé positif, en reliant Mérens-les-Vals (Ariège, près de Ax-les-Thermes) à Banyuls-sur-Mer (Pyrénées Orientales). Le GR 10  se faufile au travers des villes de Pyrénées 2000, Font Romeu, Mont-Louis, Mantet, Py, Vernet-les-Bains, Arles-sur-Tech, Las Illas et pour finir Le Perthus.


Cliquez ici pour afficher une carte plus grande.

Le modus operandi reste inchangé en ce qui nous concerne, avec tente, duvets, vivres pour la quasi totalité du séjour, entre 2 et 5 litres d'eau et, fatale conséquence, des sacs de l'ordre de 25 kilos. Un seul mot d'ordre : prendre le train Dimanche 7 Août à 6 heures du matin, à Toulouse et arriver avant Lundi 15 Août au soir. Le timing se révèlera parfait. Ou presque...

Au programme de ces 9 jours intenses :

  • Des épreuves. Au moins un col à franchir par jour, ascensions et descentes vertigineuses avec une partie d'escalade pour accéder au pic du Canigou (2784 mètres d'altitude), et parfois des journées de plus de 10 heures de marche.
  • 7_estanyol.jpgUne faune variée. Les classiques chevaux, vaches, moutons et autres ovidés, mais aussi des marmottes en guise de réveil assourdissant, un troupeau d'isards aussi agiles que gracieux, des renards qui font « gniark gniark », des vipères sur le qui-vive, des sangliers qui n'aiment pas être dérangés, et un ours pas super content d'être réveillé.
  • Des paysages imposants. La montagne par tous les temps, les vastes forêts rafraîchissantes, les fameux lacs pyrénéens, des éboulis menaçants, et des rivières qui filent à flanc de montagne, depuis leurs sources inaccessibles au commun des mortels.
  • Une certaine difficulté à renouer avec la civilisation. La pire séquence fut lors de notre arrivée au Perthus, zone commerciale d'exhibition par excellence, après avoir passé 8 jours dans la nature. J'ai vraiment eu l'impression d'être un étranger, voire dans la peau d'un lépreux l'espace d'une demi-heure, tellement les gens nous dévisageaient...
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Le départ s'est fait dans la brume, en passant par une source d'eau sulfureuse située juste au-dessus de Mérens-les-Vals. On rejoint assez rapidement le premier col, la Porteille des Bésines, après 1300 mètres de dénivelé. La rapidité avec laquelle le paysage se transforme est frappante : la brume est très volatile, et parcourt les différentes vallées avant de s'écraser contre les versants, comme le ferait une vague contre la côte, au ralenti.

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Les lacs et autres étangs sont très répandus de ce côté-ci des Pyrénées, mais se raréfient à mesure qu'on se rapproche de la côte méditerranéenne (parmi les plus connus, on trouve l'étang de Lanous, les étangs de Camporells, le lac des Bouillouses et celui de Matemale). Quelles qu'elles soient, ces vastes étendues d'eau sont tout simplement apaisantes, c'est mécanique. Un régal au réveil.

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Le passage au-dessus de Pyrénées 2000 et à travers Bolquère n'est pas des plus passionnants, avec toujours le même chemin de terre bordé de pins qui défile sous nos pieds. Petite réjouissance que de découvrir le train jaune (aux couleurs catalanes) à la Cabanasse, alimenté par le barrage des Bouillouses.
La zone autour du col Mitja est assez particulière, avec sa bergerie à plus de 2000 mètres d'altitude, et surtout... ses sifflements de marmottes en guise de réveil strident ! Après avoir passé le refuge de la Carança, on atteint le col del Pal, première occasion de lorgner sur le Canigou, pour ensuite traverser de tout petits villages comme Mantet et Py. C'est aussi l'occasion d'apprécier la différence entre les quelques gîtes et refuges gardés parsemés ça et là, avec des endroits accueillants comme le refuge de Mariailles (glaces faites maison succulentes), et d'autres moins charmants, comme celui des Cortalets (3€ la barre de céréales).

5_arago.jpgOn a fait la première entorse au GR 10 dans les environs, puisque nous voulions passer par le pic du Canigou, sommet de légendes. L'ascension se révèlera difficile, avec un passage d'escalade, collé à la paroi pour chercher les meilleurs appuis.
Après un tel effort, on est assez déçu de voir tant de personnes au sommet en train de se faire tirer le portrait (on peut accéder au pic par un second chemin, moins périlleux), mais la vue qui nous est offerte constitue tout de même une jolie récompense.

Après être redescendu à Arles-sur-Tech (ancienne ville minière) en suivant d'énorme câbles qui permettaient le transport aérien du fer, on rejoint le col Cerda, avec une vue sympathique sur Céret. Il est assez étonnant de voir autant de yourtes et de maisons retapées sur ces pentes escarpées, où les gens semblent vivre en autarcie, en harmonie.

La fin de l'aventure fut moins extraordinaire, puisqu'à partir du Perthus, le mauvais temps s'en est mêlé — après 7 jours de beau temps. Et surtout, la fatigue s'accumule, les plans foireux à la Pierre Richard se multiplient (réveil d'un ours dans un coin reculé à la frontière espagnole, passage bloqué par un énorme sanglier à la tombée de la nuit, accueil musclé de deux molosses plutôt agressifs, et j'en passe).

6_banyuls.jpgClou du spectacle. Le dernier jour, dès la mi-journée, la côte est en vue. Banyuls-sur-Mer nous tend ses bras, avec ses coteaux, ses vignes, et surtout sa plage ! Vous n'imaginez pas à quel point on rêve de s'y baigner, après 9 jours passés dans la montagne... Rajoutez à cela un mauvais calcul qui nous amena à passer 3 heures sans une goutte d'eau en plein soleil, et vous pouvez enfin nous imaginer la bave aux lèvres à l'idée de se prélasser dans la Méditerranée.
On arrive à la gare de Banyuls à 17h41 précises pour acheter nos billets de trains et ainsi profiter au maximum de la plage. Mais là, surprise : le dernier train pour Toulouse part à 17h45... Le choc cataplectique. Les images de la randonnée défilent devant mes yeux à une vitesse folle ; l'idée d'enlever ces instruments de torture que sont mes chaussures et de me relaxer dans une eau à 25° s'évanouit brutalement. Le train arrive, sonnant prématurément le glas de cette randonnée.

Mais quelle randonnée !

dimanche 28 août 2011

Des westerns plutôt atypiques

J'ai toujours été fasciné par le western, ses codes, ses courants, ses icônes. Aussi loin que remonte ma mémoire (je pense notamment à ces Leone qui ont marqué mon enfance, enregistrés sur de vieilles cassettes ayant déjà servi cent fois, dans une VF plus qu'approximative), la relation que j'entretiens avec le genre a toujours été hypnotique.

Mais ce dont il est question ici, ce john_wayne.jpgn'est pas du western classique tel que La Chevauchée Fantastique (1939) ou encore Le Train Sifflera Trois Fois (1952), avec sa pléthore d'acteurs et de réalisateurs mythiques (John Ford, John Wayne, Gary Cooper, etc.) et son manichéisme outrecuidant, mais plutôt de ces westerns qui ont permis un renouvellement — voire une résurrection — du genre à la fin des années 1960. On les nomme « crépusculaires », « spaghettis » ou même « anti-westerns » mais peu importe l'appellation. Ils brisent les codes précédemment établis pour établir les leurs, avec leurs personnages complexes, leurs musiques emblématiques (merci Morricone), la lenteur des duels, les gros plans caricaturaux... Je les qualifierai « westerns atypiques », même si paradoxalement, c'est parfois ceux qu'on connaît le mieux.
Concernant le contenu du billet, certains oublis sont volontaires (d'autres, fatalement, ne le sont pas). Je ferai par exemple abstraction de Sergio Leone : bien qu'il soit l'un des plus grands instigateurs de cette révolution, tout le monde connaît sa filmographie, en grande partie dédiée au western et conclue par un magistral Il Était Une Fois En Amérique (1984) qui n'en est pas un. De même, mais pour des raisons moins flatteuses, vous ne verrez pas apparaître — encore une fois, à titre d'exemple — le nom du troisième volet d'une saga de Robert Zemeckis (faut pas exagérer non plus, c'est limite hors-sujet).
Mis à part ça, la discussion est ouverte.

clint_eastwood.jpgTout d'abord, la transition. La fin des années 1960 et les années 1970 foisonnent de films qui flirtent avec le genre, les cendres des classiques sont encore chaudes. Clint Eastwood, outre le fait qu'il soit à l'origine d'une vague de fumeurs de cigares, (il n'a pas brillé qu'au soleil : Un Frisson Dans La Nuit (1971), premier film en tant que réalisateur, L'Inspecteur Harry (1971), Un Monde Parfait (1993), Mystic River (2003), et plus récemment Gran Torino (2009) pour les meilleurs), a eu une contribution plus que généreuse. On peut citer chronologiquement Pendez-Les Haut Et Court (1968), L'Homme Des Hautes Plaines (1973), Josey Wales Hors-La-Loi (1976), Pale Rider (1985) et Impitoyable (1992), où le « héros » n'incarne plus les valeurs morales traditionnelles telles que le respect et l'altruisme, mais offre une ambivalence plus riche qui rend difficile le discernement entre le bien et le mal.

bob_dylan.jpgSam Peckinpah fait aussi bonne figure dans cette rubrique (il a aussi réalisé d'autres excellents films en dehors du genre, avec par exemple Les Chiens De Paille (1971) et Croix De Fer (1977)). Même si Coups De Feu Dans La Sierra (1962) ne se démarque pas vraiment du classique, La Horde Sauvage (1969), et Pat Garret & Billy The Kid (1973) marquent une nouvelle rupture, avec un appât du gain et une violence omniprésents dans le premier (la fusillade finale est un véritable massacre) et une histoire assez tragique dans le second (génial duo James Coburn - Kris Kristofferson, sur une musique de Bob Dylan, qui joue aussi dans le film). Sam Peckinpah enterre définitivement le western classique...

Un peu plus tard, trois autres « grands » films ont apporté leur contribution en donnant au western, chacun à sa manière, une orientation inédite.

Tout d'abord, Danse Avec les Loups (1990), de Kevin Costner. Peut être un peu trop classique et primé pour s'y attarder ici, mais la beauté du propos et surtout son originalité pour l'époque font de ce film un western novateur qui offre une vision très singulière de la conquête de l'Ouest. On ne se lasse pas de voir et revoir le lieutenant Dunbar sympathiser avec les Sioux et un loup, obtenir le surnom "Dances with Wolves", et voir la machine de guerre américaine se retourner contre lui. Une ode au pacifisme.
À noter, un second western de et avec Kevin Costner : Open Range (2003). Moins connu mais autant sinon plus raffiné, malgré l'échec commercial lors de sa sortie. Des personnages complexes, un orage magnifiquement filmé, et une scène de gunfight finale à couper le souffle.

johnny_depp.jpgPuis Dead Man (1995), de Jim Jarmusch. Certainement un des plus beaux films que j'ai jamais vus, dans un noir et blanc magnifique, porté par un Johnny Depp vagabond. L’esthétique a été travaillée avec soin : comme le disait un ami, chaque image de ce film constitue une photographie magnifique. Au menu : des références au poète anglais William Blake et aux Doors, des apparitions succinctes de Steve Buscemi et Iggy Pop (qui pour l'occasion joue le rôle d'un maraud déguisé en femme...), un étrange Indien appelé « Nobody » (Personne) persuadé que Johnny Depp est vraiment ce poète anglais dont il porte le nom, et non un vulgaire comptable... Ce film nous embarque dans un voyage funèbre, et nous plonge dans une ambiance onirique inoubliable.

Et enfin, There Will Be Blood (2007), de Paul Thomas Anderson. L'histoire d'un self-made man typiquement américain, l'incarnation même du capitalisme qui se nourrit du « toujours plus », interprété par Daniel Day-Lewis au sommet de son talent. Une performance hors du commun pour cet acteur qui donne au personnage une crédibilité inouïe, mais qui se heurte à un autre manipulateur : Paul Dano, autrement plus convainquant en prophète excentrique de l'église de la « troisième révélation » qu'en adolescent mielleux dans Little Miss Sunshine (2006). Deux personnalités excessives qui vont entrer dans un conflit bestial et carnassier. Le capitalisme contre l'église, deux maux, deux rivaux qui ne peuvent subsister l'un à côté de l'autre, et dont l'opposition se règlera dans le sang — comme indiqué dans le titre — au bout d'un long et lent (presque 2h40...) affrontement.there_will_be_blood.jpg

Pour terminer, on pourrait faire un bref résumé des films récents (années 2000) qui ont tenté, avec plus ou moins de succès, un renouveau du genre.
Parmi les réussites, on peut citer L'Assassinat de Jesse James par le Lâche Robert Ford (2007), par Andrew Dominik, un tantinet trop long mais assez intéressant avec ce Brad Pitt incarnant une icône du banditisme en perte de vitesse, et utilisant malicieusement Casey Affleck (bluffant en Bob Ford, l'historique « dirty little coward ») pour immortaliser son personnage dans un acte de couardise sans pareil. Appaloosa (2008), de Ed Harris, fut également une agréable surprise, avec un duo Harris - Mortensen (qui tient un rôle mineur comparé à ceux qu'il a occupés dans A History Of Violence et Les Promesses De L'Ombre, de David Cronenberg) plein de complicité quand il s'agit de faire régner l'ordre. Et Jeremy Irons fait un très bon méchant.
Plus mitigé, The Proposition (2005) de John Hillcoat (auteur en 2009 de l'adaptation à l'écran de La Route, de Cormac McCarthy) reste regardable mais pas extraordinaire. True Grit (2010), des frères Coen, n'est pas mauvais non plus, mais reste une œuvre mineure à la lumière de leur filmographie remplie de pépites (Barton Fink (1991), Fargo (1996), The Big Lebowski (1998), The Barber, The Man Who Wasn't There (2001), etc.). 3h10 pour Yuma (2007), par James Mangold, aurait pu figurer dans le haut de la liste, Christian Bale et Russel Crowe ne se cantonnant pas à leurs rôles habituels d'acteurs qui ignorent tout du sens du mot « finesse ». Mais après une première moitié convaincante, le film sombre malheureusement dans le stéréotype et offre un final... comment dire... à pleurer. On peut aussi penser à Trois Enterrements (2005), de Tommy Lee Jones, pas sensationnel mais somme toute plutôt divertissant en road movie texan et à cheval, avec quelques originalités (comme le déroulement désordonnée de l'histoire, temporellement parlant).
Mais les ratages complets existent aussi, et Vincent Cassel nous le rappelle, en incarnant Blueberry (2004), de Jan Kounen. À l'origine, le film est plein de promesses (film inspiré de la bande dessinée de Jean Giraud, alias Mœbius), mais on se lasse — très — vite de cette profusion de feux d'artifice visuels, d'insectes grouillant et autres effets spéciaux discutables. Vraiment, rien de bon à retenir.

De nouvelles pistes sont régulièrement étudiées, encore aujourd'hui (et jusqu'en Corée du Sud avec Le Bon, La Brute Et Le Cinglé (2008), de Kim Jee-woon), et la diversité des thèmes traités est sans cesse renouvelée (comme l'homosexualité dans Le Secret De Brokeback Mountain (2005), par Ang Lee). Le western n'est peut être pas encore mort...

Mise à jour du 03/10/2011 : Blackthorn, western surprenant et envoûtant, de Mateo Gil (2011).

lundi 22 août 2011

Douze Hommes en Colère, de Sidney Lumet (1957)

12 hommes en colère.jpg

12 Angry Men est le premier film réalisé par Sidney Lumet (The Offence, Un Après-Midi de Chien, Serpico, Network, Le Prince de New York, À Bout de Course). Sa mort récente (avril 2011) fut « l'occasion » de se replonger dans la filmographie d'un humaniste désireux de décrire le commun des mortels sans extravagance. Les instincts les plus vils côtoient les plus belles âmes, comme c'est le cas à peu près partout.

Le film, tourné en noir et blanc, se déroule presque exclusivement dans une salle de délibération, un huis-clos où 12 jurés doivent statuer, à l'unanimité, sur la culpabilité d'un adolescent accusé de parricide. Le paysage est bigarré : ouvrier et banquier, timoré et grande gueule, jeune et vieux, catégorique et influençable, concerné et distrait. Au commencement, 11 d'entre eux se déclarent en faveur de l'accusation (« guilty »), mais un trouble-fête émet des doutes (« not guilty ») et enclenche une longue discussion... Dans le rôle de ce juré n°8, Henry Fonda, incroyable d'adresse et de talent (son rôle dans Il Était Une Fois Dans l'Ouest est mémorable). À noter la petite coquille francisante sur l'affiche.

Bien que le scénario soit légèrement téléphoné, ce classique ne vieillit pas. Une mécanique lente, précise et imparable s'abat sur les jurés. À mesure que la chaleur gagne la pièce, le doute les envahit un à un : le gamin est-il vraiment coupable, sans l'ombre d'un doute ?
Petit détail technique qui a son importance : en jouant sur la focale - croissante au cours du film - des objectifs, Lumet joue avec les distances. Les murs semblent se resserrer autour des personnages. La pièce paraît de plus en plus exiguë. Les chemises sont poisseuses. L'atmosphère, suffocante.

Cette sensation d'une claustrophobie grandissante m'a permis de maintenir la tension jusqu'à la fin où j'ai utilisé un angle large pour laisser le spectateur respirer.

C'est au travers de ce juré n°8, opposé à l'arbitraire et garant de la raison plutôt que de l'émotion, que Sidney Lumet délivre son message en faveur de la démocratie. Et au-delà, il est convaincu que nous pouvons tous incarner ce personnage-là et faire pencher la balance du « bon » côté : c'est ce qui caractérisait son cinéma.

mercredi 17 août 2011

La Diagonale des Fous

Tout est dans le titre.

Petit rappel : La Réunion, c'est une île française (ah, le temps béni des colonies...) de l'océan Indien, à 700 kilomètres à l'Est de Madagascar. Une patatoïde ellipsoïdale dont les diagonales font approximativement 50 et 80 kilomètres, avec un climat tropical (comprendre : il peut faire un soleil de plomb à un endroit donné et y avoir des pluies torrentielles à quelques kilomètres de là) à rendre fou le plus chevronné des présentateurs météo. Les trois cirques de Mafate, Cilaos et Salazie donnent le ton, avec le Piton des Neiges (3071 mètres d'altitude), le Piton de la Fournaise (1 éruption tous les 16 mois en moyenne), et des centaines d'hectares de nature sans l'ombre d'un 4x4.
La Diagonale des Fous parcourt l'île selon la plus grande des deux diagonales, traversant ainsi l'ensemble des cirques, climats, végétations et reliefs sur une distance d'environ 170 kilomètres (un peu plus en ce qui nous concerne, puisqu'il faut compter les détours par la Roche Écrite, le Piton des Neiges et celui de la Fournaise) pour 10 000 mètres de dénivelé positif cumulé.

La carte suivante donne un bon aperçu (il faut bien zoomer pour voir en rouge le tracé Nord → Sud de la randonnée).

Carte_LowResolution.jpg

Au programme : nuits fraîches et humides, après-midi ensoleillées (ou presque) et genoux mis à contribution pour joindre les deux bouts de la journée. Huit jours de marche et sept nuits en tente, avec les sacs à dos pleins (bien pleins...) de victuailles et d'eau puisque on pouvait passer plus de deux jours sans accès à de l'eau potable.

Au départ, on est propre, on sent bon, on est en forme ; cela n'empêche pas de se sentir seul par moment, comme ici dans la nuit noire près de la rivière Deux Bras, en compagnie de Loup (à gauche sur la photo), la seule personne suffisamment masochiste pour compatir et faire cette Diagonale des Fous avec moi.

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Cette randonnée donne l'occasion, à de nombreuses reprises, de rester bouche bée devant des paysages presque irréels. Par exemple, cette vue plongeante sur le cirque de Salazie depuis la Roche Écrite, avec en fond, dans la partie supérieure, les Pitons des Neige (imposant massif sur la droite) et de la Fournaise (au milieu, tout petit vu d'ici).

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Le Piton des Neiges, ça donne ceci quand on y est, en regardant en direction du Nord-Est.

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Et le Piton de la Fournaise, c'est plutôt comme ça  (vous noterez la taille monstrueuse du cratère, d'où s'échappent encore quelques vapeurs, en comparant avec les minuscules personnes postées sur la partie droite de la photo).

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Parmi les choses les plus sympas de la randonnée, il y a cette possibilité - qui s'avère parfois être une nécessité - de planter la tente n'importe où, y compris sur les scories qui bordent le Piton de la Fournaise. Ou bien, plus confortable, à Trois Roches dans le cirque de Mafate, cerné par les crêtes avoisinantes, le Gros Morne au loin.

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Autant dire qu'après huit jours intenses de randonnée, et après avoir rencontré un autre « fou » sur le chemin, on est bien content de prendre tant bien que mal une photo à l'arrivée (Cap Méchant, près de Saint-Philippe), les traits marqués, en esquissant le sourire béat du héros qui a accompli l'impossible. Des étoiles plein les yeux, des ampoules plein les pieds.

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