mardi 09 octobre 2012

Reverend Beat-Man

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Reverend Beat-Man, où l'un des meilleurs « one-man band » de ces dernières années (avec Honkeyfinger : voir son site perso et son myspace), dans le genre Rock and Roll mâtiné de Garage, bien lourd, bien aiguisé et toujours bien senti. On pouvait d'ailleurs le voir en concert (gratuit !) cet été à Binic lors du Binic Folk Blues Festival, avec les Monsters, l'une des nombreuses formations parallèles où il donne de la voix (et quelle voix !).

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Cliquez sur l'une des images pour l'agrandir.

Édités par l'excellent label Voodoo Rhythm, ses albums sont variés et assez inégaux. Parmi les moins réussis, on peut citer le dernier album sorti en deux volumes Surreal Folk Blues Gospel Trash, un peu trop répétitif et expérimental à mon goût. Les premiers, Apartment Wrestling Rock'n'roll et Wrestling Rock'n'roll, étaient déjà de sacrées réussites, mais la palme revient assurément à Get on your knees, sorti en 2002.

Avec des titres get_on_your_knees.jpgplutôt bluesy comme Oh Lord!, plutôt ballade électrique comme Save my soul from hell, ou plutôt agressif comme Show me how avec cette montée progressive en puissance, cet album est une pure merveille. Passée l'introduction explosive de Get on your knees, les quelques notes de piano excentriques à la Jerry Lee Lewis sur le morceau They ring the bells for me achèveront de vous convaincre pour de bon.

Pour vous donner une petite idée, écoutez ci-dessous la version studio de Come back lord, reprise d'un titre des Chevelle V, Come back bird, datant des sixties.

Ou bien les morceaux cités précédemment : Save my soul from hell, Show me how, Get on your knees. Ou bien la page sur Voodoo Rhythm : lien.

samedi 06 octobre 2012

Sounds of Aronofsky

Montage des films de Darren Aronofsky suivants : π, Requiem for a Dream, The Wrestler et Black Swan. En fait, toute sa filmographie sauf The Fountain, et on comprend pourquoi...

D'autres vidéos de réalisateurs passés à la moulinette du dénommé Kogonada : Stanley Kubrick avec ses plans à perspective centrale (lien viméo), Quentin Tarantino avec ses plans « par-dessous » (lien viméo) et Wes Anderson avec ses plans « par-dessus » (lien viméo). Des montages qui donnent le tournis et confirment l’obnubilation de ces grands cinéastes.

dimanche 30 septembre 2012

Le Monde diplomatique - Septembre 2012

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Obésité, mal planétaire
Des États-Unis à l'Inde
Benoît Bréville

Selon un préjugé répandu, et entretenu par l'industrie agroalimentaire, les personnes obèses, incapables de contrôler leurs désirs, seraient responsables de leur condition. Ce discours occulte les causes d'un phénomène en voie de mondialisation. Tirer le fil de l'obésité, c'est débobiner toute la pelote du mode de vie des sociétés dites avancées.

En 1985, l'Amérique comptait moins de 15% d'obèses. Autant dire que la société Goliath Casket (« le cercueil de Goliath »), au cœur du marché du cercueil, en était à ses balbutiements. Alors qu'elle ne vendait qu'un seul de son modèle « triple largeur » à la fin des années 1980, elle en écoule aujourd'hui 5 par mois (version de luxe avec poignées dorées et coussins rembourrées en option). Aujourd'hui, les États-Unis figurent parmi les pays les plus gros du monde. Le marché s'est donc mis au diapason de cette nouvelle morphologie : entre les entreprises qui proposent des produits spécialement destinés aux personnes corpulentes (fauteuils, brancards, matelas, sites de rencontres, etc.) et celles qui prétendent fournir les solutions pour l'endiguer (pilules en tous genres, camp d'amaigrissement à la discipline militaire, opérations chirurgicales à 10 000 dollars, etc.), les profits engrangés sont estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Les causes de la prise de poids généralisée sont pourtant bien connues : le mode de vie des Américains qui, depuis trente ans, consomment plus de calories et en éliminent moins. De plus, fondé sur le culte de la consommation et du progrès technique, l'American way of life favorise tout particulièrement l'inactivité physique. Ascenseurs, escaliers mécaniques, télécommande, arrosage automatique... autant d'économies de calories gagnées, de temps économisé qui aurait pu être consacré à des activités distractives physiques mais qui est en réalité passé devant un écran ou derrière un volant. Et des études publiées en 2004 et 2005 montrent que chaque heure passée à regarder la télé ou à conduire oriente vers la surconsommation et augmente le risque de surpoids, respectivement. Les plus jeunes sont par ailleurs extrêmement sollicités par la publicité, avec en moyenne 25 000 spots télévisés ingurgités par an, dont plus de 5 000 consacrés à l'alimentation.

La politique salariale américaine fait en outre grossir les pauvres. Plus regardants à la dépense, ils consomment davantage de produits hypercaloriques et peu nutritifs et figurent logiquement parmi les premières victimes de l'obésité. À cela vient se greffer la stratégie de « supersize » : la nourriture elle-même constitue une part si faible du prix de vente d'un produit — par rapport à l'emballage, la promotion, la conception — qu'il est devenu particulièrement rentable de vendre de grandes portions dans un même contenant. Bonne nouvelle en apparence, sauf que selon la nutritionniste Marion Nestle, « il existe quelque chose dans notre psychologie qui nous fait manger plus quand on met plus de nourriture en face de nous. »

Rajoutez à cela le fait que, dans certains endroits de la planète comme en Inde ou dans des villages africains, l’embonpoint est un signe de réussite sociale (« Vous êtes trops gros ? Félicitations ! » peut-on lire sur une publicité d'un fast-food indien) et vous obtenez l'un des plus grands paradoxes du XXIème siècle. Si à l'échelle mondiale, le nombre de personnes en surpoids (environ un milliard et demi) excède désormais celui des mal-nourris (environ un milliard), la bataille n'est pas pour autant gagnée. Coca-Cola, conscient de ce fléau planétaire, s'inquiète des conséquences non pas humaines mais commerciales : « L'obésité et d'autres problèmes médicaux pourraient réduire la demande pour certains de nos produits. »


Et aussi :

  • Un excellent dossier sur la Chine, son pouvoir, sa puissance, ses tentations de néocolonialisme liées à la course effrénée aux matières premières, et sa place au cœur de la mondialisation qui en ferait une nation impérialiste.
  • Un article qui passe au crible les Palmes d'or du Festival de Cannes et démontre le caractère iconoclaste de ses jurys, dans les limites étroites de l'exercice, en ébréchant l'autorité des pseudo-experts médiatiques. Jugement que personnellement, je trouve limité car s'il est vrai que Jacques Audiard (De rouille et d'os) et Leos Carax (Holy Motors, chroniqué ici par Gilles) sont repartis bredouilles contre toute attente, c'est bien Michael Haneke et Ken Loach, grands habitués du Festival, qui ont occupé le haut du podium (cf. le début du billet sur Cosmopolis).

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle de septembre est disponible sur www.la-bas.org/article.php3?id_article=2524.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.

jeudi 27 septembre 2012

« Je défends Charlie Hebdo »

charlie_une.pngPas la peine de mettre la une de la semaine dernière, tout le monde la connaît. Et puis celle de cette semaine est (encore) mieux...
Le texte ci-dessous est paru dans le numéro 1058 de Charlie Hebdo, le 26 septembre 2012. Il est signé François Morel, et était l'objet d'une chronique non diffusée sur France Inter en raison d'une grève — salauds de gauchistes ! — le vendredi 21 septembre dernier. Je le retranscris tel quel.


« JE DÉFENDS CHARLIE HEBDO »

« Je défends Charlie Hebdo, je défends la liberté d'expression et je pense qu'on ne doit pas céder un pouce de terrain dans ces domaines-là. » François Fillon.
C'est simple comme phrase, c'est direct. Ça ne s’embarrasse pas de finasseries, de circonlocutions. Ça dit un principe de base pour un démocrate d'une république laïque.
L'éditorialiste du Monde daté d'hier est moins clair. Il est pour la liberté d'expression, mais il trouve que ce n'est pas le moment. Ah bon ? Il faudrait que l'éditorialiste dise quand ce sera à nouveau le moment. La semaine prochaine ? Dans quinze ans ? Dès que les fous seront enfermés ? Dès que la planète sera plus sûre ? Ça risque de prendre un certain temps.
Les caricatures de Charlie Hebdo seraient donc une provocation insupportable. Peut-être. Mais tuer un vice-consul algérien, abattre un ambassadeur américain, c'est aussi une sorte de provocation extrêmement espiègle, non ? C'est violent, un dessin de Charb, oui, mais quand même moins qu'un meurtre, non ?
J'ai du mal à comprendre.
Par ailleurs, et ça n'a rien à voir, dans une période de crise économique où l'on réclame à chacun des efforts, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a été épinglé par le Canard enchaîné, qui a révélé l'existence d'une exposition privée dans les salons du Quai d'Orsay qui aurait coûté 85000 euros...
Laurent Fabius aussitôt a réagi avec un sens de l'autocritique qui est suffisamment inhabituel chez un homme politique pour le saluer avec l'admiration qui convient. Ses propos sont fermes et sans appel. À ses yeux, c'est une « provocation ». C'est vrai, 85000 euros pour accrocher neuf peintures dont profiteront essentiellement le ministre et ses collaborateurs, c'est un peu chérot. « Je suis, a-t-il affirmé, contre toute provocation. C'est clair, c'est net. Surtout dans une période aussi sensible que celle-là. » C'est vrai qu'elle est drôlement sensible, la période : les usines qui ferment, le chômage qui augmente, la pauvreté qui s'installe... Le ministre des Affaires étrangères a même renchéri : « Je ne vois pas du tout l'utilité quelconque d'une provocation et même je la condamne d'une façon très nette. »
Bravo. C'est envoyé ! Ah ? On me fait des signes. On m'apporte un papier... Comment ? Ah ! Laurent Fabius, en parlant de provocation, ne réagissait pas au coût exorbitant de son exposition mais aux caricatures de Charlie Hebdo.
Ah bon ? Mais alors, c'est curieux de découvrir le caractère provocateur de Charlie Hebdo juste quand s'active une poignée d'intégristes hurlants. Charlie Hebdo est un hebdomadaire provocateur. Il l'était il y a vingt ans. Il l'était la semaine dernière. J'espère qu'il le sera encore la semaine prochaine. La liberté d'expression, pour être réelle, doit être totale. Si l'on est pour sa limitation, il faut le dire plutôt que d'accuser Charlie Hebdo d'avoir voulu faire un coup commercial.
Je me doute que Charlie Hebdo a besoin de vendre pour vivre, mais Le Monde aussi, non ? Pourquoi utiliser des arguments crapoteux quand on donne l'impression de naviguer à vue dans un brouillard épais ?
Comme on aimerait de la clarté chez les responsables, chez les penseurs de gauche.
C'est un homme de droite qui, le premier, a dit simplement, dignement, les principes.
« Je défends Charlie Hebdo, je défends la liberté d'expression et je pense qu'on ne doit pas céder un pouce de terrain dans ces domaines-là. »


Merci, monsieur Morel.

N.B. : J'en connais un (lui) qui doit bien se marrer — jaune...

MÀJ du 07/10/2012 : Réflexion du jour. Ne pas publier quelque chose (texte, dessin ou autre) par peur des conséquences que cette chose peut avoir, c'est clairement de l'autocensure insidieuse et pernicieuse ; mais s'abstenir de la publier par conscience de ce qu'elle va engendrer de manière implacable, si ce n'est pas de la prescience, ne serait-ce pas de la lucidité ? J'hésiterais presque...

dimanche 16 septembre 2012

Le Retour du Gang de la Clef à Molette, de Edward Abbey (1989)

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Le Retour du Gang de la Clef à Molette (Hayduke lives! en V.O.) est un roman écrit en 1989 par Edward Abbey, traduit de l'américain par Jacques Mailhos. Il s'agit de la suite des aventures des membres de l'écolo-gang le plus célèbre et le plus déjanté au monde, relatées quinze ans plus tôt dans Le Gang de la Clef à Molette (chroniqué ici).

Mais qu'est-il arrivé aux héros écolos, intrépides et insolents qui sévissaient à l'ouest du Pecos (affluent du Rio Grande), aux frontières de l'Utah et du Nevada ? L'activisme d'antan et le sabotage certifié bio semblent avoir été relégués au second plan. Doc Sarvis et Bonnie Abbzug, qui se sont mariés entre les deux volumes, pouponnent tranquillement avec leur chérubin Reuben — en attendant le suivant (ou la suivante, selon Bonnie). « Seldom Seen » Smith organise des excursions en canoë pour touristes et gère ses deux ou trois ménages — il est mormon et en profite tant qu'il peut. Seuls George Hayduke et un mystérieux cavalier solitaire perpétuent la lutte ancestrale de l'homme allié de la Nature contre l'homme allié de la Machine. Car il y a du boulot : le super-excavateur géant GOLIATH, le plus terrifiant engin jamais construit par l’homme, menace les déserts de l’ouest. Lentement mais sûrement, réduisant à néant tout ce qui se présente sur son passage (forêts luxuriantes, genévriers en fleurs, tortues centenaires), il se dirige vers le site d'une future mine d'uranium, nouvel Eldorado de la région. L'évêque Mgr Love, dont la cupidité n'a pas fléchi avec les années, rêve de construire de luxueux hôtels au milieu des quelques terres vierges restantes et n'hésite pas à déguster à pleines dents du minerai radioactif en public pour persuader l'opinion commune du caractère inoffensif de l'énergie nucléaire.
Heureusement, le mouvement « Earth First! », dénué de chef mais représenté par la délicieuse scandinave Erika, est bien présent et proteste activement contre les méfaits de la société industrielle en manque de terrains constructibles. Amoureux des sites sublimes de l'Amérique sauvage, de ses rapides comme de ses canyons, les guerriers de l'écologie ne reculent devant rien, pas même devant les tonnes d'acier motorisées qui se font chaque jour plus menaçantes.
Le deuxième round peut commencer...

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Les ingrédients qui ont fait la réussite et la renommée du premier opus demeurent : dialogues crus et potentiellement graveleux de personnages hauts en couleur, envolées lyriques quand il s'agit de décrire les paysages bucoliques de l'ouest américain, et final époustouflant où convergent toutes les tensions, toutes les inconnues du récit. Même si le roman d'Abbey peut par endroits manquer de renouveau par rapport à l'œuvre première, l'intensité du plaisir suscité est telle qu'on ne saurait se priver de cette friandise.

« One final paragraph of advice: do not burn yourselves out. Be as I am – a reluctant enthusiast….a part-time crusader, a half-hearted fanatic. Save the other half of yourselves and your lives for pleasure and adventure. It is not enough to fight for the land; it is even more important to enjoy it. While you can. While it’s still here. So get out there and hunt and fish and mess around with your friends, ramble out yonder and explore the forests, climb the mountains, bag the peaks, run the rivers, breathe deep of that yet sweet and lucid air, sit quietly for a while and contemplate the precious stillness, the lovely, mysterious, and awesome space. Enjoy yourselves, keep your brain in your head and your head firmly attached to the body, the body active and alive, and I promise you this much; I promise you this one sweet victory over our enemies, over those desk-bound men and women with their hearts in a safe deposit box, and their eyes hypnotized by desk calculators. I promise you this; You will outlive the bastards. »

Edward Abbey

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D'autres citations et aphorismes du monsieur : http://people.tribe.net/shamanjamin/blog/647768d3-44dc-4bee-9200-bec0d317009c.

lundi 10 septembre 2012

When You're Strange, de Tom DiCillo (2010)

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« If the doors of perception were cleansed, everything would appear to man as it is, infinite. »
(« Si les portes de la perception étaient purifiées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie. »)

Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, William Blake, 1793.

When You're Strange est un film documentaire américain réalisé en 2010 par Tom DiCillo. À la différence du biopic The Doors d'Oliver Stone de 1991, très correct mais qui avait la fâcheuse tendance de faire de Jim Morrison (sous les traits du remarquable Val Kilmer) un demi-dieu sur Terre imperméable au monde qui l'entoure (1), le film de DiCillo semble prendre de la hauteur. Grâce à la nature même de l'œuvre — documentaire et non fictionnelle —, il prend le recul suffisant pour replacer l'histoire incandescente du personnage dans le contexte du groupe dans son ensemble. Bien sûr, les Doors n'auraient jamais existé sans Jim Morrison, a.k.a Mr Mojo Risin' (superbe anagramme issue de l'album L.A. Woman et de la chanson éponyme) ; mais ils n'auraient pas fini la moitié de leurs concerts si John Densmore, Robby Krieger et Ray Manzarek n'étaient pas là pour assurer, en soutien, quand leur leader disparaissait dans les délires qui construisirent sa réputation sulfureuse. Morrison se rêvait poète et artiste total ; il se trouva, pour beaucoup, rock star et sex-symbol.

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Jim Morrison, timoré puis sulfureux puis... bouffi.

Le film déroule des images d'archive (interviews, extraits de concerts, enregistrement en studio), inédites pour beaucoup d'entre elles, lui conférant un intérêt certain même pour les plus fins connaisseurs du groupe (dont je pense faire partie, sans prétention aucune), tant sur leur musique que sur leur histoire. La narration est assurée par Johnny Depp, fan incontesté du groupe qui avait déjà témoigné une certaine inclination dans Dead Man, (film de Jim Jarmusch chroniqué ici), où la poésie des Doors côtoyait celle du poète britannique William Blake (2). Il nous conte ainsi la carrière des Doors, de la genèse du groupe jusqu'à la fin prématurée du mythe Morrison, mort à Paris le 3 juillet 1971 (3), et il la restitue dans le contexte important des années 1960 (puritanisme américain, guerre du Vietnam, mouvement hippie, lutte pour les droits civiques, etc.). En fil rouge, le film réalisé par Jim Morrison himself en 1970 apporte une dimension et une consistance toute particulière au film. Certains sont toutefois restés sceptiques, arguant que Tom DiCillo voulait à tout prix s'échapper de la forme documentaire en imitant par ce biais la « liberté » de son fameux sujet.

« Some are born to sweet delight /Some are born to the endless night »
(« Certains naissent pour le délice exquis / Certains naissent pour la nuit infinie »)

William Blake, extrait du poème Auguries of Innocence, magnifié par les Doors sur leur premier album dans la chanson End Of The Night.

Au final, When You're Strange est un très bon documentaire qui évite les écueils du film d'Olivier Stone. Morrison n’apparaît pas seulement comme un prince séduisant le jour et un ange déchu la nuit, ambivalence assez réductrice qui ne retranscrivait absolument pas la complexité du personnage. On apprécie aussi l'importance accordé à l'histoire de Paul A. Rothchild, producteur et stabilisateur des Doors jusqu'à L.A. Woman, où il céda sa place à Bruce Botnick (par ailleurs ingénieur du son) suite à un désaccord avec le groupe. Le détail des crédits des chansons permet aussi de bien comprendre l'évolution des rapports au sein du groupe, tour à tour fusionnel et déchiré, et montre bien la contribution de chacun des membres à la réussite brillante de la formation.
Si l'on devait reprocher une seule chose au film, ce serait le manque global de perspicacité de ses commentaires. On les aurait aimés plus percutants, peut-être moins chronologiques et anecdotiques, car il se pourrait bien qu'un non-initié puisse passer un peu à côté de la puissance créatrice du groupe et de Morrison.

« To some, Jim was a poet, his soul trapped between heaven and hell. To others, he was just another rock star who crashed and burned. But this much is true - you can't burn out if you're not on fire. »
(« Pour certains, Jim fut un poète, l'âme prise au piège entre le ciel et l'enfer. Pour d'autres, il ne fut qu'une star du rock de plus qui finit par tomber et brûler. Mais une chose est certaine : vous ne pouvez vous consumer que si vous brûlez. »)

Johnny Depp, dans When You're Strange, de Tom DiCillo.

Film Review When Youre Strange

(1) À ce sujet, voilà ce que déclara Robby Krieger à propos du film d'Olivier Stone : « I think when you see the Oliver Stone movie – I'm amazed how good Val Kilmer did – but, you know, the problem with that movie is that the script was kind of stupid. It doesn't really capture how Jim was at all. This [en parlant du film de Tom DiCillo] gives you a much better insight into how his mind worked, I think. » Patch, Nick. "Krieger Interview". The Canadian Press. June 30, 2010. (retour)
(2) Jim Morrison était d'ailleurs passionné par la poésie de William Blake, dont l'un des recueils est à l'origine (probable) du nom du groupe. (retour)
(3) La sobriété avec laquelle est traitée la mort de Jim Morrison dans ce film est tellement appréciable... (retour)

samedi 08 septembre 2012

Le Monde diplomatique - Août 2012

Petit retard dans le Diplo de ce mois-ci. En cause : boulot, rando et Roumanie...

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Victor Hugo peintre
« Les arc-en-ciel du noir »
Gilles Lapouge (écrivain)

Un jour, Annie Le Brun se voit proposer par Gérard Audinet, directeur de la Maison de Victor Hugo, place des Vosges à Paris, et de celle de Hauteville House, à Guernesey, une « exposition carte blanche ». Cette carte blanche la fascine. Elle va la remplir de noir — ces « arcs-en-ciel du noir » que les dessins de Hugo font lever et qui ont donné son titre à une exposition saisissante.

Annie Le Brun remarque que Victor Hugo, admiré et méprisé tour à tour pendant des décennies, longtemps mal lu, réduit enfin au statut d'icône, a été redécouvert quand ses dessins furent présentés dans les années 1950. Ce qui n'entraîna pas, curieusement, une lecture nouvelle. C'est à regretter. Ces dessins nous auraient aidés à lire avec des yeux plus perçants les amours, l'érotisme fou, les invectives, les inventions de Hugo : sa poésie, dans toute ses dimensions.

« L'infini masqué de noirceurs, voilà la nuit. [...] La nuit est-elle sereine ? C'est un fond d'ombre. Est-elle orageuse ? C'est un fond de fumée. L'illimité se refuse et s'offre à la fois, fermé à l'expérimentation, ouvert à la conjecture. D'innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l'obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres, présences constatées dans l'ignoré ; défis effrayants d'aller toucher à ces clartés. »

Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1866.

De ces dédales et de ces dangers, de ces effrois, Hugo est le guide et l'explorateur. « On dirait par moments, écrit-il dans William Shakespeare (1864), que Shakespeare fait peur à Shakespeare », et sans doute, ce jour-là, parlait-il de lui-même. Mais « il faut que le songeur soit plus fort que le songe » (Le Promontoire du songe). Les encres de la place des Vosges sont, quelque part, la forme de ce songe.

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Ma Destinée
Plume et lavis d'encre brune, gouache, sur papier vélin, 1987.
Maison de Victor Hugo, Paris.


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L'Ermitage
Plume encres brune et noire et lavis, crayon de graphite, fusain, grattages, pochoir 1885.
Maison de Victor Hugo, Paris.

Peugeot, choc social et point de bascule
Pour en finir avec la crise
Frédéric Lordon (écnomiste)

Plusieurs centaines de milliers de manifestants ont défilé dans toute l’Espagne, en juillet, pour dénoncer le durcissement de l’austérité. Au point d’inquiéter le président du Parlement européen, M. Martin Schulz. « Une explosion sociale menace », a-t-il prévenu. En France, la crise se rappelle brutalement au bon souvenir du monde politique, jusqu’ici accaparé par les échéances électorales, avec une vague de fermetures d’usines. Le gouvernement, qui a fait de la réindustrialisation l’une de ses priorités, se trouve désormais dos au mur.

C'est donc pour Frédéric Lordon l'occasion d'occuper une pleine double-page au centre du Diplo, et d'imaginer — en détails ! — un pays qui saurait s'opposer au diktat des marchés financiers et de leur sacro-saint « libre échange », euphémisme insidieux qu'il préfère reformuler en « concurrence terriblement distordue avec des pays à standards socio-environnementaux inexistants, prolongée en libéralisation extrême des délocalisations. »

Plutôt que de diriger notre colère vers M. Philippe Varin (actuel PDG de PSA) et la famille Peugeot, il faudrait mieux se tourner vers ces choses plus lointaines, plus abstraites et moins tangibles que sont les structures du capitalisme mondialisé, entités imperceptibles et impersonnelles mais vraies causes de la condition salariale présente — et qui réunissent pour leur infortune les PSA comme les Doux, les Technicolor ou hier les Conti.

Il faut désormais s'abstraire de la stupide fatalité des règles européennes : le socialisme de nettoyage, ça suffit. « Sans doute les causes sont-elles à l'œuvre depuis longtemps, disons depuis deux décennies. Mais c'est leur intersection avec la crise financière de 2008, aggravée depuis 2010 en crise européenne, qui produit cette déflagration. M. Hollande ne devrait donc pas tarder à s'apercevoir que dire "croissance" et obtenir des cacahuètes au dernier sommet européen (un plan grandiose de relance de... 1% du PIB) pouvait faire illusion cosmétique par beau temps, mais pas en pleine décapilotade. »


À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (http://www.la-bas.org), en vacances cet été mais de retour en septembre.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr).

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