samedi 07 avril 2012

The Thing, de John Carpenter (1982)

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The Thing est un film américain réalisé en 1982 par John Carpenter. C'est la seconde adaptation de la nouvelle de John W. Campbell intitulée « La Bête d'un autre monde » (« Who Goes There? » en version originale), issue du recueil Le Ciel est mort. La première adaptation fut réalisée en 1951 par Christian Nyby, sous le titre La Chose d'un autre monde. À noter, à titre d'information seulement, une troisième adaptation de 2011 portant le même nom : The Thing. Réalisé trente ans plus tard par un certain Matthijs van Heijningen Jr, il s'agit en fait d'un prequel (1) décevant en manque d'inspiration.

L'atmosphère qui règne dans le film de Carpenter, tour à tour sombre, oppressante et anxiogène, en fait une œuvre noire unique en son genre. La blancheur éclatante des paysages enneigés de l’Antarctique (2) peine à pallier la torpeur des bunkers de l'équipe de recherche. La scène aberrante d'introduction où l'on voit un husky courir sur cette étendue immense et blanche (et non « immense et rouge », comme chez ce cher Prévert), pourchassé par un hélicoptère d'une autre équipe qui tente de l'abattre, en vain, confine en apparence à l'absurde, mais annonce en réalité l'arrivée du fléau.
kurt_russel.jpg Le sentiment d'isolement et d'enfermement chez des personnages seuls face à eux-mêmes, accentué par ces lieux de désolation enneigés qui les entourent, rappelle bien sûr The Shining, de Stanley Kubrick, sorti deux années auparavant. Mais la folie ne provient pas ici du cercle fermé des protagonistes ; elle vient à eux depuis l'extérieur, en les contaminant les uns après les autres. Peu à peu, la peur et la suspicion gagnent du terrain et envahissent les corps comme les esprits. La menace, incarnée à l'origine par le chien errant, se terre et parvient à se camoufler sous des traits humains, vecteur d'une psychose terriblement contagieuse. Tous deviennent alors des suspects potentiels, la chair humaine pouvant désormais abriter l'abomination en son sein.
Stimulé par la musique glaçante composée par Ennio Morricone (dans un style bien différent des westerns spaghettis à la Sergio Leone !), l'effroi grandissant participe de l'immersion dans cet environnement glacial peu hospitalier. À l'instar du premier Alien réalisé par Ridley Scott trois ans plus tôt, les personnages esseulés se retrouvent bien impuissants face à un danger insaisissable, tapis dans l'ombre mais bien présent.

« Homo homini lupus est » : l'homme est un loup pour l'homme. L'ambiance prenante du film, servie par une photographie remarquable et des jeux d'ombre et de lumière magnifiques, consacre la locution latine en exacerbant le sentiment de paranoïa qui naît simultanément chez les personnages et chez le spectateur.
Carpenter pousse ici l'horreur à l'extrême, dans une esthétique du difforme – voire de l'informe –, pour donner naissance à une œuvre ténébreuse, nihiliste, et dont le dénouement enterre le dernier soupçon d'optimisme. Le parallèle avec l’apparition du SIDA à la fin des années 1970 résonne parfaitement comme un double sens du film, avec une contamination d’origine mystérieuse et des tests de dépistages sanguins qui donnent lieu à une scène mythique de stress intense.
Malgré des effets spéciaux « mécaniques » extrêmement convaincants (merci à Rob Bottin pour ces trucages et ces séquences impressionnantes de réalisme) en avance sur leur époque, malgré la carrure de l'excellent Kurt Russel (ancien Snake Plissken de New York 1997 et futur cascadeur psychopathe de Boulevard de la Mort) campant le personnage de l'alcoolique jusqu’au-boutiste, The Thing fut un flop lors de sa sortie au cinéma. Les spectateurs boudèrent le chef-d'œuvre de Carpenter et y préférèrent le gentil E.T. de Steven Spielberg... Il faudra attendre sa commercialisation en VHS et les diffusions télévisées qui suivirent pour qu'il atteigne – enfin – le statut de film culte qu'il mérite largement, en témoigne sa considérable influence dans tout le milieu SF de la fin du XXe siècle.

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N.B. 1 : À propos de Carpenter...
En dépit d'une filmographie très inégale (une anagramme de géniale...), John Carpenter parvient parfois à viser juste et à frapper fort. Il est considéré comme l'inventeur des codes du slasher (3), et en particulier de cette technique qui consiste à filmer, dans un même plan, le tueur et sa victime sans que cette dernière ne se doute de quoi que ce soit – pendant un certain temps seulement... Ce procédé fut utilisé pour la première fois en 1978 dans Halloween. Capable du meilleur comme du pire, amateur des ambiances « série B », on retiendra dans sa filmographie, pour des raisons souvent diamétralement opposées : New York 1997 (1981) et sa suite Los Angeles 2013 (1996) mettant en scène le célèbre Snake Plissken, personnage interprété par Kurt Russel ; They Live (1988), brûlot qui a mal vieilli ironisant sur notre société de consommation ; Le Village des damnés (1995), remake raté d'un film de 1960 réalisé par Wolf Rilla, lui-même adapté d'un roman de John Wyndham ; Vampires (1998), où James Woods dégomme du mort-vivant à tout-va dans un second degré parfois poussif ; Prince des ténèbres (1987) et L'Antre de la folie (1995), très moyens, qui constituent avec The Thing ce que Carpenter nomme sa « trilogie de l'Apocalypse ».

N.B. 2 : Petit bonus pour les fans.
Un "remake" du film : http://www.youtube.com/watch?v=BG33zECv8dc

N.B. 3 : Un complément : la nouvelle de Peter Watts.
Si vous avez aimé le film, vous adorerez la nouvelle The Things, écrite en 2010 par Peter Watts et disponible gratuitement et intégralement ici : http://clarkesworldmagazine.com/watts_01_10. L'action se situe à la fin du film de Carpenter, et le récit adopte le point de vue de la "chose". Un vrai régal, qui est également disponible en version audio, avec la voie douce et agréable de Kathryn Baker. Un immense merci à Jim (cf. son commentaire) pour cette découverte.

N.B. 4 : L'une des répliques de film d'horreur préférées de John Landis.

« Lorsqu'un des personnages voit des pinces de crabe pousser de la tête décapitée d'un des autres personnages, et que le monstre se met à marcher, il s'exclame : "Putain, mais c'est une blague !" Dans ce contexte, c'est une réaction très réaliste. »

John Landis, dans Créatures fantastiques et monstres au cinéma, 2012.

(1) Un prequel est un néologisme anglais récent désignant une suite (d'un film, d'un livre) qui place le récit dans une époque antérieure à celle de l'œuvre originale. Exemples phares : Star Wars, épisodes I à III (George Lucas, 1999, 2002 et 2005). (retour)
(2) The Thing a été principalement tourné dans les studios Universal, à Los Angeles, dans des salles réfrigérées. La température extérieure étant caniculaire, l’équipe devait ôter les parkas ou les remettre selon les déplacements. Des scènes supplémentaires ont été tournées en Colombie-Britannique. (retour)
(3) Le slasher (de l’expression anglaise « slasher movie ») est un genre cinématographique, sous-genre du film d’horreur et du film d’exploitation, qui met en scène les meurtres à l'arme blanche d’un tueur psychopathe, généralement masqué, qui élimine méthodiquement un groupe d’individus souvent jeunes. Exemples phares : Psychose (Alfred Hitchcock, 1960), Halloween (John Carpenter, 1978), Vendredi 13 (Sean S. Cunningham, 1980) et Scream (Wes Craven, 1996). (retour)

jeudi 29 mars 2012

Le Monde diplomatique - Mars 2012

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La catastrophe comme occasion
Un écrivain, un pays
Ikezawa Natsuki

Le 11 mars 2011, à 14h46, un terrible tremblement de terre ébranlait la région Nord-Est du Japon, le Tohoku.

« En France, la terre constitue un socle solide sur lequel s’appuient tous les êtres vivants. L’immobilité : la définition même du sol. Mais il existe dans le monde des endroits où, parfois, le sol s’agite. Le Japon est l’un d’eux. »

Passionnant récit que celui d'Ikezawa Natsuki, romancier japonais invité au Monde diplomatique à l'occasion du salon du livre de Paris du 16 au 19 mars. Un texte saisissant qui touchera encore plus ceux qui ont déjà vécu un tremblement de terre : ce moment de flottement, au sens propre comme au sens figuré, où le temps semble figé (« un ange passe... »), où l'on évalue le degré du séisme pour réagir au mieux (1), reste inoubliable. Des sensations que l'on ne retrouve nulle part ailleurs, extrêmement difficiles à transcrire.

« Difficile de transmettre à ceux qui n’en ont pas l’expérience combien cela est effrayant : maisons secouées dans lesquelles les meubles se renversent, magasins où les produits se répandent sur le sol, routes qui ondulent, immeubles qui s’effondrent, voies ferrées qui se tordent, ponts qui s’écroulent. »

Ikezawa Natsuki égratigne au passage la place du nucléaire dans la société japonaise, qui bénéficie selon lui de passe-droits inavoués. En particulier, il remet en cause les tarifs qui, comme en France, n’intègrent pas le coût du traitement des déchets radioactifs et du démantèlement des réacteurs. Le sujet était d'ailleurs traité par Tristan Coloma dans le Diplo d'octobre 2011 (chroniqué ici).
Mais les conclusions qu'il dresse dépassent largement le cadre du nucléaire. Même si certaines notions échappent au sens commun occidental, comme ce rapport fusionnel très singulier à la nature, plein d'amour et de respect, le sentiment d'humilité qui s'en dégage ne peut laisser personne de marbre.

« Le séisme et le raz de marée nous ont fait redécouvrir quatre choses.

La première est que la nature n'existe pas pour les êtres humains. Elle n'est pas non plus malveillante envers eux. Elle est seulement indifférente. On ne peut que se résigner à ces événements provoqués par le destin, si tragiques soient-ils.

La deuxième est que les humains ont la capacité de recommencer. Même ceux qui hurlent de douleur après la perte de leurs proches ou de leurs biens. Un jour vient où ils voient leurs mains se remettre en mouvement pour commencer à déblayer les décombres. Ils peuvent compter sur leur propre force intérieure, mais aussi sur la solidarité "horizontale" de leurs pairs.

La troisième est qu'on ne doit faire confiance ni à l’État, ni aux industriels, ni aux experts. Car ils peuvent mentir – soit délibérément, soit même sans s'en rendre compte. Dans le monde actuel, toute confiance "verticale" est déconseillée. Il faut également se méfier de la technologie, dont notre société est si dépendante. La confiance en soi de l'individu moderne, basée sur une technologie soumettant la nature, n'est qu'une illusion. Non qu'on ne puisse se fier à la science ; mais ses applications peuvent être erronées.

La quatrième est qu'une catastrophe peut aussi être une occasion de changement. Violemment secouée et blessée, la société quand elle se relève, prend une orientation nouvelle. Dans vingt ans, on parlera peut-être de ce qui vient d'arriver comme d'un tournant. Je veux le croire. »


Les économistes à gages sur la sellette
Conflits d'intérêts et connivences médiatiques
Renaud Lambert

L'excellent Les Nouveaux Chiens de Garde, réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (chroniqué ici), fait des petits. Renaud Lambert, dans la droite lignée du film susdit, s'attaque à une catégorie bien particulière de toutous : les économistes.

Omniprésents dans les éditoriaux, matinales et autres plateaux quotidiens, une poignée d'entre eux confisquent le débat public, « quadrillent l'espace médiatique et bornent celui des possibles ». Présentés comme universitaires (ah, ce cher Élie Cohen, directeur de recherche au CNRS...), ils incarnent soit disant la rigueur technique, au service du bien commun dont ils se moquent. Et s'il existait un « effet Dracula » ? Les arrangements illégitimes et les petites connivences résisteraient-elles à leur exposition au grand jour ? En tous cas, cela nous épargnerait certainement des scènes d'anthologie comme celle où Alain Minc, quelques mois avant le point culminant de la crise de 2008, s'adonnait à une logorrhée confinant au grotesque en vantant les mérites d'un marché merveilleusement bien régulé. On ne s'en lasse pas... d'autant plus que les exemples sont légion.

Aux États-Unis, une instance spécialisée (AEA, American Economic Association) veille à ce que soient dévoilés les éventuels conflits d'intérêts impliquant les auteurs membres de l'association. Les économistes devront ainsi mentionner « les parties intéressées (2) leur ayant versé une rémunération financière importante, c'est à dire d'un montant supérieur ou égal à 10 000 dollars au cours des trois dernières années. » Une décision qui a marqué les esprits en ce début d'année. Cependant, dans de telles conditions, la transparence peut-elle suffire à infléchir la tendance naturelle des professionnels de la finance à défendre... les intérêts de la finance ? Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est permis d'en douter.

N.B. : Renaud Lambert est co-scénariste du film Les Nouveaux Chiens de Garde et membre de l'association Acrimed.


À écouter du lundi au vendredi entre 15 et 16 heures : Là-bas si j'y suis, l'émission de Daniel Mermet sur France Inter, consacrée au Diplo une fois par mois. Celle de mars est accessible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2393.

(1) Difficile de réagir lorsqu'on est en train de dormir... Mais les souvenirs sont encore là ! (retour)
(2) Les « parties intéressées » sont définies comme « tout individu, groupe ou organisation concerné, financièrement, idéologiquement ou politiquement par le contenu de l'article ». (retour)

samedi 24 mars 2012

La Stratégie du Choc, par Michael Winterbottom et Mat Whitecross (2009)

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Un individu confronté à une situation de traumatisme collectif (guerre, catastrophe naturelle, crise économique ou encore, plus récemment, attaque terroriste) est plongé dans un état de choc. Ces chocs détournent l’attention générale vers l’urgence apparente de la situation et créent un consensus temporaire et artificiel. Beaucoup redeviennent alors des enfants, incapables de porter un jugement sensé, calme et responsable sur les décisions politiques des dirigeants et se retrouvent ainsi plus enclins à suivre les leaders qui prétendent les protéger. S'il est une personne à avoir compris ce phénomène avant les autres, c'est bien Milton Friedman, prix Nobel d'économie (1) en 1976. Grand apôtre de l'ultralibéralisme, Friedman conseilla pendant de nombreuses années aux hommes politiques d'imposer immédiatement après une crise des réformes économiques douloureuses avant que les gens n'aient eu le temps de se ressaisir. Il qualifiait cette méthode de « traitement de choc ».
En 2007, Naomi Klein publiait La Stratégie du choc (Actes Sud), un essai à la croisée de la politique et de la sociologie sous-titré « la montée d'un capitalisme du désastre » (voir le site officiel).

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Naomi Klein, journaliste activiste canadienne, publiait déjà en 2001 un manifeste altermondialiste de référence : No logo : la tyrannie des marques. Six ans plus tard, La Stratégie du choc livre une analyse méticuleuse de la démarche de ces papes de l'économie qui profitent des situations de crise pour passer à l'action. Michael Winterbottom et Mat Whitecross, réalisateurs en 2009 du documentaire du même nom, illustrent cette stratégie cynique en décortiquant soigneusement sa mécanique perverse.
De la Russie post-perestroïka à la Nouvelle-Orléans après le passage de l'ouragan Katrina, en passant par l'Irak au lende­main de la chute de Saddam Hussein, le « capitalisme du désastre » se nourrit depuis longtemps des guerres comme des catastrophes naturelles pour mettre la main sur l'économie d'un pays. Rien de tel qu'un petit coup d'État, fomenté par la CIA et porté au Chili par Augusto Pinochet et sa junte militaire, pour renverser le très – trop – progressiste Salvador Allende. Appliquer les théories économiques des Chicago boys, les disciples de Friedman, ne sera par la suite qu'une simple formalité... Ou comment un économiste à col blanc provoqua indirectement dix-sept ans de dictature.

Ce documentaire est un exemple en matière de narration. Peu à peu, les points se relient et forment un ensemble d'où jaillit la vérité, évidente et étincelante. Très clair sans être simpliste, il invite à une vigilance civile de tous les instants. À méditer, par les temps qui courent.

N.B. : Documentaire disponible en intégralité. Faites circuler !

(1) Petit précision : le prix Nobel d'économie n'existe pas. Il s'agit plus précisément du « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel ». Encore une entourloupe ! (retour)

mercredi 21 mars 2012

Planète Interdite, de Fred McLeod Wilcox (1956)

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Forbidden Planet est un film de science-fiction, ou plus précisément un space opera, réalisé en 1956 par Fred McLeod Wilcox, sur un scénario librement inspiré de la tragi-comédie La Tempête (1) écrite par Shakespeare en 1611. C'est le premier long-métrage du genre à être tourné en couleur, au format CinémaScope, et qui place le cœur de l'histoire sur une planète à des années-lumière de la Terre. Autre première : la musique est entièrement électronique (comprendre « musique composée à partir de sons synthétiques » et non « musique pour neurasthéniques »). Considéré par beaucoup comme culte, il est le précurseur de classiques comme Star Trek et 2001, l'Odyssée de l'Espace, sortis quelques dix années plus tard.

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En 2257, le vaisseau spatial C57D atterrit sur la planète Altaïr 4 afin de secourir le Bellérophon, un autre vaisseau issu d'une précédente expédition qui eut lieu vingt ans plus tôt. Les membres de l'équipage sont alors accueillis par le Dr Morbius (Walter Pidgeon) et sa charmante fille (Anne Francis), seuls rescapés de ladite expédition, qui leur font découvrir les incroyables avancées technologiques dont bénéficiaient les Krells, une ancienne civilisation pleine de mystères. Mais la menace qui anéantit autrefois le Bellérophon plane toujours sur cette planète, tel un maraudeur aux contours incertains, tapi dans l'ombre de ces étendues hostiles. Son origine, aussi subtile que surprenante, pièce maîtresse de l'intrigue, ne sera véritablement dévoilée qu'en toute fin du film.

Les effets spéciaux, avant-gardistesrobby.jpg et astucieux à l'époque, en feront sourire plus d'un. Le puritanisme ambiant caractéristique des années 1950, frisant ici la misogynie, est bien sûr beaucoup moins marrant. Heureusement, le charme qui se dégage de ces terres désolées hérissées de pics menaçants comme des intérieurs soignés entre kitsch et Art déco conserve, lui, toute son authenticité. Robby le robot, grand frère spirituel de C3PO et R2D2, vole la vedette aux « vrais » acteurs en redoublant d'intelligence et d'amabilité ; comble de la serviabilité, il est capable de synthétiser du whisky, pour le plus grand bonheur de ces astronautes en perdition... Enfin, l'irruption du subconscient dans un dénouement qui revisite le mythe de la licorne (grosso modo, la répercussion du rêve dans la réalité), en écho aux théories freudienne et jungienne, est toujours aussi efficace. Une parabole redoutable sur la part d'ombre qui sommeille en chacun de nous...

altaira.jpgLa magnifique Altaira (Anne Francis).
tiger.jpgDes effets spéciaux « Disney » qui datent...
(1) La Tempête a aussi inspiré Dan Simmons pour Olympos (2005) et Ilium (2004), ainsi que Beethoven et Tchaïkovski pour certaines de leurs œuvres. (retour)

mardi 13 mars 2012

Manuel de Communication-Guérilla, de Autonome a.f.r.i.k.a.-gruppe, Luther Blissett et Sonja Brünzels (2011)

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Publié pour la première fois en 1997, traduit et adapté de l'allemand en 2011 par Olivier Cyran chez Zones, ce texte-manifeste est signé « Autonome a.f.r.i.k.a.-gruppe, Luther Blissett, Sonja Brünzels ». Ces entités collectives, protéiformes et impénétrables sont les inspiratrices, entre autres, des mouvements antipub et des canulars politiques à la Yes Men . Maintes fois qualifiés dans la presse de « terroristes médiatiques » ou encore d' « agents de la guérilla sémiotique », cette bande de joyeux drilles et de gais lurons a toujours rejeté en bloc ces dénominations fallacieuses.

Dans la lignée des mouvements artistico-subversifs tels que le Clandestine Insurgent Rebel Clown Army (CIRCA) co-fondé par John Jordan (1), ce Manuel de Communication-Guérilla est un vif concentré d'impertinence créatrice qui égayera n'importe quelle de vos journées les plus grises. Véritable petit guide théorique et pratique d'intervention non conventionnelle, il détaille avec malice le b.a.-ba d'impostures réussies, de canulars lumineux et de divers actes de résistance ludiques. Loin, très loin des principes de com' publicitaire et du bourrage de crâne institutionnalisé, ce livre dresse les bases saines de l'activisme expérimental, exploite les méthodes de communication traditionnelles et propose tout un arsenal de tactiques d'agitation joyeuse et de sabotage du discours dominant.
Mais l'accomplissement de ces tâches subversives – proches du devoir citoyen, vous en conviendrez – nécessite la maîtrise de concepts essentiels afin d'en optimiser et d'en diversifier l'impact. En d'autres termes, une meilleure connaissance des codes sociaux sous-jacents structurant notre société permet de mieux les détourner à notre avantage. Parmi ces notions, la « grammaire culturelle » tient une place de choix dans le présent manuel.

« La notion de grammaire culturelle recouvre donc le système de règles qui structure les rapports sociaux. Elle désigne la totalité des codes esthétiques et comportementaux qui président au bon déroulement de la vie en société, ainsi que les innombrables rituels que celle-ci impose à tous les échelons. L’organisation spatiale et temporelle qui fonde le "vivre ensemble" fait partie elle aussi de la grammaire culturelle. »

La communication-guérilla se définit ainsi comme une tentative visant à produire des effets subversifs par des interventions dans le processus de communication. Elle s'appuie principalement sur deux principes clés : la distanciation et la suridentification.
Le principe de distanciation repose sur une représentation subtilement biaisée de la réalité habituelle, visant à mettre en lumière les aspects enfouis ou insolites d’une situation, à provoquer des lectures inhabituelles d’événements habituels ou à faire surgir des significations inattendues ou inespérées.
La suridentification consiste en revanche à exprimer ouvertement les contenus de la réalité habituelle qui, bien que largement connus, n’en demeurent pas moins tabous. Elle épouse la logique des normes, des valeurs et des schémas dominants, mais en la poussant dans ses ultimes retranchements, là où ses conséquences ne sont pas (ou ne doivent pas être) énoncées publiquement.
Alors que la distanciation introduit une distance, la suridentification l’abolit en supprimant l’auto-distanciation inscrite dans la structure du discours dominant.

Jouer sur la falsification et la révélation / le démenti / l'aveu qui en résulte, polluer l'image de l'ennemi à l'aide de la stratégie du ver dans le fruit, voilà le genre de leçons dont on peut se délecter ici, sur fond d'impertinence revendiquée. Les exemples historiques sont légion, tous plus jouissifs les uns que les autres ; de William S. Burroughs (2) le beatnik à Noël Godin l'entarteur, les sources d'inspirations ne manquent décidément pas !

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N.B. : Ce texte est disponible en intégralité sur le site des éditions Zones (c'est à dire ici). En rappelant tout de même que « c’est la vente de livres qui permet de rémunérer l’auteur, l’éditeur et le libraire, et de vous proposer de nouveaux lybers et de nouveaux livres. »

(1) John Jordan, co-auteur avec Isabelle Frémeaux du génial Les Sentiers de l'Utopie, publié chez Zones et chroniqué ici. (retour)
(2) William S. Burroughs, auteur en 1959 du fameux Naked Lunch, œuvre fondatrice de la beat generation avec On the Road (1957) de Jack Kerouac (chroniqué ici par Clément). À noter, en 1991, la très bonne adaptation au cinéma de Naked Lunch par David Cronenberg. (retour)

jeudi 08 mars 2012

Soleil Vert, de Richard Fleischer (1973)

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Soleil Vert est un film de science-fiction dystopique réalisé en 1973 par Richard Fleischer. C'est l'adaptation d'un roman de Harry Harrison paru sept ans plus tôt sous le titre Make Room! Make Room! dont le film ne reprend que l'univers, le scénario différant sensiblement de l'œuvre originale (1). L'action se déroule en 2022 (soit 23 ans plus tard que celle du livre, certainement pour mieux ancrer l'éloignement temporel), sur une Terre ruinée par l'Homme qui en a épuisé la quasi-totalité des ressources naturelles. L'immense majorité de la population vit dans la misère de l'insécurité alimentaire et ne parvient à se nourrir qu'au travers d'aliments de synthèse produits par une entreprise agroalimentaire appelée « Soylent ». Seuls les plus fortunés peuvent se payer le luxe de mets traditionnels de plus en plus rares, symboles d'une époque révolue. Robert Thorn, un détective interprété par Charlton Heston, enquête sur un étrange meurtre et va découvrir, au péril de sa vie, l'effroyable et morbide réalité qui se cache derrière cette société déshumanisée.

Intermède : diatribe personnelle.

Le nomsoylent_green.jpg de cette nourriture synthétique, « Soylent Green », directement lié à celui de l'entreprise et au cœur de l'intrigue, est en réalité la contraction des mots anglais « soy » (soja) et « lentil » (lentille), deux produits autrefois commercialisés par la firme. Certainement en manque d'imagination (ou tout simplement dépourvue de bon sens), la distribution française, au lieu de conserver le titre original du film en toute simplicité, n'a trouvé guère mieux que cet affligeant « soleil vert », dans la droite lignée de ces titres de films, innombrables, traduits avec les pieds. Il faudra un jour écrire un billet sur ce thème... En attendant, vous pouvez lire cet article du Huffington Post recensant les perles du genre. Mais passons...

Soylent Green, donc, faittruck.jpg partie de ces films d'anticipation graves aux accents quasi-prophétiques ; sans crier au chef-d'œuvre, on peut le ranger (si tant est qu'on puisse, ô sacrilège !, ranger ses DVDs/Blu-rays avec ses livres) non loin d'œuvres comme 1984, Metropolis, Brazil, 2001, l'Odyssée de l'Espace, THX 1138, Blade Runner, Bienvenue à Gattaca (merci Rip), Orange Mécanique ou encore V for Vendetta (lire le billet) dans un registre plus léger. Malgré quelques flagrantes bévues de montage (je pense notamment à la scène d'euthanasie où l'on peut voir un câble se balader de gauche à droite), le film parvient à tisser les mailles d'un univers absorbant dont on ne saurait sortir tout à fait indemne, sans quelques égratignures psychiques. On ne peut rester totalement insensible à cette violence morale et physique d'un monde où les forces de l'ordre seraient omniprésentes, au service exclusif des plus fortunés, veillant au grain et n'hésitant pas à disperser des foules affamées à l'aide de camions bennes ramassant et écrasant par dizaines ces résidus qu'on peine à qualifier d'humain. À la différence de 1984 ou de Brazil, la police n'est pas vraiment dans la pensée : elle est d'abord physique, solidement ancrée dans le quotidien, et omnipotente ; elle est l'expression même d'une répression radicale, au service d'un film dont la violence est froide, mécanique, et en ce sens, inégalée.

Côté distribution, Charlton_Heston_Leigh_Taylor_Young.jpgCharlton Heston (La Planète des Singes, Ben-Hur, Les Dix Commandements), mort en 2008, était décidément plus attractif au cinéma (en tant qu'acteur charismatique) qu'en politique (en tant qu'ancien président de la NRA, National Rifle Association). Loin de prendre la défense de la cause féminine, il profite ici d'un système où les femmes sont considérées comme du mobilier ; c'est d'ailleurs la dénomination expresse de certaines d'entre elles, comme Shirl, alias Leigh Taylor-Young, qui sont littéralement louées par la classe supérieure... Mais sa présence n'en demeure pas moins lumineuse et essentielle, tout comme celle de Sol Roth, un vieillard nostalgique de l'ancien temps dont il semble être l'unique vestige, lui et quelques autres rats de bibliothèques adeptes de vieux manuscrits poussiéreux. Il est incarné par  Edward G. Robinson (Assurance sur la mort, Les Dix Commandements, Les Cheyennes), totalement sourd pendant le tournage et dont Soylent Green fut le dernier film (2). Ajoutez à cela la composition musicale subtile de Fred Myrow, jonglant entre les deux Sixième Symphonie de Beethoven et de Tchaïkovski (compositeur repris dans V for Vendetta), secouez le tout et vous obtiendrez un film prenant, modeste, mais sacrément efficace.

(1) Et tant mieux, étant donné le flop du roman lors de sa sortie (aujourd'hui encore) et les dires d'un certain Monsieur Gilles. Pour une fois qu'une adaptation cinématographique transcende l'œuvre originale, on ne va pas s'en plaindre ! (retour)
(2) Cruelle ironie, triste parallèle : alors qu'Edward G. Robinson interprète cette terrible scène d'euthanasie dans ce qui semble être un avant-goût d'une salle IMAX, il est déjà gravement malade. Il mourra peu de temps après la fin du tournage. Plus tard, Charlton Heston déclarera avoir réellement pleuré dans la scène où Thorn découvre qu'il ne peut plus arrêter le suicide de son ami (source : IMDB). (retour)

jeudi 01 mars 2012

Movie: The Movie

Jimmy Kimmel, présentateur américain de l'émission de divertissement « Jimmy Kimmel Live! » (voir la fiche Wikipédia in english), a réussi un très beau coup d'éclat : dans le cadre de la promotion de son émission, il a produit la vraie bande-annonce – assez longue, presque dix minutes – d’un faux film qui s'intitulerait « Movie : The Movie », avec le soutien appuyé de toute une tripotée d'acteurs issus du gratin hollywoodien. Au menu (non-exhaustif !) de cette jouissive autodérision : George Clooney, Cameron Diaz, Edward Norton, Colin Farrell, Gary Oldman, Samuel Lee Jackson, Charlize Theron, John Goodman, Tom Hanks, Kate Beckinsale, Josh Brolin, Jeff GoldblumMeryl Streep, Antonio Banderas, Matt Damon, et même Chewbacca...

N.B. : Matt Damon faisait déjà le pitre aux côtés de Sarah Silverman, l'ex-femme de Jimmy Kemmel : http://www.youtube.com/watch?v=I3a-9HIxKE8.

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