dimanche 28 août 2011

Des westerns plutôt atypiques

J'ai toujours été fasciné par le western, ses codes, ses courants, ses icônes. Aussi loin que remonte ma mémoire (je pense notamment à ces Leone qui ont marqué mon enfance, enregistrés sur de vieilles cassettes ayant déjà servi cent fois, dans une VF plus qu'approximative), la relation que j'entretiens avec le genre a toujours été hypnotique.

Mais ce dont il est question ici, ce john_wayne.jpgn'est pas du western classique tel que La Chevauchée Fantastique (1939) ou encore Le Train Sifflera Trois Fois (1952), avec sa pléthore d'acteurs et de réalisateurs mythiques (John Ford, John Wayne, Gary Cooper, etc.) et son manichéisme outrecuidant, mais plutôt de ces westerns qui ont permis un renouvellement — voire une résurrection — du genre à la fin des années 1960. On les nomme « crépusculaires », « spaghettis » ou même « anti-westerns » mais peu importe l'appellation. Ils brisent les codes précédemment établis pour établir les leurs, avec leurs personnages complexes, leurs musiques emblématiques (merci Morricone), la lenteur des duels, les gros plans caricaturaux... Je les qualifierai « westerns atypiques », même si paradoxalement, c'est parfois ceux qu'on connaît le mieux.
Concernant le contenu du billet, certains oublis sont volontaires (d'autres, fatalement, ne le sont pas). Je ferai par exemple abstraction de Sergio Leone : bien qu'il soit l'un des plus grands instigateurs de cette révolution, tout le monde connaît sa filmographie, en grande partie dédiée au western et conclue par un magistral Il Était Une Fois En Amérique (1984) qui n'en est pas un. De même, mais pour des raisons moins flatteuses, vous ne verrez pas apparaître — encore une fois, à titre d'exemple — le nom du troisième volet d'une saga de Robert Zemeckis (faut pas exagérer non plus, c'est limite hors-sujet).
Mis à part ça, la discussion est ouverte.

clint_eastwood.jpgTout d'abord, la transition. La fin des années 1960 et les années 1970 foisonnent de films qui flirtent avec le genre, les cendres des classiques sont encore chaudes. Clint Eastwood, outre le fait qu'il soit à l'origine d'une vague de fumeurs de cigares, (il n'a pas brillé qu'au soleil : Un Frisson Dans La Nuit (1971), premier film en tant que réalisateur, L'Inspecteur Harry (1971), Un Monde Parfait (1993), Mystic River (2003), et plus récemment Gran Torino (2009) pour les meilleurs), a eu une contribution plus que généreuse. On peut citer chronologiquement Pendez-Les Haut Et Court (1968), L'Homme Des Hautes Plaines (1973), Josey Wales Hors-La-Loi (1976), Pale Rider (1985) et Impitoyable (1992), où le « héros » n'incarne plus les valeurs morales traditionnelles telles que le respect et l'altruisme, mais offre une ambivalence plus riche qui rend difficile le discernement entre le bien et le mal.

bob_dylan.jpgSam Peckinpah fait aussi bonne figure dans cette rubrique (il a aussi réalisé d'autres excellents films en dehors du genre, avec par exemple Les Chiens De Paille (1971) et Croix De Fer (1977)). Même si Coups De Feu Dans La Sierra (1962) ne se démarque pas vraiment du classique, La Horde Sauvage (1969), et Pat Garret & Billy The Kid (1973) marquent une nouvelle rupture, avec un appât du gain et une violence omniprésents dans le premier (la fusillade finale est un véritable massacre) et une histoire assez tragique dans le second (génial duo James Coburn - Kris Kristofferson, sur une musique de Bob Dylan, qui joue aussi dans le film). Sam Peckinpah enterre définitivement le western classique...

Un peu plus tard, trois autres « grands » films ont apporté leur contribution en donnant au western, chacun à sa manière, une orientation inédite.

Tout d'abord, Danse Avec les Loups (1990), de Kevin Costner. Peut être un peu trop classique et primé pour s'y attarder ici, mais la beauté du propos et surtout son originalité pour l'époque font de ce film un western novateur qui offre une vision très singulière de la conquête de l'Ouest. On ne se lasse pas de voir et revoir le lieutenant Dunbar sympathiser avec les Sioux et un loup, obtenir le surnom "Dances with Wolves", et voir la machine de guerre américaine se retourner contre lui. Une ode au pacifisme.
À noter, un second western de et avec Kevin Costner : Open Range (2003). Moins connu mais autant sinon plus raffiné, malgré l'échec commercial lors de sa sortie. Des personnages complexes, un orage magnifiquement filmé, et une scène de gunfight finale à couper le souffle.

johnny_depp.jpgPuis Dead Man (1995), de Jim Jarmusch. Certainement un des plus beaux films que j'ai jamais vus, dans un noir et blanc magnifique, porté par un Johnny Depp vagabond. L’esthétique a été travaillée avec soin : comme le disait un ami, chaque image de ce film constitue une photographie magnifique. Au menu : des références au poète anglais William Blake et aux Doors, des apparitions succinctes de Steve Buscemi et Iggy Pop (qui pour l'occasion joue le rôle d'un maraud déguisé en femme...), un étrange Indien appelé « Nobody » (Personne) persuadé que Johnny Depp est vraiment ce poète anglais dont il porte le nom, et non un vulgaire comptable... Ce film nous embarque dans un voyage funèbre, et nous plonge dans une ambiance onirique inoubliable.

Et enfin, There Will Be Blood (2007), de Paul Thomas Anderson. L'histoire d'un self-made man typiquement américain, l'incarnation même du capitalisme qui se nourrit du « toujours plus », interprété par Daniel Day-Lewis au sommet de son talent. Une performance hors du commun pour cet acteur qui donne au personnage une crédibilité inouïe, mais qui se heurte à un autre manipulateur : Paul Dano, autrement plus convainquant en prophète excentrique de l'église de la « troisième révélation » qu'en adolescent mielleux dans Little Miss Sunshine (2006). Deux personnalités excessives qui vont entrer dans un conflit bestial et carnassier. Le capitalisme contre l'église, deux maux, deux rivaux qui ne peuvent subsister l'un à côté de l'autre, et dont l'opposition se règlera dans le sang — comme indiqué dans le titre — au bout d'un long et lent (presque 2h40...) affrontement.there_will_be_blood.jpg

Pour terminer, on pourrait faire un bref résumé des films récents (années 2000) qui ont tenté, avec plus ou moins de succès, un renouveau du genre.
Parmi les réussites, on peut citer L'Assassinat de Jesse James par le Lâche Robert Ford (2007), par Andrew Dominik, un tantinet trop long mais assez intéressant avec ce Brad Pitt incarnant une icône du banditisme en perte de vitesse, et utilisant malicieusement Casey Affleck (bluffant en Bob Ford, l'historique « dirty little coward ») pour immortaliser son personnage dans un acte de couardise sans pareil. Appaloosa (2008), de Ed Harris, fut également une agréable surprise, avec un duo Harris - Mortensen (qui tient un rôle mineur comparé à ceux qu'il a occupés dans A History Of Violence et Les Promesses De L'Ombre, de David Cronenberg) plein de complicité quand il s'agit de faire régner l'ordre. Et Jeremy Irons fait un très bon méchant.
Plus mitigé, The Proposition (2005) de John Hillcoat (auteur en 2009 de l'adaptation à l'écran de La Route, de Cormac McCarthy) reste regardable mais pas extraordinaire. True Grit (2010), des frères Coen, n'est pas mauvais non plus, mais reste une œuvre mineure à la lumière de leur filmographie remplie de pépites (Barton Fink (1991), Fargo (1996), The Big Lebowski (1998), The Barber, The Man Who Wasn't There (2001), etc.). 3h10 pour Yuma (2007), par James Mangold, aurait pu figurer dans le haut de la liste, Christian Bale et Russel Crowe ne se cantonnant pas à leurs rôles habituels d'acteurs qui ignorent tout du sens du mot « finesse ». Mais après une première moitié convaincante, le film sombre malheureusement dans le stéréotype et offre un final... comment dire... à pleurer. On peut aussi penser à Trois Enterrements (2005), de Tommy Lee Jones, pas sensationnel mais somme toute plutôt divertissant en road movie texan et à cheval, avec quelques originalités (comme le déroulement désordonnée de l'histoire, temporellement parlant).
Mais les ratages complets existent aussi, et Vincent Cassel nous le rappelle, en incarnant Blueberry (2004), de Jan Kounen. À l'origine, le film est plein de promesses (film inspiré de la bande dessinée de Jean Giraud, alias Mœbius), mais on se lasse — très — vite de cette profusion de feux d'artifice visuels, d'insectes grouillant et autres effets spéciaux discutables. Vraiment, rien de bon à retenir.

De nouvelles pistes sont régulièrement étudiées, encore aujourd'hui (et jusqu'en Corée du Sud avec Le Bon, La Brute Et Le Cinglé (2008), de Kim Jee-woon), et la diversité des thèmes traités est sans cesse renouvelée (comme l'homosexualité dans Le Secret De Brokeback Mountain (2005), par Ang Lee). Le western n'est peut être pas encore mort...

Mise à jour du 03/10/2011 : Blackthorn, western surprenant et envoûtant, de Mateo Gil (2011).

lundi 22 août 2011

Douze Hommes en Colère, de Sidney Lumet (1957)

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12 Angry Men est le premier film réalisé par Sidney Lumet (The Offence, Un Après-Midi de Chien, Serpico, Network, Le Prince de New York, À Bout de Course). Sa mort récente (avril 2011) fut « l'occasion » de se replonger dans la filmographie d'un humaniste désireux de décrire le commun des mortels sans extravagance. Les instincts les plus vils côtoient les plus belles âmes, comme c'est le cas à peu près partout.

Le film, tourné en noir et blanc, se déroule presque exclusivement dans une salle de délibération, un huis-clos où 12 jurés doivent statuer, à l'unanimité, sur la culpabilité d'un adolescent accusé de parricide. Le paysage est bigarré : ouvrier et banquier, timoré et grande gueule, jeune et vieux, catégorique et influençable, concerné et distrait. Au commencement, 11 d'entre eux se déclarent en faveur de l'accusation (« guilty »), mais un trouble-fête émet des doutes (« not guilty ») et enclenche une longue discussion... Dans le rôle de ce juré n°8, Henry Fonda, incroyable d'adresse et de talent (son rôle dans Il Était Une Fois Dans l'Ouest est mémorable). À noter la petite coquille francisante sur l'affiche.

Bien que le scénario soit légèrement téléphoné, ce classique ne vieillit pas. Une mécanique lente, précise et imparable s'abat sur les jurés. À mesure que la chaleur gagne la pièce, le doute les envahit un à un : le gamin est-il vraiment coupable, sans l'ombre d'un doute ?
Petit détail technique qui a son importance : en jouant sur la focale - croissante au cours du film - des objectifs, Lumet joue avec les distances. Les murs semblent se resserrer autour des personnages. La pièce paraît de plus en plus exiguë. Les chemises sont poisseuses. L'atmosphère, suffocante.

Cette sensation d'une claustrophobie grandissante m'a permis de maintenir la tension jusqu'à la fin où j'ai utilisé un angle large pour laisser le spectateur respirer.

C'est au travers de ce juré n°8, opposé à l'arbitraire et garant de la raison plutôt que de l'émotion, que Sidney Lumet délivre son message en faveur de la démocratie. Et au-delà, il est convaincu que nous pouvons tous incarner ce personnage-là et faire pencher la balance du « bon » côté : c'est ce qui caractérisait son cinéma.

mercredi 17 août 2011

La Diagonale des Fous

Tout est dans le titre.

Petit rappel : La Réunion, c'est une île française (ah, le temps béni des colonies...) de l'océan Indien, à 700 kilomètres à l'Est de Madagascar. Une patatoïde ellipsoïdale dont les diagonales font approximativement 50 et 80 kilomètres, avec un climat tropical (comprendre : il peut faire un soleil de plomb à un endroit donné et y avoir des pluies torrentielles à quelques kilomètres de là) à rendre fou le plus chevronné des présentateurs météo. Les trois cirques de Mafate, Cilaos et Salazie donnent le ton, avec le Piton des Neiges (3071 mètres d'altitude), le Piton de la Fournaise (1 éruption tous les 16 mois en moyenne), et des centaines d'hectares de nature sans l'ombre d'un 4x4.
La Diagonale des Fous parcourt l'île selon la plus grande des deux diagonales, traversant ainsi l'ensemble des cirques, climats, végétations et reliefs sur une distance d'environ 170 kilomètres (un peu plus en ce qui nous concerne, puisqu'il faut compter les détours par la Roche Écrite, le Piton des Neiges et celui de la Fournaise) pour 10 000 mètres de dénivelé positif cumulé.

La carte suivante donne un bon aperçu (il faut bien zoomer pour voir en rouge le tracé Nord → Sud de la randonnée).

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Au programme : nuits fraîches et humides, après-midi ensoleillées (ou presque) et genoux mis à contribution pour joindre les deux bouts de la journée. Huit jours de marche et sept nuits en tente, avec les sacs à dos pleins (bien pleins...) de victuailles et d'eau puisque on pouvait passer plus de deux jours sans accès à de l'eau potable.

Au départ, on est propre, on sent bon, on est en forme ; cela n'empêche pas de se sentir seul par moment, comme ici dans la nuit noire près de la rivière Deux Bras, en compagnie de Loup (à gauche sur la photo), la seule personne suffisamment masochiste pour compatir et faire cette Diagonale des Fous avec moi.

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Cette randonnée donne l'occasion, à de nombreuses reprises, de rester bouche bée devant des paysages presque irréels. Par exemple, cette vue plongeante sur le cirque de Salazie depuis la Roche Écrite, avec en fond, dans la partie supérieure, les Pitons des Neige (imposant massif sur la droite) et de la Fournaise (au milieu, tout petit vu d'ici).

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Le Piton des Neiges, ça donne ceci quand on y est, en regardant en direction du Nord-Est.

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Et le Piton de la Fournaise, c'est plutôt comme ça  (vous noterez la taille monstrueuse du cratère, d'où s'échappent encore quelques vapeurs, en comparant avec les minuscules personnes postées sur la partie droite de la photo).

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Parmi les choses les plus sympas de la randonnée, il y a cette possibilité - qui s'avère parfois être une nécessité - de planter la tente n'importe où, y compris sur les scories qui bordent le Piton de la Fournaise. Ou bien, plus confortable, à Trois Roches dans le cirque de Mafate, cerné par les crêtes avoisinantes, le Gros Morne au loin.

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Autant dire qu'après huit jours intenses de randonnée, et après avoir rencontré un autre « fou » sur le chemin, on est bien content de prendre tant bien que mal une photo à l'arrivée (Cap Méchant, près de Saint-Philippe), les traits marqués, en esquissant le sourire béat du héros qui a accompli l'impossible. Des étoiles plein les yeux, des ampoules plein les pieds.

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mardi 16 août 2011

The Gories

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Les riffs secs et tranchants du trio rappelleront à certains la bonne époque des White Stripes (l'album éponyme The White Stripes (1999) notamment, quand Jack White ne maîtrisait pas aussi bien la gratte que sur Elephant (2003), mais arrivait tout de même à produire avec Meg quelque chose d'assez réussi sans trop de technique) ; ajoutez à cela l'absence de basse et une batterie lourde et sobre, à la limite du Punk, et la comparaison saute aux oreilles.

Mais la puissance des Gories (groupe autodidacte !) ne s'arrête évidemment pas là. Des titres comme Charm Bag, Hidden Charms, Thunderbird ESQ ou encore Nitroglycerine restent mythiques en matière de Garage Rock de la fin des années 1980 / début des années 1990, donnant au genre un second souffle. Mick Collins (qui joue aussi avec les Dirtbombs) est impressionnant au chant et à la guitare, avec ses riffs autant crades qu'efficaces.
Avec les albums House Rockin' (1989) et I Know You Fine, But How You Doin' (1990) qui fourmillent de petits bijoux, les Gories font la synthèse du Punk et du Rock des années 1970-1980 et produisent une ambiance électrique exceptionnelle. Un toucher acéré niveau instrumental et une maîtrise parfaite du rythme, voilà ce qui vous frappe de plein fouet et ce, dès les premiers instants.

Après s'être séparés en 1993, les Gories se sont réunis depuis 2009 pour quelques dates aux États-Unis et en Europe. Affaire à suivre...

vendredi 05 août 2011

Le Gang de la Clef à Molette, de Edward Abbey (1975)

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Le Gang de la Clef à Molette (« The Monkey Wrench Gang » en version originale, laquelle est assez difficile à lire quand on n'est pas au moins quasi-bilingue) est un de ces livres dont le caractère subversif attise votre curiosité. Il s'agit du roman le plus célèbre d'Edward Abbey, dont la bibliographie se divise en deux catégories : les œuvres fictionnelles (Fire on the Mountain, Haydukes Lives! chroniqué ici) et les essais (Desert Solitaire: A Season in the Wilderness, Down the River en collaboration avec Henry David Thoreau).

Le livre décrit la rencontre de quatre hurluberlus dont un point commun (pas sûr qu'ils en aient vraiment...) pourrait être l'amour de la nature, ou plus précisément la haine de ceux qui la maltraitent à coup de routes goudronnées et de barrages géants, les responsables de cette « agression permanente. »
On fait donc chronologiquement la connaissance de :

  • A.K. Sarvis, M.D. (aussi appelé « Doc »), un étrange chirurgien, fortuné, et dont le passe-temps favori consiste à brûler les panneaux publicitaires bordant les autoroutes. Il s'adonne ainsi à ce qu'il nomme une « opération routinière d'assainissement du paysage. »
  • George Washington Hayduke, un « ex-béret vert, » un vétéran des Forces spéciales du Vietnam. Une vraie montagne de muscle, particulièrement efficace dès qu'il s'agit de faire sauter n'importe quelle structure en béton armé ou en acier.
  • Seldom Seen Smith, un Jack Mormon (Un Jack Mormon est à un mormon ordinaire ce qu'un lièvre est au simple lapin) qui fut affublé de ce surnom (« Rarement Vu ») à cause de sa polygamie notoire. Il est également guide en rivière à ses heures perdues.
  • Bonnie Abbzug, la jeune et pulpeuse assistante de Doc Sarvis, qui le seconde aussi bien dans son métier de chirurgien que dans leurs escapades nocturnes.

Les compères, réunis par hasard lors d'une balade en rivière, vont partir à l'assaut de chantiers, ponts, barrages, armés de clefs à molettes, entre autres. La description des scènes de sabotage sont à se tordre de rire, n'arrivant jamais à tomber tous les quatre d'accord sur le moyen le plus destructeur mais le plus discret (en somme, le plus sournoisement possible) de torpiller un chantier quelconque. S'ils s'accordent sur la nécessité de poster des guetteurs maîtrisant le cri du hibou et d'arracher les jalons topométriques (C'est le putain de commandement de base du saboteur dixit Hayduke), ils ne parviennent pas à accorder leurs violons sur le mode opératoire pour les pelles mécaniques. Cela donne lieu à des échanges insolites du genre :

Quoi d'autre ? Abbzug, Smith et Hayduke reculèrent un peu et contemplèrent la paisible carcasse de l'engin. Ils étaient tous impressionnés par ce qu'ils avaient perpétré. Le meurtre d'une machine. Un déicide. L'énormité de leur crime, de leur sacrilège, les terrorisait presque. George lui-même semblait pétrifié.
- Lacérons les sièges, lança Bonnie.
- Ce serait du vandalisme, répliqua Doc. Et je suis contre le vandalisme. Lacérer les sièges serait petit-bourgeois.

Ou encore :

- Sais-tu ce qui serait drôle ? demanda-t-il à Smith qui, en bas, découpait les circuits hydrauliques à coup de hache.
- C'est quoi, Georges ?
- Démarrer ce putain d'engin, l'emmener en haut de la falaise et le laisser tomber.
- Ça nous prendrait au moins la moitié de la nuit.
- On s'amuserait bien.
- De toute façon, on ne peut pas le mettre en marche.
- Pourquoi ?
- Il n'y a plus de rotor dans la magnéto. J'ai regardé. Ils l'enlèvent en général lorsqu'ils laissent ces monstres sur la route.
- Ah !
Hayduke pris son carnet et son crayon dans la poche de sa chemise, alluma sa lampe et nota : rotor.
- Tu sais ce qui serait drôle aussi ?
- Quoi ? dit Smith occupé à détruire les connexions entre les têtes de cylindres et les injecteurs.
- Nous pourrions enlever les goupilles de chaque roue. Quand ce machin démarrera, il sortirait de ses putains de chenilles. Ça les ferait pisser de rire.

Faisant preuve d'une remarquable inventivité en la matière, Hayduke opte pour une poignée de sable dans le carter d'une autre machine et troue le filtre à huile. Smith, quant à lui, préfère verser dans le réservoir quatre bouteilles d'un épais sirop d'érable afin de condamner cylindres et pistons.

Le Gang de la Clef à Molette est à l'origine de l'activisme écologique, mais pas de l'écologie au sens large, bien entendu : sur le sujet, se référer à Élisée Reclus (La Terre, Histoire d'un Ruisseau, Histoire d'une Montagne, L'Anarchie, L'Homme et la Terre) et Henry David Thoreau (La Désobéissance Civile, Walden ou la Vie dans les Bois, Les Forêts du Maine) pour ne citer qu'eux. Il donna même son nom (« monkeywrench ») à toute opération de sabotage hors-la-loi visant à préserver la nature ou un quelconque écosystème menacé. Mais décrire Edward Abbey simplement comme un écologiste ou un anarchiste serait bien trop restrictif, tant l’œuvre du personnage est immense et variée. Et il nous emmerde tous, tel un misanthrope solitaire (et drôle) : S'il y a quelqu’un toujours ici présent et que je n'aie pas encore insulté, je lui présente mes excuses.

Croire en Dieu ? En une vie après la mort ? Je crois en ce rocher qui est sous mes pieds.
Edward Abbey est enterré quelque part dans un désert de l'Arizona, dans un sac de couchage, là où personne ne pourra le trouver.


À Lire : le billet sur Le Retour du Gang de la Clef à Molette, de Edward Abbey, paru en 1989 et chroniqué ici.

jeudi 04 août 2011

Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato (1980)

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Pour être tout à fait franc, on ne saurait conseiller Cannibal Holocaust à n'importe qui. Et ajouter à cela qu'on l'a apprécié, c'est prendre le risque de passer pour quelqu'un de déviant. À titre d'exemple, le dernier film de qualité m'ayant autant mis mal à l'aise fut Salò ou les 120 Journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini.

Dés le début, le film dérange. On sait qu'il est arrivé quelque chose à ces quatre reporters partis dans la forêt amazonienne tourner un « documentaire » sur des tribus anthropophages, mais il faudra attendre la seconde moitié du film pour le découvrir plus en détail, les deux parties qui le composent étant agencées de manière non chronologique. La première partie du film est consacrée à l'équipe partie à leur recherche, secondée par le professeur Harold Monroe, un anthropologue de l'université de New York. À défaut de les retrouver en chair et en os (ceux qui ont déjà vu le film apprécieront l'humour), ils se contenteront des bobines du film - qui était censé leur rapporter un Oscar et les couvrir d'argent - que la tribu des Yanomamos avait érigées en trophée. Trophée composé de pellicules mêlées à des ossements divers afin de repousser les mauvais esprits... Et ce sont ces bobines que le professeur Monroe (et nous avec) visionne dans un deuxième temps (Le Projet Blair Witch (1999) n'a rien inventé...). Comme on s'en doutait, les quatre reporters sont morts dans des conditions assez inhabituelles...

Autant dire que malgré l'ancienneté du film, l'effroi vous envahira. Afin de pousser le degré de réalisme à son maximum, Ruggero Deodato mêla tortures truquées d'êtres humains et véritables mises à mort d'animaux (la scène de la tortue dépecée vivante est particulièrement insoutenable), en jonglant habilement entre ces deux registres. Tellement habilement qu'à la sortie du film, il dut donner la preuve que tous ses acteurs étaient bel et bien en vie... Quant aux épisodes animaliers (qu'il avouera regretter par la suite), il s'en justifia froidement : « Les quotas de chasse ont été respectés.»

La puissance de Cannibal Holocaust réside dans le transfert qui s'opère au fur et à mesure qu'on progresse dans le film. Alors que la première partie pose clairement le clan des civilisés (vous, moi, le professeur Monroe, les quatre reporters) face à celui des sauvages (les différentes tribus cannibales, chez qui les conséquences de l'adultère sont particulièrement sévères à l'égard des femmes, la première scène choc du film), la deuxième partie révèle que ces reporters ne sont pas tout à fait innocents dans leur quête du sensationnel. Il s'agit manifestement d'un euphémisme : on ne sort pas indemne de cette attirance perverse pour le macabre dont témoignent nos gentils reporters. Entre la fausse couche qualifiée de « chirurgie sociale » par le caméraman (bébé mort-né arraché manu militari du ventre de sa mère puis enterré à même la boue) et le viol d'une jeune fille Yanomano par les trois reporters mâles qui sera ensuite empalée (l'image du film la plus connue), les repères normatifs précédemment établis vont progressivement se brouiller, pour finalement voler en éclats.
Le côté « horreur » du film n'est absolument pas gratuit, comme on peut s'en attrister en regardant un Saw (Saw 47 par exemple). Ici, il est mis au service de la dénonciation du manque d'éthique qui caractérise notre vie quotidienne, en nous tendant un miroir plutôt dérangeant. Tout le long du film, on est face à notre propre voyeurisme, cette faim insatiable pour le morbide. Et sans crier gare, le piège se referme sur nous.
La composition musicale de Riz Ortolani, qui colle à la peau dès les premiers instants, ne fait que contribuer à ces sentiments antagoniques que sont la curiosité malsaine et le dégoût qu'elle suscite. Le thème principal, plutôt enjoué et apaisant, présent aussi bien dans des passages futiles que dans les moments les plus horribles, accompagne les premières scènes et le générique de fin, et ne vous lâchera pas d'un long moment.

Ruggero Deodato assène un violent coup à la notion de norme que nous croyons universelle, et dont nous pensons être les vertueux garants. Il met le doigt sur un travers terrible et aveuglant qui sommeille en chacun de nous.
D'autres questions sont légitimement amenées. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour nous surprendre chaque jour un peu plus ? Sommes-nous vraiment innocents dans cette recherche maladive de sensations fortes dans la plupart des médias ? La réponse est clairement non. Le film a beau dater (1980, déjà !), certains trucages sont clairement dépassés, mais le propos reste intact : il entre parfaitement en résonance avec la société d'aujourd'hui. Et ça fait froid dans le dos...

mercredi 03 août 2011

La Réunion - Rencontre avec une Île

L'île de La Réunion... le nom à lui seul est très évocateur. Me jaillissent immédiatement à la figure les effluves de vanille et de rhums arrangés. Les paysages oniriques des plages de sables noir ou blanc soudain m'aveuglent. Calmement, les trois majestueux cirques (Cilaos, Mafate et Salazie) qui règnent sur l'île s'imposent à moi. L'eau claire et fraîche des cascades picote ma peau.

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Avec le recul, on se dit que six mois, c'est vraiment trop peu pour profiter pleinement de la diversité endémique de La Réunion... Mais après tout, qui saurait honnêtement se satisfaire de la durée d'un séjour, une fois la curiosité aiguisée, les cinq sens rivés sur la prochaine expérience, prêts à être déboussolés, et même désireux de l'être ? Dans ce genre de situation (c'est à dire, par exemple, en voyage à l'autre bout du monde), c'est vraiment une nécessité pour moi de se sentir « perdu », de se défaire complètement de ces repères qui balisent une banale journée en métropole.

Je tiens à préciser que sauf mention contraire explicite, j'adopterai ici le point de vue de l'explorateur passionné, en me cantonnant à sa dimension lyrique. Ceci étant, je ne peux m'empêcher de penser à ces touristes avides de sensations fortes, prêts à tout pour piller leurs lieux de vacances et à en extraire le nectar sous diverses formes (JPEG, sable, RAW, corail, AVI : c'est selon), sans même avoir l'ombre d'un commencement de semblant de préoccupation pour la vie locale. Le seul fait de penser aux cartes postales qu'ils envoient me donne la nausée et me confinent dans un état second de dégoût, étrangement proche de celui dans lequel on est congédié après avoir vu Cannibal Holocaust, de Ruggero Deodato (pas plus d'un visionnage par décennie pour les gens sains d'esprit).
J'avais déjà été marqué, lors de voyages précédents, par la fâcheuse tendance de certains de mes concitoyens à vouloir recréer leur confortable microcosme français à 10 000 kilomètres de chez eux, profitant de l'explosion de leur pouvoir d'achat dans un pays bien éloigné. C'est étrange comme souvent, la recherche de sensationnel dans une culture étrangère (comme manger du serpent) va de pair avec une certaine volonté de se sentir « comme à la maison, » avec son confort et ses repères inébranlables. Comme s'il était impossible pour ces gens-là de vivre en harmonie avec la culture locale, tout simplement, sans trop d’excès.
Bien entendu, on a tous nos propres limites à l'immersion, cela va de soi. Moi, par exemple, j'ai du mal à apprécier le séga et le maloya... Mais c'est toujours réjouissant d'en entendre à la tombée de la nuit, calmement allongé sur le sable encore chaud, en regardant ces gens qui semblent partager quelque chose de magique.

Pour me défaire du triptyque classique (volcan - sable blanc - lagons azurés), j'aime à penser qu'au XVIIème siècle, l'île a servi de prison géante pour une bande de malfrats malgaches. Mais je vous l'accorde, on a déjà vu pire lieu de rétention...
Ceci étant, tout n'est pas noir (pas de mauvais jeu de mots) sous de telles latitudes ! La Réunion, c'est aussi (liste non-exhaustive) :

Tarier_TecTec.jpg Le Tarier (« Tec Tec » en local), un petit oiseau endémique de l'île, qui est présent sur toutes les randonnées. Même au sommet du Piton des Neiges, à plus de 3000 mètres d'altitude, j'ai eu l'occasion d'être en sa compagnie.




Curcuma.jpg Le curcuma, une plante dont le rhizome est séché et réduit en poudre pour obtenir l'épice. Il entre dans la composition du curry, mais peut aussi être consommé tel quel. Une randonnée porte même son nom : la boucle du curcuma, non loin de la Plaine des Grègues.


La plongée, avec des spots sur la côte Ouest entre Saint-Leu et Saint-Gilles Les Bains. Ceux qui n'aiment pas la plongée peuvent toujours tenter les plongeons aux alentours... Je n'étais pas particulièrement attiré par un séjour sous-marin, mais force est de constater que la faune et la flore qui composent le fond marin de l'île sont d'une beauté à couper le souffle (faire attention sous l'eau quand même).


CapMéchant.jpg Les côtes rocheuses, dignes cousines des côtes bretonnes avec vent, vagues et vieille folle (?). Le ressac est assez violent, parfois assourdissant ; les embruns, iodés et vivifiants ; l'eau particulièrement rafraîchissante, surtout après une petite « Diagonale des Fous » (randonnée de presque 200 kilomètres, 10 000 mètres de dénivelé positif si on fait quelques détours intéressants).


Coulées.jpg Les coulées de lave du Piton de la Fournaise qui modèlent le paysage avant de rejoindre l'océan, rappelant ainsi à l'homme que ses routes goudronnées ne sont pas immuables... Elles sont datées comme de grands crus.
Coulée 1986 (Takamaka) : terne et surprenante, possibilité de randonner à même la lave refroidie. Coulée 2004 (Grand Brûlé). Coulée 2007 : chaude et friable, elle dégage encore d’étonnants nuages de vapeur les jours de pluie.

Pour terminer sur des images gravées dans ma mémoire, je dirais que La Réunion, c'est la possibilité de jouir de paysages magnifiques à n'importe quel moment de la journée. Chaque matin en allant au boulot, une vue sur l'océan et ses horizons infinis. Chaque soir en rentrant à la case, au détour d'un champ de canne, de somptueux couchers de soleil sur les massifs montagneux. Le pied, quoi...

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