dimanche 01 juillet 2012

À l'ombre de la République, de Stéphane Mercurio (2012)

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À l'ombre de la République est un film documentaire réalisé par Stéphane Mercurio en 2012. La fille de – la femme de – Siné, qui a déjà tourné deux longs-métrages (À côté en 2008, sur les familles des détenus et Mourir ? Plutôt crever ! en 2010, hommage au dessinateur rebelle qu'elle a pour beau-père), nous propose de nous attarder sur des notions telles que l'enfermement, l'isolement, la durée des peines et l'humiliation ordinaire en milieu carcéral.

Pour la première fois, et après trois ans d'existence seulement, le Contrôle Général des Lieux de Privation de Liberté (CGLPL), présidé par Jean-Marie Delarue, a accepté qu'une équipe de tournage le suive dans son travail minutieux et essentiel de contrôle des droits fondamentaux dans les prisons, les hôpitaux psychiatriques ou encore les commissariats. À tout moment, sur l'ensemble du territoire français, les contrôleurs du CGLPL peuvent se rendre derrière les murs de leur choix. À toute heure, et pour la durée qu'ils jugent nécessaire.
C'est en immersion totale, caméra à l'épaule, qu'on suit une dizaine de ces contrôleurs qui « visitent » des lieux assez variés, de la maison d'arrêt de femmes de Versailles à la prison flambant neuve de Bourg-en-Bresse, en passant par l'hôpital psychiatrique d'Évreux en manque flagrant de moyens ou la centrale de l'île de Ré et ses condamnés à la perpétuité. Pendant quelques semaines d'immersion à leurs côtés, au cœur des quartiers disciplinaires, dans les cours de promenade des prisons ou dans le secret des chambres d'isolement, un voile semble se lever sur l'enfermement et la réalité des droits fondamentaux à l'intérieur de ces lieux interdits.

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Qu'y a-t-il de commun à tous ces lieux ? Comment faire respecter les droits des détenus, des malades mentaux ? Qu'est-ce donc qu'être enfermé en 2012 (ou plutôt 2010, année de tournage) ? Alors que le public préfère les criminels à l'ombre et les fous interdits de cité, là où ils ne nous gêneront pas, Stéphane Mercurio s'est aventurée dans ces lieux qui nourrissent le fantasme. Même si la réalité est parfois plus banale qu'on ne l'imagine, on se rend compte que l'horreur de l'incarcération se joue souvent sur d'infimes petites choses qui transforment le quotidien en cauchemar plus rapidement qu'on ne le croie. Le téléphone, auquel on n'a pas accès, l'éloignement de la famille qui délite les liens, la peur de la promenade où tout peut arriver...
Le contrôle effectué par le CGLPL mesure ce genre de détails. Il mesure aussi les conséquences du temps passé à ne rien faire qui fatigue, humilie et détruit. Stéphane Mercurio adopte un point de vue qui en dérangera certains : à l'instar du CGLPL, elle ne se préoccupe absolument pas des raisons de la détention de ses protagonistes. Ce n'est tout simplement pas l'objet du film, ce genre d'informations étant largement surreprésenté dans l'espace médiatique que nous connaissons. De très bons films abordent le sujet, avec des variations sur le même thème, parmi lesquels on peut citer les très bons Orange Mécanique (1973) de Stanley Kubrick, Midnight Express (1978) d'Alan Parker, Au Nom du Père  (1993) de Jim Sheridan, Un Prophète (2008) de Jacques Audiard, et Hunger (2008) de Steve McQueen.

En définitive, À l'ombre de la République adopte l'approche du constat, de l'observation neutre comme point de départ de nos réflexions personnelles et surtout multiples. On peut regretter le traitement parfois superficiel de thèmes essentiels, mais peut-être est-ce la volonté de la réalisatrice de se cantonner au côté factuel de l'observation (point corroboré par Stéphane Mercurio herself lors du débat organisé fin mai par le cinéma Le Cratère de Toulouse à l'issue de la projection). Quoi qu'il en soit, le film propose une vision tout à fait inédite du milieu, dans une ambiance étrangement intimiste. Certains témoignages, d'une troublante lucidité, ne vous laisseront pas indemnes. Chose étonnante, la quasi-totalité des détenus témoignent à visage découvert, donnant au film un caractère sincère, respectueux et profondément humain. Seul bémol : symbole d’une détresse plus grande encore, les centres de rétention brillent par leur absence à l'écran. Le générique de fin précise que le ministère de l’Intérieur s’est opposé à la présence de la cinéaste avec le CGLPL dans les centres de rétention...

mardi 12 juin 2012

Oslo, 31 août, de Joachim Trier (2011)

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Oslo, 31 août est un film de Joachim Trier sorti le 31 août 2011 en Norvège. Il s'agit d'une adaptation libre du roman de Pierre Drieu La Rochelle, Le Feu Follet, publié en 1931, et qui avait déjà été porté à l'écran en 1963 par Louis Malle.

Anders (interprété par Anders Danielsen Lie, parfait dans ce rôle écrit pour lui) en est au dernier jour de sa cure de désintox. De retour à Oslo, il va – essayer de – se replonger dans son passé, non pas par nostalgie mais plutôt par perplexité, par incompréhension, par inadaptation à un monde qui n'a désormais plus vraiment de sens pour lui. Revoir des proches, reprendre contact avec un amour de jeunesse, retourner dans ces soirées qui faisaient son quotidien quelques années auparavant... Vingt-quatre heures durant, il va essayer de se raccrocher à la vie, ou du moins d'en trouver les raisons suffisantes, dans une démarche proprement existentialiste qui brille par sa rigueur. Qui peut comme Anders se prévaloir d'une telle adéquation entre ses valeurs et ses actes ?

Voilà un film d'une beauté foudroyante et d'une lucidité perçante qui, au lieu de nous divertir aimablement comme tant d'autres, semble nous demander pourquoi on vit, nous rappeler pourquoi on meurt. L'effet de sidération commence dès le prologue, série de vues de la capitale norvégienne, étrangement déserte, sur fond de voix intérieures et de souvenirs divers, comme ces « marches interminables vers des fêtes bizarres auxquelles on ne savait jamais si on était vraiment invités ou pas... »

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La question du suicide hante le film. Anders, héros au bord du vide, sillonne les rues de la ville à la recherche d'une raison de garder sa place parmi les vivants. C'est en quelque sorte une journée probatoire, la vie doit faire ses preuves. Terrible et géniale scène de l'entretien d'embauche, en forme de miroir : il a beau être reçu par un employeur potentiel, c'est bien lui l'examinateur minutieux qui, face aux autres, scrute, juge et délibère. Il est un autre moment crucial : la confrontation avec son meilleur ami. Anders se retrouve face à un père de deux enfants, cet ex-compagnon des virées nocturnes d'autrefois qui se montre à la fois honteux et fier d'être papa. Le désarroi atteint son paroxysme chez Anders quand son ami confesse la routine de son quotidien, les contraintes de sa famille et de son travail, et avoue que le jeu vidéo a remplacé le sexe dans son couple. La discussion sur le sens de la vie, à la fois drôle et déchirante, point culminant du film, est exceptionnelle.

La dimension poétique est une composante fondamentale d'Oslo, 31 août, à l'image de cette scène sublime à vélo, à la tombée de la nuit, dans une rue déserte, où un extincteur pulvérise des nuages artificiels qu'on se plaît à traverser, les yeux fermés.
Un autre passage retient particulièrement l'attention, dans les minutes qui précèdent « the end of the night » comme dirait Jim Morrison. Dans l'ancienne maison de ses parents, Anders retrouve le piano de son enfance et se lance dans une interprétation de la suite n°15 de Händel (à vérifier, mais c'est presque une certitude). Métaphore conclusive sur l'existence, Anders a beau maîtriser sa partition à la perfection, l'instrument désaccordé l'empêche de s'épanouir et le contraint à mettre fin à ses efforts.

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samedi 09 juin 2012

Vertical Video Syndrome

Mario et Fafa, du site anglais Glove and Boots, attirent notre attention sur un phénomène inquiétant...

lundi 28 mai 2012

Le Monde diplomatique - Mai 2012

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Les médias contre l'égalité
Pierre Rimbert

« Moi, je voudrais qu'il y ait une révolte, des manifestations de journalistes, qu'on aille devant le siège du Conseil constitutionnel, que deux ou trois confrères courageux fassent la grève de la faim – pas moi, hein ! »
Jean-Michel Apathie, LCI, 20 janvier 2012.

Ce n'est pas l'abrogation récente du délit de harcèlement sexuel par le Conseil constitutionnel qui provoque l'ire de ce cher Jean-Michel Apathie. S'il s'est ainsi insurgé, durant la campagne présidentielle, ce fut contre l'égalité d’accès aux médias audiovisuels garantie à tous les candidats à l'élection. Cette prise de position, aussi stupide soit-elle, soulève une question fondamentale : qui, du législateur issu du suffrage ou des directions éditoriales nommées par les actionnaires, doit fixer les critères distinguant le prétendant légitime du « candidat inutile » ?

Cette bataille, en apparence cantonnée à des questions de forme, touche aussi au fond. Ainsi, la campagne présidentielle connaît trois phases bien distinctes : « Durant la première, le principe dit d'équité proportionne le temps de parole des candidats potentiels à leurs résultats antérieurs et... aux sondages. Dit autrement, l'équité favorise les points de vue les plus connus. La campagne officielle, qui a débuté le 9 avril, met en revanche les compteurs à zéro : l'égalité accorde aux faibles les mêmes droits qu'aux forts. Entre les deux périodes, un régime intermédiaire distribue à chacun une même durée de parole, mais à des horaires inégaux : austérité à 20 heures, lutte des classes à 3 heures du matin. » Bien entendu, seul la phase relative à l'équité du temps de parole trouve grâce aux yeux des principaux patrons de chaînes...

Les propos tenus par Franz-Olivier Giesbert, invité à commenter les prestations des prétendants à la présidence à l'issue de l'émission « Des paroles et des actes » le 12 avril sur France 2, illustrent parfaitement cet état d'esprit. Et, disons le franchement, ça fait froid dans le dos.

Pourtant, les interventions des candidats hors cadres sont loin d'être dénuées d'intérêt. Moins assujettis que les vedettes aux règles du spectacle médiatique, ils savent n'avoir rien à attendre des grands journalistes, et donc rien à redouter d'eux. Vecteurs d'idées souvent minoritaires (ce qui ne signifie pas qu'elles soient systématiquement vaines, faut-il le rappeler), ils sont autant de grains de sable dans les rouages de l'ordre médiatique établi. L'égalité du temps de parole expose les faiseurs d'opinion au risque de voir la complicité habituelle tourner à la confrontation. Le désormais célèbre passage de Nicolas Dupont-Aignan sur le plateau de l'émission « Le grand journal » de Michel Denisot en est le parfait exemple (voir la vidéo), tout comme celui de Philippe Poutou sur TF1 dans le journal de Claire Chazal (voir la vidéo).

DSK, Hollande, etc. (voir le billet), le film documentaire de Julien Brygo, Pierre Carles et Aurore Van Opsta sorti début 2012, étudiait cette mécanique opaque constitutive d'un large pan du paysage médiatique français. Si la mécanique institutionnelle rétrécit l'éventail des idées politiques mises aux voix (comme par exemple, de fait, le courant anarchiste), on imagine sans peine l'atrophie d'une campagne livrée au seul bon vouloir des journalistes. Savoureux paradoxe, puisque face à la contradiction entre liberté de la presse et liberté d'opinion, la loi étend un peu le pluralisme en restreignant le droit des grands médias. Aux États-Unis, où la publicité anime désormais la politique, la « fairness doctrine » (équivalent américain de notre principe d'égalité de temps de parole) a été formellement supprimée des textes en août 2011, sous la présidence de Barack Obama. La commission fédérale des communications (Federal Communications Commission, FCC) l'a en effet jugée « obsolète et dépassée. » Comme la presse française, l'égalité du temps de parole.


À écouter du lundi au vendredi entre 15 et 16 heures : Là-bas si j'y suis, l'émission de Daniel Mermet sur France Inter, consacrée au Diplo une fois par mois. Celle de mai est accessible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2456.

dimanche 13 mai 2012

Out of Africa, de Sydney Pollack (1985)

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Out of Africa, sous-titré « Souvenirs d'Afrique » en version française, est un film américain réalisé en 1985 par Sydney Pollack d'après le roman autobiographique de Karen Blixen, La Ferme Africaine, paru en 1937.
Suite à une déception amoureuse, la jeune Karen Blixen (Meryl Streep) fuit son Danemark natal et s'installe au Congo – alors colonie britannique – pour un mariage voué à l'échec. À l'aube de la première guerre mondiale, elle décide de se consacrer à la culture de caféiers sur les terres arides de sa ferme, faisant ainsi figure de pionnière en la matière, dans l'espoir de protéger la tribu Kikuyu qui y vit. Son amitié naissante et grandissante pour l'aventurier Denys Finch Hatton (Robert Redford) se transformera très vite en amour, mais il lui sera bien difficile de retenir cet homme quelque peu farouche, cet animal épris de liberté.

« J'avaisredford_streep.jpg une ferme en Afrique, au pied de la montagne du Ngong. » Tels sont les mots qui ouvrent le film et qui nous transportent dans les souvenirs éthérés de Karen Blixen, au soir de sa vie. D'une voix cassée, érodée par le temps, elle dessine les contours d'un passé radieux et révolu où son gramophone jouait du Mozart, la musique rythmant de paisibles journées ensoleillées en se mêlant aux horizons orangés de la savane africaine. C'était en 1914. Elle allait se découvrir une passion, pour une terre et pour un homme, aussi sauvages l'un que l'autre. Au plus fort du désir qui la porte vers cet aventurier incapable d'abandonner sa liberté d'homme solitaire, Meryl Streep murmure cette phrase troublante et émouvante, d'un lyrisme absolu : « Si, dans ce moment, vous me disiez quelque chose, je le croirais. »

Par bien des aspects, Out of Africa rappelle Sur la route de Madison (The Bridges of Madison County, sorti dix ans plus tard en 1995), de Clint Eastwood. Outre la présence de Meryl Streep, les deux films dépeignent une fresque sentimentale où la relation amoureuse, aussi intense que complexe, brille de mille feux avant de se consumer et de s'évanouir, telle une étoile filante. La beauté des paysages et de leur amour y est éblouissante ; la poésie des sentiments contrariés, bouleversante.steppes.jpg

mardi 08 mai 2012

Le Quinquennat

En guise de souvenir...

lundi 30 avril 2012

DSK, Hollande, etc. de Julien Brygo, Pierre Carles et Aurore Van Opstal (2012)

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DSK, Hollande, etc. est le dernier film documentaire de Pierre Carles (accompagné de Julien Brygo et Aurore Van Opstal), réalisateur corrosif dont la réputation tient essentiellement à une analyse critique et alerte des médias. Souvent ostracisé, c'est pourtant à lui qu'on doit par exemple la révélation du scandale de la fausse interview de Fidel Castro, que Patrick Poivre d'Arvor prétendit avoir réalisée en 1991. Il est l'auteur de nombreux travaux étudiant la mécanique implacable de l'univers médiatique comme Juppé, forcément (1995), Pas vu pas pris (1998), Enfin pris ? (2002) et Fin de concession (2010). Il porte par ailleurs un regard singulier sur le monde du travail dans des documentaires comme Attention danger travail (2003) ou Volem rien foutre al païs (2007). Enfin, on retiendra le film de 2001, La sociologie est un sport de combat, œuvre de sensibilisation à la sociologie au travers des travaux de Pierre Bourdieu (1).

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C'est aujourd'hui le principal paradoxe de – la majorité de – la presse : un corps opaque censé faire la transparence sur le monde qui nous entoure. Les quelques téméraires qui ont accepté de recevoir l’équipe sont confrontés, de manière plus ou moins détendue, à un regard critique sur leur métier, preuves à l’appui. Il s'agit là d'un retour critique salutaire au regard de l’amnésie ordinaire qui frappe le monde médiatique, comme l'analysent Frédéric Lordon, Gilles Balbastre, François Ruffin et d'autres belles cervelles dont les commentaires s’insèrent entre les interviews et les images d’archives. Exactement comme dans Les Nouveaux Chiens de Garde (excellent film documentaire de 2012 chroniqué ici)...

Ici, Jean-Michel Apathie, Nicolas Demorand, Laurent Joffrin et les autres journalistes-éditorialistes ne se prêtent au jeu de l’interview qu’avec une grande méfiance, alors qu'ils pratiquent l’exercice quotidiennement dans leurs médias respectifs. Si le début de l'entretien se passe relativement bien, ils sentent peu à peu le piège se refermer sur eux ; il faut dire que Julien Brygo (dont je vous conseille le site perso) excelle en matière de fausse naïveté et de vraie sournoiserie...

« Depuis plusieurs années, le Parti de la presse et de l'argent (PPA) sélectionne pour nous les candidats qu'il juge suffisamment capables de perpétuer l'ordre dominant [...] À l'approche du premier tour de l'élection présidentielle 2012, le PPA favorise délibérément le candidat de l'Union pour un mouvement populaire (dont le temps de parole est le plus important depuis le 1er janvier) et le candidat du Parti socialiste, qu'ils s'efforcent de peindre en rose, voire en rouge, pour créer l'illusion d'une opposition fondamentale entre ce qu'ils appellent "la gauche" et "la droite".
En réalité, ce match annoncé, ce duel préparé, cet affrontement mis en scène (qui devait se jouer entre Sarkozy et Strauss-Kahn, lequel fut remplacé après l'affaire du Sofitel, toutes choses égales par ailleurs, par Hollande), n'est pas un combat politique entre "droite" et "gauche" mais entre la droite dure (l'UMP, ex-RPR) et le centre-droit (le PS), les deux partis politiques français qui ont le plus œuvré pour le triomphe du libéralisme économique ces trente dernières années. »

Julien Brygo, « La fabrique de l'opinion électorale » sur son site www.julienbrygo.com.

Au vu du résultat, les journalistes interrogés auront sans doute le sentiment d’avoir été dupés (2). S'ils avaient connu les raisons de l'interview, ils n’auraient probablement pas accepté… ce qui aurait été bien dommage, tant ils nous font à la fois rire et réfléchir. Sans doute est-il juste de dire, comme le soutiennent les protagonistes, que les éditorialistes ne font pas l’opinion. Mais, de fait, ils confisquent le débat public en délimitant un espace du politiquement pensable : plus ils quadrillent l'espace médiatique, plus ils bornent celui des possibles. Ne leur en déplaise, car leur franchise a des limites, ils cèdent bien volontiers à « la tentation de faiseurs de rois » (3). Comme ne le dit pas Alain Duhamel (cf. son apparition dans Les Nouveaux Chiens de Garde), la pluralité des médias n’empêche malheureusement en rien l'unanimité idéologique.
Et pour terminer sur une note guillerette pleine d'espoir, comme disait Pierre Desproges, « L’adulte ne croit pas au père Noël. Il vote. » Aïe.

N.B. : Le film est disponible, gratuitement, sur le site de Pierre Carles (merci à Olivier pour sa vigilance en ce qui concerne les liens morts).

N.B. : Un premier montage du film a pu être diffusé avant le premier tour de l’élection présidentielle. Un second montage est disponible depuis peu (10/05/2012). Réalisé en autoproduction grâce à des amis et à une équipe de techniciens bénévoles, la version finale devrait voir le jour, en salles puis en DVD, d'ici fin 2012. Les auteurs sollicitent pour cela le soutien du public sur le site www.pierrecarles.org.

À lire : Noam Chomsky et Edward Herman, « La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie », Agone, 2008.

(1) Pierre Bourdieu, sociologue français de talent mort en 2002. Voir l'article du Diplo de janvier 2012 sur la fabrique des débats publics, œuvre posthume retranscrivant un cours au Collège de France (1989 - 1992) consacré à l'État. (retour)
(2) Et même plus que ça, puisque avant même que le film ne soit terminé, Laurent Joffrin, Renaud Dély et Jean-Michel Aphatie attaquent les auteurs, par le biais de leurs avocats, pour faire en sorte que ce film ne voie pas le jour. (retour)
(3) Alain Garrigou dans « Qui fait l’opinion : "DSK, Hollande, etc." », sur les blogs du Diplo : lien. (retour)

mercredi 25 avril 2012

Le Monde diplomatique - Avril 2012

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Microcrédit, le commerce de la misère
Cédric Gouverneur

En leur procurant une somme modique afin qu'ils puissent développer une activité rémunératrice, le microcrédit devait émanciper les plus pauvres. Mais, en Inde, une autre logique s'est imposée : des sociétés prêteuses bâtissent des fortunes en vampirisant les plus vulnérables.

Ça débute toujours comme ça, comme dirait l'autre – ou presque (1). On contracte un emprunt, puis un autre, et encore un autre... Sauf qu'il ne s'agit pas de crédits classiques. Petit à petit, les échéances s'accumulent et, avec elles, d'énormes intérêts. La tension monte. Les voisins commencent eux-aussi à devenir agressifs, car les sociétés de microcrédit ont mis au point un système de co-responsabilité pour assurer leurs revenus : quand un débiteur fait défaut, les autres doivent rembourser. Astucieux, non ?
Harcelé, terrorisé, il faut alors sous la contrainte souscrire un deuxième prêt pour rembourser le premier. Puis un troisième pour payer le deuxième, etc. pour arriver à des taux d'intérêt qui frôlent les 60%, charges comprises. Dans l'esprit de son inventeur, le Bangladais Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix, le microcrédit devait permettre l'émancipation des plus pauvres via l'acquisition d'une nouvelle source de revenus, et non faire office de complément comme cela semble se généraliser. Une nuance fondamentale, car le microcrédit indien s'apparente aujourd'hui à des prêts à la consommation.

Aujourd'hui, sentant le vent tourner, certaines sociétés indiennes de microcrédit démarchent désormais dans les villages reculés des indigènes adivasi : isolés, misérables, illettrés, ceux-ci sont – encore – moins à même de se méfier.

« Il faut prendre l'argent où il se trouve : chez les pauvres. Ils n'en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux... »

Alphonse Allais, Le Sourire, Paris, 27 décembre 1902.


À écouter du lundi au vendredi entre 15 et 16 heures : Là-bas si j'y suis, l'émission de Daniel Mermet sur France Inter, consacrée au Diplo une fois par mois. Celle d'avril est accessible sur www.la-bas.org/article.php3?id_article=2428.

(1) La phrase exacte de l'incipit : « Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. » Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932. (retour)