samedi 27 avril 2013

La Grande Illusion, de Jean Renoir (1937)

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La Grande Illusion est un de ces chefs-d'œuvre intemporels qui accaparent votre esprit sans relâche. Je pèse mes mots et je dis cela sans emphase : si elle a trait de prime abord à la Première Guerre Mondiale, l'œuvre de Renoir est un monument du cinéma mondial dont la portée dépasse largement le cadre — thématique, historique et temporel — du sujet initial. On a là un film de guerre qui laisse les batailles en hors-champ, constituant peut-être ainsi la première des « illusions », l'une des plus évidentes : a-t-on à faire à un film dit « de guerre », historique et empreint de réalisme, ou bien serait-ce plutôt une fiction romancée un peu fleur bleue, une version édulcorée des événements de 1914-1918 ? Il faut pour répondre à cette question replacer le film dans le contexte de l'année 1937 : Hitler est au pouvoir depuis quelques années déjà, la Seconde Guerre Mondiale est sur le point d'éclater, mais le nazisme n'a pas encore atteint son apogée et, de ce fait, il n'a pas encore « simplifié », en quelque sorte, les relations militaires entre patries ennemies. Ce que raconte La Grande Illusion n’est donc pas le fruit de l'imagination du scénariste Charles Spaak mais bien la réalité quasi-historique d'un microcosme bien particulier.

Le film se déroule en trois parties (la dernière étant peut-être la moins réussie), principalement dans des prisons allemandes réservées aux officiers français capturés, en 1916. Comme le dit un des personnages, la guerre peut se faire « poliment » dans ces camps à l'ambiance apaisée, alors qu'à quelques centaines de kilomètres de là, la bataille de Verdun fait rage et mêle le sang des poilus à la boue des tranchées. Le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay, bel aristo british) et le commandant von Rauffenstein (magnifiquement interprété par Erich von Stroheim, plein d’ambiguïté) ont beau être opposés dans cette guerre, ils partagent cette vision aristocratique et chevaleresque des faits d’armes : le capitaine expliquera même que « pour un homme du peuple, c’est horrible de mourir à la guerre. Pour vous comme moi, c’est une bonne solution ». Ils n'ont d'autre destin que de mourir au combat là où le lieutenant Maréchal (Jean Gabin, excellent), en bon représentant du peuple héritier de la révolution, veut croire au devoir patriotique, à la défense de la nation et de la démocratie pour laquelle ses ancêtres ont payé un lourd tribut. Voilà l'illustration d'une autre grande illusion : ce ne ne sont pas les nationalités, les guerres ou les frontières qui divisent les Hommes mais bien les classes auxquelles ils appartiennent. La guerre, au contraire, contribue à leur rapprochement et met — en apparence seulement — un vernis sur les barrières sociales qui existaient dans la société civile : « chacun mourait de sa maladie de classe s’il n’y avait la guerre pour réunir tous les microbes » s'exclame de manière ironique et lapidaire un des personnages.

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Le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) et le commandant von Rauffenstein (Erich von Stroheim).

Ci-dessous, des prisonniers lors d'un transfert, avec au centre le lieutenant Maréchal (Jean Gabin).

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« La Grande Illusion, écrivait François Truffaut, est construit sur l'idée que le monde se divise horizontalement, par affinités, et non verticalement, par frontières. » De là l'étrange relation du film au pacifisme : la guerre, aussi terrible soit-elle, abat les frontières de classe. Il y aurait donc des guerres utiles, comme les guerres révolutionnaires, qui serviraient à abolir les privilèges et à faire avancer la société. Mais La Grande Illusion est avant tout une œuvre éminemment humaniste et antiraciste qui, à ce titre, poussera Louis Ferdinand Céline à exprimer son aversion pour le film dans le pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre. Selon Céline, le film était d'une logique tellement rigoureuse qu'il en devenait dangereux, de par son impact sur « la question juive » dans l'opinion publique. Il est par ailleurs amusant de noter la capacité fédératrice du film qui a su regrouper, à l'époque, des critiques quasiment unanimes d'un extrême à l'autre, des franges humanistes et pacifistes aux catégories les plus patriotes de la société française de l’entre-deux-guerres. Allusion à une autre illusion, parmi les nombreuses autres interprétations que l'on peut donner au titre du film et qui nourriront nombre de mes réflexions futures.


Merci à celui qui (peut-être) se reconnaîtra.

N.B. : Je renâcle généralement à l'idée de blu-ray.jpgfaire de la pub, mais sachez que le Blu-ray édité par StudioCanal est une vraie perle. La qualité de la restauration (image & son) et le contenu additionnel (commentaires concis et intéressants, court-métrage supplémentaire, informations sur la restauration et le traitement des négatifs endommagés avec le concours de la cinémathèque de Toulouse, etc.) sont excellents. Je retiens en particulier l'intervention éclairée d'Olivier Curchod (historien du cinéma et spécialiste de Jean Renoir) sur le succès et les controverses du film.

mardi 16 avril 2013

Les maths, nouvelle langue morte ?

Un excellent article (reproduit ci-dessous) de Maryline Baumard, paru sur le site du Monde le 29 mars dernier, aborde les enjeux essentiels liés à l'enseignement des Mathématiques et leur impact souvent sous-estimé sur notre vie — à court comme à long terme. Pour en finir avec les raccourcis stupides tels que « connaître la racine carrée de 25 ne sert à rien dans la "vraie" vie », chers à des gens comme Gad Elmaleh...


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"Si je vous dis racine carrée de 25 ?", interroge Gad Elmaleh. "Cinq !", hurlent les spectateurs. "Ouais et alors ? Ça t'a déjà sorti d'une galère ce truc ? Tu t'es déjà dit en rentrant d'une soirée : "Heureusement qu'on la connaissait cette racine, sinon on était dans la merde..." ?" En écoutant ce sketch, que l'humoriste a présenté plus d'une fois en tournée, vous avez le délicieux sentiment de tenir là votre vengeance après ces séances à s'échiner sur des problèmes dont vous n'aviez au fond que faire. Le théorème de Pythagore, les identités remarquables, les nombres premiers... Comme Gad Elmaleh, vous êtes nombreux à être scandalisés qu'en 2013, on fasse encore étudier aux collégiens ces notions que vous n'avez jamais utilisées dans la "vraie vie". Des maths qui ne servent à rien... Mais sur lesquelles vos enfants doivent plancher encore aujourd'hui, pensez-vous.

Caricature ? Pas tout à fait. En réalité, la France est partagée. Il y a d'un côté ceux qui se lamentent sur le faible niveau en calcul des nouvelles générations ; de l'autre, ceux qui coincent sur une règle de trois et n'ont aucun souvenir de leurs années de cours, fussent-ils bons élèves. D'un côté, nos médaillés Fields, ces brillantissimes matheux, décorés de l'équivalent du prix Nobel. Décernée tous les quatre ans, cette prestigieuse récompense a couronné des Français en 2002, en 2006 et en 2010. De l'autre, le niveau dramatiquement mauvais de la population française. En 2011, un sondage du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc) montrait que la moitié des adultes ignorent que, s'ils placent 100 euros à 2 %, ils auront 102 euros au bout d'un an.

Dangereux pour les finances personnelles. Et pour la marche du monde. Le documentaire Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron (2010) a montré comment l'innumérisme, cet illettrisme des nombres, a précipité des milliers de familles américaines dans la faillite, faute d'avoir les arguments chiffrés à opposer aux vendeurs de rêve qui les ont endettés jusqu'au cou. "Vous n'allez quand même pas dire que c'est la faute des mathématiques si l'on a eu la crise des subprimes !", s'agace Eric Barbazzo, président de l'association des professeurs de mathématiques (Apmep). Un peu quand même ! Les nombres peuplent nos vies et l'école devrait armer le citoyen pour les interpréter. Les professeurs de mathématiques ne sont évidemment pas en cause. Mais les programmes ?

A l'issue de la 3e, dernière année où tous les adolescents du pays sont scolarisés ensemble, 15 % des élèves ne maîtrisent aucune des notions sur lesquelles ils travaillent depuis la classe de 6e, selon une étude du ministère de l'éducation nationale de la fin 2010. 30 % d'entre eux sont capables de multiplier ou d'additionner des nombres simples, de calculer des carrés simples. Si ces collégiens savent trouver un pourcentage à l'aide d'une calculatrice, ils n'arrivent ni à en donner un ordre de grandeur de tête, ni à en faire l'opération à la main. Et sont incapables de résoudre une équation. S'ils s'en sortent mieux, les 55 % d'élèves restants ne sont pas tous brillants, loin s'en faut. Seuls 15 % d'entre eux sont capables de déplacer la virgule de deux rangs quand ils convertissent des mètres carrés en décimètres carrés, d'arriver à 33 quand on leur demande de calculer trois quarts de 44 ou de déterminer l'aire d'un cercle...

Pourtant, à l'âge de 15 ans, les petits Français ont déjà suivi près de 1 500 heures de cours de maths depuis leur entrée au CP. Et quel stress pour obtenir ce piètre résultat ! Maux de ventre, insomnies... L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a montré que les maths jouent un rôle central dans le mal-être des élèves français. 53 % des jeunes de 15 ans se déclarent "tendus quand ils doivent faire leurs devoirs de maths", contre 7 % des Finlandais, 28 % des Italiens et 30 % des Allemands. La beauté des nombres, même les bons élèves s'en moquent. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est la bonne note qui leur permettra de choisir leur orientation. Car être fort en maths permet de décrocher un bac scientifique, sésame censé ouvrir n'importe quelle porte de l'enseignement supérieur. Alors, les parents leur demandent moins d'aimer que de réussir. Une injonction qui fonctionne si bien que même les bons élèves ne choisissent pas une filière mathématique dans le supérieur. Et après ? Devenus adultes, la plupart enterrent la discipline.

Un coup d'œil au niveau en maths de nos hommes politiques devrait cependant rassurer plus d'un parent sur les chances de carrière de ses enfants. Et inquiéter plus d'un citoyen quant à la gestion de nos finances publiques. "Si 10 objets identiques coûtent 22 euros, combien coûtent 15 objets ?", demande un journaliste de RMC à Luc Chatel, en juin 2011. Bravant le sens commun qui veut que deux produits valent en général plus cher qu'un seul, le ministre de l'éducation nationale répond 16,5 euros (au lieu des 33 euros attendus) à cet exercice de CM2. Trois mois plus tôt, Valérie Pécresse, en charge de l'enseignement supérieur et diplômée de HEC – temple des forts en maths –, oublie devant les caméras que l'on n'additionne pas des pourcentages et explique avec aplomb que lorsqu'un département augmente ses impôts de 30 % et que sa région alourdit les siens de 58 %, la facture du contribuable est majorée de... 88 %. Mais que la gauche ne se gausse pas trop devant tant de confusion à droite. L'innumérisme est aussi développé dans son camp. Au point que Didier Migaud, le premier président de la Cour des comptes, autant dire le grand vérificateur des dépenses publiques, s'est joliment illustré en répondant (toujours sur RMC) que 7 × 9 = 76. Quant à Olivier Besancenot, du Nouveau Parti anticapitaliste, il a refusé de multiplier 8 par 9.

Faut-il donner raison à Yves Chevallard, professeur émérite de l'université d'Aix-Marseille, quand il se désole que "les adultes cultivés soient absolument, résolument, étrangers aux mathématiques, même les plus simples" ? Faut-il croire ce médaillé Hans Freudenthal – la plus haute distinction en enseignement des mathématiques – lorsqu'il rappelle que "tout se passe comme si les mathématiques n'existaient qu'à travers l'école, dont elles feraient partie au même titre que les notes et les punitions" ? Or aujourd'hui plus qu'hier, nous avons sans cesse recours aux mathématiques, qui façonnent entièrement notre environnement. Quand vous prenez l'ascenseur pour le troisième sous-sol (- 3), vous vous offrez un petit voyage au pays des nombres relatifs. Certes, vous pourriez très bien trouver votre place dans le parking souterrain en ignorant tout d'eux, il n'empêche. Ils sont aujourd'hui omniprésents alors qu'au XIXe siècle, ils n'étaient même pas familiers des comptables !

Nos civilisations modernes avancent à coups de nouvelles applications de théorèmes et d'utilisations d'algorithmes. Sans les maths, nous n'aurions jamais soupçonné l'existence de l'invisible boson de Higgs, cette particule élémentaire mise au jour en juillet 2012. Nous ne serions pas capables d'anticiper les cyclones ou les séismes, d'assurer le cryptage des données de nos cartes bancaires. Et ce sont aussi les maths qui permettront de répondre aux défis à venir de la planète. Alors il y a urgence à réinventer leur transmission aux générations futures. Enseigner d'autres mathématiques, ou enseigner autrement les mêmes théorèmes et chapitres en leur donnant du sens : à l'heure où Vincent Peillon veut refonder l'école et réinstaurer un conseil supérieur des programmes, pouvons-nous vraiment faire l'économie d'une réflexion sur cet enseignement qui formera les citoyens de la seconde moitié du XXIe siècle ?

Certains ont déjà largement étudié la question. "C'est en enseignant les sciences du numérique, c'est-à-dire les mathématiques qui font marcher Internet et les smartphones, que l'on réconciliera très naturellement les jeunes avec cette matière scientifique vivante", estime Thierry Viéville, de l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria). Depuis la rentrée, en classe de terminale scientifique, une option a été mise en place pour comprendre ce qui se passe quand on clique. Et si les collégiens avaient droit eux aussi à une approche de la matière qui les concernerait davantage ? "Les mathématiques dont nous avons besoin ont radicalement changé. Pour simplifier, on peut dire que celles enseignées au collège et au lycée aujourd'hui sont essentiellement celles qui étaient utiles à l'ingénieur et au physicien du XIXe siècle ou des deux premiers tiers du XXe siècle. Récemment, les programmes ont connu une évolution en faveur des probabilités et des statistiques pour tenir compte des demandes des économistes, des biologistes et de quelques autres, mais cette évolution est très insuffisante", expose Jean-Paul Delahaye, un chercheur à l'université des sciences et technologies de Lille, qui a enseigné à tous les niveaux du système éducatif.

Que se passe-t-il quand on pose une question à Google ? Ça, l'école ne l'explique pas. "Si l'on partait des questions que se posent les élèves, de ce qui les interroge – qu'ils en aient d'emblée conscience ou non – et que, ensuite, on leur faisait rechercher et étudier les outils théoriques et autres pour qu'ils avancent vers des réponses "solides", cela changerait bien des choses dans les savoirs scolaires. Et pas seulement en mathématiques", insiste le professeur Yves Chevallard. Le rôle de l'enseignant serait transformé, celui des élèves aussi. Pas sûr, pourtant, que cette suggestion soit plus appréciée par les tenants de l'ordre mathématique que la polémique qui a opposé les partisans des maths appliquées à ceux des maths pures.

Le 14 septembre 2011, Le Monde publiait une tribune de deux mathématiciens américains, Solomon Garfunkel et David Mumford (médaillé Fields), intitulée "Comment réparer l'enseignement des mathématiques ?" C'est la traduction d'un texte paru deux semaines plus tôt dans le New York Times du 28 août, qui prône des cours de mathématiques prenant en compte les centres d'intérêt des adolescents. Aux Etats-Unis, les réactions ont été aussi nombreuses qu'ouvertes. "Nous avons eu 280 commentaires sur le site du journal américain, explique Solomon Garfunkel. Presque toutes en notre faveur." En France, au contraire, on crie au scandale. Jean-Michel Kantor, professeur à Paris-Diderot et fervent défenseur de maths plus appliquées, avance une explication : "On est encore traumatisés de l'enseignement des mathématiques modernes". Ah, la belle épopée !

Il s'agissait alors d'en finir avec la vieille géométrie d'Euclide pour rapprocher l'école des travaux de chercheurs. A partir de la 6e, les problèmes de robinet avaient laissé place aux "applications" et aux "bijections", représentées par des "diagrammes sagitaux"... Dans les petites classes, on avait abandonné la vieille base 10 pour compter en bases 2 ou 3. Cette petite révolution, appliquée à partir de 1969, a suscité une jolie catastrophe et un demi-tour spectaculaire. "C'étaient des maths très abstraites. Leur enseignement dans les classes fut un échec et l'idée de tout changement glace désormais les décideurs un peu partout dans le monde", estiment à l'unisson le Français Jean-Michel Kantor, l'Américain Solomon Garfunkel et le Danois Mogens Niss, tous trois pourtant favorables à un grand remue-méninges. En janvier, ils se sont d'ailleurs réunis à Paris pour refaire les programmes. Mais entre eux seulement.

Pourtant, dans tous les pays, le débat passionne un public éclairé. The Observer ne s'y est pas trompé en classant l'informaticien Conrad Wolfram parmi ses quinze "nouveaux révolutionnaires" de l'année 2012. Le 15 novembre, à Doha, au Qatar, ce presque inconnu a converti une salle de 1 000 personnes à ses théories en moins d'une demi-heure. Devant un auditoire venu du monde entier pour réfléchir à l'école du xxie siècle, il a ridiculisé les mathématiques scolaires. "Ce qui fait l'essence des mathématiques, comme la modélisation, la résolution de problèmes, le traitement des images, de données ou la conception de machines, on ne l'enseigne pas aujourd'hui dans les collèges. A la place, on vous apprend à résoudre des équations à la main", raillait l'homme. Sûr de son effet, il a sorti son smartphone, a ouvert son assistant numérique et lui a demandé, devant une salle en haleine : "Peux-tu me résoudre 2x2 + 37 = 5 ?" Et la machine de s'exécuter en quelques secondes à peine, représentation graphique à l'appui. Lorsque Conrad Wolfram a quitté la salle, une nuée d'auditeurs l'a poursuivi, le pressant de questions, de demandes d'expertises pour refaire les programmes dans tel pays, de mettre en place un enseignement plus moderne dans telle école privée...

S'agit-il d'un marchand d'applications intelligentes ou d'un visionnaire ? Ne fait-il là que la promotion de son assistant de calcul à reconnaissance vocale, ou bien met-il le doigt sur "un problème mondial de programmes dépassés qui perdent 80 % du temps à enseigner le calcul que la machine fait pour nous", comme il le martèle ? D'un côté, certains estiment, tel le professeur d'université Pierre Arnoux, que l'échec en première année de faculté est principalement dû à l'ignorance des tables de multiplication. Car le calcul élémentaire forme des circuits spécifiques dans nos cerveaux : des chemins que nous ne possédons pas à la naissance mais qui se dessinent, à force de pratiquer, pour devenir la voie naturelle, le raccourci permettant de compter efficacement - rapidement et sans trop d'effort. De l'autre côté, il y a ceux qui veulent donner un coup de pied dans la fourmilière. Mais ils sont isolés et se font régulièrement clouer le bec dans les colloques. Ou plutôt avant, car en général la tribune ne leur est pas offerte.

Pourtant, l'état des lieux – déjà mauvais, en Europe comme en Amérique du Nord – ne cesse d'empirer. Le nombre d'étudiants dans les universités scientifiques décroît dangereusement. Dès 2006, l'OCDE estimait dans un rapport que cette tendance était "préoccupante". En France, entre 1995 et 2011, les effectifs des facultés de mathématiques ont chuté de 63 720 inscriptions à 33 154. Les candidats au professorat commencent à manquer. Mais la voix des conservateurs couvre toutes les autres. Pour l'inspection générale, gardienne du temple, les programmes ont trois finalités. "Ils doivent former le citoyen, délivrer une culture scientifique et donner les bases et le goût au futur spécialiste", explique Charles Torossian, chercheur associé à l'université de Paris-Diderot, inspecteur et président de jury d'agrégation. "Les maths forgent le raisonnement qui, lui-même, forge la pensée rationnelle", dit-il.

Qu'importe si l'enseignement rate ses trois cibles, il faut conserver nos programmes ambitieux ! La direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco), cette branche du ministère de l'éducation nationale où se mitonne la refondation de Vincent Peillon, est plus pragmatique. "Replongeons-nous dans l'école du XIXe siècle, rappelle Jean-Paul Delahaye, son directeur général (et homonyme du mathématicien déjà cité), il y avait tellement moins d'heures de cours et tellement plus d'heures de travail personnel. Aujourd'hui, on demande tant de choses à l'école qu'on ne laisse pas le temps aux élèves d'assimiler les savoirs." Faut-il tout chambouler ? Cédric Villani, médaillé Fields en 2010, prend le problème sous un autre angle : "L'important, c'est de donner les moyens aux étudiants d'apprendre ce dont ils auront besoin un jour et qu'il est illusoire de vouloir prévoir. Et pour être capable d'acquérir de nouvelles connaissances, il faut avoir manié l'abstrait. Les contenus ne sont pas si importants : l'immense majorité des élèves oublieront le détail de ce qu'ils ont appris au lycée. Et ce n'est pas grave, il n'y a pas un théorème qui soit indispensable dans la vie de tous les jours. On peut vivre en ignorant celui de Pythagore, pourvu qu'on sache qu'il existe un lien entre les longueurs des côtés d'un triangle rectangle."

Oubliées ou non, les maths sont formatrices. Les élèves qui ont pratiqué l'abstraction acquièrent la capacité d'assimiler beaucoup plus vite, de penser de nouvelles approches face à des situations inédites. Et même plus. "Ce n'est pas seulement une certaine forme d'inventivité, c'est aussi un atout pour le raisonnement logique organisé. Apprendre à conceptualiser, à "réfléchir dur", voilà ce que l'on attend d'un cours de maths. Comme je le répète, les trois vertus cardinales du mathématicien sont l'imagination, la persévérance et la rigueur", ajoute Cédric Villani. Si les maths sont nécessaires au développement du cerveau, raison de plus pour les rendre captivantes. Tout ne serait qu'affaire de pédagogie, estime Martin Andler, professeur à l'université de Versailles Saint-Quentin et président de l'Association pour l'animation mathématique (Animath) : "Les mathématiques sont une discipline très ancienne, cumulative. On ne peut pas envisager d'aborder les maths contemporaines sans avoir étudié celles d'Euclide, de Newton ou de Descartes." Autrement dit, impossible de toucher aux bases... ce qui n'empêche pas d'introduire en classe des énigmes et autres problèmes sympathiques. C'est l'une des pistes de la direction de l'enseignement scolaire, qui souhaite donner plus d'outils aux enseignants pour les aider à faire cours plus efficacement. Principale cible : les professeurs des écoles, dont la grande majorité a fait des études de lettres et a donc arrêté les mathématiques en classe de première, au lycée. "Il faut les aider grâce à des banques de problèmes plus didactiques que celles dont ils disposent aujourd'hui", propose Jean-Paul Delahaye, de la Dgesco.

De nouveaux chapitres ont bien été ajoutés aux programmes. Mais à la marge. Et les enseignants les laissent souvent de côté, car il leur faut du temps pour les intégrer, d'autant plus qu'ils n'y sont pas formés. "Vous auriez vu le vent de panique, l'an dernier, quand les sujets du bac du lycée de Pondichéry sont sortis. Des algorithmes... Des algorithmes au bac pour la première fois ! Et personne n'avait travaillé ça alors que c'était au programme", raconte un professeur de lycée. Cet établissement "français à l'étranger", dont les examens sont avancés en raison d'un calendrier différent en Inde, sert traditionnellement d'étalon pour "prédire" les sujets susceptibles de tomber au baccalauréat en métropole. Alors, dans les classes de l'Hexagone, à toute vitesse, il a fallu balayer ce chapitre qui avait été négligé, de la seconde à la terminale, selon une sorte d'accord tacite.

A la décharge des enseignants, leur discipline a été pas mal chahutée depuis la fin des années 1990. D'abord, il y eut la rénovation pédagogique des années Allègre-Jospin. Claude Allègre le géochimiste tenta de faire tomber les maths de leur piédestal, jugeant leur enseignement dépassé. Puis, il y eut la réforme des lycées des années 2000-2003, qui diminua encore les heures dévolues à cette matière, et enfin celle de Luc Chatel (2010-2013), qui les a une nouvelle fois rabotées. Au final, les profs "font ce qu'on peut faire de moins mauvais dans le temps d'enseignement imparti", estime Pierre Arnoux, professeur à l'université d'Aix-Marseille, qui a travaillé sur les derniers programmes du lycée.

Aujourd'hui, en ces temps de "refondation", la problématique est simple : si le débat est laissé aux mains des enseignants et des mathématiciens, ils auront du mal à renier le système qui les a formés. Mais si l'on attend trop, les mathématiques deviendront une "langue morte", comme le promet Conrad Wolfram. En 1997, l'historien André Legrand estimait déjà, dans son Histoire de l'enseignement mathématique, que "le modèle disciplinaire mis en place au début du siècle et réformé pendant les années 1960-1970 paraît aujourd'hui épuisé et l'on peut prévoir, sans trop de risques, des changements profonds à court et à moyen terme pour les mathématiques du collège et du lycée". En somme, la situation diffère peu de celle qui prévalait à la veille de la révolution de l'introduction des maths modernes. En 1956, le mathématicien Gustave Choquet, éminent scientifique et grand professeur, écrivait : "Les professeurs n'y sont-ils pas des gardiens de musée, qui montrent des outils poussiéreux dont la plupart n'ont pas d'intérêt." C'est exactement ce que dit Gad Elmaleh, dans la suite de son sketch, lorsqu'il demande si vous avez déjà réutilisé un compas depuis vos années d'école... Ou s'il vous est arrivé, sortant de la visite d'un logement, de préciser à l'agent immobilier qu'en dépit de ses qualités, "cet appartement est quand même un peu isocèle". Triangle isocèle, ça vous ne vous dit rien ? Révisez. Vos enfants ne tarderont pas à vous en parler.

dimanche 07 avril 2013

Longue Marche, de Bernard Ollivier (2000, 2001 et 2003)

En 1999, harassé par le conformisme de la vie de journaliste économique et stimulé par les horizons nouveaux que lui offrait son récent statut de retraité, Bernard Ollivier décida de se lancer dans une aventure proprement extraordinaire : relier Istanbul à Xi'an (ancienne capitale de la Chine, il y a 3000 ans environ) à pied, en solitaire, et en longeant l'ancienne Route de la Soie (lire le billet de Gilles sur le roman Soie). Cette dernière, d'une puissance évocatrice et onirique exceptionnelle, est l'occasion pour le lecteur comme pour le marcheur de parcourir l'Histoire des civilisations passées, disséminée çà et là, à l'ombre d'un caravansérail millénaire ou dans les villages reculés du Moyen-Orient où le temps semble s'être arrêté. Ce sexagénaire entêté traversa l'Asie en 4 années, à raison de 3 à 4 mois ensoleillés par an seulement car sa route empruntait les hauts cols d'Anatolie et du Pamir, impraticables durant une grande partie de l'hiver.

Cette marche Ollivier.jpgparfois chaotique, longue de quelque douze mille kilomètres et traversant pas moins de 6 pays (Turquie, Iran, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizstan et Chine), n'est en rien l'évocation d'un exploit personnel. Longue Marche, composé des trois tomes Traverser l'Anatolie, Vers Samarcande et Le Vent des Steppes, est plus simplement le récit d'un voyageur émerveillé par les rencontres qui jalonnent son chemin et par la beauté des paysages bigarrés, les deux évoluant de manière continue, au gré des cultures locales.

Bernard Ollivier avait pour objectif initial de suivre l'un des nombreux chemins qui composaient la Route de la Soie historique. Il désirait revivre — dans une certaine mesure — le parcours des voyageurs et des marchands de l'époque (depuis -500 avant J.C. jusqu'au XVe siècle), qui trouvaient refuge, à chaque étape, dans les nombreux caravansérails qui balisaient cette épopée. Aujourd'hui, rares sont ceux qui ont survécu à l'épreuve du temps. Mais les traditions hospitalières des populations séculaires du Moyen-Orient ont su résister à la modernité, et cette Longue Marche est avant tout un récit de rencontres : une rencontre avec l'Autre, notamment au travers de la générosité de l'Islam, entrecoupée de longs moments de solitude lors de la traversée des déserts du Gobi et du Taklamakan. Seul bémol : Bernard Ollivier n'hésite pas à relater les moments difficiles et les expériences désagréables inhérentes à la marche en solitaire (maladie, doute, rencontres hasardeuses, barrière de la langue). Sur la dernière portion de son voyage, il en vient même à regretter ses débuts, tant la culture chinoise lui semble imperméable à toute forme d'hospitalité. Mais à aucun moment il ne remet en cause son ignorance assumée de la langue chinoise, lui qui a appris des rudiments de Turc, de Farsi et de Russe pour faciliter la communication avec les autochtones des pays concernés. Mais passons.

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Le parcours de Bernard Ollivier, de 1999 à 2002. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Ce récit de presque mille pages captivera plus particulièrement les marcheurs dans l'âme, ceux qui ont besoin de sentir la Terre sous leurs pieds pour accéder à cet état de plénitude que procurent les longues marches sauvages. Car Bernard Ollivier est un voyageur qui écrit, et non un écrivain qui voyage : la nuance est importante. Sa vision des choses, ce besoin de se surpasser, cette soif de paysages nouveaux, cet émerveillement et ces rencontres inattendues sont autant de madeleines, autant d'émotions directement adressées au voyageur occasionnel ou assidu.

samedi 16 mars 2013

Créatures fantastiques et monstres au cinéma, de John Landis (2012)

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Créatures fantastiques et monstres au cinéma, traduction récente de l'ouvrage de John Landis Monsters in movies paru en 2011, est une magnifique anthologie sur la représentation du monstre au cinéma. Ce très beau livre se feuillette comme une encyclopédie, en dérivant au gré des envies passagères, ou bien de manière linéaire en suivant les chapitres thématiques. Ces quelques trois cents pages particulièrement soignées, destinées autant aux néophytes qu'aux érudits du cinéma dit « de genre », ne vous reviendront par ailleurs qu'à une trentaine d'euros.

Ce qui fait la force de ce livre, outre la rigueur de l'inventaire de ces créatures qui ont marqué le cinéma de ces 100 dernières années, c'est cet aspect passionné de John Landis, maître du cinéma de genre depuis la consécration de son film Le Loup-garou de Londres (1980). Bien qu'expert en la matière, c'est avant tout en tant que grand amateur doté d'un enthousiasme communicatif qu'il aborde les projets les plus fous que le cinéma fantastique ait pu engendrer. Les grands classiques sont également de la partie, avec des sections détaillées (des « focus ») consacrées aux personnages phares du genre, tels que Dracula, Frankenstein, ou encore King Kong. Le panel de créatures évoquées est assez édifiant, puisqu'il s'échelonne des vampires aux monstres humains, en passant par les loups-garous, les savants fous, les zombies, les fantômes, les momies, les mythes, les dragons, les dinosaures, la nature, les mutations, le diable, les monstres de l'espace et les machines. Il y en a vraiment pour tous les goûts !

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Un exemple de « focus » : les loups-garous (cliquez sur l'image pour l'agrandir).

À la fin du livre, une superbe immersion dans les coulisses des effets spéciaux plus ou moins gores donne une idée de l'évolution des techniques et des enjeux, avec la participation des géants du domaine comme Rick Baker (La Planète des singes, Ed Wood, Videodrome, Hurlements, etc.), Rob Bottin (The Thing chroniqué ici, RoboCop, Total Recall, Se7en, etc.) et Ray Harryhausen (le père de l'animation en volume, avec la célèbre séquence des squelettes dans Jason et les Argonautes). Enfin, last but not least, de nombreux entretiens avec des acteurs et réalisateurs iconiques (Christopher Lee, David Cronenberg, John Carpenter et Guillermo Del Toro pour ne citer qu'eux) ponctuent agréablement les différentes parties de cet ouvrage abondamment illustré. Plus de 1500 clichés consacrent une mise en page très dynamique, à l'instar de cette double page recensant les monstres ayant porté dans leurs bras (ou tentacules) une héroïne endormie.

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Un monstre, un film (cliquez sur l'image pour l'agrandir).

John Landis offre dans ce recueil la distance critique pertinente du cinéaste, au détour des textes d'introduction de chaque partie et des légendes qui accompagnent systématiquement les images. Il n'hésite pas dénoncer les inclinations mercantiles des uns ou à pointer du doigt les ratages manifestes des autres. Le ton est libre et toujours juste, les commentaires restent convaincants et le propos brille par sa sincérité évidente. À ce titre, Créatures fantastiques et monstres au cinéma est de loin le meilleur cadeau de Noël que je me sois jamais fait...

mercredi 13 mars 2013

Femen partout, féminisme nulle part

« Femen partout, féminisme nulle part » est le titre d'un article paru sur le site du Monde diplomatique le 12 mars 2013. Mona Chollet y livre une analyse critique assez peu consensuelle du mouvement « Femen » qui fait cruellement défaut à l'espace médiatique actuel. Merci Clément pour l’aiguillage.

PS : Bonne lecture.


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« Les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler », écrivait l’essayiste marocaine Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001). L’engouement des médias français pour des figures comme les Femen ou Aliaa El-Mahdy, l’étudiante égyptienne qui, en 2011, avait posé nue sur son blog (1), offre une nouvelle confirmation de la justesse de cette observation. On a pu voir sur France 2, le 5 mars, un documentaire consacré au collectif d’origine ukrainienne implanté en France depuis un peu plus d’un an (2), et un autre intitulé Aliaa, la révolutionnaire nue sur Public Sénat pour le 8 mars, Journée internationale des femmes.

Tant pis pour les milliers de femmes qui ont le mauvais goût de lutter pour leurs droits tout habillées, et d’offrir un spectacle moins conforme aux critères dominants de jeunesse, de minceur, de beauté et de fermeté. « Le féminisme, c’est ces femmes qui ont défilé dans les rues du Caire, pas les Femen ! Et sur ces femmes-là, je vois peu de documentaires TV », s’insurgeait sur Twitter, le 6 février dernier, la correspondante de France Inter en Egypte, Vanessa Descouraux. En France, les organisations féministes « se voient désormais plus souvent interpellées sur ce qu’elles pensent du mouvement d’origine ukrainienne que sur leurs propres actions » (3).

Femmes, vous voulez vous faire entendre ? Une seule solution : déshabillez-vous ! En octobre 2012, en Allemagne, les réfugiés qui campaient devant la Porte de Brandebourg, au centre de Berlin, pour dénoncer leurs conditions de vie peinaient à attirer l’attention des médias. En colère, une jeune femme qui manifestait avec eux lança à un journaliste de Bild : « “Tu veux que je me mette à poil ?” Le journaliste acquiesce et promet de revenir avec son photographe. D’autres journalistes l’apprennent et voilà, la foule d’objectifs se réunit autour des jeunes femmes qui soutiennent les réfugiés. Elles ne se sont pas déshabillées, mais ont profité de l’occasion pour dénoncer le sensationnalisme des médias (4). »

Les Femen, elles, ont été plus pragmatiques. Lors de leurs premières actions, en Ukraine, en 2008, elles avaient inscrit leurs slogans sur leurs dos nus, mais les photographes ne s’intéressaient qu’à leurs seins. Elles ont donc déplacé les inscriptions (5)... Cet ordre des choses n’inspire pas d’états d’âme particuliers à Inna Chevchenko, l’Ukrainienne qui a exporté la marque Femen en France : « On sait de quoi les médias ont besoin, déclarait-elle en décembre à Rue89. Du sexe, des scandales, des agressions : il faut leur donner. Etre dans les journaux, c’est exister (6). » Vraiment ?

Certes, la militante féministe Clémentine Autain a raison de rappeler que « le happening, c’est dans notre culture. De la suffragette Hubertine Auclert, qui renversait les urnes lors des élections municipales de 1910 pour que les journaux de la IIIe République puissent avoir leurs photos trash à la Une, aux militantes du MLF qui balançaient du mou de veau dans les meetings des anti-avortement dans les années 1970, on sait aussi monter des coups (7) ! ». Ce mode d’action est aussi celui de l’association Act Up dans sa lutte contre le sida. Mais encore faut-il que derrière les « coups », il y ait un fond politique solide et bien pensé qui leur donne leur sens. Or, dans le cas des Femen, c’est peu dire que le discours ne suit pas. Quand il ne se révèle pas franchement désastreux.

La réduction permanente des femmes à leur corps et à leur sexualité, la négation de leurs compétences intellectuelles, l’invisibilité sociale de celles qui sont inaptes à complaire aux regards masculins constituent des pierres d’angle du système patriarcal. Qu’un « mouvement » — elles ne seraient qu’une vingtaine en France — qui se prétend féministe puisse l’ignorer laisse pantois. « Nous vivons sous la domination masculine, et cela [la nudité] est la seule façon de les provoquer, d’obtenir leur attention », déclarait Inna Chevchenko au Guardian (8). Un féminisme qui s’incline devant la domination masculine : il fallait l’inventer.

Non seulement Chevchenko accepte cet ordre des choses, mais elle l’approuve (toujours dans The Guardian) : « Le féminisme classique est une vieille femme malade qui ne marche plus. Il est coincé dans le monde des conférences et des livres. » Elle a raison : à bas les vieilles femmes malades, elles ne sont même pas agréables à regarder. Et les livres, c’est plein de lettres qui font mal à la tête, bouh ! Auteur d’un excellent livre sur les usages du corps en politique (9), Claude Guillon commentait : « Le mieux intentionné des observateurs dirait que cette phrase exprime la présomption et la cruauté de la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour l’occasion : et sa grande sottise ! En effet, et peut-être Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l’image des féministes comme de vieilles femmes coupées du monde (comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux cliché antiféministe, qu’il est navrant de voir repris par une militante qui prétend renouveler le féminisme (10). » Depuis, les représentantes françaises du collectif ont cependant dû se résigner à sortir un livre d’entretiens (11) : « En France, il faut publier des textes pour être reconnu, légitime », soupire l’une d’entre elles (Libération, 7 mars 2013). Dur, dur.

Pour Rue89, Chevchenko résumait ainsi le discours des jeunes Françaises qui voulaient rejoindre les Femen : « Elles me disaient : “Les mouvements féministes qui existent déjà en France, ce ne sont pas des mouvements faits pour les jeunes femmes, mais pour des femmes intellectuelles qui ressemblent à des hommes, qui nient la sexualité, le fait qu’une femme puisse être féminine.” » A cet égard, il faut le reconnaître, les Femen marquent incontestablement un progrès. S’agissant d’une ancêtre comme Simone de Beauvoir, il a fallu attendre le centenaire de sa naissance, en 2008, pour la voir enfin à poil : c’était long. Mais la patience du monde fut récompensée : avec délice, Le Nouvel Observateur (3 janvier 2008) publia en couverture une photo montrant l’auteure du Deuxième sexe nue de dos dans sa salle de bains (12). Les Femen, elles, sont bonnes filles : elles mâchent le boulot (« femen » signifie d’ailleurs « cuisse » en latin, mais rien à voir, elles ont choisi ce nom « parce qu’il sonnait bien »). Après tout, ne soyons pas pudibonds : pour être féministe, on n’en a pas moins un corps, une sensualité, une vie sexuelle. On peut seulement déplorer que l’attente de toutes celles — et ceux — qui rêvent de se repaître des petites fesses de Jean-Paul Sartre dure toujours. Que fait Le Nouvel Observateur ? Les grands intellectuels n’auraient-ils pas, eux aussi, un corps, une sensualité, une vie sexuelle ? Pourquoi ne pas nous en faire profiter ? Pourquoi ne sont-ils pas, eux aussi, une denrée publique, que l’on peut exposer et commercialiser indépendamment de la volonté des intéressés ?

Après s’être attiré une large sympathie lorsqu’elles se sont fait agresser par les extrémistes catholiques de Civitas au cours de la manifestation contre le mariage pour tous, en novembre 2012, les Femen ont suscité de plus en plus de réserves et de désaveux — par exemple de la part du collectif féministe Les TumulTueuses, ou de l’actrice et réalisatrice Ovidie. Critiquées pour la caution qu’elles apportent à la vision du corps féminin forgée par l’industrie publicitaire, elles se sont défendues en publiant des photos de certaines de leurs membres qui s’écartent de ces canons. Le problème, c’est qu’on ne verra jamais celles-ci en couverture des Inrockuptibles, les seins en gant de toilette cadrant mal avec le « féminisme pop » que dit priser le magazine — ni dans Obsession, le supplément mode et consommation du Nouvel Observateur, pour lequel les Femen ont posé en septembre dernier. Et pas question d’arguer que ce n’est pas de leur faute : si elles voulaient être un minimum crédibles, elles devraient imposer la présence de ces membres lors des séances photo. « Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe [dans Les Inrockuptibles] sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique ? interroge Claude Guillon. Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique. »

Les dénégations répétées des membres du collectif ne suffisent pas, par ailleurs, à dissiper le soupçon d’une politique de la photogénie délibérée. Dans le livre Femen, l’une des fondatrices ukrainiennes déclare : « Nos filles doivent être sportives pour endurer des épreuves difficiles, et belles pour utiliser leur corps à bon escient. Pour résumer, Femen incarne l’image d’une femme nouvelle : belle, active et totalement libre. » Le féminisme, mieux qu’un yaourt au bifidus. L’une de ses camarades françaises invoque une « erreur de traduction » (13)...

Quoi qu’il en soit, en l’état actuel des choses, il n’est pas certain que les médias et le grand public fassent complètement la différence entre les Femen et la Cicciolina par exemple — précurseuse de la couronne de fleurs sur cheveux blonds —, ou la pin-up de la page 3 du quotidien britannique The Sun. Claude Guillon, encore : « “Au moins, me disait une jeune femme, depuis qu’elles se mettent à poil, on les écoute !” Que nenni. On les regarde tout au plus. Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de mettre du nibard à la une (ça lasse, coco !), on ne les regardera plus. » Les journalistes de Rue89 sont elles-mêmes perplexes devant le succès d’audience du collectif : « Le premier article que nous avons fait sur les Femen était un “En images”. On y voyait simplement la photo d’une Femen devant la maison de DSK, seins nus. Trois paragraphes accompagnaient l’image. L’article a reçu 69 500 visites. C’est beaucoup. » Dans le fumeux « sextrémisme » promu par le groupe, il y a tout à parier que c’est surtout « sexe » qui fait tilter la machine médiatique.

Le féminisme serait donc devenu consensuel, au point de faire la couverture de tous les journaux et d’avoir l’honneur de documentaires télévisés abondamment promus dans la presse ? Il faudrait être naïf pour le croire. L’intérêt pour les Femen s’avère parfaitement compatible avec l’antiféminisme le plus grossier. Ainsi, le 7 mars, Libération leur consacrait une double page ; cela ne l’a pas empêché de publier le lendemain, pour la Journée internationale des femmes, un numéro d’anthologie. Sous le titre « Du sexe pour tous ! », il a choisi de consacrer sa Une à l’« assistance sexuelle » pour les handicapés. La photo d’illustration montrait un handicapé au lit avec une « assistante » (blonde, souriante, incarnation de la douceur et de l’abnégation qui sont la vocation des vraies femmes), et non l’inverse : on a bien dit « Du sexe pour tous », pas « pour toutes ».

Pour le quotidien, ce combat s’inscrit dans le cadre de sa défense acharnée de la prostitution. En janvier dernier, déjà, il publiait le portrait d’un polyhandicapé qui militait pour le droit à l’« assistance sexuelle ». Comme le faisait remarquer sur son blog le cinéaste Patric Jean (14), cet homme avait cependant eu au cours de sa vie deux compagnes, et même des enfants, ce qui relativisait quelque peu l’argument de l’incapacité des handicapés à avoir une vie sexuelle. Histoire de compléter ce tableau de la femme selon Libé, le portrait de dernière page était celui de Miss France.

Même méfiance quand on voit Charlie Hebdo, bastion de l’humour de corps de garde, dont les dessins répètent semaine après semaine que la pire infamie au monde consiste à se faire sodomiser, c’est-à-dire à se retrouver dans une posture « féminine » (15), collaborer avec les Femen pour un numéro spécial (6 mars 2013). En couverture, le dessin de Luz reprend un visuel du groupe qui montre ses militantes brandissant une paire de testicules. Le cliché des féministes hystériques et « coupeuses de couilles », couplé à l’esthétique publicitaire : une bonne synthèse du produit Femen. Dans l’entretien qu’elle accorde à l’hebdomadaire satirique, Chevchenko déclare vouloir une société « où les femmes ont plus de pouvoirs que les hommes ». Bien bien bien.

Un pseudo-féminisme qui suscite un engouement général des plus suspects : en France, cela rappelle la bulle médiatique autour de Ni putes ni soumises, qui fut célébrée dans la mesure où elle permettait de renforcer la stigmatisation de l’islam et du « garçon arabe » (16). Deux ex-militantes de l’association, Loubna Méliane — assistante parlementaire du député socialiste Malek Boutih — et Safia Lebdi, ont d’ailleurs fait partie des premières ralliées aux Femen, avant de prendre leurs distances. La section française du groupe s’est installée à la Goutte d’Or, quartier parisien où vivent beaucoup de musulmans ou assimilés, et a annoncé son implantation par une affiche bleu-blanc-rouge qui rappelait curieusement les « apéros saucisson-pinard » organisés au même endroit en 2010 par des militants d’extrême droite.

Si l’anticléricalisme radical du collectif se comprend sans peine compte tenu du poids de l’Eglise orthodoxe dans la vie publique ukrainienne, ses porte-parole ont tendance à en franchir le cadre lorsqu’il s’agit de l’islam. L’une des fondatrices du mouvement, Anna Hutsol, a ainsi flirté avec le racisme en déplorant que la société ukrainienne ait été incapable « d’éradiquer la mentalité arabe envers les femmes » (17).

En mars 2012, sous le slogan « Plutôt à poil qu’en burqa », Femen France a organisé une « opération anti-burqa » devant la Tour Eiffel. Ses membres clament aussi que « La nudité, c’est la liberté », ou scandent : « France, déshabille-toi ! » Elles perpétuent ainsi un postulat très ancré dans la culture occidentale selon lequel le salut ne peut venir que d’une exposition maximale, en niant la violence que celle-ci peut parfois impliquer (18).

De nombreuses féministes leur ont objecté que, plutôt que d’affirmer la supériorité de la nudité, il vaudrait mieux défendre la liberté des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent. Mais les Femen sont certaines de détenir la vérité. « On ne va pas adapter notre discours aux dix pays où s’est implanté le groupe. Notre message est universel », assure Chevchenko à 20minutes. Ce mélange de paresse intellectuelle et d’arrogance, cette prétention à dicter la bonne attitude aux femmes du monde entier, sont accueillis plutôt fraîchement. La chercheuse Sara Salem a ainsi reproché à l’étudiante égyptienne Aliaa El-Mahdy son alliance avec les Femen : « Si le geste de se déshabiller sur son blog pouvait être vu comme un moyen de défier une société patriarcale, il est problématique qu’elle collabore avec un groupe qui peut être défini comme colonialiste (19). » Mais pourquoi se remettre en question quand montrer vos seins suffit à vous assurer une audience maximale ?


(1) A la lumière de la remarque de Mernissi, le geste d’El-Mahdy est porteur d’une charge transgressive indéniable dans le contexte égyptien. Il lui a d’ailleurs valu des menaces intolérables. Mais le problème est que sa démarche, purement individuelle, reste impuissante à faire évoluer les mentalités dans son pays. Elle s’avère même contre-productive : en Occident, la jeune femme a été récupérée par des commentateurs dont les discours — ou les arrière-pensées — ne sont pas toujours bienveillants envers sa société d’origine.
(2) Nos seins, nos armes, de Caroline Fourest et Nadia El-Fani.
(3) « Femen, la guerre des “sextrémistes” », Libération, 7 mars 2013.
(4) « “Si tu montres tes nichons, je reviens avec mon photographe” », Seenthis, octobre 2012.
(5) « Ukraine : le féminisme seins nus tisse sa toile dans le monde », AFP, 7 mars 2013.
(6) « Seins nus : les Femen, phénomène médiatique ou féministe ? », Rue89, 23 décembre 2012.
(7) « Le féminisme à l’épreuve du sextrémisme », M - Le magazine du Monde, 9 mars 2013.
(8) « Femen’s topless warriors start boot camp for global feminism », The Guardian, 22 septembre 2012.
(9) Claude Guillon, Je chante le corps critique, H&O, Paris, 2008.
(10) « Quel usage politique de la nudité ? », Claude Guillon, 7 février 2013. Ajout du 13 mars : lire aussi «  “Sauvées par le gong”  ? Femen, suite et fin » (12 mars).
(11) Femen, entretiens avec Galia Ackerman, Calmann-Lévy, Paris, 2013.
(12) Lire Sylvie Tissot, «  “Une midinette aux ongles laqués” », Le Monde diplomatique, février 2008.
(13) « Femen : “Notre message est universel” », 20minutes.fr, 5 mars 2013.
(14) « Prostitution : Libération remet le couvert », Le blog de Patric Jean, 7 janvier 2013.
(15) Cf. Maïa Mazaurette, « Une remarque au sujet des caricatures “humiliantes” dans Charlie Hebdo », Sexactu, 20 septembre 2012.
(16) Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, L’Aube, La Tour d’Aigues, 2004.
(17) « Femen, Ukraine’s Topless Warriors », TheAtlantic.com, 28 novembre 2012.
(18) Cf. « Femen ou le fétichisme du dévoilement », Seenthis, octobre 2012, et Alain Gresh, « Jupe et string obligatoires », Nouvelles d’Orient, Les blogs du Diplo, 20 mars 2011.
(19) Sara Salem, « Femen’s Neocolonial Feminism : When Nudity Becomes a Uniform », Al-Akhbar English, 26 décembre 2012.

mercredi 13 février 2013

Sugar Man, de Malik Bendjelloul (2012)

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Le photomontage qui tue... cf. une photo plus bas.

Je connaissais très bien les deux — uniques — albums de Sixto Rodriguez, sortis au début des années 1970, qui avaient été deux  immenses échecs commerciaux aux États-Unis. Grâce à une amie rencontrée à La Réunion, je m'étais familiarisé avec l'histoire proprement hors du commun du bonhomme. J'appréciais particulièrement ses textes poétiques et travaillés qui avaient heurté l'establishment de l'époque. Mais, en dépit de tout ce que je connaissais, Sugar Man (du nom d'un de ses premiers singles, et dont la musique jalonne le film) est parvenu à me surprendre. À défaut de m'en avoir fait découvrir la musique, le film documentaire de Malik Bendjelloul m'a profondément ému en dévoilant la personnalité si attachante de Sixto Díaz Rodríguez.

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Sixto et sa gratte, au début des 1970s et à la fin des 2000s.
(cliquez sur les images pour les agrandir)

Malgré ses nombreux écueils (liés à la mise en scène pour la plupart), Sugar Man arrive à dépeindre avec rigueur et affection l'état d'esprit de ce Bob Dylan latino pétri d'humilité. Né à Detroit (Michigan) au début des années 1940, sixième enfant d'une famille d'immigrés mexicains, Sixto a grandi dans les milieux pauvres de la classe ouvrière américaine. Ses deux albums, Cold Fact et Coming from Reality, sont empreints de cette réalité sociale difficile, lui qui a travaillé toute sa vie pour une entreprise de démolition en parallèle des petits concerts donnés dans les bars avoisinants et de sa maîtrise de philosophie qu'il obtiendra en 1981.

Alors que ses albums sont des échecs retentissants aux États-Unis, Cold Fact connaît un succès inespéré en Afrique du Sud, dès 1974, où il devient disque d'or... sans que Rodriguez ne soit au courant, beaucoup le croyant mort immolé sur scène. Là-bas, la population noire victime de l'apartheid trouve dans ses paroles engagées un écho à leur révolte. Certaines chansons seront même interdites de diffusion sur les radios nationales : les vinyles aux sillons soigneusement raturés témoignent encore aujourd'hui de la censure du passé. Mais la musique de Rodriguez se répand malgré tout dans l'ensemble de la population sud-africaine, y compris chez les afrikaners conscients de la situation de leur pays. Il faudra attendre de longues années avant que la persévérance et la curiosité de quelque détective en herbe portent leurs fruits et permettent à Sixto Rodriguez de renouer avec son public et une célébrité toute relative. Le tout premier concert qu'il donnera en Afrique du Sud devant un parterre de fans dont il ignorait l'existence est un moment unique.

On peut franchement regretter certains aspects du documentaire de Malik Bendjelloul, qui verse par moments dans une forme de voyeurisme idiot en totale contradiction avec la mentalité du personnage qu'il suit. Il faut voir Steve Rowland, le producteur du second album, simuler l'étonnement face caméra avec son « oh mon dieu, je n'ai pas vu ces photos depuis 35 ans, » ou encore ces travellings terriblement artificiels de Sixto marchant dans la neige. Mais pour tout le reste, ce documentaire vaut la peine d'être vu. Rodriguez n'a jamais regretté d'être passé à côté d'une renommée planétaire et de la fortune dont elle se serait accompagnée. Aujourd'hui encore, il porte un regard incroyablement serein sur cette folle histoire, son histoire. Des passages poignants tournés dans la maison qu'il habite depuis 40 ans, chauffée au poêle à bois, aux aléas de son investissement dans la politique locale, la simplicité du personnage ne saurait laisser quiconque indifférent.

Dorothée, merci.

MAJ du 25/02/2013 : Sugar Man a remporté l'Oscar 2013 du meilleur film documentaire.

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Le cliché d'origine qui ridiculise le photomontage de l'affiche du film...

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Les deux albums de Sixto Rodriguez.

À lire : l'interview de Rodriguez, réalisée en décembre 2012 lors de son passage à Paris, sur le site de l'Express (beurk). C'est ici.
À voir : la bande annonce (VOST) : c'est .

mardi 29 janvier 2013

The Black Keys

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Les Black Keys : Dan (guitare et chant) et Pat (batterie).

Découverts sur le tard, à l'aube de leur septième et (pour l'instant) dernier album El Camino, les Black Keys occupent une place de choix au panthéon du Rock contemporain. L'énergie dégagée par le duo Dan Auerbach / Patrick Carney et leur sens du rythme sans pitié pour nos pieds sont tels qu'il est difficile d'admettre, aujourd'hui, qu'on ait pu passer toutes ces années sans les avoir vraiment écoutés. Une raison à cela : la qualité du dernier album en date, sorti fin 2011, qui surclasse tous les autres.

Mais tout d'abord, con-tex-tu-a-li-sons. On aurait tôt fait de comparer ce groupe aux Kills (premier album) ou aux White Stripes (période 1999-2003), un autre duo guitare-chant + batterie revenu aux sources du Rock, notamment dans leur premier album éponyme The White Stripes aux accents garage et punk minimaliste. Mais une comparaison plus avisée — et moins pop rock, moins médiatique — serait déjà de les ranger aux côtés des Gories (voir la chronique dédiée aux Gories), le groupe de Garage Rock mené par Mick Collins qui excellait dans la maîtrise du rythme et dans la profusion de riffs acérés dès la fin des années 1980. On remarquera que cette formation, elle aussi à effectif réduit, ne comptait que trois membres. Notons enfin l'absence de basse pour les enregistrements studio de ces quatre groupes (1).


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Premier et dernier albums.

Entre 2002 et 2011, les Black Keys ont enfanté 7 albums, oscillant entre le Heavy Blues des débuts (The Big Come Up), le Blues Rock de l'entre-deux (Rubber Factory et Attack & Release par exemple) et le Rock'n'roll parfois sauvage des deux derniers (Brothers et surtout, donc, l'excellent El Camino). Partis du label indépendant Alive Records, spécialisé en musique underground et fondé par le Français Patrick Boissel, ce n'est qu'en 2003 qu'ils rencontreront le succès mondial avec l'album Thickfreakness, paru sur le label de blues Fat Possum Records. The Black Keys fait partie de ces groupes qui ont su bâtir, pierre après pierre, album après album, un édifice solide dont les derniers éléments viennent consacrer leur talent. Il y a d'un côté Dan Auerbach, cet enfant anachronique amoureux du blues le plus brut, aussi enflammé que décharné, le cerveau du groupe. De l'autre, Pat Carney, autodidacte des fûts et chef d'orchestre à l'origine de ce rythme endiablé. Tous deux ont enrichi leur palette sonore pour El Camino, tout en revenant à un Rock'n'roll plus essentiel, sobre et lumineux, comme millésimé, tranchant de manière radicale avec leur album précédent, Brother, trop produit à leur goût et trop difficile à reproduire sur scène, en petit comité.

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Les Black Keys, à leurs débuts.black_keys_2.jpg

À côté de ça, on peut trouver quelques reprises bien senties, comme She Said, She Said des Beatles, sur The Big Come Up, ou Have Love Will Travel sur l'album Thickfreakness, titre écrit en 1959 par Richard Berry (pas l'acteur français hein, il n'avait que 9 ans) et dont l'interprétation la plus connue et la plus réussie reste celle des Sonics, en 1965.

Les Black Keys sont par ailleurs les rois du clip humoristique, avec pour principe une idée géniale et un budget minimal. Que ce soit la dispute amoureuse de Tighten Up (lien vidéo, 27 millions de vues sur Youtube), la performance dansée de Lonely Boy (lien vidéo, 20 millions), le sérieux des extraits de concert de Gold On The Ceiling (lien vidéo, 10 millions), les filles en bikini de Next Girl (lien vidéo, 9 millions), ou encore la fausse bande-annonce de Howlin' for you (lien vidéo, 7 millions), ils savent faire mouche à chaque coup. À noter un second clip pour le morceau Gold On The Ceiling, quasi inconnu, et plutôt... étrange : c'est ici. Pour le plaisir des oreilles, voici une version live de Little Black Submarines, extrait du dernier album El Camino. Une attaque acoustique, tout en douceur, suivie à mi-parcours d'une explosion électrique parfaitement maîtrisée.

Oh, can it be
The voices calling me
They get lost and out of time
I should've seen it glow
But everybody knows
That a broken heart is blind
That a broken heart is blind

En enregistrant El Camino, justement, Dan et Pat écoutaient en boucle les Clash et les Cramps (lire le billet sur les Cramps) : du très bon Rock'n'roll et ses variantes. Et autant dire que ça s'entend clairement, leur musique respirant autant la jouissance de l'instant que le respect stimulant du passé. D'ailleurs, après avoir décortiqué leurs albums préférés, ils étaient un jour arrivés à cette conclusion : le disque parfait doit contenir onze chansons et durer entre trente-sept et trente-neuf minutes, soit le format et la durée exacts d'El Camino, entre autres. « Tout disque de blues ou de rock'n'roll postérieur à 1972 me donne la nausée », affirmait récemment Dan Auerbach. Autant dire qu'ils avaient intérêt à assurer... Voilà qui est fait.

(1) Conscient du conflit d'intérêt dans lequel je nage, je m'abstiendrai de commenter l'absence de basse. Disons simplement que ces petits malins s'en sortent bien sans... en studio. En concert, ils sont accompagnés de Gus Seyffert (basse et voie) et de John Wood (claviers, guitare, chœurs, percussion). (retour)

jeudi 24 janvier 2013

Sous-surveillance : un projet du collectif Rebellyon

Surveiller ceux qui nous surveillent : voilà ce que propose depuis fin 2012 Rebellyon, un collectif lyonnais composé de bénévoles et de militants autonomes. Défiant la politique du « Big Brother is watching you », le groupe s'est mis en tête de créer une base de données nationale sur la vidéosurveillance en France. Leur site (lien) se base avant tout sur des données publiques, publiées par exemple par les municipalités, que chacun peut compléter et affiner dans une logique collaborative, preuve à l'appui. Toutes les caméras, privées comme publiques, sont localisées avec précision et disposent d'une fiche technique.

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Pour Toulouse, c'est ici : toulouse.sous-surveillance.net.
Pour Paris, c'est là : paris.sous-surveillance.net.
Pour Lyon, c'est ça : lyon.sous-surveillance.net.
Je vous laisse deviner le reste...

Je retranscris ci-dessous la présentation du projet par ses instigateurs, que l'on peut trouver sur le site http://sous-surveillance.net.

Dans les rues, dans les transports en commun, devant les commerces et les écoles... Les caméras se multiplient ! La vidéo-surveillance enregistre nos faits et gestes au quotidien, alors que les dispositifs de contrôle ne cessent de s’intensifier et de se perfectionner. Dans ce contexte, "Sous-surveillance.net" propose un outil de lutte. Ce projet permet à chaque ville de se doter facilement d’un site local de cartographie des caméras, publiques comme privées, qui filment l’espace public.

Cette cartographie est participative, collaborative et accessible au plus grand nombre. Elle permet de rendre visible la prolifération des caméras tout en collectant un maximum d’informations les concernant. Dès maintenant, chacun et chacune peut s’approprier le site, lutter, agir, participer, partager ses idées, informer, consulter la revue de presse et se réapproprier l’espace urbain !

Lyon, Bourges, Marseille, Paris, Toulouse, Angers, Clermont-Ferrand, Rennes, Dijon, Luxembourg… ont déjà lancé leur site ou préparent son lancement. Si un site existe déjà dans votre ville, participez à la cartographie ou, mieux, rejoignez son collectif ! Sinon, pour ouvrir un site dans votre ville, contactez-nous ! À vous de jouer pour déjouer la surveillance !

Présentation du projet sous-surveillance (lien)