jeudi 27 septembre 2012

« Je défends Charlie Hebdo »

charlie_une.pngPas la peine de mettre la une de la semaine dernière, tout le monde la connaît. Et puis celle de cette semaine est (encore) mieux...
Le texte ci-dessous est paru dans le numéro 1058 de Charlie Hebdo, le 26 septembre 2012. Il est signé François Morel, et était l'objet d'une chronique non diffusée sur France Inter en raison d'une grève — salauds de gauchistes ! — le vendredi 21 septembre dernier. Je le retranscris tel quel.


« JE DÉFENDS CHARLIE HEBDO »

« Je défends Charlie Hebdo, je défends la liberté d'expression et je pense qu'on ne doit pas céder un pouce de terrain dans ces domaines-là. » François Fillon.
C'est simple comme phrase, c'est direct. Ça ne s’embarrasse pas de finasseries, de circonlocutions. Ça dit un principe de base pour un démocrate d'une république laïque.
L'éditorialiste du Monde daté d'hier est moins clair. Il est pour la liberté d'expression, mais il trouve que ce n'est pas le moment. Ah bon ? Il faudrait que l'éditorialiste dise quand ce sera à nouveau le moment. La semaine prochaine ? Dans quinze ans ? Dès que les fous seront enfermés ? Dès que la planète sera plus sûre ? Ça risque de prendre un certain temps.
Les caricatures de Charlie Hebdo seraient donc une provocation insupportable. Peut-être. Mais tuer un vice-consul algérien, abattre un ambassadeur américain, c'est aussi une sorte de provocation extrêmement espiègle, non ? C'est violent, un dessin de Charb, oui, mais quand même moins qu'un meurtre, non ?
J'ai du mal à comprendre.
Par ailleurs, et ça n'a rien à voir, dans une période de crise économique où l'on réclame à chacun des efforts, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a été épinglé par le Canard enchaîné, qui a révélé l'existence d'une exposition privée dans les salons du Quai d'Orsay qui aurait coûté 85000 euros...
Laurent Fabius aussitôt a réagi avec un sens de l'autocritique qui est suffisamment inhabituel chez un homme politique pour le saluer avec l'admiration qui convient. Ses propos sont fermes et sans appel. À ses yeux, c'est une « provocation ». C'est vrai, 85000 euros pour accrocher neuf peintures dont profiteront essentiellement le ministre et ses collaborateurs, c'est un peu chérot. « Je suis, a-t-il affirmé, contre toute provocation. C'est clair, c'est net. Surtout dans une période aussi sensible que celle-là. » C'est vrai qu'elle est drôlement sensible, la période : les usines qui ferment, le chômage qui augmente, la pauvreté qui s'installe... Le ministre des Affaires étrangères a même renchéri : « Je ne vois pas du tout l'utilité quelconque d'une provocation et même je la condamne d'une façon très nette. »
Bravo. C'est envoyé ! Ah ? On me fait des signes. On m'apporte un papier... Comment ? Ah ! Laurent Fabius, en parlant de provocation, ne réagissait pas au coût exorbitant de son exposition mais aux caricatures de Charlie Hebdo.
Ah bon ? Mais alors, c'est curieux de découvrir le caractère provocateur de Charlie Hebdo juste quand s'active une poignée d'intégristes hurlants. Charlie Hebdo est un hebdomadaire provocateur. Il l'était il y a vingt ans. Il l'était la semaine dernière. J'espère qu'il le sera encore la semaine prochaine. La liberté d'expression, pour être réelle, doit être totale. Si l'on est pour sa limitation, il faut le dire plutôt que d'accuser Charlie Hebdo d'avoir voulu faire un coup commercial.
Je me doute que Charlie Hebdo a besoin de vendre pour vivre, mais Le Monde aussi, non ? Pourquoi utiliser des arguments crapoteux quand on donne l'impression de naviguer à vue dans un brouillard épais ?
Comme on aimerait de la clarté chez les responsables, chez les penseurs de gauche.
C'est un homme de droite qui, le premier, a dit simplement, dignement, les principes.
« Je défends Charlie Hebdo, je défends la liberté d'expression et je pense qu'on ne doit pas céder un pouce de terrain dans ces domaines-là. »


Merci, monsieur Morel.

N.B. : J'en connais un (lui) qui doit bien se marrer — jaune...

MÀJ du 07/10/2012 : Réflexion du jour. Ne pas publier quelque chose (texte, dessin ou autre) par peur des conséquences que cette chose peut avoir, c'est clairement de l'autocensure insidieuse et pernicieuse ; mais s'abstenir de la publier par conscience de ce qu'elle va engendrer de manière implacable, si ce n'est pas de la prescience, ne serait-ce pas de la lucidité ? J'hésiterais presque...

dimanche 16 septembre 2012

Le Retour du Gang de la Clef à Molette, de Edward Abbey (1989)

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Le Retour du Gang de la Clef à Molette (Hayduke lives! en V.O.) est un roman écrit en 1989 par Edward Abbey, traduit de l'américain par Jacques Mailhos. Il s'agit de la suite des aventures des membres de l'écolo-gang le plus célèbre et le plus déjanté au monde, relatées quinze ans plus tôt dans Le Gang de la Clef à Molette (chroniqué ici).

Mais qu'est-il arrivé aux héros écolos, intrépides et insolents qui sévissaient à l'ouest du Pecos (affluent du Rio Grande), aux frontières de l'Utah et du Nevada ? L'activisme d'antan et le sabotage certifié bio semblent avoir été relégués au second plan. Doc Sarvis et Bonnie Abbzug, qui se sont mariés entre les deux volumes, pouponnent tranquillement avec leur chérubin Reuben — en attendant le suivant (ou la suivante, selon Bonnie). « Seldom Seen » Smith organise des excursions en canoë pour touristes et gère ses deux ou trois ménages — il est mormon et en profite tant qu'il peut. Seuls George Hayduke et un mystérieux cavalier solitaire perpétuent la lutte ancestrale de l'homme allié de la Nature contre l'homme allié de la Machine. Car il y a du boulot : le super-excavateur géant GOLIATH, le plus terrifiant engin jamais construit par l’homme, menace les déserts de l’ouest. Lentement mais sûrement, réduisant à néant tout ce qui se présente sur son passage (forêts luxuriantes, genévriers en fleurs, tortues centenaires), il se dirige vers le site d'une future mine d'uranium, nouvel Eldorado de la région. L'évêque Mgr Love, dont la cupidité n'a pas fléchi avec les années, rêve de construire de luxueux hôtels au milieu des quelques terres vierges restantes et n'hésite pas à déguster à pleines dents du minerai radioactif en public pour persuader l'opinion commune du caractère inoffensif de l'énergie nucléaire.
Heureusement, le mouvement « Earth First! », dénué de chef mais représenté par la délicieuse scandinave Erika, est bien présent et proteste activement contre les méfaits de la société industrielle en manque de terrains constructibles. Amoureux des sites sublimes de l'Amérique sauvage, de ses rapides comme de ses canyons, les guerriers de l'écologie ne reculent devant rien, pas même devant les tonnes d'acier motorisées qui se font chaque jour plus menaçantes.
Le deuxième round peut commencer...

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Les ingrédients qui ont fait la réussite et la renommée du premier opus demeurent : dialogues crus et potentiellement graveleux de personnages hauts en couleur, envolées lyriques quand il s'agit de décrire les paysages bucoliques de l'ouest américain, et final époustouflant où convergent toutes les tensions, toutes les inconnues du récit. Même si le roman d'Abbey peut par endroits manquer de renouveau par rapport à l'œuvre première, l'intensité du plaisir suscité est telle qu'on ne saurait se priver de cette friandise.

« One final paragraph of advice: do not burn yourselves out. Be as I am – a reluctant enthusiast….a part-time crusader, a half-hearted fanatic. Save the other half of yourselves and your lives for pleasure and adventure. It is not enough to fight for the land; it is even more important to enjoy it. While you can. While it’s still here. So get out there and hunt and fish and mess around with your friends, ramble out yonder and explore the forests, climb the mountains, bag the peaks, run the rivers, breathe deep of that yet sweet and lucid air, sit quietly for a while and contemplate the precious stillness, the lovely, mysterious, and awesome space. Enjoy yourselves, keep your brain in your head and your head firmly attached to the body, the body active and alive, and I promise you this much; I promise you this one sweet victory over our enemies, over those desk-bound men and women with their hearts in a safe deposit box, and their eyes hypnotized by desk calculators. I promise you this; You will outlive the bastards. »

Edward Abbey

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D'autres citations et aphorismes du monsieur : http://people.tribe.net/shamanjamin/blog/647768d3-44dc-4bee-9200-bec0d317009c.

lundi 10 septembre 2012

When You're Strange, de Tom DiCillo (2010)

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« If the doors of perception were cleansed, everything would appear to man as it is, infinite. »
(« Si les portes de la perception étaient purifiées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie. »)

Le Mariage du Ciel et de l'Enfer, William Blake, 1793.

When You're Strange est un film documentaire américain réalisé en 2010 par Tom DiCillo. À la différence du biopic The Doors d'Oliver Stone de 1991, très correct mais qui avait la fâcheuse tendance de faire de Jim Morrison (sous les traits du remarquable Val Kilmer) un demi-dieu sur Terre imperméable au monde qui l'entoure (1), le film de DiCillo semble prendre de la hauteur. Grâce à la nature même de l'œuvre — documentaire et non fictionnelle —, il prend le recul suffisant pour replacer l'histoire incandescente du personnage dans le contexte du groupe dans son ensemble. Bien sûr, les Doors n'auraient jamais existé sans Jim Morrison, a.k.a Mr Mojo Risin' (superbe anagramme issue de l'album L.A. Woman et de la chanson éponyme) ; mais ils n'auraient pas fini la moitié de leurs concerts si John Densmore, Robby Krieger et Ray Manzarek n'étaient pas là pour assurer, en soutien, quand leur leader disparaissait dans les délires qui construisirent sa réputation sulfureuse. Morrison se rêvait poète et artiste total ; il se trouva, pour beaucoup, rock star et sex-symbol.

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Jim Morrison, timoré puis sulfureux puis... bouffi.

Le film déroule des images d'archive (interviews, extraits de concerts, enregistrement en studio), inédites pour beaucoup d'entre elles, lui conférant un intérêt certain même pour les plus fins connaisseurs du groupe (dont je pense faire partie, sans prétention aucune), tant sur leur musique que sur leur histoire. La narration est assurée par Johnny Depp, fan incontesté du groupe qui avait déjà témoigné une certaine inclination dans Dead Man, (film de Jim Jarmusch chroniqué ici), où la poésie des Doors côtoyait celle du poète britannique William Blake (2). Il nous conte ainsi la carrière des Doors, de la genèse du groupe jusqu'à la fin prématurée du mythe Morrison, mort à Paris le 3 juillet 1971 (3), et il la restitue dans le contexte important des années 1960 (puritanisme américain, guerre du Vietnam, mouvement hippie, lutte pour les droits civiques, etc.). En fil rouge, le film réalisé par Jim Morrison himself en 1970 apporte une dimension et une consistance toute particulière au film. Certains sont toutefois restés sceptiques, arguant que Tom DiCillo voulait à tout prix s'échapper de la forme documentaire en imitant par ce biais la « liberté » de son fameux sujet.

« Some are born to sweet delight /Some are born to the endless night »
(« Certains naissent pour le délice exquis / Certains naissent pour la nuit infinie »)

William Blake, extrait du poème Auguries of Innocence, magnifié par les Doors sur leur premier album dans la chanson End Of The Night.

Au final, When You're Strange est un très bon documentaire qui évite les écueils du film d'Olivier Stone. Morrison n’apparaît pas seulement comme un prince séduisant le jour et un ange déchu la nuit, ambivalence assez réductrice qui ne retranscrivait absolument pas la complexité du personnage. On apprécie aussi l'importance accordé à l'histoire de Paul A. Rothchild, producteur et stabilisateur des Doors jusqu'à L.A. Woman, où il céda sa place à Bruce Botnick (par ailleurs ingénieur du son) suite à un désaccord avec le groupe. Le détail des crédits des chansons permet aussi de bien comprendre l'évolution des rapports au sein du groupe, tour à tour fusionnel et déchiré, et montre bien la contribution de chacun des membres à la réussite brillante de la formation.
Si l'on devait reprocher une seule chose au film, ce serait le manque global de perspicacité de ses commentaires. On les aurait aimés plus percutants, peut-être moins chronologiques et anecdotiques, car il se pourrait bien qu'un non-initié puisse passer un peu à côté de la puissance créatrice du groupe et de Morrison.

« To some, Jim was a poet, his soul trapped between heaven and hell. To others, he was just another rock star who crashed and burned. But this much is true - you can't burn out if you're not on fire. »
(« Pour certains, Jim fut un poète, l'âme prise au piège entre le ciel et l'enfer. Pour d'autres, il ne fut qu'une star du rock de plus qui finit par tomber et brûler. Mais une chose est certaine : vous ne pouvez vous consumer que si vous brûlez. »)

Johnny Depp, dans When You're Strange, de Tom DiCillo.

Film Review When Youre Strange

(1) À ce sujet, voilà ce que déclara Robby Krieger à propos du film d'Olivier Stone : « I think when you see the Oliver Stone movie – I'm amazed how good Val Kilmer did – but, you know, the problem with that movie is that the script was kind of stupid. It doesn't really capture how Jim was at all. This [en parlant du film de Tom DiCillo] gives you a much better insight into how his mind worked, I think. » Patch, Nick. "Krieger Interview". The Canadian Press. June 30, 2010. (retour)
(2) Jim Morrison était d'ailleurs passionné par la poésie de William Blake, dont l'un des recueils est à l'origine (probable) du nom du groupe. (retour)
(3) La sobriété avec laquelle est traitée la mort de Jim Morrison dans ce film est tellement appréciable... (retour)

samedi 08 septembre 2012

Le Monde diplomatique - Août 2012

Petit retard dans le Diplo de ce mois-ci. En cause : boulot, rando et Roumanie...

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Victor Hugo peintre
« Les arc-en-ciel du noir »
Gilles Lapouge (écrivain)

Un jour, Annie Le Brun se voit proposer par Gérard Audinet, directeur de la Maison de Victor Hugo, place des Vosges à Paris, et de celle de Hauteville House, à Guernesey, une « exposition carte blanche ». Cette carte blanche la fascine. Elle va la remplir de noir — ces « arcs-en-ciel du noir » que les dessins de Hugo font lever et qui ont donné son titre à une exposition saisissante.

Annie Le Brun remarque que Victor Hugo, admiré et méprisé tour à tour pendant des décennies, longtemps mal lu, réduit enfin au statut d'icône, a été redécouvert quand ses dessins furent présentés dans les années 1950. Ce qui n'entraîna pas, curieusement, une lecture nouvelle. C'est à regretter. Ces dessins nous auraient aidés à lire avec des yeux plus perçants les amours, l'érotisme fou, les invectives, les inventions de Hugo : sa poésie, dans toute ses dimensions.

« L'infini masqué de noirceurs, voilà la nuit. [...] La nuit est-elle sereine ? C'est un fond d'ombre. Est-elle orageuse ? C'est un fond de fumée. L'illimité se refuse et s'offre à la fois, fermé à l'expérimentation, ouvert à la conjecture. D'innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l'obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres, présences constatées dans l'ignoré ; défis effrayants d'aller toucher à ces clartés. »

Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1866.

De ces dédales et de ces dangers, de ces effrois, Hugo est le guide et l'explorateur. « On dirait par moments, écrit-il dans William Shakespeare (1864), que Shakespeare fait peur à Shakespeare », et sans doute, ce jour-là, parlait-il de lui-même. Mais « il faut que le songeur soit plus fort que le songe » (Le Promontoire du songe). Les encres de la place des Vosges sont, quelque part, la forme de ce songe.

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Ma Destinée
Plume et lavis d'encre brune, gouache, sur papier vélin, 1987.
Maison de Victor Hugo, Paris.


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L'Ermitage
Plume encres brune et noire et lavis, crayon de graphite, fusain, grattages, pochoir 1885.
Maison de Victor Hugo, Paris.

Peugeot, choc social et point de bascule
Pour en finir avec la crise
Frédéric Lordon (écnomiste)

Plusieurs centaines de milliers de manifestants ont défilé dans toute l’Espagne, en juillet, pour dénoncer le durcissement de l’austérité. Au point d’inquiéter le président du Parlement européen, M. Martin Schulz. « Une explosion sociale menace », a-t-il prévenu. En France, la crise se rappelle brutalement au bon souvenir du monde politique, jusqu’ici accaparé par les échéances électorales, avec une vague de fermetures d’usines. Le gouvernement, qui a fait de la réindustrialisation l’une de ses priorités, se trouve désormais dos au mur.

C'est donc pour Frédéric Lordon l'occasion d'occuper une pleine double-page au centre du Diplo, et d'imaginer — en détails ! — un pays qui saurait s'opposer au diktat des marchés financiers et de leur sacro-saint « libre échange », euphémisme insidieux qu'il préfère reformuler en « concurrence terriblement distordue avec des pays à standards socio-environnementaux inexistants, prolongée en libéralisation extrême des délocalisations. »

Plutôt que de diriger notre colère vers M. Philippe Varin (actuel PDG de PSA) et la famille Peugeot, il faudrait mieux se tourner vers ces choses plus lointaines, plus abstraites et moins tangibles que sont les structures du capitalisme mondialisé, entités imperceptibles et impersonnelles mais vraies causes de la condition salariale présente — et qui réunissent pour leur infortune les PSA comme les Doux, les Technicolor ou hier les Conti.

Il faut désormais s'abstraire de la stupide fatalité des règles européennes : le socialisme de nettoyage, ça suffit. « Sans doute les causes sont-elles à l'œuvre depuis longtemps, disons depuis deux décennies. Mais c'est leur intersection avec la crise financière de 2008, aggravée depuis 2010 en crise européenne, qui produit cette déflagration. M. Hollande ne devrait donc pas tarder à s'apercevoir que dire "croissance" et obtenir des cacahuètes au dernier sommet européen (un plan grandiose de relance de... 1% du PIB) pouvait faire illusion cosmétique par beau temps, mais pas en pleine décapilotade. »


À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (http://www.la-bas.org), en vacances cet été mais de retour en septembre.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr).

mercredi 22 août 2012

Ramesh Raskar : une vidéo à un trillion d'images par seconde

Ramesh Raskar et son équipe, chercheurs au MIT media lab, ont mis au point une nouvelle technique d'imagerie : la « femto-photographie ». Au lieu de se focaliser sur la course — stupide — aux mégapixels, ils se sont intéressés à la réduction du temps d'exposition et ont réussi à produire des séquences vidéo à un trillion d'images par seconde. La résolution temporelle est telle qu'on peut observer, dans une certaine mesure, la propagation de la lumière dans l'espace.

jeudi 02 août 2012

Cosmopolis, de David Cronenberg (2012)

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Affiche américaine                                                          Affiche française

Cosmopolis est un film réalisé par David Cronenberg et adapté du roman éponyme de Don DeLillo paru en 2003 aux Éditions Scribner. Il a été présenté au Festival de Cannes mais en est reparti bredouille, l'essentiel des prix ayant été accaparés par les grands pontes institutionnels et attendus, tels Michael Haneke, pour Amour (Palme d'or), et Ken Loach, pour La Part des anges (Prix du jury). Cela dit, si l'on considère le conformisme dogmatique auquel s'adonne ce festival depuis de — trop — nombreuses années, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un tel joyau visionnaire et iconoclaste ait été écarté des sentiers dorés de la croisette.

Don_Delillo.jpgRendons à César ce qui appartient à César : comme précisé en début de billet, il s'agit avant tout d'une adaptation on ne peut plus fidèle du roman de Don DeLillo (lire l'entretien réalisé par Slate), sorti 5 ans avant la crise économique mondiale de 2008 et qui constitue à ce titre une véritable prémonition. Le roman, qu'on disait appartenir à cette catégorie d'œuvres inadaptables à l'écran, a été retranscrite avec brio par Cronenberg. Mais attention : ceux qui considèrent le divertissement comme vocation première du cinéma risquent de ne pas s'en remettre ! Car Cosmopolis s'adresse avant tout à notre cervelle : quand on repense à cette horde gémissante de jeunes filles en fleur venues assister à l'avant-première pour respirer le même air que celui recraché par Robert Pattinson, à contre emploi total dans ce film étant donnés ses antécédents, on a de quoi rester perplexe... Les commentaires qui affluent par centaines sur le net sont un autre indicateur intéressant : dans l'immense majorité des cas, les internautes attribuent au film des notes extrêmes (0 ou 5/5), témoignant une disparité rarement égalée.

Cosmopolis fight_club.jpgest une œuvre majeure de l'analyse de notre époque et, par voie de conséquence, du capitalisme, de ses acteurs et de ses lois. Dans un registre semblable, le dernier film à avoir suscité en moi un tel émoi et une telle incompréhension (concernant la réaction des autres, critiques et amis) fut Fight Club, de David Fincher. Beaucoup se sont focalisés sur ce qu'ils prétendaient être un éloge de la violence, sur fond de schizophrénie, sans saisir la dimension critique de l'aliénation sociale générée par la sphère consumériste de nos sociétés modernes. Je repense aussi au film de Jean-Luc Godard, Pierrot Le Fou, interdit au moins de 18 ans lors de sa sortie, en 1965, pour « anarchisme intellectuel et moral. » D'une manière générale, une œuvre qui suscite autant de récriminations ne peut pas être foncièrement mauvaise...

Pourtant, cronenberg_par_Rudy_Waks.jpgdepuis les années 2000, David Cronenberg — un des réalisateurs contemporains que j'affectionne tout particulièrement — semblait s'engager sur la pente descendante du talent et de la créativité, si l'on exclut le mémorable A History of Violence de 2005. Existenz m'avait paru bien trop consensuel dans son genre (surtout après l'excellent Crash, qui m'avait procuré autant de plaisir que le désormais classique Vidéodrome) ; Les Promesses de l'ombre furent bien fades (et ne les tinrent malheureusement pas, leurs promesses) ; et A Dangerous Method, pas complètement dénué d'intérêt mais bassement académique, quasiment scolaire, m'avait laissé de marbre.

Heureusement,manifest_der_kommunistischen_partei.png Cosmopolis arriva. Je tiens à le préciser d'emblée : je comprends parfaitement qu'on puisse ne pas avoir apprécié ce film. Soit parce qu'on ne l'a pas compris et qu'on s'est heurté à un mur (il n'est pas affiché de manière ostensible qu'il s'agit d'un film salement intello), soit parce qu'on est réfractaire au mode de communication basé sur la représentation et à la suggestion (thèmes chers à David Lynch), soit parce qu'on a été victime d'une bande-annonce mensongère (qui semblait dépeindre un film d'action digne du dernier blockbuster de chez Marvel, ou presque). Car le film se veut avant tout profondément intellectuel, en résonance pleine et entière avec le Manifeste du Parti Communiste de Karl Marx et Friedrich Engels, publié en 1847 (et accessible en intégralité sur le site www.marxists.org).

« Cet ouvrage expose avec une clarté et une vigueur remarquables la nouvelle conception du monde, le matérialisme conséquent étendu à la vie sociale, la dialectique, science la plus vaste et la plus profonde de l'évolution, la théorie de la lutte des classes et du rôle révolutionnaire dévolu dans l'histoire mondiale au prolétariat, créateur d'une société nouvelle, la société communiste. »


Vladimir Ilitch Oulianov, plus connu sous le nom de Lénine, à propos du Manifeste du Parti Communiste.

Mais là où le manifeste de 1847 symbolisait et ancrait l'espoir d'une société meilleure, celui de 2012 (ou 2003) a vu l'espoir se désagréger et pourrir, pour in fine se transformer en désespoir, en mouroir. Empli d'une amertume corrosive, il fait le terrible mais indéniable constat de l'état de délabrement du monde moderne, et ce, de manière ultra-réaliste — ou pessimiste, ce qui est équivalent ici. Le spectre qui hantait alors l'Europe (cf. le préambule du manifeste de Marx et Engels « Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. ») hante désormais le monde entier. Et il a changé de visage...

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Dans le paragraphe qui suit, ce qu'il faut lire entre les lignes est entre parenthèses et en italique...

Malgré le chaos environnant (symbolisé par des mouvements comme Occupy Wall Street), le multimilliardaire Eric Packer (Robert Pattinson, symbole de la finance opulente et omnipotente) traverse calmement la ville pour aller se faire couper les cheveux (et renouer avec un certain passé, dans une démarche nostalgique, chez ce père de substitution), confortablement installé dans sa limousine (le prolongement de son corps, de son être, summum de technologie). Il sait que tous ces gens qui hurlent en brandissant des rats (une anagramme de « arts », qui pourraient devenir l’unité d’échange) morts ne pourront jamais l'atteindre. Et quand bien même l'un d'entre eux y parviendrait (Mathieu Almaric l'entarteur, assez crédible en Noël Godin américain), il est déjà trop tard : Eric Packer n'appartient plus au cercle des privilégiés, il a probablement déjà été remplacé. Les flashes incessants et aveuglants des photographes en pleine extase soulignent, d'une part, l'absurde de cette scène mémorable, et d'autre part, l'importance démesurée qui semble être accordée à l'acte commis par le trublion. L'espace d'un instant, le visage plein de crème pâtissière, le golden boy sourit. Au fond, Le pouvoir, le vrai, celui du capital, ce n'est même pas lui qui le détient, mais plutôt sa « femme » (Sarah Gadon, symbole de la grande bourgeoisie, amatrice d'art et des bonnes choses de manière générale, plus par principe que par passion), qui aime tant les bibliothèques — non pas pour y parcourir des ouvrages, mais plutôt pour éviter le vacarme de la rue — et le théâtre — mais pas au point de rester jusqu'à la fin des représentations.

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Cosmopolis regorge d'allusions, de métaphores, de représentations. Le regard qu'il porte sur notre époque est froid, acide et sans appel ; rien n'est gratuit — malheureusement, aurait-on envie de dire. Les symboles et les corps sociaux se succèdent dans et autour de la limousine : la théorie, qui lui enseigne la spéculation optimisée sur les marchés asiatiques ; l'art, sous les traits de Juliette Binoche, entre argent et sexe (par ailleurs omniprésent) ; la santé, et ce médecin qui lui diagnostique une asymétrie de la prostate, alors qu'il n'avait jamais envisagé le moindre dysfonctionnement dans l'univers qu'il croyait contrôler (toute sa conception du monde s’effondre alors) ; la mort, qu'il aborde dans un premier temps avec une curiosité presque enfantine en tuant son garde du corps, mais qu'il touche du doigt quand il se tire dans la main, etc. Les exemples sont légion et il s'avère difficile de tous les appréhender en un seul visionnage, surtout si l'on prend en compte le temps de chauffe nécessaire pour se plonger dans le bain !

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Mais s'il est une figure emblématique, peut-être la plus révélatrice du film, c'est bien celle du prolétaire, à la fin du film. Un personnage moche, crasseux et puant incarné par Paul Giamatti, que Pattinson vient rencontrer au soir de sa vie, maintenant qu'il a lui aussi été abandonné par les puissants de ce monde. Hormis un passage maladroit où Cronenberg semble vouloir s'assurer que le message de son film est bien passé, la scène finale brille par sa lucidité. Ici bas, la remise en cause du « système » n'est que très rarement le fruit d'une réflexion volontaire et spontanée. Le plus souvent, cette réflexion vient plutôt au terme d'un échec, après avoir cru en une certaine vertu dudit système et après en avoir subi ou réalisé les conséquences. En substance, nous sommes coupables d'avoir cédé aux sirènes du capitalisme en pensant obtenir quelque chose en retour, en croyant être sauvé, comme l'exprime le prolétaire quelques instants avant le superbe générique de fin — avec en toile de fond un tableau de Rothko, le peintre préféré du héros déchu.

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À lire :

mercredi 01 août 2012

La palourde royale

Mais comment cuisine-t-on la palourde royale ? On s'est bien sûr tous posé cette question au moins une fois dans notre vie. Enfin, presque tous, je crois... Quoi qu'il en soit, l'émission québécoise Des kiwis et des hommes (la référence à Steinbeck ne vous aura pas échappé), présentée par Francis Reddy et Boucar Diouf, apporte une réponse... de taille !

mercredi 25 juillet 2012

Le Monde diplomatique - Juillet 2012

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Mexico recule devant les cartels
« Guerre contre la drogue »
Jean-François Boyer (journaliste, envoyé spécial)

La campagne présidentielle mexicaine du début du mois a été marquée par un mouvement étudiant inédit dénonçant le soutien des grands médias privés à M. Enrique Peña Nieto, le candidat du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, centre droit). Elle a surtout confirmé la préoccupation principale de la population : survivre à la violence quotidienne déchaînée par le trafic de la drogue.

culte_sainte_mort.jpgMiss Bala (film de Gerardo Naranjo chroniqué ici) traitait le sujet sous la forme d'une métaphore, où l'héroïne incarnait cette population prise en otage, prisonnière d'une violence omniprésente, acculée entre les narcotrafiquants et la police. La revue XXI (présentée ici par Clément), dans son numéro 18, s'attarde aussi longuement sur l'enfer très ordinaire des habitants de Ciudad Juárez, à une centaine de mètres d'El Paso, au Texas, où la vie suit son cours malgré les assassinats quotidiens. Selon le département d'État américain, en 2011, 95% de la cocaïne aux États-Unis passait par le Mexique. Un marché en plein essor qui ne connaît vraiment pas la crise...
Depuis 2006 et la réélection de Felipe Calderón — soucieux de redorer son blason terni par des accusations de fraude électorale —, 400 000 policiers et 50 000 soldats sont mobilisés dans une « guerre » contre le trafic de drogue qui menace aujourd'hui l'État mexicain. Les cartels, qui disposent désormais d'un armement lourd, n'hésitent plus à affronter les convois de l'armée de terre dans les régions qu'ils gouvernent de fait. Entre 2006 et 2011, 2888 soldats, marins, policiers et agents des services de renseignement ont été tués, avec un très fort pourcentage de policiers municipaux. Même si les premières victimes du crime organisé sont les polices, il assoit sa domination au cœur des populations par la terreur. En septembre 2011, 35 corps sans vie ont été retrouvés devant un grand centre commercial de Veracruz. Les tueries reprirent en novembre, avec 16 cadavres calcinés à Culiacán et 26 corps abandonnés en plein centre de Guadalajara, la deuxième ville du Mexique. Depuis quelques années, les compteurs du sordide s'affolent et totalisent plusieurs milliers de morts par an.

L'offensive de M. Calderón se sera donc retournée contre l'ordre institutionnel qu'elle prétendait défendre. Les narcos ont prouvé ces dernières années que, avec ou sans la complicité active du pouvoir, ils étaient capables de mettre l'État en échec et de contrôler une grande partie du territoire. Les conséquences politiques ne se sont pas faites attendre, puisque lors de la campagne présidentielle de 2012, la société tétanisée semblait s'être ralliée à l'idée de ramener le PRI au pouvoir : lui seul serait capable, dit-on, de négocier avec les narcos et de ramener la paix... Se souviendra-t-on de la présidentielle de juillet 2012 comme de la première tentative des cartels de remporter une victoire sur la démocratie ?


Dossier : Tourisme, l'industrie de l'évasion

Voici venu l'été... L'occasion pour le Diplo de produire un excellent dossier sur le tourisme.

Jusqu'au début du XXe siècle, seules certaines franges de la haute société pouvaient partir à la découverte du monde. Si le séjour à l'étranger n'a pas perdu sa vocation distinctive (Du « grand tour » à Sciences Po, le voyage des élites, par Bertrand Réau), le tourisme a cessé d'être l'apanage des plus riches. Mais on peut encore aujourd'hui opposer la « double présence » des étudiants occidentaux qui sont à la fois soutenus à l'étranger et attendus chez eux, à la « double absence » des immigrés, évoquée par le sociologue Abdelmalek Sayad, qui partent vers un horizon incertain et qui, après s'être heurtés à la réalité de la société d'arrivée, doivent retourner chez eux sans en avoir nécessairement retiré un avantage, l'absence étant parfois synonyme d'exclusion des relations sociales locales.

Le tourisme alimente une nouvelle industrie qui conduit à des déplacements massifs de population, comme en Chine (Quand les Chinois découvrent les joies de la villégiature, par Pál Nyíri). Mais la conquête du temps libre a-t-elle pour autant tenu ses promesses d'émancipation (Oisiveté bien encadrée, par Philippe Bourdeau et Rodolphe Christin) ? Rien n'est moins sûr, tant l'usine à rêves alimentée par l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) participe à cette perspective de l'industrie culturelle hollywoodienne du divertissement, avec cette « mondialisation ludique » (sic), facteur d'une « libéralisation à visage humain » (re-sic) et vecteur d'un « ordre touristique mondial » (re-re-sic)...

Enfin, contrairement à un mythe tenace, les vacances des Occidentaux — en quête d'une illusoire authenticité compatible avec leur confort (Dans la jungle de Bornéo, des visiteurs en quête d'authenticité, par Clotilde Luquiau) — ne participent pas toujours au développement des pays du Sud (À qui profitent les vacances ?, par Gilles Caire) ni à l'épanouissement des saisonniers du marché du travail (Gentils organisateurs en colère, par Philippe Bourdeau et Rodolphe Christin). N'oubliez jamais que sur 950 euros d'un forfait trekking dans l'Atlas marocain, 540 n’atteignent même pas le Maroc. 370 euros nourriront 'économie de Marrakech (marge de l'agence locale, hôtel, etc.) et seuls 40 euros (5% de la somme versée par le voyageur) parviendront aux locaux.


À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (http://www.la-bas.org), en vacances cet été mais de retour en septembre.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr).

Bravo à chouchou58 qui a bien anticipé le contenu de ce billet... :-)