mardi 27 novembre 2012

Interview de Frédéric Lordon par Daniel Mermet : qu'est-ce que la finance ?

Vendredi 23 novembre, Là-Bas si j'y suis (l'émission de Daniel Mermet sur France Inter) avait pour titre « Prolétaires de tous les pays, devenez trader ! ». Je vous en retranscris le résumé :

« Le Hero du père, c’était Che Guevara, le Hero du fils, c’est Jérôme Kerviel. Le monde change. Vous aussi, devenez trader, apprenez le trading, écoutez BFM Business ! N’importe qui peut s’enrichir vite et facilement. C’est ce que nous sommes allés voir. En effet, la connaissance et la pratique de la finance et du placement, voilà ce qui est indispensable à la France pour sortir de la crise et connaître un avenir radieux. Ecoutez les conseils de notre expert, Frédéric Lordon, laissez tomber la lutte des classes, prolétaires de tous les pays, devenez trader ! »

L'émission a rencontré un franc succès — tout comme l'émission de la veille, autour du livre de Jean Stern, Les patrons de la presse nationale, tous mauvais (éditions La Fabrique, 2012). Aussi, le lundi suivant, l'équipe de Là-bas a publié le message suivant :

« Ça ne vous a pas échappé, chers AMG [auditeurs modestes et géniaux], dans notre reportage du vendredi 23 novembre, "Prolétaires de tous les pays, devenez trader !", on a fait appel à notre expert financier, Frédéric Lordon. Résultat, on a passé tout le weekend à lire vos messages réclamant plus de Lordon dans Là-bas si j’y suis ! C’est incroyable. Certains d’entre vous décrivent des troubles du comportement, d’autres des tremblements, des frissons, et même des accès de fièvre ! Chers AMG, on ne pouvait pas vous laisser plus longtemps dans cet état. Voici donc, en exclusivité pour les auditeurs de Là-bas, un entretien indispensable pour comprendre ce qu’est la finance. »

Je vous invite donc à prendre dix minutes de votre temps (libre) pour écouter le professeur Frédéric Lordon, très bon pédagogue, expliquer ce qui se cache derrière ce mot fourre-tout : la finance. Une notion élémentaire, rébarbative de prime abord, mais nécessaire à la compréhension du bordel planétaire actuel.
 

Si vous voulez en savoir un peu plus, écoutez l'émission sur le métier de trader, à l'origine de cette interview : Prolétaires de tous les pays, devenez trader !

dimanche 25 novembre 2012

Sur l'utilité de « Stayin' Alive », des Bee Gees

Jamais la chanson des Bee Gees n'aurait eu autant de sens...

Il s'agit de la version longue d'un spot de prévention réalisé par la British Heart Foundation. Y figure, entre autres, l'ex-footballer et acteur Vinnie Jones, mafieux invétéré tout droit sorti d'un film de Guy Ritchie comme Snatch ou Arnaques, crimes et botanique (Lock, Stock and Two Smoking Barrels) — dans lesquels il a effectivement incarné des truands notoires.

lundi 19 novembre 2012

The Social Network, de David Fincher (2010)

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The Social Network est le 8ème film de David Fincher, mettant en scène Jesse Eisenberg (déjà vu dans The Village de M. Night Shyamalan et To Rome with Love de Woody Allen), Justin Timberlake (vu l'année d'après dans In Time d'Andrew Niccol) et Rooney Mara (remarquée pour son interprétation de Lisbeth Salander dans le Millénium de David Fincher). Il s'agit d'un biopic nous replongeant au début des années 2000, aux origines quelque peu tumultueuses de la création d'une des entreprises les plus lucratives jamais créées sur Internet : Facebook.

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Le film s'ouvre sur un vif échange entre le jeune Mark Zuckerberg et sa petite amie, au terme duquel l'étudiant de la prestigieuse université de Harvard essuie une énième rupture. Cette discussion à bâtons rompus (1) est révélatrice de l'état d'esprit du prodige en herbe, génie de la programmation informatique mais doté d'un tempérament radicalement asocial le prémunissant de toute relation sentimentale « normale ». Asocial, certes, mais pas insensible : prédisposé à l'humiliation affective répétée, il décide de mettre en ligne sur l'intranet de son campus un programme douteux baptisé « Facemash », permettant de noter le physique de la gente féminine par le biais de photos piratées. Son cynisme et son arrogance démesurés trouvent ainsi dans ses compétences en informatique une échappatoire, un moyen de se défouler et de se vider de ce trop-plein de ressentiment accumulé.

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Facebook est donc né sur les cendres encore chaudes des sentiments made in Zuckerberg, mélange poisseux de voyeurisme et d'impudence. Facemash suscite un engouement tel que des personnes influentes du campus le sollicitent pour travailler à l'élaboration d'un site de rencontre appelé « Harvard Connection ». Il détournera par la suite ce projet à son avantage, avec l'aide de son seul véritable ami, pour lancer « The Facebook », prémices des réseaux sociaux exclusivement dédiés aux étudiants de l'université. Dépourvu de toute forme d'empathie et de ne serait-ce qu'un soupçon de sociabilité, c'est de manière tout à fait fortuite qu'il brisera les maigres liens qui constituaient son entourage et qui le reliaient à la vie en société. C'est devant les tribunaux, des centaines de millions de dollars en jeu, que l'histoire se conclura.

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Deux grandes incompréhensions entourent cependant la réception critique de The Social Network.
De manière assez étrange, beaucoup de gens n'ont pas été capables d'apprécier le film indépendamment de leur aversion pour le réseau social lui-même. Pourtant, le film n'est qu'une description clinique et historique de la naissance de Facebook, et non une ode aux amis virtuels et au narcissisme généralisé — c'est quasiment le contraire.
À l'opposé, de très nombreuses personnes ont vu en la personne de Mark Zuckerberg (et de Sean Parker, co-fondateur de la plateforme musicale Napster) un symbole de réussite — économique, et « donc » sociale pour beaucoup d'entre elles, malheureusement — chez cet étudiant devenu le self made man milliardaire mondialement connu et envié.
Ce dernier point incarne le symbole par excellence de notre époque, un phénomène particulièrement inquiétant et affligeant qui augure à mon sens de bien funestes lendemains. Il y a quelque chose de profondément malsain dans ce culte planétaire voué au personnage, lui qui a bâti son empire financier sur l'exploitation de pulsions parmi les plus viles que compte l'humanité.

(1) Jamais je n'avais vu des sous-titres s'étaler sur 5 lignes d'un écran télé, 16/9 de surcroît... (retour)

N.B. : Merci Yohann pour les échanges de points de vue sur le film, mis à profit dans ce billet.

mercredi 14 novembre 2012

La carte des meilleurs films de tous les temps

Glanée sur le site vodkaster.com, la carte ci-dessous regroupe les 250 « meilleurs films de tous les temps » (appellation peut-être un peu excessive) classés par genre : 20 au total, dont les originaux masterpiece about show business, drama about tolerance et dark and weird drama. À l'image d'un plan de métro, on peut suivre chaque rame du début à la fin ou bien s'attarder aux intersections. On peut aussi y voir une source abondante d'idées pour occuper les longues soirées d'hiver à venir...

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Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

N.B. : Les données proviennent du site IMDb (voir la page www.imdb.fr/chart/top).

vendredi 09 novembre 2012

La bouche musicale

Mieux que l'air guitar : la mouth guitar. Ci-dessous, une interprétation du célèbre solo de guitare de Parisienne Walkways, titre composé par Gary Moore en 1979 et revisité ici par Michael Gregorio. Bluffant.

Dans un autre registre, moins électrique et plus cuivré, Marianne Aya Omac (ex-membre du groupe Ginkobiloba) démontre ses talents en matière de mouth trumpet sur la chanson Closer (à partir de 2'30).

dimanche 04 novembre 2012

J'ai le Droit de Vivre, de Fritz Lang (1937)

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J'ai le droit de vivre (You Only Live Once en V.O.) est un film noir réalisé par Fritz Lang en 1937, dix ans après Metropolis. Il s'agit du second film américain (après Furie) du réalisateur allemand d'origine autrichienne, après qu'il ait émigré à Hollywood en 1934, laissant derrière lui 15 années de labeur et autant de films tournés en Europe. Le film est souvent considéré comme un classique du film noir, sinon le premier, avec un scénario s'inspirant de l'histoire tumultueuse de Bonnie and Clyde (1). Il met en scène, entre autres, Sylvia Sidney et le très jeune Henry Fonda, 20 ans avant son interprétation du juré n°8 dans Douze Hommes en Colère (lire le billet).

Après deux ou trois petits larcins, Eddie Taylor sort de prison, bien décidé à rentrer dans le droit chemin avec l'aide et l'amour (aveuglant par moments) de sa petite amie, Joan « Jo » Graham. Mais, très vite, il va se heurter à la rancune de ses semblables pour lesquels il demeurera, quoi qu'il fasse, un éternel repris de justice. Mis à la porte de son hôtel, licencié de son travail, Eddie enchaîne les injustices. Il subit les désillusions d'une société arc-boutée sur des positions rétrogrades qui se refuse à croire en une possible évolution de l'être humain face à l'adversité de la faute. Mis au ban de l'humanité, incapable — ou, plus précisément, jugé comme tel — de se réinsérer dans la vie civile malgré le soutien appuyé de quelques uns de ses proches, il sera à nouveau entraîné dans la spirale infernale de l'illégalité.

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La malchance et le mauvais sort s’acharnent sur Eddie et Jo, couple éperdu qui se dérobe aux autorités et qui se retrouve piégé, malgré lui, dans une fuite en avant qu’on sait perdue d’avance. Fritz Lang filme brillamment cette lente descente aux enfers pleine de vicissitude, usant de subterfuges visuels et scénaristiques pour mieux éblouir et égarer le spectateur. À l'aide d'un magnifique jeu d’ombre et de lumière, en resserrant le cadre autour des visages inquiets de ces amoureux transis, il enferme ses personnages dans des cadres et des grilles pour mieux figurer le caractère illusoire et chimérique de leur entreprise.

Les prestations de Henry Fonda et de Sylvia Sydney, prisonniers de leur destin dès les premiers instants du film, sont d'une intensité tout à fait remarquable. À eux deux, ils représentent cet équilibre fragile qui sous-tend l'existence du commun des mortels. Pour Lang, la société dans laquelle nous évoluons, tout autant que notre simple condition d'être humain, nous enferme de manière inexorable dans une prison aux barreaux opaques. Les conséquences sont sans appel : l'innocence et l'intégrité ne se suffisent pas à elles seules ici-bas ; pire, elles ne prémunissent en rien de contrecoups moraux ou sociaux dramatiques. J'ai le droit de vivre illustre admirablement ce propos, dans un équilibre gracieux conjuguant l'émotion du drame romantique et le tragique du film noir.

(1) À noter la sortie en salles en octobre de God Bless America, avec Joel Murray (le frère de), narrant une équipée sauvage, sanglante et grand-guignolesque, sur les routes de la bêtise made in USA. Ce film tire lui aussi une partie de son inspiration de la vie de Bonnie and Clyde. (retour)

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dimanche 28 octobre 2012

Le Monde diplomatique - Octobre 2012

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« On n'a plus le temps... »
Serge Halimi

(Ce mois-ci, je vous invite à vous attarder sur la retranscription intégrale d'un article du directeur de la rédaction du Diplo.)

«

Ceux qui se désolent du manque d’attention à leur cause, à leur activité, se voient souvent opposer la même explication : « On n’a plus le temps. » On n’a plus le temps de se plonger dans un livre « trop long », de flâner dans une rue ou dans un musée, de regarder un film de plus de quatre-vingt-dix minutes. Ni celui de lire un article abordant autre chose qu’un sujet familier. Ni de militer ni de faire quoi que ce soit sans être aussitôt interrompu, partout, par un appel qui requiert d’urgence son attention ailleurs.

Pour une part, ce manque de temps découle de l’apparition de technologies qui ont permis de… gagner du temps : la vitesse des déplacements s’est accrue, celle des recherches, des transmissions d’informations ou de correspondances aussi, souvent à un coût modeste ou dérisoire. Mais, simultanément, l’exigence de vitesse n’a cessé d’obérer l’emploi du temps de chacun, et le nombre de tâches à réaliser a explosé. Toujours connecté. Interdit de musarder. On n’a plus le temps (1).

Parfois, c’est aussi l’argent qui fait défaut : on n’a plus les moyens. S’il coûte toujours moins cher qu’un paquet de cigarettes, un journal comme Le Monde diplomatique implique une dépense que bien des salariés, chômeurs, étudiants, précaires ou retraités ne jugent pas anodine.

Parmi d’autres, ces raisons expliquent la désaffection de la presse payante. Une fraction de ses anciens lecteurs l’abandonne à mesure que la fenêtre de papier ouverte sur le monde, l’attente du postier ou du kiosquier se métamorphosent en une contrainte de lecture supplémentaire dans un calendrier surchargé — et surtout s’il faut payer. Un des propriétaires de Free et du Monde, M. Xavier Niel, anticipe que les journaux auront disparu d’ici une génération.

Si leur financement se faisait sur des écrans, des tablettes, il n’y aurait peut-être guère motif à s’alarmer : ceci remplacerait cela. Mieux encore, la science, la culture, les loisirs, l’information se diffuseraient plus vite, y compris dans les lieux les plus reculés. Au reste, nombre de périodiques conçus sans autre projet rédactionnel que d’arrondir les profits (ou l’influence) de leurs propriétaires peuvent bien succomber sans que la démocratie y perde. Seulement, les nouvelles technologies de l’information n’assurent au journalisme ni les emplois ni les ressources des anciennes. A moins de travailler à titre bénévole, c’est-à-dire en tirant ses revenus d’ailleurs, comme la plupart des blogueurs, la profession se trouve menacée du pire : elle ignore si elle dispose d’un avenir.

Un train, un métro, un café, un congrès politique : autrefois, dans ces endroits, la presse régnait ; dorénavant, combien de gens y déploient encore un journal autre que « gratuit » ? Ne s’agit-il que d’une impression ? Les chiffres s’entêtent et confirment la réalité d’un décrochage. En Europe de l’Ouest et aux États-Unis, la diffusion des journaux a décliné de 17 % au cours des cinq dernières années. Et le recul se poursuit. En France, une période de fièvre électorale ne provoque plus aucun retour vers les kiosques ; de janvier à août 2012, les quotidiens généralistes ont ainsi accusé un reflux moyen de leurs ventes de 7,6 %par rapport à l’an précédent. Même l’été dernier, pourtant marqué par les Jeux olympiques, les ventes de L'Équipe, un titre sportif en situation de monopole, ont continué à baisser.

Dans l’espoir de freiner une telle glissade, un journalisme sonnant et trébuchant multiplie les « unes » qui racolent en violant l’intimité des personnes, ou les articles qui affolent en assimilant n’importe quoi — y compris des provocations isolées de caricaturistes ou des rassemblements groupusculaires d’intégristes — aux « heures les plus sombres de notre histoire ». Les chaînes d’information en continu amplifient le tintamarre. Deviner quelle outrance va mobiliser l’attention des médias, occulter une nouvelle qui réclamerait du lecteur davantage qu’un « J’aime ça » au bas d’un blog rageur, est devenu un jeu d’enfant. Ainsi continûment s’accroît la part de vulgarité et de catastrophisme dont la plupart des propriétaires de presse s’imaginent qu’elle provoquera du buzz pendant quelques heures. Mais, sur ce terrain, comment escompter faire payer au lecteur ce qu’il peut trouver — gratuitement et à profusion — ailleurs ?

En particulier sur la Toile. Aujourd’hui, aux 35 millions de Français qui lisent un périodique s’ajoutent ou se superposent 25 millions d’internautes qui, chaque mois, consultent au moins un site de presse. Mais ces derniers ont été habitués à croire que le règne de la société sans argent était advenu — sauf lorsqu’ils se précipitent pour acheter, cette fois au prix fort, leur ordinateur, leur Smartphone ou leur tablette, souvent pour pouvoir consulter une presse qui leur est offerte... L’audience en ligne ne rapporte donc pas grand-chose à ceux qui recherchent, éditent, corrigent, vérifient l’information. Ainsi une structure économique parasitaire s’édifie peu à peu qui concède aux uns tous les profits du commerce. Et qui facture aux autres tous les coûts de la « gratuité » (2).

Un quotidien comme The Guardian, par exemple, est devenu grâce à son site Internet numéro un de l’audience au Royaume-Uni et troisième dans le monde, sans que cela l’empêche — et, devrait-on dire, au contraire — de perdre l’année dernière 57 millions d’euros et de licencier plus de soixante-dix journalistes. Car bien qu’elle requière toujours davantage d’investissements, la croissance du trafic numérique des journaux coïncide en général avec la réduction de leurs ventes en kiosques. Assurément, près de 6 millions de Britanniques lisent au moins un article du Guardian par semaine, mais seuls 211 000 l’achètent quotidiennement. C’est cette petite population, déclinante, qui finance la lecture gratuite de la plupart des internautes. Un jour, forcément, ce voyage s’arrêtera pour tous faute de carburant.

Le pari perdu des éditeurs concerne aussi la publicité. Au départ, le modèle de la « gratuité » en ligne imitait la logique économique de la radio commerciale, puis celle de ces quotidiens que des travailleurs précaires distribuent à l’aube à l’entrée des stations de métro. A ceci près que, dans un cas, on sait depuis longtemps de quoi il retourne — de radios privées (RTL, Europe 1, NRJ, etc.) dont les programmes se faufilent entre des spots qui martyrisent les tympans. Et que, dans le second, si Direct Matin ou Métro, l’un propriété de M. Vincent Bolloré, l’autre de TF1, ont pour projet une société de la gratuité, c’est à condition que celle-ci leur rapporte encore davantage. Il leur suffit pour cela de facturer directement l’annonceur en lui livrant en échange des fagots de lecteurs ou d’auditeurs.

Avec l’information en ligne, le fiasco du même calcul est devenu patent. Les sites de presse ont beau aligner les succès d’audience, la ressource publicitaire ne leur parvient qu’au compte-gouttes. Car son produit profite avant tout aux moteurs de recherche, devenus selon M. Marc Feuillée, président du Syndicat de la presse quotidienne nationale (SPQN), « des mégarégies publicitaires, absorbant comme des Moloch la quasi-totalité des revenus de nos annonceurs ». M. Feuillée précise : « Entre 2000 et 2010, le chiffre d’affaires publicitaire des moteurs est passé de 0 à 1,4 milliard d’euros, celui de la presse [en ligne] de 0 à 250 millions d’euros (3). » Informé en détail des goûts et des lectures de chacun d’entre nous, capable (comme Facebook) de vendre aussitôt cette avalanche de données personnelles aux publicitaires, qui s’en serviront pour mieux « cibler » leur gibier, Google est également passé maître dans l’art de faire de l’« optimisation fiscale » en Irlande et aux Bermudes. Très opulente, cette multinationale ne paie donc presque pas d’impôts.

Si la presse va mal, la plupart des titres le dissimulent en recourant à des indicateurs frelatés. Ainsi, une partie de la diffusion proclamée payante — plus de 20 % dans le cas des Échos, de Libération ou du Figaro — est en réalité offerte à des gares, épiceries de luxe, hôtels, écoles de commerce, parkings... Quant au nombre revendiqué d’abonnés, il s’écroulerait sans les techniques dignes du hard discount que colporte par exemple le jovial directeur du Nouvel Observateur chaque fois qu’il propose 13 numéros de son magazine pour 15 euros, avec en prime une « montre de collection Lip Classic ». Mais le patron de L’Express aux écharpes colorées surenchérit aussitôt : avec lui, c’est 45 numéros pour 45 euros, et en bonus un « réveil à ambiance lumineuse et sonore ».

D’autres astuces permettent de doper l’audience des sites. Ainsi, quand un titre de presse appartenant à M. Serge Dassault acquiert un site spécialisé de spectacle ou de météo, c’est pour pouvoir aussitôt prétendre que chaque internaute achetant en ligne sa place de cirque, ou s’inquiétant de l’ensoleillement de ses vacances, est devenu ipso facto un lecteur de la « marque » Le Figaro…

Soyons donc singuliers également dans notre franchise : depuis janvier de cette année, la diffusion du Monde diplomatique a baissé de 7,2 %. Le temps qui fait défaut, l’argent aussi, un certain découragement face à une crise qui se déploie ainsi que nous l’avons anticipé, bien avant les autres, mais à laquelle nous ne pouvons pas seuls apporter remède, une contestation de l’ordre économique et social qui peine à trouver des débouchés politiques : tout cela a contribué à notre recul.

A la dégradation de notre situation financière qui en découle s’ajoute une nouvelle baisse de nos recettes publicitaires. Nous avons promis à ceux de nos lecteurs, nombreux, que ce type de revenu hérisse qu’il n’excéderait jamais 5 % de notre chiffre d’affaires. En 2012, il n’atteindra même pas 2 %... Grâce à une politique intransigeante sur le tarif de nos abonnements — nous ne bradons pas nos publications et nous n’offrons plus rien d’autre à nos abonnés que les journaux qu’ils commandent —, grâce aussi à la campagne de dons que nous relançons chaque année à cette même époque et qui aide à financer nos projets de développement, nos pertes resteront modestes en 2012. Mais rien ne garantit que nous reviendrons à l’équilibre l’année prochaine.

Quelques rayons de lumière éclairent néanmoins notre paysage. Une nouvelle édition électronique sera lancée dans les mois qui viennent. Elle permettra au lecteur de passer instantanément d’un format qui reflète le journal papier, son déroulé, sa mise en page, à un autre plus adapté à tous les écrans. Une édition spécifique destinée aux tablettes et autres liseuses est également en préparation. Par ailleurs, nous avons observé que nos archives avaient suscité un vif intérêt — les ventes de notre dernier DVD-ROM ont largement excédé nos attentes. Aussi allons-nous prochainement proposer à tous nos abonnés, pour une somme modique, l’accès instantané à n’importe lequel de nos articles publié entre la naissance du Monde diplomatique en mai 1954 et le numéro en cours. Enfin, chacun, abonné ou non, pourra bientôt disposer, grâce à un forfait, de tout notre fonds documentaire pendant quelques jours. Ces nouvelles fonctionnalités du site Internet, que nous espérons déployer dès le début de l’année prochaine, ont requis un très long et très lourd investissement de notre part. Nous en attendons enfin des revenus réguliers. Ils contribueront à la défense de notre indépendance.

Mais il nous faut aussi soutenir les ventes du journal. Cela implique d’abord que chacun connaisse son existence. Or la visibilité du Monde diplomatique décroît dans les kiosques et maisons de la presse à mesure que s’effiloche le réseau de distribution. Forçats de la profession situés en bout de chaîne, soumis à des horaires et à des conditions de travail éprouvants, concurrencés par la presse dite « gratuite », des centaines de kiosquiers et de marchands de journaux ont fermé boutique au cours des dernières années (918 rien qu’en 2011). C’est pourtant grâce à eux que s’établit le premier contact avec nos lecteurs. Comment faire savoir autrement à ceux qui ne sont pas encore abonnés à nos publications que nous avons publié telle enquête, telle analyse, tel reportage ?

Car, quand il s’agit du Monde diplomatique, la promotion confraternelle, d’ordinaire si bavarde, fait soudain silence. Ainsi, entre le 19 mars et le 20 avril 2012, une période choisie au hasard de l’emploi du temps d’un de nos stagiaires, les revues de presse d’Europe 1, de RTL et de France Inter ont cité 133 titres, dont Le Figaro (124 fois), Libération (121 fois), sans oublier France Football et Picsou Magazine. Le Monde diplomatique ne fut jamais mentionné. Difficile de faire moins pour le principal journal français publié dans le monde (51 éditions en 30 langues)…

Au fond, peu importe : notre réseau social, c’est vous. C’est donc à vous qu’il revient d’abord de faire connaître ce mensuel, ses valeurs, d’encourager son aventure intellectuelle, ses engagements. De convaincre autour de vous qu’il n’est ni urgent ni nécessaire de réagir à toutes les « polémiques », de tout embrasser pour ne rien étreindre, de tout parcourir pour ne rien retenir. Et qu’il est bon — par exemple une fois par mois ? — de quitter la pièce où les gens vocifèrent, de décider qu’on s’arrête et qu’on réfléchit.

A quoi peut servir un journal ? A apprendre et à comprendre. A donner un peu de cohérence au fracas du monde là où d’autres empilent des informations. A penser posément ses combats, à identifier et faire connaître ceux qui les portent. A ne jamais rester solidaire d’un pouvoir au nom des références qu’il affiche sitôt que ses actions les démentent. A refuser le verrouillage identitaire d’un « choc des civilisations » oubliant que l’héritage de l’« Occident », c’est le sac du Palais d’été, la destruction de l’environnement, mais aussi le syndicalisme, l’écologie, le féminisme — la guerre d’Algérie et les « porteurs de valises ». Et que le « Sud », les pays émergents qui défont l’ordre colonial, englobe des forces religieuses moyenâgeuses, des oligarchies prédatrices, et des mouvements qui les combattent — le géant taïwanais Foxconn et les ouvriers de Shenzhen.

A quoi peut servir un journal ? En des temps de reculs et de résignations, à défricher les sentiers de nouveaux rapports sociaux, économiques, écologiques (4). A combattre les politiques austéritaires, à aiguillonner ou à tancer des social-démocraties sans souffle et sans sève. C’est, par exemple, dans ces colonnes que fut popularisée l’idée d’une taxe sur les transactions financières (5), puis celle d’un plafonnement des revenus (6). Parfois, un journal peut donc aussi rappeler que la presse n’a pas toujours partie liée avec les industriels et les marchands contre ceux qui entendent sauver la planète et changer le monde.

A l’évidence, l’existence d’un tel journal ne peut pas uniquement dépendre du travail de la petite équipe qui le produit, aussi enthousiaste soit-elle. Mais nous savons que nous pouvons compter sur vous. Ensemble, nous prendrons le temps qu’il faut.

»

Serge Halimi

(1) Cf. Déborah Corrèges, « La tyrannie de la vitesse », Sciences humaines, n° 239, Auxerre, juillet 2012. Écouter également « L’évadé » de Boris Vian, lu par Jean-Louis Trintignant au théâtre de l’Odéon en novembre 2011.
(2) Lire « L’information gratuite n’existe pas », La valise diplomatique, 7 octobre 2010.
(3) Correspondance de la presse, Paris, 17 septembre 2012.
(4) Lire par exemple Bernard Friot, « La cotisation, levier d’émancipation », Le Monde diplomatique, février 2012 ; Manière de voir, n° 112, « Le temps des utopies », août-septembre 2010.
(5) Ibrahim Warde, « Le projet de taxe Tobin, bête noire des spéculateurs, cible des censeurs », et Ignacio Ramonet, « Désarmer les marchés », Le Monde diplomatique, respectivement février et décembre 1997.
(6) Lire Sam Pizzigati, « Plafonner les revenus, une idée américaine », Le Monde diplomatique, février 2012. Selon plusieurs témoignages publics, cet article aurait directement inspiré à M. François Hollande son projet d’un impôt de 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros.


Et aussi :

  • Un reportage extrêmement intéressant de Guillaume Pitron sur les migrants africains, en route pour Johannesburg. Si, régulièrement, des bateaux de clandestins font naufrage en Méditerranée, l'article nous rappelle que neufs migrants africains sur dix vont chercher du travail au sein même du continent noir. Le récit de ces voyageurs malgré eux, notamment entre Abidjan (Côte d'Ivoire) et Johannesburg (Afrique du Sud) transpire le courage, la volonté et parfois l'imagination.
  • Un très bon article de Philippe Revelli sur les prémices d'un phénomène d'accaparement de terres agricoles, non pas destiné à la monoculture intensive comme c'est le cas en Afrique et en Amérique du Sud (voir le Diplo de septembre 2011 qui traitait le sujet) mais plutôt à de riches industriels désireux de bâtir des hôtels (par exemple) de luxe sur les cendres encore fraîches des quartiers pauvres de Manille — et de ses anciens cimetières.

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle d'octobre est disponible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2550.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.

samedi 20 octobre 2012

La France de Raymond Depardon, par Raymond Depardon (2010)

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Le talent de Raymond Depardon est multiforme. Si ses reportages photos en milieux sensibles (Moyen-Orient et Afrique notamment) l'on rendu célèbre dans les années 1970 (lire le billet sur le film Les Années Déclic ou sur la photo prise au Biafra par Gilles Caron), il donne aussi libre cours à son talent dans des livres où il tisse un lien étroit et touchant entre texte et image, et dans ses films qui dépeignent les nombreuses facettes d’une société en pleine évolution (lire le billet sur Profils Paysans).

Bien qu'ayant déjà consacré divers reportages au territoire français, Raymond Depardon a voulu par cet ouvrage concrétiser une idée qui trouve son origine des années auparavant (voir le film Journal de France sorti en 2012) : parcourir la France et photographier ses régions seul, à la chambre 20x25 — avec toutes les contraintes que cela présuppose. Nomade dans l’âme, vagabond du cœur, il se donne la mission qui, de 2004 à 2010, le mènera sur les routes au gré des saisons et de la lumière afin de montrer à égalité les régions que chacun rêve de visiter ou celles qui se dérobent à tout romantisme. Comme on peut le lire sur le site de la BnF, « il montre les conséquences de l’explosion des villes françaises durant la seconde moitié du XXe siècle qui a créé des usines à vendre en périphérie des villes entourées d’un océan de parkings, des zones périurbaines qui engloutissent les petites villes et les villages, la surexploitation immobilière du littoral et de la haute montagne… »

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« J’ai visité des lieux très différents, où parfois l’histoire n’a rien de commun d’un “pays” à un autre. Cette distance que je me suis imposée, techniquement et formellement, m’a permis de passer au-dessus des spécificités régionalistes et d’essayer de dégager une unité : celle de notre histoire quotidienne commune. »

Raymond Depardon

Au noir et blanc contrasté et à la teinte humaniste de ses œuvres antérieures, Raymond Depardon préfère ici le côté frontal de la prise de vue à la chambre, la couleur, la lumière unique, neutre, délicate et sensible. Les humains s’éclipsent parfois mais il photographie en premier lieu le paysage, il poursuit sa recherche : « observer les traces de la présence de l’homme qui par son intervention au fur et à mesure de l’histoire a modifié le territoire. » Vibrant hommage à la photographie de Walker Evans et de Paul Strand, La France de Raymond Depardon, de par son support soigné, onéreux, mais conférant à cet art tout son sens, illumine la géographie de Depardon. Unique, arbitraire, personnelle, et délibérément née de « la douleur du cadre » et du « bonheur de la lumière », pour reprendre sa belle formule.

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À farfouiller : le site de Magnum Photos, www.magnumphotos.com, et sa pléthore de photos de Raymond Depardon, entre autres.