vendredi 13 novembre 2015

Aux confins de l'Écosse : l'île de Harris et Lewis

Lewis au Nord et Harris au Sud sont les deux composantes d'une même île appartenant aux Hébrides extérieures, par opposition aux Hébrides intérieures comme l'île de Skye (hop, une autre escapade). Le Gaélique est sur cette terre de 2000 m² la langue officielle au même titre que l'Anglais, et constitue un vestige du monde celte et viking, en référence aux invasions antédiluviennes : l'île appartenait à la Norvège jusqu'en 1266. Berceau du clan des MacLeod avec l'île de Skye, Harris et Lewis ont des géologies très différentes et ses 20 000 habitants sont répartis de manière très inégale, principalement dans des villes comme Stornoway (centre administratif) ou Tarbert (situé au niveau de l'isthme). Au Nord, landes et tourbières occupent l'essentiel de Lewis, en opposition avec Harris, au Sud, très escarpé, et que Stanley Kubrick choisit pour tourner quelques séquences de 2001, l'Odyssée de l'espace. Au centre, les deux composantes se rejoignent au sein de massifs montagneux bordés de plages de sable blanc sur la côte Ouest. Petite spécificité de l'île : le dimanche y est véritablement le jour du seigneur, et à ce titre chômé par l'écrasante majorité de la population très croyante. Visiter l'île ce jour-là est une expérience incroyable...


(Cliquez sur les photos pour les agrandir.)
  • Départ de Ullapool en ferry, en direction de Stornoway.
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  • Le site mégalithique de Callanish.
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  • L'île (dans l'île) de Great Bernera, sa plage de sable blanc et ses blackhouses (anciennes habitations partagées par l'homme et le bétail).
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  • La célèbre plage de Luskentyre, au centre-Ouest de Harris, son eau turquoise et ses terriers de lapins. Oui oui, on est bien en Écosse...
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  • Du Sud de Harris avec ses paysages désolés (et utilisés par Kubrick) au Nord de Lewis et sa côte rocheuse exposée à des vents extrêmement violents, en passant par l'église de Saint Clément, tombeau des anciens clans gaéliques.
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  • La faune incroyablement riche de l'île : des oiseaux aux détours de chaque virage, des moutons par milliers, des vaches d'une incroyable diversité (et souvent au milieu des routes reculées), de celles au poil soyeux aux fameuses Highland cows avec leur frange et leurs longues cornes.
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  • Et, enfin, la plage secrète de Huisinish, terrain de jeu des phoques qui s'avère très dangereuse par temps agité et à laquelle on accède après avoir parcouru de longues routes étroites et sinueuses bordées de tas de tourbe prête à être utilisée.
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vendredi 06 novembre 2015

The Act of Killing, de Joshua Oppenheimer (2013)

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C'est arrivé près de chez vous, en vrai et en Indonésie, doublé d'une réflexion historique sur le parallèle entre bourreau / victime et vainqueur / vaincu. Voilà une façon d'esquisser The Act of Killing, le pavé daté de 2013 que jetait Joshua Oppenheimer dans la marre mondiale des massacres de masse qui ont fait l'Histoire. Une tuerie en réaction au "mouvement du 30 septembre 1965" qui fit entre 500 000 et un million de victimes, entre fin 1965 et début 1966, qui éradiqua le Parti communiste indonésien (PKI, troisième parti communiste mondial) et qui s'étendit aux athées, hindouistes, musulmans et autres immigrés chinois. Une question : aviez-vous déjà entendu parler de ce massacre ?

The Act of Killing n'est pas vraiment un documentaire pédagogique sur cette page de l'Histoire indonésienne, et on n'en apprend pas plus ici que dans les manuels d'Histoire occidentaux. Mieux vaut se référer pour cela à des ouvrages dédiés ou à des émissions comme celle de Là-bas si j'y suis : http://la-bas.org/spip.php?page=article&id_article=756. Non, la particularité du travail de Joshua Oppenheimer, c'est l'approche choisie, la hauteur à laquelle il se positionne pour questionner le passé à partir de témoignages d'aujourd'hui. Malgré l'encart initial mentionnant la fameuse citation de Voltaire (« il est défendu de tuer ; tout meurtrier est puni, à moins qu'il n'ait tué en grande compagnie, et au son des trompettes ») qui annonce la couleur, on reste dans le doute quant à l'objet de ce qui nous est montré : il s'agit d'un documentaire, clairement, mais il n'y a pas d'introduction, pas de commentaire explicatif sur les faits auxquels il se réfère, entretenant ainsi l'oubli dans lequel l'ensemble des événements semble être plongé. Non, en lieu et place d'un documentariste qui nous prendrait par la main, la caméra se positionne à hauteur de bourreau. D'anciens assassins et tortionnaires nous racontent tranquillement leurs exploits passés, non sans une certaine autosatisfaction, alors qu'ils esquissent quelques pas de danse, jouent au golf, ou nous font découvrir leur jardin et leur collection d'objets précieux. Aucune gêne à l'horizon.

S'agit-il d'une blague ? Est-ce vraiment un documentaire ? Une chose est sûre, s'il s'agissait d'une fiction, on aurait du mal à la croire réaliste. Petit à petit, on glisse de l'incompréhension au doute, puis du doute au malaise, et enfin du malaise à l'horreur. On réalise qu'on est en train d'écouter des assassins nostalgiques, tout à fait libres, aujourd'hui reconvertis dans des milices paramilitaires d'extrême droite, et leur sourire sincère prend d'un coup une toute autre dimension. Glaçante.

On n'est pas vraiment étonné quand on apprend que Joshua Oppenheimer n'a plus de droit de visa pour ce pays et qu'une partie de l'équipe (indonésienne) a souhaité rester anonyme. Donner la parole de manière tout à fait ouverte à ces tortionnaires fiers de l'être n'est pas un exercice facile à appréhender. Leur témoignage est une source d'enseignements d'une incroyable richesse, assez unique en son genre car il s'alimente, précisément, à la source. La relativité des jugements historiques évoluent beaucoup au cours du temps et de l'espace, et même si les populations locales restent terrorisées par cette mafia, elle ne se remet en question à aucun moment. Il y a cette phrase terrible prononcée par un des bourreaux (en substance) : « comment pourrions-nous représenter le Mal, puisque nous sommes les vainqueurs ? ». Et c'est bien de là que le malaise découle, puisque ces hommes se voient comme des héros ayant chassé la pourriture communiste, ils se voient comme le reflet des mafieux issus du cinéma américain dans lequel ils ont trouvé leur inspiration pour commettre leurs atrocités "sans verser trop de sang". Et aujourd'hui, dans une continuité tout à fait logique, ils font partie d'organisations paramilitaires prétendument respectables, se présentent aux élections en toute impunité, et rackettent par ailleurs les petits commerçants chinois du coin, fièrement, devant la caméra. Et à aucun moment cela ne semble poser problème.

Ce documentaire peut choquer par son absence de pédagogie et son ton froid et neutre en apparence. C'est pour moi sa grande force, la neutralité n'étant bien sûr qu'une façade. Le personnage (bien réel) d'Anwar Congo, svelte, rigoleur, et soucieux de son image, fait froid dans le dos car on le voit marcher tranquillement dans la rue, sourire aux lèvres, en chemise hawaïenne, accompagné de son ami bedonnant, gai luron et ancien camarade de torture qui pourrait être un acteur comique, tandis qu'il avouait une minute auparavant, face caméra, avoir assassiné plus de 1000 communistes il y a 45 ans. Ce visage humain de la barbarie est terrifiant. Les quelques protagonistes, à côté des horreurs qu'ils relatent, ne brillent pas du tout par leur cruauté à l'écran : ce sont tout simplement des idiots. Des imbéciles heureux en manque de reconnaissance qui voudraient être plus célèbres, et qui n'interrogent leur respectabilité qu'à travers leur image d'hommes médiatiques, de manière très classique, comme le quidam qui passe à la télé au journal télévisé. Pourquoi se remettraient-ils en question, après tout, puisque selon leur Histoire, ils sont sortis vainqueurs de cet affrontement ? Bien au contraire, ils s'affichent fièrement. Et les voir rigoler de bon cœur alors qu'ils reconstituent leurs propres scènes de torture passée, à plusieurs reprises, glace le sang. Il n'y a qu'eux qui rient, d'ailleurs : les gens autour se taisent, esquissent un sourire qu'on imagine forcé, et les enfants pleurent.

The Act of Killing constitue une approche rare sur de tels événements, me semble-t-il, et y porte un regard profondément déstabilisant.

jeudi 08 octobre 2015

Nos femmes, de Richard Berry (2015)

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Du dilemme moral au XXIème siècle chez Richard Berry

Dans le registre "comédie française avec sa bande de potes, à l'heure du bilan et des règlements de comptes", je demande non pas le pitoyable Barbecue d'Éric Lavaine (lire le billet) mais le pitoyable et scandaleux Nos femmes de Richard Berry.

Pour faire simple, Nos femmes, c'est l'histoire d'un cinquantenaire/soixantenaire friqué et coiffeur (Thierry Lhermite) qui dit avoir tué sa femme et se rend chez son ami cinquantenaire/soixantenaire friqué et radiologue (Richard Berry) pour que lui et son ami cinquantenaire/soixantenaire friqué et médecin (Christian Clavier euh... non, Daniel Auteuil) créent un alibi de toute pièce afin de l'innocenter.

Mettons de côté :

  • la mise en scène putassière mettant en valeur toujours les mêmes appartements bourgeois correspondant toujours aux mêmes idées aseptisées du confort (les belles étagères avec de belles lumières, la belle cuisine avec la belle cafetière, le beau salon avec les beaux fauteuils, la belle porte vitrée avec ses beaux rideaux flottants, le beau balcon avec la belle vue sur la tour Eiffel) ;
  • l'utilisation ridicule de la musique qui nous assène son concerto pour piano de Mozart, Dave Brubeck et NTM (tous excellents au demeurant) dans un étalage de clichés d'une remarquable constance ;
  • l'amplitude strictement croissante et insupportable des gestes et des cris des trois énergumènes au cours du film ;
  • la représentation salement misogyne de la femme (au choix, une pétasse qui ne cherche qu'à montrer ses nibards, une larve qui ne fait que dormir, ou bien une sorte de tyran qui ne tient pas en place et qui a l'outrecuidance d'exiger une relation claire) uniquement vue comme une source de contraintes ;
  • le désormais traditionnel règlement de comptes entre amis, fruit de nombreuses années de non-dits et d'apparences, avec (par exemple) le personnage qui pète les plombs en éructant ses quatre vérités et celui qui déverse sa bile en gardant son sang froid ;
  • et la fin de ce calvaire d'une heure et demie qui nous balance sa morale dégoulinante sans crier gare (parle à ta fille, parle à ta femme, prends tes responsabilités, le bonheur ne se trouve pas uniquement dans les études, ton beau-fils peut être quelqu'un de bien même s'il n'est pas médecin, sois adulte et fonde un foyer pour profiter de la joie d'être parent, et gnagnagna).

Que reste-t-il ? Un thème éminemment comique, le meurtre d'une femme par son mari (haha non, le con, il ne l'a pas tuée en fait, juste étranglée jusqu'à l'évanouissement, tout peut donc rentrer dans l'ordre). Nos femmes se fixe alors pour objectif la thématique du dilemme hautement moral, à savoir appeler le samu et les flics comme le ferait toute personne normalement constituée, ou bien camoufler le meurtre parce que bon, après tout, c'est un ami, et que dans le fond, il n'est pas si mauvais, il a ses défauts mais il a aussi des qualités, et puis il nous a prêté de l'argent par le passé donc on lui doit bien ça quand même. J'ai eu du mal à le croire, mais le cœur du film tourne autour de cela : la décision au sujet d'une éventuelle dénonciation ne tourne pas autour de sa culpabilité mais autour de sa personnalité : si c'est un bon pote et qu'on lui est redevable, on est prêt à fermer les yeux, mais si c'est un salaud de pervers qui se tape ma fille, alors là oui, il faut qu'il aille en prison. C'est à peu de chose près ma définition du film pitoyable et scandaleux.

mardi 29 septembre 2015

Tangerines, de Zaza Urushadze (2013)

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En voilà une bonne surprise venue de nulle part... Il n'y a rien de transcendantal en soi, mais il y a certaines choses qui sont toujours bonnes à être redites, dans d'autres contextes comme ici la guerre d'Abkhazie. Le doux parfum estonien / géorgien n'est pas non plus pour me déplaire, ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de voir des films provenant de cette région du globe. Pour contextualiser, Tangerines, c'est un peu à ce coin perdu entre les montagnes du Caucase et la mer Noire ce que Joint Security Area était aux deux Corées. J'allais aussi le comparer au surprenant film de Wolfgang Petersen que j'aurais aimé découvrir enfant, Enemy Mine, mais ça pourrait s'avérer moins productif...

Au-delà du cadre original et bien travaillé du récit, au-delà de la réalisation soignée, très appréciable tout en sachant rester discrète, on peut aussi voir ce film comme un petit rappel historique sur la guerre d'Abkhazie du début des années 90, en Géorgie. Bref aperçu uniquement, introduisant tout juste les forces armées en présence, et la base d'une sorte de huis clos sous tension. L'évolution des rapports de force est très simple, deux soldats blessés issus des deux camps soignés par des paysans estoniens occupés à cultiver leurs tangerines. On se toise, brute tchétchène contre homme de culture géorgien, mais deux soldats tout de même : on se sonde, on découvre des faiblesses en même temps qu'on s'apaise et prend du recul. Finalement, c'est quoi la différence entre un Tchétchène et un Géorgien, si ce n'est leur langue et leur religion ? Une question simple, mais bien amenée, sans emphase. On finit même par s'émouvoir des touches d'humour et d'affection de la part d'une montagne de muscles et de poils. Bon, c'est vrai, on rigole aussi quand on voit la mise en scène ratée d'une fusillade impromptue, conséquence d'un budget inférieur au million d'euros j'imagine, mais passons.

Il y a une opposition intéressante entre la violence contenue à l'intérieur des quatre murs de la vieille maison d'Ivo, qui abrite les deux soldats prêts à s'entretuer au début, et la beauté calme des paysages ruraux d’Abkhazie. Tangerines, c'est aussi la vie qui continue, malgré tout, rythmée par des gestes et des devoirs quotidiens même en pleine guerre. Le film emprunte certains passages faciles (au hasard, une troupe de soldats russes bien énervés, deus ex machina à l'origine d'un bain de sang mal orchestré et d'un final opportuniste et expéditif, seul gros bémol de cette heure et demie), la morale pourra paraître un peu bébête (la guerre c'est mal, apprenons de nos différences), mais il y a une forme de simplicité et de modestie, loin de tout pathos, qui sont plutôt appréciables dans le cinéma de ces dernières années abordant ce genre de thématiques.

mercredi 26 août 2015

Des Hommes ordinaires, de Christopher R. Browning (2002)

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Des hommes ordinaires, entre bourreaux volontaires et agents du génocide

Le 101e bataillon du titre, « bataillon de réserve de la police allemande », est composé de 500 hommes issus d’unités de police régulières, assimilable à un effectif de gendarmerie, et principalement composé d’hommes originaires de Hambourg.
Ce bataillon tuera ou contribuera à la mort de 83 000 Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Le témoignage de ce bataillon est d’une importance cruciale à la compréhension de la mentalité des tueurs du IIIe Reich car à la différence de beaucoup d’autres, une fraction importante de celui-ci a fait l’objet d’une enquête judiciaire dans les années 1960, en Allemagne Fédérale, laissant une trace écrite conséquente dans l'Histoire — même si elle est à prendre avec un certain recul. Il s’agit d’une étude portant principalement sur des exterminations directes, par opposition aux exterminations réalisées dans les chambres à gaz des camps de concentration, après déportation.

Reprenant Le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie, Christopher R. Browning adopte la thèse selon laquelle aucun tyran ne peut se passer de collaborateurs, et de collaborateurs nombreux. Si Staline demandait très souvent un accord par écrit à l'ensemble de ses collaborateurs avant un passage à l'acte, Hitler se contentait d’approbations plus tacites, à l’oral ; elles n'en restent pas moins des formes d'implication, d'approbation, et de collaboration fortes.

Des Hommes ordinaires se focalise tout d'abord sur la journée du 13 juillet 1942, dans le village de Jozefow, un petit hameau polonais comprenant 1800 Juifs. Avant de participer au premier massacre de masse du bataillon, clairement mal organisé et prenant de cours l'ensemble de ses dirigeants, le commandant Trapp, pâle, nerveux, fait une proposition extraordinaire à ses hommes après leur avoir exposé la nature de leur mission (fusiller tous les hommes inaptes au travail, femmes, enfants, et vieillards du village) : s’il en est parmi les plus âgés d’entre eux qui ne se sentent pas la force de prendre part à cette tuerie, ils en seront dispensés. Peu d’entre eux ont véritablement le temps de réfléchir, peu d'entre eux ont eu véritablement le choix : seulement quelques hommes saisiront cette chance. L'explication de cette situation n'est pas des plus évidentes.

L’essai s’inscrit au cœur de la mise en place de la Solution finale, en partant de cette journée particulière (cf. le film d'Ettore Scola). La mise en place de cette « solution » est très bien décrite, dans toute sa progressivité, dans toute sa logique, de l’initiation au massacre ponctuel à la chasse aux Juifs permanente.

Il y avait différentes façons de refuser de se soumettre à ces ordres et de refuser de participer aux tueries : frontalement, lorsque Trapp en donna l’occasion, mais aussi plus indirectement, en se déclarant malade, ou une fois dans les bois, près des fosses communes et à l’abri des regards de l’ensemble du bataillon. Certains iront même jusqu'à laisser d'autres faire le sale boulot, en se reposant notamment sur la participation des Hiwis, des volontaires recrutés parmi la population des territoires occupés d'Europe de l'Est qui servirent d'auxiliaires dans la Wehrmacht.
Certains développeront même un sens aigu du devoir, ou une certaine peur de donner le mauvais exemple, à l'instar du capitaine Hoffmann qui, alors qu'il souffrait d'un mal au ventre probablement lié aux meurtres, fut pris d’une certaine honte et essaya de dissimuler cette maladie afin de ne pas être évacué et ne pas ainsi apparaître comme « lâche ».

La problématique du triangle Allemands / Polonais / Juifs est aussi intéressante : si les rapports Allemands / Polonais et Allemands / Juifs sont relativement apologétiques, celui Polonais / Juif est dans l'ensemble beaucoup plus accablant.

Browning insiste également sur le fait que les nazis ne sont pas les seuls barbares de l’Histoire, comme beaucoup d'autres historiens auraient tendance à (faire) croire. Il donne l’exemple des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, dans les îles du Pacifique. Les soldats accoutumés à la violence, saturés du sang de leurs semblables, exaspérés par leurs propres pertes, face à la ténacité de l’ennemi insaisissable et apparemment inhumain, parfois explosent et parfois décident froidement de se venger à la première occasion. Selon lui, c'est la bureaucratie moderne qui favoriserait une certaine distanciation fonctionnelle et physique, et la Solution finale revêtirait des aspects terriblement bureaucrates et administratifs. Browning rejoint en ce sens Raul Hilberg et Fredrich Hayek (cf. La Route de la servitude).

Il y a ici pour Browning un niveau anormalement élevé d’obéissance potentiellement meurtrière à une autorité non-coercitive. C'est une forme de conformisme dans l’horreur (cf. Le Conformiste, de Bertolluci), avec ce souci de ne pas laisser les camarades faire le sale boulot, ainsi qu’un certain machisme dans cette volonté d'assurer des tâches faites pour des « durs ».

Browning s'appuie sur les travaux de Ian Kershaw (cf Hitler, essai sur le charisme en politique) : « La route d’Auschwitz a été construite par la haine, mais elle était pavée d’indifférence ». Il faut toutefois garder à l'esprit qu'il n’y pas de véritable consensus parmi les historiens sur cette notion d’indifférence : à titre d'exemple, Kolka et Rodrigue parlent plutôt de « complicité passive », alors que Goldhagen pense que cela serait revenu à être « absolument neutre, d’un point de vue moral, au massacre collectif ». Selon lui, le silence vaudrait donc approbation. Mais Christopher Browning démontre qu'il se trompe largement (Goldhagen prend vraiment cher dans l'ensemble, même si Browning y met les formes) en oubliant le sens du silence sous une dictature. Et insiste sur le fait qu'il ne faut pas négliger la géographie de cette indifférence : à l’Ouest, les Allemands loin des lignes de conflits étaient effectivement plutôt apathiques, alors qu’à l’Est, les Allemands étaient considérés comme de vrais tueurs, les fameux « bourreaux volontaires » chers à Goldhagen.

Il peut cependant y avoir des problèmes d’interprétation, un deux poids, deux mesures. Où commence la fiabilité statistique, comment hiérarchiser la haine des Allemands / non-Allemands à l'égard des Juifs et des Polonais ? Il ne faut pas voir l’antisémitisme là où il n’est peut-être pas, la recherche abordée sous l’angle des sciences sociales demande peut-être plus qu'ailleurs, dans ce contexte précis, une certaine justesse et une certaine rigueur (notamment dans la citation, souvent tronquée, de ces témoignages auxquels Goldhagen a aussi eu accès). L’Histoire n’est jamais véritablement achevée…

À la différence de travaux comme ceux de Goldhagen, Browning distingue plusieurs niveaux dans le portrait des hommes du 101e bataillon.
1°) Les tireurs empressés, en effectifs s’accroissant au fil du temps.
2°) Ceux qui ne tirent pas, très réduits, mais qui n’avaient pas de vraies objections. Ils ne tirèrent pas grâce au choix qui leur fut laissé s’il « n’avaient pas le cœur ».
3°) Ceux qui firent ce qu’on leur demanda de faire, le plus fort contingent. Aucun ne risqua de s’opposer aux ordres, mais ils ne furent pas volontaires et ne célébrèrent pas les tueries. Ils ne pensaient pas que ce qu’ils faisaient était mal ou immoral car l’autorité légitime approuvait la tuerie. Et l’alcool aidait beaucoup.
Il y a au-delà de ces distinctions une grande différence à apprécier entre bourreaux volontaires et agents du génocide. Il ne faut pas non plus négliger le fait que « rien n’a autant aidé les nazis à mener une guerre raciale que la guerre elle-même ». Les résultats des expériences de Milgram et de Zimbardo éclairent ainsi ces comportements et conditionnent cette forme d'obéissance et de soumission plus ou moins active.

La conclusion de Browning a quelque chose de glaçant. Il remarque, de manière très pertinente, qu'il serait réconfortant de penser que seulement de très rares sociétés sont en mesure de réunir les préalables culturels et cognitifs nécessaires, à long terme, pour commettre un génocide et que les régimes ne peuvent faire des choses pareilles que si la population est très largement en symbiose quant à sa priorité, à sa justice, et à sa nécessité. Notre monde serait ainsi plus prévisible, plus sûr, c'est une évidence, mais Browning ne partage pas cet optimisme. Il termine sa postface sur une note assez lucide, d'une froide perspicacité, en précisant que les gouvernements modernes qui souhaitent commettre un meurtre collectif échouent rarement dans leurs efforts par incapacité à amener des « hommes ordinaires » à devenir des « bourreaux volontaires ».

lundi 03 août 2015

Woodstock, de Michael Wadleigh (1970)

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"We must be in Heaven, man!"

Woodstock selon son organisateur Michael Lang, c'était 3 jours de folie au cœur de l'été 1969. Devant l'ampleur du succès et le raz-de-marée humain qui s'annonçait, l'événement devint gratuit dès le premier jour et s'allongea d'une journée pour étancher la soif infinie des centaines de milliers de participants. On attendait 50 000 personnes, il en viendra dix fois plus. Pas un flic à la ronde, une organisation totalement dépassée, et "seulement" trois morts : une overdose, une crise d'appendicite, et une tente écrabouillée par un tracteur. À côté de ça, deux naissances et une myriade de conceptions plus que maculées.

Woodstock selon son réalisateur Michael Wadleigh, c'est 3 heures de bonheur Rock, Soul, et Psychédélique, presque 4 en Director's Cut. Un documentaire autant consacré à la musique qu'à l'événement lui-même, une chronique qui fleure bon le Flower Power et la contestation de l'engagement au Vietnam. Un festival qui s'annonce comme un désastre financier mais qui fait marrer son organisateur à la mine réjouie, se foutant éperdument des questions des journalistes focalisées sur l'aspect pécuniaire. Au-delà de la musique, c'est aussi la préparation des champs, la mise en place de la scène, et puis les embouteillages monstres, la déclaration de zone sinistrée, les réactions variées des riverains, et la vie bucolique dans un microcosme à 200 bornes de New York.

Rien que je ne sache déjà, mais...

Quand j'ai vu Bob Hite (le con mourra 10 ans plus tard en sniffant ce qu'il pensait être de la coke alors que c'était de l'héroïne) et sa troupe complètement barrée des Canned Heat enflammer la scène alors qu'il se faisait tirer ses clopes par un quidam sorti d'on ne sait où...

Quand j'ai vu Joe Cocker en transe, remuer les bras comme s'il était possédé et battre les Beatles sur leur terrain en se lançant à corps perdu dans une reprise enflammée de "With a little help from my friends"...

Quand j'ai vu Santana se lâcher en plein trip sous mescaline, accompagné de son batteur de 20 ans qui sort un solo de 6 minutes plutôt convaincant, sur fond de percussions diverses et enflammées...

Quand j'ai vu Sha Na Na dans un état second, faire les débiles sur scène sous l'effet d'une drogue inconnue, probablement un mélange épicé d'acides et de LSD...

Et puis, et puis, l'intro habitée de Richie Havens (lien youtube), les complaintes retentissantes de Janis Joplin (lien youtube), le délire psyché de Grace Slick avec le Jefferson Airplane (lien youtube), la prestation de malade des Who (lien youtube) visiblement sous LSD (Roger Daltrey à bouclettes, torse nu, fringué so 60s-70s : impressionnant), l'électricité dans l'air quand Alvin Lee de Ten Years After s'empare de sa guitare et entame "I'm Going Home" (lien youtube), et puis bien sûr la conclusion signée Jimi Hendrix (lien youtube). Si je me suis lassé de sa musique avec le temps, ses prestations sur scènes et sa dextérité confondante dans le jeu couplé au chant me laissent toujours dans un état de paralysie totale...

Et puis, et puis, la mode des rouflaquettes et des blousons à franges, les haut-parleurs officiels annonçant que telle personne doit aller à tel endroit pour un accouchement et que l'acide "marron" n'est pas empoisonné mais simplement de mauvaise qualité, les gens à poil, et puis la pluie qui transforme le champ en un immense marécage, à laquelle on répond par des concours de glissades dans la boue et par des habits secs et des fleurs balancés par hélicoptère...

Eh ben, eh ben...

Ben tout d'abord, j'ai chialé. Et puis je me suis dit stop. J'arrête la recherche en traitement du signal et en imagerie médicale et je file fissa travailler à l'élaboration d'une machine à voyager dans le temps. Sur le champ. Et sous acides.

dimanche 02 août 2015

Travail au noir, de Jerzy Skolimowski (1982)

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Affiches officielle (et moche) et alternative (plus réussie)

London's Burning

Troisième film de Skolimowski (après l'incroyablement rigoureux Essential Killing et l'incroyablement fou Le Cri du sorcier), troisième claque dans un registre encore différent. Il est ici, dans Travail au noir ("Moonlighting" in english), beaucoup plus question de lui et de son pays, à travers l'histoire de ces quatre immigrés polonais qui arrivent dans le Londres de Thatcher pour retaper la résidence secondaire d'un riche Polonais. En apparence (et en apparence seulement), c'est donnant-donnant : moins cher pour lui, et l'équivalent d'un an de salaire en un mois de travail pour eux.

Le discours est tout autant social que politique. Le sous-texte politique est évident, on est en 1981, en pleine crise du Solidarność réprimé par Jaruzelski, et le contremaître incarné par Jeremy Irons y fait souvent penser. Bienveillant mais autoritaire, le seul à parler Anglais et donc détenteur d'un certain pouvoir, il ne tardera pas à en abuser. Il n'hésite pas à cacher à ses ouvriers (choisis bêtes et dociles, pensait-il, pour pouvoir les contrôler) des informations liées à l'actualité polonaise (l'instauration de la loi martiale notamment) et à déchirer des affiches du Solidarność pour ne pas troubler la progression des travaux. L'exploitation des pauvres par les pauvres, c'est tout un programme.

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Leur arrivée en Angleterre est rocambolesque et réussie, les sacs remplis de clous et autre matériel de construction. La mise en scène s'applique à montrer le décalage entre deux mondes, en s'appuyant sur une série de détails étranges : c'est une vieille mamie achetant de la nourriture pour son chien qui se fait épingler pour vol (alors qu'on s'attend à ce que ce soit l'immigré polonais relativement pauvre, 1200 livres en poche pour quatre personnes pendant un mois), la boutique de vêtement chic à côté de celle d'outillage (qu'ils fréquentent) qui lui rappelle sa femme et où il propose, tout à fait innocemment, une photo d'elle pour faire de la publicité pour la marque... Il sera d'ailleurs amené à commettre de petits vols, qui sont entièrement légitimés ici, car synonyme de survie pour la troupe : ce sera l'occasion pour Skolimowski de développer une sorte de chronique sociale empreinte de réalisme, le quotidien du voleur à la petite semaine avec ses petites combines, ainsi que les contraintes et les enjeux de cette conduite. Cette description est assez réussie et l'interprétation de Jeremy Irons y est pour beaucoup.

Tout au long du film, la résonance politique de cette histoire singulière se fait vivement ressentir. C'est une parabole plutôt juste, mettant dos à dos deux idéologies sur le thème du travail, vu comme une entité assez monstrueuse qui broie les hommes et les asservit. C'est un monde très dur, en partie dû au fait que les dialogues en Polonais (fréquents mais courts) ne sont pas sous-titrés et renforcent la brutalité de la relation entre les quatre larrons. La maison ploie sous le poids des travaux, des canalisations rompues, des fuites d'eaux usées, et de cette poussière omniprésente que le lieu semble vomir par tous ses orifices. Cette maison est une prison qui engloutit les quatre travailleurs, sur fond de lutte des classes au quotidien. Tantôt traitée avec humour et absurdité, tantôt abordée, l'air de rien, sous un angle froid, sec, et violent.

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jeudi 30 juillet 2015

Hitler – Essai sur le charisme en politique, de Ian Kershaw (1991)

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La domination charismatique

Ian Kershaw, très agréable à lire dans la traduction française, donne quelques clés pour comprendre ou mieux comprendre le caractère exceptionnel du pouvoir exercé par Hitler. Une synthèse englobant les 3 regards classiques qui sont souvent traités, à tort selon l'auteur, de manière indépendante : totalitarisme, fascisme, et hitlérisme.
La conquête du pouvoir d'une part, et la répression grandissante une fois le pouvoir conquis d'autre part, sont deux parties particulièrement intéressantes, de la création d'un mouvement politique (ou pseudo-politique) au contrôle des masses et des élites (ou des masses par les élites), de l'atomisation de l'opposition à la subordination de la légalité à la volonté du Führer.

Basée sur la notion (empruntée à Max Weber) de "domination charismatique", cette analyse permet de lier entre elles différentes perspectives qui se complètent les unes les autres : les aspirations sociales de Hitler et de son entourage, la domination politique sous le 3ème Reich caractérisée par la manifestation singulière d'un pouvoir personnel, et la puissance destructrice (et auto-destructrice) du nazisme. Il est vraiment agréable de voir quelqu'un relier toutes ces idées entres elles pour essayer de former un tout cohérent.

Le pouvoir exercé par Hitler est décrit comme celui d'un leadership héroïque, avec des disciples, et en ce sens inconciliable avec un mode de gouvernement systématique. L'instabilité vient du fait que la survie d'un tel régime est entièrement tributaire de succès répétés et de la nécessité d'éviter toute forme de routine. Pour Kershaw, un tel régime est voué à l'échec sur le long terme, quelle que soit la configuration et la puissance des forces qui s'y opposent. Cet aspect est traité de manière peut-être un peu trop systématique, mais l'idée d'instabilité constitutive d'un régime se basant sur la domination charismatique est intéressante et correctement développée.

Le livre balaie principalement les années 30 et 40, plusieurs fois, avec plusieurs grilles de lectures, et avec une vision à la fois globale (stratégies nationales, contournement du traité de Versailles, défiance à l'égard de ses voisins européens) et locale (beaucoup de détails concernant la vie de Hitler, sa mentalité, son expérience lors de la première guerre mondiale, son obnubilation contre le judéo-bolchévisme, sa constante remise en jeux des acquis militaires en jouant des batailles géopolitiques et guerrières à "quitte ou double", en pariant sur la non-réaction du reste de l'Europe).
Il y a une vraie progressivité dans le rapport qu'Hitler entretient avec les affaires courantes, les détails de la gestion d'un pays avant et pendant une guerre. Sa volonté de tout contrôler, d'être maître de la moindre décision à l'échelle de l'Allemagne, entre peu à peu en conflit avec sa profonde aversion pour les détails techniques, pour les problèmes d'organisation. C'est parce qu'il considère l'immense majorité de ses collaborateurs incompétents (il tient l'influence marxiste pour responsable de la déchéance intellectuelle de son peuple et de la défaite en 14-18) qu'il accumulera les responsabilités. Avec la responsabilité vient le stress, les premières erreurs stratégiques, sans jamais remettre en question ses propres choix (personne d'autre que lui n'aurait osé le faire, naturellement), même ceux qui se sont avérés objectivement catastrophiques.

Peut-être un peu osé de dire que tout était joué dès la fin de 1941, et que le reste de la guerre ne fut "que" un certain cheminement vers la solution finale, en sachant délibérément que tout le reste serait un échec. Pour Kershaw, la solution finale n'est d'ailleurs qu'une réponse pragmatique à un échec militaire en Russie, puisque le Führer comptait utiliser l'espace russe comme un espace vital au 3ème Reich, en termes de ressources mais aussi en termes de déportation, pour y entreposer les indésirables (juifs et autres) comme on entrepose des marchandises indésirables.

Une lecture très enrichissante, surtout si on la rapproche du livre de Keynes à la sortie de la Première Guerre Mondiale ("Les Conséquences économiques de la paix") qui s'inquiétait des possibles répercussions d'un traité de Versailles trop contraignant. Keynes s'est peut-être planté en termes de vitesse de réarmement de l'Allemagne (elle a rompu les termes du traité en prenant de court une Europe en proie à des dissensions et des crises diverses), mais pas en termes de crise économique que le pays traversa pour rembourser les vainqueurs. L'humiliation vécue par ce peuple fut effectivement le terreau fertile d'un horrible nationalisme (qui exista sous différentes formes avant la victoire du nazisme), et conduisit ou participa à conduire, dès 1933, Hitler au pouvoir. Chaque déconvenue politique (censure, prison, interdiction de prise de parole en public) semble avoir été pour lui une source de motivation supplémentaire pour continuer dans sa logique, dans sa pensée développée dès 1925, date de parution du premier tome de Mein Kampf. On ne peut qu'être attristé voire écœuré par l'attitude des élites et autres forces politiques alors en présence, s’accommodant du nazisme par opportunisme, en pensant qu'il ne s'agissait que d'un mouvement passager et nécessaire, une situation qui pourrait malgré tout s'avérer profitable.

Autre parallèle intéressant, la lecture du témoignage de Guy Sajer depuis l'intérieur de l'armée allemande, "Le Soldat oublié" (lire le billet), qui donne une autre idée de l'influence d'Hitler sur les soldats engagés sur le front Est, lui qui pensait que l'URSS plierait sous l'offensive nazie en quelques mois mais qui fut, au contraire, le théâtre des pires échecs militaires.