vendredi 02 septembre 2016

La Poussière, la Sueur et la Poudre, de Dick Richards (1972)

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Kid, cowboying is something you do when you can't do nothing else.

Dès les premières images, lors du générique présentant des photographies d'époque ou du moins dans un style très 19e siècle, The Culpepper Cattle Co. joue la carte de l'authenticité. Dans la lignée des westerns attachés à déboulonner le mythe du genre classique ("Revisionist Westerns" en anglais), à la fin des années 60 et durant toutes les glorieuses 70s, Dick Richards adopte un regard sec, qu'on imagine réaliste, et sans fioriture sur la vie de cowboy. Une approche percutante de par son caractère anti-spectaculaire, allant à l'encontre de bien des clichés. Elle épouse les personnages dans toutes leurs zones d'ombre et leurs ambiguïtés, pour ne pas dire médiocrité, et se double d'un récit d'apprentissage marqué par les contradictions qui se soldera par une très amère désillusion quant à la réalité du monde des adultes.

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La vie de cowboy est dépeinte dans toute sa normalité, au milieu du bétail et de la crasse, avec ses difficultés, ses conflits, et les nombreux problèmes qui jalonnent la route de la transhumance. Un terrain de choix pour une prise de conscience radicale et un apprentissage en accéléré : le jeune homme tout fier de son pistolet récemment acquis, empli d'un enthousiasme démesuré, ne tardera pas à ajuster sa vision un brin idéaliste du monde brun et des gens qui le peuplent. Il apprendra qu'un pistolet n'est pas uniquement fait pour faire joli à la ceinture et que son utilisation n'est pas sans conséquence.

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Dans la première partie, La poussière, la sueur et la poudre (titre francophone) accorde un soin évident à la description des préparatifs du voyage, en mettant l'accent sur une tension diffuse. Le bétail est imposant, la troupe est bigarrée, et le rôle du meneur est dépeint de manière étonnamment pragmatique, dans ses obligations de concession et de distance vis-à-vis des comportements de chacun, parfois chaotiques. La violence dont le groupe fait preuve quand ses intérêts sont menacés, face à des voleurs et autres propriétaires terriens vindicatifs aux comportements tout aussi variés, est sans équivoque. Dans ce monde de brutes et de crétins, il n'y a pas deux façons de survivre. Même s'ils n'y ont recours que quand ils sont en danger, ils n'hésitent pas à tuer, parfois sans sommation. Le personnage interprété par Geoffrey Lewis, au regard bleu fou, perçant et menaçant (ce n'est pas un hasard si on le retrouve dans la peau des méchants de Mon Nom est Personne et L'Homme des hautes plaines), est d'une instabilité inquiétante. Comme beaucoup d'autres personnages, son comportement est éminemment ambigu, on a du mal à le situer du point de vue de la morale, du bien et du mal, des intérêts, des responsabilités.

Il faudra attendre la dernière scène du film pour voir naître la notion de conscience au sein d'un sous-groupe. Et pas forcément ceux chez qui on pouvait l'attendre. En défendant un groupe religieux ressemblant vaguement à des Amish, dirigé par un personnage on ne peut plus hypocrite (son "God never intended us to stay, he was only testing us" reste en travers de la gorge), la désillusion sera totale. L'opposition au rentier local se soldera dans un bain de sang révélateur, qui forcera le jeune homme à ouvrir les yeux sur la dure réalité et la diversité du mal.

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jeudi 01 septembre 2016

Le Septième Juré, de Georges Lautner (1962)

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Justice factice et paix sociale

Quel drôle d'effet que de se lancer dans ce Lautner, réalisé une année avant le film pour lequel il est aujourd'hui célèbre (Les Tontons flingueurs), en y attendant une comédie gentillette et gouailleuse mais en se prenant en retour une petite claque dans la gueule. Claque qui prend pour forme une sorte d'étude de mœurs visant à critiquer l'ersatz de paix sociale qui arrange bien tous les habitants d'une petite ville, suite à un meurtre dont le procès fut pour le moins expéditif et orienté. Une bonne conscience que les habitants entretiennent, à commencer par la haute société, commissaire, patron de bar, et autres médecins.

Le film n'est pas centré sur l'enquête policière autour du meurtre : le coupable est identifié dès la première séquence. Ce n'est pas non plus un film de procès, même si Le Septième Juré compte une telle séquence, filmée de main de maître (une science du montage et du cadrage radicalement efficace). Non, il s'agit surtout d'adopter la perspective de la satire sociale pour faire un tout autre procès, celui d'une communauté repliée sur elle-même, sûre et fière de ses valeurs. Une horde de petits bourgeois se fiant uniquement aux apparences. Alors forcément, à leurs yeux, un honnête pharmacien, qu'ils côtoient depuis de nombreuses années, ne peut en aucun cas être l'auteur du meurtre d'une jeune fille. Même quand ce dernier avouera la vérité, de manière totalement désespérée, personne ne le croira. Personne ne voudra ni ne se risquera à le croire.

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Car le croire, admettre qu'un proche, qu'un ami, qu'un partenaire de jeu, qu'un honnête commerçant du quartier soit coupable d'un tel acte, cela nécessiterait une remise en question de leur mode de vie dont ils sont fondamentalement incapables. C'est le pas de côté et le regard sur leur propre condition impossibles. L'acquittement du suspect tout désigné, un jeune aux mœurs "légères", n'aura aucune valeur à leurs yeux. Il restera l'accusé et même le coupable. Ils ne pourront évidemment pas envisager de juger l'un des leurs, a fortiori après qu'il se soit assis sur le banc des jurés, du côté des bonnes personnes : il est tellement plus simple et confortable de le considérer comme fou...

Le Septième Juré propose en outre une vision intéressante de la culpabilité, de manière introspective, à l'aide d'une voix off omniprésente qui contraint à s'identifier au personnage de Bernard Blier. Un personnage de Français moyen, pétri de lâchetés et de désillusions, mais qui reste attachant. Sa position d'assassin obligé de juger l'accusé pour son propre crime est vraiment bien exploitée. Mais il s'agit d'une justice partiale, orientée, destinée à servir certains intérêts précis, une machine qu'il ne peut pas enrayer. Il y a bien ici ou là quelques effets de style un peu trop appuyés, mais la charge reste féroce et redoutablement efficace dans l'ensemble.

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lundi 29 août 2016

Magnetix

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Les Magnetix, découverts à l'occasion du festival "Montesquiou on the Rock's" (lire la chronique), valent aussi le détour en version studio. On reste très loin de l'expérience dévastatrice de leur son en live, mais le duo bordelais formé par Looch Vibrato et Aggy Sonora a proposé au cours des années 2000 quelques pépites de Garage Rock très savoureuses et dont on aurait bien tort de se priver. On tient là deux grands fans des Cramps (lire ici ou ), à n'en pas douter, et autant dire que de nombreux morceaux pourraient figurer dans les compilations du type Back From The Grave.

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Des percussions simples mais vigoureuses et radicalement efficaces, et ce son de guitare électrifiant, la marque de fabrique du groupe. Une combinaison simple mais qui produit une atmosphère incomparable grâce à quelques effets bien dosés : leur interprétation de Living in a box à Montesquiou est un très bon exemple de leur capacité à créer une telle ambiance. La vidéo est disponible ici : lien youtube. Après un premier album Magnetic Reaction assez minimaliste qui se dévore sans faim, ponctué ça et là de morceaux instrumentaux sympathiques, Magnetix a évolué vers des compositions de plus en plus étoffées et diversifiées, toujours dans le même esprit, comme en témoignent les albums successifs Flash, Magnetix, et Positively Negative. Leur dernier album Drogue Electrique sorti en 2011 fut un petit virage en direction d'un style moins agressif, moins jouissif aussi, plus réfléchi et donc moins Garage, fatalement. Leur nouvelle formation comptant 4 membres au total, baptisée Avenue Z, continue d'explorer cette voie avec l'album AZIMUT sorti cette année. Ces sonorités plus électro-expérimentales ne m'ont pas franchement convaincu, les albums Magnetic Reaction et Positively Negative restent mes préférés, et de loin, dans un style bien plus punchy, distordu et animal.

La version studio (à comparer avec le live à Montesquiou ci-dessus) de Living in a Box, toujours aussi hypnotisante, disponible sur l'album Positively Negative :

vendredi 26 août 2016

Votez McKay, de Michael Ritchie (1972)

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What do we do now?

Votez McKay n'est pas un film exceptionnel en termes cinématographiques, mais il vaut pourtant le détour en proposant une vision intéressante de la chose politique aux États-Unis, entre calculs tactiques et show télévisé. Un regard qui a le mérite d'être clair et perspicace, à défaut d'être transcendant. En 1972, on s'intéressait déjà au parcours d'un jeune homme politique vaguement idéaliste, par opposition à son rival carriériste, et à l'incidence d'une campagne électorale sur toute forme de sens et d'intégrité.

Le film prend pour cadre les élections sénatoriales en Californie, et montre l'entrée dans l'arène politique de Bill McKay, un jeune avocat au charisme non-négligeable (Robert Redford lui prête ses traits). Il est recruté par un spécialiste pour faire face au très populaire candidat républicain annoncé largement gagnant. Même s'il refuse dans un premier temps, ne voyant dans cette chose qu'une mascarade politicienne, il finit par accepter quand on lui annonce qu'il n'aura aucune contrainte en matière d'expression, sous prétexte que la partie adverse sera quoi qu'il en soit victorieuse. Le voilà pris au jeu et pris au piège dans le même mouvement. Votez McKay s'efforce alors de montrer comment toutes les revendications sociales du candidat démocrate (emploi, aides sociales, racisme, droit à l'avortement, etc.) vont se dissoudre peu à peu dans le bain électoral, en dépit de la très grande bonne volonté de McKay. Son intégrité et son intransigeance s'amenuisent peu à peu, ses paroles se font de moins en moins précises : lui qui défendait ardemment moult combats, le voilà qui se retrouve à utiliser tout le jargon politique traditionnel et toutes les approximations langagières qui y ont trait. Son intégrité se retrouve tout entière engloutie par la machine du parti.

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Il y a un passage-clé sur le thème des paroles qui se vident de leur sens, lorsque McKay doit enregistrer une intervention pour la télévision. Il avait déjà constaté à quel point cet objet altérait la réalité, comment l'image phagocytait le sens pour ses propres spots de campagne. Mais à devoir répéter des discours creux et formatés devant une caméra, en maniant à son tour la plus pure langue de bois, la bêtise de la chose le saisit violemment et l'emprisonne dans une crise de nerf. Il prend conscience de sa condition de politicien enfermé dans son monde et de la fin de son innocence politique, du temps où il se tenait loin des caméras. Derrière les rires se cachent une immense désillusion.

On est au final assez loin du cynisme comique d'un film comme Des hommes d'influence (qui sortira 25 ans plus tard), mais la teneur prophétique n'en est au final pas tant éloignée, dans un registre différent, plus documentaire, focalisé sur la perte progressive de sens. De par les thématiques faussement revendiquées dans les différents camps à des fins politiques, de par les magouilles électorales mises en lumière lors de la capture d'images avec des malades ou des clochards, de par la manipulation et l'exploitation des faits divers, le film reste d'une brûlante actualité. Au final, peu importe ce que l'on dit, l'important est de le dire en donnant l'impression d'y croire. Et une fois la victoire acquise, une question reste en suspens, l'air penaud : "What do we do now?"

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dimanche 21 août 2016

Montesquiou on the Rock's — Chronique d'un garageux ordinaire

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Montesquiou, c'est un petit village du Gers, à une centaine de kilomètres à l'Ouest de Toulouse. Quelque cinq cents âmes à l'année, perdues dans les très beaux paysages gersois, verdoyants et vallonnés. Chaque été depuis 10 ans, la population connaît une hausse du nombre de têtes par mètre carré, le temps d'un weekend allongé, à l'occasion d'un festival de Garage (mais en plein air) baptisé "Montesquiou on the Rock's".

Un festival gratuit, à l'ambiance agréable, détendue, familiale, où tout le monde trouve sa place : il y a des jeunes et des moins jeunes, des vieux et des moins vieux, des garageux de tout le Sud de la France, des punks à grosses crêtes et blousons cloutés, des fans de Glam Rock et des gens qui passaient tout simplement par là et qui se demandaient d'où venait cet incroyable bordel. Il est franchement étonnant de voir que pour son dixième anniversaire, le festival a su conserver un esprit génial en petit comité, une bonne organisation, et une excellente programmation. Les repas sont pris un peu partout autour et sur les grandes tablées disposées pour l'occasion, ce qui facilite les contacts avec d'autres sympathiques et anonymes garageux et avec, au choix, Looch Vibrato et Aggy Sonora des Magnetix, le chanteur de King Salami Dirty Sanchez, ou encore un Reverend Beat-Man (lire le billet) qui passe par là derrière ses lunettes noires. Bref, des repas sympas avec des produits locaux, bons et pas chers.

Rentrons dans le vif du sujet. Les toulousains de Dividers [extrait : The Way of the Brave] ont ouvert les hostilités jeudi soir, pour une entrée à base de Folk, Garage, et Punk. La première moitié du set était vraiment bonne, avec des ballades plus ou moins énergiques et électriques. Le temps de quelques morceaux, on peut y voir (entendre) les cousins éloignés des Jack of Heart, un excellent groupe de Garage bordelais. La dernière partie était plus pop, plus convenue, et moins attrayante, avec un morceau (Hook) dont les sonorités flirtaient dangereusement avec celles de Patrick Coutin sur J'aime regarder les filles... Puis vint le tour du trio argentin Capsula [extrait : Voices Underground], nouvellement basé à Bilbao en Espagne. Un groupe de Glam Rock réputé pour ses prestations de folie, mais avec à la clé un live qui s'avère désagréablement surjoué, à grand renfort de paillettes, mèches rebelles apprivoisées et petits sauts frisant le ridicule. Il faut sans doute être sensible à ces excès du Glam pour apprécier, mais tout ce qui tournait autour d'une guitare grattée dans le dos ou avec les dents n'était pas franchement convaincant. Pour terminer, un rappel à base de reprises, un Bowie (Suffragette City) correct et un Iggy & The Stooges (I Need Somebody) pas tellement dans l'esprit du groupe. Prestation assez mitigée de mon point de vue, mais beaucoup semblent avoir apprécié.

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Deuxième soir, après une journée ensoleillée de repos pour se remettre de la veille, à siroter diverses boissons dans les différents champs autour de Montesquiou. King Automatic [extrait : Here comes the terror] ouvre le bal avec tout son attirail de one man band accompli : claviers, grosse caisse, charleston modifié, maracas, guitare (la même que celle avec laquelle il jouait pour Thundercrack [lire le billet]) faisant office de baguette de manière épisodique, et bien sûr l'indispensable looper. Un multi-instrumentiste vraiment talentueux. Il aura préparé le terrain assez efficacement pour le duo de Stop II [extrait : Monkey], génial groupe de Country Trash dans la même veine que Honkeyfinger. Casquette de redneck sur tracteur John Deere vissé sur la tête, percussions à base de plats à tartes divers, washboard et autres fonds de cafetières italiennes, vieux westerns en noir et blanc projetés en arrière plan, le folklore de la cambrousse américaine fait partie intégrante du groupe. Et autant dire qu'ils envoient du bois avec leurs gros riffs et leur grosse voix, malgré un set un peu trop long. Ils laissèrent la place à un autre duo, les Magnetix [extrait : Living in a box], une petite révélation qui m'aura coûté un tympan. Une batteuse acharnée et une guitare au son savamment distordu pour une ambiance de folie. La gestion du bruit est assez impressionnante, comme un fouillis aux contours bien maîtrisés. Une prestation exceptionnelle, la meilleure du festival probablement, enflammée du début à la fin. Petit extrait de leur performance à Montesquiou : vidéo. Le public chauffé à blanc était alors dans les meilleures dispositions pour accueillir la tête d'affiche du festival, The Monsters [extrait : Juvenile delinquent]. Le groupe suisse du Reverend Beat-Man arrive dans des conditions idéales et ne s'est pas fait prier pour foutre le boxon, après une introduction étrangement cordiale sur fond de Queen. Il n'aura cependant pas attendu deux minutes avant de filmer tout et n'importe quoi en live (comme son batteur ou, diantre, ses parties génitales). Comme prévu, une fois les deux batteries (disposées face-à-face) lancées, l'ambiance est vite devenue électrique et la foule est entrée dans une transe délirante. Les pogos ont laissé des marques. Pas un moment de répit. Un final survolté, accompagné d'une pluie fine et rafraîchissante. Les Monsters sortiront bientôt leur nouvel album, enregistré à Toulouse dans le studio analogique de Lo' Spider.

(Pas de troisième soirée pour moi.)

Une chose est sûre : je repasserai à Montesquiou en 2017.

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mercredi 17 août 2016

Le Limier, de Joseph L. Mankiewicz (1972)

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Jeu de dupes et match à mort

Dernier film de Mankiewicz, joute entre Laurence Olivier et Michael Caine, sur fond de seventies anglaises. L'appréciation d'un film ne se joue pas à l'aune des informations promotionnelles que l'on peut retrouver sur la jaquette d'un DVD, mais force est de constater qu'on lance ce Sleuth (titre original) avec une bonne dose d'espoir et la bave aux lèvres. Et c'est là une des caractéristiques essentielles à l'origine de la réussite d'un tel film : l'anticipation et la manipulation de ce qu'on s'imagine être l'idée de l'autre (personnage, réalisateur, spectateur). Du monteur aux acteurs, du scénariste au réalisateur en passant par l'auteur du générique, et à l'instar du contenu de l'intrigue, tout tourne autour du jeu et de la capacité des différentes parties à prédire le coup à venir de la partie adverse. Un véritable orchestre de mystificateurs, une symphonie faite de tromperies et de contre-tromperies.

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À l'intérieur du film, c'est évidemment un jeu de massacre courtois (un temps, au moins) entre deux archétypes de la société anglaise d'alors. Une joute verbale et mentale à mort entre Olivier / Sir Andrew Wyke, un riche auteur de romans policiers appartenant à la classe "supérieure" des aristocrates, et Caine / Milo Tindle, amant de l'épouse de Wyke et surtout d'origine italienne, plus modeste, à la richesse plus récente et moins établie. Le jeu au niveau diégétique s'articule ainsi autour d'une succession de vengeances et de contre-vengeances sous forme de spirale infernale. Un jeu qui carbure au mépris de l'autre et au désir d'humiliation. Un jeu qui s'ouvre sur un piège, un labyrinthe aussi physique que métaphorique dans lequel s'engouffre Caine, et dont il ne sortira pas indemne. On apprendra assez vite que de victime à bourreau, et inversement, sur fond de péché d'orgueil et de lutte des classes, il n'y a qu'un pas.

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Mais le piège se développe aussi de manière extradiégétique, dans un jeu qui s'installe peu à peu entre auteurs et spectateurs. Et ce, dès le générique : six acteurs sont crédités alors que deux seulement apparaitront à l'écran. Le récit n'a pas encore commencé mais la mystification est déjà à l'œuvre. On peut considérer cette frasque comme la première d'une série qui durera 2h20 : Le Limier n'est en fait qu'une suite de rebondissements plus ou moins prévisibles, rebondissements dont l'efficacité n'est jamais mise en péril car elle est indépendante de notre capacité à en identifier la mécanique. On peut se douter que Doppler cache quelque chose sous sa casquette de détective. On peut se douter que Wyke / Olivier et Tindle / Caine ne disent pas tout le temps la vérité et leurs véritables intentions. Mais on a beau se douter de beaucoup de choses, on doute encore de tout. Il faut reconnaître ici le talent des artisans manipulateurs derrière le film, multipliant les faux- semblants tranchants et les jeux de dupes qu'on pense envers et contre tout pouvoir gagner. Que ce soit au niveau du scénario, de l'interprétation, du montage, de la musique, et même des mouvements de caméra, tout est agencé de telle sorte qu'avoir un coup d'avance ne suffit en aucun cas à se prémunir contre l'effet de surprise. La connaissance partielle des événements n'entache aucunement le plaisir de visionnage.

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Il y a au cœur de Sleuth un parallélisme entre les dynamiques à l'intérieur et à l'extérieur du récit proprement exceptionnel. Chaque réplique d'un personnage donné est une prise de pouvoir temporaire autant qu'une pique blessante pour l'autre, et chaque pique vient conditionner notre point de vue de spectateur. Michael Caine et Laurence Olivier s'engagent dans un match à mort avec pour arme l'humiliation ; le match dans lequel on s'engage avec Mankiewicz ne se joue qu'à coups de prédiction et de manipulation. On croit discerner les ficelles du récit (les personnages pensent tirer les ficelles du jeu) alors qu'on passe tous du rôle de marionnettiste à celui de marionnette en un clin d'œil, sans presque s'en rendre compte. Avec un décor (et certes quelques centaines de bibelots et autres verroteries), deux acteurs (ou trois, ou six, selon le point de vue), trois actes, et quatre bouts de ficelle, Le Limier parvient à maintenir un intérêt et un équilibre, et à capter notre attention pendant plus de deux heures. Tout ça en se basant sur l'application simple du principe d'action et de réaction, implanté dans un moteur social carburant à l'humiliation. Jubilation et chapeau bien bas.

lundi 15 août 2016

Le mont Valier, dans les Pyrénées ariégoises

Petite escapade sur deux jours dans les Pyrénées ariégeoises à la découverte du Mont Valier, dans la région du Couserans, non loin de la vallée du Ribérot. Situé à un petit kilomètre de la frontière espagnole, il arbore fièrement un sommet de 2838 mètres, assorti de sentiers abrupts et caillouteux, et abritant le glacier d'Arcouzan sur son flanc Nord-Est, le glacier le plus oriental de la chaîne des Pyrénées, le dernier avant la mer Méditerranée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le massif du mont Valier était traversé par une route d’évasion allant de Saint-Girons à Esterri en Catalogne. Le refuge des Estagnous se situe en contrebas, 600 mètres en-dessous du sommet, avec une vue confortable sur l'itinéraire de la journée. Fait notable et fort appréciable par des températures estivales, le massif abrite pas moins de cinq étangs : l'étang rond et l'étang long au Sud, et les étangs de Milouga, d'Arauech et de Cruzous au Nord.

Au total, un peu plus de 2500 mètres de dénivelé cumulé positif et négatif depuis la maison du Valier. Un circuit très diversifié en termes de végétation et de terrains arpentés, bénéficiant de nombreuses (petites et grosses) variantes pour moduler selon les envies (et les cuissots).

Émilie et Renaud.


N'hésitez pas à cliquer sur les photos pour les afficher en plein écran.


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La montée vers l'étang rond, dans la vallée du Ribérot.

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L'étang rond, une belle récompense (baignade très rafraîchissante !), avec vue sur le mont Valier sur la dernière photo.

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L'étang long, avec vue sur l'étang rond (pas tout à fait rond !) sur la dernière photo.

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Fin de journée près du refuge des Estagnous.

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Vues panoramiques depuis le mont Valier (et sur les étangs de Milouga et d'Arauech sur la deuxième photo), et vue sur le mont Valier (depuis l'étang de Milouga sur la dernière photo).

vendredi 12 août 2016

Les Blues Pills, et l'album du même nom (2014)

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Une semaine après la sortie de leur second album, je me rends compte que je n'ai jamais parlé ici d'un album que j'écoute en boucle depuis deux ans. Et j'exagère à peine. Les Blues Pills, dans l'album portant leur nom et sorti en 2014, c'est un concentré de revival Hard / Blues Rock 70s. Le groupe principalement suédois, armé d'un jeune guitariste français, a su tirer tout le sel des productions énergiques de cette décennie révolue mais bien vivante. C'est un album-hommage, qui en a donc les limitations, mais qui déborde de passion et d'énergie très largement communicatives. La démarche est étonnamment sincère. C'est ce qu'on appelle un gros coup de cœur. Extrait de cet album : Devil Man.

Si la voix d'Elin Larsson ne vous charme pas, je ne peux rien pour vous. L'album s'ouvre sur des riffs sauvagement entraînants (High Class Woman : lien youtube), et se termine sur une note calme (Little Sun : lien youtube), d'une envoûtante mélancolie, pour nous permettre de faire le deuil des quarante dernières minutes passées dans une autre dimension. Deuil double, puisque l'album sorti très récemment, Lady In Gold, est assez facilement oubliable... Si le genre vous botte, n'hésitez pas à jeter une paire d'oreilles à leurs compatriotes (et très probablement inspiration partielle) Graveyard, et notamment l'album de 2011 Hisingen Blues.

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