dimanche 10 septembre 2017

Le rapport de Brodeck, par Manu Larcenet (2015)

C'est une parfaite découverte pour moi car je ne connaissais ni Philippe Claudel et son roman Le rapport de Brodeck (2007), ni le dessinateur Manu Larcenet qui l'a adapté en bande-dessinée en deux tomes : L'autre en 2015, suivi de L'indicible en 2016. Sortis de l'étagère d'une bibliothèque où ils prenaient la poussière, j'étais à la fois frileux par l'inconfortable noirceur qui colle aux yeux lorsqu’on évente les pages, et de l'autre intrigué par l’atmosphère angoissante et singulière qui se dégage des dessins.

La bande-dessinée débute sur une scène intrigante. Celle-si se passe dans l’auberge d’un village de montagne en un temps et un lieu indéterminé. Les habitants aux visages rudes se tiennent debout face à l’entrée par laquelle Brodeck, le narrateur de l'histoire, déboule attirant sur lui le feu des regards. 

Les villageois ont trouvé le moyen de décharger leur culpabilité et leurs infamies en l'assistance de Brodeck. 

Tu vas raconter l’histoire, tu seras le scribe.

Brodeck a l’habitude des rapports. Il rédige des notices sur l’état de la forêt, le climat, et tout ce qui relève de la nature, comme un garde-forestier le ferait. Mais le rapport, qu'il sera contraint d'écrire sous la pression du groupe, est de nature plus funeste. Brodeck va devoir écrire sur la mort de l’Anderer (l'Étranger), cet artiste venu se perdre quelques mois plus tôt dans leur village en compagnie de son âne et son cheval.

Le coup de crayon de Larcenet est magnifique, tantôt sombre quand il représente la communauté dans leurs noirs desseins, tantôt éclatant lorsqu'il s'attarde sur la personnalité de l'Anderer. D'intenses émotions sourdent des sublimes planches en noir et blanc, que ce soit dans les représentations du monde rural et ses personnages, que dans celles de la nature et ses décors. La narration avance avec une flagrante économie de mots, les choses étant le plus souvent suggérées, de manière à sans le dénaturer, incorporer ce qui est indicible ou bien du monde du sensible.

Le récit de Brodeck entremêle sa propre histoire à celle de l'Anderer en alternant le passé et le présent. C'est en nous confrontant aux souvenirs insupportables de Brodeck qui survécut aux camps de concentration, que le contexte d'après-guerre se dévoile clairement, et la connexion avec la mort de l'Étranger propulse l'enquête de Brodeck vers de terribles révélations.

Brodeck fera le point sur les événements bien au-delà de ce que la communauté, à laquelle il désespérait d'appartenir, souhaitait le voir écrire dans ce rapport. C'est une sorte de conte en huis-clos qui pose les questions sur l'altérité, l'humain, et la culpabilité. Larcenet a travaillé le noir avec raffinement dans cette bande-dessinée où font face la cruauté des hommes et des moments d'un intense lyrisme.

 

En deux mots, un chef-d'œuvre !

jeudi 31 août 2017

Le paradoxe de Fermi, de Jean-Pierre Boudine (2015)


Jean-Pierre Boudine, professeur de mathématiques français, fait sa première incursion dans la SF en écrivant en 2002 une première version de ce court roman. Treize ans après, en 2015, l'auteur a ajouté certains développements au récit qui sont directement inspirés de notre histoire récente (crise financière mondiale, insécurité sociale et écologique,...). Dans un contexte réaliste, il imagine les évènements qui mènent l'humanité à sa destruction par le fait d'une crise systémique qui débute dans la finance. 

Témoin ordinaire dans cette lente apocalypse, le narrateur, Robert Poinsot, entreprend de raconter de sa cache - une grotte dans les Alpes - l'enchainement inexorable de l'anéantissement de nos sociétés. Courtement chapitré, le récit est prenant. L'auteur va droit au but, évite toute longueur mais parvient à dresser un spectacle très convaincant du cataclysme sous les yeux désabusés de son personnage principal. La psychologie de Robert Poinsot s'esquisse lorsque celui-ci raconte son périple chaotique : de son exode avec un groupe d'amis lorsqu'il devint impossible de survivre dans les villes, jusqu'aux circonstances extrêmes le contraignant à la solitude dans sa grotte.

A l'instar d'un journal de bord, il nous raconte son quotidien et les tâches indispensables à sa survie dans les montagnes. Il cherche à faire le point sur sa solitude et son existence sur la Terre. Impossible pour moi de ne pas évoquer la description par Carl Sagan (en écoute et en lecture ici) de la célèbre photographie de la planète Terre prise par la sonde Voyager 1 en 1990 : un message d'une remarquable concision qui saisit à merveille la fragilité de la race humaine dans la vaste arène cosmique. 

L'acte d'écrire de Robert Poinsot est animé par la nécessité de formaliser les choses qu'il a vu, et qu'il a compris. Il s'atèle à retranscrire l'effondrement de la civilisation humaine dont la technicité a balayé les modes de vie les plus simples. C'est dans la dernière partie de ce récit à la fois introspectif et méditatif que Robert Poinsot tire une solution simple au célèbre paradoxe de Fermi qui donne son titre au roman. En témoin désabusé de l'auto-destruction de la race humaine, il apporte une réponse d'un pessimisme halluciné, mais originale, au problème posé par l'interrogation de Fermi sur l’existence de civilisations extraterrestres.

mercredi 05 avril 2017

2017 n'aura pas lieu, d'Olivier Minot

Le titre de ce documentaire radiophonique me rappelle Irene Kampen qui écrivait  En raison de l’indifférence générale, demain est annulé . ou encore la nouvelle de SF intitulée The shortest science-fiction story ever told publiée dans l'anthologie Bateaux ivres au fil du temps (1978) que je retranscris dans son intégralité :  Le Temps a pris fin. Hier. 

Documentariste, Olivier Minot questionne avec humour sa militance politique et radiophonique. Avec ARTE Radio il a remporté le Prix Longueur d’ondes 2015 du meilleur documentaire pour Là-bas si j’y suis plus, sur son rapport avec la défunte émission de Daniel Mermet ; et le Prix Italia 2016 du meilleur documentaire pour La Révolution ne sera pas podcastée, sur son rapport aux manifs.

jeudi 23 mars 2017

Il était une fois les mythes

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Cet enthousiasmant article de Stéphane Foucart a été publié en 2014 dans le supplément Culture & Idées du journal Le Monde. Il a consacré deux pleines pages aux travaux de Michael Witzel, professeur de sanskrit à Harvard, sur les origines des mythes lors de la sortie de son ouvrage académique : The Origins of the World’s Mythologies (2013).

Le contenu de l’article est accessible aux abonnés du Monde à ce lien ; pour tous les autres, vous pouvez télécharger le scan de sa version papier que m’avait gentillement glissé sous le nez un collègue de travail pendant la pause café (merci Fabrice !). 

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Cliquez pour aggrandir les pages, ou bien téléchargez le pdf en annexe.

La coïncidence de deux chroniques récentes m’y a fait repenser - à savoir deux chefs-d'œuvre : un roman Lavinia d'Ursula K. Le Guin (lien) et un film Les Nibelungen en deux parties La Mort de Siegfried et La vengeance de Kriemhild, de Fritz Lang (lien). Le spectateur et le lecteur découvrent souvent les récits fondateurs de la mythologie au travers d'œuvres contemporaines qui sont des réécritures et des interprétations se chargeant avec finesse et érudition, en tout cas pour ces deux-là, de les développer. Autrement dit, ils ne contentent pas de les commémorer mais de leur faire prendre de nouveaux chemins de sens en adoptant des points de vue narratifs originaux.

L’émergence et la diffusion de certains mythes et motifs sont des sujets fascinants, particulièrement quand on les analyse dans leur ensemble. Il existe de nombreuses études et thèses qui interrogent de manière théorique et pluridisciplinaire les chemins de transmission, de mutation et de métamorphose des récits mythologiques, depuis les bribes d'histoires originelles jusqu’aux versions actuelles de ces épopées. Cet article est une géniale plongée dans la géographie mythologique du monde ainsi qu'un habile résumé de la théorie de Witzel dont l’exposé a quelque chose de profondément stimulant.


Bonne lecture ! :-)

dimanche 19 mars 2017

Lavinia, de Ursula K. Le Guin (2008)

Lavinia, d'Ursula K. Le Guin (2008)

Dans une interview de l'auteure, Ursula K. Le Guin dit que son intérêt pour les cultures les plus diverses tient surement à une affinité de tempérament ou d’intellect avec son père qui était anthropologue : lui étudiait des sociétés étrangères, elle en invente. Elle a ainsi écrit de nombreux romans et nouvelles en suivant une inclination pour les genres de l’imaginaire dont elle est devenue une incontournable artisane. Lavinia paru en 2008 se situe pour sa part à mi-chemin entre l’Histoire et la Mythologie Antique.

Photo d'Ursula K. Le Guin

Le Guin raconte une grande épopée au travers le regard et la vie d’un personnage féminin peu documenté du nom de Lavinia. Elle est la fille de Latinus qui était un souverain sur les terres du Latium, durant la période faisant suite à la guerre de Troie. Selon la légende, le troyen Énée reçoit la prophétie d’un oracle : il ira avec ses compagnons, obligés à l’exil, vers cette région de l’ouest de l’Italie (Latium) pour trouver une nouvelle cité et fonder la lignée qui érigera un grand empire (Rome). Le poète Virgile - à la fin du premier siècle avant JC - a donné une nouvelle vie à cette légende à travers l’Énéide, un poème subdivisé en douze chants qui retracent le périple d'Énée. Lavinia y tient une place centrale car son destin se trouve croisé et intimement lié à celui d’Énée.

Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Lavinia reste cependant une figure muette dans l’Énéide, jusqu'à ce que Le Guin s'attarde récemment sur ce personnage laissé à l'arrière-plan, pour lui donner une complexité nouvelle et une véritable personnalité. Cette œuvre contemporaine vient compléter merveilleusement le récit de Virgile, qui mourut en laissant son poème inachevé, en donnant une perspective nouvelle – un point de vue féminin – à cette épopée. L’Énéide de Virgile s’arrête en effet abruptement après la guerre qui affronta Énée et un prince local du nom de Turnus, tous deux prétendants à la main de Lavinia.

Le lecteur ne trouvera pas le merveilleux mythologique de l’Iliade ou l’Odyssée d'Homère auquel il pourrait s'attendre, mais une vision beaucoup plus humaine et réaliste du récit mythologique. Le récit de Lavinia comporte cependant de subtiles intrusions fantastiques et ouvre de subtiles portes entre la réalité et la fiction. Le récit de Lavinia prend en effet une dimension troublante (on pourrait dire métaphysique) lorsqu'elle entre par le biais de ses rêves en conversation avec son poète, Virgile lui-même. Elle prend ainsi conscience de sa propre essence fictionnelle tandis qu’elle n’est encore qu’une enfant dans son présent à elle. Quant à Virgile, en provenance du futur, il est sur son lit de mort quand Lavinia découvre de sa voix la prophétie attachée à sa personne : elle devra épouser un étranger et non un prince latin.

Tantôt la narration est lente dans le roman, tantôt elle jette au lecteur un souffle qui le porte. Le Guin ne confond pas vitesse et précipitation construisant méticuleusement une histoire fabuleuse à partir de petites choses pour raconter la grande épopée. Dans un passage vraiment étonnant, Le Guin retranscrit en une seule page presque chaque scène des violents combats de l’Énéide, en imprimant un rythme saisissant, résumant ainsi de manière cynique et réjouissante le passage de vie à trépas des illustres protagonistes de cette violente guerre qui opposa Troyens et Italiens.

La simplicité et la beauté de la prose de Le Guin, sa crédible évocation d’un autre lieu et d’un autre temps, son appréciation subtile et continue pour les beautés de la vie de tous les jours émanant de la cité ou de la nature sont autant de qualités qui ravivent cette épopée au côté d'Énée et Lavinia

dimanche 14 février 2016

Infinis, de Vendana Singh (2013)

Infinis de Vandana Singh, traduit par Gilles Goullet. C'est une nouvelle de science-fiction en lecture libre dans la revue électronique Angle Mort :

Vandana Singh est Indienne, possède un doctorat de physique sur la théorie des particules et enseigne la discipline dans une université américaine. Sur son temps libre, elle écrit des nouvelles de science-fiction.

Le personnage principal de cette nouvelle est un professeur de mathématiques qui réfléchit à la nature des infinis. Cette histoire a du souffle, on y cause de mathématiques, de poésie, des multiples dimensions de l'univers et de l'absurdité d'une humanité qui s'entretue. Le récit est captivant et a des résonnances profondes, un peu comme la nouvelle (celle-ci réelle) des ondes gravitationnelles codées sur les traits saillants de signaux affichés à l'écran d'un ordinateur, qui révèlent dans les tréfonds de l'univers la rencontre entre deux trous noirs. 

Cette nouvelle fait partie à l'origine d'un recueil de nouvelles intitulé The Woman who thought she was a Planet and other Stories (2013) qui doit paraître au mois de mai aux éditions Denoël, sous le titre Infinités.

Attardez vous pour lire cette nouvelle magnifique car ce n'est pas tous les jours que c'est gratuit.

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lundi 28 avril 2014

Sur ta tombe, de Ken Bruen (2013)

C’était le lundi de Pâques.
Je rentrais en train d’un we en famille.

Voiture 6. Place assise 66. Diable !
Une nouvelle semaine qui s’ouvrait sous de gais auspices. 

Rajoutons à ça le titre du bouquin que j’avais dans mon sac :
Sur ta tombe
Le lendemain de la commémoration de la résurrection de Jésus,
signification religieuse dont on se cogne pas mal de nos jours,
je trouvais la coïncidence sinon frappante, du moins comique.

Notez le souci de mise en forme, je pousse le vice jusqu'à esquisser une stèle. :)

Ken Bruen - Sur ta tombe

Sans parler du titre de la précédente enquête de Jack Taylor... Le Démon que j'avais chroniqué ici

J’étais en résumé dans les meilleures prédictions pour entamer cette nouvelle enquête de Jack Taylor que je place parmi les plus déglingués et attachants détectives de la littérature noire. Ridge, l'amie flic de Jack Taylor à propos de ce dernier :

Mais qu'il soit alcoolique au dernier degré et, elle le soupçonnait, accro à pratiquement toutes les substances illicites en circulation n'y changeait rien : le jour où vous vous retrouviez le dos au mur, c'était vers cette épave vieillissante à moitié sourde et affligée d'une patte folle que vous vous tourniez.

J'ai tourné les pages à une vitesse grand V à la manière du paysage filant à toute allure par la fenêtre du train. J'avais le sublime Détroit dans les esgourdes et du chocolat noir comme encas ce qui accompagnaient très bien cette histoire. On se lie à Jack un peu davantage à chaque enquête, frappé par son énergie du désespoir et l'amertume profonde et durable que lui laissent ses déboires. Epaulé par ses deux amis Ridge et Stewart, il enquête sur une bande de psychopathes, trois garçons et une fille qui ont décidé de nettoyer Galway - port de pêche irlandais - de tous ses :

  • marginaux
  • handicapés
  • démunis
  • tocards
  • et autres miséreux.
Je vous invite à prendre le train en marche, la série de Ken Bruen se lit avec un réel plaisir. 

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