vendredi 23 novembre 2012

Générique d'ouverture de Skyfall

Le commentaire éclairant de Franz sur le forum de Culture SF évoque comme un retour au source le Bond interprété par Daniel Craig :

Dans les novels de Ian Fleming, Bond est un alcoolo toxico : 60 à 70 clopes par jour, toujours en train de se péter la ruche (il y a un fameux record dans les James Bond trivia : dans le bouquin At her majesty's secret service, il est décrit 46 boissons alcoolisées bues par 007), parfois en train de se taper des amphets dans Moonraker. Bond est censé être un tueur cynique et hédoniste d'après Fleming ; Sean Connery et Daniel Craig collent bien à la description littéraire du personnage (ce qui n'est pas du tout le cas pour Moore, Brosnan ou Dalton et à un degré moindre Lazenby et David Niven).

vendredi 02 novembre 2012

Alamut, de Vladimir Bartol (1938)

Alamut, de Vladimir Bartol

En Iran, à la fin du XIème siècle, plusieurs grands maîtres se disputent le pouvoir et se prétendent les héritiers du Prophète Mohammed.  Retranché dans Alamut, une citadelle dont-on dit imprenable, Hassan Ibn Sabbâh va mener une guerre sainte en exécutant un plan qui aura muri 20 ans dans sa tête.  Ce plan est l’édifice de sa vie et repose sur la doctrine ismaélienne dont il se sent le dépositaire.

Pour réaliser mon plan, pour faire sortir le monde de ses gonds, je n'avais besoin, comme Archimède, que d'un seul point fixe. Je ne demandais plus aucun honneur, aucune influence chez les maîtres de ce monde. Il me fallait seulement un château fortifié et les moyens de le modifier à ma guise.

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Une magnifique photo du rocher d'Alamut par Babak Tafreshi, The Starry Night of Alamut

A Alamut, chaque croyant de l’ismaélisme est devenu un soldat bien trempé et chaque soldat est en même temps le plus fervent des croyants. Parmi toutes ses mesures, Hassan considère que la plus importante est la création de l’école des « fedayin ». Une troupe d’élite qui sera prête à tous les sacrifices. On suit leur enseignement allant des mathématiques à la littérature, leur catéchisme, et leurs épreuves sportives et militaires où ils feront preuve de dépassement de soi. Mais la clef d’achoppement du plan d’Hassan se cache à l’abri des regards, un endroit où de jeunes femmes - et quelques eunuques qui prennent soin de leurs besoins - remplissent une grande partie de leur journée à un certain nombre de leçon, de joutes poétiques, et d'autres passe-temps artistiques : la vie leur est presque idyllique.

Au premier tiers du livre, on commence à comprendre petit à petit les rouages de ce plan machiavélique sans pouvoir encore toucher à l’essence, et aux buts de l’organisation. Quand la machine se met en branle, il est difficile de lâcher le roman au cours des intenses premiers combats entre les armées, ou des ruses et des manipulations successives d’Hassan. Avec une intelligence inquiétante et une détermination extraordinaire, il tire profit des facteurs prévisibles et imprévisibles qui participent à la réalisation de son plan. 

Au fil des chapitres, on se rapproche un peu plus vers les raisons profondes qui animent Hassan. Son but élevé a rapport à des vérités essentielles, mais mystérieuses qu’il cherche à résoudre avec la sagesse du philosophe, lui qui a consacré le reste de sa vie à la science et à l’exploration de la nature. Il se sacrifie à cet objectif et le moyen de parvenir à rallier les foules à sa cause ne lui pose pas un cas de conscience. Car, pour lui, la masse a toujours préféré un mensonge qui affirme quelque chose de solide à un savoir, même sublime, qui ne leur offre pas de prise ferme.

« … je partage l’humanité en deux catégories fondamentalement différentes : une poignée de gens qui savent ce qu’il en est des réalités et l’énorme majorité qui ne sait pas. »

Cette légende d’Alamut est une sorte d'allégorie politique intemporelle sur la manipulation des masses (et sur les bases des stratégies de consentement, religieuses ou non). Avec son atmosphère colorée et attrayante, avec une bonne dose d'aventure et d'intrigue romanesque, de réflexions politiques et philosophiques, Vladimir Bartol offre un roman aux accents merveilleux. Je referme ce livre en ayant pris la mesure d’une entreprise effroyable qui prend fin au terme d’une aventure palpitante.

« ... un projet gigantesque et grandiose comme le monde n’en avait jamais vu. Eprouver l’aveuglement humain jusqu’à ses limites extrêmes ! Atteindre ainsi la plus haute puissance et l’indépendance totale ! Incarner le conte ! Transformer la fable en réalité pour que l’Histoire en parle plus tard ! »

samedi 13 octobre 2012

Yucca Mountain, de John d'Agata (2012)

« What happens when an essayist starts imagining things, making things up, filling in blank spaces, or — worse yet — leaving the blanks blank? »

John d'Agata, The Next American Essay

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Les réacteurs américains sont inefficaces à 97% ce qui signifie qu'entre le moment où on place une barre de combustible dans un réacteur nucléaire et celui où on le retire, il conserve 97% de sa radioactivité. Alors il a fallu imaginer un projet d'enfouissement de ces déchets radioactifs. C'était «  Yucca Mountain ». À 140 km de Las Vegas. Projet prévoyant de construire 160 km de galeries à l'intérieur de la montagne et, en l'espace de quarante ans, de les remplir avec 77000 tonnes de déchets nucléaires, puis de sceller et de fermer la montagne jusqu'à leur décomposition.

Le livre retrace le parcours politique et scientifique du projet qui a vu ré-interpréter un problème de millions d'années dans une solution ramenée à 10.000 ans (un bel acte de foi aux générations futures), ainsi que l'histoire tragique de Lévi Presley - un garçon qui a sauté de la tour « Stratosphere » à Las Vegas - et la connexion de sa mort avec la propre expérience d'Agata répondant aux appels de personnes au bord du suicide sur une ligne d'écoute. Le récit avançant sur plusieurs niveaux à la fois se tient sur une ligne tendue entre le documentaire et la fiction, un travail de journalisme libéré de ses contraintes rigides mais qui s'attache férocement aux faits comme en rend compte les 131 notes en fin de livre.

Il est clair que si j'attire l'attention sur quelque chose qui fait sens en apparence, il est possible qu'il n'y ait là rien de vrai. Nous perdons parfois notre connaissance en cherchant l'information. Nous perdons parfois notre sagesse en cherchant la connaissance.

Il fournit des rapports de médias, des avis d'experts et des reportages à la première personne. Il donne des statistiques, des calculs et des projections (ses scénarios prospectifs sont simplement fascinants), il cite des documents de politique et se plonge dans les études scientifiques et universitaires. Également mélangés parmi des références littéraires, et artistiques comme les quelques pages où il convoque Le Cri de Edvard Munch (figure qu'on retrouve en illustration de couverture sous la forme des isoclines de cette carte factice d'une montagne), il juxtapose ces éléments connexes sans jamais freiner le récit. Tout fait sens. 130 pages plus tard, on ressort du livre scotché et admiratif en songeant à la tension dramatique insufflée au récit, et à la singulière façon de cet écrivain de réexaminer non seulement où nous sommes, mais aussi où nous avons été, et où nous allons.

Tout au long de cette lecture, on rit, souvent d'un rire jaune face à la méchante farce humaine qui œuvre autour du projet Yucca Mountain. A ce propos, voici ce que John D'Agata dit lors d'une lecture de son essai à des jeunes étudiants américains en 2010 :

« Do not be afraid to laugh at the absurdities, though by no means feel I am pressuring you to laugh »


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mardi 25 septembre 2012

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, interprété par les Têtes Raides (2007)


Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, chanté par Christian Olivier dans l'album Banco des Têtes Raides, est un texte écrit en 1952 par Stig Dagerman (écrivain et journaliste suédois 1923-1954) qui relève à la fois de la littérature introspective et de l'essai existentiel. Par ses approches successives sur les thèmes graves tels que la mort, la solitude, la liberté, le temps, Stig Dagerman vise à donner un sens à son existence.

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Quand un écrivain discourt sur ses états d'âmes en nous faisant sentir tout le poids de sa solitude et de sa dépression, son texte a bien des raisons d'être au premier abord repoussant. Mais cela serait malhonnête de présenter le contenu de ce texte sous cette unique et trompeuse impression, car il est aussi une réflexion articulée, sensible et logique qui manque peut-être seulement d'humour. Je ne serais probablement jamais allé au bout de la lecture de cet essai si j'avais eu le livre entre les mains, car j'attends d'abord de mes lectures qu'elles racontent une histoire, simplement une bonne histoire. Ici, ce n'est plus notre propre voix qui devient le support du texte, nous pouvons alors l'écouter d'une manière distraite ou distancière, et laisser certains passages accaparer notre attention. Je ne peux pas dire que la voix de Christian Olivier soit ici particulièrement mélodieuse, pourtant sa lecture ainsi que le rythme monotone imprimé par les musiciens sonnent juste. Comme pour mettre du baume au cœur, le dernier élan de la chanson se fait moins morose, plus joyeux, et éclaire différemment une conclusion à méditer...

samedi 15 septembre 2012

Killer Joe, de William Friedkin (2012)

L'Exorciste (1973), Bug (2006), et Killer Joe (2012) sont mes trois intrusions dans l’œuvre de Friedkin. La schizophrénie ou plus généralement la folie est un thème récurrent de ces trois films. Les scènes angoissantes y côtoient les scènes brutales ou perverses durant lesquelles on en oublie parfois de déglutir sa salive. La démence d'un ou plusieurs personnages exulte toujours de manière paroxystique une fois que la tension distillée tout au long de l'histoire tient son emprise psychologique sur nous.

L_exorciste.jpg bug.jpg Killer Joe

Seconde fois que Friedkin adapte au cinéma une pièce de théâtre écrite par Tracy Letts après Bug en 2006, un huis-clos étouffant qui m'avait particulièrement impressionné. Jusqu'à la toute fin le spectateur ne sait pas où se tient la part de folie et la part de réalité dans la peur terrible qui ronge un couple persuadé d'être la victime d'un vaste complot, et d'une menace invisible...

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Ashley Judd et Michael Shannon dans Bug en 2006

Killer Joe s'inscrit dans un genre différent des deux autres, celui de la comédie dramatique familiale. Chris le garçon, Ansel le papa, et Dottie la petite sœur sont bien décidés à tuer leur crapuleuse maman pour empocher les 50000 dollars de l'assurance vie. Chris s’enquiert donc des services de Joe, flic le jour et tueur à gages la nuit. C'est un diable aux allures de cowboy aux chapeau noir, gants noirs, veste noire, et lunettes noires. Sa stature et sa tranquillité d'action inspirent l'obéissance.

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Joe interprété par Matthew McConaughey

Joe s'entiche de Dottie faisant d'elle, au grand dam de son frère, sa caution de garantie si les choses se passaient mal. Poupée fragile aux joues roses, naïvement sexy, et sujette au somnambulisme, ce personnage féminin est la réponse au machisme crasse qui empoisonne cette misérable famille.

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Dottie interprétée par Juno Temple

La folie des dernières scènes dans lesquelles Joe joue à sa façon le thérapeute familial, laisse sur l'impression d'un film déjanté. Le dénouement ne fait toutefois pas oublier les vices et les faiblesses du film. Cette cupide entreprise est cousue de fil blanc, la petite tête blonde incarne un personnage féminin creux, la pochade nocturne et pluvieuse a déjà été maintes fois filmée dans ce genre de scénario, et l'humour noir et les blagues grasses ne sont pas de très bon goût.

J'ai aperçu au milieu de la file d'attente l'affiche du nouveau film de Michel Gondry intitulé The We and the I, et intercepté une discussion de l'exploitant du cinéma qui livrait ses impressions enthousiastes sur le satirique God Bless America (sortie prévue le 10 octobre, la bande annonce est ici). C'est peut-être dans la queue du cinéma que j'aurai finalement trouvé la promesse de deux bons films. Wait and see...

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lundi 27 août 2012

Wait a minute now wait a minute now wait a minute now wait a minute now wait a minute now...

(merci Adrian)

mardi 21 août 2012

La Part des Anges, de Ken Loach (2012)

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La part des anges, c'est la partie du volume d'un alcool qui s'évapore pendant son vieillissement en fût. Ken Loach nous distille son histoire, goutte à goute, de petites larmes de haine jusqu'aux plus belles perles de joie. C'est un moment savoureux comme peut-être la chaleur d'un verre de whisky qui coule doucement dans la gorge, et vous laisse le fond des yeux luisants. C'est la part réaliste de l'histoire qui m'a happé d’emblée avec la rencontre de ces jeunes délinquants qui évitent la prison de justesse, puis c'est ensuite la part de rêve drôle, amorale, et optimiste qui a pris le relais pour une vraie bouffée d'oxygène.

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Vous pouvez écouter ici I'm Gonna Be (500 Miles) de The Proclaimers qui apparaît dans la BO du film. Trop bon.

dimanche 05 août 2012

L'Histoire de France pour ceux qui n'aiment pas ça, par Catherine Dufour (2012)

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Ni historienne, ni enseignante, Catherine Dufour est écrivain, et elle s'est plongée avec une évidente passion et érudition dans l'écriture de ce super livre sur l'Histoire de France dans lequel se dessine ses talents de conteuse.

Ma dernière lecture de la dame remonte à son recueil de nouvelles intitulé L'Accroissement Mathématique du Plaisir, recueil sautant d'un genre à un autre (un chouïa de fantasy, beaucoup de fantastique, et une bonne dose de science-fiction). Je retrouvais sur la forme courte la créativité, l'humour et la prose qui m'avait si plu dans ses romans. Je pense en l’occurrence à ses deux romans intitulés le Goût de l'Immortalité et Outrage et Rébellion qui se déroulent tous les deux dans les bas-fonds de villes futuristes confrontées aux problèmes d'un monde où l'expansion démographique n'a fait de cesse qu'accroitre : pollution, trafics humains, épidémies, misère et pauvreté, pratiques religieuses douteuses, vengeances ethniques et rancœurs raciales, terrorisme politique et terrorisme économique...

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Dans ses investigations du Passé avec cette rétrospective de l'Histoire de France comme dans ses projections dans le Futur avec ses romans SF, elle nous plonge dans les destinées de ses personnages qui brillent par leur noirceur. Et dans la veine, l'Histoire de France en tient une bonne couche entre ses « chevaliers sanguinaires », ses « moines déments », ses « reines étranglées », ses « jeunes despotes », ses « ministres sournois », ses machos hypersexués, ses maniaques impuissants, etc.

Nos professeurs parvenaient parfois au prix d’une grande énergie à éveiller notre curiosité, ou ils finissaient par donner la becquée à une classe de trente cinq élèves qui rapportaient niaisement des dates, des noms et des faits sur leur cahier. La rétrospective de l'Histoire de France de Catherine Dufour n'est pas non plus scindée par les grandes vacances scolaires qui brisaient la trame historique sur laquelle nous étions déjà voués à coller des bribes de passé mal apprises. J'ai eu la chance avec mes camarades de collège d'avoir une professeur de latin et français, et un professeur d'histoire (Madame Christine Canivenq et Monsieur Robert Villa) qui croisaient avec beaucoup d'inventivité et d'originalité leurs enseignements pour nous faire découvrir notre département - l'Aude - au travers des vestiges et des trésors qu'il recèle : la cité médiévale de Carcassonne, la Via Dominitia et la Via Aquitania sont des lieux privilégiés pour se plonger dans l'époque médiévale, et romaine.

Ce livre est une agréable surprise renouant avec nos souvenirs d'école, et cette Histoire que j'avais laissé un peu de côté. On réapprend, on raccommode. Catherine Dufour parsème ses récits de réflexions personnelles éclairant d'une manière inattendue les zones d'ombre de notre Histoire de France. Par ailleurs, elle porte un regard qui se veut plus féministe, et elle recourt à un humour noir réjouissant pour nous faire part de ses observations. Elle nous sollicite en nous prenant à partie, nous tenant ainsi vif, éveillé et agile tout au long de ce voyage couvrant 2000 ans d'Histoire.