jeudi 29 décembre 2011

Quartier lointain, par Jirô Taniguchi (1998)

La fabuleuse histoire de Quartier lointain se tisse autour d'un « voyageur du temps » qui va revivre ses quatorze ans dans le Japon d'après-guerre.

... Et si dans cette seconde enfance, le temps empruntait finalement d'autres voies que celles du « passé » ?

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Hiroshi Nakahara est un homme de 48 ans marié et père de deux filles, qui vit pour son travail. De retour d'un voyage d'affaires, l'alcool aidant, Hiroshi monte dans le mauvais train à destination de sa ville natale, où il y a des années, dans son adolescence, un événement le marquera sévèrement : l'inexplicable disparition de son père. C'est alors qu'en visitant la tombe de sa mère, morte depuis plus de vingt ans, il perd conscience. À son grand étonnement, il se réveille en 1963 du haut de ses 14 ans, avec une vie qui reste à parcourir : son père est encore à la maison auprès de sa mère, sa sœur, et sa grand-mère.

En parcourant ce manga, vous pourriez commencer à penser à votre propre passé, à ces actes manqués, ou à ces instants éphémères dont vous n'aviez pas pris pleinement conscience. Car, comme l'avait écrit Proust, notre esprit se détourne volontiers de l'effort qu'il faut pour approfondir en soi-même une impression agréable que nous avons eue. S'amusant de retrouver les bancs du collège, s'exaltant de ses banals exploits sportifs d'ado, rejouant ses premiers émois amoureux, Hiroshi vit donc une seconde enfance en empruntant des chemins différents avec la mémoire, la maladresse et la maturité d'un adulte. Il se fixe bientôt une entreprise délicate : retenir son père avant la journée fatidique de sa disparition. Pour cette raison, il devient très difficile de quitter cette œuvre qui essaie de résoudre les contradictions d'une vie.

Pas besoin d'être un fana de culture japonaise ou de manga pour se laisser envoûter par cette histoire de Jirô Taniguchi qui remporte l'Alpha'Art du meilleur scénario au Festival d'Angoulême 2003, et ça c'est fichtrement mérité au regard de ce dessin et de cette œuvre littéraire ma-gni-fi-ques.

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... ce qui nous rappelle le mieux un être, c'est justement ce que nous avons oublié (parce que c'était insignifiant, et que nous lui avons ainsi laissé toute sa force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de nous - mêmes ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.

A la recherche du temps perdu, Proust.

vendredi 09 décembre 2011

Le Vieil Homme et la Guerre, par John Scalzi (2005)

Le Vieil Homme et la Guerre, de John Scalzi (2005)

La science-fiction qui m’a fait aimer la science-fiction est associée à des grandes aventures interstellaires (je pense à Fondation de Asimov, et à Hypérion de Dan Simmons pour n’en citer que deux). Le Vieil Homme et la Guerre appartient justement à un des plus démesurés sous-genres de la SF : le space opera. Une prouesse pour une histoire qui débute dans un cimetière, quelques pieds sous Terre.

John Perry, le héros, est un vieux crouton à la retraite. Il s’engage à 75 ans dans les Forces de Défense Coloniale qui conduisent une improbable expansion de l’humanité dans la Galaxie. Cette folle entreprise humaine au milieu des étoiles est menée par des recrues du troisième âge améliorées à grands renforts de biotechnologies.

La première partie nous convie parmi ces nouveaux navigateurs embarqués dans un vaisseau de "réjuvénation" (et dans des parties de jambes en l'air) vers la planète où se déroulera leur service militaire. La deuxième partie est une variation burlesque du camp d’entraînement militaire, une sorte de Full Metal Jacket dans les étoiles. La troisième partie nous entraîne au cœur de l'action, sur tous les fronts, nous débarrassant de toutes nos idées sur la façon de conduire une guerre. Car loin de la Terre, la nature des ennemis est autrement plus bizarre...

Cette histoire ne se cantonne pas seulement à une vision belliciste et transhumaine de la conquête de l'espace, elle avance sur un territoire beaucoup plus sympathique et humaniste. Les dialogues entre ces vieux croulants ragaillardis sont de grande qualité, et John Scalzi compose son space opera du troisième âge avec un sens de l'humour jubilatoire même lorsqu'il est question de mortalité, d'identité humaine, ou d'éthique de la prolongation de la vie.

vendredi 11 novembre 2011

La Tournette (2351m), aux abords du Lac d'Annecy

P1020705.JPG Parmi les grands classiques autour du Lac d'Annecy, la Tournette est une randonnée corsée, avec des passages délicats qui nécessitent de se servir judicieusement de ses mains. Des chaînes fixées aux parois rocheuses nous aident à passer certains lieux particulièrement escarpés.

Si votre voiture est courageuse, vous emprunterez le chemin empierré jusqu'au Chalet de l'Aulp (1424m) où commence l'ascension à pied. La montée est raide jusqu'à l'Auberge Bloney Dufour (1774m). Vous aurez continuellement une vue imprenable sur le Lac d'Annecy dans votre dos. Après un court moment relativement plat à l'auberge, la pente reprend, et ne faiblit plus. Il faut donc être endurant jusqu'au « Fauteuil », le point culminant de La Tournette (2351m). Comptez en tout ≈ 2 à 3 heures de montée, et un peu moins de descente selon votre allure.

Lors de ma dernière ascension de la Tournette avec des amis, le ciel suivait les caprices d'une météo déroutante. Faire la nique à la pluie et à la grêle, zigzaguer en serpentins, trébucher sur les pierres, s'envoler sur un courant d'air, s’accrocher aux chaînes glissantes, surfer sur la roche humide... C'était le jeu cocasse de notre rando. Ce jour-là, nous avons bien compris pourquoi celle-ci est déconseillée en temps de pluie. :)

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cliquer sur la carte pour l'agrandir / photo matinale de l'auberge Bloney Dufour à mi-parcours, 1774m.

La carte générée sur Google Earth peut vous donner une petite idée de la topographie de ces 1000 mètres de dénivelé positif, mais il ne faut pas oublier le célèbre adage : la carte n'est pas le territoire.

« Le randonneur peut évaluer les dénivelées qu’il faut vaincre en regardant les isoclines mais la carte ne saurait rendre compte de l’effort qu’il aura à fournir pour grimper et si par un symbole, elle indique au marcheur un point de vue remarquable, elle ne lui dit rien de la douceur de l’air qu’il respirera quand il le contemplera, de la lumière qui sera celle du moment ou de la rincée qu’il se prendra en constatant, dépité, que l’horizon malheureusement bouché ne lui laisse rien entrevoir du panorama attendu. »

zomver, une camarade virtuelle CSFeuse
(introduction de sa chronique très originale du roman La carte et le territoire de Houellebecq)

Parvenu au sommet, je n'étais pas entièrement frustré de me trouver dans la brume puisque j'avais eu l'occasion à deux reprises de faire cette superbe randonnée par de belles journées ensoleillées (au cours desquelles les photos de ce billet ont été prises). Par ailleurs, j'étais déjà concentré sur la suite ; préoccupé par la descente, les yeux rivés sur la pente, les lunettes emperlousées de pluie.

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L'éperon final où trône "Le Fauteuil de la Tournette" qui culmine à 2351m.

Une fois campé sur le Fauteuil, le point de vue est magnifique. Nous surplombons le lac d'Annecy, et si nous faisons un demi-tour sur nous même, c'est la chaîne des Aravis et le massif du Mont Blanc qui pointe à l'horizon. Cette randonnée attire (relativement) du monde, il faut compter avec les bouquetins, les touristes aguerris, et les moutons.

Photo_4_080.jpgLe panorama au sommet du Fauteuil : La chaîne des Aravis et le Mont Blanc, d'une part...
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...et le Lac d'Annecy, d'autre part.

Récapépétons en s'appuyant sur le graphe ci-dessous, la montée s'étend sur 6.2 kilomètres : départ des Prés Ronds (1216m, fin du chemin goudronné). Nous passons à coté de la ferme-chalet de l'Aulp (1424m) qui sonne le début des hostilités, puis de l'auberge Bloney Dufour (1774m) où démarre une variante - très difficile ! - de la voie normale. Arrivée, le Fauteuil (2351m). Penser à redescendre.

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Enregistrement du dénivelé et de l'allure par ma montre GPS.

jeudi 03 novembre 2011

Survol de la Terre à bord de l'ISS

Depuis le lancement de son premier module en 1998, la Station Spatiale Internationale fait le tour de la Terre 16 fois par jour à environ 370 km d'altitude à une vitesse de 28000 km/h. Elle parcourt quotidiennement une distance correspondant à un aller-retour entre la Terre et la Lune. (source : ASC)

Bright Star, de Jane Campion (2010)

Aujourd'hui, la poésie comme la nouvelle est boudée par le public au point que les éditeurs se risquent rarement à publier des recueils. Dans ce film réalisé par Jane Campion, le cinéma donne une résonance particulière à la poésie et, nous fait apprécier différemment un genre littéraire exigeant dont nous avons peut-être oublié les bienfaits.

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Je vous invite chaudement à vous détendre dans les champs attenant à cette maison de campagne dans laquelle Charles Armitage Brown, poète écossais, et John Keats, jeune poète anglais ont pris domicile. C'est aussi dans cette maison qu'habite Fanny Brawne, une jeune et talentueuse couturière au caractère bien trempé.

Jane Campion nous raconte comment John Keats s'entiche de la compagnie de Fanny, de sa petite sœur Toots, et de son jeune frère Samuel. Charles Brown, l'ami poète de Keats, est agacé par les distractions envahissantes de ces jeunes gens qui l'empêchent de jouir exclusivement de la présence, et de l'esprit de Keats. Pour justifier les moments où les poètes ne souhaitent pas être dérangés, Brown explique qu'ils sont en train de "poétiser" ("musing" en anglais). Avec un humour pince sans rire, Fanny ironise le trait grâce à un jeu de mot espiègle :

Mr Brown : - Musing, making one's mind available to inspiration.
/ Le poète attend que sa muse vienne le visiter.
Fanny : - As in amusing?
/ Le poète s'amuse?

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A l'image des effronteries de Fanny, j'ai trouvé les dialogues savoureux, et les mots d'esprit délicieux. C'est parfois drôle, enfantin, naïf, ou simplement beau quand les dialogues se parent des vers obscurs de Keats. La mise en image est lumineuse, et les deux acteurs sont d'une admirable sensibilité. Nous nous laissons émerveiller par ce sincère et innocent amour comme seul de grands enfants peuvent le gouter. La fin m'incite à laisser le film agir sur moi comme un poème. Et, à songer avec une certaine amertume à un monde perdu.

jeudi 27 octobre 2011

Une saison de machettes, de Jean Hatzfeld (2003)

« Quand une maman cachait un enfant sous elle, ils la soulevaient premièrement, ils coupaient l'enfant deuxièmement et sa maman finalement. Les nourrissons, ils ne prenaient pas la peine de les couper convenablement. Ils les tapaient sur les murs pour gagner du temps, ou les jetaient vivants loin devant sur les tas de morts. »

La Saison de Machettes, par Jean HatzfeldLe journaliste Jean Hatzfeld est allé dans la prison à Nyamata pour recueillir, neuf ans après les massacres, les récits des acteurs hutus du génocide rwandais, ici en l’occurrence des cultivateurs, des instituteurs, et des commerçants.

Jean Hatzfeld introduit ces récits en nous rappelant qu’en 1994, « entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50000 Tutsis, sur une population d’environ 59000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16 heures, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda. »

Imaginez ! Vous vous levez chaque matin pour rejoindre votre bande d’amis sur le terrain de foot du village. Vous écoutez les instructions et les recommandations des miliciens, et au coup de sifflet vous partez à pied, la machette à la main en direction des marais et des forêts en chantant des airs populaires. Vous débusquez les avoisinants tutsis qui n’appartiennent pas à la même ethnie que vous, cachés dans la brousse. Vous « coupez » hommes, femmes et enfants tutsis car ils sont les « fautifs de nos ennuis éternels », des « parasites » et des « cancrelats ». Maladroit au début, vous acquérez le leste du tueur à sang froid car « le rabâchage et la répétition contrent la maladresse. C’est je crois une vérité pour n’importe quelle activité de main ». Et, vous maniez la machette ou le gourdin plusieurs fois dans la journée jusqu’au sifflet final.

« Et puis il faut préciser un fait remarquable qui nous a encouragés. Beaucoup de Tutsis ont montré une terrible peur d’être tués, avant même qu’on commence à les frapper. Ils cessaient leur agitation dérangeante. Ils se plantaient immobiles ou se blottissaient. Alors cette attitude craintive nous a aidés à les frapper. C’est plus tentant de tuer une chèvre bêlante et tremblante qu’une chèvre fougueuse et sauteuse, si je puis dire. »

L’esprit de bande qui a joué un rôle crucial dans la mécanique de ce génocide, perdure dans les prisons. Par craintes de représailles, les acteurs du génocide sont dans un premier temps prudents face aux questions du journaliste. En acceptant et en discutant les conditions des entretiens entre eux, ces amis hutus sont mieux à même d’affronter ensemble leurs souvenirs de tueurs. Alors, les langues se délient. S’ils montrent des comportements extravagants au début de leur récit, ils parlent progressivement sans souci d’atténuer leurs actes, sans récuser la moindre initiative individuelle, et sans décharger systématiquement la responsabilité sur autrui.

J’ai posé ce livre plusieurs fois parce que les larmes n’étaient pas loin… Ce livre vous prend soudainement à la gorge, et ne vous lâche plus. Nous entrons inéluctablement dans la tête de ces tueurs, et nous nous soumettons à leurs viles mais trop humaines considérations. Puis, notre empathie irrépressible nous met à la place des victimes tustis acculées comme des bêtes dans la brousse sachant leur peu d’espoir de survie. Ces récits sont terrifiants, et les analyses pertinentes de Jean Hatzfeld donnent une idée claire – mais pas suffisante - des origines, des implications, et du déroulement de ce génocide. Aux récits s'ajoutent le décryptage passionnant de Jean Hatzfeld sur les comportements des tueurs hutus lors de ces entretiens.

J'achève cette chronique par les prénoms de cette bande d'amis (infime échantillon des exécutants de ce génocide) qui aspirent naïvement à quitter la prison pour retrouver leur famille, leur parcelle, et une paix intérieure : Aldabert, Joseph-Désiré, Léopord, Elie, Fulgence, Pio, Alphonse, Jean-Baptiste, Ignace et Pancrace.

jeudi 13 octobre 2011

Inaccessibilité du site durant plusieurs jours !


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Nous sommes désolés du fait de l’indisponibilité et des réguliers ralentissements que le blog subit. Celui-ci était inaccessible depuis dimanche après-midi car notre hébergeur, Olympe Network, s’est vu fermer ses serveurs inopinément et de façon arbitraire par l’un de ses principaux fournisseurs.

Ce service d’hébergement gratuit de site web ne possède pas les mêmes ressources et la même réactivité devant les incidents informatiques, qu’un hébergeur professionnel (du type d’OVH, Gandi, Ikoola, etc.).

Pour ne plus être dépendant de ces couacs techniques, nous migrerons probablement bientôt vers un autre hébergeur, autrement dit vers une offre payante. Si la gratuité était une alternative plaisante pour nous ouvrir les portes de la blogosphère et disposer d’un espace vierge sur lequel nous pouvions peindre ce qui nous passe par la tête, aujourd'hui l’envie de disposer d’un espace stable, et bien à nous, nous asticote.

Nous allons pouvoir continuer la rédaction de nos billets (hop!) car avoir le temps et l’espace pour vous parler (avec des variations) des œuvres de création qui nous amusent, qui nous intéressent, qui nous interpellent est très appréciable (ouh le vilain euphémisme).

Bonne lecture ! :-)

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