Cinéma

Des chroniques qui parlent du dernier Vin Diesel, des talents cinématographiques de Johnny, et pourquoi pas des introspections de Jean-Claude Van Damme : on ne s'interdit rien... Ou presque !

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lundi 03 août 2015

Woodstock, de Michael Wadleigh (1970)

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"We must be in Heaven, man!"

Woodstock selon son organisateur Michael Lang, c'était 3 jours de folie au cœur de l'été 1969. Devant l'ampleur du succès et le raz-de-marée humain qui s'annonçait, l'événement devint gratuit dès le premier jour et s'allongea d'une journée pour étancher la soif infinie des centaines de milliers de participants. On attendait 50 000 personnes, il en viendra dix fois plus. Pas un flic à la ronde, une organisation totalement dépassée, et "seulement" trois morts : une overdose, une crise d'appendicite, et une tente écrabouillée par un tracteur. À côté de ça, deux naissances et une myriade de conceptions plus que maculées.

Woodstock selon son réalisateur Michael Wadleigh, c'est 3 heures de bonheur Rock, Soul, et Psychédélique, presque 4 en Director's Cut. Un documentaire autant consacré à la musique qu'à l'événement lui-même, une chronique qui fleure bon le Flower Power et la contestation de l'engagement au Vietnam. Un festival qui s'annonce comme un désastre financier mais qui fait marrer son organisateur à la mine réjouie, se foutant éperdument des questions des journalistes focalisées sur l'aspect pécuniaire. Au-delà de la musique, c'est aussi la préparation des champs, la mise en place de la scène, et puis les embouteillages monstres, la déclaration de zone sinistrée, les réactions variées des riverains, et la vie bucolique dans un microcosme à 200 bornes de New York.

Rien que je ne sache déjà, mais...

Quand j'ai vu Bob Hite (le con mourra 10 ans plus tard en sniffant ce qu'il pensait être de la coke alors que c'était de l'héroïne) et sa troupe complètement barrée des Canned Heat enflammer la scène alors qu'il se faisait tirer ses clopes par un quidam sorti d'on ne sait où...

Quand j'ai vu Joe Cocker en transe, remuer les bras comme s'il était possédé et battre les Beatles sur leur terrain en se lançant à corps perdu dans une reprise enflammée de "With a little help from my friends"...

Quand j'ai vu Santana se lâcher en plein trip sous mescaline, accompagné de son batteur de 20 ans qui sort un solo de 6 minutes plutôt convaincant, sur fond de percussions diverses et enflammées...

Quand j'ai vu Sha Na Na dans un état second, faire les débiles sur scène sous l'effet d'une drogue inconnue, probablement un mélange épicé d'acides et de LSD...

Et puis, et puis, l'intro habitée de Richie Havens (lien youtube), les complaintes retentissantes de Janis Joplin (lien youtube), le délire psyché de Grace Slick avec le Jefferson Airplane (lien youtube), la prestation de malade des Who (lien youtube) visiblement sous LSD (Roger Daltrey à bouclettes, torse nu, fringué so 60s-70s : impressionnant), l'électricité dans l'air quand Alvin Lee de Ten Years After s'empare de sa guitare et entame "I'm Going Home" (lien youtube), et puis bien sûr la conclusion signée Jimi Hendrix (lien youtube). Si je me suis lassé de sa musique avec le temps, ses prestations sur scènes et sa dextérité confondante dans le jeu couplé au chant me laissent toujours dans un état de paralysie totale...

Et puis, et puis, la mode des rouflaquettes et des blousons à franges, les haut-parleurs officiels annonçant que telle personne doit aller à tel endroit pour un accouchement et que l'acide "marron" n'est pas empoisonné mais simplement de mauvaise qualité, les gens à poil, et puis la pluie qui transforme le champ en un immense marécage, à laquelle on répond par des concours de glissades dans la boue et par des habits secs et des fleurs balancés par hélicoptère...

Eh ben, eh ben...

Ben tout d'abord, j'ai chialé. Et puis je me suis dit stop. J'arrête la recherche en traitement du signal et en imagerie médicale et je file fissa travailler à l'élaboration d'une machine à voyager dans le temps. Sur le champ. Et sous acides.


dimanche 02 août 2015

Travail au noir, de Jerzy Skolimowski (1982)

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Affiches officielle (et moche) et alternative (plus réussie)

London's Burning

Troisième film de Skolimowski (après l'incroyablement rigoureux Essential Killing et l'incroyablement fou Le Cri du sorcier), troisième claque dans un registre encore différent. Il est ici, dans Travail au noir ("Moonlighting" in english), beaucoup plus question de lui et de son pays, à travers l'histoire de ces quatre immigrés polonais qui arrivent dans le Londres de Thatcher pour retaper la résidence secondaire d'un riche Polonais. En apparence (et en apparence seulement), c'est donnant-donnant : moins cher pour lui, et l'équivalent d'un an de salaire en un mois de travail pour eux.

Le discours est tout autant social que politique. Le sous-texte politique est évident, on est en 1981, en pleine crise du Solidarność réprimé par Jaruzelski, et le contremaître incarné par Jeremy Irons y fait souvent penser. Bienveillant mais autoritaire, le seul à parler Anglais et donc détenteur d'un certain pouvoir, il ne tardera pas à en abuser. Il n'hésite pas à cacher à ses ouvriers (choisis bêtes et dociles, pensait-il, pour pouvoir les contrôler) des informations liées à l'actualité polonaise (l'instauration de la loi martiale notamment) et à déchirer des affiches du Solidarność pour ne pas troubler la progression des travaux. L'exploitation des pauvres par les pauvres, c'est tout un programme.

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Leur arrivée en Angleterre est rocambolesque et réussie, les sacs remplis de clous et autre matériel de construction. La mise en scène s'applique à montrer le décalage entre deux mondes, en s'appuyant sur une série de détails étranges : c'est une vieille mamie achetant de la nourriture pour son chien qui se fait épingler pour vol (alors qu'on s'attend à ce que ce soit l'immigré polonais relativement pauvre, 1200 livres en poche pour quatre personnes pendant un mois), la boutique de vêtement chic à côté de celle d'outillage (qu'ils fréquentent) qui lui rappelle sa femme et où il propose, tout à fait innocemment, une photo d'elle pour faire de la publicité pour la marque... Il sera d'ailleurs amené à commettre de petits vols, qui sont entièrement légitimés ici, car synonyme de survie pour la troupe : ce sera l'occasion pour Skolimowski de développer une sorte de chronique sociale empreinte de réalisme, le quotidien du voleur à la petite semaine avec ses petites combines, ainsi que les contraintes et les enjeux de cette conduite. Cette description est assez réussie et l'interprétation de Jeremy Irons y est pour beaucoup.

Tout au long du film, la résonance politique de cette histoire singulière se fait vivement ressentir. C'est une parabole plutôt juste, mettant dos à dos deux idéologies sur le thème du travail, vu comme une entité assez monstrueuse qui broie les hommes et les asservit. C'est un monde très dur, en partie dû au fait que les dialogues en Polonais (fréquents mais courts) ne sont pas sous-titrés et renforcent la brutalité de la relation entre les quatre larrons. La maison ploie sous le poids des travaux, des canalisations rompues, des fuites d'eaux usées, et de cette poussière omniprésente que le lieu semble vomir par tous ses orifices. Cette maison est une prison qui engloutit les quatre travailleurs, sur fond de lutte des classes au quotidien. Tantôt traitée avec humour et absurdité, tantôt abordée, l'air de rien, sous un angle froid, sec, et violent.

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lundi 20 juillet 2015

La Source, de Ingmar Bergman (1960)

Test

Odin versus Jésus-Christ

Après l'art du regard et l'analyse mélancolique du couple dans Monika (lire le billet), découvrir une nouvelle facette d'Ingmar Bergman à travers La Source est une véritable claque, une merveille d'esthétique, le théâtre d'un affrontement ancestral entre deux cultures au Moyen Âge. Délaissant les thématiques de l'âge, du souvenir et de la mélancolie développées dans Les Fraises sauvages (1957) non sans une certaine lourdeur (le côté salement intellectuel me rebute toujours après plusieurs visionnages), s'éloignant des considérations quelque peu métaphysiques du Septième Sceau (1957 également) mais en conservant son cadre médiéval, Bergman s'inspire d'une légende suédoise du 14ème siècle pour réaliser le beau et violent La Source.

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Il est ici question de quelque chose de beaucoup plus simple, direct, et d'un puissant symbolisme qui pourrait s'avérer poussif si le film ne revêtait pas les traits du conte. Le Suédois n'y va pas avec le dos de la petite cuillère quand il s'agit d'opposer christianisme et paganisme, le faste et la beauté de Max von Sydow (Töre) et Birgitta Pettersson (Karin) confrontés à la crasse et au stupre de bergers anonymes (leurs noms ne sont à aucun moment révélés). Mais la façon dont est racontée cette histoire rend la chose tout à fait acceptable. Le décor du Moyen Âge nordique d'une remarquable authenticité, la fresque rurale dans ces contrées reculées, et la peinture de la noirceur de l'âme humaine sont tout simplement fascinants. Et ce jusque dans les moindres détails, aussi simples que l'eau, la terre, la boue, la paille, le feu, la nourriture qu'on partage et le bois des habitations. La saleté de cet univers est très vite contrebalancée par la fraîcheur insolente de Katrin, fille de Töre au corps diaphane que l'on couvre des plus beaux costumes d'apparat, tissus et autres bijoux. Elle paiera cher le prix de sa beauté et sera confrontée au reste du monde, loin, très loin de l'amour familial et chrétien que lui porte (presque) tout son entourage. Vient le moment où La Source se transforme en une version noire et adulte du Petit Chaperon rouge : on peut y voir des références explicites (et anti-chronologiques) lorsque Karin partage son dernier repas avec les trois bergers et évoque les loups qui se cacheraient derrière d'innocents chevreaux, ainsi que les allusions répétées et insistantes à la blancheur de sa peau et à la finesse de sa taille sur un mode proche du fameux "Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !".

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La scène du viol est intenable, bien sûr, en tant que telle mais aussi juxtaposée à celle où les deux horribles païens détroussent leur victime à peine tuée en la remuant comme un vulgaire bout de viande. Un sommet de violence et un choc de civilisation qui trouvent un certain écho dans la fameuse scène choc de Délivrance, qui elle aussi opposait deux conceptions de l'humanité, l'homme-cochon engraissé par la société et l'homme des bois sauvage. La colère et le déchaînement de violence à venir de la part de Max von Sydow sont d'autant plus prenants que Bergman a particulièrement soigné la description du folklore de ses croyances, source de douceur et de recueillement. Je suis resté pétrifié tout le long de la séquence durant laquelle il assouvit sa soif de vengeance, vengeance dont le bras armé semble commandé par une force supérieure. La scène de l'arrachage de l'arbre, symbole de mort et de punition religieuse à venir, est sublime. Le final, s'appuyant sur les dommages collatéraux de sa fureur, sur le questionnement de sa foi et de sa responsabilité mais aussi sur la beauté poétique, onirique, de l'apparition de la source, est un climax exceptionnel.

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N.B. : Après avoir déclaré qu'il s'agissait de son préféré, Bergman considérera ce film comme (maladroitement) inspiré du très bon Rashōmon de Kurosawa... Une chose est sûre, la ré-interprétation de Craven dans La Dernière maison sur la gauche fait un peu tache à côté.


lundi 13 juillet 2015

Joli Village, Jolie Flamme, de Srđan Dragojević (1996)

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Beautiful villages burn beautifully

Curiosité cinématographique de Serbie, ou plus précisément de Yougoslavie voire de Serbie-et-Monténégro (on était en 1996), Joli Village, Jolie Flamme propose un regard sur la guerre de Bosnie-Herzégovine plutôt rare (lire le billet de Clément sur Le Pont sur la Drina). Sorti quelques mois seulement après la fin du conflit qui opposa les peuples Serbes, Croates et Bosniaques, le film de Srđan Dragojević (d'origine serbe) fut tour à tour accusé de servir les propagandes pro- et anti-serbe. Probablement le signe d'une œuvre qui vaut le détour... Je ne me risquerai pas à la comparaison à Stanley Kubrick qui est faite sur l'affiche anglaise du film ("Bolder in its vision of politics and the military than any movie Stanley Kubrick has made"), mais ce produit issu de la culture balkanique distille assurément une forme de discernement salutaire.

"Les villages magnifiques brûlent magnifiquement" (traduction littérale du titre original) est basée sur une anecdote militaire du début des années 1990 et raconte l'histoire d'un petit groupe de soldats serbes qui se retrouvent pris au piège dans un tunnel encerclé par les forces bosniaques. C'est toute l'essence de ce conflit qui nous est contée, à l'aide d'un récit découpé en trois temps jonglant avec les amitiés passées et les différends futurs. Au centre du récit, la relation entre Milan et Halil, l'un Serbe et l'autre Bosniaque, allégorie du conflit ethnique qui dévasta la région. Enfants, ils étaient amis ; aujourd'hui, l'histoire du tunnel les sépare et finira, pour certains chanceux, à l'hôpital. Le tunnel prend alors une dimension métaphorique, le passage à l'âge adulte et la fin de l'innocence, puisque les deux enfants sont aujourd'hui devenus les ogres qui habitaient le tunnel dans leur imagination enfantine.

Joli Village, Jolie Flamme navigue autant entre passé et présent qu'entre horreur et humour. L'horreur de la guerre et le sang de ses victimes (le sang est un motif qui revient à de nombreuses reprises, de l'inauguration du "tunnel de la paix" à la convalescence à l'hôpital), bien sûr, mais contrebalancée par un humour de tous les instants, un sens de la comédie typiquement balkanique qui produit un étonnant mélange des genres. Il y a dans ce film un côté loufoque totalement assumé pour relater des événements pas franchement joyeux, et l'atmosphère caractéristique (et à double tranchant) des films de Kusturica n'est pas bien loin. Il serait d'ailleurs intéressant de creuser et voir s'il ne s'agit pas là d'une caractéristique beaucoup plus globale du cinéma serbe.

En tout état de cause, il y a là un sens du burlesque singulier pour désamorcer la violence du contenu, et cette approche se marie relativement bien avec la narration chaotique et fragmentée des relations entre les personnages. Les références à la culture des Balkans sont innombrables (des chansons traditionnelles, des blagues, des personnalités) et il y a fort à parier que beaucoup échappent à un œil extérieur. Si Joli Village, Jolie Flamme n'est pas un chef-d'œuvre (quelle que soit le sens de cette dénomination), il n'en demeure pas moins un film déroutant et d'une surprenante lucidité, quelques mois après la fin de la guerre de Bosnie et quelques années avant le début de nouveaux affrontements au Kosovo.

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jeudi 28 mai 2015

Le Mariage de Maria Braun, de Rainer Werner Fassbinder (1979)

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L'Histoire au cinéma a cela de passionnant qu'elle joue avec les codes et les modes, ici film documentaire ou pamphlet militant, là film d'action patriotique ou anecdote autour de laquelle on brode. Il y a ceux comme Lubitsch qui veulent nous faire rire (le meilleur exemple étant peut-être To Be or not to Be) et il y a ceux comme Spielberg qui préfèrent nous faire pleurer (la liste est longue). D'un côté les films à thèse, témoins d'une époque, caressant le spectateur dans le sens du poil et du préjugé, ou bien à l'inverse grattant les différents vernis de nos connaissances comme Le Corbeau de Clouzot ou Mademoiselle de Tony Richardson. De l'autre les films dont le contexte historique n'est qu'un prétexte, le maquillage nécessaire pour dissimuler la pauvreté d'un scénario ou l'enluminure suffisante pour circonscrire le cadre du récit. Anecdote historique ou histoire anecdotique, that is the question.

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Mais où se situe Le Mariage de Maria Braun dans tout ça ? Un peu partout, à vrai dire, et c'est précisément l'une des raisons pour lesquelles le film de Rainer Werner Fassbinder risque d'en décevoir plus d'un. Si la séquence introductive semble annoncer une comédie on ne peut plus loufoque, avec un mariage sous les bombes, au milieu des décombres, le contexte historique prend très rapidement le dessus. Mais le cadre géographique et temporel du récit ne se dévoile que très progressivement, sans être énoncé de manière explicite : c'est à nous d'en identifier les détails et d'en cerner peu à peu les contours. L'état de démolition avancée de la ville de Berlin indique la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la présence de soldats américains dans le bar où travaille Maria Braun donne une idée des environs et préfigure, dans une certaine mesure, l’accord quadripartite à venir. Ajoutons à cela une mise en scène profondément naturaliste (au moins dans l'une de ses nombreuses acceptions, comme celle de Deleuze et des images-pulsions), que ne renierait pas le Maurice Pialat de Van Gogh, et l'on comprend que ce film puisse rebuter.

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L'approche de Fassbinder n'en reste pas moins intéressante, subtil mélange liant réalisme documentaire et sous-texte hautement politique. Force est de constater le soin apporté à la reconstitution de ces années de reconstruction d'après-guerre, le film s'étalant de 1943-1944 à 1954, au climat étrange régnant dans ces champs de ruines, le système D érigé en norme. Il y a un contraste détonant (sans détonner)  avec l'attitude de Maria Braun, personnage hystérique mais à la démarche tout à fait logique et réfléchie, à la fois burlesque et mélancolique. On saisit assez rapidement la dimension métonymique de son personnage, l'incarnation de l'Allemagne qui résiste aux ravages de la guerre et qui vit, ou survit, en s'accommodant des diverses autorités. On voit tout d'abord dans cette liberté d'amour et de mœurs une forme de liberté absolue, une passion dont la sincérité n'est jamais remise en cause. Là où on pourrait voir une forme de prostitution, il faut y voir une forme d'opportunisme acharné. On s'attend à ce que la grossesse de Maria Braun soit un problème, mais il n'en est rien. Elle (le personnage comme le pays) s'accommode de toutes les situations, elle absorbe tous les symboles, et derrière cette ascension sociale personnelle comme professionnelle se cache la critique caustique mais savoureuse d'une nation qui cherche à se reconstruire à tout prix. Elle risque à chaque instant de sombrer dans la folie frénétique du bien-être matériel et de la réussite sociale, sans qu'on connaisse avec certitude ses véritables intentions. Tout se mélange, les amours sont interchangeables, les sources de plaisir sont multiples, et un GI américain comme un industriel français peuvent servir de substitut au nazisme et de chemin vers le salut. Quel est le prix à payer pour faire table rase du passé ?
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Derrière le bonheur relatif et apparent de la protagoniste, on n'oublie jamais la réalité de la situation. Les images des ruines hantent le film comme les sons parasitent les conversations, à l'instar de ces discours officiels retransmis à la radio qui couvrent certaines discussions. Le libérateur meurt, le médecin se drogue, l'innocent est emprisonné, l'érotisme des corps nus laisse de marbre. Mais si l'optimisme chevillé au corps de Maria Braun ne suffira pas à la sauver, il trouve une forme de renouveau dans la victoire sportive de1954 diffusée à la radio : symbole évident, l'Allemagne passe du statut de vaincu à celui de vainqueur.

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dimanche 05 avril 2015

Barbecue, d'Éric Lavaine (2014)

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L'industrie hollywoodienne a sa machine à blockbusters, programmée jusqu'en 2020 (lire l'article), le cinéma britannique a ses drames romantico-historiques, sucrés jusqu'à l'indigestion, et la comédie française a ses bandes de potes, à l'heure du bilan et des règlements de comptes. Chacun ses clichés, mais force est de constater que l'odeur moisie et réchauffée qui émane de ce Barbecue-là est proprement pestilentielle.

Oublions les critères cinématographiques habituels puisque de ce point de vue-là, Barbecue est l'archétype du non-film. Pas de scénario mais une simple succession de séquences presque interchangeables, des effets de style lamentables et éculés, et bien sûr, les pires écueils de la comédie bobo alignés avec une rigueur exemplaire. Il faut voir comment Éric Lavaine (pas d'bol) se complaît dans l'étalage des clichés et dans la fange du déjà-vu, énième variation sur les tourments profonds d'une bande de quinquagénaires : préoccupations liées à la gestion de son patrimoine ("oh mon dieu, si la ligne de tram n'est pas construite, cet appartement récemment acquis pour ma boîte ne bénéficiera pas de la plus-value tant convoitée !"), aux infidélités diverses et asymétriques ("je trompe ma femme, rien de plus normal, c'est la santé ; elle me trompe, quelle horreur, c'est la fin du monde"), sur fond de vacances dans une immense villa du Gard, avec piscine, soleil, et sangria concoctée par mégarde avec un petit Pétrus (oh oh oh, diantre, quelle drôlerie).

Autant dire qu'on a rien à foutre de la vie de ces beaufs friqués et de leurs pérégrinations estivales, enfermés dans leurs rôles figés, à la psychologie aussi élaborée que celle d'une huître (pardon pour les huîtres). Le film n'a rien à dire, et encore moins à nous apprendre, sur les relations humaines et les dilemmes de la maturité et de l'amitié, rejoignant sur cette thématique ce cher Canet dans les bas-fonds de la perspicacité. Chez Lavaine, les riches sont forcément raffinés et empêtrés dans leurs histoires de culs et de soucis immobiliers ; le pauvre, bonne conscience du riche, forcément un peu bête, ne sait pas faire la différence entre un des plus grands crus bordelais (en bouteille) et de la piquette (en cubi). Mais attention, quand un personnage anecdotique a l'impudence de relever tout haut un des innombrables clichés que le film s'est appliqué à construire pendant 1h30, il se fait sévèrement réprimander par cette sacrée bande de potes : "oui, c'est vrai, c'est un prolo un peu con, mais il est interdit de le dire car c'est précisément pour cela qu'on l'aime". Pathétique.

Naturellement, le happy end est de rigueur. Mais c'est tout à fait excusable, presque justifié : le film a eu l'audace infinie, quelques minutes plus tôt, de faire l'apologie du joint. Incroyable, courageux, le signe d'une subversion folle et solidement revendiquée.

Barbecue est à chier. À vomir. Ou, mieux, à brûler.


samedi 28 mars 2015

Seuls sont les indomptés, de David Miller (1962)

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Down by law

Seuls sont les indomptés est un film intimement lié à l'univers et aux codes du Western sans en être un véritable représentant. Réalisé par un quasi-inconnu et sorti la même année que L'Homme qui tua Liberty Valance, l'œuvre de David Miller comme celle de John Ford marque au fer rouge la fin d'une époque dans un océan de mélancolie. Notons que le scénario est signé du talentueux Dalton Trumbo, scénariste réputé pour son travail chez Kubrick (Spartacus) et Schaffner (Papillon) qui s'essaya une unique fois à la réalisation avec Johnny s'en va-t-en guerre. Autre fait marquant : il s'agit d'une adaptation du roman de l'éternel insoumis Edward Abbey (lire le billet sur Le Gang de la clé à molette), The Brave Cowboy.

Lonely are the brave s'ouvre sur une séquence excellente. On y voit un cowboy au repos, son chapeau, son fusil, son cheval. On découvre le visage de Kirk Douglas, personnage imposant et charismatique s'il en est. L'ambiance générale, la chaleur qui se dégage de ce désert, le titre très suggestif : il n'y a aucun doute, on est bien dans un Western. Mais soudain, un anachronisme puissant ébranle nos convictions : le bruit d'un avion déchire le silence et fait sursauter le héros dans son sommeil tout comme le spectateur dans ses certitudes. Le film repose en grande partie sur cette opposition entre deux mondes, symbolisée par la difficulté qu'éprouve la magnifique jument Whisky à traverser une autoroute et son macadam. On est en 1960 mais John W. Burns, le protagoniste, semble vivre dans le Far West du 19ème siècle.

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La réussite (et peut-être aussi la limite) du film réside dans le fait qu'il parvient à opposer deux modes de vie radicalement différents sans en condamner aucun. À la liberté des grands espaces américains, incroyablement photogéniques (avez-vous déjà vu La Piste des Géants ? Non ? Courrez le voir sur le champ !) et source intarissable d'émancipation, se substitue peu à peu la monotonie des highways modernes, tout aussi caractéristiques, bondées de voitures et de camions transportant... des chiottes. L'époque contemporaine a aussi ses avantages et son confort, c'est indéniable, mais ils ne rentrent tout simplement pas en ligne de compte dans le système de valeurs du vieux baroudeur. Il sait en profiter de temps à autre, mais ce mode de vie est avant tout un obstacle à son épanouissement.

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Un Noir et Blanc magnifique, une bande originale soignée (la grandiloquence propre à ce cher Jerry Goldsmith), et des acteurs en pleine possession de leurs moyens : le discret Walter Matthau en shérif droit mais humain, la débutante Gena Rowland empreinte d'un charme naissant, le machiavélique et non moins débutant George Kennedy, tout à fait à sa place dans le rôle de ce connard préfigurant celui de Dragline dans Luke la main froide, et l'immense Kirk Douglas, bien sûr, en haut de la mêlée. Sa présence au cœur de la chasse à l'homme dans les montagnes rocheuses, à la frontière mexicaine, en duo avec sa jument magnifiquement mise en valeur, confère à la séquence un charme sans pareil. L'illustration même d'un récit dynamique qui joue avec les genres, de la romance contrariée au passage en prison, de la bagarre au bar à la tragédie sous la pluie. La toute fin du film a beau être un peu attendue, elle n'en reste pas moins puissante, pleine de sens et chargée d'une tristesse infinie. Une page se tourne, et doit se tourner, de gré ou de force.

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