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mardi 16 avril 2013

Les maths, nouvelle langue morte ?

Un excellent article (reproduit ci-dessous) de Maryline Baumard, paru sur le site du Monde le 29 mars dernier, aborde les enjeux essentiels liés à l'enseignement des Mathématiques et leur impact souvent sous-estimé sur notre vie — à court comme à long terme. Pour en finir avec les raccourcis stupides tels que « connaître la racine carrée de 25 ne sert à rien dans la "vraie" vie », chers à des gens comme Gad Elmaleh...


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"Si je vous dis racine carrée de 25 ?", interroge Gad Elmaleh. "Cinq !", hurlent les spectateurs. "Ouais et alors ? Ça t'a déjà sorti d'une galère ce truc ? Tu t'es déjà dit en rentrant d'une soirée : "Heureusement qu'on la connaissait cette racine, sinon on était dans la merde..." ?" En écoutant ce sketch, que l'humoriste a présenté plus d'une fois en tournée, vous avez le délicieux sentiment de tenir là votre vengeance après ces séances à s'échiner sur des problèmes dont vous n'aviez au fond que faire. Le théorème de Pythagore, les identités remarquables, les nombres premiers... Comme Gad Elmaleh, vous êtes nombreux à être scandalisés qu'en 2013, on fasse encore étudier aux collégiens ces notions que vous n'avez jamais utilisées dans la "vraie vie". Des maths qui ne servent à rien... Mais sur lesquelles vos enfants doivent plancher encore aujourd'hui, pensez-vous.

Caricature ? Pas tout à fait. En réalité, la France est partagée. Il y a d'un côté ceux qui se lamentent sur le faible niveau en calcul des nouvelles générations ; de l'autre, ceux qui coincent sur une règle de trois et n'ont aucun souvenir de leurs années de cours, fussent-ils bons élèves. D'un côté, nos médaillés Fields, ces brillantissimes matheux, décorés de l'équivalent du prix Nobel. Décernée tous les quatre ans, cette prestigieuse récompense a couronné des Français en 2002, en 2006 et en 2010. De l'autre, le niveau dramatiquement mauvais de la population française. En 2011, un sondage du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc) montrait que la moitié des adultes ignorent que, s'ils placent 100 euros à 2 %, ils auront 102 euros au bout d'un an.

Dangereux pour les finances personnelles. Et pour la marche du monde. Le documentaire Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron (2010) a montré comment l'innumérisme, cet illettrisme des nombres, a précipité des milliers de familles américaines dans la faillite, faute d'avoir les arguments chiffrés à opposer aux vendeurs de rêve qui les ont endettés jusqu'au cou. "Vous n'allez quand même pas dire que c'est la faute des mathématiques si l'on a eu la crise des subprimes !", s'agace Eric Barbazzo, président de l'association des professeurs de mathématiques (Apmep). Un peu quand même ! Les nombres peuplent nos vies et l'école devrait armer le citoyen pour les interpréter. Les professeurs de mathématiques ne sont évidemment pas en cause. Mais les programmes ?

A l'issue de la 3e, dernière année où tous les adolescents du pays sont scolarisés ensemble, 15 % des élèves ne maîtrisent aucune des notions sur lesquelles ils travaillent depuis la classe de 6e, selon une étude du ministère de l'éducation nationale de la fin 2010. 30 % d'entre eux sont capables de multiplier ou d'additionner des nombres simples, de calculer des carrés simples. Si ces collégiens savent trouver un pourcentage à l'aide d'une calculatrice, ils n'arrivent ni à en donner un ordre de grandeur de tête, ni à en faire l'opération à la main. Et sont incapables de résoudre une équation. S'ils s'en sortent mieux, les 55 % d'élèves restants ne sont pas tous brillants, loin s'en faut. Seuls 15 % d'entre eux sont capables de déplacer la virgule de deux rangs quand ils convertissent des mètres carrés en décimètres carrés, d'arriver à 33 quand on leur demande de calculer trois quarts de 44 ou de déterminer l'aire d'un cercle...

Pourtant, à l'âge de 15 ans, les petits Français ont déjà suivi près de 1 500 heures de cours de maths depuis leur entrée au CP. Et quel stress pour obtenir ce piètre résultat ! Maux de ventre, insomnies... L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a montré que les maths jouent un rôle central dans le mal-être des élèves français. 53 % des jeunes de 15 ans se déclarent "tendus quand ils doivent faire leurs devoirs de maths", contre 7 % des Finlandais, 28 % des Italiens et 30 % des Allemands. La beauté des nombres, même les bons élèves s'en moquent. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est la bonne note qui leur permettra de choisir leur orientation. Car être fort en maths permet de décrocher un bac scientifique, sésame censé ouvrir n'importe quelle porte de l'enseignement supérieur. Alors, les parents leur demandent moins d'aimer que de réussir. Une injonction qui fonctionne si bien que même les bons élèves ne choisissent pas une filière mathématique dans le supérieur. Et après ? Devenus adultes, la plupart enterrent la discipline.

Un coup d'œil au niveau en maths de nos hommes politiques devrait cependant rassurer plus d'un parent sur les chances de carrière de ses enfants. Et inquiéter plus d'un citoyen quant à la gestion de nos finances publiques. "Si 10 objets identiques coûtent 22 euros, combien coûtent 15 objets ?", demande un journaliste de RMC à Luc Chatel, en juin 2011. Bravant le sens commun qui veut que deux produits valent en général plus cher qu'un seul, le ministre de l'éducation nationale répond 16,5 euros (au lieu des 33 euros attendus) à cet exercice de CM2. Trois mois plus tôt, Valérie Pécresse, en charge de l'enseignement supérieur et diplômée de HEC – temple des forts en maths –, oublie devant les caméras que l'on n'additionne pas des pourcentages et explique avec aplomb que lorsqu'un département augmente ses impôts de 30 % et que sa région alourdit les siens de 58 %, la facture du contribuable est majorée de... 88 %. Mais que la gauche ne se gausse pas trop devant tant de confusion à droite. L'innumérisme est aussi développé dans son camp. Au point que Didier Migaud, le premier président de la Cour des comptes, autant dire le grand vérificateur des dépenses publiques, s'est joliment illustré en répondant (toujours sur RMC) que 7 × 9 = 76. Quant à Olivier Besancenot, du Nouveau Parti anticapitaliste, il a refusé de multiplier 8 par 9.

Faut-il donner raison à Yves Chevallard, professeur émérite de l'université d'Aix-Marseille, quand il se désole que "les adultes cultivés soient absolument, résolument, étrangers aux mathématiques, même les plus simples" ? Faut-il croire ce médaillé Hans Freudenthal – la plus haute distinction en enseignement des mathématiques – lorsqu'il rappelle que "tout se passe comme si les mathématiques n'existaient qu'à travers l'école, dont elles feraient partie au même titre que les notes et les punitions" ? Or aujourd'hui plus qu'hier, nous avons sans cesse recours aux mathématiques, qui façonnent entièrement notre environnement. Quand vous prenez l'ascenseur pour le troisième sous-sol (- 3), vous vous offrez un petit voyage au pays des nombres relatifs. Certes, vous pourriez très bien trouver votre place dans le parking souterrain en ignorant tout d'eux, il n'empêche. Ils sont aujourd'hui omniprésents alors qu'au XIXe siècle, ils n'étaient même pas familiers des comptables !

Nos civilisations modernes avancent à coups de nouvelles applications de théorèmes et d'utilisations d'algorithmes. Sans les maths, nous n'aurions jamais soupçonné l'existence de l'invisible boson de Higgs, cette particule élémentaire mise au jour en juillet 2012. Nous ne serions pas capables d'anticiper les cyclones ou les séismes, d'assurer le cryptage des données de nos cartes bancaires. Et ce sont aussi les maths qui permettront de répondre aux défis à venir de la planète. Alors il y a urgence à réinventer leur transmission aux générations futures. Enseigner d'autres mathématiques, ou enseigner autrement les mêmes théorèmes et chapitres en leur donnant du sens : à l'heure où Vincent Peillon veut refonder l'école et réinstaurer un conseil supérieur des programmes, pouvons-nous vraiment faire l'économie d'une réflexion sur cet enseignement qui formera les citoyens de la seconde moitié du XXIe siècle ?

Certains ont déjà largement étudié la question. "C'est en enseignant les sciences du numérique, c'est-à-dire les mathématiques qui font marcher Internet et les smartphones, que l'on réconciliera très naturellement les jeunes avec cette matière scientifique vivante", estime Thierry Viéville, de l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria). Depuis la rentrée, en classe de terminale scientifique, une option a été mise en place pour comprendre ce qui se passe quand on clique. Et si les collégiens avaient droit eux aussi à une approche de la matière qui les concernerait davantage ? "Les mathématiques dont nous avons besoin ont radicalement changé. Pour simplifier, on peut dire que celles enseignées au collège et au lycée aujourd'hui sont essentiellement celles qui étaient utiles à l'ingénieur et au physicien du XIXe siècle ou des deux premiers tiers du XXe siècle. Récemment, les programmes ont connu une évolution en faveur des probabilités et des statistiques pour tenir compte des demandes des économistes, des biologistes et de quelques autres, mais cette évolution est très insuffisante", expose Jean-Paul Delahaye, un chercheur à l'université des sciences et technologies de Lille, qui a enseigné à tous les niveaux du système éducatif.

Que se passe-t-il quand on pose une question à Google ? Ça, l'école ne l'explique pas. "Si l'on partait des questions que se posent les élèves, de ce qui les interroge – qu'ils en aient d'emblée conscience ou non – et que, ensuite, on leur faisait rechercher et étudier les outils théoriques et autres pour qu'ils avancent vers des réponses "solides", cela changerait bien des choses dans les savoirs scolaires. Et pas seulement en mathématiques", insiste le professeur Yves Chevallard. Le rôle de l'enseignant serait transformé, celui des élèves aussi. Pas sûr, pourtant, que cette suggestion soit plus appréciée par les tenants de l'ordre mathématique que la polémique qui a opposé les partisans des maths appliquées à ceux des maths pures.

Le 14 septembre 2011, Le Monde publiait une tribune de deux mathématiciens américains, Solomon Garfunkel et David Mumford (médaillé Fields), intitulée "Comment réparer l'enseignement des mathématiques ?" C'est la traduction d'un texte paru deux semaines plus tôt dans le New York Times du 28 août, qui prône des cours de mathématiques prenant en compte les centres d'intérêt des adolescents. Aux Etats-Unis, les réactions ont été aussi nombreuses qu'ouvertes. "Nous avons eu 280 commentaires sur le site du journal américain, explique Solomon Garfunkel. Presque toutes en notre faveur." En France, au contraire, on crie au scandale. Jean-Michel Kantor, professeur à Paris-Diderot et fervent défenseur de maths plus appliquées, avance une explication : "On est encore traumatisés de l'enseignement des mathématiques modernes". Ah, la belle épopée !

Il s'agissait alors d'en finir avec la vieille géométrie d'Euclide pour rapprocher l'école des travaux de chercheurs. A partir de la 6e, les problèmes de robinet avaient laissé place aux "applications" et aux "bijections", représentées par des "diagrammes sagitaux"... Dans les petites classes, on avait abandonné la vieille base 10 pour compter en bases 2 ou 3. Cette petite révolution, appliquée à partir de 1969, a suscité une jolie catastrophe et un demi-tour spectaculaire. "C'étaient des maths très abstraites. Leur enseignement dans les classes fut un échec et l'idée de tout changement glace désormais les décideurs un peu partout dans le monde", estiment à l'unisson le Français Jean-Michel Kantor, l'Américain Solomon Garfunkel et le Danois Mogens Niss, tous trois pourtant favorables à un grand remue-méninges. En janvier, ils se sont d'ailleurs réunis à Paris pour refaire les programmes. Mais entre eux seulement.

Pourtant, dans tous les pays, le débat passionne un public éclairé. The Observer ne s'y est pas trompé en classant l'informaticien Conrad Wolfram parmi ses quinze "nouveaux révolutionnaires" de l'année 2012. Le 15 novembre, à Doha, au Qatar, ce presque inconnu a converti une salle de 1 000 personnes à ses théories en moins d'une demi-heure. Devant un auditoire venu du monde entier pour réfléchir à l'école du xxie siècle, il a ridiculisé les mathématiques scolaires. "Ce qui fait l'essence des mathématiques, comme la modélisation, la résolution de problèmes, le traitement des images, de données ou la conception de machines, on ne l'enseigne pas aujourd'hui dans les collèges. A la place, on vous apprend à résoudre des équations à la main", raillait l'homme. Sûr de son effet, il a sorti son smartphone, a ouvert son assistant numérique et lui a demandé, devant une salle en haleine : "Peux-tu me résoudre 2x2 + 37 = 5 ?" Et la machine de s'exécuter en quelques secondes à peine, représentation graphique à l'appui. Lorsque Conrad Wolfram a quitté la salle, une nuée d'auditeurs l'a poursuivi, le pressant de questions, de demandes d'expertises pour refaire les programmes dans tel pays, de mettre en place un enseignement plus moderne dans telle école privée...

S'agit-il d'un marchand d'applications intelligentes ou d'un visionnaire ? Ne fait-il là que la promotion de son assistant de calcul à reconnaissance vocale, ou bien met-il le doigt sur "un problème mondial de programmes dépassés qui perdent 80 % du temps à enseigner le calcul que la machine fait pour nous", comme il le martèle ? D'un côté, certains estiment, tel le professeur d'université Pierre Arnoux, que l'échec en première année de faculté est principalement dû à l'ignorance des tables de multiplication. Car le calcul élémentaire forme des circuits spécifiques dans nos cerveaux : des chemins que nous ne possédons pas à la naissance mais qui se dessinent, à force de pratiquer, pour devenir la voie naturelle, le raccourci permettant de compter efficacement - rapidement et sans trop d'effort. De l'autre côté, il y a ceux qui veulent donner un coup de pied dans la fourmilière. Mais ils sont isolés et se font régulièrement clouer le bec dans les colloques. Ou plutôt avant, car en général la tribune ne leur est pas offerte.

Pourtant, l'état des lieux – déjà mauvais, en Europe comme en Amérique du Nord – ne cesse d'empirer. Le nombre d'étudiants dans les universités scientifiques décroît dangereusement. Dès 2006, l'OCDE estimait dans un rapport que cette tendance était "préoccupante". En France, entre 1995 et 2011, les effectifs des facultés de mathématiques ont chuté de 63 720 inscriptions à 33 154. Les candidats au professorat commencent à manquer. Mais la voix des conservateurs couvre toutes les autres. Pour l'inspection générale, gardienne du temple, les programmes ont trois finalités. "Ils doivent former le citoyen, délivrer une culture scientifique et donner les bases et le goût au futur spécialiste", explique Charles Torossian, chercheur associé à l'université de Paris-Diderot, inspecteur et président de jury d'agrégation. "Les maths forgent le raisonnement qui, lui-même, forge la pensée rationnelle", dit-il.

Qu'importe si l'enseignement rate ses trois cibles, il faut conserver nos programmes ambitieux ! La direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco), cette branche du ministère de l'éducation nationale où se mitonne la refondation de Vincent Peillon, est plus pragmatique. "Replongeons-nous dans l'école du XIXe siècle, rappelle Jean-Paul Delahaye, son directeur général (et homonyme du mathématicien déjà cité), il y avait tellement moins d'heures de cours et tellement plus d'heures de travail personnel. Aujourd'hui, on demande tant de choses à l'école qu'on ne laisse pas le temps aux élèves d'assimiler les savoirs." Faut-il tout chambouler ? Cédric Villani, médaillé Fields en 2010, prend le problème sous un autre angle : "L'important, c'est de donner les moyens aux étudiants d'apprendre ce dont ils auront besoin un jour et qu'il est illusoire de vouloir prévoir. Et pour être capable d'acquérir de nouvelles connaissances, il faut avoir manié l'abstrait. Les contenus ne sont pas si importants : l'immense majorité des élèves oublieront le détail de ce qu'ils ont appris au lycée. Et ce n'est pas grave, il n'y a pas un théorème qui soit indispensable dans la vie de tous les jours. On peut vivre en ignorant celui de Pythagore, pourvu qu'on sache qu'il existe un lien entre les longueurs des côtés d'un triangle rectangle."

Oubliées ou non, les maths sont formatrices. Les élèves qui ont pratiqué l'abstraction acquièrent la capacité d'assimiler beaucoup plus vite, de penser de nouvelles approches face à des situations inédites. Et même plus. "Ce n'est pas seulement une certaine forme d'inventivité, c'est aussi un atout pour le raisonnement logique organisé. Apprendre à conceptualiser, à "réfléchir dur", voilà ce que l'on attend d'un cours de maths. Comme je le répète, les trois vertus cardinales du mathématicien sont l'imagination, la persévérance et la rigueur", ajoute Cédric Villani. Si les maths sont nécessaires au développement du cerveau, raison de plus pour les rendre captivantes. Tout ne serait qu'affaire de pédagogie, estime Martin Andler, professeur à l'université de Versailles Saint-Quentin et président de l'Association pour l'animation mathématique (Animath) : "Les mathématiques sont une discipline très ancienne, cumulative. On ne peut pas envisager d'aborder les maths contemporaines sans avoir étudié celles d'Euclide, de Newton ou de Descartes." Autrement dit, impossible de toucher aux bases... ce qui n'empêche pas d'introduire en classe des énigmes et autres problèmes sympathiques. C'est l'une des pistes de la direction de l'enseignement scolaire, qui souhaite donner plus d'outils aux enseignants pour les aider à faire cours plus efficacement. Principale cible : les professeurs des écoles, dont la grande majorité a fait des études de lettres et a donc arrêté les mathématiques en classe de première, au lycée. "Il faut les aider grâce à des banques de problèmes plus didactiques que celles dont ils disposent aujourd'hui", propose Jean-Paul Delahaye, de la Dgesco.

De nouveaux chapitres ont bien été ajoutés aux programmes. Mais à la marge. Et les enseignants les laissent souvent de côté, car il leur faut du temps pour les intégrer, d'autant plus qu'ils n'y sont pas formés. "Vous auriez vu le vent de panique, l'an dernier, quand les sujets du bac du lycée de Pondichéry sont sortis. Des algorithmes... Des algorithmes au bac pour la première fois ! Et personne n'avait travaillé ça alors que c'était au programme", raconte un professeur de lycée. Cet établissement "français à l'étranger", dont les examens sont avancés en raison d'un calendrier différent en Inde, sert traditionnellement d'étalon pour "prédire" les sujets susceptibles de tomber au baccalauréat en métropole. Alors, dans les classes de l'Hexagone, à toute vitesse, il a fallu balayer ce chapitre qui avait été négligé, de la seconde à la terminale, selon une sorte d'accord tacite.

A la décharge des enseignants, leur discipline a été pas mal chahutée depuis la fin des années 1990. D'abord, il y eut la rénovation pédagogique des années Allègre-Jospin. Claude Allègre le géochimiste tenta de faire tomber les maths de leur piédestal, jugeant leur enseignement dépassé. Puis, il y eut la réforme des lycées des années 2000-2003, qui diminua encore les heures dévolues à cette matière, et enfin celle de Luc Chatel (2010-2013), qui les a une nouvelle fois rabotées. Au final, les profs "font ce qu'on peut faire de moins mauvais dans le temps d'enseignement imparti", estime Pierre Arnoux, professeur à l'université d'Aix-Marseille, qui a travaillé sur les derniers programmes du lycée.

Aujourd'hui, en ces temps de "refondation", la problématique est simple : si le débat est laissé aux mains des enseignants et des mathématiciens, ils auront du mal à renier le système qui les a formés. Mais si l'on attend trop, les mathématiques deviendront une "langue morte", comme le promet Conrad Wolfram. En 1997, l'historien André Legrand estimait déjà, dans son Histoire de l'enseignement mathématique, que "le modèle disciplinaire mis en place au début du siècle et réformé pendant les années 1960-1970 paraît aujourd'hui épuisé et l'on peut prévoir, sans trop de risques, des changements profonds à court et à moyen terme pour les mathématiques du collège et du lycée". En somme, la situation diffère peu de celle qui prévalait à la veille de la révolution de l'introduction des maths modernes. En 1956, le mathématicien Gustave Choquet, éminent scientifique et grand professeur, écrivait : "Les professeurs n'y sont-ils pas des gardiens de musée, qui montrent des outils poussiéreux dont la plupart n'ont pas d'intérêt." C'est exactement ce que dit Gad Elmaleh, dans la suite de son sketch, lorsqu'il demande si vous avez déjà réutilisé un compas depuis vos années d'école... Ou s'il vous est arrivé, sortant de la visite d'un logement, de préciser à l'agent immobilier qu'en dépit de ses qualités, "cet appartement est quand même un peu isocèle". Triangle isocèle, ça vous ne vous dit rien ? Révisez. Vos enfants ne tarderont pas à vous en parler.


mercredi 13 mars 2013

Femen partout, féminisme nulle part

« Femen partout, féminisme nulle part » est le titre d'un article paru sur le site du Monde diplomatique le 12 mars 2013. Mona Chollet y livre une analyse critique assez peu consensuelle du mouvement « Femen » qui fait cruellement défaut à l'espace médiatique actuel. Merci Clément pour l’aiguillage.

PS : Bonne lecture.


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« Les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler », écrivait l’essayiste marocaine Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001). L’engouement des médias français pour des figures comme les Femen ou Aliaa El-Mahdy, l’étudiante égyptienne qui, en 2011, avait posé nue sur son blog (1), offre une nouvelle confirmation de la justesse de cette observation. On a pu voir sur France 2, le 5 mars, un documentaire consacré au collectif d’origine ukrainienne implanté en France depuis un peu plus d’un an (2), et un autre intitulé Aliaa, la révolutionnaire nue sur Public Sénat pour le 8 mars, Journée internationale des femmes.

Tant pis pour les milliers de femmes qui ont le mauvais goût de lutter pour leurs droits tout habillées, et d’offrir un spectacle moins conforme aux critères dominants de jeunesse, de minceur, de beauté et de fermeté. « Le féminisme, c’est ces femmes qui ont défilé dans les rues du Caire, pas les Femen ! Et sur ces femmes-là, je vois peu de documentaires TV », s’insurgeait sur Twitter, le 6 février dernier, la correspondante de France Inter en Egypte, Vanessa Descouraux. En France, les organisations féministes « se voient désormais plus souvent interpellées sur ce qu’elles pensent du mouvement d’origine ukrainienne que sur leurs propres actions » (3).

Femmes, vous voulez vous faire entendre ? Une seule solution : déshabillez-vous ! En octobre 2012, en Allemagne, les réfugiés qui campaient devant la Porte de Brandebourg, au centre de Berlin, pour dénoncer leurs conditions de vie peinaient à attirer l’attention des médias. En colère, une jeune femme qui manifestait avec eux lança à un journaliste de Bild : « “Tu veux que je me mette à poil ?” Le journaliste acquiesce et promet de revenir avec son photographe. D’autres journalistes l’apprennent et voilà, la foule d’objectifs se réunit autour des jeunes femmes qui soutiennent les réfugiés. Elles ne se sont pas déshabillées, mais ont profité de l’occasion pour dénoncer le sensationnalisme des médias (4). »

Les Femen, elles, ont été plus pragmatiques. Lors de leurs premières actions, en Ukraine, en 2008, elles avaient inscrit leurs slogans sur leurs dos nus, mais les photographes ne s’intéressaient qu’à leurs seins. Elles ont donc déplacé les inscriptions (5)... Cet ordre des choses n’inspire pas d’états d’âme particuliers à Inna Chevchenko, l’Ukrainienne qui a exporté la marque Femen en France : « On sait de quoi les médias ont besoin, déclarait-elle en décembre à Rue89. Du sexe, des scandales, des agressions : il faut leur donner. Etre dans les journaux, c’est exister (6). » Vraiment ?

Certes, la militante féministe Clémentine Autain a raison de rappeler que « le happening, c’est dans notre culture. De la suffragette Hubertine Auclert, qui renversait les urnes lors des élections municipales de 1910 pour que les journaux de la IIIe République puissent avoir leurs photos trash à la Une, aux militantes du MLF qui balançaient du mou de veau dans les meetings des anti-avortement dans les années 1970, on sait aussi monter des coups (7) ! ». Ce mode d’action est aussi celui de l’association Act Up dans sa lutte contre le sida. Mais encore faut-il que derrière les « coups », il y ait un fond politique solide et bien pensé qui leur donne leur sens. Or, dans le cas des Femen, c’est peu dire que le discours ne suit pas. Quand il ne se révèle pas franchement désastreux.

La réduction permanente des femmes à leur corps et à leur sexualité, la négation de leurs compétences intellectuelles, l’invisibilité sociale de celles qui sont inaptes à complaire aux regards masculins constituent des pierres d’angle du système patriarcal. Qu’un « mouvement » — elles ne seraient qu’une vingtaine en France — qui se prétend féministe puisse l’ignorer laisse pantois. « Nous vivons sous la domination masculine, et cela [la nudité] est la seule façon de les provoquer, d’obtenir leur attention », déclarait Inna Chevchenko au Guardian (8). Un féminisme qui s’incline devant la domination masculine : il fallait l’inventer.

Non seulement Chevchenko accepte cet ordre des choses, mais elle l’approuve (toujours dans The Guardian) : « Le féminisme classique est une vieille femme malade qui ne marche plus. Il est coincé dans le monde des conférences et des livres. » Elle a raison : à bas les vieilles femmes malades, elles ne sont même pas agréables à regarder. Et les livres, c’est plein de lettres qui font mal à la tête, bouh ! Auteur d’un excellent livre sur les usages du corps en politique (9), Claude Guillon commentait : « Le mieux intentionné des observateurs dirait que cette phrase exprime la présomption et la cruauté de la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour l’occasion : et sa grande sottise ! En effet, et peut-être Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l’image des féministes comme de vieilles femmes coupées du monde (comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux cliché antiféministe, qu’il est navrant de voir repris par une militante qui prétend renouveler le féminisme (10). » Depuis, les représentantes françaises du collectif ont cependant dû se résigner à sortir un livre d’entretiens (11) : « En France, il faut publier des textes pour être reconnu, légitime », soupire l’une d’entre elles (Libération, 7 mars 2013). Dur, dur.

Pour Rue89, Chevchenko résumait ainsi le discours des jeunes Françaises qui voulaient rejoindre les Femen : « Elles me disaient : “Les mouvements féministes qui existent déjà en France, ce ne sont pas des mouvements faits pour les jeunes femmes, mais pour des femmes intellectuelles qui ressemblent à des hommes, qui nient la sexualité, le fait qu’une femme puisse être féminine.” » A cet égard, il faut le reconnaître, les Femen marquent incontestablement un progrès. S’agissant d’une ancêtre comme Simone de Beauvoir, il a fallu attendre le centenaire de sa naissance, en 2008, pour la voir enfin à poil : c’était long. Mais la patience du monde fut récompensée : avec délice, Le Nouvel Observateur (3 janvier 2008) publia en couverture une photo montrant l’auteure du Deuxième sexe nue de dos dans sa salle de bains (12). Les Femen, elles, sont bonnes filles : elles mâchent le boulot (« femen » signifie d’ailleurs « cuisse » en latin, mais rien à voir, elles ont choisi ce nom « parce qu’il sonnait bien »). Après tout, ne soyons pas pudibonds : pour être féministe, on n’en a pas moins un corps, une sensualité, une vie sexuelle. On peut seulement déplorer que l’attente de toutes celles — et ceux — qui rêvent de se repaître des petites fesses de Jean-Paul Sartre dure toujours. Que fait Le Nouvel Observateur ? Les grands intellectuels n’auraient-ils pas, eux aussi, un corps, une sensualité, une vie sexuelle ? Pourquoi ne pas nous en faire profiter ? Pourquoi ne sont-ils pas, eux aussi, une denrée publique, que l’on peut exposer et commercialiser indépendamment de la volonté des intéressés ?

Après s’être attiré une large sympathie lorsqu’elles se sont fait agresser par les extrémistes catholiques de Civitas au cours de la manifestation contre le mariage pour tous, en novembre 2012, les Femen ont suscité de plus en plus de réserves et de désaveux — par exemple de la part du collectif féministe Les TumulTueuses, ou de l’actrice et réalisatrice Ovidie. Critiquées pour la caution qu’elles apportent à la vision du corps féminin forgée par l’industrie publicitaire, elles se sont défendues en publiant des photos de certaines de leurs membres qui s’écartent de ces canons. Le problème, c’est qu’on ne verra jamais celles-ci en couverture des Inrockuptibles, les seins en gant de toilette cadrant mal avec le « féminisme pop » que dit priser le magazine — ni dans Obsession, le supplément mode et consommation du Nouvel Observateur, pour lequel les Femen ont posé en septembre dernier. Et pas question d’arguer que ce n’est pas de leur faute : si elles voulaient être un minimum crédibles, elles devraient imposer la présence de ces membres lors des séances photo. « Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe [dans Les Inrockuptibles] sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique ? interroge Claude Guillon. Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique. »

Les dénégations répétées des membres du collectif ne suffisent pas, par ailleurs, à dissiper le soupçon d’une politique de la photogénie délibérée. Dans le livre Femen, l’une des fondatrices ukrainiennes déclare : « Nos filles doivent être sportives pour endurer des épreuves difficiles, et belles pour utiliser leur corps à bon escient. Pour résumer, Femen incarne l’image d’une femme nouvelle : belle, active et totalement libre. » Le féminisme, mieux qu’un yaourt au bifidus. L’une de ses camarades françaises invoque une « erreur de traduction » (13)...

Quoi qu’il en soit, en l’état actuel des choses, il n’est pas certain que les médias et le grand public fassent complètement la différence entre les Femen et la Cicciolina par exemple — précurseuse de la couronne de fleurs sur cheveux blonds —, ou la pin-up de la page 3 du quotidien britannique The Sun. Claude Guillon, encore : « “Au moins, me disait une jeune femme, depuis qu’elles se mettent à poil, on les écoute !” Que nenni. On les regarde tout au plus. Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de mettre du nibard à la une (ça lasse, coco !), on ne les regardera plus. » Les journalistes de Rue89 sont elles-mêmes perplexes devant le succès d’audience du collectif : « Le premier article que nous avons fait sur les Femen était un “En images”. On y voyait simplement la photo d’une Femen devant la maison de DSK, seins nus. Trois paragraphes accompagnaient l’image. L’article a reçu 69 500 visites. C’est beaucoup. » Dans le fumeux « sextrémisme » promu par le groupe, il y a tout à parier que c’est surtout « sexe » qui fait tilter la machine médiatique.

Le féminisme serait donc devenu consensuel, au point de faire la couverture de tous les journaux et d’avoir l’honneur de documentaires télévisés abondamment promus dans la presse ? Il faudrait être naïf pour le croire. L’intérêt pour les Femen s’avère parfaitement compatible avec l’antiféminisme le plus grossier. Ainsi, le 7 mars, Libération leur consacrait une double page ; cela ne l’a pas empêché de publier le lendemain, pour la Journée internationale des femmes, un numéro d’anthologie. Sous le titre « Du sexe pour tous ! », il a choisi de consacrer sa Une à l’« assistance sexuelle » pour les handicapés. La photo d’illustration montrait un handicapé au lit avec une « assistante » (blonde, souriante, incarnation de la douceur et de l’abnégation qui sont la vocation des vraies femmes), et non l’inverse : on a bien dit « Du sexe pour tous », pas « pour toutes ».

Pour le quotidien, ce combat s’inscrit dans le cadre de sa défense acharnée de la prostitution. En janvier dernier, déjà, il publiait le portrait d’un polyhandicapé qui militait pour le droit à l’« assistance sexuelle ». Comme le faisait remarquer sur son blog le cinéaste Patric Jean (14), cet homme avait cependant eu au cours de sa vie deux compagnes, et même des enfants, ce qui relativisait quelque peu l’argument de l’incapacité des handicapés à avoir une vie sexuelle. Histoire de compléter ce tableau de la femme selon Libé, le portrait de dernière page était celui de Miss France.

Même méfiance quand on voit Charlie Hebdo, bastion de l’humour de corps de garde, dont les dessins répètent semaine après semaine que la pire infamie au monde consiste à se faire sodomiser, c’est-à-dire à se retrouver dans une posture « féminine » (15), collaborer avec les Femen pour un numéro spécial (6 mars 2013). En couverture, le dessin de Luz reprend un visuel du groupe qui montre ses militantes brandissant une paire de testicules. Le cliché des féministes hystériques et « coupeuses de couilles », couplé à l’esthétique publicitaire : une bonne synthèse du produit Femen. Dans l’entretien qu’elle accorde à l’hebdomadaire satirique, Chevchenko déclare vouloir une société « où les femmes ont plus de pouvoirs que les hommes ». Bien bien bien.

Un pseudo-féminisme qui suscite un engouement général des plus suspects : en France, cela rappelle la bulle médiatique autour de Ni putes ni soumises, qui fut célébrée dans la mesure où elle permettait de renforcer la stigmatisation de l’islam et du « garçon arabe » (16). Deux ex-militantes de l’association, Loubna Méliane — assistante parlementaire du député socialiste Malek Boutih — et Safia Lebdi, ont d’ailleurs fait partie des premières ralliées aux Femen, avant de prendre leurs distances. La section française du groupe s’est installée à la Goutte d’Or, quartier parisien où vivent beaucoup de musulmans ou assimilés, et a annoncé son implantation par une affiche bleu-blanc-rouge qui rappelait curieusement les « apéros saucisson-pinard » organisés au même endroit en 2010 par des militants d’extrême droite.

Si l’anticléricalisme radical du collectif se comprend sans peine compte tenu du poids de l’Eglise orthodoxe dans la vie publique ukrainienne, ses porte-parole ont tendance à en franchir le cadre lorsqu’il s’agit de l’islam. L’une des fondatrices du mouvement, Anna Hutsol, a ainsi flirté avec le racisme en déplorant que la société ukrainienne ait été incapable « d’éradiquer la mentalité arabe envers les femmes » (17).

En mars 2012, sous le slogan « Plutôt à poil qu’en burqa », Femen France a organisé une « opération anti-burqa » devant la Tour Eiffel. Ses membres clament aussi que « La nudité, c’est la liberté », ou scandent : « France, déshabille-toi ! » Elles perpétuent ainsi un postulat très ancré dans la culture occidentale selon lequel le salut ne peut venir que d’une exposition maximale, en niant la violence que celle-ci peut parfois impliquer (18).

De nombreuses féministes leur ont objecté que, plutôt que d’affirmer la supériorité de la nudité, il vaudrait mieux défendre la liberté des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent. Mais les Femen sont certaines de détenir la vérité. « On ne va pas adapter notre discours aux dix pays où s’est implanté le groupe. Notre message est universel », assure Chevchenko à 20minutes. Ce mélange de paresse intellectuelle et d’arrogance, cette prétention à dicter la bonne attitude aux femmes du monde entier, sont accueillis plutôt fraîchement. La chercheuse Sara Salem a ainsi reproché à l’étudiante égyptienne Aliaa El-Mahdy son alliance avec les Femen : « Si le geste de se déshabiller sur son blog pouvait être vu comme un moyen de défier une société patriarcale, il est problématique qu’elle collabore avec un groupe qui peut être défini comme colonialiste (19). » Mais pourquoi se remettre en question quand montrer vos seins suffit à vous assurer une audience maximale ?


(1) A la lumière de la remarque de Mernissi, le geste d’El-Mahdy est porteur d’une charge transgressive indéniable dans le contexte égyptien. Il lui a d’ailleurs valu des menaces intolérables. Mais le problème est que sa démarche, purement individuelle, reste impuissante à faire évoluer les mentalités dans son pays. Elle s’avère même contre-productive : en Occident, la jeune femme a été récupérée par des commentateurs dont les discours — ou les arrière-pensées — ne sont pas toujours bienveillants envers sa société d’origine.
(2) Nos seins, nos armes, de Caroline Fourest et Nadia El-Fani.
(3) « Femen, la guerre des “sextrémistes” », Libération, 7 mars 2013.
(4) « “Si tu montres tes nichons, je reviens avec mon photographe” », Seenthis, octobre 2012.
(5) « Ukraine : le féminisme seins nus tisse sa toile dans le monde », AFP, 7 mars 2013.
(6) « Seins nus : les Femen, phénomène médiatique ou féministe ? », Rue89, 23 décembre 2012.
(7) « Le féminisme à l’épreuve du sextrémisme », M - Le magazine du Monde, 9 mars 2013.
(8) « Femen’s topless warriors start boot camp for global feminism », The Guardian, 22 septembre 2012.
(9) Claude Guillon, Je chante le corps critique, H&O, Paris, 2008.
(10) « Quel usage politique de la nudité ? », Claude Guillon, 7 février 2013. Ajout du 13 mars : lire aussi «  “Sauvées par le gong”  ? Femen, suite et fin » (12 mars).
(11) Femen, entretiens avec Galia Ackerman, Calmann-Lévy, Paris, 2013.
(12) Lire Sylvie Tissot, «  “Une midinette aux ongles laqués” », Le Monde diplomatique, février 2008.
(13) « Femen : “Notre message est universel” », 20minutes.fr, 5 mars 2013.
(14) « Prostitution : Libération remet le couvert », Le blog de Patric Jean, 7 janvier 2013.
(15) Cf. Maïa Mazaurette, « Une remarque au sujet des caricatures “humiliantes” dans Charlie Hebdo », Sexactu, 20 septembre 2012.
(16) Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, L’Aube, La Tour d’Aigues, 2004.
(17) « Femen, Ukraine’s Topless Warriors », TheAtlantic.com, 28 novembre 2012.
(18) Cf. « Femen ou le fétichisme du dévoilement », Seenthis, octobre 2012, et Alain Gresh, « Jupe et string obligatoires », Nouvelles d’Orient, Les blogs du Diplo, 20 mars 2011.
(19) Sara Salem, « Femen’s Neocolonial Feminism : When Nudity Becomes a Uniform », Al-Akhbar English, 26 décembre 2012.


lundi 07 janvier 2013

« Mais qu'est-ce que tu bétonnes, doudou, dis donc ? »

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Le projet d'autoroute sur la côte ouest de La Réunion.

Dans le Charlie Hebdo de cette semaine, un article plein de réminiscences de mon séjour sur l'île de La Réunion écrit par Fabrice Nicolino, auteur des passionnants Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde (2009) et Qui a tué l’écologie ? (2011) (1), tous deux sortis chez Les Liens qui Libèrent (voir le site de l'éditeur). On se situe au cœur des Grands Projets Inutiles Imposés (GPII) du type Notre-Dame-des-Landes, qui ont leur propre site internet (lien) et qui avaient fait l'objet d'un article dans le Diplo d'août 2012 (lire le billet correspondant, ou lire l'article intégral sur le site du Diplo).

À La Réunion, comme on ne sait plus trop comment dilapider l'argent public, les politiques locaux (un certain Didier Robert en tête) et le lobby du BTP (incarné par Bernard Siriex, président de la fédération réunionnaise du BTP) semblent prêts à dépenser entre 1,6 et 3 milliards d'euros pour une route de 12 kilomètres, entre Saint-Denis et La Possession. Tous ceux qui vivent ou ont vécu à La Réunion connaissent les problèmes récurrents de circulation sur l'île, localisés aux abords des deux grandes villes (Saint-Denis au nord et Saint-Pierre au sud) et qui resteront donc grosso merdo inchangés suite à ce projet pharaonique. La principale cause de ces embouteillages : des transports en commun pratiquement inexistants, qui assurent seulement 6% des déplacements aujourd'hui contre 30% il y a une vingtaine d'années.
Jean-Pierre Marchaud (voir son site), écolo réunionnais et l'un des « criminels » dénoncés par l'homme du BTP local, se démène avec une poignée d'autres pour faire capoter ce qu'il appelle « Notre-Dame-du-littoral » et rappelle que, jusqu'en 2007, l'ancien conseil régional envisageait la construction d'une ligne de chemin de fer pour une sorte de tram-train, sur le même tracé que l'actuel projet. Le coût aurait été bien moindre, certes, mais le béton n'aurait pas coulé avec autant d'enthousiasme, pour le plus grand bonheur de Siriex & Cie...

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Jean-Pierre Marchaud, « criminel » selon certains, mais surtout écolo.

Rappelons que La Réunion est une île de 880 000 habitants, l'un des départements français les plus pauvres et les plus endettés, et que 30% de la population est au chômage, avec un pic à 60% chez les jeunes actifs de 15 à 24 ans. Investir une somme aussi colossale pour faire passer les lotos (bagnole, en créole réunionnais) signifie très probablement qu'aucun autre investissement ne sera envisagé, comme ce tram-train qui aurait au passage rendu un immense service aux pauvres, dans cette île où un habitant sur trois n'a pas de voiture.

(1) Écouter à ce sujet l'émission de Mermet consacrée au bouquin de Nicolino : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2139. Attention, amateurs du Grenelle de l’environnement, de WWF, de France Nature environnement, de Greenpeace ou encore de la Fondation Nicolas-Hulot : déprime assurée... (retour)


samedi 29 décembre 2012

Le Monde diplomatique - Décembre 2012

1_Inde+22-23 Europe.qxp (Page 1)


Recherche publique, revues privées
Analyse d'un paradoxe en Sciences
Par Richard Monvoisin, chercheur et membre du CORTECS (lien)

Aux lourds rayonnages des bibliothèques universitaires s’ajoutent désormais une pléthore de revues spécialisées en ligne, qui offrent sans délai et souvent sans barrière de paiement les derniers résultats des laboratoires de recherche. Cette transformation pousse les scientifiques à s’interroger sur leurs modèles de publication, afin de les remettre au service de la connaissance et du public.

« Publier ou périr » (citation du zoologiste Harold J. Coolidge) résume aujourd'hui la vie de n'importe quel chercheur. Peu importe la qualité de son enseignement ou du suivi de ses étudiants : pour son prestige universitaire, l'évaluation ne repose que sur la quantité et la qualité des articles publiés dans des revues scientifiques avec comité de relecture — par des experts du domaine, c'est ce qu'on appelle le peer review. La revue doit être choisie avec soin, en conjuguant prétention personnelle et facteur d'impact, cette dernière valeur étant fondée sur le nombre moyen de citations des articles de ladite revue dans d'autres articles scientifiques. Et il faut viser juste : trop bas (une revue peu connue), et l'article ne sera pas apprécié à sa juste valeur ; trop haut (les meilleures publications), et il peut être bloqué des mois durant par les relecteurs, pour finalement se voir refusé.

C'est dans les aspects pécuniaires que le bât blesse. Non seulement l'auteur de l'article n'est pas rémunéré, mais son laboratoire doit très souvent participer aux frais de secrétariat et d'impression, quand bien même nombre de revues s'orientent vers la publication électronique exclusive. Il reçoit en échange un capital non pas financier, mais symbolique : reconnaissance, prestige, ou plus précisément le droit d'indiquer le titre de son article sur son CV... Les lecteurs-évaluateurs de l'article sont quant à eux des chercheurs sollicités par les revues, eux aussi rémunérés en capital symbolique. La concurrence entre chercheurs du monde entier peut induire certains effets pervers, à la croisée de la collusion et du conflit d'intérêts, même si l'honnêteté et la bonne foi demeurent prédominantes. De plus, ce système est loin de garantir la véridicité et l'exactitude de toutes les publications : des résultats frauduleux, maquillés ou parfois complètement bidonnés passent régulièrement entre les mailles du filet.
Autre souci : l'évaluation des chercheurs, qui entraîne via la quête de citations une forme de trafic d'influences, amenant par exemple à citer des amis. Il n'est pas rare de voir des articles signés d'une dizaine de noms, ceux de jeunes chercheurs ayant réalisé l'essentiel du travail et ceux de directeurs de laboratoire, nettement moins impliqués. Il s'agit là du dévoiement d'un procédé qui peut s’avérer légitime dans de nombreux cas.

Ce système s'avère en outre très coûteux pour la communauté scientifique. Le contribuable finance une recherche que le scientifique publiera, parfois à ses frais, dans une revue adossée à une entreprise privée, que d'autres chercheurs devront relire gratuitement et que les universités devront ensuite racheter à prix d'or. La moitié du budget de fonctionnement des bibliothèques universitaires passe en effet dans les abonnements, ce qui désavantage d'emblée les établissements les moins riches et a des répercussions inévitables sur les frais de scolarité des étudiants. Cette année, l'éditeur Elsevier a été au cœur d'une polémique dans le milieu universitaire, quand un projet de loi visant à interdire le libre accès des travaux financés par le public a été présenté aux États-Unis. De nombreux scientifiques se sont révoltés, parmi lesquels Timothy Gowers, médaille Fields 1998, qui annonça qu'il boycottait désormais les revues liées à Elsevier. Pour certaines bibliothèques, l'abonnement aux journaux de cet éditeur représente jusqu'à près de 40 000 dollars, générant des profits qui avoisinent le milliard d'euros en 2011. De prestigieuses universités comme celle de Harvard, qui se déleste chaque année de 3,75 millions de dollars pour acheter des revues, ne peuvent qu'approuver et se joindre à cette fronde universitaire.

Il existe d'ores et déjà des solutions alternatives à ce mécanisme très commercial, en particulier du côté de la publication libre et ouverte (avec les sites PLoS, HAL, arXiv, etc.). À long terme, la communauté des chercheurs n'aura sans doute guère d'autre choix que de les développer afin de gripper le système actuel.


Et aussi :

  • Qui défendra les inspecteurs du travail ?, entre hostilité patronale et réformes gouvernementales, par Fanny Doumayrou.
    Une belle double page du Diplo est consacrée à ce corps de métier souvent mal connu et soumis à une politique (chiffrée pour les uns, laxiste pour les autres) aux conséquences dramatiques. En juin 2012, Dassault a été condamné pour discrimination syndicale à l’égard de dix-sept salariés de son usine de Biarritz, qui n’ont pas eu une évolution de carrière normale. Le procès a abouti en partie grâce à l’enquête de l’inspection du travail. Un exemple des missions qu’accomplit ce corps de fonctionnaires détesté par le patronat et repris en main par le pouvoir.
  • Safari scalpel à New Delhi, inégalités sanitaires et bactéries résistantes, par Sonia Shah.
    Grippe aviaire, dengue, chikungunya rappellent que les épidémies voyagent dans les mêmes véhicules que les humains et les animaux. Aller se faire opérer à l’étranger peut paraître, à titre individuel, avantageux. Toutefois, le développement du tourisme médical n’est pas sans lien avec la montée en puissance de maladies résistant aux antibiotiques. Un reportage très instructif sur des dérives (sanitaires et humaines) dont on peine à imaginer l'existence.
  • Un gendarme du nucléaire bien peu indépendant, dans les méandres de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique, par Agnès Sinaï.
    Impuissante à réguler la circulation des matières fissiles et à régler le dossier iranien, l’Agence internationale de l’énergie atomique a deux visages : zélatrice du nucléaire civil d’un côté, gendarme du nucléaire militaire de l’autre. Elle a défendu les vertus de l’atome y compris à Fukushima, où elle a tenu sa conférence ministérielle du 15 au 17 décembre. Des conflits d'intérêts manifestes qui font parfois froid dans le dos...

À écouter :
L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui invite l'équipe du Diplo une fois par mois. Celle de décembre est disponible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2623.

À farfouiller :
Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.


vendredi 30 novembre 2012

Le Monde diplomatique - Novembre 2012

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Un choc de compétitivité pour les actionnaires ?
Laurent Cordonnier

Ce mois-ci, je vous propose la retranscription d'un article trouvé sur le site du Diplo. Il permet de mettre des chiffres précis sur des concepts éminemment politiques comme compétitivité, répartition des revenus des entreprises et prélèvements publics. Les deux graphes résument parfaitement la tendance et font vraiment froid dans le dos quand on songe à l'avenir...

«

Le premier ministre Jean-Marc Ayrault a annoncé, mardi 6 novembre, une réduction de la fiscalité des entreprises de l’ordre de 20 milliards d’euros par an, par l’instauration d’un « crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ».

La mesure, adoptée à l’issue d’un séminaire gouvernemental, sera financée à parts égales par des hausses de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et par des coupes supplémentaires dans les dépenses publiques. Il s’agit de la mesure phare prise par le gouvernement suite au rapport remis la veille par Louis Gallois, commissaire général à l’investissement (1).

Reprenant l’essentiel des propositions du rapport concernant les mesures destinées à améliorer la compétitivité dite « hors coût », le gouvernement a choisi de s’en écarter sensiblement concernant le volet « compétitivité coût » : ce sera une baisse d’impôt sur les bénéfices des sociétés, plutôt qu’une baisse des charges patronales. Une telle mesure suscite légitimement l’incompréhension. Elle est destinée, selon le chef de l’exécutif, à créer un « choc de confiance ». Comme le résume le journal Les Echos, c’est « un signal majeur envoyé au patronat, aux organisations internationales (FMI, OCDE...) et aux économistes, qui n’ont de cesse d’affirmer, pour la plupart, que la France fait trop porter son ajustement budgétaire sur les impôts depuis trois ans ». Un « signal » à 20 milliards d’euros, payé par l’ensemble des contribuables, pour amadouer le patronat... On est en droit de se demander si cela aura des effets tangibles en dehors du cercle magique — dont on aimerait bien connaître le périmètre et l’initiation — qui en a supposé l’incantatoire efficacité.

Une baisse des impôts sur les bénéfices des sociétés peut-elle améliorer la compétitivité des produits français (les rendre plus attractifs relativement aux produits étrangers) ? En théorie, oui. Mais à condition seulement qu’elle soit répercutée sous forme de baisse du prix des produits (pour améliorer la compétitivité prix), ou que l’impôt économisé serve aux investissements nécessaires à l’amélioration de la compétitivité hors coût : investissements privilégiant l’innovation, investissements visant à augmenter la qualité des produits, ou investissements accompagnant des réorientations stratégiques destinées à mieux positionner les produits français sur les segments de la demande mondiale en croissance — si l’économie française rencontre des problèmes de compétitivité, c’est plutôt sur ce dernier aspect qu’il faudrait aller les chercher.

La recherche-développement n’est pourtant pas la priorité des entreprises françaises, mais davantage considérée comme une variable d’ajustement, tel que le décrit un rapport récent de la Fondation Copernic et d’Attac. Lorsque leurs marges sont sous tension, comme cela a été le cas durant la période de surévaluation de l’euro, elles ont préféré sacrifier l’innovation pour continuer à augmenter les dividendes versés aux actionnaires (2).

Une baisse des impôts sur leur bénéfice sera-t-elle de nature à soulager cette tension ou encouragera-t-elle à l’inverse une utilisation rentière de cette manne ? On dispose de quelques éléments pour en juger.?

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Source : Banque de France, base de données des comptes sociaux, novembre 2011.

Comme le montrent ces graphiques, l’impôt sur les sociétés a déjà fortement baissé en France durant ces quinze dernières années. Dans la répartition du revenu global créé par l’ensemble des entreprises — revenu qui est la contrepartie de la richesse créée et vendue par ces mêmes entreprises — la part qui revient à l’Etat a diminué de près de quatre points. Pour les seules grandes entreprises, qui représentent plus du tiers de la valeur ajoutée produite et de l’emploi, les efforts de l’Etat ont été significatifs : la part des prélèvements sur le revenu global a baissé de 6,4 points (3). Sans pour autant que cela ait créé un « choc de compétitivité ». Le commerce extérieur de la France s’est en effet dégradé sur cette période (hors facture énergétique) de plus de 50 milliards d’euros. C’est peut-être pourquoi, en bonne logique, le gouvernement s’apprête à augmenter la dose.

La baisse des prélèvements sur les entreprises n’a cependant pas été mise en œuvre en pure perte. Elle a sans doute permis aux entreprises, qui en ont bénéficié, de verser toujours plus de dividendes à leurs actionnaires. La part du revenu global des entreprises distribuée aux actionnaires et aux associés a en effet augmenté de six points sur la même période. Avec la diminution de quatre points de la part qui rémunère le personnel (4), ce sont les seuls et véritables changements notables dans la répartition des revenus crées par les entreprises depuis quinze ans : baisse des rémunérations, baisse des prélèvements étatiques et hausse de la rente. De là à parler de vases communicants entre les baisses d’impôts et les dividendes, il y a un pas... qu’il est tout à fait tentant de franchir en l’absence de bonnes raisons de penser le contraire.

D’autant que le crédit d’impôt en question, qui est fonction de la masse salariale, arrosera sans discernement l’ensemble des entreprises françaises. N’en sont en effet pas exclues, a priori, les 2,55 millions de micro-entreprises (moins de dix salariés) qui emploient en moyenne à peine plus d’un salarié, et qui ne sont sans doute pas les champions actuels (ni futurs) de la projection du « site France » à l’étranger. Comme le note le Conseil économique, social et environnemental : « Selon les dernières données disponibles, la France compte 92 000 entreprises exportatrices (2009) et l’Allemagne 364 000 (2007), soit un rapport de un à quatre. De plus, 1 % des entreprises réalisent environ 70 % des exportations en France et 60 % en Allemagne (5). » Bref, pour 1 % des entreprises qui exportent réellement (et pour les 2 % que l’on espère demain), faut-il faire un chèque en blanc de 20 milliards d’euros aux 98 % qui n’exportent pas et n’exporteront sans doute jamais rien ?

»

Laurent Cordonnier

(1) « Pacte pour la compétitivité de l’économie  », Rapport au premier ministre, 5 novembre 2012.
(2) « En finir avec la compétitivité », Attac et Fondation Copernic, octobre 2012.
(3) Au passage : la part des salariés (et du personnel extérieur) est passée de 50,5 points à 43,6.
(4) Part non transcrite sur les graphiques, pour ne pas alourdir la présentation.
(5) « La compétitivité, enjeu d’un nouveau modèle de développement », Conseil économique, social et environnemental, octobre 2011.


Et aussi :

  • Premier importateur de poisson de la planète, l’Union européenne a mis en place une politique commune de la pêche qui, tout en affichant un objectif de « préservation des ressources naturelles », encourage des pratiques industrielles destructrices jusqu’en Afrique. Un reportage hallucinant.
  • Un tour d’horizon mondial des combats pour la reconnaissance des droits des minorités sexuelles à la veille de la présentation du projet de loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe à l’Assemblée nationale en janvier prochain. Où l'on apprend qu'il vaut mieux faire profil bas dans de (trop) nombreux pays quand on n'est pas hétérosexuel...

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle de novembre est disponible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2592.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.


dimanche 28 octobre 2012

Le Monde diplomatique - Octobre 2012

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« On n'a plus le temps... »
Serge Halimi

(Ce mois-ci, je vous invite à vous attarder sur la retranscription intégrale d'un article du directeur de la rédaction du Diplo.)

«

Ceux qui se désolent du manque d’attention à leur cause, à leur activité, se voient souvent opposer la même explication : « On n’a plus le temps. » On n’a plus le temps de se plonger dans un livre « trop long », de flâner dans une rue ou dans un musée, de regarder un film de plus de quatre-vingt-dix minutes. Ni celui de lire un article abordant autre chose qu’un sujet familier. Ni de militer ni de faire quoi que ce soit sans être aussitôt interrompu, partout, par un appel qui requiert d’urgence son attention ailleurs.

Pour une part, ce manque de temps découle de l’apparition de technologies qui ont permis de… gagner du temps : la vitesse des déplacements s’est accrue, celle des recherches, des transmissions d’informations ou de correspondances aussi, souvent à un coût modeste ou dérisoire. Mais, simultanément, l’exigence de vitesse n’a cessé d’obérer l’emploi du temps de chacun, et le nombre de tâches à réaliser a explosé. Toujours connecté. Interdit de musarder. On n’a plus le temps (1).

Parfois, c’est aussi l’argent qui fait défaut : on n’a plus les moyens. S’il coûte toujours moins cher qu’un paquet de cigarettes, un journal comme Le Monde diplomatique implique une dépense que bien des salariés, chômeurs, étudiants, précaires ou retraités ne jugent pas anodine.

Parmi d’autres, ces raisons expliquent la désaffection de la presse payante. Une fraction de ses anciens lecteurs l’abandonne à mesure que la fenêtre de papier ouverte sur le monde, l’attente du postier ou du kiosquier se métamorphosent en une contrainte de lecture supplémentaire dans un calendrier surchargé — et surtout s’il faut payer. Un des propriétaires de Free et du Monde, M. Xavier Niel, anticipe que les journaux auront disparu d’ici une génération.

Si leur financement se faisait sur des écrans, des tablettes, il n’y aurait peut-être guère motif à s’alarmer : ceci remplacerait cela. Mieux encore, la science, la culture, les loisirs, l’information se diffuseraient plus vite, y compris dans les lieux les plus reculés. Au reste, nombre de périodiques conçus sans autre projet rédactionnel que d’arrondir les profits (ou l’influence) de leurs propriétaires peuvent bien succomber sans que la démocratie y perde. Seulement, les nouvelles technologies de l’information n’assurent au journalisme ni les emplois ni les ressources des anciennes. A moins de travailler à titre bénévole, c’est-à-dire en tirant ses revenus d’ailleurs, comme la plupart des blogueurs, la profession se trouve menacée du pire : elle ignore si elle dispose d’un avenir.

Un train, un métro, un café, un congrès politique : autrefois, dans ces endroits, la presse régnait ; dorénavant, combien de gens y déploient encore un journal autre que « gratuit » ? Ne s’agit-il que d’une impression ? Les chiffres s’entêtent et confirment la réalité d’un décrochage. En Europe de l’Ouest et aux États-Unis, la diffusion des journaux a décliné de 17 % au cours des cinq dernières années. Et le recul se poursuit. En France, une période de fièvre électorale ne provoque plus aucun retour vers les kiosques ; de janvier à août 2012, les quotidiens généralistes ont ainsi accusé un reflux moyen de leurs ventes de 7,6 %par rapport à l’an précédent. Même l’été dernier, pourtant marqué par les Jeux olympiques, les ventes de L'Équipe, un titre sportif en situation de monopole, ont continué à baisser.

Dans l’espoir de freiner une telle glissade, un journalisme sonnant et trébuchant multiplie les « unes » qui racolent en violant l’intimité des personnes, ou les articles qui affolent en assimilant n’importe quoi — y compris des provocations isolées de caricaturistes ou des rassemblements groupusculaires d’intégristes — aux « heures les plus sombres de notre histoire ». Les chaînes d’information en continu amplifient le tintamarre. Deviner quelle outrance va mobiliser l’attention des médias, occulter une nouvelle qui réclamerait du lecteur davantage qu’un « J’aime ça » au bas d’un blog rageur, est devenu un jeu d’enfant. Ainsi continûment s’accroît la part de vulgarité et de catastrophisme dont la plupart des propriétaires de presse s’imaginent qu’elle provoquera du buzz pendant quelques heures. Mais, sur ce terrain, comment escompter faire payer au lecteur ce qu’il peut trouver — gratuitement et à profusion — ailleurs ?

En particulier sur la Toile. Aujourd’hui, aux 35 millions de Français qui lisent un périodique s’ajoutent ou se superposent 25 millions d’internautes qui, chaque mois, consultent au moins un site de presse. Mais ces derniers ont été habitués à croire que le règne de la société sans argent était advenu — sauf lorsqu’ils se précipitent pour acheter, cette fois au prix fort, leur ordinateur, leur Smartphone ou leur tablette, souvent pour pouvoir consulter une presse qui leur est offerte... L’audience en ligne ne rapporte donc pas grand-chose à ceux qui recherchent, éditent, corrigent, vérifient l’information. Ainsi une structure économique parasitaire s’édifie peu à peu qui concède aux uns tous les profits du commerce. Et qui facture aux autres tous les coûts de la « gratuité » (2).

Un quotidien comme The Guardian, par exemple, est devenu grâce à son site Internet numéro un de l’audience au Royaume-Uni et troisième dans le monde, sans que cela l’empêche — et, devrait-on dire, au contraire — de perdre l’année dernière 57 millions d’euros et de licencier plus de soixante-dix journalistes. Car bien qu’elle requière toujours davantage d’investissements, la croissance du trafic numérique des journaux coïncide en général avec la réduction de leurs ventes en kiosques. Assurément, près de 6 millions de Britanniques lisent au moins un article du Guardian par semaine, mais seuls 211 000 l’achètent quotidiennement. C’est cette petite population, déclinante, qui finance la lecture gratuite de la plupart des internautes. Un jour, forcément, ce voyage s’arrêtera pour tous faute de carburant.

Le pari perdu des éditeurs concerne aussi la publicité. Au départ, le modèle de la « gratuité » en ligne imitait la logique économique de la radio commerciale, puis celle de ces quotidiens que des travailleurs précaires distribuent à l’aube à l’entrée des stations de métro. A ceci près que, dans un cas, on sait depuis longtemps de quoi il retourne — de radios privées (RTL, Europe 1, NRJ, etc.) dont les programmes se faufilent entre des spots qui martyrisent les tympans. Et que, dans le second, si Direct Matin ou Métro, l’un propriété de M. Vincent Bolloré, l’autre de TF1, ont pour projet une société de la gratuité, c’est à condition que celle-ci leur rapporte encore davantage. Il leur suffit pour cela de facturer directement l’annonceur en lui livrant en échange des fagots de lecteurs ou d’auditeurs.

Avec l’information en ligne, le fiasco du même calcul est devenu patent. Les sites de presse ont beau aligner les succès d’audience, la ressource publicitaire ne leur parvient qu’au compte-gouttes. Car son produit profite avant tout aux moteurs de recherche, devenus selon M. Marc Feuillée, président du Syndicat de la presse quotidienne nationale (SPQN), « des mégarégies publicitaires, absorbant comme des Moloch la quasi-totalité des revenus de nos annonceurs ». M. Feuillée précise : « Entre 2000 et 2010, le chiffre d’affaires publicitaire des moteurs est passé de 0 à 1,4 milliard d’euros, celui de la presse [en ligne] de 0 à 250 millions d’euros (3). » Informé en détail des goûts et des lectures de chacun d’entre nous, capable (comme Facebook) de vendre aussitôt cette avalanche de données personnelles aux publicitaires, qui s’en serviront pour mieux « cibler » leur gibier, Google est également passé maître dans l’art de faire de l’« optimisation fiscale » en Irlande et aux Bermudes. Très opulente, cette multinationale ne paie donc presque pas d’impôts.

Si la presse va mal, la plupart des titres le dissimulent en recourant à des indicateurs frelatés. Ainsi, une partie de la diffusion proclamée payante — plus de 20 % dans le cas des Échos, de Libération ou du Figaro — est en réalité offerte à des gares, épiceries de luxe, hôtels, écoles de commerce, parkings... Quant au nombre revendiqué d’abonnés, il s’écroulerait sans les techniques dignes du hard discount que colporte par exemple le jovial directeur du Nouvel Observateur chaque fois qu’il propose 13 numéros de son magazine pour 15 euros, avec en prime une « montre de collection Lip Classic ». Mais le patron de L’Express aux écharpes colorées surenchérit aussitôt : avec lui, c’est 45 numéros pour 45 euros, et en bonus un « réveil à ambiance lumineuse et sonore ».

D’autres astuces permettent de doper l’audience des sites. Ainsi, quand un titre de presse appartenant à M. Serge Dassault acquiert un site spécialisé de spectacle ou de météo, c’est pour pouvoir aussitôt prétendre que chaque internaute achetant en ligne sa place de cirque, ou s’inquiétant de l’ensoleillement de ses vacances, est devenu ipso facto un lecteur de la « marque » Le Figaro…

Soyons donc singuliers également dans notre franchise : depuis janvier de cette année, la diffusion du Monde diplomatique a baissé de 7,2 %. Le temps qui fait défaut, l’argent aussi, un certain découragement face à une crise qui se déploie ainsi que nous l’avons anticipé, bien avant les autres, mais à laquelle nous ne pouvons pas seuls apporter remède, une contestation de l’ordre économique et social qui peine à trouver des débouchés politiques : tout cela a contribué à notre recul.

A la dégradation de notre situation financière qui en découle s’ajoute une nouvelle baisse de nos recettes publicitaires. Nous avons promis à ceux de nos lecteurs, nombreux, que ce type de revenu hérisse qu’il n’excéderait jamais 5 % de notre chiffre d’affaires. En 2012, il n’atteindra même pas 2 %... Grâce à une politique intransigeante sur le tarif de nos abonnements — nous ne bradons pas nos publications et nous n’offrons plus rien d’autre à nos abonnés que les journaux qu’ils commandent —, grâce aussi à la campagne de dons que nous relançons chaque année à cette même époque et qui aide à financer nos projets de développement, nos pertes resteront modestes en 2012. Mais rien ne garantit que nous reviendrons à l’équilibre l’année prochaine.

Quelques rayons de lumière éclairent néanmoins notre paysage. Une nouvelle édition électronique sera lancée dans les mois qui viennent. Elle permettra au lecteur de passer instantanément d’un format qui reflète le journal papier, son déroulé, sa mise en page, à un autre plus adapté à tous les écrans. Une édition spécifique destinée aux tablettes et autres liseuses est également en préparation. Par ailleurs, nous avons observé que nos archives avaient suscité un vif intérêt — les ventes de notre dernier DVD-ROM ont largement excédé nos attentes. Aussi allons-nous prochainement proposer à tous nos abonnés, pour une somme modique, l’accès instantané à n’importe lequel de nos articles publié entre la naissance du Monde diplomatique en mai 1954 et le numéro en cours. Enfin, chacun, abonné ou non, pourra bientôt disposer, grâce à un forfait, de tout notre fonds documentaire pendant quelques jours. Ces nouvelles fonctionnalités du site Internet, que nous espérons déployer dès le début de l’année prochaine, ont requis un très long et très lourd investissement de notre part. Nous en attendons enfin des revenus réguliers. Ils contribueront à la défense de notre indépendance.

Mais il nous faut aussi soutenir les ventes du journal. Cela implique d’abord que chacun connaisse son existence. Or la visibilité du Monde diplomatique décroît dans les kiosques et maisons de la presse à mesure que s’effiloche le réseau de distribution. Forçats de la profession situés en bout de chaîne, soumis à des horaires et à des conditions de travail éprouvants, concurrencés par la presse dite « gratuite », des centaines de kiosquiers et de marchands de journaux ont fermé boutique au cours des dernières années (918 rien qu’en 2011). C’est pourtant grâce à eux que s’établit le premier contact avec nos lecteurs. Comment faire savoir autrement à ceux qui ne sont pas encore abonnés à nos publications que nous avons publié telle enquête, telle analyse, tel reportage ?

Car, quand il s’agit du Monde diplomatique, la promotion confraternelle, d’ordinaire si bavarde, fait soudain silence. Ainsi, entre le 19 mars et le 20 avril 2012, une période choisie au hasard de l’emploi du temps d’un de nos stagiaires, les revues de presse d’Europe 1, de RTL et de France Inter ont cité 133 titres, dont Le Figaro (124 fois), Libération (121 fois), sans oublier France Football et Picsou Magazine. Le Monde diplomatique ne fut jamais mentionné. Difficile de faire moins pour le principal journal français publié dans le monde (51 éditions en 30 langues)…

Au fond, peu importe : notre réseau social, c’est vous. C’est donc à vous qu’il revient d’abord de faire connaître ce mensuel, ses valeurs, d’encourager son aventure intellectuelle, ses engagements. De convaincre autour de vous qu’il n’est ni urgent ni nécessaire de réagir à toutes les « polémiques », de tout embrasser pour ne rien étreindre, de tout parcourir pour ne rien retenir. Et qu’il est bon — par exemple une fois par mois ? — de quitter la pièce où les gens vocifèrent, de décider qu’on s’arrête et qu’on réfléchit.

A quoi peut servir un journal ? A apprendre et à comprendre. A donner un peu de cohérence au fracas du monde là où d’autres empilent des informations. A penser posément ses combats, à identifier et faire connaître ceux qui les portent. A ne jamais rester solidaire d’un pouvoir au nom des références qu’il affiche sitôt que ses actions les démentent. A refuser le verrouillage identitaire d’un « choc des civilisations » oubliant que l’héritage de l’« Occident », c’est le sac du Palais d’été, la destruction de l’environnement, mais aussi le syndicalisme, l’écologie, le féminisme — la guerre d’Algérie et les « porteurs de valises ». Et que le « Sud », les pays émergents qui défont l’ordre colonial, englobe des forces religieuses moyenâgeuses, des oligarchies prédatrices, et des mouvements qui les combattent — le géant taïwanais Foxconn et les ouvriers de Shenzhen.

A quoi peut servir un journal ? En des temps de reculs et de résignations, à défricher les sentiers de nouveaux rapports sociaux, économiques, écologiques (4). A combattre les politiques austéritaires, à aiguillonner ou à tancer des social-démocraties sans souffle et sans sève. C’est, par exemple, dans ces colonnes que fut popularisée l’idée d’une taxe sur les transactions financières (5), puis celle d’un plafonnement des revenus (6). Parfois, un journal peut donc aussi rappeler que la presse n’a pas toujours partie liée avec les industriels et les marchands contre ceux qui entendent sauver la planète et changer le monde.

A l’évidence, l’existence d’un tel journal ne peut pas uniquement dépendre du travail de la petite équipe qui le produit, aussi enthousiaste soit-elle. Mais nous savons que nous pouvons compter sur vous. Ensemble, nous prendrons le temps qu’il faut.

»

Serge Halimi

(1) Cf. Déborah Corrèges, « La tyrannie de la vitesse », Sciences humaines, n° 239, Auxerre, juillet 2012. Écouter également « L’évadé » de Boris Vian, lu par Jean-Louis Trintignant au théâtre de l’Odéon en novembre 2011.
(2) Lire « L’information gratuite n’existe pas », La valise diplomatique, 7 octobre 2010.
(3) Correspondance de la presse, Paris, 17 septembre 2012.
(4) Lire par exemple Bernard Friot, « La cotisation, levier d’émancipation », Le Monde diplomatique, février 2012 ; Manière de voir, n° 112, « Le temps des utopies », août-septembre 2010.
(5) Ibrahim Warde, « Le projet de taxe Tobin, bête noire des spéculateurs, cible des censeurs », et Ignacio Ramonet, « Désarmer les marchés », Le Monde diplomatique, respectivement février et décembre 1997.
(6) Lire Sam Pizzigati, « Plafonner les revenus, une idée américaine », Le Monde diplomatique, février 2012. Selon plusieurs témoignages publics, cet article aurait directement inspiré à M. François Hollande son projet d’un impôt de 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros.


Et aussi :

  • Un reportage extrêmement intéressant de Guillaume Pitron sur les migrants africains, en route pour Johannesburg. Si, régulièrement, des bateaux de clandestins font naufrage en Méditerranée, l'article nous rappelle que neufs migrants africains sur dix vont chercher du travail au sein même du continent noir. Le récit de ces voyageurs malgré eux, notamment entre Abidjan (Côte d'Ivoire) et Johannesburg (Afrique du Sud) transpire le courage, la volonté et parfois l'imagination.
  • Un très bon article de Philippe Revelli sur les prémices d'un phénomène d'accaparement de terres agricoles, non pas destiné à la monoculture intensive comme c'est le cas en Afrique et en Amérique du Sud (voir le Diplo de septembre 2011 qui traitait le sujet) mais plutôt à de riches industriels désireux de bâtir des hôtels (par exemple) de luxe sur les cendres encore fraîches des quartiers pauvres de Manille — et de ses anciens cimetières.

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle d'octobre est disponible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2550.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.


dimanche 30 septembre 2012

Le Monde diplomatique - Septembre 2012

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Obésité, mal planétaire
Des États-Unis à l'Inde
Benoît Bréville

Selon un préjugé répandu, et entretenu par l'industrie agroalimentaire, les personnes obèses, incapables de contrôler leurs désirs, seraient responsables de leur condition. Ce discours occulte les causes d'un phénomène en voie de mondialisation. Tirer le fil de l'obésité, c'est débobiner toute la pelote du mode de vie des sociétés dites avancées.

En 1985, l'Amérique comptait moins de 15% d'obèses. Autant dire que la société Goliath Casket (« le cercueil de Goliath »), au cœur du marché du cercueil, en était à ses balbutiements. Alors qu'elle ne vendait qu'un seul de son modèle « triple largeur » à la fin des années 1980, elle en écoule aujourd'hui 5 par mois (version de luxe avec poignées dorées et coussins rembourrées en option). Aujourd'hui, les États-Unis figurent parmi les pays les plus gros du monde. Le marché s'est donc mis au diapason de cette nouvelle morphologie : entre les entreprises qui proposent des produits spécialement destinés aux personnes corpulentes (fauteuils, brancards, matelas, sites de rencontres, etc.) et celles qui prétendent fournir les solutions pour l'endiguer (pilules en tous genres, camp d'amaigrissement à la discipline militaire, opérations chirurgicales à 10 000 dollars, etc.), les profits engrangés sont estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Les causes de la prise de poids généralisée sont pourtant bien connues : le mode de vie des Américains qui, depuis trente ans, consomment plus de calories et en éliminent moins. De plus, fondé sur le culte de la consommation et du progrès technique, l'American way of life favorise tout particulièrement l'inactivité physique. Ascenseurs, escaliers mécaniques, télécommande, arrosage automatique... autant d'économies de calories gagnées, de temps économisé qui aurait pu être consacré à des activités distractives physiques mais qui est en réalité passé devant un écran ou derrière un volant. Et des études publiées en 2004 et 2005 montrent que chaque heure passée à regarder la télé ou à conduire oriente vers la surconsommation et augmente le risque de surpoids, respectivement. Les plus jeunes sont par ailleurs extrêmement sollicités par la publicité, avec en moyenne 25 000 spots télévisés ingurgités par an, dont plus de 5 000 consacrés à l'alimentation.

La politique salariale américaine fait en outre grossir les pauvres. Plus regardants à la dépense, ils consomment davantage de produits hypercaloriques et peu nutritifs et figurent logiquement parmi les premières victimes de l'obésité. À cela vient se greffer la stratégie de « supersize » : la nourriture elle-même constitue une part si faible du prix de vente d'un produit — par rapport à l'emballage, la promotion, la conception — qu'il est devenu particulièrement rentable de vendre de grandes portions dans un même contenant. Bonne nouvelle en apparence, sauf que selon la nutritionniste Marion Nestle, « il existe quelque chose dans notre psychologie qui nous fait manger plus quand on met plus de nourriture en face de nous. »

Rajoutez à cela le fait que, dans certains endroits de la planète comme en Inde ou dans des villages africains, l’embonpoint est un signe de réussite sociale (« Vous êtes trops gros ? Félicitations ! » peut-on lire sur une publicité d'un fast-food indien) et vous obtenez l'un des plus grands paradoxes du XXIème siècle. Si à l'échelle mondiale, le nombre de personnes en surpoids (environ un milliard et demi) excède désormais celui des mal-nourris (environ un milliard), la bataille n'est pas pour autant gagnée. Coca-Cola, conscient de ce fléau planétaire, s'inquiète des conséquences non pas humaines mais commerciales : « L'obésité et d'autres problèmes médicaux pourraient réduire la demande pour certains de nos produits. »


Et aussi :

  • Un excellent dossier sur la Chine, son pouvoir, sa puissance, ses tentations de néocolonialisme liées à la course effrénée aux matières premières, et sa place au cœur de la mondialisation qui en ferait une nation impérialiste.
  • Un article qui passe au crible les Palmes d'or du Festival de Cannes et démontre le caractère iconoclaste de ses jurys, dans les limites étroites de l'exercice, en ébréchant l'autorité des pseudo-experts médiatiques. Jugement que personnellement, je trouve limité car s'il est vrai que Jacques Audiard (De rouille et d'os) et Leos Carax (Holy Motors, chroniqué ici par Gilles) sont repartis bredouilles contre toute attente, c'est bien Michael Haneke et Ken Loach, grands habitués du Festival, qui ont occupé le haut du podium (cf. le début du billet sur Cosmopolis).

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle de septembre est disponible sur www.la-bas.org/article.php3?id_article=2524.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.