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L'orignal imaginaire

Voilà une plongée au pays de la chasse à l'orignal à laquelle on ne s'attend résolument pas. Dans la première partie de ce documentaire très bizarre, Pierre Perrault fait le portrait de quelques quarantenaires québécois au cours de leurs préparatifs pour une petite virée dans la région de Maniwaki. Au programme : des parties de chasse (avec en ligne de mire le mythique et emblématique orignal) et des moments de recueillement dans une petite cabane au milieu du muskeg, une région marécageuse composée de tourbières typiques du Canada. Ils ont tous l'air un peu particulier, dans leurs sujets de discussion, dans leur façon d'acheter des volailles, dans leur pratique du tir à l'arc. Dans cette séquence introductive, on ne remarque rien de franchement différent chez Albert, qui a juste l'air d'avoir des prédispositions pour la rhétorique et la poésie que ses compagnons ne partagent pas. Quand il discute avec celui qui est présenté comme son ami d'enfance, Bernard, on se dit qu'il est simplement un doux rêveur, un peu plus branché ésotérisme que les autres. Et toute la suite démontrera que cette différence anodine en apparence se révèlera bien plus conséquente.

Car dans la suite de, il ne sera franchement pas beaucoup question de chasse. Bien sûr, c'est la toile de fond et l'objet de presque toutes les discussions et prévisions, ces retrouvailles entre amis étant l'objet de paris quant au nombre de trophées qui seront ramenés par chacun. Mais très vite, La Bête lumineuse se transforme en une sorte d'essai sociologique insolite, une étude dégénérée sur un groupe de chasseurs qui s'assimile à une meute de loups à la recherche d'un orignal — aussi appelé souffre-douleur. Plus les jours passent et plus les remontrances s'intensifient. Albert qui souhaite démontrer, en dépit de toutes ses non-dispositions pour ces activités, sa capacité à persévérer en dépeçant un lapin mais qui finit inévitablement par vomir, Albert qui s'en va chercher de l'eau et à qui on fait croire qu'il a raté un orignal, Albert qui goûte du foie d'orignal cru (après un premier mouvement instinctif de rejet) pour faire comme les autres avant de vomir à nouveau... L'initiation d'un bizut dans toute sa splendeur. Et Albert d'en rajouter, à mesure que l'humiliation s'accroît et que l'alcool imbibe les sens, dans son côté poète bavard et dans sa vantardise, de fanfaronner au sujet de sa culture. Lui le poète aux beaux discours, eux les rustres aux blagues graveleuses. Plus il évoque son amitié avec Bernard, plus l'impression qu'il s'agit d'un fantasme (comme celui de la chasse) enfle. Plus il boit, plus il se confie, plus il perd en lucidité, donnant autant de billes à ses compagnons pour qu'ils l'enfoncent encore un peu plus. Cette humiliation ne se fera à aucun moment à travers l'expression d'une haine quelconque, mais plutôt dans le fracas de l'opposition entre le fantasmé et le pragmatique, dans le choc entre l'expérience idéalisée et sa réalisation chaotique.

À noter qu'on ne verra à aucun moment un orignal vivant dans ce film. Et c'est en ce sens l'élément le moins anormal.

N.B. : Le film est disponible ici : https://www.onf.ca/film/bete_lumineuse.

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