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mercredi 05 février 2014

Pusher, la trilogie de Nicolas Winding Refn (1996, 2004, 2005)

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Pusher est une trilogie écrite et réalisée en 1996, 2004 et 2005 par Nicolas Winding Refn. Avant le biopic décalé consacré au criminel Bronson, l'essai esthétisant de Valhalla Rising centré sur le très magnétique Mads Mikkelsen, le tumulte du Driver (lire le billet sur le film) consacrant l'introversion de Ryan Gosling, et avant le dédale œdipien dans les rues de Bangkok Only God Forgive, le réalisateur danois à la carrière pour le moins composite s'était donc intéressé au milieu de la drogue de Copenhague.

Nous voilà ainsi projetés dans les rues de la capitale danoise, dans ses quartiers qui transpirent une certaine forme de misère que seule la drogue dure semble faire oublier. Pusher s'articule autour de trois personnages assez différents issus de ce milieu, avec trois centres de gravité autour desquels tourne chaque élément de la trilogie. Si le premier film dépeint la descente aux enfers de Frank (petit dealer typique, interprété avec talent par Kim Bodnia (1)), le deuxième adopte un point de vue plus empathique pour son pote Tonny (Mads Mikkelsen à ses débuts, imprimant déjà la rétine) alors que le dernier prend de la hauteur dans la chaîne de l'industrie de la drogue, en se concentrant sur Milo, un seigneur de la drogue serbe joué par Zlatko Burić (dont on a tôt fait d'oublier la prestation dans 2012). Chacun de ces trois films-portraits apporte ainsi une coloration bien particulière au récit, en passant du dealer entraîné dans la spirale infernale classique à un épisode plus sensible faisant intervenir des aspects familiaux intéressants, une lueur d'espoir à l'horizon, avant de terminer par un plongeon dans le monde noir et glauque de Milo.

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Mads Mikkelsen et Kim Bodnia dans les rues de Copenhague.

L'aspect le plus réussi de cette série restera certainement le degré de réalisme proposé au spectateur, happé de manière implacable dans le quotidien de ces personnages dont on ne s'éloigne à aucun moment, et qu'on a finalement l'impression d'avoir personnellement côtoyés. Cette immersion ultra-réaliste et quasi-documentaire s'avère cela dit à la fois jouissive et nauséeuse, mais avec une construction peut-être plus fine et moins gratuite que dans Bleeder, réalisé un an après le premier Pusher. Ce souci de vérité, de réalisme, participe indéniablement de l'atmosphère brutale et saisissante de la trilogie, et confère à ce titre un éclairage assez passionnant sur les débuts du réalisateur de Drive (porte par laquelle j'ai découvert Nicolas Winding Refn), à la source d'une certaine forme de violence.

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Nicolas Winding Refn et Zlatko Burić s'amusent, à leur manière...

Les références et/ou clins d'œil m'ont paru ici moins prégnants que dans Drive, même si les rapprochements avec le drame social à la Ken Loach ou le radicalisme de la description à la Martin Scorsese sont inévitables et peuvent parfois gêner. Sans évoquer l'hommage (si l'on peut ainsi le nommer) à Ruggero Deodato et son Cannibal Holocaust (lire le billet sur le film) dans le dernier volet, consistant à substituer le dépeçage d'un être humain à celui d'une tortue – le caractère réel de l'entreprise en moins. Quoi qu'il en soit, Pusher est une expérience de spectateur peu ordinaire qui nous invite dans un monde dont l'unique matrice semble être la drogue et ses déclinaisons, à l'instar des trois notes finales : l'angoisse (Frank), l'optimisme (Tonny) et le noir (Milo). Avec, en filigrane, ce profond sentiment de solitude qui parcourt la trilogie et qui colle à la peau de ses héros, prisonniers de leur univers.

(1) Lionel, je t'ai reconnu ! ;-) (retour)

dimanche 06 novembre 2011

Drive, par Nicolas Winding Refn (2011)

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Drive est un film américain réalisé par le danois Nicolas Winding Refn, d'après le roman noir de James Sallis. « The driver » est un conducteur talentueux, le jour comme cascadeur à Hollywood, et la nuit comme chauffeur pour des truands quelconques. Sa ligne de conduite est à la fois simple et efficace : il se donne cinq minutes montre en main pour semer les flics, mais ne prend jamais part aux crimes de ses employeurs autrement qu'en conduisant. Malgré tout, un début de relation amoureuse naît entre lui et Irene, sa voisine de palier ; il va alors se retrouver au cœur d'une sombre histoire de gros sous, après avoir aidé le mari d'Irene tout juste sorti de prison. S'ensuit une lente descente aux enfers dont personne ne sortira indemne, pas même le spectateur.

La premièreryan_gosling.jpg demi-heure de Drive est trompeuse, à l'image du trailer et de cette personne aux États-Unis qui a porté plainte (1) pour bande-annonce mensongère (elle pensait se délecter d'un énième Fast and Furious ou Transporteur, on imagine bien sa déception). On est surpris par la première séquence du film, avec une mise en scène ultra stylisée et une course-poursuite aux antipodes du classique du genre : en lieu et place de la poursuite en voiture haletante à la Death Proof de Quentin Tarantino, Nicolas Winding Refn joue la carte de la subtilité. Plutôt que de foncer tête baissée dans les rues de Los Angeles — comme on s'y attend tous —, Ryan Gosling reste serein, se range sur le bas-côté tous feux éteints, pour ensuite se cacher sous un abri opportun avant de s'engouffrer à tombeau ouvert dans les sombres ruelles de la ville. Les scènes de courses-poursuites, presque entièrement filmées depuis l'habitacle, ne servent que de ponctuation. Petit à petit, on réalise que la retenue qui semblait caractériser le driver n'est qu'un leurre...


Le film foisonne de clins d’œil : la musique de Cliff Martinez (on lui doit la bande originale très prenante du Solaris de Steven Soderbergh, remake pas mauvais du film d'Andreï Tarkovski) très eighties mais qui colle plutôt bien au film, la police rose bonbon très pop-art du générique, la relation amoureuse sincère et expédiée assez précocement, le masque que revêt le cascadeur rappelant le visage de Vin Diesel, le passage en voiture dans le décor de Terminator 2, etc. On n'en finit pas !
Mais Drive dépasse largement le simple statut de film à références (cher à Tarantino, soit dit en passant) : il ne se cantonne pas à l'action brute d'un bon film comme Heat, de Michael Mann ; il ne se limite pas au tragique lynchéen du couple que forment Sailor et Lula dans Wild Heart ; il ne se résume pas au jeu de cowboy type Clint Eastwood des temps modernes ; il ne se borne pas au rôle tragique de Robert De Niro dans Taxi Driver, de Martin Scorsese. Plus qu'une banale juxtaposition d'hommages, il parvient à créer une œuvre novatrice. Il combine avec malice des scènes d'une rare intensité et des périodes au ralenti agrémentées de délicieux silences terriblement évocateurs, pour donner un rythme insoutenable à son récit. Les acteurs sont bluffants et contribuent pleinement au succès du film, avec au sommet Ryan Gosling (à l'affiche d'une autre film la même semaine, Les Marches du Pouvoir, de Georges Clooney) oscillant entre tendresse et brutalité sauvage, parfait en cavalier solitaire, laconique, anonyme et un brin ringard avec son cure-dent en coin et ce scorpion qui orne un blouson suranné. Ron Perlman, un peu en retrait, est quand même convaincant en mafieux transi, classé dans la catégorie « méchant » plus par contrainte que par conviction.

Dans une interview récente, marteau.jpgNicolas Winding Refn avoue avoir affiché un poster de Cannibal Holocaust dans son salon... Connu pour sa trilogie Pusher sur le milieu du crime à Copenhague, il a également réalisé Bronson, un film qui retrace la vie du célèbre prisonnier britannique réputé pour sa brutalité : autant dire que la violence fait partie intégrante de son parcours. Même si cela ne saurait être une finalité en soi, elle se ressent de manière claire dans Drive, avec par exemple la scène dans la loge des stripteaseuses ou dans l'ascenseur, avec une tension allant crescendo et où la violence jaillit en un éclair pour un tressaillement garanti. À mon sens, la portée de Drive est bien supérieure : c'est l'un des films dits « d'action » les plus aboutis de ces vingt dernières années, avec suffisamment de modestie pour ne pas prétendre au statut de chef-d’œuvre.

(1) Décidément, après le procès contre une frite responsable d'une chute, « ils » nous étonneront toujours... Voir l'article http://www.lexpress.fr/culture/cinema/drive-une-femme-porte-plainte-contre-une-bande-annonce-trompeuse_1038846.html.