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dimanche 20 janvier 2013

Le Grand Retournement, de Gérard Mordillat (2013)

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Projeté mardi dernier en avant-première à l'Utopia de Toulouse, le dernier film de Gérard Mordillat sortira dans toutes les bonnes salles le mercredi 23 janvier 2013. Et autant le dire d'emblée : Le Grand retournement est une vraie réussite, une de ces œuvres exigeantes de prime abord, mais qui peu à peu se laissent apprivoiser et qui finissent par nous émerveiller.

On dun_retournement_lautre.jpgest tout d'abord surpris, peut-être dérouté par ce film qui allie la rigueur du fond (la crise économique, racontée avec minutie et sans ambages) à la grâce de la forme (le théâtre, la poésie, et ces alexandrins qui virevoltent pendant 80 minutes). Il ne s'agit pas d'une pièce de théâtre filmée, pas plus que d'un film au sens classique, puisque le scénario est adapté du livre — en quatre actes, et en alexandrins — de Frédéric Lordon, D'un Retournement l'autre, sous-titrée « Comédie sérieuse sur la crise financière. » Rappelons que Lordon est un économiste hétédoxe, directeur de recherche au CNRS, collaborateur du Monde diplomatique et membre du collectif des « Économistes atterrés. »
Plus qu'une simple version cinématographique, on savoure une composition protéiforme, harmonieuse, tirant pleinement profit de cette dualité théâtre / cinéma et mêlant le vocabulaire du capitalisme aux formules élégantes du théâtre classique. Car Gérard Mordillat n'est pas un illustre inconnu (quel bel oxymore) : auteur de nombreux romans, films et autres documentaires, il a notamment signé en 2010, pour la télévision, l'adaptation de son livre Les Vivants et les Morts sur la condition humaine et le monde ouvrier. Avec Jérôme Prieur, il a également réalisé une série documentaire consacrée à l'histoire du christianisme. Enfin, grand amoureux du verbe, il a publié en 2011 un recueil de poèmes intitulé Le Linceul du vieux monde (chez Le Temps qu’il fait).

Mais revenons à nos moutons. Ou plutôt, à notre crise économique, un thème à caractère hautement répulsif... "Crise" et "Économie" : voilà deux mots que beaucoup fuient. L'abstraction est telle qu'aujourd'hui, on n'en entend presque plus parler de cette « crise sans précédent » qui ébranla les fondements du capitalisme mondialisé. mordillat.jpgCertes, ses conséquences se rappellent à nous de manière brutale dans les JT et dans les journaux, avec ces répercussions dramatiques en termes de délocalisations (inévitables, forcément), ce « coût du travail » (comprendre : salaires) qu'il faut baisser, et ces « charges » (comprendre : cotisations) sociales qu'il faut diminuer. Mais l'essence même de cette crise, ce qui lui donne cette saveur particulièrement amère, est tue. Sciemment. Son origine profonde est enfouie sous les décombres d'un système qui déjà renaît de ses cendres. Souvent, on la retrouve tapie dans l'ombre d'un langage abscons ; et quand elle est évoquée sans détour, beaucoup voudraient la cantonner aux délires d'une poignée de traders cupides ou à l'épisode américain des subprimes — qui, soit dit en passant, est en train de se réincarner aux États-Unis dans les emprunts étudiants. C'est là qu'intervient le film de Gérard Mordillat.

On avait adoré Les Nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (lire le billet à ce sujet, rédigé il y a déjà un an) qui dénonçait avec humour et talent l'emprise de l'empire médiatique sur l'opinion publique. Dans sa droite lignée, Le Grand retournement procure la même jubilation, doublée du même effroi, sur un sujet voisin. Petit retour en arrière...
C'est la crise ! Nous sommes en 2007-2008 : la bourse s'effondre, les banques sont au bord de la faillite, le crédit est mort et enterré, l'économie est à l'agonie. Ne parlons même pas du taux du livret A... Pour se sortir de ce pétrin incommensurable (pour ne pas dire : de ce gigantesque merdier), les banques ont une idée de génie : faire appel à celui pour qui elles ont toujours ressenti le plus grand mépris, celui qui subitement incarnera le saint sauveur. En un mot comme en cent : l'État. Les citoyens du monde entier paieront pour que le système perdure. L'ont-il voulu ? Le leur a-t-on seulement demandé ? Ceci ne semble pas faire partie de leurs prérogatives... De toute façon, tout le monde le sait, « c'est ça ou la nationalisation » — aussi connue sous les dénominations suivantes : théorie cryptocommuniste, œuvre du diable, dessein lénino-trotskyste, généralisation des kolkhozes, goulag institutionnalisé, etc. La conclusion, si tant est qu'il y ait eu le moindre début de raisonnement, est simplement thatchérienne : « There is no alternative » (TINA).

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Les banquiers : Jacques Weber, Jacques Pater, Franck De La Personne et Jean-Damien Barbin.

ACTE III, scène 2
Le bureau du président de la République, les banquiers — tout juste rescapés du désastre par l’intervention de l’État. Et au milieu d’eux un conseiller un peu particulier, voix improbable de la critique du système au cœur du système.

Le banquier

Monsieur le Président, votre haut patronage
Nous offre l’occasion de multiples hommages.
A votre action d’abord qui fut incomparable
Et victorieusement éloigna l’innommable.
Mais à votre sagesse nous devons tout autant
La grâce que nous vaut le parfait agrément
De vous entretenir et d’avoir votre oreille,
Pour éloigner de vous tous les mauvais conseils.

Le quatrième banquier

Nous savons le courroux qui saisit l’opinion,
Tout ce que s’y fermente, toute l’agitation.
Nous entendons la rue rougeoyant comme forge
Vouloir nous châtier, nous faire rendre gorge.
Le peuple est ignorant, livré aux démagogues,
Outrance et déraison sont ses violentes drogues.
Il n’est que passion brute, impulsion sans contrôle,
Un bloc d’emportement, et de fureur un môle.

Le troisième banquier

Mais nous craignons surtout que des opportunistes,
Sans vergogne excitant la fibre populiste,
Propagent leurs idées, infestent les esprits.
Ils ne nous veulent plus que raides et occis.
Même les modérés sont assez dangereux.
Incontestablement ils semblent moins hargneux,
Et s’ils n’ont nul projet de nous éradiquer,
Ils ne veulent pas moins nous faire réguler...


Extrait du livre de Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre, Seuil, Paris, 2011.

Selon Mordillat, il faut se réapproprier le débat par les mots et chasser cette novlangue omniprésente, créée de toute pièce et alimentée par des économistes de garde, qui a pénétré les mentalités. Et l'écriture en alexandrins est là pour nous le rappeler, avec ces sonorités et ce rythme qui magnifient le propos et qui rendent l'histoire incroyablement limpide. Le Grand retournement, plus qu'une simple explication de texte sur la crise, donne à penser que l'ensemble est beaucoup plus simple qu'il n'y paraît. Là où le roman de DeLillo conférait à Cosmopolis (le film de David Cronenberg chroniqué ici) une très forte symbolique, le livre de Lordon, avec son discours empreint d'ironie, donne naissance à une œuvre multiple, à mi-chemin entre la tragédie de Racine et la comédie de Molière (les références sont avouées). On serait même tenté de voir dans le personnage du président de la République (Élie Triffault) l'incarnation assez inspirée d'un Hamlet tout droit sorti de la pièce de Shakespeare, qui aurait troqué le fameux crâne de Yorick contre une Nintendo DS...

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Les conseillers : François Morel et Benjamin Wangermee .

Si les décors jouent ici un rôle primordial, au même titre que les personnages, c'est à ses derniers que revient le mérite de nous immerger dans cette atmosphère peu amène. Ils sont interprétés par des acteurs qui ont tous grandi sur les planches et chez qui le maniement du ver semble être un art ancestral, de François Morel (le premier conseiller) à Édouard Baer (le trader) en passant par Patrick Mille (le nouveau deuxième conseiller) et Odile Conseil (la grande journaliste). Les plans serrés sur les visages grossiers des banquiers (incarnés par Jacques Weber, Franck De La Personne, Jacques Pater et Jean-Damien Barbin) donnent des images hideuses à souhait, pleines de boursouflures, de rires sardoniques et de doubles mentons. La séquence où ils rivalisent d'habileté dans la surenchère, pour convaincre le président de les sauver de la banqueroute, en s'exprimant dans un jargon ésotérique à l'oral comme à l'écrit (il faut les voir s'exciter avec leurs graphiques et leurs formules mathématiques stériles), atteint des sommets. La conclusion est quant à elle sans équivoque, et fut réaffirmée par Gérard Mordillat lors du débat qui suivit la projection : c'est aux citoyens, et à eux seuls, que revient la responsabilité et le devoir de cette « insurrection qui vient ».


Des choses à lire, des choses à voir, des choses à écouter :
  • Le livre de Frédéric Lordon, D'un Retournement l'autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins, Paris, Seuil, 2011 ;
  • Les Nouveaux chiens de garde, le film documentaire urticant de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat sur l'empire médiatique français (lire la chronique) ;
  • Cosmopolis, le film crépusculaire sur le capitalisme de David Cronenberg (lire la chronique) ;
  • Les billets consacrés à Frédéric Lordon (voir les billets associés à ce mot-clé) ;
  • L'émission de Daniel Mermet  Là-bas si j'y suis du lundi 21 janvier, sur France Inter, consacrée au film (écouter l'émission) ;
  • Ce soir (ou jamais !) du mardi 22 janvier, l'émission présentée par Frédéric Taddeï, et le dialogue final avec Frédéric Lordon (regarder l'émission).

mardi 27 novembre 2012

Interview de Frédéric Lordon par Daniel Mermet : qu'est-ce que la finance ?

Vendredi 23 novembre, Là-Bas si j'y suis (l'émission de Daniel Mermet sur France Inter) avait pour titre « Prolétaires de tous les pays, devenez trader ! ». Je vous en retranscris le résumé :

« Le Hero du père, c’était Che Guevara, le Hero du fils, c’est Jérôme Kerviel. Le monde change. Vous aussi, devenez trader, apprenez le trading, écoutez BFM Business ! N’importe qui peut s’enrichir vite et facilement. C’est ce que nous sommes allés voir. En effet, la connaissance et la pratique de la finance et du placement, voilà ce qui est indispensable à la France pour sortir de la crise et connaître un avenir radieux. Ecoutez les conseils de notre expert, Frédéric Lordon, laissez tomber la lutte des classes, prolétaires de tous les pays, devenez trader ! »

L'émission a rencontré un franc succès — tout comme l'émission de la veille, autour du livre de Jean Stern, Les patrons de la presse nationale, tous mauvais (éditions La Fabrique, 2012). Aussi, le lundi suivant, l'équipe de Là-bas a publié le message suivant :

« Ça ne vous a pas échappé, chers AMG [auditeurs modestes et géniaux], dans notre reportage du vendredi 23 novembre, "Prolétaires de tous les pays, devenez trader !", on a fait appel à notre expert financier, Frédéric Lordon. Résultat, on a passé tout le weekend à lire vos messages réclamant plus de Lordon dans Là-bas si j’y suis ! C’est incroyable. Certains d’entre vous décrivent des troubles du comportement, d’autres des tremblements, des frissons, et même des accès de fièvre ! Chers AMG, on ne pouvait pas vous laisser plus longtemps dans cet état. Voici donc, en exclusivité pour les auditeurs de Là-bas, un entretien indispensable pour comprendre ce qu’est la finance. »

Je vous invite donc à prendre dix minutes de votre temps (libre) pour écouter le professeur Frédéric Lordon, très bon pédagogue, expliquer ce qui se cache derrière ce mot fourre-tout : la finance. Une notion élémentaire, rébarbative de prime abord, mais nécessaire à la compréhension du bordel planétaire actuel.
 

Si vous voulez en savoir un peu plus, écoutez l'émission sur le métier de trader, à l'origine de cette interview : Prolétaires de tous les pays, devenez trader !

samedi 08 septembre 2012

Le Monde diplomatique - Août 2012

Petit retard dans le Diplo de ce mois-ci. En cause : boulot, rando et Roumanie...

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Victor Hugo peintre
« Les arc-en-ciel du noir »
Gilles Lapouge (écrivain)

Un jour, Annie Le Brun se voit proposer par Gérard Audinet, directeur de la Maison de Victor Hugo, place des Vosges à Paris, et de celle de Hauteville House, à Guernesey, une « exposition carte blanche ». Cette carte blanche la fascine. Elle va la remplir de noir — ces « arcs-en-ciel du noir » que les dessins de Hugo font lever et qui ont donné son titre à une exposition saisissante.

Annie Le Brun remarque que Victor Hugo, admiré et méprisé tour à tour pendant des décennies, longtemps mal lu, réduit enfin au statut d'icône, a été redécouvert quand ses dessins furent présentés dans les années 1950. Ce qui n'entraîna pas, curieusement, une lecture nouvelle. C'est à regretter. Ces dessins nous auraient aidés à lire avec des yeux plus perçants les amours, l'érotisme fou, les invectives, les inventions de Hugo : sa poésie, dans toute ses dimensions.

« L'infini masqué de noirceurs, voilà la nuit. [...] La nuit est-elle sereine ? C'est un fond d'ombre. Est-elle orageuse ? C'est un fond de fumée. L'illimité se refuse et s'offre à la fois, fermé à l'expérimentation, ouvert à la conjecture. D'innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l'obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres, présences constatées dans l'ignoré ; défis effrayants d'aller toucher à ces clartés. »

Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1866.

De ces dédales et de ces dangers, de ces effrois, Hugo est le guide et l'explorateur. « On dirait par moments, écrit-il dans William Shakespeare (1864), que Shakespeare fait peur à Shakespeare », et sans doute, ce jour-là, parlait-il de lui-même. Mais « il faut que le songeur soit plus fort que le songe » (Le Promontoire du songe). Les encres de la place des Vosges sont, quelque part, la forme de ce songe.

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Ma Destinée
Plume et lavis d'encre brune, gouache, sur papier vélin, 1987.
Maison de Victor Hugo, Paris.


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L'Ermitage
Plume encres brune et noire et lavis, crayon de graphite, fusain, grattages, pochoir 1885.
Maison de Victor Hugo, Paris.

Peugeot, choc social et point de bascule
Pour en finir avec la crise
Frédéric Lordon (écnomiste)

Plusieurs centaines de milliers de manifestants ont défilé dans toute l’Espagne, en juillet, pour dénoncer le durcissement de l’austérité. Au point d’inquiéter le président du Parlement européen, M. Martin Schulz. « Une explosion sociale menace », a-t-il prévenu. En France, la crise se rappelle brutalement au bon souvenir du monde politique, jusqu’ici accaparé par les échéances électorales, avec une vague de fermetures d’usines. Le gouvernement, qui a fait de la réindustrialisation l’une de ses priorités, se trouve désormais dos au mur.

C'est donc pour Frédéric Lordon l'occasion d'occuper une pleine double-page au centre du Diplo, et d'imaginer — en détails ! — un pays qui saurait s'opposer au diktat des marchés financiers et de leur sacro-saint « libre échange », euphémisme insidieux qu'il préfère reformuler en « concurrence terriblement distordue avec des pays à standards socio-environnementaux inexistants, prolongée en libéralisation extrême des délocalisations. »

Plutôt que de diriger notre colère vers M. Philippe Varin (actuel PDG de PSA) et la famille Peugeot, il faudrait mieux se tourner vers ces choses plus lointaines, plus abstraites et moins tangibles que sont les structures du capitalisme mondialisé, entités imperceptibles et impersonnelles mais vraies causes de la condition salariale présente — et qui réunissent pour leur infortune les PSA comme les Doux, les Technicolor ou hier les Conti.

Il faut désormais s'abstraire de la stupide fatalité des règles européennes : le socialisme de nettoyage, ça suffit. « Sans doute les causes sont-elles à l'œuvre depuis longtemps, disons depuis deux décennies. Mais c'est leur intersection avec la crise financière de 2008, aggravée depuis 2010 en crise européenne, qui produit cette déflagration. M. Hollande ne devrait donc pas tarder à s'apercevoir que dire "croissance" et obtenir des cacahuètes au dernier sommet européen (un plan grandiose de relance de... 1% du PIB) pouvait faire illusion cosmétique par beau temps, mais pas en pleine décapilotade. »


À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (http://www.la-bas.org), en vacances cet été mais de retour en septembre.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr).

lundi 30 avril 2012

DSK, Hollande, etc. de Julien Brygo, Pierre Carles et Aurore Van Opstal (2012)

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DSK, Hollande, etc. est le dernier film documentaire de Pierre Carles (accompagné de Julien Brygo et Aurore Van Opstal), réalisateur corrosif dont la réputation tient essentiellement à une analyse critique et alerte des médias. Souvent ostracisé, c'est pourtant à lui qu'on doit par exemple la révélation du scandale de la fausse interview de Fidel Castro, que Patrick Poivre d'Arvor prétendit avoir réalisée en 1991. Il est l'auteur de nombreux travaux étudiant la mécanique implacable de l'univers médiatique comme Juppé, forcément (1995), Pas vu pas pris (1998), Enfin pris ? (2002) et Fin de concession (2010). Il porte par ailleurs un regard singulier sur le monde du travail dans des documentaires comme Attention danger travail (2003) ou Volem rien foutre al païs (2007). Enfin, on retiendra le film de 2001, La sociologie est un sport de combat, œuvre de sensibilisation à la sociologie au travers des travaux de Pierre Bourdieu (1).

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C'est aujourd'hui le principal paradoxe de – la majorité de – la presse : un corps opaque censé faire la transparence sur le monde qui nous entoure. Les quelques téméraires qui ont accepté de recevoir l’équipe sont confrontés, de manière plus ou moins détendue, à un regard critique sur leur métier, preuves à l’appui. Il s'agit là d'un retour critique salutaire au regard de l’amnésie ordinaire qui frappe le monde médiatique, comme l'analysent Frédéric Lordon, Gilles Balbastre, François Ruffin et d'autres belles cervelles dont les commentaires s’insèrent entre les interviews et les images d’archives. Exactement comme dans Les Nouveaux Chiens de Garde (excellent film documentaire de 2012 chroniqué ici)...

Ici, Jean-Michel Apathie, Nicolas Demorand, Laurent Joffrin et les autres journalistes-éditorialistes ne se prêtent au jeu de l’interview qu’avec une grande méfiance, alors qu'ils pratiquent l’exercice quotidiennement dans leurs médias respectifs. Si le début de l'entretien se passe relativement bien, ils sentent peu à peu le piège se refermer sur eux ; il faut dire que Julien Brygo (dont je vous conseille le site perso) excelle en matière de fausse naïveté et de vraie sournoiserie...

« Depuis plusieurs années, le Parti de la presse et de l'argent (PPA) sélectionne pour nous les candidats qu'il juge suffisamment capables de perpétuer l'ordre dominant [...] À l'approche du premier tour de l'élection présidentielle 2012, le PPA favorise délibérément le candidat de l'Union pour un mouvement populaire (dont le temps de parole est le plus important depuis le 1er janvier) et le candidat du Parti socialiste, qu'ils s'efforcent de peindre en rose, voire en rouge, pour créer l'illusion d'une opposition fondamentale entre ce qu'ils appellent "la gauche" et "la droite".
En réalité, ce match annoncé, ce duel préparé, cet affrontement mis en scène (qui devait se jouer entre Sarkozy et Strauss-Kahn, lequel fut remplacé après l'affaire du Sofitel, toutes choses égales par ailleurs, par Hollande), n'est pas un combat politique entre "droite" et "gauche" mais entre la droite dure (l'UMP, ex-RPR) et le centre-droit (le PS), les deux partis politiques français qui ont le plus œuvré pour le triomphe du libéralisme économique ces trente dernières années. »

Julien Brygo, « La fabrique de l'opinion électorale » sur son site www.julienbrygo.com.

Au vu du résultat, les journalistes interrogés auront sans doute le sentiment d’avoir été dupés (2). S'ils avaient connu les raisons de l'interview, ils n’auraient probablement pas accepté… ce qui aurait été bien dommage, tant ils nous font à la fois rire et réfléchir. Sans doute est-il juste de dire, comme le soutiennent les protagonistes, que les éditorialistes ne font pas l’opinion. Mais, de fait, ils confisquent le débat public en délimitant un espace du politiquement pensable : plus ils quadrillent l'espace médiatique, plus ils bornent celui des possibles. Ne leur en déplaise, car leur franchise a des limites, ils cèdent bien volontiers à « la tentation de faiseurs de rois » (3). Comme ne le dit pas Alain Duhamel (cf. son apparition dans Les Nouveaux Chiens de Garde), la pluralité des médias n’empêche malheureusement en rien l'unanimité idéologique.
Et pour terminer sur une note guillerette pleine d'espoir, comme disait Pierre Desproges, « L’adulte ne croit pas au père Noël. Il vote. » Aïe.

N.B. : Le film est disponible, gratuitement, sur le site de Pierre Carles (merci à Olivier pour sa vigilance en ce qui concerne les liens morts).

N.B. : Un premier montage du film a pu être diffusé avant le premier tour de l’élection présidentielle. Un second montage est disponible depuis peu (10/05/2012). Réalisé en autoproduction grâce à des amis et à une équipe de techniciens bénévoles, la version finale devrait voir le jour, en salles puis en DVD, d'ici fin 2012. Les auteurs sollicitent pour cela le soutien du public sur le site www.pierrecarles.org.

À lire : Noam Chomsky et Edward Herman, « La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie », Agone, 2008.

(1) Pierre Bourdieu, sociologue français de talent mort en 2002. Voir l'article du Diplo de janvier 2012 sur la fabrique des débats publics, œuvre posthume retranscrivant un cours au Collège de France (1989 - 1992) consacré à l'État. (retour)
(2) Et même plus que ça, puisque avant même que le film ne soit terminé, Laurent Joffrin, Renaud Dély et Jean-Michel Aphatie attaquent les auteurs, par le biais de leurs avocats, pour faire en sorte que ce film ne voie pas le jour. (retour)
(3) Alain Garrigou dans « Qui fait l’opinion : "DSK, Hollande, etc." », sur les blogs du Diplo : lien. (retour)

vendredi 13 janvier 2012

Les Nouveaux Chiens de Garde, par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (2012)

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En 1932 paraissait un essai de Paul Nizan, Les Chiens de Garde (aujourd'hui édité chez Agone), écrit pamphlétaire qui décortiquait et dénonçait la perspective dite « idéaliste » des philosophes contemporains qui jouissaient d'une très confortable notoriété. Selon lui, l’argumentaire de la majorité d'entre eux ne prenait aucunement en compte la réalité matérielle de l'homme et l'expression concrète de son existence : au contraire, elle se complaisait dans cette idéologie idéaliste garante de la pensée bourgeoise, pensée dominante et immuable.
En 1997, Serge Halimi, écrivain, journaliste et directeur du Monde diplomatique, était l'auteur d'un autre livre polémique qui connu un succès plutôt inattendu (1) lors de sa sortie : Les Nouveaux Chiens de Garde, paru chez Raisons d'agir. En ouverture, un apophtegme (merci Siné !) tiré de l’œuvre de Nizan :

« Nous n'accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu'au pouvoir des banquiers. »
Paul Nizan, Les Chiens de Garde, Agone, 1932

Halimi, bien qu'il ne fût pas le premier à le faire, y révélait sans concession la collusion manifeste entre pouvoirs médiatique, politique et économique – non sans rappeler un article du Diplo d'août 2011 sur la situation aux États-Unis. Il analysait également la thèse selon laquelle « le fait divers fait diversion », selon la formule de Pierre Bourdieu (2).

Et aujourd'hui ? Eh bien aujourd'hui (mercredi 11 janvier plus précisément) sort en salles Les Nouveaux Chiens de Garde, de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Que les choses soient claires : si ce film n'apprend rien de véritablement nouveau par rapport à des films comme ceux de Pierre Carles (du genre de Pas Vu Pas Pris, 1998, La Sociologie est un Sport de Combat, 2001, ou encore Attention Danger Travail, 2003), il n'en reste pas moins un film à charge, une diatribe violente teintée d'humour, un énorme pavé lancé dans le marécage poisseux des médias dits « dominants ». Ci-dessous, l'alléchante bande-annonce que l'on peut visionner sur le site du film, lesnouveauxchiensdegarde.com :

La forme, qui oscille entre analyse méthodique et pamphlet urticant, rythmée par une infographie aussi juste que jubilatoire, assoit habilement le propos des auteurs. Les Nouveaux Chiens de Garde est un réquisitoire magistral qui dénonce, à son tour, la concentration des pouvoirs et cette indépendance illusoire que revendique l'immense majorité des médias traditionnels. Ces derniers n'hésitent pas à s'ériger en parangon de vertu, d'objectivité et de pluralisme en s’autoproclamant contre-pouvoirs légitimes et démocratiques alors qu'ils sont de facto la propriété de grands groupes industriels du CAC40, fatalement proches du pouvoir politique, quel qu'il soit.
Le cas d'école : la famille Lagardère, dont la connivence assumée et affichée avec le pouvoir politique n'est plus à démontrer, est propriétaire de dizaines et de dizaines de médias en tous genres comme (liste non-exhaustive) les radios Europe 1 et Virgin Radio, les journaux Paris-Match, Be, Le journal du Dimanche et ELLE, les franchises Relay, Virgin, Gulli et Astérix, des sites comme Doctissimo, les éditions Hachette, sans oublier une part non-négligeable d'EADS. La liste est tout simplement vertigineuse ; le terme « concentration », un bel euphémisme.
Est field_avant_apres.jpgégalement pointée du doigt cette poignée de personnalités – éditocrates, patrons, présentateurs et pseudo-savants – censée représenter la diversité du paysage médiatico-économique. Parmi eux, on peut citer : Alain Duhamel persuadé que la qualité de l'objectivité et de l'indépendance croît avec la quantité des médias ; Michel Field, ancien soixante-huitard d'extrême-gauche à la limite du terrorisme et nouveau défenseur des causes Casino et UMP ; Elie Cohen et Alain Minc, experts économiques de service et apôtres du sacro-saint marché ; Jean-Pierre Pernaut, Yves Calvi, David Pujadas et autres Bernard-Henri Lévy n'ont quant à eux plus grand chose à prouver.... un vrai massacre (3) ! Le point d'orgue de cet amas d'absurdités : les réunions mensuelles du Siècle, qui réunit les membres de la classe dirigeante française, pour y rencontrer le gratin des dominants afin de parfaire « l'éducation » (sic) du peuple français si réticent à la « réforme » – ce dernier terme étant assurément l'incontournable de la novlangue libérale. Deux options s'offrent alors à eux pour ne pas remettre en cause le pouvoir qu'exercent les propriétaires des médias : le nier, tout simplement, à la Claire Chazal, ou bien affirmer qu'il est normal, voire naturel que ce pouvoir s'exerce, à la Franz-Olivier Giesbert :

« Mon pouvoir, excusez-moi, c’est une vaste rigolade. Le vrai pouvoir stable, c’est le pouvoir du capital. Il est tout à fait normal que le vrai pouvoir s’exerce. »
Franz-Olivier Giesbert, France Inter, 1989

Comme le dit Frédéric Lordon à propos du don de (non) voyance d'Alain Minc au sujet de la crise, « il y a une constance dans l'erreur qui est accompagnée d'une constance similaire dans l'indulgence. » Dont acte.

Les Nouveaux Chiens de Garde est un film documentaire à fort pouvoir relaxant, salutaire et réjouissant, qui interroge ces gardiens millésimés de l’ordre économique et social accrochés depuis plus de trente ans à leur antienne séculaire et libérale comme un morpion à son poil. Une voix off, ironique, caustique et assassine à souhait, ponctue de manière humoristique les aboiements de ces nouveaux chiens de garde et donne la parole, deux heures durant, à des invités moins médiatiques qui s'en donnent – forcément – à cœur joie. On a ainsi le plaisir et la joie de pouvoir écouter les économistes Frédéric Lordon et Jean Gadray, le journaliste Michel Naudy, le sociologue François Denord et l’un des fondateurs d’Acrimed, Henri Maler.
Si vous êtes intéressé(e)s par ce film, foncez dans l'un des cinquante cinémas ayant accepté de le diffuser car bien entendu, cela va de soi, il ne sera jamais diffusé à la télévision... À bon entendeur, salut !


MAJ du 04/12/2012 : Une pensée pour Michel Naudy, dont la mort récente (le 2 décembre 2012) ne laisse pas indifférent. Ancien chef du service politique du quotidien l’Humanité, puis cofondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Politis, il avait ensuite été journaliste à France 3 à partir de 1981, jusqu'à devenir rédacteur en chef de la rédaction nationale. Michel Naudy était notamment engagé dans divers mouvements politiques en Ariège depuis une dizaine d’années.


N.B. 1 : Des émissions à écouter, des vidéos à regarder.

  • Deux émissions de Là-bas si j'y suis (ici et là-bas) qui abordent les enjeux de ce film en compagnie de Jean Gadrey, Michel Naudy, Gilles Balbastre et Serge Halimi ;
  • La vidéo de l'entretien réalisé par Daniel Mermet avec Serge Halimi, auteur du susdit  Les Nouveaux Chiens de Garde (entretien diffusé le 15 décembre 2005 sur France Inter).
  • Le film est — pour l'instant — en libre visionnage sur Youtube (lien), cela ne va peut-être pas durer... Merci à Aethelwyn (et à J'ai un doute) pour l'info !

N.B. 2 : Des sites à farfouiller.

N.B. 3 : Le DVD !
Les Nouveaux Chiens de Garde est enfin édité en DVD, sortie prévue le 4 décembre prochain. Pile poil pour Noël, c'est magnifique !

(1) 250 000 exemplaires vendus avec une promotion minime exempte de plateau télé. (retour)
(2) Pierre Bourdieu a préfacé le bouquin d'Halimi, sorti deux ans après le mouvement social de novembre et décembre 1995. Rappelons également la sortie ces jours-ci d'une nouvelle publication du défunt Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), dont on peut lire quelques extraits dans le Diplo de janvier 2012. (retour)
(3) Comme l'a souligné Gilles Balbastre lors du débat qui a suivi la projection du film le jour de sa sortie à l'Utopia de Toulouse, l'objectif n'est pas d'alimenter la thèse du « tous pourris » cher à une certaine frange très adroite de la politique, mais plutôt de montrer que cette question de l'indépendance n'est pas suffisamment posée, et que la remise en question de cet ordre établi, quelque peu antidémocratique, n'est pas difficile en soi. (retour)

jeudi 22 décembre 2011

Le Monde diplomatique - Décembre 2011

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Rendre inaliénable les biens communs
Le Droit contre les privatisations
Ugo Mattei

Un constat. Puis, immédiatement, une question : comment protéger la propriété collective lorsque, pour « équilibrer » leur budget, des gouvernements bradent les services publics ou dilapident les ressources naturelles ? Dans cet article, la notion de « biens communs », forgée dans le monde anglo-saxon puis remise au goût du jour en 2009 par le « prix Nobel » d'économie (son équivalent, puisqu'il n'existe pas dans cette discipline) décerné à Elinor Ostrom pour son livre Gouvernance des biens communs, semble être une solution viable pour dépasser l'antinomie entre propriété publique et propriété privée. Nécessitant un changement général de sensibilité de notre part, elle conduirait à faire du « commun » la perspective centrale, et poserait les fondations d'un renversement qui se jouerait sur le plan technico-juridique, c'est à dire créer une base législative solide pour permettre son application. La finalité : dévoiler, dénoncer et dépasser le paradoxe hérité de la tradition constitutionnelle libérale, à savoir celui d'une propriété privée davantage protégée que la propriété collective. Proudhon n'est pas bien loin...


Sur le toboggan de la crise européenne
De la rigueur à la récession
Frédéric Lordon

L'article du « professeur Lordon » figure au centre d'un dossier plus général sur les politiques d'austérité qui surclassent l'actualité européenne. Comme à son habitude, l'entrée se fait dans l'ironie et le burlesque, perçus comme l'ultime option pour expliquer cette triste situation : la multiplication des sommets sans cesse censés sauver l'Europe, à mettre en parallèle avec le nombre incalculable de fois que Laurel entarte Hardy (ou l'inverse). À la différence près qu'on ne se lasse pas de ces derniers.
Les intérêts de certains à l'oubli sont si puissants qu'il est bon de se remémorer combien les événements actuels doivent leur origine à la crise des crédits hypothécaires, expression parfaite d'un capitalisme des plus pragmatiques (à savoir, une fois les salaires comprimés à l'extrême, l'endettement des ménages comme solution de soutien à la demande, faut-il le rappeler). La propriété la plus impressionnante du néolibéralisme réside assurément dans sa capacité à nourrir ses avancées de ses proches échecs, puisque aucune leçon ne semble avoir été tirée... Ainsi, on voit progressivement pivoter le discours des politiques économiques en modérant la logique des simples tours de vis (réduction des déficits) et en lui substituant l'idée du rebond par les exportations compétitives (réduction du coût du travail, et donc des salaires). Le transfert de l'échec de l'idéologie libérale vers celui des États, honteux et coupables, est en marche – et est déjà sacrément bien avancé.
Mais le champ de ruines qui suivra l'enchaînement de défauts souverains et d'écroulements bancaires aura au moins la puissante vertu de la tabula rasa pour tout le monde, libéraux compris. On n'a jamais vu de système de domination rendre les armes de lui-même ; il faut y mettre de l'énergie, beaucoup d'énergie, que celle-ci vienne de l'onde de choc d'un effondrement systémique ou bien d'un soulèvement interne. « Si, du néolibéralisme ou des populations, l'un seulement des deux doit y passer, qu'au moins ce soit lui. »


Des amis
Roman traduit du coréen par Patrick Maurus et Yang Jung-Hee
Baek Nam-Ryong

des_amis.jpeg Enfin, la sortie d'un roman nord-coréen signé d'un écrivain vivant encore aujourd'hui en République populaire démocratique de Corée. Chose suffisamment rare pour être abordée ici sans l'avoir lu... Le bouquin, écrit en 1988 (Kim Jong-Il, mort ce week-end, n'était à l'époque que le dauphin de son père Kim Il-Sung), s'appelle Des amis, de Baek Nam-Ryong, traduit du coréen par Patrick Maurus et Yang Jung-Hee, chez Actes Sud. Il aura fallu dix ans et une certaine ténacité pour obtenir l'autorisation de traduire ce livre, œuvre littéraire avant d'être politique. L'histoire est celle d'une demande de divorce qui menace la stabilité familiale, bien sûr, mais aussi l'équilibre social. Selon l'auteur de l'article, Martine Bulard, « le roman n'a rien d'un pamphlet, mais il dessine en creux une critique de la société, même si l'auteur considère que les dysfonctionnements ne viennent pas vraiment du régime, mais d'une perversion de ses principes par des individus peu scrupuleux. »


À écouter : Là-bas si j'y suis, l'émission quasi-quotidienne de Daniel Mermet sur France Inter, consacrée au Diplo une fois par mois. Celle de décembre est accessible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2323.

lundi 05 septembre 2011

Le Monde diplomatique - Août 2011

Le Monde diplomatique (ou « Le Diplo », pour les intimes) est un journal mensuel qui aborde des thèmes aussi variés que problèmes et actualités géopolitiques, événements culturels et moments clés de l'Histoire. Je tiendrai ici une chronique mensuelle pour parler des articles qui ont particulièrement retenu mon attention.

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Ce mois-ci, au menu de « mon » Diplo : une seconde vie pour la démondialisation ; la collusion entre médias et politiques aux États-Unis ; et un sentiment de nostalgie en ex-Yougoslavie.


  • La démondialisation et ses ennemis. Comment rompre avec le libre-échange. Par Frédéric Lordon.
  • Aux États-Unis, médias, pouvoir et argent achèvent leur fusion. Déséquilibre des pouvoirs dans une démocratie atrophiée. Par Robert W. McChesney et John Nichols.
  • Balade en « Yougonostalgie ». Dans les Balkans, le souvenir de l'unité perdue resurgit. Par Jean-Arnault Dérens.

Il fut un temps où la mondialisation occupait cette place privilégiée de meilleure solution en termes de réalisation du bonheur des peuples. Solution qui ne découlait pas forcément d'un raisonnement en bonne et due forme puisque le débat sur sa légitimité fut quasiment interdit durant les vingt dernières années, mais qu'impo-rte. Il aura tout de même fallu attendre une des plus grandes — sinon la plus grande — crises du capitalisme pour consentir à ouvrir un semblant de discussion à ce sujet...
Encore aujourd'hui, la notion de démondialisation est parfois taxée d'absurde et de réactionnaire (1). Dans le camp d'en face, il y a Frédéric Lordon. Il est l'auteur en 2010 de Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, aux — géniales — éditions La fabrique, et de D'un retournement l'autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins, chez Seuil. Il fait partie de ces gens qui s'emploient à diffuser des manières de voir et de penser le monde différemment, et à rendre audible un discours assez peu médiatique. C'est un collaborateur régulier du Diplo (il tient d'ailleurs un blog depuis 2008 : la pompe à phynance) et apparaît dans des émissions comme Arrêt sur images
Après un état des lieux de la situation actuelle, Frédéric Lordon rebondit sur des déclarations d'économistes comme Daniel Cohen ou des membres de Terra Nova, acteurs majeurs de la mondialisation, pour mieux critiquer — non sans ironie — l'économie du savoir, la knowledge-based economy qui vise à éduquer les « perdants » (comprendre : la Grèce, l'Irlande, le Portugal, etc.) en les rendant « compétitifsFrédéric Lordon - Léa Crespi pour Télérama (2009) par le haut ». C'est avec un malin plaisir qu'il montre comment les fervents défenseurs d'un système qui se fissure montrent aujourd'hui d'étonnants signes de crispation, à l'image d'un Elie Cohen constatant que « le discours de la mondialisation heureuse est difficile (sic) à tenir aujourd'hui (2) ». Il révèle aussi les ambiguïtés à gauche, avec les contributions peut-être involontaires d'associations comme Attac (Association pour la taxation des transactions financières et pour l'action citoyenne) s'alarmant sur la mise en circulation du thème de la mondialisation et stigmatisant ce qu'ils nomment un « repli national », tel un Alexandre Adler qui ne saurait concevoir comme unique opposé dialectique à la mondialisation la seule Corée du Nord, dans sa forme de « royaume-ermite ».
Il donne finalement une définition très simple de la démondialisation : « se dire favorable à la démondialisation n'est alors, génériquement, pas autre chose que déclarer ne plus vouloir de ça ». Et « ça » représente l'identité même de la mondialisation, sous la lumière crue de la conjoncture présente, à savoir : « la concurrence non faussée entre économies à standards salariaux abyssalement différents ; la menace permanente de délocalisation ; la contrainte actionnariale exigeant des rentabilités financières sans limites, telles que leur combinaison opère une compression constante des revenus salariaux ; le développement de l'endettement chronique des ménages qui s'ensuit ; [...] l'absolue licence de la finance de déployer ses opérations spéculatrices déstabilisatrices ; la dépossession des citoyens de toute emprise sur la politique économique, désormais réglée d'après les seuls desiderata des créanciers internationaux et quoi qu'il en coûte aux corps sociaux ».

À l'origine de l'article de Robert W. McChesney et John Nichols, une « broutille » : le déplafonnement des donations électorales versées par les entreprises américaines et le renoncement de la presse à examiner les dessous des campagnes. Et cette tendance n'est pas anodine, il s'agit d'un véritable bulldozer soustrait à toute forme de régulation : à titre d'exemple, en 2010, les chaînes de télévision commerciales ont encaissé 3 milliards de dollars grâce aux publicités politiques. Autre fait marquant, l'arrêt rendu le 21 janvier 2010 par la Cour suprême dans une affaire opposant une association conservatrice (Citizens United) à la Commission électorale fédérale, qui a donné gain de cause aux conservateurs qui revendiquaient le droit de diffuser un film contre Hillary Clinton au prétexte de la liberté d'expression. Dorénavant, les groupes privés peuvent user de toutes leurs ressources pour peser dans la balance, transformant le « un homme, une voix » en « un dollar, une voix ».
Selon les auteurs, la démocratie — telle qu'elle est représentée aux États-Unis — est subrepticement en train de glisser vers une ploutocratie (3), laissant les citoyens dans un état apathique et cynique face une machine sur laquelle il n'ont aucune prise. De leur côté, les médias indépendants agonisent, avec un tiers des journalistes professionnels américains licenciés au cours des dix dernières années (4).
Mais le cynisme gagne aussi les politiques : la minorité républicaine au Sénat, menée par Mitch McConnel, déclare que « l'argent profite à la démocratie » et que « la publicité éduque le public ». Belles trouvailles orwelliennes qui illustrent bien le fameux « money is speech ».
Enfin, mix_remix.jpgdernière réjouissance, il semblerait que les spots électoraux aient désormais le droit de mentir ouvertement, à la différence des annonces commerciales. Il y a trente ans, Robert Spero, alors directeur de l'agence de communication Ogilvy & Mather, justifiait cette exception en invoquant qu' « obliger les candidats à répondre aux même critères que les vendeurs de lessive condamnerait les publicités électorales à être jugées frauduleuses par la Commission fédérale du commerce ». À quand la délivrance d'un permis de mentir ?

Enfin, pour terminer, une petite balade en ex-Yougoslavie avec l'article de Jean-Arnault Dérens, sur la nostalgie de l'ancien État commun vingt ans après l'éclatement de la République socialiste fédérative de Yougoslavie. On voyage à travers la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Serbie (5) et la Macédoine pour découvrir dans quelle mesure le « camarade Tito » fait encore aujourd'hui l'objet d'un culte (6).
Mais sous tito.jpgcette apparente unité dans le regret du titisme, des dissensions apparaissent au sein des républiques héritières, que ce soit sur le plan politique, culturel ou linguistique (attention à ne pas confondre croate, serbe, serbo-croate et croato-serbe !). On se familiarise avec le problème du Kosovo (à majorité albanaise), dont l'indépendance a été déclaré en 2008, mais qui n'a pas été admis à l'Organisation des Nations unies (ONU). On découvre qu'en 1971, une nationalité musulmane a été officiellement reconnue : on parlait donc de Musulmans (au sens national), distincts des musulmans (fidèles de l'islam). Depuis l'indépendance de la Bosnie, la terminologie à quelque peu changé : on distingue désormais les Bosniaques (Slaves de tradition musulmane) des Bosniens (ensemble des habitants de la Bosnie-Herzégovine). Enfin, on apprend comment chacun de ces États balkaniques traite le « cas » Milošević, depuis la chute de son régime en 2000 (7).
Cet article permet à des non-érudits en la matière — dont je fais partie — d'en apprendre plus sur ces pays qui nous sont proches géographiquement, en appréciant points communs et antagonismes d'une configuration relativement complexe d'états qui partagent la même Histoire.


(1) Le Monde, éditorial, 1er juillet 2011 ; Zaki Laïdi, « Absurde démondialisation », 29 juin 2011 ; Pascal Lamy, «La démondialisation est un concept réactionnaire », 1er juillet 2011.
(2) Elie Cohen, « L'idéologie de Davos a buté sur la crise », Nouvelobs.com, 26 janvier 2010.
(3) Lire à ce sujet Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, « Le Président des riches », La Découverte, 2010. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Sarkozy.
(4) Cf. « The death and life of great American newspapers », The Nation, New York, 6 avril 2009.
(5) Copinage : pour un joli voyage en Serbie et en photos, c'est là : http://www.flickr.com/photos/elsaragon_/sets/72157627399089271/. Merci Clément !
(6) Lire Velibor Čolić, « Jésus et Tito », Gaïa, 2010. Évocation d'une « jeunesse yougoslave heureuse » et vibrant hommage à l'État disparu.
(7) Lire Paul Garde, « Vie et mort de la Yougoslavie », Fayard, 2000. Ouvrage de référence en la matière.