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mercredi 13 mars 2013

Femen partout, féminisme nulle part

« Femen partout, féminisme nulle part » est le titre d'un article paru sur le site du Monde diplomatique le 12 mars 2013. Mona Chollet y livre une analyse critique assez peu consensuelle du mouvement « Femen » qui fait cruellement défaut à l'espace médiatique actuel. Merci Clément pour l’aiguillage.

PS : Bonne lecture.


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« Les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler », écrivait l’essayiste marocaine Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001). L’engouement des médias français pour des figures comme les Femen ou Aliaa El-Mahdy, l’étudiante égyptienne qui, en 2011, avait posé nue sur son blog (1), offre une nouvelle confirmation de la justesse de cette observation. On a pu voir sur France 2, le 5 mars, un documentaire consacré au collectif d’origine ukrainienne implanté en France depuis un peu plus d’un an (2), et un autre intitulé Aliaa, la révolutionnaire nue sur Public Sénat pour le 8 mars, Journée internationale des femmes.

Tant pis pour les milliers de femmes qui ont le mauvais goût de lutter pour leurs droits tout habillées, et d’offrir un spectacle moins conforme aux critères dominants de jeunesse, de minceur, de beauté et de fermeté. « Le féminisme, c’est ces femmes qui ont défilé dans les rues du Caire, pas les Femen ! Et sur ces femmes-là, je vois peu de documentaires TV », s’insurgeait sur Twitter, le 6 février dernier, la correspondante de France Inter en Egypte, Vanessa Descouraux. En France, les organisations féministes « se voient désormais plus souvent interpellées sur ce qu’elles pensent du mouvement d’origine ukrainienne que sur leurs propres actions » (3).

Femmes, vous voulez vous faire entendre ? Une seule solution : déshabillez-vous ! En octobre 2012, en Allemagne, les réfugiés qui campaient devant la Porte de Brandebourg, au centre de Berlin, pour dénoncer leurs conditions de vie peinaient à attirer l’attention des médias. En colère, une jeune femme qui manifestait avec eux lança à un journaliste de Bild : « “Tu veux que je me mette à poil ?” Le journaliste acquiesce et promet de revenir avec son photographe. D’autres journalistes l’apprennent et voilà, la foule d’objectifs se réunit autour des jeunes femmes qui soutiennent les réfugiés. Elles ne se sont pas déshabillées, mais ont profité de l’occasion pour dénoncer le sensationnalisme des médias (4). »

Les Femen, elles, ont été plus pragmatiques. Lors de leurs premières actions, en Ukraine, en 2008, elles avaient inscrit leurs slogans sur leurs dos nus, mais les photographes ne s’intéressaient qu’à leurs seins. Elles ont donc déplacé les inscriptions (5)... Cet ordre des choses n’inspire pas d’états d’âme particuliers à Inna Chevchenko, l’Ukrainienne qui a exporté la marque Femen en France : « On sait de quoi les médias ont besoin, déclarait-elle en décembre à Rue89. Du sexe, des scandales, des agressions : il faut leur donner. Etre dans les journaux, c’est exister (6). » Vraiment ?

Certes, la militante féministe Clémentine Autain a raison de rappeler que « le happening, c’est dans notre culture. De la suffragette Hubertine Auclert, qui renversait les urnes lors des élections municipales de 1910 pour que les journaux de la IIIe République puissent avoir leurs photos trash à la Une, aux militantes du MLF qui balançaient du mou de veau dans les meetings des anti-avortement dans les années 1970, on sait aussi monter des coups (7) ! ». Ce mode d’action est aussi celui de l’association Act Up dans sa lutte contre le sida. Mais encore faut-il que derrière les « coups », il y ait un fond politique solide et bien pensé qui leur donne leur sens. Or, dans le cas des Femen, c’est peu dire que le discours ne suit pas. Quand il ne se révèle pas franchement désastreux.

La réduction permanente des femmes à leur corps et à leur sexualité, la négation de leurs compétences intellectuelles, l’invisibilité sociale de celles qui sont inaptes à complaire aux regards masculins constituent des pierres d’angle du système patriarcal. Qu’un « mouvement » — elles ne seraient qu’une vingtaine en France — qui se prétend féministe puisse l’ignorer laisse pantois. « Nous vivons sous la domination masculine, et cela [la nudité] est la seule façon de les provoquer, d’obtenir leur attention », déclarait Inna Chevchenko au Guardian (8). Un féminisme qui s’incline devant la domination masculine : il fallait l’inventer.

Non seulement Chevchenko accepte cet ordre des choses, mais elle l’approuve (toujours dans The Guardian) : « Le féminisme classique est une vieille femme malade qui ne marche plus. Il est coincé dans le monde des conférences et des livres. » Elle a raison : à bas les vieilles femmes malades, elles ne sont même pas agréables à regarder. Et les livres, c’est plein de lettres qui font mal à la tête, bouh ! Auteur d’un excellent livre sur les usages du corps en politique (9), Claude Guillon commentait : « Le mieux intentionné des observateurs dirait que cette phrase exprime la présomption et la cruauté de la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour l’occasion : et sa grande sottise ! En effet, et peut-être Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l’image des féministes comme de vieilles femmes coupées du monde (comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux cliché antiféministe, qu’il est navrant de voir repris par une militante qui prétend renouveler le féminisme (10). » Depuis, les représentantes françaises du collectif ont cependant dû se résigner à sortir un livre d’entretiens (11) : « En France, il faut publier des textes pour être reconnu, légitime », soupire l’une d’entre elles (Libération, 7 mars 2013). Dur, dur.

Pour Rue89, Chevchenko résumait ainsi le discours des jeunes Françaises qui voulaient rejoindre les Femen : « Elles me disaient : “Les mouvements féministes qui existent déjà en France, ce ne sont pas des mouvements faits pour les jeunes femmes, mais pour des femmes intellectuelles qui ressemblent à des hommes, qui nient la sexualité, le fait qu’une femme puisse être féminine.” » A cet égard, il faut le reconnaître, les Femen marquent incontestablement un progrès. S’agissant d’une ancêtre comme Simone de Beauvoir, il a fallu attendre le centenaire de sa naissance, en 2008, pour la voir enfin à poil : c’était long. Mais la patience du monde fut récompensée : avec délice, Le Nouvel Observateur (3 janvier 2008) publia en couverture une photo montrant l’auteure du Deuxième sexe nue de dos dans sa salle de bains (12). Les Femen, elles, sont bonnes filles : elles mâchent le boulot (« femen » signifie d’ailleurs « cuisse » en latin, mais rien à voir, elles ont choisi ce nom « parce qu’il sonnait bien »). Après tout, ne soyons pas pudibonds : pour être féministe, on n’en a pas moins un corps, une sensualité, une vie sexuelle. On peut seulement déplorer que l’attente de toutes celles — et ceux — qui rêvent de se repaître des petites fesses de Jean-Paul Sartre dure toujours. Que fait Le Nouvel Observateur ? Les grands intellectuels n’auraient-ils pas, eux aussi, un corps, une sensualité, une vie sexuelle ? Pourquoi ne pas nous en faire profiter ? Pourquoi ne sont-ils pas, eux aussi, une denrée publique, que l’on peut exposer et commercialiser indépendamment de la volonté des intéressés ?

Après s’être attiré une large sympathie lorsqu’elles se sont fait agresser par les extrémistes catholiques de Civitas au cours de la manifestation contre le mariage pour tous, en novembre 2012, les Femen ont suscité de plus en plus de réserves et de désaveux — par exemple de la part du collectif féministe Les TumulTueuses, ou de l’actrice et réalisatrice Ovidie. Critiquées pour la caution qu’elles apportent à la vision du corps féminin forgée par l’industrie publicitaire, elles se sont défendues en publiant des photos de certaines de leurs membres qui s’écartent de ces canons. Le problème, c’est qu’on ne verra jamais celles-ci en couverture des Inrockuptibles, les seins en gant de toilette cadrant mal avec le « féminisme pop » que dit priser le magazine — ni dans Obsession, le supplément mode et consommation du Nouvel Observateur, pour lequel les Femen ont posé en septembre dernier. Et pas question d’arguer que ce n’est pas de leur faute : si elles voulaient être un minimum crédibles, elles devraient imposer la présence de ces membres lors des séances photo. « Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe [dans Les Inrockuptibles] sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique ? interroge Claude Guillon. Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique. »

Les dénégations répétées des membres du collectif ne suffisent pas, par ailleurs, à dissiper le soupçon d’une politique de la photogénie délibérée. Dans le livre Femen, l’une des fondatrices ukrainiennes déclare : « Nos filles doivent être sportives pour endurer des épreuves difficiles, et belles pour utiliser leur corps à bon escient. Pour résumer, Femen incarne l’image d’une femme nouvelle : belle, active et totalement libre. » Le féminisme, mieux qu’un yaourt au bifidus. L’une de ses camarades françaises invoque une « erreur de traduction » (13)...

Quoi qu’il en soit, en l’état actuel des choses, il n’est pas certain que les médias et le grand public fassent complètement la différence entre les Femen et la Cicciolina par exemple — précurseuse de la couronne de fleurs sur cheveux blonds —, ou la pin-up de la page 3 du quotidien britannique The Sun. Claude Guillon, encore : « “Au moins, me disait une jeune femme, depuis qu’elles se mettent à poil, on les écoute !” Que nenni. On les regarde tout au plus. Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de mettre du nibard à la une (ça lasse, coco !), on ne les regardera plus. » Les journalistes de Rue89 sont elles-mêmes perplexes devant le succès d’audience du collectif : « Le premier article que nous avons fait sur les Femen était un “En images”. On y voyait simplement la photo d’une Femen devant la maison de DSK, seins nus. Trois paragraphes accompagnaient l’image. L’article a reçu 69 500 visites. C’est beaucoup. » Dans le fumeux « sextrémisme » promu par le groupe, il y a tout à parier que c’est surtout « sexe » qui fait tilter la machine médiatique.

Le féminisme serait donc devenu consensuel, au point de faire la couverture de tous les journaux et d’avoir l’honneur de documentaires télévisés abondamment promus dans la presse ? Il faudrait être naïf pour le croire. L’intérêt pour les Femen s’avère parfaitement compatible avec l’antiféminisme le plus grossier. Ainsi, le 7 mars, Libération leur consacrait une double page ; cela ne l’a pas empêché de publier le lendemain, pour la Journée internationale des femmes, un numéro d’anthologie. Sous le titre « Du sexe pour tous ! », il a choisi de consacrer sa Une à l’« assistance sexuelle » pour les handicapés. La photo d’illustration montrait un handicapé au lit avec une « assistante » (blonde, souriante, incarnation de la douceur et de l’abnégation qui sont la vocation des vraies femmes), et non l’inverse : on a bien dit « Du sexe pour tous », pas « pour toutes ».

Pour le quotidien, ce combat s’inscrit dans le cadre de sa défense acharnée de la prostitution. En janvier dernier, déjà, il publiait le portrait d’un polyhandicapé qui militait pour le droit à l’« assistance sexuelle ». Comme le faisait remarquer sur son blog le cinéaste Patric Jean (14), cet homme avait cependant eu au cours de sa vie deux compagnes, et même des enfants, ce qui relativisait quelque peu l’argument de l’incapacité des handicapés à avoir une vie sexuelle. Histoire de compléter ce tableau de la femme selon Libé, le portrait de dernière page était celui de Miss France.

Même méfiance quand on voit Charlie Hebdo, bastion de l’humour de corps de garde, dont les dessins répètent semaine après semaine que la pire infamie au monde consiste à se faire sodomiser, c’est-à-dire à se retrouver dans une posture « féminine » (15), collaborer avec les Femen pour un numéro spécial (6 mars 2013). En couverture, le dessin de Luz reprend un visuel du groupe qui montre ses militantes brandissant une paire de testicules. Le cliché des féministes hystériques et « coupeuses de couilles », couplé à l’esthétique publicitaire : une bonne synthèse du produit Femen. Dans l’entretien qu’elle accorde à l’hebdomadaire satirique, Chevchenko déclare vouloir une société « où les femmes ont plus de pouvoirs que les hommes ». Bien bien bien.

Un pseudo-féminisme qui suscite un engouement général des plus suspects : en France, cela rappelle la bulle médiatique autour de Ni putes ni soumises, qui fut célébrée dans la mesure où elle permettait de renforcer la stigmatisation de l’islam et du « garçon arabe » (16). Deux ex-militantes de l’association, Loubna Méliane — assistante parlementaire du député socialiste Malek Boutih — et Safia Lebdi, ont d’ailleurs fait partie des premières ralliées aux Femen, avant de prendre leurs distances. La section française du groupe s’est installée à la Goutte d’Or, quartier parisien où vivent beaucoup de musulmans ou assimilés, et a annoncé son implantation par une affiche bleu-blanc-rouge qui rappelait curieusement les « apéros saucisson-pinard » organisés au même endroit en 2010 par des militants d’extrême droite.

Si l’anticléricalisme radical du collectif se comprend sans peine compte tenu du poids de l’Eglise orthodoxe dans la vie publique ukrainienne, ses porte-parole ont tendance à en franchir le cadre lorsqu’il s’agit de l’islam. L’une des fondatrices du mouvement, Anna Hutsol, a ainsi flirté avec le racisme en déplorant que la société ukrainienne ait été incapable « d’éradiquer la mentalité arabe envers les femmes » (17).

En mars 2012, sous le slogan « Plutôt à poil qu’en burqa », Femen France a organisé une « opération anti-burqa » devant la Tour Eiffel. Ses membres clament aussi que « La nudité, c’est la liberté », ou scandent : « France, déshabille-toi ! » Elles perpétuent ainsi un postulat très ancré dans la culture occidentale selon lequel le salut ne peut venir que d’une exposition maximale, en niant la violence que celle-ci peut parfois impliquer (18).

De nombreuses féministes leur ont objecté que, plutôt que d’affirmer la supériorité de la nudité, il vaudrait mieux défendre la liberté des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent. Mais les Femen sont certaines de détenir la vérité. « On ne va pas adapter notre discours aux dix pays où s’est implanté le groupe. Notre message est universel », assure Chevchenko à 20minutes. Ce mélange de paresse intellectuelle et d’arrogance, cette prétention à dicter la bonne attitude aux femmes du monde entier, sont accueillis plutôt fraîchement. La chercheuse Sara Salem a ainsi reproché à l’étudiante égyptienne Aliaa El-Mahdy son alliance avec les Femen : « Si le geste de se déshabiller sur son blog pouvait être vu comme un moyen de défier une société patriarcale, il est problématique qu’elle collabore avec un groupe qui peut être défini comme colonialiste (19). » Mais pourquoi se remettre en question quand montrer vos seins suffit à vous assurer une audience maximale ?


(1) A la lumière de la remarque de Mernissi, le geste d’El-Mahdy est porteur d’une charge transgressive indéniable dans le contexte égyptien. Il lui a d’ailleurs valu des menaces intolérables. Mais le problème est que sa démarche, purement individuelle, reste impuissante à faire évoluer les mentalités dans son pays. Elle s’avère même contre-productive : en Occident, la jeune femme a été récupérée par des commentateurs dont les discours — ou les arrière-pensées — ne sont pas toujours bienveillants envers sa société d’origine.
(2) Nos seins, nos armes, de Caroline Fourest et Nadia El-Fani.
(3) « Femen, la guerre des “sextrémistes” », Libération, 7 mars 2013.
(4) « “Si tu montres tes nichons, je reviens avec mon photographe” », Seenthis, octobre 2012.
(5) « Ukraine : le féminisme seins nus tisse sa toile dans le monde », AFP, 7 mars 2013.
(6) « Seins nus : les Femen, phénomène médiatique ou féministe ? », Rue89, 23 décembre 2012.
(7) « Le féminisme à l’épreuve du sextrémisme », M - Le magazine du Monde, 9 mars 2013.
(8) « Femen’s topless warriors start boot camp for global feminism », The Guardian, 22 septembre 2012.
(9) Claude Guillon, Je chante le corps critique, H&O, Paris, 2008.
(10) « Quel usage politique de la nudité ? », Claude Guillon, 7 février 2013. Ajout du 13 mars : lire aussi «  “Sauvées par le gong”  ? Femen, suite et fin » (12 mars).
(11) Femen, entretiens avec Galia Ackerman, Calmann-Lévy, Paris, 2013.
(12) Lire Sylvie Tissot, «  “Une midinette aux ongles laqués” », Le Monde diplomatique, février 2008.
(13) « Femen : “Notre message est universel” », 20minutes.fr, 5 mars 2013.
(14) « Prostitution : Libération remet le couvert », Le blog de Patric Jean, 7 janvier 2013.
(15) Cf. Maïa Mazaurette, « Une remarque au sujet des caricatures “humiliantes” dans Charlie Hebdo », Sexactu, 20 septembre 2012.
(16) Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, L’Aube, La Tour d’Aigues, 2004.
(17) « Femen, Ukraine’s Topless Warriors », TheAtlantic.com, 28 novembre 2012.
(18) Cf. « Femen ou le fétichisme du dévoilement », Seenthis, octobre 2012, et Alain Gresh, « Jupe et string obligatoires », Nouvelles d’Orient, Les blogs du Diplo, 20 mars 2011.
(19) Sara Salem, « Femen’s Neocolonial Feminism : When Nudity Becomes a Uniform », Al-Akhbar English, 26 décembre 2012.

samedi 29 décembre 2012

Le Monde diplomatique - Décembre 2012

1_Inde+22-23 Europe.qxp (Page 1)


Recherche publique, revues privées
Analyse d'un paradoxe en Sciences
Par Richard Monvoisin, chercheur et membre du CORTECS (lien)

Aux lourds rayonnages des bibliothèques universitaires s’ajoutent désormais une pléthore de revues spécialisées en ligne, qui offrent sans délai et souvent sans barrière de paiement les derniers résultats des laboratoires de recherche. Cette transformation pousse les scientifiques à s’interroger sur leurs modèles de publication, afin de les remettre au service de la connaissance et du public.

« Publier ou périr » (citation du zoologiste Harold J. Coolidge) résume aujourd'hui la vie de n'importe quel chercheur. Peu importe la qualité de son enseignement ou du suivi de ses étudiants : pour son prestige universitaire, l'évaluation ne repose que sur la quantité et la qualité des articles publiés dans des revues scientifiques avec comité de relecture — par des experts du domaine, c'est ce qu'on appelle le peer review. La revue doit être choisie avec soin, en conjuguant prétention personnelle et facteur d'impact, cette dernière valeur étant fondée sur le nombre moyen de citations des articles de ladite revue dans d'autres articles scientifiques. Et il faut viser juste : trop bas (une revue peu connue), et l'article ne sera pas apprécié à sa juste valeur ; trop haut (les meilleures publications), et il peut être bloqué des mois durant par les relecteurs, pour finalement se voir refusé.

C'est dans les aspects pécuniaires que le bât blesse. Non seulement l'auteur de l'article n'est pas rémunéré, mais son laboratoire doit très souvent participer aux frais de secrétariat et d'impression, quand bien même nombre de revues s'orientent vers la publication électronique exclusive. Il reçoit en échange un capital non pas financier, mais symbolique : reconnaissance, prestige, ou plus précisément le droit d'indiquer le titre de son article sur son CV... Les lecteurs-évaluateurs de l'article sont quant à eux des chercheurs sollicités par les revues, eux aussi rémunérés en capital symbolique. La concurrence entre chercheurs du monde entier peut induire certains effets pervers, à la croisée de la collusion et du conflit d'intérêts, même si l'honnêteté et la bonne foi demeurent prédominantes. De plus, ce système est loin de garantir la véridicité et l'exactitude de toutes les publications : des résultats frauduleux, maquillés ou parfois complètement bidonnés passent régulièrement entre les mailles du filet.
Autre souci : l'évaluation des chercheurs, qui entraîne via la quête de citations une forme de trafic d'influences, amenant par exemple à citer des amis. Il n'est pas rare de voir des articles signés d'une dizaine de noms, ceux de jeunes chercheurs ayant réalisé l'essentiel du travail et ceux de directeurs de laboratoire, nettement moins impliqués. Il s'agit là du dévoiement d'un procédé qui peut s’avérer légitime dans de nombreux cas.

Ce système s'avère en outre très coûteux pour la communauté scientifique. Le contribuable finance une recherche que le scientifique publiera, parfois à ses frais, dans une revue adossée à une entreprise privée, que d'autres chercheurs devront relire gratuitement et que les universités devront ensuite racheter à prix d'or. La moitié du budget de fonctionnement des bibliothèques universitaires passe en effet dans les abonnements, ce qui désavantage d'emblée les établissements les moins riches et a des répercussions inévitables sur les frais de scolarité des étudiants. Cette année, l'éditeur Elsevier a été au cœur d'une polémique dans le milieu universitaire, quand un projet de loi visant à interdire le libre accès des travaux financés par le public a été présenté aux États-Unis. De nombreux scientifiques se sont révoltés, parmi lesquels Timothy Gowers, médaille Fields 1998, qui annonça qu'il boycottait désormais les revues liées à Elsevier. Pour certaines bibliothèques, l'abonnement aux journaux de cet éditeur représente jusqu'à près de 40 000 dollars, générant des profits qui avoisinent le milliard d'euros en 2011. De prestigieuses universités comme celle de Harvard, qui se déleste chaque année de 3,75 millions de dollars pour acheter des revues, ne peuvent qu'approuver et se joindre à cette fronde universitaire.

Il existe d'ores et déjà des solutions alternatives à ce mécanisme très commercial, en particulier du côté de la publication libre et ouverte (avec les sites PLoS, HAL, arXiv, etc.). À long terme, la communauté des chercheurs n'aura sans doute guère d'autre choix que de les développer afin de gripper le système actuel.


Et aussi :

  • Qui défendra les inspecteurs du travail ?, entre hostilité patronale et réformes gouvernementales, par Fanny Doumayrou.
    Une belle double page du Diplo est consacrée à ce corps de métier souvent mal connu et soumis à une politique (chiffrée pour les uns, laxiste pour les autres) aux conséquences dramatiques. En juin 2012, Dassault a été condamné pour discrimination syndicale à l’égard de dix-sept salariés de son usine de Biarritz, qui n’ont pas eu une évolution de carrière normale. Le procès a abouti en partie grâce à l’enquête de l’inspection du travail. Un exemple des missions qu’accomplit ce corps de fonctionnaires détesté par le patronat et repris en main par le pouvoir.
  • Safari scalpel à New Delhi, inégalités sanitaires et bactéries résistantes, par Sonia Shah.
    Grippe aviaire, dengue, chikungunya rappellent que les épidémies voyagent dans les mêmes véhicules que les humains et les animaux. Aller se faire opérer à l’étranger peut paraître, à titre individuel, avantageux. Toutefois, le développement du tourisme médical n’est pas sans lien avec la montée en puissance de maladies résistant aux antibiotiques. Un reportage très instructif sur des dérives (sanitaires et humaines) dont on peine à imaginer l'existence.
  • Un gendarme du nucléaire bien peu indépendant, dans les méandres de l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique, par Agnès Sinaï.
    Impuissante à réguler la circulation des matières fissiles et à régler le dossier iranien, l’Agence internationale de l’énergie atomique a deux visages : zélatrice du nucléaire civil d’un côté, gendarme du nucléaire militaire de l’autre. Elle a défendu les vertus de l’atome y compris à Fukushima, où elle a tenu sa conférence ministérielle du 15 au 17 décembre. Des conflits d'intérêts manifestes qui font parfois froid dans le dos...

À écouter :
L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui invite l'équipe du Diplo une fois par mois. Celle de décembre est disponible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2623.

À farfouiller :
Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.

vendredi 14 décembre 2012

Profession, domestique : un film photographique

En septembre 2011, le Monde diplomatique publiait un dossier consacré aux emplois de service à la personne, comprenant une enquête de Julien Brygo sur la formation des bonnes aux Philippine (voir le billet).

[...] Chaque année, plus de cent mille Philippines choisissent l'exil dans les services à la personne à l'étranger, assurant 12 % du PIB du pays pour l'année 2010. Des écoles y sont spécialisées dans la formation de domestiques « exportables » dans le monde entier. On y apprend à se servir correctement d'une soupière, à formuler les phrases suffisamment polies sans être trop insistantes, à respecter à la lettre les préceptes issus d'un manuel de bonne conduite, etc. Un diplôme en bonne et due forme est remis en fin de formation, avec la prise en compte des compétences, des connaissances théoriques et des qualités comportementales. Un service marketing rôdé vante même la qualité du service rendu, avec des accroches du genre « Avec Shiva, la corvée des tâches ménagères ne sera plus qu'un mauvais souvenir ». À tel point qu'en 2005, le dictionnaire américain Merriam-Webster donnait comme définition : «Philippine : 1. Femme originaire des Philippines ; 2. Employée de maison ».[...]

Renaud (dans un exercice subtil d'auto-citation), extrait du billet « Le Monde diplomatique - Septembre 2011 »

Aujourd'hui, le Diplo propose (en complément de cet article et en accès libre : lien) un film photographique inédit, alimenté par des entretiens de terrain et accompagné d’une bande-son originale. Un reportage sidérant qui se termine sur les préceptes du manuel de bonne conduite cité plus haut. On en rirait presque, s'il ne traduisait pas une tragique réalité : la « professionnalisation » de ce phénomène de surexploitation des travailleurs immigrés.

Montage : Matthieu Parmentier
Musique : Antoine Dubost
Réalisation et photographies : Julien Brygo

vendredi 30 novembre 2012

Le Monde diplomatique - Novembre 2012

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Un choc de compétitivité pour les actionnaires ?
Laurent Cordonnier

Ce mois-ci, je vous propose la retranscription d'un article trouvé sur le site du Diplo. Il permet de mettre des chiffres précis sur des concepts éminemment politiques comme compétitivité, répartition des revenus des entreprises et prélèvements publics. Les deux graphes résument parfaitement la tendance et font vraiment froid dans le dos quand on songe à l'avenir...

«

Le premier ministre Jean-Marc Ayrault a annoncé, mardi 6 novembre, une réduction de la fiscalité des entreprises de l’ordre de 20 milliards d’euros par an, par l’instauration d’un « crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ».

La mesure, adoptée à l’issue d’un séminaire gouvernemental, sera financée à parts égales par des hausses de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et par des coupes supplémentaires dans les dépenses publiques. Il s’agit de la mesure phare prise par le gouvernement suite au rapport remis la veille par Louis Gallois, commissaire général à l’investissement (1).

Reprenant l’essentiel des propositions du rapport concernant les mesures destinées à améliorer la compétitivité dite « hors coût », le gouvernement a choisi de s’en écarter sensiblement concernant le volet « compétitivité coût » : ce sera une baisse d’impôt sur les bénéfices des sociétés, plutôt qu’une baisse des charges patronales. Une telle mesure suscite légitimement l’incompréhension. Elle est destinée, selon le chef de l’exécutif, à créer un « choc de confiance ». Comme le résume le journal Les Echos, c’est « un signal majeur envoyé au patronat, aux organisations internationales (FMI, OCDE...) et aux économistes, qui n’ont de cesse d’affirmer, pour la plupart, que la France fait trop porter son ajustement budgétaire sur les impôts depuis trois ans ». Un « signal » à 20 milliards d’euros, payé par l’ensemble des contribuables, pour amadouer le patronat... On est en droit de se demander si cela aura des effets tangibles en dehors du cercle magique — dont on aimerait bien connaître le périmètre et l’initiation — qui en a supposé l’incantatoire efficacité.

Une baisse des impôts sur les bénéfices des sociétés peut-elle améliorer la compétitivité des produits français (les rendre plus attractifs relativement aux produits étrangers) ? En théorie, oui. Mais à condition seulement qu’elle soit répercutée sous forme de baisse du prix des produits (pour améliorer la compétitivité prix), ou que l’impôt économisé serve aux investissements nécessaires à l’amélioration de la compétitivité hors coût : investissements privilégiant l’innovation, investissements visant à augmenter la qualité des produits, ou investissements accompagnant des réorientations stratégiques destinées à mieux positionner les produits français sur les segments de la demande mondiale en croissance — si l’économie française rencontre des problèmes de compétitivité, c’est plutôt sur ce dernier aspect qu’il faudrait aller les chercher.

La recherche-développement n’est pourtant pas la priorité des entreprises françaises, mais davantage considérée comme une variable d’ajustement, tel que le décrit un rapport récent de la Fondation Copernic et d’Attac. Lorsque leurs marges sont sous tension, comme cela a été le cas durant la période de surévaluation de l’euro, elles ont préféré sacrifier l’innovation pour continuer à augmenter les dividendes versés aux actionnaires (2).

Une baisse des impôts sur leur bénéfice sera-t-elle de nature à soulager cette tension ou encouragera-t-elle à l’inverse une utilisation rentière de cette manne ? On dispose de quelques éléments pour en juger.?

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Source : Banque de France, base de données des comptes sociaux, novembre 2011.

Comme le montrent ces graphiques, l’impôt sur les sociétés a déjà fortement baissé en France durant ces quinze dernières années. Dans la répartition du revenu global créé par l’ensemble des entreprises — revenu qui est la contrepartie de la richesse créée et vendue par ces mêmes entreprises — la part qui revient à l’Etat a diminué de près de quatre points. Pour les seules grandes entreprises, qui représentent plus du tiers de la valeur ajoutée produite et de l’emploi, les efforts de l’Etat ont été significatifs : la part des prélèvements sur le revenu global a baissé de 6,4 points (3). Sans pour autant que cela ait créé un « choc de compétitivité ». Le commerce extérieur de la France s’est en effet dégradé sur cette période (hors facture énergétique) de plus de 50 milliards d’euros. C’est peut-être pourquoi, en bonne logique, le gouvernement s’apprête à augmenter la dose.

La baisse des prélèvements sur les entreprises n’a cependant pas été mise en œuvre en pure perte. Elle a sans doute permis aux entreprises, qui en ont bénéficié, de verser toujours plus de dividendes à leurs actionnaires. La part du revenu global des entreprises distribuée aux actionnaires et aux associés a en effet augmenté de six points sur la même période. Avec la diminution de quatre points de la part qui rémunère le personnel (4), ce sont les seuls et véritables changements notables dans la répartition des revenus crées par les entreprises depuis quinze ans : baisse des rémunérations, baisse des prélèvements étatiques et hausse de la rente. De là à parler de vases communicants entre les baisses d’impôts et les dividendes, il y a un pas... qu’il est tout à fait tentant de franchir en l’absence de bonnes raisons de penser le contraire.

D’autant que le crédit d’impôt en question, qui est fonction de la masse salariale, arrosera sans discernement l’ensemble des entreprises françaises. N’en sont en effet pas exclues, a priori, les 2,55 millions de micro-entreprises (moins de dix salariés) qui emploient en moyenne à peine plus d’un salarié, et qui ne sont sans doute pas les champions actuels (ni futurs) de la projection du « site France » à l’étranger. Comme le note le Conseil économique, social et environnemental : « Selon les dernières données disponibles, la France compte 92 000 entreprises exportatrices (2009) et l’Allemagne 364 000 (2007), soit un rapport de un à quatre. De plus, 1 % des entreprises réalisent environ 70 % des exportations en France et 60 % en Allemagne (5). » Bref, pour 1 % des entreprises qui exportent réellement (et pour les 2 % que l’on espère demain), faut-il faire un chèque en blanc de 20 milliards d’euros aux 98 % qui n’exportent pas et n’exporteront sans doute jamais rien ?

»

Laurent Cordonnier

(1) « Pacte pour la compétitivité de l’économie  », Rapport au premier ministre, 5 novembre 2012.
(2) « En finir avec la compétitivité », Attac et Fondation Copernic, octobre 2012.
(3) Au passage : la part des salariés (et du personnel extérieur) est passée de 50,5 points à 43,6.
(4) Part non transcrite sur les graphiques, pour ne pas alourdir la présentation.
(5) « La compétitivité, enjeu d’un nouveau modèle de développement », Conseil économique, social et environnemental, octobre 2011.


Et aussi :

  • Premier importateur de poisson de la planète, l’Union européenne a mis en place une politique commune de la pêche qui, tout en affichant un objectif de « préservation des ressources naturelles », encourage des pratiques industrielles destructrices jusqu’en Afrique. Un reportage hallucinant.
  • Un tour d’horizon mondial des combats pour la reconnaissance des droits des minorités sexuelles à la veille de la présentation du projet de loi autorisant le mariage entre personnes du même sexe à l’Assemblée nationale en janvier prochain. Où l'on apprend qu'il vaut mieux faire profil bas dans de (trop) nombreux pays quand on n'est pas hétérosexuel...

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle de novembre est disponible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2592.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique : www.monde-diplomatique.fr.

dimanche 28 octobre 2012

Le Monde diplomatique - Octobre 2012

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« On n'a plus le temps... »
Serge Halimi

(Ce mois-ci, je vous invite à vous attarder sur la retranscription intégrale d'un article du directeur de la rédaction du Diplo.)

«

Ceux qui se désolent du manque d’attention à leur cause, à leur activité, se voient souvent opposer la même explication : « On n’a plus le temps. » On n’a plus le temps de se plonger dans un livre « trop long », de flâner dans une rue ou dans un musée, de regarder un film de plus de quatre-vingt-dix minutes. Ni celui de lire un article abordant autre chose qu’un sujet familier. Ni de militer ni de faire quoi que ce soit sans être aussitôt interrompu, partout, par un appel qui requiert d’urgence son attention ailleurs.

Pour une part, ce manque de temps découle de l’apparition de technologies qui ont permis de… gagner du temps : la vitesse des déplacements s’est accrue, celle des recherches, des transmissions d’informations ou de correspondances aussi, souvent à un coût modeste ou dérisoire. Mais, simultanément, l’exigence de vitesse n’a cessé d’obérer l’emploi du temps de chacun, et le nombre de tâches à réaliser a explosé. Toujours connecté. Interdit de musarder. On n’a plus le temps (1).

Parfois, c’est aussi l’argent qui fait défaut : on n’a plus les moyens. S’il coûte toujours moins cher qu’un paquet de cigarettes, un journal comme Le Monde diplomatique implique une dépense que bien des salariés, chômeurs, étudiants, précaires ou retraités ne jugent pas anodine.

Parmi d’autres, ces raisons expliquent la désaffection de la presse payante. Une fraction de ses anciens lecteurs l’abandonne à mesure que la fenêtre de papier ouverte sur le monde, l’attente du postier ou du kiosquier se métamorphosent en une contrainte de lecture supplémentaire dans un calendrier surchargé — et surtout s’il faut payer. Un des propriétaires de Free et du Monde, M. Xavier Niel, anticipe que les journaux auront disparu d’ici une génération.

Si leur financement se faisait sur des écrans, des tablettes, il n’y aurait peut-être guère motif à s’alarmer : ceci remplacerait cela. Mieux encore, la science, la culture, les loisirs, l’information se diffuseraient plus vite, y compris dans les lieux les plus reculés. Au reste, nombre de périodiques conçus sans autre projet rédactionnel que d’arrondir les profits (ou l’influence) de leurs propriétaires peuvent bien succomber sans que la démocratie y perde. Seulement, les nouvelles technologies de l’information n’assurent au journalisme ni les emplois ni les ressources des anciennes. A moins de travailler à titre bénévole, c’est-à-dire en tirant ses revenus d’ailleurs, comme la plupart des blogueurs, la profession se trouve menacée du pire : elle ignore si elle dispose d’un avenir.

Un train, un métro, un café, un congrès politique : autrefois, dans ces endroits, la presse régnait ; dorénavant, combien de gens y déploient encore un journal autre que « gratuit » ? Ne s’agit-il que d’une impression ? Les chiffres s’entêtent et confirment la réalité d’un décrochage. En Europe de l’Ouest et aux États-Unis, la diffusion des journaux a décliné de 17 % au cours des cinq dernières années. Et le recul se poursuit. En France, une période de fièvre électorale ne provoque plus aucun retour vers les kiosques ; de janvier à août 2012, les quotidiens généralistes ont ainsi accusé un reflux moyen de leurs ventes de 7,6 %par rapport à l’an précédent. Même l’été dernier, pourtant marqué par les Jeux olympiques, les ventes de L'Équipe, un titre sportif en situation de monopole, ont continué à baisser.

Dans l’espoir de freiner une telle glissade, un journalisme sonnant et trébuchant multiplie les « unes » qui racolent en violant l’intimité des personnes, ou les articles qui affolent en assimilant n’importe quoi — y compris des provocations isolées de caricaturistes ou des rassemblements groupusculaires d’intégristes — aux « heures les plus sombres de notre histoire ». Les chaînes d’information en continu amplifient le tintamarre. Deviner quelle outrance va mobiliser l’attention des médias, occulter une nouvelle qui réclamerait du lecteur davantage qu’un « J’aime ça » au bas d’un blog rageur, est devenu un jeu d’enfant. Ainsi continûment s’accroît la part de vulgarité et de catastrophisme dont la plupart des propriétaires de presse s’imaginent qu’elle provoquera du buzz pendant quelques heures. Mais, sur ce terrain, comment escompter faire payer au lecteur ce qu’il peut trouver — gratuitement et à profusion — ailleurs ?

En particulier sur la Toile. Aujourd’hui, aux 35 millions de Français qui lisent un périodique s’ajoutent ou se superposent 25 millions d’internautes qui, chaque mois, consultent au moins un site de presse. Mais ces derniers ont été habitués à croire que le règne de la société sans argent était advenu — sauf lorsqu’ils se précipitent pour acheter, cette fois au prix fort, leur ordinateur, leur Smartphone ou leur tablette, souvent pour pouvoir consulter une presse qui leur est offerte... L’audience en ligne ne rapporte donc pas grand-chose à ceux qui recherchent, éditent, corrigent, vérifient l’information. Ainsi une structure économique parasitaire s’édifie peu à peu qui concède aux uns tous les profits du commerce. Et qui facture aux autres tous les coûts de la « gratuité » (2).

Un quotidien comme The Guardian, par exemple, est devenu grâce à son site Internet numéro un de l’audience au Royaume-Uni et troisième dans le monde, sans que cela l’empêche — et, devrait-on dire, au contraire — de perdre l’année dernière 57 millions d’euros et de licencier plus de soixante-dix journalistes. Car bien qu’elle requière toujours davantage d’investissements, la croissance du trafic numérique des journaux coïncide en général avec la réduction de leurs ventes en kiosques. Assurément, près de 6 millions de Britanniques lisent au moins un article du Guardian par semaine, mais seuls 211 000 l’achètent quotidiennement. C’est cette petite population, déclinante, qui finance la lecture gratuite de la plupart des internautes. Un jour, forcément, ce voyage s’arrêtera pour tous faute de carburant.

Le pari perdu des éditeurs concerne aussi la publicité. Au départ, le modèle de la « gratuité » en ligne imitait la logique économique de la radio commerciale, puis celle de ces quotidiens que des travailleurs précaires distribuent à l’aube à l’entrée des stations de métro. A ceci près que, dans un cas, on sait depuis longtemps de quoi il retourne — de radios privées (RTL, Europe 1, NRJ, etc.) dont les programmes se faufilent entre des spots qui martyrisent les tympans. Et que, dans le second, si Direct Matin ou Métro, l’un propriété de M. Vincent Bolloré, l’autre de TF1, ont pour projet une société de la gratuité, c’est à condition que celle-ci leur rapporte encore davantage. Il leur suffit pour cela de facturer directement l’annonceur en lui livrant en échange des fagots de lecteurs ou d’auditeurs.

Avec l’information en ligne, le fiasco du même calcul est devenu patent. Les sites de presse ont beau aligner les succès d’audience, la ressource publicitaire ne leur parvient qu’au compte-gouttes. Car son produit profite avant tout aux moteurs de recherche, devenus selon M. Marc Feuillée, président du Syndicat de la presse quotidienne nationale (SPQN), « des mégarégies publicitaires, absorbant comme des Moloch la quasi-totalité des revenus de nos annonceurs ». M. Feuillée précise : « Entre 2000 et 2010, le chiffre d’affaires publicitaire des moteurs est passé de 0 à 1,4 milliard d’euros, celui de la presse [en ligne] de 0 à 250 millions d’euros (3). » Informé en détail des goûts et des lectures de chacun d’entre nous, capable (comme Facebook) de vendre aussitôt cette avalanche de données personnelles aux publicitaires, qui s’en serviront pour mieux « cibler » leur gibier, Google est également passé maître dans l’art de faire de l’« optimisation fiscale » en Irlande et aux Bermudes. Très opulente, cette multinationale ne paie donc presque pas d’impôts.

Si la presse va mal, la plupart des titres le dissimulent en recourant à des indicateurs frelatés. Ainsi, une partie de la diffusion proclamée payante — plus de 20 % dans le cas des Échos, de Libération ou du Figaro — est en réalité offerte à des gares, épiceries de luxe, hôtels, écoles de commerce, parkings... Quant au nombre revendiqué d’abonnés, il s’écroulerait sans les techniques dignes du hard discount que colporte par exemple le jovial directeur du Nouvel Observateur chaque fois qu’il propose 13 numéros de son magazine pour 15 euros, avec en prime une « montre de collection Lip Classic ». Mais le patron de L’Express aux écharpes colorées surenchérit aussitôt : avec lui, c’est 45 numéros pour 45 euros, et en bonus un « réveil à ambiance lumineuse et sonore ».

D’autres astuces permettent de doper l’audience des sites. Ainsi, quand un titre de presse appartenant à M. Serge Dassault acquiert un site spécialisé de spectacle ou de météo, c’est pour pouvoir aussitôt prétendre que chaque internaute achetant en ligne sa place de cirque, ou s’inquiétant de l’ensoleillement de ses vacances, est devenu ipso facto un lecteur de la « marque » Le Figaro…

Soyons donc singuliers également dans notre franchise : depuis janvier de cette année, la diffusion du Monde diplomatique a baissé de 7,2 %. Le temps qui fait défaut, l’argent aussi, un certain découragement face à une crise qui se déploie ainsi que nous l’avons anticipé, bien avant les autres, mais à laquelle nous ne pouvons pas seuls apporter remède, une contestation de l’ordre économique et social qui peine à trouver des débouchés politiques : tout cela a contribué à notre recul.

A la dégradation de notre situation financière qui en découle s’ajoute une nouvelle baisse de nos recettes publicitaires. Nous avons promis à ceux de nos lecteurs, nombreux, que ce type de revenu hérisse qu’il n’excéderait jamais 5 % de notre chiffre d’affaires. En 2012, il n’atteindra même pas 2 %... Grâce à une politique intransigeante sur le tarif de nos abonnements — nous ne bradons pas nos publications et nous n’offrons plus rien d’autre à nos abonnés que les journaux qu’ils commandent —, grâce aussi à la campagne de dons que nous relançons chaque année à cette même époque et qui aide à financer nos projets de développement, nos pertes resteront modestes en 2012. Mais rien ne garantit que nous reviendrons à l’équilibre l’année prochaine.

Quelques rayons de lumière éclairent néanmoins notre paysage. Une nouvelle édition électronique sera lancée dans les mois qui viennent. Elle permettra au lecteur de passer instantanément d’un format qui reflète le journal papier, son déroulé, sa mise en page, à un autre plus adapté à tous les écrans. Une édition spécifique destinée aux tablettes et autres liseuses est également en préparation. Par ailleurs, nous avons observé que nos archives avaient suscité un vif intérêt — les ventes de notre dernier DVD-ROM ont largement excédé nos attentes. Aussi allons-nous prochainement proposer à tous nos abonnés, pour une somme modique, l’accès instantané à n’importe lequel de nos articles publié entre la naissance du Monde diplomatique en mai 1954 et le numéro en cours. Enfin, chacun, abonné ou non, pourra bientôt disposer, grâce à un forfait, de tout notre fonds documentaire pendant quelques jours. Ces nouvelles fonctionnalités du site Internet, que nous espérons déployer dès le début de l’année prochaine, ont requis un très long et très lourd investissement de notre part. Nous en attendons enfin des revenus réguliers. Ils contribueront à la défense de notre indépendance.

Mais il nous faut aussi soutenir les ventes du journal. Cela implique d’abord que chacun connaisse son existence. Or la visibilité du Monde diplomatique décroît dans les kiosques et maisons de la presse à mesure que s’effiloche le réseau de distribution. Forçats de la profession situés en bout de chaîne, soumis à des horaires et à des conditions de travail éprouvants, concurrencés par la presse dite « gratuite », des centaines de kiosquiers et de marchands de journaux ont fermé boutique au cours des dernières années (918 rien qu’en 2011). C’est pourtant grâce à eux que s’établit le premier contact avec nos lecteurs. Comment faire savoir autrement à ceux qui ne sont pas encore abonnés à nos publications que nous avons publié telle enquête, telle analyse, tel reportage ?

Car, quand il s’agit du Monde diplomatique, la promotion confraternelle, d’ordinaire si bavarde, fait soudain silence. Ainsi, entre le 19 mars et le 20 avril 2012, une période choisie au hasard de l’emploi du temps d’un de nos stagiaires, les revues de presse d’Europe 1, de RTL et de France Inter ont cité 133 titres, dont Le Figaro (124 fois), Libération (121 fois), sans oublier France Football et Picsou Magazine. Le Monde diplomatique ne fut jamais mentionné. Difficile de faire moins pour le principal journal français publié dans le monde (51 éditions en 30 langues)…

Au fond, peu importe : notre réseau social, c’est vous. C’est donc à vous qu’il revient d’abord de faire connaître ce mensuel, ses valeurs, d’encourager son aventure intellectuelle, ses engagements. De convaincre autour de vous qu’il n’est ni urgent ni nécessaire de réagir à toutes les « polémiques », de tout embrasser pour ne rien étreindre, de tout parcourir pour ne rien retenir. Et qu’il est bon — par exemple une fois par mois ? — de quitter la pièce où les gens vocifèrent, de décider qu’on s’arrête et qu’on réfléchit.

A quoi peut servir un journal ? A apprendre et à comprendre. A donner un peu de cohérence au fracas du monde là où d’autres empilent des informations. A penser posément ses combats, à identifier et faire connaître ceux qui les portent. A ne jamais rester solidaire d’un pouvoir au nom des références qu’il affiche sitôt que ses actions les démentent. A refuser le verrouillage identitaire d’un « choc des civilisations » oubliant que l’héritage de l’« Occident », c’est le sac du Palais d’été, la destruction de l’environnement, mais aussi le syndicalisme, l’écologie, le féminisme — la guerre d’Algérie et les « porteurs de valises ». Et que le « Sud », les pays émergents qui défont l’ordre colonial, englobe des forces religieuses moyenâgeuses, des oligarchies prédatrices, et des mouvements qui les combattent — le géant taïwanais Foxconn et les ouvriers de Shenzhen.

A quoi peut servir un journal ? En des temps de reculs et de résignations, à défricher les sentiers de nouveaux rapports sociaux, économiques, écologiques (4). A combattre les politiques austéritaires, à aiguillonner ou à tancer des social-démocraties sans souffle et sans sève. C’est, par exemple, dans ces colonnes que fut popularisée l’idée d’une taxe sur les transactions financières (5), puis celle d’un plafonnement des revenus (6). Parfois, un journal peut donc aussi rappeler que la presse n’a pas toujours partie liée avec les industriels et les marchands contre ceux qui entendent sauver la planète et changer le monde.

A l’évidence, l’existence d’un tel journal ne peut pas uniquement dépendre du travail de la petite équipe qui le produit, aussi enthousiaste soit-elle. Mais nous savons que nous pouvons compter sur vous. Ensemble, nous prendrons le temps qu’il faut.

»

Serge Halimi

(1) Cf. Déborah Corrèges, « La tyrannie de la vitesse », Sciences humaines, n° 239, Auxerre, juillet 2012. Écouter également « L’évadé » de Boris Vian, lu par Jean-Louis Trintignant au théâtre de l’Odéon en novembre 2011.
(2) Lire « L’information gratuite n’existe pas », La valise diplomatique, 7 octobre 2010.
(3) Correspondance de la presse, Paris, 17 septembre 2012.
(4) Lire par exemple Bernard Friot, « La cotisation, levier d’émancipation », Le Monde diplomatique, février 2012 ; Manière de voir, n° 112, « Le temps des utopies », août-septembre 2010.
(5) Ibrahim Warde, « Le projet de taxe Tobin, bête noire des spéculateurs, cible des censeurs », et Ignacio Ramonet, « Désarmer les marchés », Le Monde diplomatique, respectivement février et décembre 1997.
(6) Lire Sam Pizzigati, « Plafonner les revenus, une idée américaine », Le Monde diplomatique, février 2012. Selon plusieurs témoignages publics, cet article aurait directement inspiré à M. François Hollande son projet d’un impôt de 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d’euros.


Et aussi :

  • Un reportage extrêmement intéressant de Guillaume Pitron sur les migrants africains, en route pour Johannesburg. Si, régulièrement, des bateaux de clandestins font naufrage en Méditerranée, l'article nous rappelle que neufs migrants africains sur dix vont chercher du travail au sein même du continent noir. Le récit de ces voyageurs malgré eux, notamment entre Abidjan (Côte d'Ivoire) et Johannesburg (Afrique du Sud) transpire le courage, la volonté et parfois l'imagination.
  • Un très bon article de Philippe Revelli sur les prémices d'un phénomène d'accaparement de terres agricoles, non pas destiné à la monoculture intensive comme c'est le cas en Afrique et en Amérique du Sud (voir le Diplo de septembre 2011 qui traitait le sujet) mais plutôt à de riches industriels désireux de bâtir des hôtels (par exemple) de luxe sur les cendres encore fraîches des quartiers pauvres de Manille — et de ses anciens cimetières.

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle d'octobre est disponible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2550.
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dimanche 30 septembre 2012

Le Monde diplomatique - Septembre 2012

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Obésité, mal planétaire
Des États-Unis à l'Inde
Benoît Bréville

Selon un préjugé répandu, et entretenu par l'industrie agroalimentaire, les personnes obèses, incapables de contrôler leurs désirs, seraient responsables de leur condition. Ce discours occulte les causes d'un phénomène en voie de mondialisation. Tirer le fil de l'obésité, c'est débobiner toute la pelote du mode de vie des sociétés dites avancées.

En 1985, l'Amérique comptait moins de 15% d'obèses. Autant dire que la société Goliath Casket (« le cercueil de Goliath »), au cœur du marché du cercueil, en était à ses balbutiements. Alors qu'elle ne vendait qu'un seul de son modèle « triple largeur » à la fin des années 1980, elle en écoule aujourd'hui 5 par mois (version de luxe avec poignées dorées et coussins rembourrées en option). Aujourd'hui, les États-Unis figurent parmi les pays les plus gros du monde. Le marché s'est donc mis au diapason de cette nouvelle morphologie : entre les entreprises qui proposent des produits spécialement destinés aux personnes corpulentes (fauteuils, brancards, matelas, sites de rencontres, etc.) et celles qui prétendent fournir les solutions pour l'endiguer (pilules en tous genres, camp d'amaigrissement à la discipline militaire, opérations chirurgicales à 10 000 dollars, etc.), les profits engrangés sont estimés à plusieurs dizaines de milliards de dollars.

Les causes de la prise de poids généralisée sont pourtant bien connues : le mode de vie des Américains qui, depuis trente ans, consomment plus de calories et en éliminent moins. De plus, fondé sur le culte de la consommation et du progrès technique, l'American way of life favorise tout particulièrement l'inactivité physique. Ascenseurs, escaliers mécaniques, télécommande, arrosage automatique... autant d'économies de calories gagnées, de temps économisé qui aurait pu être consacré à des activités distractives physiques mais qui est en réalité passé devant un écran ou derrière un volant. Et des études publiées en 2004 et 2005 montrent que chaque heure passée à regarder la télé ou à conduire oriente vers la surconsommation et augmente le risque de surpoids, respectivement. Les plus jeunes sont par ailleurs extrêmement sollicités par la publicité, avec en moyenne 25 000 spots télévisés ingurgités par an, dont plus de 5 000 consacrés à l'alimentation.

La politique salariale américaine fait en outre grossir les pauvres. Plus regardants à la dépense, ils consomment davantage de produits hypercaloriques et peu nutritifs et figurent logiquement parmi les premières victimes de l'obésité. À cela vient se greffer la stratégie de « supersize » : la nourriture elle-même constitue une part si faible du prix de vente d'un produit — par rapport à l'emballage, la promotion, la conception — qu'il est devenu particulièrement rentable de vendre de grandes portions dans un même contenant. Bonne nouvelle en apparence, sauf que selon la nutritionniste Marion Nestle, « il existe quelque chose dans notre psychologie qui nous fait manger plus quand on met plus de nourriture en face de nous. »

Rajoutez à cela le fait que, dans certains endroits de la planète comme en Inde ou dans des villages africains, l’embonpoint est un signe de réussite sociale (« Vous êtes trops gros ? Félicitations ! » peut-on lire sur une publicité d'un fast-food indien) et vous obtenez l'un des plus grands paradoxes du XXIème siècle. Si à l'échelle mondiale, le nombre de personnes en surpoids (environ un milliard et demi) excède désormais celui des mal-nourris (environ un milliard), la bataille n'est pas pour autant gagnée. Coca-Cola, conscient de ce fléau planétaire, s'inquiète des conséquences non pas humaines mais commerciales : « L'obésité et d'autres problèmes médicaux pourraient réduire la demande pour certains de nos produits. »


Et aussi :

  • Un excellent dossier sur la Chine, son pouvoir, sa puissance, ses tentations de néocolonialisme liées à la course effrénée aux matières premières, et sa place au cœur de la mondialisation qui en ferait une nation impérialiste.
  • Un article qui passe au crible les Palmes d'or du Festival de Cannes et démontre le caractère iconoclaste de ses jurys, dans les limites étroites de l'exercice, en ébréchant l'autorité des pseudo-experts médiatiques. Jugement que personnellement, je trouve limité car s'il est vrai que Jacques Audiard (De rouille et d'os) et Leos Carax (Holy Motors, chroniqué ici par Gilles) sont repartis bredouilles contre toute attente, c'est bien Michael Haneke et Ken Loach, grands habitués du Festival, qui ont occupé le haut du podium (cf. le début du billet sur Cosmopolis).

À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (www.la-bas.org), qui débat autour du Diplo une fois par mois. Celle de septembre est disponible sur www.la-bas.org/article.php3?id_article=2524.
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samedi 08 septembre 2012

Le Monde diplomatique - Août 2012

Petit retard dans le Diplo de ce mois-ci. En cause : boulot, rando et Roumanie...

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Victor Hugo peintre
« Les arc-en-ciel du noir »
Gilles Lapouge (écrivain)

Un jour, Annie Le Brun se voit proposer par Gérard Audinet, directeur de la Maison de Victor Hugo, place des Vosges à Paris, et de celle de Hauteville House, à Guernesey, une « exposition carte blanche ». Cette carte blanche la fascine. Elle va la remplir de noir — ces « arcs-en-ciel du noir » que les dessins de Hugo font lever et qui ont donné son titre à une exposition saisissante.

Annie Le Brun remarque que Victor Hugo, admiré et méprisé tour à tour pendant des décennies, longtemps mal lu, réduit enfin au statut d'icône, a été redécouvert quand ses dessins furent présentés dans les années 1950. Ce qui n'entraîna pas, curieusement, une lecture nouvelle. C'est à regretter. Ces dessins nous auraient aidés à lire avec des yeux plus perçants les amours, l'érotisme fou, les invectives, les inventions de Hugo : sa poésie, dans toute ses dimensions.

« L'infini masqué de noirceurs, voilà la nuit. [...] La nuit est-elle sereine ? C'est un fond d'ombre. Est-elle orageuse ? C'est un fond de fumée. L'illimité se refuse et s'offre à la fois, fermé à l'expérimentation, ouvert à la conjecture. D'innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l'obscurité sans fond. Escarboucles, scintillations, astres, présences constatées dans l'ignoré ; défis effrayants d'aller toucher à ces clartés. »

Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1866.

De ces dédales et de ces dangers, de ces effrois, Hugo est le guide et l'explorateur. « On dirait par moments, écrit-il dans William Shakespeare (1864), que Shakespeare fait peur à Shakespeare », et sans doute, ce jour-là, parlait-il de lui-même. Mais « il faut que le songeur soit plus fort que le songe » (Le Promontoire du songe). Les encres de la place des Vosges sont, quelque part, la forme de ce songe.

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Ma Destinée
Plume et lavis d'encre brune, gouache, sur papier vélin, 1987.
Maison de Victor Hugo, Paris.


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L'Ermitage
Plume encres brune et noire et lavis, crayon de graphite, fusain, grattages, pochoir 1885.
Maison de Victor Hugo, Paris.

Peugeot, choc social et point de bascule
Pour en finir avec la crise
Frédéric Lordon (écnomiste)

Plusieurs centaines de milliers de manifestants ont défilé dans toute l’Espagne, en juillet, pour dénoncer le durcissement de l’austérité. Au point d’inquiéter le président du Parlement européen, M. Martin Schulz. « Une explosion sociale menace », a-t-il prévenu. En France, la crise se rappelle brutalement au bon souvenir du monde politique, jusqu’ici accaparé par les échéances électorales, avec une vague de fermetures d’usines. Le gouvernement, qui a fait de la réindustrialisation l’une de ses priorités, se trouve désormais dos au mur.

C'est donc pour Frédéric Lordon l'occasion d'occuper une pleine double-page au centre du Diplo, et d'imaginer — en détails ! — un pays qui saurait s'opposer au diktat des marchés financiers et de leur sacro-saint « libre échange », euphémisme insidieux qu'il préfère reformuler en « concurrence terriblement distordue avec des pays à standards socio-environnementaux inexistants, prolongée en libéralisation extrême des délocalisations. »

Plutôt que de diriger notre colère vers M. Philippe Varin (actuel PDG de PSA) et la famille Peugeot, il faudrait mieux se tourner vers ces choses plus lointaines, plus abstraites et moins tangibles que sont les structures du capitalisme mondialisé, entités imperceptibles et impersonnelles mais vraies causes de la condition salariale présente — et qui réunissent pour leur infortune les PSA comme les Doux, les Technicolor ou hier les Conti.

Il faut désormais s'abstraire de la stupide fatalité des règles européennes : le socialisme de nettoyage, ça suffit. « Sans doute les causes sont-elles à l'œuvre depuis longtemps, disons depuis deux décennies. Mais c'est leur intersection avec la crise financière de 2008, aggravée depuis 2010 en crise européenne, qui produit cette déflagration. M. Hollande ne devrait donc pas tarder à s'apercevoir que dire "croissance" et obtenir des cacahuètes au dernier sommet européen (un plan grandiose de relance de... 1% du PIB) pouvait faire illusion cosmétique par beau temps, mais pas en pleine décapilotade. »


À écouter : L'émission de Daniel Mermet sur France Inter, Là-bas si j'y suis (http://www.la-bas.org), en vacances cet été mais de retour en septembre.
À farfouiller : Le site du Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr).