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mercredi 04 juillet 2012

J'ai un doute...

Si vous en avez assez des sites d'informations conventionnels, J'ai un doute.com est fait pour vous.

jai_un_doute.pngTrès rigoureux sur le fond comme sur la forme, il s'agit d'un condensé d'informations mêlant vidéos personnelles et documentaires de qualité, au service d'une information simple et précise. Le but est clairement de souligner la désinformation environnante, sur des sujets parfois difficilement abordables mais pourtant essentiels.
Les articles sont regroupés par grands thèmes, comme Environnement, Politique, Économie, Santé, Médias, Sciences, Histoire... Chaque vidéo bénéficie d'un montage particulièrement soigné qui rend le contenu encore plus percutant. Enfin, le site est participatif : à tout moment, on peut apporter sa pierre à l'édifice en communiquant les éléments nécessaires à la confirmation ou l'infirmation d'une information donnée.

Dernier exemple en date, les événements récents en Libye.

Merci Robin, voilà un élément de plus dans mes raccourcis Firefox...

lundi 28 mai 2012

Le Monde diplomatique - Mai 2012

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Les médias contre l'égalité
Pierre Rimbert

« Moi, je voudrais qu'il y ait une révolte, des manifestations de journalistes, qu'on aille devant le siège du Conseil constitutionnel, que deux ou trois confrères courageux fassent la grève de la faim – pas moi, hein ! »
Jean-Michel Apathie, LCI, 20 janvier 2012.

Ce n'est pas l'abrogation récente du délit de harcèlement sexuel par le Conseil constitutionnel qui provoque l'ire de ce cher Jean-Michel Apathie. S'il s'est ainsi insurgé, durant la campagne présidentielle, ce fut contre l'égalité d’accès aux médias audiovisuels garantie à tous les candidats à l'élection. Cette prise de position, aussi stupide soit-elle, soulève une question fondamentale : qui, du législateur issu du suffrage ou des directions éditoriales nommées par les actionnaires, doit fixer les critères distinguant le prétendant légitime du « candidat inutile » ?

Cette bataille, en apparence cantonnée à des questions de forme, touche aussi au fond. Ainsi, la campagne présidentielle connaît trois phases bien distinctes : « Durant la première, le principe dit d'équité proportionne le temps de parole des candidats potentiels à leurs résultats antérieurs et... aux sondages. Dit autrement, l'équité favorise les points de vue les plus connus. La campagne officielle, qui a débuté le 9 avril, met en revanche les compteurs à zéro : l'égalité accorde aux faibles les mêmes droits qu'aux forts. Entre les deux périodes, un régime intermédiaire distribue à chacun une même durée de parole, mais à des horaires inégaux : austérité à 20 heures, lutte des classes à 3 heures du matin. » Bien entendu, seul la phase relative à l'équité du temps de parole trouve grâce aux yeux des principaux patrons de chaînes...

Les propos tenus par Franz-Olivier Giesbert, invité à commenter les prestations des prétendants à la présidence à l'issue de l'émission « Des paroles et des actes » le 12 avril sur France 2, illustrent parfaitement cet état d'esprit. Et, disons le franchement, ça fait froid dans le dos.

Pourtant, les interventions des candidats hors cadres sont loin d'être dénuées d'intérêt. Moins assujettis que les vedettes aux règles du spectacle médiatique, ils savent n'avoir rien à attendre des grands journalistes, et donc rien à redouter d'eux. Vecteurs d'idées souvent minoritaires (ce qui ne signifie pas qu'elles soient systématiquement vaines, faut-il le rappeler), ils sont autant de grains de sable dans les rouages de l'ordre médiatique établi. L'égalité du temps de parole expose les faiseurs d'opinion au risque de voir la complicité habituelle tourner à la confrontation. Le désormais célèbre passage de Nicolas Dupont-Aignan sur le plateau de l'émission « Le grand journal » de Michel Denisot en est le parfait exemple (voir la vidéo), tout comme celui de Philippe Poutou sur TF1 dans le journal de Claire Chazal (voir la vidéo).

DSK, Hollande, etc. (voir le billet), le film documentaire de Julien Brygo, Pierre Carles et Aurore Van Opsta sorti début 2012, étudiait cette mécanique opaque constitutive d'un large pan du paysage médiatique français. Si la mécanique institutionnelle rétrécit l'éventail des idées politiques mises aux voix (comme par exemple, de fait, le courant anarchiste), on imagine sans peine l'atrophie d'une campagne livrée au seul bon vouloir des journalistes. Savoureux paradoxe, puisque face à la contradiction entre liberté de la presse et liberté d'opinion, la loi étend un peu le pluralisme en restreignant le droit des grands médias. Aux États-Unis, où la publicité anime désormais la politique, la « fairness doctrine » (équivalent américain de notre principe d'égalité de temps de parole) a été formellement supprimée des textes en août 2011, sous la présidence de Barack Obama. La commission fédérale des communications (Federal Communications Commission, FCC) l'a en effet jugée « obsolète et dépassée. » Comme la presse française, l'égalité du temps de parole.


À écouter du lundi au vendredi entre 15 et 16 heures : Là-bas si j'y suis, l'émission de Daniel Mermet sur France Inter, consacrée au Diplo une fois par mois. Celle de mai est accessible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2456.

lundi 30 avril 2012

DSK, Hollande, etc. de Julien Brygo, Pierre Carles et Aurore Van Opstal (2012)

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DSK, Hollande, etc. est le dernier film documentaire de Pierre Carles (accompagné de Julien Brygo et Aurore Van Opstal), réalisateur corrosif dont la réputation tient essentiellement à une analyse critique et alerte des médias. Souvent ostracisé, c'est pourtant à lui qu'on doit par exemple la révélation du scandale de la fausse interview de Fidel Castro, que Patrick Poivre d'Arvor prétendit avoir réalisée en 1991. Il est l'auteur de nombreux travaux étudiant la mécanique implacable de l'univers médiatique comme Juppé, forcément (1995), Pas vu pas pris (1998), Enfin pris ? (2002) et Fin de concession (2010). Il porte par ailleurs un regard singulier sur le monde du travail dans des documentaires comme Attention danger travail (2003) ou Volem rien foutre al païs (2007). Enfin, on retiendra le film de 2001, La sociologie est un sport de combat, œuvre de sensibilisation à la sociologie au travers des travaux de Pierre Bourdieu (1).

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C'est aujourd'hui le principal paradoxe de – la majorité de – la presse : un corps opaque censé faire la transparence sur le monde qui nous entoure. Les quelques téméraires qui ont accepté de recevoir l’équipe sont confrontés, de manière plus ou moins détendue, à un regard critique sur leur métier, preuves à l’appui. Il s'agit là d'un retour critique salutaire au regard de l’amnésie ordinaire qui frappe le monde médiatique, comme l'analysent Frédéric Lordon, Gilles Balbastre, François Ruffin et d'autres belles cervelles dont les commentaires s’insèrent entre les interviews et les images d’archives. Exactement comme dans Les Nouveaux Chiens de Garde (excellent film documentaire de 2012 chroniqué ici)...

Ici, Jean-Michel Apathie, Nicolas Demorand, Laurent Joffrin et les autres journalistes-éditorialistes ne se prêtent au jeu de l’interview qu’avec une grande méfiance, alors qu'ils pratiquent l’exercice quotidiennement dans leurs médias respectifs. Si le début de l'entretien se passe relativement bien, ils sentent peu à peu le piège se refermer sur eux ; il faut dire que Julien Brygo (dont je vous conseille le site perso) excelle en matière de fausse naïveté et de vraie sournoiserie...

« Depuis plusieurs années, le Parti de la presse et de l'argent (PPA) sélectionne pour nous les candidats qu'il juge suffisamment capables de perpétuer l'ordre dominant [...] À l'approche du premier tour de l'élection présidentielle 2012, le PPA favorise délibérément le candidat de l'Union pour un mouvement populaire (dont le temps de parole est le plus important depuis le 1er janvier) et le candidat du Parti socialiste, qu'ils s'efforcent de peindre en rose, voire en rouge, pour créer l'illusion d'une opposition fondamentale entre ce qu'ils appellent "la gauche" et "la droite".
En réalité, ce match annoncé, ce duel préparé, cet affrontement mis en scène (qui devait se jouer entre Sarkozy et Strauss-Kahn, lequel fut remplacé après l'affaire du Sofitel, toutes choses égales par ailleurs, par Hollande), n'est pas un combat politique entre "droite" et "gauche" mais entre la droite dure (l'UMP, ex-RPR) et le centre-droit (le PS), les deux partis politiques français qui ont le plus œuvré pour le triomphe du libéralisme économique ces trente dernières années. »

Julien Brygo, « La fabrique de l'opinion électorale » sur son site www.julienbrygo.com.

Au vu du résultat, les journalistes interrogés auront sans doute le sentiment d’avoir été dupés (2). S'ils avaient connu les raisons de l'interview, ils n’auraient probablement pas accepté… ce qui aurait été bien dommage, tant ils nous font à la fois rire et réfléchir. Sans doute est-il juste de dire, comme le soutiennent les protagonistes, que les éditorialistes ne font pas l’opinion. Mais, de fait, ils confisquent le débat public en délimitant un espace du politiquement pensable : plus ils quadrillent l'espace médiatique, plus ils bornent celui des possibles. Ne leur en déplaise, car leur franchise a des limites, ils cèdent bien volontiers à « la tentation de faiseurs de rois » (3). Comme ne le dit pas Alain Duhamel (cf. son apparition dans Les Nouveaux Chiens de Garde), la pluralité des médias n’empêche malheureusement en rien l'unanimité idéologique.
Et pour terminer sur une note guillerette pleine d'espoir, comme disait Pierre Desproges, « L’adulte ne croit pas au père Noël. Il vote. » Aïe.

N.B. : Le film est disponible, gratuitement, sur le site de Pierre Carles (merci à Olivier pour sa vigilance en ce qui concerne les liens morts).

N.B. : Un premier montage du film a pu être diffusé avant le premier tour de l’élection présidentielle. Un second montage est disponible depuis peu (10/05/2012). Réalisé en autoproduction grâce à des amis et à une équipe de techniciens bénévoles, la version finale devrait voir le jour, en salles puis en DVD, d'ici fin 2012. Les auteurs sollicitent pour cela le soutien du public sur le site www.pierrecarles.org.

À lire : Noam Chomsky et Edward Herman, « La Fabrication du consentement. De la propagande médiatique en démocratie », Agone, 2008.

(1) Pierre Bourdieu, sociologue français de talent mort en 2002. Voir l'article du Diplo de janvier 2012 sur la fabrique des débats publics, œuvre posthume retranscrivant un cours au Collège de France (1989 - 1992) consacré à l'État. (retour)
(2) Et même plus que ça, puisque avant même que le film ne soit terminé, Laurent Joffrin, Renaud Dély et Jean-Michel Aphatie attaquent les auteurs, par le biais de leurs avocats, pour faire en sorte que ce film ne voie pas le jour. (retour)
(3) Alain Garrigou dans « Qui fait l’opinion : "DSK, Hollande, etc." », sur les blogs du Diplo : lien. (retour)

jeudi 29 mars 2012

Le Monde diplomatique - Mars 2012

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La catastrophe comme occasion
Un écrivain, un pays
Ikezawa Natsuki

Le 11 mars 2011, à 14h46, un terrible tremblement de terre ébranlait la région Nord-Est du Japon, le Tohoku.

« En France, la terre constitue un socle solide sur lequel s’appuient tous les êtres vivants. L’immobilité : la définition même du sol. Mais il existe dans le monde des endroits où, parfois, le sol s’agite. Le Japon est l’un d’eux. »

Passionnant récit que celui d'Ikezawa Natsuki, romancier japonais invité au Monde diplomatique à l'occasion du salon du livre de Paris du 16 au 19 mars. Un texte saisissant qui touchera encore plus ceux qui ont déjà vécu un tremblement de terre : ce moment de flottement, au sens propre comme au sens figuré, où le temps semble figé (« un ange passe... »), où l'on évalue le degré du séisme pour réagir au mieux (1), reste inoubliable. Des sensations que l'on ne retrouve nulle part ailleurs, extrêmement difficiles à transcrire.

« Difficile de transmettre à ceux qui n’en ont pas l’expérience combien cela est effrayant : maisons secouées dans lesquelles les meubles se renversent, magasins où les produits se répandent sur le sol, routes qui ondulent, immeubles qui s’effondrent, voies ferrées qui se tordent, ponts qui s’écroulent. »

Ikezawa Natsuki égratigne au passage la place du nucléaire dans la société japonaise, qui bénéficie selon lui de passe-droits inavoués. En particulier, il remet en cause les tarifs qui, comme en France, n’intègrent pas le coût du traitement des déchets radioactifs et du démantèlement des réacteurs. Le sujet était d'ailleurs traité par Tristan Coloma dans le Diplo d'octobre 2011 (chroniqué ici).
Mais les conclusions qu'il dresse dépassent largement le cadre du nucléaire. Même si certaines notions échappent au sens commun occidental, comme ce rapport fusionnel très singulier à la nature, plein d'amour et de respect, le sentiment d'humilité qui s'en dégage ne peut laisser personne de marbre.

« Le séisme et le raz de marée nous ont fait redécouvrir quatre choses.

La première est que la nature n'existe pas pour les êtres humains. Elle n'est pas non plus malveillante envers eux. Elle est seulement indifférente. On ne peut que se résigner à ces événements provoqués par le destin, si tragiques soient-ils.

La deuxième est que les humains ont la capacité de recommencer. Même ceux qui hurlent de douleur après la perte de leurs proches ou de leurs biens. Un jour vient où ils voient leurs mains se remettre en mouvement pour commencer à déblayer les décombres. Ils peuvent compter sur leur propre force intérieure, mais aussi sur la solidarité "horizontale" de leurs pairs.

La troisième est qu'on ne doit faire confiance ni à l’État, ni aux industriels, ni aux experts. Car ils peuvent mentir – soit délibérément, soit même sans s'en rendre compte. Dans le monde actuel, toute confiance "verticale" est déconseillée. Il faut également se méfier de la technologie, dont notre société est si dépendante. La confiance en soi de l'individu moderne, basée sur une technologie soumettant la nature, n'est qu'une illusion. Non qu'on ne puisse se fier à la science ; mais ses applications peuvent être erronées.

La quatrième est qu'une catastrophe peut aussi être une occasion de changement. Violemment secouée et blessée, la société quand elle se relève, prend une orientation nouvelle. Dans vingt ans, on parlera peut-être de ce qui vient d'arriver comme d'un tournant. Je veux le croire. »


Les économistes à gages sur la sellette
Conflits d'intérêts et connivences médiatiques
Renaud Lambert

L'excellent Les Nouveaux Chiens de Garde, réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (chroniqué ici), fait des petits. Renaud Lambert, dans la droite lignée du film susdit, s'attaque à une catégorie bien particulière de toutous : les économistes.

Omniprésents dans les éditoriaux, matinales et autres plateaux quotidiens, une poignée d'entre eux confisquent le débat public, « quadrillent l'espace médiatique et bornent celui des possibles ». Présentés comme universitaires (ah, ce cher Élie Cohen, directeur de recherche au CNRS...), ils incarnent soit disant la rigueur technique, au service du bien commun dont ils se moquent. Et s'il existait un « effet Dracula » ? Les arrangements illégitimes et les petites connivences résisteraient-elles à leur exposition au grand jour ? En tous cas, cela nous épargnerait certainement des scènes d'anthologie comme celle où Alain Minc, quelques mois avant le point culminant de la crise de 2008, s'adonnait à une logorrhée confinant au grotesque en vantant les mérites d'un marché merveilleusement bien régulé. On ne s'en lasse pas... d'autant plus que les exemples sont légion.

Aux États-Unis, une instance spécialisée (AEA, American Economic Association) veille à ce que soient dévoilés les éventuels conflits d'intérêts impliquant les auteurs membres de l'association. Les économistes devront ainsi mentionner « les parties intéressées (2) leur ayant versé une rémunération financière importante, c'est à dire d'un montant supérieur ou égal à 10 000 dollars au cours des trois dernières années. » Une décision qui a marqué les esprits en ce début d'année. Cependant, dans de telles conditions, la transparence peut-elle suffire à infléchir la tendance naturelle des professionnels de la finance à défendre... les intérêts de la finance ? Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il est permis d'en douter.

N.B. : Renaud Lambert est co-scénariste du film Les Nouveaux Chiens de Garde et membre de l'association Acrimed.


À écouter du lundi au vendredi entre 15 et 16 heures : Là-bas si j'y suis, l'émission de Daniel Mermet sur France Inter, consacrée au Diplo une fois par mois. Celle de mars est accessible sur http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2393.

(1) Difficile de réagir lorsqu'on est en train de dormir... Mais les souvenirs sont encore là ! (retour)
(2) Les « parties intéressées » sont définies comme « tout individu, groupe ou organisation concerné, financièrement, idéologiquement ou politiquement par le contenu de l'article ». (retour)

mardi 13 mars 2012

Manuel de Communication-Guérilla, de Autonome a.f.r.i.k.a.-gruppe, Luther Blissett et Sonja Brünzels (2011)

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Publié pour la première fois en 1997, traduit et adapté de l'allemand en 2011 par Olivier Cyran chez Zones, ce texte-manifeste est signé « Autonome a.f.r.i.k.a.-gruppe, Luther Blissett, Sonja Brünzels ». Ces entités collectives, protéiformes et impénétrables sont les inspiratrices, entre autres, des mouvements antipub et des canulars politiques à la Yes Men . Maintes fois qualifiés dans la presse de « terroristes médiatiques » ou encore d' « agents de la guérilla sémiotique », cette bande de joyeux drilles et de gais lurons a toujours rejeté en bloc ces dénominations fallacieuses.

Dans la lignée des mouvements artistico-subversifs tels que le Clandestine Insurgent Rebel Clown Army (CIRCA) co-fondé par John Jordan (1), ce Manuel de Communication-Guérilla est un vif concentré d'impertinence créatrice qui égayera n'importe quelle de vos journées les plus grises. Véritable petit guide théorique et pratique d'intervention non conventionnelle, il détaille avec malice le b.a.-ba d'impostures réussies, de canulars lumineux et de divers actes de résistance ludiques. Loin, très loin des principes de com' publicitaire et du bourrage de crâne institutionnalisé, ce livre dresse les bases saines de l'activisme expérimental, exploite les méthodes de communication traditionnelles et propose tout un arsenal de tactiques d'agitation joyeuse et de sabotage du discours dominant.
Mais l'accomplissement de ces tâches subversives – proches du devoir citoyen, vous en conviendrez – nécessite la maîtrise de concepts essentiels afin d'en optimiser et d'en diversifier l'impact. En d'autres termes, une meilleure connaissance des codes sociaux sous-jacents structurant notre société permet de mieux les détourner à notre avantage. Parmi ces notions, la « grammaire culturelle » tient une place de choix dans le présent manuel.

« La notion de grammaire culturelle recouvre donc le système de règles qui structure les rapports sociaux. Elle désigne la totalité des codes esthétiques et comportementaux qui président au bon déroulement de la vie en société, ainsi que les innombrables rituels que celle-ci impose à tous les échelons. L’organisation spatiale et temporelle qui fonde le "vivre ensemble" fait partie elle aussi de la grammaire culturelle. »

La communication-guérilla se définit ainsi comme une tentative visant à produire des effets subversifs par des interventions dans le processus de communication. Elle s'appuie principalement sur deux principes clés : la distanciation et la suridentification.
Le principe de distanciation repose sur une représentation subtilement biaisée de la réalité habituelle, visant à mettre en lumière les aspects enfouis ou insolites d’une situation, à provoquer des lectures inhabituelles d’événements habituels ou à faire surgir des significations inattendues ou inespérées.
La suridentification consiste en revanche à exprimer ouvertement les contenus de la réalité habituelle qui, bien que largement connus, n’en demeurent pas moins tabous. Elle épouse la logique des normes, des valeurs et des schémas dominants, mais en la poussant dans ses ultimes retranchements, là où ses conséquences ne sont pas (ou ne doivent pas être) énoncées publiquement.
Alors que la distanciation introduit une distance, la suridentification l’abolit en supprimant l’auto-distanciation inscrite dans la structure du discours dominant.

Jouer sur la falsification et la révélation / le démenti / l'aveu qui en résulte, polluer l'image de l'ennemi à l'aide de la stratégie du ver dans le fruit, voilà le genre de leçons dont on peut se délecter ici, sur fond d'impertinence revendiquée. Les exemples historiques sont légion, tous plus jouissifs les uns que les autres ; de William S. Burroughs (2) le beatnik à Noël Godin l'entarteur, les sources d'inspirations ne manquent décidément pas !

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N.B. : Ce texte est disponible en intégralité sur le site des éditions Zones (c'est à dire ici). En rappelant tout de même que « c’est la vente de livres qui permet de rémunérer l’auteur, l’éditeur et le libraire, et de vous proposer de nouveaux lybers et de nouveaux livres. »

(1) John Jordan, co-auteur avec Isabelle Frémeaux du génial Les Sentiers de l'Utopie, publié chez Zones et chroniqué ici. (retour)
(2) William S. Burroughs, auteur en 1959 du fameux Naked Lunch, œuvre fondatrice de la beat generation avec On the Road (1957) de Jack Kerouac (chroniqué ici par Clément). À noter, en 1991, la très bonne adaptation au cinéma de Naked Lunch par David Cronenberg. (retour)

vendredi 13 janvier 2012

Les Nouveaux Chiens de Garde, par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (2012)

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En 1932 paraissait un essai de Paul Nizan, Les Chiens de Garde (aujourd'hui édité chez Agone), écrit pamphlétaire qui décortiquait et dénonçait la perspective dite « idéaliste » des philosophes contemporains qui jouissaient d'une très confortable notoriété. Selon lui, l’argumentaire de la majorité d'entre eux ne prenait aucunement en compte la réalité matérielle de l'homme et l'expression concrète de son existence : au contraire, elle se complaisait dans cette idéologie idéaliste garante de la pensée bourgeoise, pensée dominante et immuable.
En 1997, Serge Halimi, écrivain, journaliste et directeur du Monde diplomatique, était l'auteur d'un autre livre polémique qui connu un succès plutôt inattendu (1) lors de sa sortie : Les Nouveaux Chiens de Garde, paru chez Raisons d'agir. En ouverture, un apophtegme (merci Siné !) tiré de l’œuvre de Nizan :

« Nous n'accepterons pas éternellement que le respect accordé au masque des philosophes ne soit finalement profitable qu'au pouvoir des banquiers. »
Paul Nizan, Les Chiens de Garde, Agone, 1932

Halimi, bien qu'il ne fût pas le premier à le faire, y révélait sans concession la collusion manifeste entre pouvoirs médiatique, politique et économique – non sans rappeler un article du Diplo d'août 2011 sur la situation aux États-Unis. Il analysait également la thèse selon laquelle « le fait divers fait diversion », selon la formule de Pierre Bourdieu (2).

Et aujourd'hui ? Eh bien aujourd'hui (mercredi 11 janvier plus précisément) sort en salles Les Nouveaux Chiens de Garde, de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Que les choses soient claires : si ce film n'apprend rien de véritablement nouveau par rapport à des films comme ceux de Pierre Carles (du genre de Pas Vu Pas Pris, 1998, La Sociologie est un Sport de Combat, 2001, ou encore Attention Danger Travail, 2003), il n'en reste pas moins un film à charge, une diatribe violente teintée d'humour, un énorme pavé lancé dans le marécage poisseux des médias dits « dominants ». Ci-dessous, l'alléchante bande-annonce que l'on peut visionner sur le site du film, lesnouveauxchiensdegarde.com :

La forme, qui oscille entre analyse méthodique et pamphlet urticant, rythmée par une infographie aussi juste que jubilatoire, assoit habilement le propos des auteurs. Les Nouveaux Chiens de Garde est un réquisitoire magistral qui dénonce, à son tour, la concentration des pouvoirs et cette indépendance illusoire que revendique l'immense majorité des médias traditionnels. Ces derniers n'hésitent pas à s'ériger en parangon de vertu, d'objectivité et de pluralisme en s’autoproclamant contre-pouvoirs légitimes et démocratiques alors qu'ils sont de facto la propriété de grands groupes industriels du CAC40, fatalement proches du pouvoir politique, quel qu'il soit.
Le cas d'école : la famille Lagardère, dont la connivence assumée et affichée avec le pouvoir politique n'est plus à démontrer, est propriétaire de dizaines et de dizaines de médias en tous genres comme (liste non-exhaustive) les radios Europe 1 et Virgin Radio, les journaux Paris-Match, Be, Le journal du Dimanche et ELLE, les franchises Relay, Virgin, Gulli et Astérix, des sites comme Doctissimo, les éditions Hachette, sans oublier une part non-négligeable d'EADS. La liste est tout simplement vertigineuse ; le terme « concentration », un bel euphémisme.
Est field_avant_apres.jpgégalement pointée du doigt cette poignée de personnalités – éditocrates, patrons, présentateurs et pseudo-savants – censée représenter la diversité du paysage médiatico-économique. Parmi eux, on peut citer : Alain Duhamel persuadé que la qualité de l'objectivité et de l'indépendance croît avec la quantité des médias ; Michel Field, ancien soixante-huitard d'extrême-gauche à la limite du terrorisme et nouveau défenseur des causes Casino et UMP ; Elie Cohen et Alain Minc, experts économiques de service et apôtres du sacro-saint marché ; Jean-Pierre Pernaut, Yves Calvi, David Pujadas et autres Bernard-Henri Lévy n'ont quant à eux plus grand chose à prouver.... un vrai massacre (3) ! Le point d'orgue de cet amas d'absurdités : les réunions mensuelles du Siècle, qui réunit les membres de la classe dirigeante française, pour y rencontrer le gratin des dominants afin de parfaire « l'éducation » (sic) du peuple français si réticent à la « réforme » – ce dernier terme étant assurément l'incontournable de la novlangue libérale. Deux options s'offrent alors à eux pour ne pas remettre en cause le pouvoir qu'exercent les propriétaires des médias : le nier, tout simplement, à la Claire Chazal, ou bien affirmer qu'il est normal, voire naturel que ce pouvoir s'exerce, à la Franz-Olivier Giesbert :

« Mon pouvoir, excusez-moi, c’est une vaste rigolade. Le vrai pouvoir stable, c’est le pouvoir du capital. Il est tout à fait normal que le vrai pouvoir s’exerce. »
Franz-Olivier Giesbert, France Inter, 1989

Comme le dit Frédéric Lordon à propos du don de (non) voyance d'Alain Minc au sujet de la crise, « il y a une constance dans l'erreur qui est accompagnée d'une constance similaire dans l'indulgence. » Dont acte.

Les Nouveaux Chiens de Garde est un film documentaire à fort pouvoir relaxant, salutaire et réjouissant, qui interroge ces gardiens millésimés de l’ordre économique et social accrochés depuis plus de trente ans à leur antienne séculaire et libérale comme un morpion à son poil. Une voix off, ironique, caustique et assassine à souhait, ponctue de manière humoristique les aboiements de ces nouveaux chiens de garde et donne la parole, deux heures durant, à des invités moins médiatiques qui s'en donnent – forcément – à cœur joie. On a ainsi le plaisir et la joie de pouvoir écouter les économistes Frédéric Lordon et Jean Gadray, le journaliste Michel Naudy, le sociologue François Denord et l’un des fondateurs d’Acrimed, Henri Maler.
Si vous êtes intéressé(e)s par ce film, foncez dans l'un des cinquante cinémas ayant accepté de le diffuser car bien entendu, cela va de soi, il ne sera jamais diffusé à la télévision... À bon entendeur, salut !


MAJ du 04/12/2012 : Une pensée pour Michel Naudy, dont la mort récente (le 2 décembre 2012) ne laisse pas indifférent. Ancien chef du service politique du quotidien l’Humanité, puis cofondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Politis, il avait ensuite été journaliste à France 3 à partir de 1981, jusqu'à devenir rédacteur en chef de la rédaction nationale. Michel Naudy était notamment engagé dans divers mouvements politiques en Ariège depuis une dizaine d’années.


N.B. 1 : Des émissions à écouter, des vidéos à regarder.

  • Deux émissions de Là-bas si j'y suis (ici et là-bas) qui abordent les enjeux de ce film en compagnie de Jean Gadrey, Michel Naudy, Gilles Balbastre et Serge Halimi ;
  • La vidéo de l'entretien réalisé par Daniel Mermet avec Serge Halimi, auteur du susdit  Les Nouveaux Chiens de Garde (entretien diffusé le 15 décembre 2005 sur France Inter).
  • Le film est — pour l'instant — en libre visionnage sur Youtube (lien), cela ne va peut-être pas durer... Merci à Aethelwyn (et à J'ai un doute) pour l'info !

N.B. 2 : Des sites à farfouiller.

N.B. 3 : Le DVD !
Les Nouveaux Chiens de Garde est enfin édité en DVD, sortie prévue le 4 décembre prochain. Pile poil pour Noël, c'est magnifique !

(1) 250 000 exemplaires vendus avec une promotion minime exempte de plateau télé. (retour)
(2) Pierre Bourdieu a préfacé le bouquin d'Halimi, sorti deux ans après le mouvement social de novembre et décembre 1995. Rappelons également la sortie ces jours-ci d'une nouvelle publication du défunt Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), dont on peut lire quelques extraits dans le Diplo de janvier 2012. (retour)
(3) Comme l'a souligné Gilles Balbastre lors du débat qui a suivi la projection du film le jour de sa sortie à l'Utopia de Toulouse, l'objectif n'est pas d'alimenter la thèse du « tous pourris » cher à une certaine frange très adroite de la politique, mais plutôt de montrer que cette question de l'indépendance n'est pas suffisamment posée, et que la remise en question de cet ordre établi, quelque peu antidémocratique, n'est pas difficile en soi. (retour)

lundi 02 janvier 2012

Du paradigme de l'éducation : « Ken Robinson says schools kill creativity »

L'école, la famille, les médias, structurés implicitement autour de la comparaison, conditionnent à la fragmentation, au manque, à la conformation – ce qui génère blessures, peurs et souffrances. Que serait et comment mettre en place une « éducation » véritablement libératrice, qui préparerait à vivre harmonieusement, dans toutes les circonstances de la vie ? C'est ce sur quoi travaille le Cercle de Réflexion pour une Éducation Authentique (CREA) « Apprendre la vie ».

La vidéo suivante est un extrait d'un exposé de Ken Robinson (« Ken Robinson says schools kill creativity »), plutôt habilement retranscrit en dessins.

Des informations supplémentaires sont disponibles pour les attardés intéressés sur le site du CREA, www.education-authentique.org. On peut aussi regarder d'autres vidéos de Ken Robinson sur le site de TED, comme par exemple celle-ci de 2006, ou celle-là de 2010 (merci à Gilles).

MÀJ du 05/01/2012 : La version originale de cette vidéo pour celles et ceux (dont je fais partie) que le ton monocorde de la version française dérangerait. Merci Laïla !