mercredi 19 novembre 2025

8 años et Sonido Cósmico, de Hermanos Gutiérrez (2017 et 2024)

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Balades instrumentales à deux guitares

Encore une découverte que je dois à des errances sur les lives de qualité proposés par KEXP... En l'occurrence celui-ci, de novembre 2023 : lien.

Les Hermanos Gutiérrez, soit un duo instrumental formé par des frérots guitaristes en provenance de Suisse et d'ascendance équatorienne qui composent leur musique comme des toiles. En écoutant 8 años, leur premier album sorti en 2017, des paysages désertiques de western ensoleillé viennent très rapidement à l'esprit, et sur certains morceaux on jurerait que le Marc Ribot (du temps de ses collaborations avec Tom Waits) rôdait dans les parages. Je ne suis pas familier avec le registre Ambient Americana, mais la musique des frères Gutiérrez est très douce, chaleureuse, agréablement répétitive. Une lente dérive qui envoûte et hypnotise, très simple, apaisante, tellement facile à écouter qu'on l'oublierait presque en fond sonore. Les prémices d'un coup de cœur, avec de temps en temps des sonorités presque Surf, presque Flamenco.

Extrait de l'album : Mi Amor.

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À écouter également (presque l'album entier en fait) : El Jardin, Suéltalo, Venganza, Dios, El Mar, et Flores.


L'année dernière sortait Sonido Cósmico, leur album le plus récent, sans doute le plus abouti aussi, probablement celui que j'aurais préféré si je l'avais découvert en premier. Les mélodies exhibent une plus grande subtilité tout comme les échanges entre les deux guitares, et le duo travaille une fibre légèrement psychédélique qui n'est pas pour me déplaire. Leur discographie est pour moi un sans faute, pour l'instant.

Extrait de l'album : Sonido Cósmico.

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À écouter également : Abuelita et It’s All In Your Mind.

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lundi 17 novembre 2025

De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (The Effect of Gamma Rays on Man-in-the-Moon Marigolds), de Paul Newman (1972)

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"My heart is full!"

Indépendamment de toute qualité objective du film, je trouve intéressant l'idée de se pencher sur une telle œuvre réalisée par Paul Newman (troisième mise en scène de sa part, sortie peu après son adaptation de Le Clan des irréductibles), lui qui a tant incarné dans sa carrière d'acteur ce personnage d'homme cool, ce symbole du mâle flegmatique. Un produit du Nouvel Hollywood dont le casting est principalement concentré autour de trois personnages féminins — dont une interprétée par sa femme, Joanne Woodward, et une autre par leur fille, Nell Potts.

Un film qui passe difficilement inaperçu sur les radars cinéphiles avec son titre à rallonge, De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (pour l'écrire une fois), écrit par Alvin Sargent d'après la pièce de Paul Zindel — et au passage une adaptation réussie de pièce de théâtre, qu'il est bon de signaler tant on se concentre souvent sur les passages ratés au cinéma. C'est forcément un film dont on scrute la correspondance entre le contenu et le titre : le dommage collatéral, c'est qu'on accorde une attention démesurée à la métaphore au cœur des enjeux, et avec les 50 années de recul et de cinéma qui nous séparent, le geste pourrait paraître un peu lourd dans certains de ses recoins. De la même façon que Matilda étudie l'effet de l'exposition à une dose de radioactivité sur les fleurs (certaines sont rayonnantes et denses en bourgeons là où d'autres s'étiolent et meurent), Newman observe comment le climat toxique de la maison influe sur le comportement des trois femmes.

Il y a donc la mère, victime d'un certain déterminisme social, partagée entre l'empathie naturelle qu'on peut lui témoigner étant donnée sa rude condition d'existence (pauvreté matérielle, abandon du père, hantise d'un passé) et son comportement erratique avec son lot de passages désagréables pour tout son entourage. Et puis les deux filles, deux adolescentes cherchant à fuir chacune à leur façon la misère du foyer. Ruth démontrant une froide lucidité, prisonnière d'une certaine reproduction du schéma maternel, en dépit de sa prise de conscience aiguë des soucis de sa mère, et Matilda tournée vers les cours de sciences (anecdote amusante, Nell Potts deviendra une biologiste dans la vraie vie). Un même climat empoisonné pour des influences diverses sur la constitution des différentes protagonistes, le discours est limpide. Un peu trop, sans doute.

Cela n'empêche pas le film d'éviter les écueils classiques du drame familial trop appuyé. Les filles ne sombrent pas dans le rejet frontal, dans la crise existentielles, et font preuve d'une étonnante compréhension, avec des modalités de réaction très singulières, très personnelles — le "no mama, I don't hate the world" de Matilda résonne énormément, en parallèle du "My heart is full!" de Beatrice, souvent embarrassante. Dans cette perspective, il n'est pas totalement déplacé d'observer la composition de Joanne Woodward en parallèle de celle de Gena Rowlands de Une femme sous influenceNewman illustre de manière pertinente les fêlures de cette mère mal dans sa peau, abandonnée, impuissante mais volontaire pour essayer de vivre une vie décente. Au sein de cette maison asphyxiante, gangrénée par la honte de la classe moyenne, victime de la méchanceté des habitants (belle galerie de portraits de la lâcheté et de l'égoïsme), la lutte contre la morosité n'est pas éteinte.

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jeudi 13 novembre 2025

Bande-son pour un coup d'État (Soundtrack to a Coup d'Etat), de Johan Grimonprez (2024)

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Kaléidoscope géopolitico-jazz

Coïncidence cinématographique, en l'espace de quelques mois deux films documentaires croisent ma route : ils sont consacrés au même sujet, la figure de Patrice Lumumba comme marqueur de l'indépendance du Congo et son assassinat aux prémices de la décolonisation, et ils arborent un parti pris formel très original, fragmenté, kaléidoscopique. Le premier, c'était Lumumba, la mort du prophète, dans lequel Raoul Peck mêlait souvenirs d’enfance, témoignages, archives et questionnements personnels, sur une durée très resserrée d'à peine plus d'une heure. Le second, c'est donc Bande-son pour un coup d'État réalisé par Johan Grimonprez, mais cette fois-ci sur plus de 2h30.

Premier constat, premier ressenti : le couplage longue durée / format baroque, nous bombardant d'informations sous de nombreuses formes (musiques, citations, inscriptions à l'écran, témoignages, extraits audio, images d'archive, etc.) de manière presque stroboscopique, est tout particulièrement éreintant. À titre personnel j'ai fait le choix d'accepter de ne pas tout suivre de manière hautement assidue, en me contentant de piocher de temps en temps un passage méritant plus d'attention que le précédent, guidé par ma concentration et mon endurance. Il me paraît impossible de tenir à un niveau maximal d'implication sur la totalité du docu, tellement les époques se télescopent et les intervenants se succèdent, le tout à un rythme effréné, sans éléments contextuels évidents de manière systématique. D'ailleurs, petit regret, de très nombreux extraits audio ou vidéo ne sont pas légendés, de telle sorte qu'on ne sait pas vraiment comment prendre ce qu'on observe ou écoute. Une expérience très particulière en tous cas, à la limite de l'expérimental.

Malgré tout la particularité thématique retenue par Grimonprez maintient une attention latente : ce croisement entre histoire de la décolonisation et histoire du jazz, les deux étant manifestement reliées au sein de la guerre froide. Le film mentionne comment la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach ont fait irruption avec des dizaines de militants américains au Conseil de sécurité des Nations unies suite à l'assassinat de Lumumba ; comment Louis Armstrong, nommé "ambassadeur du Jazz", fut envoyé en mission par les USA au Congo pour détourner l’attention du coup d’État soutenu par la CIA, faisant de lui une diversion malgré lui ; comment de manière plus générale le soft power états-unien au travers de nombreux musiciens de jazz fut mit à contribution pour assurer un accès privilégié aux sous-sols africains riches en uranium... Le film croise de très nombreux registres, géopolitique, musique, histoire, juxtapose des discours anti-colonisation de Nikita Khrouchtchev et des enregistrements de concert jazz des années 1960, parle autant de guerre civile au Congo que d'ingérences occidentales, du soutien de Malcolm X croisé avec la bataille pour les droits civiques et des prestations de Nina Simone, Duke Ellington, ou encore Dizzy Gillespie.

On en sort partagé, entre désorientation profonde et générale devant un tel kaléidoscope frénétique de 2h30 et submersion sous le flot ininterrompu d'informations altérant la lisibilité de l'histoire. Mais, malgré tout, galvanisé par l'écriture de cette page historique, moment charnière, avec l’entrée de seize nouveaux membres aux Nations Unies qui fit pencher l'institution vers le Sud global.

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jeudi 06 novembre 2025

Le Sifflement de Kotan (コタンの口笛, Kotan no kuchibue), de Mikio Naruse (1959)

sifflement_de_kotan.jpg, 2025/10/03
Le sort des Aïnous sur Hokkaidō

Dans la filmographie de Mikio Naruse, Le Sifflement de Kotan est du genre à détonner : il ne s'agit pas d'un mélodrame urbain en lien avec des tourments amoureux, la source des conflits ne provient pas à proprement parler de l'intérieur du cercle familial, et le personnage principal n'est pas une femme. Autant de cases non-cochées suscitent la curiosité de la part du cinéaste japonais, au cours de la deuxième moitié de sa carrière, et ce d'autant plus qu'il s'intéresse ici au sort des Aïnous, un peuple autochtone vivant dans le Nord du Japon et en particulier dans l'île d'Hokkaidō, confrontés à un racisme persistant de la part des Japonais.

Sans rentrer dans une logique purement morale et didactique, le film de Naruse a de quoi surprendre dans sa dimension quelque peu académique. On se doute bien que ce sujet grave traité par ce réalisateur ne laissera pas beaucoup de place à la comédie, c'est une évidence... En revanche, la description des conditions de vie de ces miséreux et des réactions hostiles diverses que leur seule existence suscite peine à s'élever au-delà des platitudes : aussi, sur les plus de deux heures que dure le film, une grande partie sera consacrée aux brimades subies par le jeune Yukata, un collégien de 13 ans faisant l'objet de commentaires racistes pendant tout le film. Naruse essaie d'élever le niveau en montrant dans un premier temps sa volonté de prouver qu'il n'est pas différent (il veut comparer son sang avec celui de son rival sous un microscope) puis dans un second temps qu'il a ses limites (il demande à se battre en duel à mort). Mais au bout de la dixième moquerie, même assortie d'un papier collé dans le dos stipulant "quand je serai grand, je serai une attraction touristique", une certaine lassitude se fait sentir.

Pourtant Naruse parvient de temps en temps à aborder des sujets moins puérils en matière de discrimination, notamment lorsque le personnage du professeur (interprété par Takashi Shimura, grand fidèle de Kurosawa) montre les limites de ses grandes leçons de tolérance quand il s'agit de les transformer en actes pour soi-même : la grand-mère d'une fille Aïnoue vient lui demander son accord pour la marier à son fils, ce qu'il refuse avec beaucoup de circonvolutions et d'hypocrisie. Un événement majeur du film, qui conduira d'une part à la maladie grave pour la grand-mère et à la disparition pure et simple de la petite-fille sans que personne ne sache où elle s'est enfuie — on n'en entendra plus parler dans le film. Naruse n'en finit pas de nous matraquer avec les coups du sort, enchaînant les accidents, les morts, les humiliations. Seuls les enfants, excellents Ken Yamauchi et Yoshiko Kōda, portent en eux un petit bout d'espoir avec leur grande patience (même si le final peine à emporter dans son élan optimiste). Le Sifflement de otan" constitue à ce titre une sorte d'aberration au sein des films de Naruse, en se consacrant à une injustice sociale aussi singulière.

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lundi 03 novembre 2025

Saving Face, de Alice Wu (2004)

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"Don't come back until you have a husband to match the child."

Pour son premier long-métrage, Alice Wu réalise en 2004 une comédie romantique focalisée sur une communauté sino-américaine de New York en brassant un large éventail de thématiques à la fois peu courantes à l'époque et relativement avant-gardistes sur le plan de la liberté sexuelle. Et pour être tout à fait honnête, je dois avouer qu'au-delà de nombreuses maladresses dans l'écriture — donnant à Saving Face un petit côté bluette très légère par moments — j'ai été particulièrement ému par les différentes composantes qui forment le socle des romances entremêlées dans le film. Que ce soit la relation entre Wilhelmina et Vivian, respectivement interprétées par Michelle Krusiec et Lynn Chen (pour leur premier rôle de premier plan voire premier rôle tout court), ou la situation de la mère de la première, Hwei-Lan (excellente Joan Chen), le trio de femmes compose quelque chose d'à la fois touchant et pertinent, en plus d'être drôle de manière modérée.

Dans le segment "communautés asiatiques vivant aux États-Unis", Alice Wu proposait ainsi au début des années 2000 une romcom très frontale et premier degré jusqu'au happy end, beaucoup plus légère que le bouleversant Past Lives de Celine Song (2023, pour le versant sud-coréen du déracinement) et plus classique que L'Adieu de Lulu Wang (2019, sur les rapports privilégiés entre une grand-mère chinoise et une petite-fille sino-américaine) — tous deux vus récemment. À creuser mais il me semble qu'elle était quelque peu en avance sur son temps, sur ce créneau cinématographique peu fourni.

Même si beaucoup de situations relèvent aujourd'hui du stéréotype sentimental et ne brillent pas par leur profondeur sociologique, Saving Face n'en reste pas moins perspicace par morceaux quand il s'agit de mettre en scène l'éclosion d'un sentiment amoureux lesbien dans un contexte familial peu enclin à la tolérance. L'émancipation sentimentale de Wil se trouve en plus de ça entravée par son activité professionnelle, puisque c'est une jeune chirurgienne à l'emploi du temps surchargé, laissant peu de place pour sa vie sociale, la séduction ou les dîners amoureux. Michelle Krusiec compose un personnage très attachant dans sa maladresse et dans l'oppression diffuse qu'elle subit de la part de son entourage. Étonnamment, c'est en partie du cercle familial que viendra la première manifestation d'une forme de compassion : il faut dire que la mère, presque cinquantenaire, divorcée, enceinte, et cherchant à se marier à nouveau, subit elle aussi la pression sociale, mais sous d'autres formes... De quoi lui ouvrir quelques écoutilles par rapport à ce que cherche à lui dire sa fille. Le film a beau traiter tous ces éléments aliénants avec beaucoup de légèreté, en insérant régulièrement des passages comiques partagés entre le bouffon et le mignon, sans grande surprise sur le plan scénaristique, son absence de prétention et sa tentative d'apporter une pierre à l'édifice d'une représentation plus diversifiée des rapports amoureux finit par trouver un chemin très honorable sur le terrain du drame familial.

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mardi 28 octobre 2025

Le Passager nº4 (Stowaway), de Joe Penna (2021)

passager_no_4.jpg, 2025/10/03
"To be honest, this isn’t where I thought I would end up. I guess you never know where life’s going to take you."

Impossible de ne pas être froissé par les quelques maladresses que le scénario de Stowaway nous lègue sur son passage. Et ça commence très fort : dans le décor d'un vaisseau spatial envoyé en direction de Mars à une époque postérieure indéterminée, l'équipage constitué de trois personnes découvre un passager clandestin coincé dans l'équivalent du faux plafond... D'entrée de jeu Joe Penna (réalisateur et co-scénariste) joue avec le feu et nous impose cette vision grotesque d'un contexte hyper-technologique au sein duquel se glisse une énormité pareille, et ce dès les premières minutes. C'est gonflé. D'autant plus que ce ne sera pas la seule grossièreté d'écriture — au hasard, on balance une corde dans l'espace qui tombe comme du haut d'une cascade de glace, on nous rabâche que des gros cerveaux des équipes sur Terre planchent d'arrache-pied sur un problème crucial d'oxygène insuffisant et finalement ce sera l'équipage qui réalisera un peu comme le nez au milieu de la figure qu'un stock est disponible à l'autre bout (extérieur) du vaisseau... C'est tellement gros qu'on n'y fait presque plus attention.

Et pourtant. Et pourtant, il y a quelque chose qui fonctionne très bien dans ce survival de science-fiction minimaliste — en termes de SF c'est d'ailleurs presque exclusivement dans ce genre de petites productions que je trouve mon bonheur depuis de nombreuses années (spontanément je pense à Prospect de Zeek Earl et Christopher Caldwell), de temps en temps un bon film émerge de l'océan fangeux. C'est tout con : trois personnages plus un invité surprise (le spoil vient du titre français), un long voyage vers Mars, des expériences scientifiques, et un dilemme moral pour envelopper le tout. Et ça suffit, ils sont quatre, trop nombreux pour arriver à destination sans suffoquer, trop loin de la Terre pour envisager un demi-tour. Toni Collette est la commandante en charge de la mission, Anna Kendrick la médecin, Daniel Dae Kim (le Jin-Soo Kwon de Lost !) le biologiste, et Shamier Anderson l'ingénieur passager clandestin éponyme malgré lui.

Avec un budget certes 10 fois moins important que celui de Gravity, Le Passager n°4 n'atteint pas le même niveau d'effets spéciaux et d'immersion dans l'espace mais tient le ridicule à très bonne distance. Les contraintes budgétaires et leurs conséquences positives en matière d'épure... Dans un écrin beaucoup moins tape-à-l'œil, il parvient à construire une intensité assez surprenante, d'une part dans la dimension du dilemme conditionnant la survie de l'équipage, et d'autre part dans son ambiance de l'espace avec sa mission à l'extérieur du vaisseau. La lente désintégration d'un personnage sous l'effet des radiations extrêmes provoquées par une éruption solaire constitue le climax poétique et émouvant du film, et même si ce sacrifice s'inscrit dans une dynamique narrative assez didactique (le personnage de Kendrick concentrant toute la vertu morale), il n'en reste pas moins poignant à partir du moment où l'on adhère aux enjeux de la seconde partie.

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mercredi 15 octobre 2025

On the Intricate Inner Workings of the System, de The Bug Club (2024)

on_the_intricate_inner_workings_of_the_system.jpg, 2025/01/29
Duo gallois de Slacker Rock

Ce duo gallois a beau ne rien inventer de fondamentalement nouveau, c'est le genre de petit groupe qui me plaît beaucoup. Un peu de Punk / Post-Punk à la Modern Lovers voire B-52's, saupoudré de Garage et de second degré très ironique que ne renieraient pas les Kinks : c'est le résumé condensé de On the Intricate Inner Workings of the System et de ses très rapides 28 minutes qui filent sans répit. Pop Single est un très bon exemple de cet humour débile, dans une veine satirique très légère assez différente de War Movies, le morceau servi en introduction. Rien de follement novateur dans les détails mais la mixture d'influences diverses et la communication au chant entre les deux voix féminine et masculine fonctionnent très bien. Gros capital sympathie.

Globalement tous les albums de The Bug Club sont agréables à écouter, chacun évoluant dans des sphères proches de l'Indie Rock, avec plus ou moins de Garage dedans. On pense parfois au Garage soft des premiers albums des King Gizzard, période 12 Bar Bruise par exemple, mais apparemment le registre consacré est le Slacker Rock —  brut, noisy, mélodique, avec une approche décontractée un peu blasée et une production typiquement low-fi. Le groupe dégage une grande sensation de cool, avec ses textes malicieux blindés de second degré qu'il serait dommage de survoler.

Extrait de l'album : War Movies.

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À écouter également : Pop Single et Quality Pints.

bug_club.jpg, 2025/01/29

vendredi 10 octobre 2025

La Cible humaine (The Gunfighter), de Henry King (1950)

cible_humaine.jpg, 2025/10/03
Le lourd poids de la réputation

Un film à ranger dans le tiroir des westerns qui parviennent à dépasser (au moins un peu) les limitations et les stéréotypes du registre classique, autrement dit ce que les critiques ont appelé le sur-western dans les années 1950, et qui par contraste donnent l'impression de réaliser une prouesse incroyable et de travailler une fibre psychologique d'une subtilité incomparable. Je caricature, mais l'idée est là : dans ce genre ultra-codifié, il suffit de peu d'originalité pour susciter chez moi un enthousiasme presque démesuré.

L'argument unique et majeur de The Gunfighter : l'introduction d'une nouvelle thématique, celle de l'expert vieillissant, de l'ancienne gloire du pistolet. La vieillesse est toute relative (le personnage de Jimmy Ringo est censé avoir une trentaine d'années, une éternité dans l'univers du Far West, en sachant que le hors-la-loi est mort à 32 ans en réalité et devait être beaucoup moins sympathique que l'image qu'en donne l'interprétation de Gregory Peck) et n'est pas du tout abordée sous l'angle des capacités déclinantes, mais plutôt sous celui de l'accumulation des dossiers qui pèsent sur ses épaules. En bon simili Lucky Lucke, Ringo est devenu une célébrité, craint par la plupart des adultes, idolâtré par les enfants, et en tout état de cause victime de la réputation qui le précède désormais systématiquement. Ce pourrait être drôle, le film utilisant la répétition du motif du jeune loup se croyant plus fort que cet homme aux apparences presque frêles... Mais à chaque provocation, Ringo est contraint de se défendre et ça finit dans le sang. Fidèle à sa réputation.

Cet aspect particulièrement tragique de la notoriété est traité de manière assez plaisante avec les outils analytiques de l'époque (c'est-à-dire qu'il ne faut pas attendre un monument de profondeur et de nuance dans le portrait), en faisant de ce personnage une malédiction vivante, une présence fantomatique craint par tout le monde, source perpétuelle de malentendus entravant constamment les tentatives de rapports humains "normaux". La plupart des éléments neutres l'abordent avec beaucoup de lâcheté et d'hypocrisie, à l'image du personnage de Karl Malden pas forcément mal intentionné mais aveuglé par sa peur, ou du groupe de femmes appelant au lynchage sans savoir que l'intéressé se trouve dans la pièce. Indépendamment de ces aspects comiques minimaux ("Well, if he ain't so tough, there's been an awful lot of sudden natural deaths in his vicinity"), il y a un peu du film noir dans La Cible humaine, si l'on s'en tient à ce spectre morbide qui lui colle à la peau. Henry King essaie de diluer quelques éléments à forte consonance mélodramatique dans la toile de fond, notamment au travers des deux figures de l'ex-femme (avec qui il essaie de se rabibocher) et du fils (à qui il tente de transmettre deux ou trois trucs avant de devoir partir, sans pouvoir révéler qu'il est le père). Pas les choses les plus réussies, clairement, mais le reste échafaude une chronique funeste de l'attente en détournant quelques stéréotypes propres au western avec une certaine efficacité.

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lundi 06 octobre 2025

Morgiana, de Juraj Herz (1972)

morgiana.jpg, 2025/09/01
Héritage, empoisonnement, et psychédélisme

Il y a un renversement assez incroyable dans les partis pris esthétiques entre L'Incinérateur de cadavres et Morgiana, alors que seulement trois années séparent deux des films tchécoslovaques réalisés par Juraj Herz les plus connus, autour de 1970. Au noir et blanc déprimant et lugubre du premier répond un univers étonnamment coloré du second (sans que cela ne signifie pour autant que le récit illustrera un moment de gaieté absolu), avec sa direction artistique particulièrement soignée en termes de costumes, de maquillages, de décors, ou de cadrages. Un écrin vraiment très favorable à une appréciation plus spontanée, en ce qui me concerne tout du moins, et ce malgré l'apparente simplicité de la trame : une histoire de jalousie entre deux sœurs se trouvant exacerbée au lendemain d'une annonce testamentaire qui confère l'intégralité de l'héritage du père à l'une d'entre elles, Klara, au détriment de Viktoria.

On le devine davantage par les artifices de mise en scène (avec ses plans de dos et ses champs / contrechamps répétés) que par l'observation des actrices à proprement parler : les deux sœurs que tout oppose, la blonde aux reflets roux, bienveillante et vertueuse, et la brune acide pétrie de névroses, sont en réalité interprétées par la même excellente actrice, Iva Janžurová. Une information presque anecdotique, mais qui en réalité dissimule une modification scénaristique survenue en début de tournage — à l'origine, le film devait davantage traiter d'un cas de schizophrénie chez la protagoniste, une lecture plus tout à fait tenable dans l'état de montage et de mise en scène actuel. Conséquence probable d'une décision de censure de l'époque, qui heureusement n'a pas anéanti la totalité du projet et qui, peut-être, a fait souffler une petite tempête chaotique sur le film en contribuant à son caractère déstructuré. Les contraintes, la créativité, tout ça tout ça.

Reste que pour Viktoria, ça fait beaucoup : sa sœur semble attirer absolument toutes les sources de bonheur avec ses facilités, sa beauté, sa gentillesse. Pas d'autre solution, il va falloir l'empoisonner pour espérer obtenir une petite part du gâteau. Et toute la mécanique baroque et hallucinogène de Morgiana part de là, à mesure que Klara semble résister au poison et que Viktoria s'enfonce dans des délires psy. Même quand les effets commenceront enfin à se faire sentir chez la première, d'autres sentiments envahissants envelopperont encore un peu plus la seconde. Et au milieu, un chat siamois observe. Il en résulte une ambiance très originale, en prise avec un style gothique très particulier, baignant dans un voile psychédélique envoûtant. L'ensemble jouit d'une empreinte esthétique plutôt rare, en tous cas difficile à oublier.

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vendredi 03 octobre 2025

Peacock (Pfau - Bin ich echt?), de Bernhard Wenger (2025)

peacock.jpg, 2025/09/01
Mise en abîme de la coquille vide

Un film aussi drôle par moments qu'agaçant à d'autres, aussi pertinent sur certaines observations morales de notre époque qu'en manque patent de subtilité dans la manière de l'exprimer... Peacock fourmille de bonnes idées éparses mais une exploitation correcte de ces dernières sur la longueur fait cruellement défaut. Aussi, pour sa première réalisation, Bernhard Wenger donne vraiment l'impression de s'inscrire dans une veine cinématographique typiquement germanique, typiquement contemporaine, un moule aux relents de formatage, dans la lignée du formalisme d'un Haneke ou d'un Seidl, et sur les traces de la satire sociale à la Lánthimos ou Östlund. Un territoire aujourd'hui parfaitement balisé, qui ne surprend plus vraiment, même s'il reste bien sûr énormément de choses intéressantes à aborder.

L'argument principal du film tient à la profession du personnage principal (très bien interprété par Albrecht Schuch, très bon en robot humanoïde, humain aux contours éminemment lisses reflétant un intérieur complètement creux), un employé d'une société proposant des services un peu particuliers : la location de personnes pouvant interpréter n'importe qui, un ami élégant et cultivé pour briller en société, un coach en engueulades conjugales, un fils de substitution pour célébrer un parent à l'occasion d'une grande fête, etc. La mise en scène de ces moments fait partie de ces petites idées drôles et caustiques, autant de points de départ qu'on aurait aimé voir davantage exploités. En l'état, le film donne un peu l'impression de concentrer une succession de situations loufoques contenant chacune un petit commentaire moral sur les dérives de notre époque, en lien avec le culte de l'apparence — tout pour paraître beau, intelligent, cultivé, courageux, alors qu'il n'en est rien. Là où on voit que Wenger pédale dans la choucroute, c'est quand il s'agit de déporter le regard sur la vie personnelle du protagoniste : le scénario emprunte une voie archi prévisible, celle de l'homme vidée de sa substance et de sa personnalité à force d'interpréter des rôles superficiels à longueur de temps.

La mise en scène reste très élégante en toute situation, elle sait tirer pleinement profit de ces plans fixes sur des environnements bourgeois pour en faire ressortir spontanément l'absurdité, mais la satire de la société de consommation capitaliste peine à trouver un second souffle une fois les bases posées. Pourtant il y aurait des pavés à produire sur l'envers de ce décor trop parfait, sur l'aliénation qui étreint lorsqu'on tombe dans le calcul systématique des émotions et dans l'optimisation constante des rapports sociaux... Albrecht Schuch personnifie très bien la coquille vide que son personnage au regard vide est devenu, mais le film se fait régulièrement bien trop démonstratif pour préserver la part de sympathie minimale nécessaire. Et je ne sais pas quelle était l'intention exacte de Wenger en citant aussi explicitement une scène de The Square (de Ruben Östlund, donc), celle du dîner mondain où un personnage provoque les bourgeois, mais je n'ai pas la sensation qu'il soit parvenu à élever le niveau pourtant pas très haut.

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