Dix ans avant la très attachante coproduction russo-égytienne Un jour, le Nil structurée autour de la construction d'un barrage dans un territoire brûlé par le soleil, Youssef Chahine réalisait un film presque noir, mélodrame à connotation sociale, plongé dans son noir et blanc aussi élégant que contrasté. Gare centrale (Bab el hadid) se situe à la croisée de nombreuses influences, entre néoréalisme italien, dramaturgie états-unienne, esthétique soviétique, tout en parvenant à faire émerger un style très singulier qui ne repose pas uniquement sur les particularités locales — le cadre est celui d'une gare du Caire, avec ses milliers de passagers qui y transitent, mais aussi sa galerie de personnages qui y vivent semble-t-il en permanence.
Bien que le film soit découpé en deux parties presque distinctes, d'abord chronique sociale bienveillante avant de tourner au drame criminel quasi-horrifique, c'est la première qui occupe la place la plus importante. Le défilé de personnages pris dans leurs activités quotidiennes donne lieu à d'innombrables portraits tour à tour curieux, drôles, inquiétants : le narrateur travaillant dans un kiosque à journaux, un sans-abri paumé, boiteux et simplet qu'il prend sous son aile (Kénaoui, interprété par Chahine), un ballet de porteurs de valises au sein duquel évolue un des personnages principaux à l'origine de la création d'un syndicat (afin de lutter contre les conditions de travail déplorables), le groupe de femmes qui vendent des boissons à la sauvette... Le tableau d'ensemble est particulièrement fourni, riche en caractères différents et complémentaires, formant une sorte de microcosme péri-ferroviaire vraiment captivant.
Puis vient le temps de l'arc narratif proprement mélodramatique, celui qui prendra le dessus sur tous les autres dans la dernière partie : le pauvre Kénaoui (dont la personnalité obsessionnelle est plantée par les nombreuses photos de femmes affichées dans son taudis) est amoureux de Hanuma (Hind Rostom, excellente), cette dernière étant en passe de se marier avec le bagagiste Abu Siri (Farid Shawki, très bon également). Il n'en faut pas plus pour laisser entrevoir vers quelles contrées dramatiques ce triangle évoluera... Mais pas avant d'avoir traversé de nombreuses atmosphères, entre romance et comédie, agrémentées d'observations sociales et de touches de suspense autant que de tension sexuelle, et jalonnées de séquences mémorables — la longue scène de danse dans le train, centrée sur Hanuma, est éblouissante. L'engrenage de violence dans lequel s'enfonce Kénaoui est relativement classique dans ses mécanismes, mais il s'inscrit dans un contexte passionnant de mélange de cultures, quelque part entre La Bête humaine de Renoir et Des Souris et des hommes de Steinbeck.









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