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Durs jours d'enfance

Ce De Sica très précoce, sorti 4 ans avant le classique Le Voleur de bicyclette, présente de nombreux arguments sur le plan théorique, en termes d'histoire du cinéma, ainsi que sur le plan plus chaleureux de l'émotion, en s'intéressant au rapport qu'entretient un enfant de sept ans vis-à-vis de ses parents déchirés par une séparation imminente. Les enfants nous regardent fut tourné en 1943, dans l'Italie fasciste, et préfigure en de très nombreux points le courant néoréaliste à venir, sans pour autant y appartenir stricto sensu. C'est un film qui écorne plusieurs valeurs familiales traditionnelles en montrant une famille bourgeoise malheureuse — l'infidélité est abordée de front, et l'abîme entre le monde des enfants et celui des adultes y est prédominant — constituant à ce titre un geste hérétique au sein d'un régime réactionnaire à l'époque. Mais c'est avant tout un film adoptant à de très nombreuses reprises le regard de l'enfant, en se plaçant à sa hauteur, et c'est en ce sens qu'il parvient à rendre intelligible la tristesse absolue de Prico, absolument démuni face aux tourments de ses deux parents. Largement de quoi constituer un intérêt indépendant des qualités historiques, tout aussi appréciables.

En faisant de l'infidélité de la mère un sujet immédiat, I bambini ci guardano plonge frontalement dans l'environnement émotionnel de l'enfant qui cherche dans un premier temps à comprendre ce qui se trame, avant de se démener pour essayer de trouver une solution à la hauteur de ses capacités, forcément limitées. Vittorio De Sica met ainsi en scène cette sensation de ballottement, cette instabilité fondamentale générant un inconfort persistant chez Prico qui trouvera pour apogée cette scène déchirante dans l'école religieuse. Après avoir passé un long moment à scruter les habitudes de l'immeuble résidentiel (gangréné par les commérages et l'omniprésence des voisins, façon Une journée particulière), après avoir tenté une réparation en vacances sur la côte (tout en gardant cette façon de filmer les mâles rôdant autour de la mère une fois le père reparti), l'asphyxie atteindra son maximum dès lors que les travers des parents se seront condensés : la lâcheté du père et l'égoïsme de la mère, en tous cas du point de vue de la mise en scène.

À noter l'interprétation assez remarquable de l'enfant par Luciano De Ambrosis, qui parvient à véhiculer ses émotions sans tomber dans l'excès de pathos. C'est assez particulier, quand on pense à cette évocation plutôt dure et peu flatteuse d'une enfance malheureuse : Prico incarne ainsi très bien cette idée d'enfant sans défense, confronté à la monstruosité des adultes qu'il ne comprend que très partiellement, et qui souffrira très probablement des séquelles d'un tel conflit familial.

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