Difficile de faire plus bizarre que ce film belge des années 1980 dont la direction artistique, les dialogues et le scénario ont été assurés par Roland Topor, sur la base d'un récit librement inspiré de l'enfermement du Marquis de Sade à la Bastille, mélangeant des plans en prises de vue réelles (les acteurs et actrices portant des masques animatroniques d'animaux) et en animation, et dans lequel le protagoniste passe l'essentiel du temps à converser avec sa verge dotée d'une conscience propre... Et pourtant, si on imagine sans peine que Marquis puisse provoquer un rejet frontal très puissant, il pourra également susciter une fascination tout aussi intense qui fera de ces 80 minutes un voyage passionnant, drôle et hypnotisant dans les geôles de la Bastille et à la fin du XVIIIe siècle.
La première chose qui frappe, avant de découvrir l'étendue du contenu grivois propre au libertinage et à l'imagination du marquis éponyme, tient au soin apporté à la réalisation. Les décors, les costumes, les masques, les séquences animées... Ça peut paraître incroyable dit comme ça, mais on ne tarde pas à se retrouver totalement immergé dans cet univers, alors qu'il s'agit de comédiens portant de conséquents déguisements en latex sur la tête, avec le chien Marquis embastillé pour comportement immoral, Justine la vache naïve enceinte du roi, Juliette la jument maîtresse dominatrice, Gaëtan le coq sadomasochiste, etc. La liste est longue et contient un rat geôlier bisexuel, un chameau ecclésiastique et comploteur, un cochon unijambiste trafiquant de charcuterie, et toute cette galerie de personnages forme un univers extrêmement cohérent avec des thématiques propres et des intrigues transversales très bien exécutées.
On oublie ainsi assez vite les masques pour épouser la veine obscène du film, avec sa composante trash imposante et ses multiples séquences qui distillent un malaise peu commun — sans doute déconcertant pour les uns, mais extrêmement comiques pour les autres, d'autant plus que l'humour très licencieux émerge de situations on ne peut plus sérieuses. À vrai dire, les conversations entre le marquis et son sexe deviennent très vite un élément absolument banal du récit, à l'origine de débats incessants à caractère philosophiques (parfois), sur fond d'intrigue policière et de Révolution française. Créativité et transgression vont de pair, débridées et sophistiquées, dans cette atmosphère fantasmatique peuplée de pulsions baroques, cruelles et ludiques.






4 réactions
1 De iakoi iaksa - 07/09/2025, 09:50
Vu dans une copie plus que moyenne il y a quelques mois, et c'était pourtant déjà magnifique.
Ah là là ce plan avec le bébé sur la corniche, cette ambiance, cette perversité, ces voix...
Brr, inoubliable.
Merci d'en parler. Il faut évidemment voir Marquis.
(dommage qu'il y ait pas un film sur léguman, non?)
2 De Renaud - 07/09/2025, 11:01
Et merci d'afficher cette appréciation partagée, ce n'est pas un film qui tombe dans la définition du consensus hahahaha. Il y a aussi ces voix, brrrrrr, en effet... Savoir que d'autres personnes ont été touchées par ce film atténue ma honte de l'avoir autant aimé. :D
Je connais mal Henri Xhonneux mais ça donne envie de découvrir le reste de ses collaborations avec Topor oui !
3 De iakoi iaksa - 07/09/2025, 16:56
Ah et j'ajoute que, hasard du calendrier, j'ai vu ce film le même week-end que hundreds of beavers et qu'il est, dans un autre "genre", tout aussi remarquable. Je conseille vivement.
4 De Renaud - 07/09/2025, 17:11
Je note soigneusement le conseil, merci !
(ça a l'air fou)