Très attachant film de Youssef Chahine, qui m'a davantage convaincu que son évocation de Dovjenko dans Al-Ard (La Terre, 1970) tout en travaillant la même veine collaborative entre les deux pays, Égypte et Union Soviétique. Un film choral qui évolue en marge d'un chantier égyptien historique, la construction du haut barrage hydroélectrique d'Assouan, construit entre 1960 et 1970 — considéré comme l'un des plus importants au monde — et dont les images à connotation documentaire abreuvent régulièrement le récit fictionnel évoluant à la marge.
Un jour, le Nil (Al-Nil wal hayah), réalisé en 1968, est la version originale d'une œuvre qui ne plu ni aux autorités égyptiennes ni aux autorités soviétique, et que Chahine fut contraint de remonter différemment, afin de passer les filets de la censure, pour ressortir 4 ans plus tard sous le nom Ces gens du Nil (Al-nass wal Nil) — une version qu'il reniera, sans surprise. Ne l'ayant pas vue, je ne peux juger que la première version restaurée du montage.
La fiction prend place aux débuts des années 1960 à Assouan, sur les territoires d'Égypte où ont eu lieu les travaux titanesques afin de changer le cours du Nil, fermer l'ancien et inaugurer le nouveau. L'ouverture de cette nouvelle ère était bien sûr un terreau de choix pour célébrer la marche de l'idéal soviétique, au creux d'un cinéma de propagande parfaitement calibré. Mais étonnamment, Chahine n'épouse pas du tout cette narration idéaliste et préfère se consacrer à un autre récit, beaucoup plus mélancolique, tourné vers l'inondation (et donc la condamnation définitive) des terres ancestrales où vivaient de très nombreux Nubiens. L'histoire suit notamment le parcours de deux personnages, Barrak un adolescent nubien et Nikolaï un ingénieur de Leningrad devenus amis dans les alentours du chantier. Un film évoluant dans une forme très originale, orné d'une photographie particulièrement lumineuse (le soleil brille et aveugle presque par ses réflexions sur les étendues claires du désert omniprésent), et constamment découpé par des flashbacks illustrant une myriades d'intrigues parallèles qui impliquent des dizaines de personnages secondaires.
On parle autant des ingénieurs que des ouvriers, des Égyptiens que des Soviétiques, et le seul obstacle au sein de ce récit tient au mode de narration (que j'imagine hérité des méthodes de production soviétiques), avec des doublages constants imposés par-dessus les dialogues en langue russe — et ce en dépit de l'agréable voix off féminine. On navigue ainsi sans cesse entre Nubie et Stalingrad, au gré d'un chaos d'images passées, avec en toile de fond un scepticisme non dissimulé concernant la marche du progrès tel qu'il était édicté en ces lieux par la puissance soviétique. Les thématiques sont très nombreuses, entre désillusion politique et lyrisme poétique, entre inondation forcée des villages nubiens et hymne dévoyé à l'industrialisation, nourrissant une réflexion politique et sociale qui brille par sa lucidité et sa sensibilité.









5 réactions
1 De Ann - 11/11/2025, 15:49
Bonjour, puis-je vous demander comment vous avez pu le voir ? Je m'occupe de la programmation d'un festival de films de rivière et j'aimerais pouvoir le visionner. Merci d'avance pour votre réponse. Cordialement.
2 De Renaud - 11/11/2025, 16:07
Bonjour Ann,
Quel beau projet, je suis allé faire un tour sur le site du festival, bravo pour la programmation !
Malheureusement je ne dispose plus de la copie du film que j'avais visionnée il y a quelques mois... Je l'avais trouvé sur l'une des rivières d'internet. :)
J'espère que vous parviendrez à vous en procurer une, c'est un film (dans sa version originale de 1968) qui vaut grandement le détour.
Je vous souhaite une très bonne continuation.
3 De Ann - 12/11/2025, 09:19
Oh merci beaucoup pour votre réponse et votre commentaire sur le festival ! Je vais continuer à chercher pour le film de Chahine. Et vu que vous chroniquez pas mal sur le cinéma, n'hésitez pas à m'envoyer (vous avez mon mail) des suggestions de films où les fleuves, les rivière, les cours d'eau ont leur importance, nous sommes toujours à l'affut de films inspirants ! Bravo pour votre blog ! Bien à vous. Ann
4 De Renaud - 12/11/2025, 11:26
Avec plaisir. Je vous prépare une petite liste que je vous enverrai par mail, sait-on jamais !
5 De Renaud - 25/11/2025, 19:54
Je vous ai envoyé un mail il y a deux semaines, au cas où il ait atterri dans les spams... Je reproduis l'essentiel du contenu ici (pour archivage et au cas où cela servirait à d'autres personnes), des "suggestions de films où les fleuves, les rivière, les cours d'eau ont leur importance".
Considérés comme des "classiques"
- La Reine africaine (John Huston, 1951)
- Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979)
- Deliverance (John Boorman, 1972)
- Aguirre, la colère de Dieu (Werner Herzog, 1972)
- Fitzcarraldo (Werner Herzog, 1982)
- La Captive aux yeux clairs (Howard Hawks, 1952)
Plus poétiques / contemplatifs
- Dersou Ouzala (Akira Kurosawa, 1975) → à vérifier mais il me semble que les cours d'eau rythment l'exploration.
- Still Life (Jia Zhang-ke, 2006) → une thématique proche de celle du film de Chahine, avec la vie au bord du fleuve Yangtsé avant la construction du barrage des Trois-Gorges.
- L’enfance d’Ivan (Andreï Tarkovski, 1962) → les cours d'eau sont souvent présents chez Tarkovski mais c'est sans doute le meilleur compromis.
- Dead Man (Jim Jarmusch, 1995) → je ne me souviens plus si la présence du fleuve est anecdotique ou majeure.
- L’Étreinte du serpent (Ciro Guerra, 2015)
- L'Atalante (Jean Vigo, 1934)
- Le Retour (Andreï Zviaguintsev, 2003)
Plus confidentiels
- Louisiana Story (Robert Flaherty, 1948)
- La Belle Nivernaise (Jean Epstein, 1923)
- Sous les ponts (Helmut Käutner, 1946)
- La Forêt interdite (Nicholas Ray et Budd Schulberg, 1958)
- Steamboat Round the Bend (John Ford, 1935)
- Les Adieux à Matiora (Elem Klimov, 1983)