Découvrir Les Chevaux de feu aujourd'hui, dans mon parcours cinéphile : quel bonheur. La preuve, encore une fois et si besoin était, que l'opiniâtreté finit par payer et que sur des chemins obscurcis d'embûches aux parfums de navet, on entrevoit de temps en temps un rayon de soleil d'une intensité insaisissable. Du côté de Sergueï Paradjanov, je m'étais déjà cassé les dents sur Sayat Nova - La Couleur de la grenade (surtout) et sur La Légende de la forteresse de Souram (aussi, bien que beaucoup plus digeste dans mon référentiel), dont l'empreinte visuelle remarquable n'avait jamais réussi à dépasser chez moi le simple attribut secondaire d'un récit abscons impossible à appréhender et à apprécier. Un peu de persévérance, quelques conseils hautement avisés, et me voilà devant un film aussi marquant que certaines réalisations fabuleuses des ascendants soviétiques de Paradjanov, à l'image de Mikhail Kalatozov — je n'ai pas arrêté de penser à La Lettre inachevée pour les expérimentations formelles aussi baroques et spectaculaires qu'envoûtantes, avec un soupçon de mystique à la Tarkovski dans des proportions tout à fait raisonnables.
Mais on ne peut pas décemment réduire cette expérience fulgurante à ces seules références. Ne serait-ce qu'en considérant tous les aspects qui relient l'histoire d'Ivan et Maritchka au domaine du conte, avec ses codes narratifs, ses thématiques saillantes autour de l'amour et de la mort, sa profusion de symboles merveilleux. On pourrait d'ailleurs penser, dans un premier temps, et ce en dépit des encarts initiaux nous précisant qu'il s'agit d'une histoire baignant dans un folklore inspiré des Carpates ukrainiennes, à une fiction relevant de l'imaginaire shakespearien. Avec sa tragédie d'amour impossible, ses familles respectives qui se détestent (et qui se trucident), et ses amoureux qui s'aiment envers et contre tout, Roméo et Juliette semble très proche. Les passerelles ne tiendront qu'un bref moment.
Le drame poétique qui se joue infuse dans un folklore et des légendes ukrainiennes extrêmement marquées, et notamment une profusion de rites religieux dépeints avec beaucoup de pragmatisme pas toujours éloigné du surréalisme, à tel point qu'on a du mal à imaginer comment Paradjanov a bien pu réaliser une telle chose dans les années 1960 soviétiques. En tout état de cause, Les Chevaux de feu combinent deux dimensions particulièrement appréciables : 1) l'immersion de facto au sein d'une communauté montagnarde ukrainienne appartenant aux Houtsoules, avec un déluge de costumes, d'habitations, de coiffures, et de pratiques passionnantes, et 2) le recours à une caméra complètement dingue, typiquement soviétique, dirigée par le chef opérateur Iouri Illienko peu avare en mouvements improbables et frénétiques. Même si une sensation d'excès se fait ressentir à quelques endroits (certains tourbillons m'ont donné la nausée), on est plongé dans une forme d'hypnose qui confine parfois à la transe esthétique.
Comment oublier la scène des adieux des amants, au cœur d'une forêt baignant dans une lumière irréelle, avec ses plans sidérants qui tournoient sur les visages et cette pluie apparaissant comme cosmique ? Comment oublier la scène dans laquelle Ivan recherche Maritchka, disparue dans la rivière, avec sa nuée de villageois armés de flambeaux évoluant dans un crépuscule brumeux, sur le rivage et sur des radeaux lancés dans les rapides ? Des images imprimées sur la rétine.
Équilibre incroyable entre drame romantique déchirant, formalisme débridé, baroque et cohérent, et multiplication de détails saisissants — des visages tordus aux expressions lunaires, des cors des Carpates longs de plusieurs mètres, des coups de hache qui ensanglantent l'objectif de la caméra, des chevaux chimériques (repris par la traduction française du titre, qui signifie à l'origine "Les Ombres des ancêtres oubliés"). Au creux de cette poésie intense qui se fait autant le reflet de l'amour incandescent interdit que du désespoir le plus total, rien ne paraît superflu ou affecté : le tourbillon de la réussite est vertigineux.












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