Premier contact électrique avec la carrière du cinéaste Keisuke Kinoshita me concernant, avec cette histoire tragique et glaçante se déroulant sur l'île d'Hokkaido pendant la Seconde Guerre mondiale. L'aperçu est aussi brutal dans la seconde moitié de ce Shito no densetsu qu'il est fascinant dans la première, et donne férocement envie de persévérer dans la direction de cette lacune ainsi révélée au grand jour. Le cadre initial donne l'impression d'observer comme des entomologistes une tribu de mantes religieuses qui seraient tombées sur une poignée de papillons : ou comment une famille ayant fui Tokyo et la guerre trouve refuge dans un village isolé de l'île, pour y découvrir très progressivement un mode de vie quasiment féodal avec son seigneur local.
La perspective s'illustre par son originalité, en se focalisant sur des enjeux rarement abordés quand on traite de ce conflit mondial — que ce soit en dedans ou en dehors du cinéma japonais. Dans un premier temps, la famille essaie de faire bonne figure et de s'intégrer, son grand dénuement la pousse à faire une série de concessions... Et notamment la fille, qui envisage de se marier avec le fils du maire du village. L'affaire semblait toute tracée, mais lorsque le frère de la future mariée, revenu du front, reconnaît dans le futur amant un soldat qu'il avait croisé en Chine et qui ne s'était pas illustré par sa bienveillance à l'égard des femmes chinoises (euphémisme atomique puisqu'on parle de meurtres et de viols), ça tourne au vinaigre. Point de départ des antagonismes entre deux pôles relativement condensés dans un premier temps, la famille tokyoïte et le clan du chef, mais qui iront crescendo et s'enflammeront dans la seconde partie pour atteindre un chaos relativement innommable.
Mariage annulé, récoltes saccagées, rumeurs répandues avec une immense perfidie : le gars qui s'est fait démasquer fera tout son possible pour enflammer les rapports avec toute la population locale et faire de ces nouveaux arrivants des boucs émissaires à harceler. Il faut dire qu'en ces temps de malheurs, où les pertes d'êtres proches sont monnaie courante et où les estomacs peinent à se remplir, il ne faut pas grand-chose pour que la haine la plus sauvage embrase les environs. Et le noir et blanc crasseux et classieux de "A Legend or Was It? (en attendant un titre français digne de ce nom) sied admirablement bien aux horreurs auxquelles on assiste — la trame principale étant insérée entre une courte introduction et une courte conclusion en couleur et à l'époque contemporaine, étonnamment joyeuse et paisible, comme pour rappeler que la mémoire collective a un rôle à jouer et doit être confrontée.
Au cœur des dynamiques tant de constitution que de résolution des conflits, on peut relever un trio féminin interprété par Shima Iwashita, Kinuyo Tanaka et Mariko Kaga (vue récemment dans le très élégant Fleur pâle de Masahiro Shinoda). Toute leur bonne volonté et tout leur courage ne pourront rien contre la vindicte sciemment entretenue par d'immondes ordures et embrassée par une horde de villageois qui donnent l'impression de n'attendre que ça. Kinoshita suggère qu'une légère dissonance cognitive, en lien avec les lourdes pertes japonaises et la foi en l'empereur, ne serait pas étrangère à ce potentiel basculement dans l'horreur. En tout état de cause un film très original sur des conséquences secondaires de la Seconde Guerre mondiale, avec une visée nihiliste beaucoup plus globale, une musique à base de guimbarde digne des plus grandes tensions de western spaghetti, et un regard franchement terrifiant sur l'hystérie collective soumise à l'autorité.













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