Le dernier ouvrage d'Anthony Galluzzo m'a donné un peu plus de fil à retordre que les deux précédents, probablement en lien avec le côté catalogue thématique revendiqué par le format de manuel, adoptant la perspective cynique d'un consultant imaginaire. Pourtant la structure même semble plus permissive vis-à-vis d'une lecture fragmentée, avec un découpage méthodique en nombreux chapitres et sections, mais sans doute que l'absence de fil rouge narratif du début à la fin, au profit d'une vision quasi encyclopédique, m'a quelque peu freiné. Mais je n'exclus pas totalement le fait que des éléments contextuels aient aussi contribué de manière significative à l'étalement de la lecture…
Comme toujours, une impressionnante bibliographie composée d'études ethnographiques alimente les analyses, portant ici sur la structuration du capitalisme marchand et de son système productif mondial. Manuel de management décomplexé ne cite que très rarement dans le texte la géographie des lieux observés, mais on imagine que la majorité des témoignages recueillis est issue d'usines du Sud global (quand bien même cette forme de domination autocratique s'exporterait vers l'Occident), dans lesquelles la pénibilité physique se trouve déléguée à des sous-traitants industriels. L'essai est implacable, méthodique, parcourant segment après segment un horizon impressionnant de techniques de management pour le moins violentes. Petit détail original, en parcourant les méthodes de domination, Galluzzo donne régulièrement des clés pour les contourner, derrière le ton de la satire.
Les tactiques de surexploitation, de coercition et de division des travailleurs sont parcourues sous toutes leurs formes, division par la parcellisation des tâches, exploitation des identités et des préjugés, mise en concurrence mondialisée, contrôle horizontal par le teamwork. Il aborde les notions de semi-prolétariat, il distingue deux principaux pôles et tout le continuum entre, afin de trouver une sorte de point d'équilibre disciplinaire, du management despotique (domination par la peur, assumée, avec chantage au salaire et objectifs inatteignables) au management hégémonique (contrôle intériorisé). Le livre étudie également tout ce qui a trait au contrôle par l'architecture et la spatialisation, de la conception des usines à la limitation des mouvements, avec l'usage de populations vulnérables et instables.
De par la nature de son objet d'analyse, les industries à forte intensité de main-d'œuvre (là où le coût du travail humain est une variable d'ajustement cruciale), le contexte se resserre autour de quelques secteurs précis comme l'industrie textile et du prêt-à-porter (Vietnam et Bangladesh), l'électronique (Foxconn en Chine ou en République tchèque), l'industrie agroalimentaire (abattoirs aux États-Unis et en Europe), ainsi que la logistique et les services. Il en résulte une lecture assez éprouvante, dans son passage en revue de méthodes de contrôle et d'asservissement des masses travailleuses, au-delà du fait qu’elle se révèle extrêmement généreuse en clés de compréhension.


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