lundi 18 mai 2026

Les Chevaux de feu (Тіні забутих предків, Тени забытых предков), de Sergueï Paradjanov (1965)

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La beauté baroque des amants maudits

Découvrir Les Chevaux de feu aujourd'hui, dans mon parcours cinéphile : quel bonheur. La preuve, encore une fois et si besoin était, que l'opiniâtreté finit par payer et que sur des chemins obscurcis d'embûches aux parfums de navet, on entrevoit de temps en temps un rayon de soleil d'une intensité insaisissable. Du côté de Sergueï Paradjanov, je m'étais déjà cassé les dents sur Sayat Nova - La Couleur de la grenade (surtout) et sur La Légende de la forteresse de Souram (aussi, bien que beaucoup plus digeste dans mon référentiel), dont l'empreinte visuelle remarquable n'avait jamais réussi à dépasser chez moi le simple attribut secondaire d'un récit abscons impossible à appréhender et à apprécier. Un peu de persévérance, quelques conseils hautement avisés, et me voilà devant un film aussi marquant que certaines réalisations fabuleuses des ascendants soviétiques de Paradjanov, à l'image de Mikhail Kalatozov — je n'ai pas arrêté de penser à La Lettre inachevée pour les expérimentations formelles aussi baroques et spectaculaires qu'envoûtantes, avec un soupçon de mystique à la Tarkovski dans des proportions tout à fait raisonnables.

Mais on ne peut pas décemment réduire cette expérience fulgurante à ces seules références. Ne serait-ce qu'en considérant tous les aspects qui relient l'histoire d'Ivan et Maritchka au domaine du conte, avec ses codes narratifs, ses thématiques saillantes autour de l'amour et de la mort, sa profusion de symboles merveilleux. On pourrait d'ailleurs penser, dans un premier temps, et ce en dépit des encarts initiaux nous précisant qu'il s'agit d'une histoire baignant dans un folklore inspiré des Carpates ukrainiennes, à une fiction relevant de l'imaginaire shakespearien. Avec sa tragédie d'amour impossible, ses familles respectives qui se détestent (et qui se trucident), et ses amoureux qui s'aiment envers et contre tout, Roméo et Juliette semble très proche. Les passerelles ne tiendront qu'un bref moment.

Le drame poétique qui se joue infuse dans un folklore et des légendes ukrainiennes extrêmement marquées, et notamment une profusion de rites religieux dépeints avec beaucoup de pragmatisme pas toujours éloigné du surréalisme, à tel point qu'on a du mal à imaginer comment Paradjanov a bien pu réaliser une telle chose dans les années 1960 soviétiques. En tout état de cause, Les Chevaux de feu combinent deux dimensions particulièrement appréciables : 1) l'immersion de facto au sein d'une communauté montagnarde ukrainienne appartenant aux Houtsoules, avec un déluge de costumes, d'habitations, de coiffures, et de pratiques passionnantes, et 2) le recours à une caméra complètement dingue, typiquement soviétique, dirigée par le chef opérateur Iouri Illienko peu avare en mouvements improbables et frénétiques. Même si une sensation d'excès se fait ressentir à quelques endroits (certains tourbillons m'ont donné la nausée), on est plongé dans une forme d'hypnose qui confine parfois à la transe esthétique.

Comment oublier la scène des adieux des amants, au cœur d'une forêt baignant dans une lumière irréelle, avec ses plans sidérants qui tournoient sur les visages et cette pluie apparaissant comme cosmique ? Comment oublier la scène dans laquelle Ivan recherche Maritchka, disparue dans la rivière, avec sa nuée de villageois armés de flambeaux évoluant dans un crépuscule brumeux, sur le rivage et sur des radeaux lancés dans les rapides ? Des images imprimées sur la rétine.

Équilibre incroyable entre drame romantique déchirant, formalisme débridé, baroque et cohérent, et multiplication de détails saisissants — des visages tordus aux expressions lunaires, des cors des Carpates longs de plusieurs mètres, des coups de hache qui ensanglantent l'objectif de la caméra, des chevaux chimériques (repris par la traduction française du titre, qui signifie à l'origine "Les Ombres des ancêtres oubliés"). Au creux de cette poésie intense qui se fait autant le reflet de l'amour incandescent interdit que du désespoir le plus total, rien ne paraît superflu ou affecté : le tourbillon de la réussite est vertigineux.

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mardi 12 mai 2026

La Divine (神女, Shén nǚ), de Wu Yonggang (1934)

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"Que les ragots sont effrayants !" Il suffit souvent d'un détail pour faire passer un film appartenant à un registre donné bien identifié du statut de énième variation peu passionnante à celui de singularité attrayante, il me semble. Le cas de La Divine se démarque du tout-venant du  […]

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jeudi 07 mai 2026

La Terre jaune (黄土地, Huáng tǔdì), de Chen Kaige (1984)

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Désespoir discret et désillusions silencieuses Le tout premier film de Chen Kaige appartient à cette catégorie de cinéma lent, sobre, un peu taiseux, à combustion lente, et donc les qualités principales passent davantage par l'ambiance et la mise en scène que d'autres éléments plus classiques,  […]

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samedi 25 avril 2026

Mimosas, la voie de l'Atlas (Las Mimosas), de Óliver Laxe (2016)

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Voyage métaphysique vers le Haut Atlas marocain On comprend mieux, en regardant Las Mimosas, d'où Óliver Laxe tient ce style et cette capacité à filmer les montagnes, la terre, les cours d'eau, et en particulier cette région de l'Atlas au sud du Maroc. Un décor qu'il a depuis repris pour le plus  […]

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lundi 13 avril 2026

Le Samouraï et le Shogun (柳生一族の陰謀, Yagyū ichizoku no inbō), de Kinji Fukasaku (1978)

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Haute trahison en couleur C'est très souvent mentionné dans ce qu'on peut lire au sujet de Le Samouraï et le Shogun, mais c'est vrai qu'il y a un petit parfum de fin de cycle en matière de chanbara ici, dans un registre arrivant en quelque sorte au bout de son potentiel après 2 ou 3 décennies  […]

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mardi 07 avril 2026

La Dernière Chance (Fat City), de John Huston (1972)

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"You can count on me right down the line." La ballade country composée et interprétée par Kris Kristofferson, "Help Me Make It Through the Night", traverse le film, persiste longtemps après, et contribue discrètement à cette mélancolie tenace qui semble faire partie de sa  […]

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mercredi 01 avril 2026

A Legend or Was It? (死闘の伝説, Shitō no densetsu), de Keisuke Kinoshita (1963)

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Abus de pouvoir Premier contact électrique avec la carrière du cinéaste Keisuke Kinoshita me concernant, avec cette histoire tragique et glaçante se déroulant sur l'île d'Hokkaido pendant la Seconde Guerre mondiale. L'aperçu est aussi brutal dans la seconde moitié de ce Shito no densetsu qu'il est  […]

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jeudi 26 mars 2026

Le Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls (1971)

chagrin_et_la_pitie.jpg, 2026/02/04

Casser le mythe et crever l'abcès Regarder Le Chagrin et la Pitié (1969 ou 1971, selon la diffusion considérée) sur l'occupation de la France par l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, un documentaire réalisé par Marcel Ophüls une trentaine d'années après les événements, m'a procuré un peu  […]

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