vendredi 12 avril 2024

Notre corps, de Claire Simon (2023)

notre_corps.jpg, avr. 2024
Écrins du corps féminin, nuée de cas particuliers

L'horizon des régions hospitalières explorées par Claire Simon dans Notre corps est très vaste, et les 2h50 du documentaire sont presque insuffisantes — au sens où l'on serait prêt à en contempler facilement le double. Les domaines médicaux sont variés et ont pour point commun la rencontre entre le corps féminin et le corps médical : un spectre extrêmement large tutoie l'exhaustivité en partant des premiers rendez-vous gynécologiques à l'adolescence pour boucler de l'autre côté avec les soins palliatifs, et parcourant de manière ordonnée mais pas encyclopédique la grossesse et l'accouchement au département obstétrique, l'unité spécialisée en procréation médicalement assistée, le parcours de transition de genre, le service oncologie avec ses réunion multidisciplinaires, et bien d'autres particularités qui sont tombées sur le chemin de la caméra de Simon lors de son passage à l'hôpital Tenon à Paris en 2021. La thématique est en un sens voisine de ce que les documentaristes Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel exploraient dans De humani corporis fabrica (comprendre : quelques passages obstétriques et chirurgicaux hypnotisants mais un peu hardos, à réserver à un public averti), avec notamment un passage consacré à la chirurgie fonctionnant à l'aide de bras robotisé (sur ce sujet précis, le court-métrage Da Vinci de Yuri Ancarani restera la référence). Mais l'approche est totalement différente ici puisqu'on accompagnera les différentes personnes sur le temps long, en prenant tout le temps nécessaire à comprendre les problématiques personnelles, les historiques de soin, et souvent une très grosse partie des éléments contextuels qui entourent la visite à l'hôpital de ces femmes, avec une contribution personnelle de la réalisatrice tout à fait impromptue. Attention, c'est à la fois magnifique, choquant, bouleversant, parfois très dur à encaisser, invariablement passionnant, tragique, et surtout terriblement émouvant.

En fait il suffit d'une scène pour convaincre, une des premières : calmement, au cours d'une consultation gynécologique, une jeune adolescente explique sa situation de grossesse non-désirée. La séquence est longue, sans coupure, elle fait passer par différentes émotions à mesure que la médecin pose des questions pour faire parler la fille et prendre connaissance de l'ampleur de la situation. C'est doux sur la forme tout en étant dur sur le fond, l'aperçu donné du contexte et des conditions est saisissant... Moment parfait, entrée en matière éloquente qui donne en réalité le ton des presque trois heures à suivre et qui ne faiblira pas un instant pour nous laisser abasourdi, de l'autre côté du docu, au terme d'un long échange entre une radiologue et une patiente âgée qui semble être arrivée au terme d'un long et éprouvant parcours de traitements chimiothérapiques. Ce n'est pas la séquence la plus originale du film mais malgré tout, si on n'a pas le cœur ébranlé par ce qu'on a pu capter de ce moment, on n'est probablement pas humain.

Claire Simon traverse les différents départements et construit de scène en scène un document d'une puissance incroyable, alternant entre l'intimité de certaines consultations et la stupéfaction de certains actes chirurgicaux. Notre corps déborde de patience, de soin, de respect, il brasse une diversité de cas qui n'a d'égal que leurs points de singularité, il aborde autant de séquences merveilleuses que de moments éprouvants, et il laisse la place à des événements indépendants du film lui-même — une manifestation pour dénoncer les violences sexuelles perpétrées par un gynécologue de l'hôpital, la révélation d'un cas de cancer du sein étendu chez la réalisatrice elle-même qui annihile complètement la distance au sujet en la projetant dans son propre matériau. On parle d'avortement, d'endométriose, de transition de genre, de maternité, de PMA, de cancer. On accouche, on écoute, on soigne, on discute. On réalise de nombreux actes techniques : on résèque des lésions liées à de l'endométriose au milieu du côlon, on ponctionne des ovocytes dans les follicules ovariens, on identifie les spermatozoïdes vigoureux et on réalise une fécondation in vitro... On peut difficilement faire plus impressionnant et fascinant en ce qui me concerne. Certaines questions posées lors d'entretiens médicaux sont le point de départ de bouleversements existentiels, parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Les réflexions qui s'imposent dans le registre de la transidentité à l'heure de la ménopause, y compris les réflexions au niveau biologique et physiologique sur le ratio des taux d'œstrogène et de testostérone, relève de thématiques nouvelles incroyables. Des moments surréalistes surgissent lorsque les patientes ne parlent pas français (les échanges en anglais ou en espagnol atteignent un registre presque burlesque, par traducteur informatique — approximatif — interposé, en contraste total avec la gravité de la situation et des informations partagées), d'autres deviennent intensément poignants dès lors que des pans entiers d'expérience sexuelle malmenée sur des années se révèlent, mêlant douleur, libido, et sentiment amoureux. Des vies intimes qui défilent, entre témoignages hétéroclites et pratiques médicales coordonnées, en leur accordant tout le temps et l'empathie qu'elles nécessitent.

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jeudi 11 avril 2024

The Noah, de Daniel Bourla (1975)

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Solitude, folie et radiations

Un homme seul (Robert Strauss pour son dernier film) dérive sur l'eau, à bord d'un radeau de fortune, et arrive sur une île vraisemblablement déserte perdue au milieu d'un océan inconnu. Des restes de matériel de propagande communiste jonchent les lieux. Il vérifie que son détecteur de radioactivité de ne signale pas un souci : tout va bien. À un détail près : tout porte à croire qu'il est l'unique survivant d'une catastrophe planétaire, résultat d'une guerre mondiale nucléaire qui n'a pas atteint ce petit bout de terre sablonneuse aux allures paradisiaques.

Daniel Bourla a tourné ce film faisant intervenir un unique personnage à l'écran en 1968, mais la première sortie n'eut lieu qu'en 1975, après avoir réussi à obtenir les fonds nécessaires au travail de montage — suite à d'autres problèmes, de droits, le film disparaîtra des radars avant de réapparaître au milieu des années 1990 sous le manteau. Et on est bien obligé de constater que le montage est une partie essentielle de The Noah, puisque l'essentiel de l'action (si on peut dire) se déroulera dans la tête de son protagoniste, sombrant peu à peu dans une folie profonde, conséquence de son isolation et de sa solitude.

Après avoir passé un certain temps à explorer les environs, Strauss entend une voix : c'est le début des affabulations. Il s'inventera un compagnon imaginaire prénommé "Friday", puis il inventera une seconde camarade pour tenir compagnie au premier, et puis... au final, une civilisation toute entière, pur produit de son imagination. Dans ces décors (le film fut tourné à Puerto Rico) épargnés par les radiations, sa santé mentale lui échappe et il se retrouve prisonnier d'un monde d'illusions sur lequel il croit régner — tel un Noah moderne, comme l'introduit l'encart initial avec sa citation biblique. Il donne des cours à des élèves imaginaires, il commande un escadron imaginaire dans des manœuvres militaires imaginaires, il réinvente les nouveaux commandements en néo-Moïse imaginaire... Un soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu dieu au terme de la Troisième. L'idée est séduisante, le plan est suivi avec rigueur, le final est bien amorcé, mais on ne m'ôtera pas de l'idée que du haut de ses 110 minutes, le film est bien trop long et comporte de très nombreuses séquences extensives et indigestes. Amputé d'un bon quart, ce conte de science-fiction minimaliste aurait été infiniment plus efficace dans son propos : l'effacement d'un ancien monde au profil d'une civilisation imaginaire construite sur le déni.

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mardi 09 avril 2024

Blonde Vénus (Blonde Venus), de Josef von Sternberg (1932)

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Triangle amoureux et pathologique

Pur produit du cinéma Pre-Code et accessoirement cinquième collaboration entre Marlene Dietrich et Josef von Sternberg, Blonde Venus s'était à l'époque illustré par une impopularité notable que l'on peut raisonnablement relier au rôle de l'actrice d'origine allemande, ni espionne, ni princesse, ni femme fatale, ni célèbre chanteuse de cabaret. Elle tient ici un rôle beaucoup plus pragmatique, terre-à-terre, loin des paillettes et de la séduction radicale, probablement pour la première fois de sa carrière, une femme attachée à l'intimité de son foyer. Mais c'est précisément ce qui fait tout le sel d'un tel film, mettant en scène une femme dont l'indépendance est constamment menacée et qui se battra jusqu'au bout pour maintenir sa dignité.

Dietrich se retrouve prise en étau entre deux figures masculines : son mari Herbert Marshall (qui parvient à composer un personnage intensément et progressivement antipathique, c'est assez remarquable dans le contraste constitué en opposition à son rôle de séducteur amoureux dans Haute pègre aka Trouble in Paradise réalisé par Ernst Lubitsch la même année), souffrant d'une grave maladie l'obligeant à trouver une grande somme d'argent pour aller se faire soigner en Allemagne, et Cary Grant (dans un de ses premiers rôles), un homme politique chamboulé par ses numéros de cabaret qui se dira prêt à lui donner l'argent nécessaire sans véritable condition. On le voit venir d'un peu loin, mais il n'empêche, le trajet sera aussi beau que piquant : à mesure que Dietrich travaille pour permettre à son mari de financer son séjour médical, elle s'en éloignera. Les premières compromissions, les premiers mensonges... Ils auraient pu se séparer aisément, mais il y a un enfant au milieu qui complexifie la problématique.

On est en 1932 et la séquence la plus représentative du parfum de Forbidden Hollywood est sans aucun doute la première, quand les parents racontent leur rencontre à leur enfant. Un petit groupe d'hommes tombent par hasard sur un lac dans lequel se baignent un petit groupe de femmes allemandes, toutes également nues et libres dans l'eau. Grand moment de légèreté érotique, qui m'a paru en tous cas bien plus marquant que les quelques numéros musicaux fortement mis en valeur au cours du film — et ce en dépit de la célèbre scène où Dietrich déguisée en gorille sort de son costume animal pour en exhiber un autre, étincelant. Portrait émouvant d'une femme extrêmement combattive, à l'origine de nombreux allers-retours entre deux pôles (la misère au foyer et l'action au cabaret, la liberté et la soumission, grosso modo), prête à tout pour préserver son émancipation de désillusions en désillusions (si l'on excepte le final un peu trop gentillet) dans une société qui lui barre constamment la route.

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lundi 08 avril 2024

D'Est, de Chantal Akerman (1993)

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Travelling sur 2000 kilomètres

Un dispositif extrêmement simple : filmer un voyage depuis l'Allemagne de l'Est jusqu'à Moscou au lendemain de la dislocation de l'URSS, sans aucun commentaire, sans aucun sous-titre. Avec seulement quelques séquences plus scriptées, en plans fixes, qui viennent rythmer le film en arrêtant le mouvement (une salle de danse, l'intérieur d'une maison, un concert classique, un homme seul sur un banc, des paysans qui récoltent des pommes de terre), Chantal Akerman examine les territoires traversés qu'elle capte par la fenêtre d'une voiture, vraisemblablement, en travelling latéral constant sur plusieurs milliers de kilomètres. D'Est est par définition l'enregistrement d'un voyage, mais le résultat est en réalité une autre forme de voyage pour qui se laissera happer par ces deux heures durant lesquelles des centaines d'inconnus défileront, à mesure qu'on progresse vers l'est, de la campagne à la ville, de l'été à l'hiver. Les saisons passent comme les paysages et les habitants d'Allemagne, de Pologne, d'Ukraine et de Russie, et la radicalité du projet se traduit en des termes extrêmement doux dans la vision documentaire résultante, une douceur qui au choix, selon l'humeur et la sensibilité, rebutera par sa redondance et son abstraction, ou au contraire fascinera pour les mêmes raisons.

Il y a un peu du court-métrage A Trip Down Market Street Before the Fire réalisé par les frères Miles en 1906 dans ce film, avec une équivalence dans la trajectoire qui parcourait la rue principale de San Francisco en travelling avant — quatre jours avant le puissant tremblement de terre qui détruisit la ville. Dans D'Est, on découvre l'Europe de l'est au crépuscule de l'Union soviétique, à une époque où l'on ne savait pas vraiment ce qui allait advenir, le nouveau monde inconnu, qu'on soit dans les campagnes isolées ou dans les zones urbaines aux populations concentrées. L'ensemble n'échappe pas à une certaine forme d'austérité et d'ennui, étant donné le minimalisme acharné du documentaire, mais le visionnage procure des sensations notables, liées au décalage suscité vis-à-vis de ce que l'on peut y voir. Et c'est captivant.

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samedi 06 avril 2024

Des terroristes à la retraite, de Mosco Boucault (1985)

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Exil, résignation, rébellion

L'histoire des unités "Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée" (FTP-MOI) et de Missak Manouchian est revenue dans l'actualité à l'occasion de son récent transfert avec sa femme au Panthéon, suscitant à cette occasion quelques remous au creux de débats stupides et rances sur le thème "le bon immigré versus le mauvais immigré", comme inspiré par un sketch des Inconnus. Ce documentaire un peu vieillot de Mosco Boucault permet à l'inverse de parcourir plus en détails ce qui se cache derrière la fameuse "affiche rouge" et la campagne de propagande anticommuniste et antisémite allemande de 1944, en réponse aux activités qualifiées de terroristes sous Vichy du groupe "Manouchian-Boczov-Rayman".

Avec la voix de Simone Signoret (entre autres) comme narratrice, Des terroristes à la retraite se segmente selon deux principaux axes : un descriptif de cette partie de l'histoire de la résistance sous occupation allemande, orchestrée par un groupe constitué de juifs pour la plupart, communistes et autres étrangers, qui finiront fusillés en février 1944, et des témoignages des survivants 40 ans plus tard. À noter qu'à l'époque de sa diffusion à la télévision, le docu avait généré une polémique — dont il ne reste pas grand-chose aujourd'hui — suite à des accusations de Mélinée Manouchian (basées sur une interprétation apparemment erronée des derniers mots écrits par Missak qui mettraient en cause Boris Holban et le PCF : "je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal, sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus", ces derniers faisant référence à Vichy et sa police).

Le titre provocateur joue avec une certaine malice de cette association un peu improbable, puisqu'on aura l'occasion à de nombreuses reprises de voir ces anciens résistants jadis considérés comme terroristes raconter des histoires de guerre tout en travaillant (ils sont tailleurs, fourreurs, etc.). Ils avaient quitté Pologne, Roumanie, Hongrie ou encore Arménie pour fuir les persécutions antisémites dans les années 1930 mais ils se retrouvèrent confrontés aux mêmes menaces une décennie plus tard. Longtemps paralysés et un peu déboussolés par le pacte germano-soviétique de 1939, certains vécurent l'invasion de l'URSS par l'Allemagne en 1941 comme un soulagement, les autorisant moralement à entrer dans la guérilla clandestine et attaquer officiers et convois allemands. Comme le raconte un intervenant, "Il est devenu évident que tout juif pouvait être considéré comme un condamné à mort en sursis. Nous avons transformé la résignation en volonté de combat".

C'est à la fois intéressant et drôle, avec le recul, de voir ces vieux nous parler de cette organisation cloisonnée en différentes unités et surtout de la partie artisanale de leurs activités terroristes, à commencer par la fabrication de bombes et le maniement des armes. Ils expliquent en reproduisant les gestes dans toute l'approximation de leurs corps vieillis les techniques pour lancer les explosifs (il y a un petit côté docu-fiction qui ne se prend pas au sérieux, sur un sujet éminemment sérieux, je trouve l'effet produit vraiment cocasse), ils abordent leur maladresse notoire et leurs grandes incompétences en matière de lutte armée, au moins initialement. Et ils expriment cette rancœur contre les nazis qui s'est atténuée sous l'effet du temps, mais qu'ils emporteront manifestement dans leurs tombes, dénuée d'héroïsme mais emplie de détermination.

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jeudi 04 avril 2024

Happy Together (春光乍洩, Cheun Gwong Tsa Sit), de Wong Kar-wai (1997)

happy_together.jpg, mars 2024
"Turns out that lonely people are all the same."

Je referme (sans m'en être rendu compte) le chapitre Wong Kar-wai en terminant sur la période qui m'aura le plus convaincu et passionné chez lui, le tournant des années 1990 / 2000, fin du XIXe et début du XXe, avec la toile de fond de la rétrocession de Hong Kong à la Chine imbibant de nombreux films hongkongais de cette époque. Happy Together se situe chez moi quelque part entre In the Mood for Love (2000) et Chungking Express (1994) avec lesquels il partage quelques points communs dans la direction artistique, très particulière, et leur rapport au registre de la romance.

Wong a choisi le territoire opposé à Hong Kong sur Terre pour former le cadre de la relation entre les deux personnages interprétés par Leslie Cheung et Tony Leung Chiu-wai, deux exilés temporaires en Argentine. Deux amants qui n'auront de cesse de se donner une deuxième chance, comme nous le rappellent régulièrement les évocations dans les dialogues du type "we could start over" accompagnant les multiples soubresauts de leur relation. Dans une ambiance très singulière, faite de petits boulots dans des bars ou des restaurants, de tango alternant avec du Zappa période Sheik Yerbouti et une reprise des Turtles (donnant son nom au film), et de lassitude mélancolique concentrée dans une petite chambre miteuse de Buenos Aires, les deux ne savent plus comment gérer leurs vies.

Une sensation déstructurée amplifiée par les différents motifs graphiques qui rythment au moins autant la narration, entre séquences en noir & blanc et filtres bleutés, que l'on soit au nord du pays autour des chutes d'Iguazu ou à la pointe sud du continent en Patagonie (à la faveur d'une interaction avec un troisième personnage, joué par l'acteur taïwanais Chang Chen), voire même de retour sur la côte Est asiatique, au détour d'un passage dans les night markets de Taïwan. Wong est probablement l'auteur d'un des plus grands archétypes de l'amour déçu et des atermoiements sentimentaux, et clairement cette façon de filmer l'hésitation pourra paraître ampoulée et très affectée dès lors qu'on n'est pas happé par ce récit fragmenté. Il y a de manière très personnelle des motifs qui resteront, les voix enregistrées, la lampe souvenir, toujours en lien avec un bloc de solitude. Happy Together, à ce titre, est un peu l'illustration d'une séparation qui se reconduit de manière perpétuelle, face à un avenir complètement incertain laissant le champ libre aux regrets. Peut-être que ce que dira le personnage de Tony Leung Chiu-wai n'est pas si faux : "turns out that lonely people are all the same."

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mardi 02 avril 2024

Ouvrir la voix, de Amandine Gay (2017)

ouvrir_la_voix.jpg, mars 2024
La sobriété du témoignage

Ouvrir La Voix a les avantages et les défauts de sa radicalité (qui trouve son origine dans une absence de financement institutionnel) : deux heures d'entretiens avec des militantes qui revendiquent leur identité de femme et de noire, cadrées en plan serré sur leurs visages, avec quasiment aucune autre forme de matériau — juste quelques sorties de manière épisodique — et arrangées en une grosse dizaine de thématiques annoncées par des encarts prévus à cet effet, sans voix off. Le format est un peu austère mais il a la beauté de sa simplicité et de sa franchise : le résultat ne s'en trouve à mon sens que plus lisible et saillant.

Amandine Gay a fait le choix de donner la parole à une vingtaine de femmes noires, des intellectuelles qui n'ont pas toute connu une éducation dans des milieux favorisés mais qui aujourd'hui appartiennent aux catégories sociales supérieures et qui ont réussi dans une voie qui leur permet de défendre leur identité et de partager leurs expériences avec beaucoup de recul et des mots, des concepts, des perspectives particulièrement appropriées. Il y a beaucoup de choses qui ressortent et qui sont "classiques" au sein des milieux souffrant du racisme banalisé en France, quelque chose de presque commun pour n'importe qu'elle personne ayant déjà pu fréquenter ou appartenir à des communautés subissant ce type d'agression, et c'est tout particulièrement éloquent lorsque les différentes intervenantes évoquent l'état d'esprit dans lequel elles ont pu évoluer, à toujours se voir opposer  / rappeler leur couleur de peau, devoir prendre des précautions supplémentaires, être questionnées sur leurs sentiments profonds dans leur propre pays. Le documentaire est très riche en témoignages qui vont au-delà de ça, avec des parcours de vie passionnants (et parfois très durs) qui décrivent une minorité particulière à travers un spectre large d'hétérogénéités.

On peut regretter l'homogénéité de catégorie sociale agissant comme structure de l'argumentaire, les précaires étant absentes du cadre, mais on peut aussi imaginer que ce pourrait être le sujet d'un autre film. Toutes les personnes interrogées ici ne sont pas franchement pertinentes à mon sens (par exemple j'ai eu du mal avec le discours très bourgeois et américanophile de Rachel Khan), certains sujets comme la religion dégagent des lignes de réflexion insoupçonnées, et globalement la densité ainsi que la diversité des témoignages sont très appréciables. Les parcours brisés ("les cygnes ne sont pas noirs" jeté au visage d'une jeune fille qui voulait être danseuse étoile), les rapports aux expériences amoureuses (sortir avec une personne noire comme résultant d'une "expérience"), les différents clichés sur la réputation, autant de détails aigus et pertinents qui resteront.

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lundi 01 avril 2024

Les Tambours de la nuit (夜の鼓, Yoru no tsuzumi, Night Drum), de Tadashi Imai (1958)

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Solitude imposée de l'époque d'Edo

Yoru no tsuzumi complète un tableau parfaitement subjectif chez Tadashi Imai formé par les quelques films que j'ai pu voir et explore une perspective extrêmement rare pour aborder la thématique du samouraï. À des années-lumière d'un chanmbara (classique ou atypique), il est pourtant bien question de la condition de cette classe guerrière du Japon féodal (ici au début du XVIIIe siècle) mais selon un angle très original. En s'intéressant aux conséquences de l'éloignement imposé aux hommes par le clan et son chef, quittant le foyer et leur femme pendant plus d'un an à l'occasion d'une résidence à Edo, il expose une facette singulière qui a trait aux contraintes d'un exil et aux conséquences en termes de cellule familiale fragmentée, avec des problématiques liées à l'honneur bafoué très éloignées des classiques du genre. En ce sens, c'est un film très agréablement complémentaire dans la filmographie de Imai, aux côtés de Contes cruels du Bushido (sur la dure vie des samouraïs à travers les âges), Revenge (sur les codes du bushido et les conséquences délétères pour l'honneur), et Eaux troubles (sur la condition des femmes sous l'ère Meiji).

C'est sous l'angle de la rumeur que Les Tambours de la nuit déploie son mélodrame, en faisant du retour du samouraï en mission une confrontation aussi diffuse que blessante à ce bruit qui court déshonorant. Après une année passée loin de son foyer, impatient de retrouver son épouse, Hikokuro prend connaissance de murmures au sujet de sa femme, qui aurait eu une relation adultérine avec le musicien en charge d'enseigner le tambour à leur fils. Le tambour, un art à part entière dans la culture japonaise, sera d'ailleurs un motif récurrent dans le fond sonore qui viendra régulièrement rythmer l'action, dans tout son potentiel angoissant. On apprend à cette occasion l'existence de certaines "coutumes" en de pareils cas, comme notamment le double suicide de l'époux infidèle et de l'amant en cas de révélations dégradantes, ou encore l'autorisation donnée à l'époux déshonoré d'assassiner le fautif dans le cas où il aurait prévenu les autorités au préalable. Une drôle d'époque, assurément.

Tadashi Imai adopte la stratégie d'une narration procédant par flashbacks successifs pour révéler progressivement l'objet du litige, un procédé qui convient particulièrement bien à la nature du sujet. On découvre peu à peu la difficulté du quotidien de cette femme laissée dans la solitude, confrontée à une grande diversité de problèmes (économiques, entre autres), ainsi que la tragédie qui se prépare — à cette époque féodale, un homme peut fréquenter autant de geishas qu'il le souhaite sans risquer la moindre réprobation, mais si une femme est surprise seule avec un homme dans la même pièce (sans transgression morale notable), ce sera considéré comme un affront patent. Night Drum se refermera à ce titre sur un final étonnamment sanglant, en nous plaçant dans une position pour le moins très inconfortable.

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lundi 25 mars 2024

La Jeune fille et les paysans (Chlopi), de Dorota Kobiela et Hugh Welchman (2023)

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Destins animés

La formule présente dans La Passion Van Gogh est répétée en partie par Dorota Kobiela et Hugh Welchman : c'est par rotoscopie que les images de La Jeune fille et les paysans sont générées et animées, dans un second temps, après un premier tournage en décors et en acteurs réels. Le résultat visuel est époustouflant, on passe un bon moment au début à simplement contempler les tableaux s'animer sous nos yeux tout en songeant à la technique utilisée pour atteindre un tel résultat. On atteint presque la limite du procédé ici — avec lequel personne ne peut vraiment être parfaitement familier il me semble, les longs-métrages réalisés de la sorte se comptant probablement sur les doigts d'une main : en plus des deux déjà cités, seuls deux autres me viennent à l'esprit, A Scanner Darkly de Richard Linklater et Téhéran Tabou de Ali Soozandeh — en ce qui me concerne, car à de très nombreuses reprises, sur la durée, c'est presque comme si on voyait les images réelles derrière les peintures, avec un filtre très réaliste appliqué par-dessus. L'effet de surprise produit n'est pas du tout désagréable, bien au contraire, mais à la longue on en vient à se questionner sur l'intérêt profond d'une telle méthode et, de la sorte, on quitte de temps en temps le récit.

Là où La Passion Van Gogh avait un petit côté enquête documentaire, ce second film est quant à lui adapté d'un roman polonais (Władysław Reymont reçut le Prix Nobel de littérature au début du XIXe siècle à cet effet) qui plonge dans un village de campagne en pleine ébullition autour d'une femme prénommée Jagna. Elle est amoureuse d'un jeune paysan, lui-même déjà marié, mais c'est au père de ce dernier, riche propriétaire terrien, qu'elle sera contrainte de se marier, mettant en place les conditions pour un double adultère. C'était un roman assez avant-gardiste en matière d'émancipation féminine et de rejet des traditions locales, et il faut reconnaître que l'esthétique du film épouse admirablement bien l'évolution des émotions, au gré des saisons qui rythment l'effusion des sentiments.

Quelques scènes sont incroyablement hypnotisantes, comme par exemple celle des danses traditionnelles le jour du mariage qui interpelle vigoureusement autant par la menace qui enfle soudainement autour de la jeune femme que par la dimension esthétique captivante qui illustre le travail des quelque 150 artistes (chaque image est peinte à la main, il faut tout de même un peu de temps pour l'intégrer) qui ont travaillé sur le projet. Ces tableaux accompagnent agréablement la tragédie vaguement shakespearienne qui se noue dans un coin de campagne paysanne polonaise, à mesure que la jalousie et la haine des uns et des autres se développent, comme inéluctablement, avec pour point de chute une séquence finale particulièrement difficile. Très belle ultime image, à ce titre, d'un corps nu sali par le regard des malveillants et lavé par la pluie au milieu des champs.

N.B. : On peut penser aux travaux de Rino Stefano Tagliafierro en matière de court-métrage animé, avec Beauty et Peep Show, dans lesquels il introduisait de légers mouvements au sein de grands tableaux.

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jeudi 21 mars 2024

Knock, de Guy Lefranc (1951)

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Les maladies ignorées

Knock est un film d'acteurs et de dialogues avant tout, il me semble, et dont le côté théâtral très appuyé ne trouvera de source de soulagement (ou d'aggravation, pour peu que l'on ne supporte pas la prestation) que dans l'interprétation de Louis Jouvet. L'acteur y est vraiment over the top, il en fait des caisses et des caisses en cabotinant à plein régime dans ce rôle qui lui va si bien, un charlatan prenant la succession d'un médecin de village et changeant radicalement l'équilibre local et les habitudes de chacun. À grands coups de "toute personne en bonne santé est un malade qui s'ignore", son objectif est de mettre tout le canton au lit, avec l'impression d'être malade, et de se servir de la médecine comme du bras armé de son enrichissement personnel.

Le jusqu'au-boutisme du personnage de Jouvet est assez rare dans son extrémisme : une fois rentré dans son nouveau rôle de notable sachant se faire respecter par la terreur, il n'en ressortira plus et règnera en seigneur tout puissant. Ralliant les uns à sa cause pour en faire des serviteurs et faisant peser une angoisse sourde de maladie sur les autres, le personnage représente l'incarnation absolue du commerçant manipulateur, capable de mettre au point des formules lucratives que personne ne voit venir — le coup de maître des consultations gratuites, attirant toutes les ouailles des environs tout en lui assurant prise d'informations directe et prescriptions diverses rémunératrices dans un futur proche.

La structure de Knock est simplissime et son cœur repose sur une série de quelques consultations-clés mises en scène dans un style assez inimitable. On voit défiler les patients, initialement confiants et tout à fait bien portants, et après un passage sous le rouleau-compresseur Louis Jouvet le tortionnaire médical, ressortent complètement lessivés, convaincus d'être les porteurs des pires pathogènes. La formule est éculée mais le schéma fonctionne pas mal, et d'autant plus qu'il n'est pas sans écho avec des réflexions plus contemporaines sur la pratique de la médecine conventionnelle ou du cortège de médecines parallèles. On voit passer quelques seconds rôles appréciables, Jean Carmet en grand guignol transformé en suiveur docile, Louis de Funès dans une micro-apparition vaguement chevelue de moins de 10 secondes (dont 5 en silence et de dos), ou encore la tronche inoubliable de Yves Deniaud dans le rôle du tambour de la ville. Pas le film du siècle étant donné son rythme laborieux et son austérité de mise en scène, Knock se satisfait en outre d'un unique argument très simple décliné à toutes les sauces du début à la fin, mais la perfidie chevillée au corps du médecin éponyme exploitant la crédulité des gens jusqu'à la moelle conserve une bonne part d'humour noir et de mépris assumé encore assez surprenants.

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