lundi 18 mai 2026

Les Chevaux de feu (Тіні забутих предків, Тени забытых предков), de Sergueï Paradjanov (1965)

chevaux_de_feu.jpg, 2026/03/24
La beauté baroque des amants maudits

Découvrir Les Chevaux de feu aujourd'hui, dans mon parcours cinéphile : quel bonheur. La preuve, encore une fois et si besoin était, que l'opiniâtreté finit par payer et que sur des chemins obscurcis d'embûches aux parfums de navet, on entrevoit de temps en temps un rayon de soleil d'une intensité insaisissable. Du côté de Sergueï Paradjanov, je m'étais déjà cassé les dents sur Sayat Nova - La Couleur de la grenade (surtout) et sur La Légende de la forteresse de Souram (aussi, bien que beaucoup plus digeste dans mon référentiel), dont l'empreinte visuelle remarquable n'avait jamais réussi à dépasser chez moi le simple attribut secondaire d'un récit abscons impossible à appréhender et à apprécier. Un peu de persévérance, quelques conseils hautement avisés, et me voilà devant un film aussi marquant que certaines réalisations fabuleuses des ascendants soviétiques de Paradjanov, à l'image de Mikhail Kalatozov — je n'ai pas arrêté de penser à La Lettre inachevée pour les expérimentations formelles aussi baroques et spectaculaires qu'envoûtantes, avec un soupçon de mystique à la Tarkovski dans des proportions tout à fait raisonnables.

Mais on ne peut pas décemment réduire cette expérience fulgurante à ces seules références. Ne serait-ce qu'en considérant tous les aspects qui relient l'histoire d'Ivan et Maritchka au domaine du conte, avec ses codes narratifs, ses thématiques saillantes autour de l'amour et de la mort, sa profusion de symboles merveilleux. On pourrait d'ailleurs penser, dans un premier temps, et ce en dépit des encarts initiaux nous précisant qu'il s'agit d'une histoire baignant dans un folklore inspiré des Carpates ukrainiennes, à une fiction relevant de l'imaginaire shakespearien. Avec sa tragédie d'amour impossible, ses familles respectives qui se détestent (et qui se trucident), et ses amoureux qui s'aiment envers et contre tout, Roméo et Juliette semble très proche. Les passerelles ne tiendront qu'un bref moment.

Le drame poétique qui se joue infuse dans un folklore et des légendes ukrainiennes extrêmement marquées, et notamment une profusion de rites religieux dépeints avec beaucoup de pragmatisme pas toujours éloigné du surréalisme, à tel point qu'on a du mal à imaginer comment Paradjanov a bien pu réaliser une telle chose dans les années 1960 soviétiques. En tout état de cause, Les Chevaux de feu combinent deux dimensions particulièrement appréciables : 1) l'immersion de facto au sein d'une communauté montagnarde ukrainienne appartenant aux Houtsoules, avec un déluge de costumes, d'habitations, de coiffures, et de pratiques passionnantes, et 2) le recours à une caméra complètement dingue, typiquement soviétique, dirigée par le chef opérateur Iouri Illienko peu avare en mouvements improbables et frénétiques. Même si une sensation d'excès se fait ressentir à quelques endroits (certains tourbillons m'ont donné la nausée), on est plongé dans une forme d'hypnose qui confine parfois à la transe esthétique.

Comment oublier la scène des adieux des amants, au cœur d'une forêt baignant dans une lumière irréelle, avec ses plans sidérants qui tournoient sur les visages et cette pluie apparaissant comme cosmique ? Comment oublier la scène dans laquelle Ivan recherche Maritchka, disparue dans la rivière, avec sa nuée de villageois armés de flambeaux évoluant dans un crépuscule brumeux, sur le rivage et sur des radeaux lancés dans les rapides ? Des images imprimées sur la rétine.

Équilibre incroyable entre drame romantique déchirant, formalisme débridé, baroque et cohérent, et multiplication de détails saisissants — des visages tordus aux expressions lunaires, des cors des Carpates longs de plusieurs mètres, des coups de hache qui ensanglantent l'objectif de la caméra, des chevaux chimériques (repris par la traduction française du titre, qui signifie à l'origine "Les Ombres des ancêtres oubliés"). Au creux de cette poésie intense qui se fait autant le reflet de l'amour incandescent interdit que du désespoir le plus total, rien ne paraît superflu ou affecté : le tourbillon de la réussite est vertigineux.

img1.jpg, 2026/03/24 img2.jpg, 2026/03/24 img3.jpg, 2026/03/24 img4.jpg, 2026/03/24 img5.jpg, 2026/03/24 img6.jpg, 2026/03/24 img7.jpg, 2026/03/24 img8.jpg, 2026/03/24 img9.jpg, 2026/03/24 img10.jpg, 2026/03/24

mardi 12 mai 2026

La Divine (神女, Shén nǚ), de Wu Yonggang (1934)

divine.jpg, 2026/03/24
"Que les ragots sont effrayants !"

Il suffit souvent d'un détail pour faire passer un film appartenant à un registre donné bien identifié du statut de énième variation peu passionnante à celui de singularité attrayante, il me semble. Le cas de La Divine se démarque du tout-venant du mélodrame muet selon deux perspectives : c'est tout d'abord une production chinoise des années 30, ce qui lui confère de facto une certaine particularité (en ce qui me concerne en tous cas !), et c'est aussi l'occasion de découvrir le charme de son actrice principale Ruan Lingyu, une figure de proue du cinéma chinois de cette époque, bien avant la révolution culturelle promue par Mao Zedong.

Il y aurait d'ailleurs tout un parallèle à détailler entre le sort du personnage interprété par Ruan, dans le film une jeune mère exploitée par un homme semi-mafieux sans scrupule et contrainte (entre autres formes de soumission) de se prostituer, et le sort de l'actrice elle-même, victime d'une campagne de dénigrement mêlant divers aspects de sa vie professionnelle et de sa vie privée qui la poussera au suicide un an seulement après la sortie du film. Dans une des lettres qu'elle laissa, adressée à la société toute entière, la conclusion résonne encore aujourd'hui : "Que les ragots sont effrayants !".

Pour le reste, le tissu narratif et les enjeux dramatiques tournent presque exclusivement autour du double statut de femme et de mère du personnage, qui souhaite plus que tout subvenir aux besoins de son jeune fils — en termes d'éducation notamment — et qui se retrouvera prisonnière d'un schéma d'exploitation tristement connu : séduite par l'activité d'une grande ville, Shanghai en l'occurrence, elle finira sur le trottoir, coincée malgré elle entre un proxénétisme machiavélique et un puritanisme sociétal. Le dilemme a beau être plutôt convenu (la prostitution comme activité secondaire permettant d'assurer son rôle premier de maman), le poids des commérages et l'humiliation du système patriarcal appuie là où ça fait mal. Aucune place à la romance dans cet environnement oppressant. Difficile de ne pas être ému par le drame déchirant qui se joue, d'autant plus que Wu Yonggang conserve une bonne part de réalisme pragmatique dans le sort de l'héroïne, agrémenté d'une mise en scène agréablement fluide.

img1.jpg, 2026/03/24 img2.jpg, 2026/03/24 img3.jpg, 2026/03/24 img4.jpg, 2026/03/24 img5.jpg, 2026/03/24 img6.jpg, 2026/03/24

jeudi 07 mai 2026

La Terre jaune (黄土地, Huáng tǔdì), de Chen Kaige (1984)

terre_jaune.jpg, 2026/03/24
Désespoir discret et désillusions silencieuses

Le tout premier film de Chen Kaige appartient à cette catégorie de cinéma lent, sobre, un peu taiseux, à combustion lente, et donc les qualités principales passent davantage par l'ambiance et la mise en scène que d'autres éléments plus classiques, dialogues, scénario, etc. Le geste scénaristique est d'ailleurs relativement restreint : une poignée de personnages seulement, avec un soldat communiste envoyé à la fin des années 30 dans la campagne chinoise située au nord du pays, dans le but de recueillir des chants traditionnels (à des fins de propagande), et où il fera la rencontre d'une jeune adolescente vivant avec son frère et son père agriculteur. Le contexte se trouve tout entier contenu ici — on est en pleine seconde guerre sino-japonaise (1937 à 1945), même si le conflit restera totalement enfoui dans l'arrière-plan, et la mission du soldat dans la province du Shaanxi est très clairement reliée à la révolution en cours.

Pourtant, le sujet se trouve ailleurs. C'est dans un tout premier temps l'environnement géographique qui frappe, ces terres peu fertiles qui envahissent absolument tout l'écran la plupart du temps, et que les paysans essaient tant bien que mal de fertiliser, de labourer, d'ensemencer. Ces territoires semi-désertiques sont très marquants, que ce soit du côté des champs qui entourent la maison familiale ou de celui du chemin que la jeune Cuiqiao doit réaliser plusieurs fois par jour pour aller chercher de l'eau à la rivière située à quelques kilomètres. C'est à Zhang Yimou qu'on doit tout ce travail de chef opérateur. Après avoir épousé le quotidien de ce noyau familial, on apprend la problématique principale puisqu'au détour d'une conversation, le père précise au soldat qu'il a promis sa fille en mariage à une homme dont elle n'a jamais entendu parler.

Point de départ d'une conversation au long cours entre le soldat et la famille (le père et la fille principalement, le garçon souffrant de problèmes d'expression orale), ce dernier évoquant à Cuiqiao le fait que les femmes sont libres de choisir leur mari dans d'autres pays et que même dans certaines provinces chinoises, ces pratiques de mariages arrangés sont considérées comme désuètes et rétrogrades. Ce à quoi le père répondra que les pratiques fonctionnent comme elles fonctionnent dans ce coin rural de Chine. Des promesses sont formulées, notamment une sorte de pacte de sauvetage entre le soldat et la fille, mais le jour du mariage, elle se retrouvera bien seule. Et c'est à ce titre que la dernière partie se drape d'un voile très mélancolique, à l'amertume prononcée et renforcée par les paroles des chants traditionnels qui reviennent régulièrement. Beau portrait du désespoir discret et des désillusions silencieuses.

img1.jpg, 2026/03/24 img2.jpg, 2026/03/24 img3.jpg, 2026/03/24 img4.jpg, 2026/03/24 img5.jpg, 2026/03/24

samedi 25 avril 2026

Mimosas, la voie de l'Atlas (Las Mimosas), de Óliver Laxe (2016)

mimosas_la_voie_de_l-atlas.jpg, 2026/03/24
Voyage métaphysique vers le Haut Atlas marocain

On comprend mieux, en regardant Las Mimosas, d'où Óliver Laxe tient ce style et cette capacité à filmer les montagnes, la terre, les cours d'eau, et en particulier cette région de l'Atlas au sud du Maroc. Un décor qu'il a depuis repris pour le plus récent Sirāt, mais qui ici est au centre de tout. Un film assez curieux, présenté comme un western à connotation religieuse, dont la trame principale située à une époque indéterminée suit une caravane emmenée par un très vieux cheikh, au seuil de la mort, souhaitant se rendre à Sijilmassa pour finir sa vie. Le trajet emprunte des sentiers escarpés de haute montagne, un itinéraire aussi magnifique que difficile et dangereux, et au beau milieu de cette région inhospitalière, lors d'une halte, le patriarche s'éclipse et meurt.

Le second long métrage de Laxe pourrait se contenter de ça : suivre une caravane marocaine dans les montagnes du Haut Atlas, avec une trame fictionnelle minimale consistant à poser la problématique d'un cadavre que personne ne veut gérer. La beauté et la singularité des décors se suffiraient presque à elles seules. La lumière qui règne à ces hauteurs, la couleur dorée des pierres, les glaciers qui finissent en torrents laiteux, il y a suffisamment de matière géologique pour passionner, à titre personnel. Le cinéaste espagnol a pourtant ajouté à ce substrat conséquent un vernis étonnant, légèrement baroque, en faisant dialoguer deux temporalités bien distinctes, appartenant à deux régimes de réalité potentiellement opposés. On ne comprend pas tout, mais cette zone de flottement ne se fait pas trop désagréable.

L'essentiel du récit suit deux personnages, Ahmed et Saïd, sollicités par la femme du défunt pour qu'ils exécutent ses dernières volontés — amener le corps à bon port. Sans qu'on ne sache exactement son origine ou ses intentions profondes, un troisième personnage (Shakib, émissaire bizarre, prophète indéterminé) semble désigné pour les aider et les accompagner dans une quête qui prend des tournures de plus en plus métaphysiques. L'histoire offre de nombreuses interprétations possibles sur le thème de la route à trouver, à creuser, interprétations encouragées par cette toute dernière séquence qui semble relever d'un univers très différent. On gardera quoi qu'il en soit longtemps en mémoire ces images hypnotiques de pentes raides, de gorges magnifiques, d'oasis d'altitude, qui perdureront plus longtemps que la dimension de fable initiatique mystico-poétique.

img1.jpg, 2026/03/24 img2.jpg, 2026/03/24 img3.jpg, 2026/03/24 img4.jpg, 2026/03/24 img5.jpg, 2026/03/24 img6.jpg, 2026/03/24 img7.jpg, 2026/03/24

lundi 13 avril 2026

Le Samouraï et le Shogun (柳生一族の陰謀, Yagyū ichizoku no inbō), de Kinji Fukasaku (1978)

samourai_et_le_shogun.jpg, 2026/03/24
Haute trahison en couleur

C'est très souvent mentionné dans ce qu'on peut lire au sujet de Le Samouraï et le Shogun, mais c'est vrai qu'il y a un petit parfum de fin de cycle en matière de chanbara ici, dans un registre arrivant en quelque sorte au bout de son potentiel après 2 ou 3 décennies d'exploitation intense. Ne serait-ce que la couleur, caractéristique fondamentalement différente de l'âge d'or du genre et du noir et blanc typique des 1960s : il y a quelque chose de bizarre. Encore plus bizarre, deux aspects presque contradictoires (mais seulement en apparence) s'affrontent ici : d'un côté toute la rigueur narrative de ces fresques japonaises historiques retraçant un petit bout d'histoire médiévale, avec sa pléthore de manipulations, de trahisons, de complots politiques et de personnages pour incarner tout ça, et de l'autre toute la fièvre bien bourrin signée Kinji Fukasaku pour mettre en scène les différentes exactions inévitables qui se finissent en bain de sang — quand bien même les phases d'action, combats et mises à sac, ne sont pas particulièrement nombreuses dans le cas présent.

Comme d'habitude dans ce style de récit avec son mille-feuille d'événements et de rebondissements, il faut être paré à l'éventualité de se retrouver complètement paumé au sein des 2h10... De manière surprenante, j'ai particulièrement bien suivi la partie introductive posant les enjeux et les risques fratricides entre les deux fils du shogun Tokugawa récemment empoisonné (grosso modo les 20 premières minutes), et après un tunnel constitué d'intrigues retorses et de divers ventres mous, la dernière partie se fait à nouveau très intelligible — il faut dire qu'avec une bonne pelletée de personnages en moins, morts assassinés ou par seppuku, tout devient fatalement plus simple à suivre...

Je retiendrai deux éléments particulièrement intéressants et originaux ici. D'abord, l'importance de personnages de second rang, inféodés aux deux fils Iemitsu et Tadanaga, prenant des initiatives stratégiques et décisives, tendant à minorer ou du moins contextualiser le rôle de premier plan des chefs classiques. Ensuite, le film (de manière pas forcément véridique sur le plan historique, mais conservant une bonne part de légitimité) joue autour de la notion d'écriture de l'histoire, comme conscient des écarts pris avec un récit officiel, en suggérant à de nombreuses reprises que les personnages maquillent ou dissimulent leurs agissements, afin qu'ils ne soient pas rendus publics, précisément. Un peu comme si avec Fukasaku, on voyait la réalité, ou une réalité telle qu'elle s'était produite, avant l'écriture et l'impression de la légende. Le tissu politique et ses intrigues à tiroir restent malgré tout prépondérantes, avec son potentiel rébarbatif, au même titre que certains accès de grandiloquence très théâtrale — mention spéciale à la toute dernière séquence, avec un personnage répétant "tout ceci n'est qu'un mauvais rêve !".

img1.jpg, 2026/03/24 img2.jpg, 2026/03/24 img3.jpg, 2026/03/24 img4.jpg, 2026/03/24 img5.jpg, 2026/03/24 img6.jpg, 2026/03/24 img7.jpg, 2026/03/24

mardi 07 avril 2026

La Dernière Chance (Fat City), de John Huston (1972)

derniere_chance.jpg, 2026/02/04
"You can count on me right down the line."

La ballade country composée et interprétée par Kris Kristofferson, "Help Me Make It Through the Night", traverse le film, persiste longtemps après, et contribue discrètement à cette mélancolie tenace qui semble faire partie de sa constitution. On est au tout début des années 1970, Jeff Bridges a 23 ans et en paraît 5 de moins, Stacy Keach a 31 ans et en paraît 20 de plus. La ville californienne de Stockton sert de décor à ces États-Unis de seconde zone, petite bourgade de quelques milliers d'habitants aux regards aussi usés que les silhouettes. Fat City n'est pas à proprement parler un film sur la boxe, mais le milieu de la boxe amateur sert de toile de fond à ce récit de déshérités. Un peu comme si une fiction avait pris racine dans l'univers de la salle du Texas explorée par Wiseman dans son docu Boxing Gym. Ici, Keach incarne Billy Tully, une ancienne gloire à qui on avait fait miroiter une brillante carrière, et à laquelle il croit encore toujours un peu ; en attentant, le temps est passé, sa femme l'a quitté, et les premières minutes le montrent perdu dans l'alcool et les illusions perdues. Par hasard il rencontre Ernie Munger (Bridges), un jeune boxeur fougueux qu'il oriente vers son ancien manager afin de le lancer dans une carrière sportive.

Sur la base de ces prémices, on pourrait croire à une histoire d'amitié entre les deux hommes, sur fond de coups durs et d'existences cabossées. Mais pas du tout, La Dernière Chance est avant tout un bal de solitudes dans lequel les personnages masculins et féminins traînent péniblement leurs carcasses de bars poisseux en bars poisseux, de rings miteux en rings miteux.

Rien ne dure longtemps dans ce coin paumé, les relations professionnelles, les amitiés, les romances, les espoirs. Pour mettre en scène ces relations comme condamnées par un caractère éphémère inéluctable, John Huston déploie une tendresse extrêmement éloquente. On enchaîne les combats dérisoires et pourtant il y a quelque chose de bouleversant au sein de chacun d'entre eux. Il y a ce type aussi amoché que le protagoniste qui pisse du sang avant le combat, et on imagine une existence parallèle tout aussi misérable, juste en dehors du champ. Il y a cet entraîneur (Nicholas Colasanto) qui ne peut compter que sur des promesses d'avenir meilleur pour donner à ses protégés la force de continuer — en attendant, il capte l'essentiel des maigres bénéfices lorsqu'une victoire survient. Le personnage de Bridges aurait dans cette optique gagné à être un peu plus étoffé, lui qui enchaînait les rôles pertinents à l'époque : l'adolescent paumé de La Dernière Séance (Peter Bogdanovich, 1971), le déserteur hors-la-loi pendant la guerre de Sécession dans Bad Company (Robert Benton, 1972), ou encore le jeune aventurier de Thunderbolt and Lightfoot (Michael Cimino, 1974).

Et puis il y a toute la débrouille à laquelle le boxeur en fin de carrière doit consentir pour payer sa chambre louée et ses bouteilles de whisky : c'est notamment l'occasion de nombreuses virées dans les champs et les vergers pour un salaire de misère, à ramasser des oignons ou à bêcher sous un soleil de plomb. Huston parvient à capter admirablement bien ces moments de solitude terrible. La relation avec Candy Clark, pilier de comptoir en attendant que son mari sorte de prison, aussi paumée que le héros, est d'une tristesse terrifiante. Les fameux "You can count on me right down the line" répétés sous l'effet de l'ivresse... Les moments de désespoir, bien que nombreux, contribuent à un climat de chronique blindée d'amertume qui ne se soldera ni dans un happy end ni dans une grande tragédie. Juste un regard sur l'échec, le temps qui passe, et la jeunesse qu'on essaie futilement de rattraper.

img1.jpg, 2026/02/04 img2.jpg, 2026/02/04 img3.jpg, 2026/02/04 img4.jpg, 2026/02/04 img5.jpg, 2026/02/04 img6.jpg, 2026/02/04 img7.jpg, 2026/02/04

mercredi 01 avril 2026

A Legend or Was It? (死闘の伝説, Shitō no densetsu), de Keisuke Kinoshita (1963)

a_legend_or_was_it.jpg, 2026/02/04 a_legend_or_was_it_B.jpg, 2026/02/04
Abus de pouvoir

Premier contact électrique avec la carrière du cinéaste Keisuke Kinoshita me concernant, avec cette histoire tragique et glaçante se déroulant sur l'île d'Hokkaido pendant la Seconde Guerre mondiale. L'aperçu est aussi brutal dans la seconde moitié de ce Shito no densetsu qu'il est fascinant dans la première, et donne férocement envie de persévérer dans la direction de cette lacune ainsi révélée au grand jour. Le cadre initial donne l'impression d'observer comme des entomologistes une tribu de mantes religieuses qui seraient tombées sur une poignée de papillons : ou comment une famille ayant fui Tokyo et la guerre trouve refuge dans un village isolé de l'île, pour y découvrir très progressivement un mode de vie quasiment féodal avec son seigneur local.

La perspective s'illustre par son originalité, en se focalisant sur des enjeux rarement abordés quand on traite de ce conflit mondial — que ce soit en dedans ou en dehors du cinéma japonais. Dans un premier temps, la famille essaie de faire bonne figure et de s'intégrer, son grand dénuement la pousse à faire une série de concessions... Et notamment la fille, qui envisage de se marier avec le fils du maire du village. L'affaire semblait toute tracée, mais lorsque le frère de la future mariée, revenu du front, reconnaît dans le futur amant un soldat qu'il avait croisé en Chine et qui ne s'était pas illustré par sa bienveillance à l'égard des femmes chinoises (euphémisme atomique puisqu'on parle de meurtres et de viols), ça tourne au vinaigre. Point de départ des antagonismes entre deux pôles relativement condensés dans un premier temps, la famille tokyoïte et le clan du chef, mais qui iront crescendo et s'enflammeront dans la seconde partie pour atteindre un chaos relativement innommable.

Mariage annulé, récoltes saccagées, rumeurs répandues avec une immense perfidie : le gars qui s'est fait démasquer fera tout son possible pour enflammer les rapports avec toute la population locale et faire de ces nouveaux arrivants des boucs émissaires à harceler. Il faut dire qu'en ces temps de malheurs, où les pertes d'êtres proches sont monnaie courante et où les estomacs peinent à se remplir, il ne faut pas grand-chose pour que la haine la plus sauvage embrase les environs. Et le noir et blanc crasseux et classieux de "A Legend or Was It? (en attendant un titre français digne de ce nom) sied admirablement bien aux horreurs auxquelles on assiste — la trame principale étant insérée entre une courte introduction et une courte conclusion en couleur et à l'époque contemporaine, étonnamment joyeuse et paisible, comme pour rappeler que la mémoire collective a un rôle à jouer et doit être confrontée.

Au cœur des dynamiques tant de constitution que de résolution des conflits, on peut relever un trio féminin interprété par Shima Iwashita, Kinuyo Tanaka et Mariko Kaga (vue récemment dans le très élégant Fleur pâle de Masahiro Shinoda). Toute leur bonne volonté et tout leur courage ne pourront rien contre la vindicte sciemment entretenue par d'immondes ordures et embrassée par une horde de villageois qui donnent l'impression de n'attendre que ça. Kinoshita suggère qu'une légère dissonance cognitive, en lien avec les lourdes pertes japonaises et la foi en l'empereur, ne serait pas étrangère à ce potentiel basculement dans l'horreur. En tout état de cause un film très original sur des conséquences secondaires de la Seconde Guerre mondiale, avec une visée nihiliste beaucoup plus globale, une musique à base de guimbarde digne des plus grandes tensions de western spaghetti, et un regard franchement terrifiant sur l'hystérie collective soumise à l'autorité.

img1.jpg, 2026/02/04 img2.jpg, 2026/02/04 img3.jpg, 2026/02/04 img4.jpg, 2026/02/04 img5.jpg, 2026/02/04 img6.jpg, 2026/02/04 img7.jpg, 2026/02/04 img8.jpg, 2026/02/04 img9.jpg, 2026/02/04 img10.jpg, 2026/02/04

jeudi 26 mars 2026

Le Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls (1971)

chagrin_et_la_pitie.jpg, 2026/02/04
Casser le mythe et crever l'abcès

Regarder Le Chagrin et la Pitié (1969 ou 1971, selon la diffusion considérée) sur l'occupation de la France par l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, un documentaire réalisé par Marcel Ophüls une trentaine d'années après les événements, m'a procuré un peu les mêmes sensations que lors du visionnage de La Guerre sans nom (1992) de Bertrand Tavernier sur la guerre d'Algérie. Il y a beaucoup de points communs, le même décalage temporel entre l'histoire et son récit permettant un certain recul, le même prisme soulignant l'importance et la pertinence du témoignage, la grande diversité des sources locales dont on recueille la parole, et bien sûr la tonalité extrêmement corrosive du propos par rapport à la norme du consensus qui structurait le discours officiel de l'époque. La phrase "si les Allemands n'avaient eu que leur propre Gestapo, ils n'auraient pas fait la moitié du mal qu'ils ont fait" tirée du film illustre sans doute le plus efficacement cette idée.

Mais très clairement la démarche d'Ophüls (fils de Max) jouit d'une dimension avant-gardiste, fondatrice et iconoclaste à laquelle le film de Tavernier ne peut pas tout à fait prétendre, en tous cas sur le plan de la portée du cinéma documentaire. Le Chagrin et la Pitié donne l'impression de redistribuer radicalement les cartes vis-à-vis de ce qui était communément admis dans l'imaginaire d'alors, ce mythe résistancialiste, cette impression qu'il n'y avait eu que des résistants parmi les Français entre les armistices de 1940 et de 1945. Un bon indicateur de l'importance d'un tel documentaire peut s'observer dans l'élan de désapprobation qu'il suscita contre lui, selon une gamme très large de réactions allant de la désapprobation intellectuelle et morale d'une Simone Veil à la censure des cercles pompidoliens et des dirigeants de l’ORTF. Et on comprend, au terme des quatre heures, en quoi un tel film avait pu fragiliser le récit national gaullien...

De la même façon que Tavernier travaillait une pluralité de points de vue, la parole est autant donnée aux pétainistes qu'aux résistants, aux fascistes qu'aux communistes. On croise des discours aux relents antisémites et des positions gaullistes fièrement revendiquées. Tout le spectre idéologique de l'époque semble représenté, avec en revanche des modes d'expression extrêmement diversifiés : de la franchise soudaine à l'aveu contrarié, de la gêne à l'assurance la plus incroyable. De très nombreux regards et visages laisseront des marques indélébiles, ici ce commerçant qui se rappelle en direct ce qu'il finit par nommer maladroitement "l'exil des juifs" de la rue, là cet engagé français de la Waffen-SS détaillant les conditions de ses missions. Il y a beau avoir Maurice Chevalier qui chante sur certaines images de propagande nazie (effet comique garanti, rétrospectivement), difficile de ne pas être remué par le caractère glaçant de certains témoignages.

D'ailleurs l'usage par Ophüls des images d'archive est très habile, venant de temps en temps illustrer, contrebalancer, contredire ou approfondir les propos de plusieurs intervenants. Plus généralement, la forme du documentaire brille par sa perspicacité, il n'y a jamais de volonté affichée et outrancière de briser le mythe de la France unie contre l’envahisseur nazi, le bouleversement du regard sur la période se fait avec calme et détermination. C'est tout un faisceau de paroles de paysans, enseignants, commerçants, qui converge vers une zone occultée de la mémoire collective, longtemps restée taboue afin de "ne pas ternir l’image d’une nation en reconstruction". Évidemment l'ampleur de la conclusion dépasse le strict cas de Clermont-Ferrand et même de l'Auvergne — des localités intéressantes dans leur positionnement intermédiaire lors de l'Occupation. C'est le geste de quelqu'un qui veut crever un abcès, une œuvre historique dont le statut dépasse totalement (et involontairement, j'imagine) le simple cadre du film documentaire en brisant l'hypocrisie ambiante et en remodelant les débats. Sans commentaire, sans didactisme.

img1.jpg, 2026/02/04 img2.jpg, 2026/02/04 img3.jpg, 2026/02/04 img4.jpg, 2026/02/04 

lundi 23 mars 2026

La Chute d'Otrar (Гибель Отрара, Gibel Otrara), de Ardak Amirkoulov (1991)

chute_d_otrar.jpg, 2026/02/04
Ceux qui osèrent défier Genghis Khan

Le sujet suffit à lui seul à susciter une certaine fascination : La Chute d’Otrar raconte les événements du début du XIIe siècle qui ont conduit au siège et à la chute de cette ville située au sud de l'actuel Kazakhstan, alors qu'elle constituait jusque-là un important carrefour culturel et commercial. Elle occupait une position stratégique sur la route de la soie, au carrefour entre la Chine, la Perse et le monde méditerranéen, et avait permis le développement d'un pôle intellectuel islamique conséquent. Au cours des deux siècles précédents, Otrar appartenait à l'empire des Khwarezmiens, une puissance musulmane d’Asie centrale caractérisée par sa dimension fortifiée imposante — qui sera illustrée avec beaucoup d'éloquence lors de la dernière séquence de bataille.

Le réalisateur soviétique (mais bientôt kazakh) Ardak Amirkoulov prend le parti de détailler les tensions politiques, les rivalités internes et la gestion très autoritaire du pouvoir qui peuvent expliquer la défaite lors du conflit avec Gengis Khan. C'est à ce titre un film très long (près de 3 heures) mais pas forcément lent, structuré de manière habile par le fil rouge de son personnage principal, Undzhu, témoin de tous les événements. Une première partie conséquente est consacrée à la constitution d'un tableau géopolitique, la toile de fond qui permet de se familiariser avec la culture et les coutumes locales (peu avares en pratique de la torture il faut dire) et de bâtir les fondations de l'épopée historique. Une première moitié vraiment passionnante, mise en scène dans une certaine tradition de scénographie soviétique de l'époque, avec cette oscillation entre sépia et couleurs hypnotiques.

Puis un élément déclencheur majeur, fait historique décisif de 1218 : une caravane commerciale envoyée par Gengis Khan et comptant plusieurs centaines d'hommes est arrêté à Otrar par le gouverneur, qui les accuse d’espionnage, fait exécuter les marchands et confisquer leurs biens. Et lorsque Gengis Khan exige ensuite réparation diplomatique en envoyant des ambassadeurs, l'un est mis à mort tandis que les deux autres sont renvoyés avec le crâne rasé... Il n'en fallait pas autant pour déclencher une guerre, aboutissant au siège de la ville pendant plusieurs mois — magnifiques séquences montrant l'assaut des troupes mongoles sur la forteresse dans cet environnement désertique battu par le sable et les vents. Un décor vraiment écrasant, qui finira par ensevelir les lieux pour en faire une ville-fantôme. Et on gardera vraiment longtemps en tête autant les panoramas majestueux que les épisodes de violence, avec une attention particulière sur la période du siège et sur le sort réservé aux vaincus. La mise à mort du chef déchu par injection in vivo de métal en fusion pour réaliser son masque mortuaire, je ne suis pas prêt de l'oublier.

img1.jpg, 2026/02/04 img2.jpg, 2026/02/04 img3.jpg, 2026/02/04 img4.jpg, 2026/02/04 img5.jpg, 2026/02/04 img6.jpg, 2026/02/04 img7.jpg, 2026/02/04 img8.jpg, 2026/02/04 img9.jpg, 2026/02/04

mercredi 18 mars 2026

Stranger Eyes (默視錄, Mò shì lù), de Yeo Siew Hua (2024)

stranger_eyes.jpg, 2026/01/19
Regards perdus

Derrière la façade de son histoire de kidnapping en plein Singapour laissant deux jeunes parents désemparés, Stranger Eyes cultive plusieurs autres thématiques qui revêtent une importance de premier plan, à tel point qu'elle finissent par faire de la disparition de l'enfant un détail de scénario tout à fait secondaire. Qui aura vu son précédent Les Étendues imaginaires ne sera pas du tout dépaysé par le style développé par Yeo Siew Hua ici, réalisateur et scénariste, avec son ambiance baignant dans un mystère très épais qui n'égale toutefois pas du tout le niveau d'onirisme de 2018.

Les premières images donnent le ton : film dans le film, on regarde Tara regarder des vidéos personnelles montrant la famille heureuse, plusieurs mois avant le drame, avant que leur fille ne soit vraisemblablement enlevée, tandis que Darren la surveillait dans un parc. C'est le premier sous-texte irriguant le film avec autant de densité que les caméras de vidéosurveillance dans les rues de Singapour : l'omniprésence des écrans, des images, des points de connexion et des moyens de surveillance. Rien de fondamentalement explicite au sens où ces particularités ne sont jamais verbalisées, mais le niveau de suggestion est tellement poussé que ça en devient un thème trivial. Yeo s'engage dans des considérations pas vraiment originales, mais pas trop mal menées, autour de l'obsession : obsession des parents pour (les images de) leur enfant, obsession du spectateur pour les images du film afin d'y voir plus clair, etc. En brouillant légèrement les frontières entre vérité et mensonge, présent et passé, voyeur et sa cible, la profusion d'images en continu finit par produire un paradoxe, tout le monde voit tout le monde, mais il n'y a plus personne pour se regarder.

Il en découle une inversion des regards notamment entre Darren et le voyeur, Goh (interprété par Lee Kang-Sheng, l'acteur fétiche de Tsai Ming-Liang, excellent dans le registre de l'inexpressivité tantôt menaçante tantôt mélancolique), avec une permutation du point de vue au milieu du film provoquant une imbrication plutôt élégante des deux versions. Au final, il s'agit presque davantage de solitudes irréconciliables au creux d'un monde où chacun ne voit plus que ce qui l'arrange chez les autres, en bien ou en mal. Cet état de surveillance conduit à la révélation de secrets qu'on aurait préféré ne jamais voir éventés, avec pour conséquence des malentendus, des ruptures, des frustrations. Yeo donne l'impression de citer presque explicitement des références comme Hitchcock via Fenêtre sur cour (l'observation récurrente de l'immeuble d'en face avec des jumelles) et Haneke via Caché (la réception de cassettes / disques montrant des images de personnages filmés leur insu). Si Stranger Eyes avait su tempérer les longueurs de sa mise en scène, le propos ambivalent sur la compassion et le désespoir s'en serait trouvé totalement décuplé.

img1.jpg, 2026/01/19 img2.jpg, 2026/01/19 img3.jpg, 2026/01/19 img4.jpg, 2026/01/19 img5.jpg, 2026/01/19 img6.jpg, 2026/01/19 img7.jpg, 2026/01/19

- page 1 de 148

Haut de page