vendredi 19 juillet 2024

Le Destin d'un homme (Судьба человека, Soudba tcheloveka), de Sergueï Bondartchouk (1959)

Le deuil du soldat

Ce tout premier film de Sergueï Bondartchouk en tant que réalisateur (après dix années en tant qu'acteur) se loge dans le sous-registre du cinéma soviétique du milieu du XXe siècle qui aborde le thème de la guerre sous un angle radicalement intimiste, mettant de côté les glorifications propagandistes traditionnelles les plus saillantes. Plus précisément encore, en épousant le regard et les souvenirs de cet homme russe qui a traversé la Seconde Guerre mondiale en passant par une longue série de péripéties éprouvantes (camps de concentration, travail forcé, perte de personnes proches), Le Destin d'un homme se relie de manière naturelle et spontanée à d'autres grands films soviétiques de la fin des années 1950, comme Le Quarante et unième (de 1927 ou de 1956) et surtout La Ballade du soldat de Grigori Tchoukhraï, ou encore Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov.

Le fait que dès le début on voie parfaitement où le film va nous amener en matière d'émotions, à partir du moment où le protagoniste Andreï Sokolov évoque un passé qu'on devine pesant contenu dans un long flashback, n'en entame pas du tout la portée. Certes, l'image de réconciliation finale, aussi belle soit-elle, reste un peu poussive (sans parler du message final explicite sur "l'homme russe") dans le rapprochement qu'elle opère entre deux personnes endeuillées, un enfant et un adulte qui ont tous les deux perdu leurs proches dans les bombardements. Les épreuves traversées par le personnage, interprété par Serguei Bondartchouk lui-même, constituent une matière qui me paraît malgré tout valable sur le rapport du soldat soviétique aux forces nazies. Le tout soigneusement enveloppé par un chef opérateur en pleine possession de ses moyens, photographie magnifique, plans aériens majestueux, en ce sens fidèle au niveau technique local de l'époque.

Sans verser dans l'excès, Le Destin d'un homme s'apparente quand même à une petite plongée en enfer pour ce soldat, dont la condition de prisonnier est scellée lors d'une séquence où il roule à balle, sous les bombes, en direction du front avec son camion chargé d'obus. Il traversera les camps, évoqués sobrement par la fumée des fours crématoires, et le travail forcé dans des carrières de pierre. La figure du nazi est à la fois secondaire et essentialisée, avec comme point culminant des tensions une confrontation imprévue au seuil de l'exécution, au cours de laquelle il joue sa vie sans le savoir — son endurance en matière de picole lui sauve la vie, enchaîner les verres de schnaps aura suscité l'admiration de son tortionnaire. C'est enfin un film qui aborde l'image de l'homme soviétique dans une pluralité de perspectives qui surprend dans son contexte, puisqu'on trouvera de nombreux profils (condensés dans la scène de l'église), farouches partisans et non-communistes, encartés et indépendants, athées et croyants.

mercredi 17 juillet 2024

Of Fungi and Foe, de Les Claypool (2009)

De tous les albums de toutes les formations du bassiste et chanteur Les Claypool que j'ai pu écouter jusqu'à présent, c'est clairement ce bizarroïde Of Fungi and Foe qui surclasse tous les autres. Bon il suffit d'écouter deux ou trois morceaux pour se rendre compte que ces gens-là abusent régulièrement de drogues (option champis, surtout sur Bite Out Of Life), mais il y a dans cette musique quelque chose de follement original, c'est assez dingue. Pour la première fois, le son si caractéristique de la basse de Claypool (que je n'apprécie pas outre mesure en temps normal, mais qui a construit sa réputation au travers de son célèbre groupe Primus) parvient à alimenter une atmosphère sonore assez dingo, que je n'ai en tous cas jamais entendue ailleurs. C'est un album un peu plombé par la réussite de ses deux premiers morceaux sortis d'une planète extra-terrestre, au sens où tout le reste ira decrescendo pour atteindre un niveau basal presque fade en comparaison, mais qui restera quoi qu'il en soit mémorable. Il n'y a que les délires de Claypool quand il abuse de tons grave au chant qui finissent par lasser. De l'expérimental à réserver aux personnes amatrices de curiosités détraquées, mais assez hypnotisant pour peu qu'on y prenne un tout petit peu goût.

Extrait de l'album : Amanitas.

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À écouter également : Mushroom Men et Bite Out Of Life.

jeudi 11 juillet 2024

Le Clan des irréductibles (Sometimes a Great Notion), de Paul Newman (1972)

"Never give an inch."

J'ai attendu une dizaine de jours après avoir terminé le pavé de Ken Kesey avant de me lancer dans l'adaptation cinématographique de Paul Newman. Étant données l'ampleur conséquente de la fresque de 900 pages et la faible longueur du film qui n'atteint même pas la barre des deux heures, il était difficile de réfréner ce pressentiment : l'adaptation allait fatalement devoir faire une coupe claire (pour rester dans le champ lexical forestier) massive dans le matériau original et l'histoire de cette famille de bûcherons en rébellion sur sa petite péninsule ne pourrait que s'en trouver dénaturée. Et blablabla le bouquin est mieux, et blablabla le film n'aborde pas telle chose... Tout pour éviter (ou du moins limiter) ce réflexe courant.

Dix jours, c'est sans doute trop peu, au regard du temps qu'aura pris la lecture, pour s'en détacher. Mais en réalité, quand on voit à quel point le récit a été remanié pour se conformer aux exigences et aux contraintes du cinéma, on a tellement l'impression de découvrir quelque chose de distinct que la comparaison finit par importer très peu au final.

Sans surprise on perd à presque tous les niveaux : le patriarche (Henry Fonda aka Henry Stamper) est réduit à des stéréotypes de vieux bougon aigri et autoritaire dont le comportement est résumé en un bref "Never give an inch" ou encore "To work and sleep and screw and eat and drink and keep on going", le fils prodige (Paul Newman aka Hank) ne dispose pas vraiment de l'aura physique monstrueuse décrite dans le livre, sa femme (Lee Remick aka Viv) brille par la transparence de son personnage, et le fils sur le retour (Michael Sarrazin aka Leland) est presque entièrement dépourvu d'antagonisme — on le renvoie en fait uniquement à sa coupe de cheveux, son père dira "I lost myself a son, he comes back a daughter. We'd you get all that hair?", ses cheveux longs constituant un running gag en ces lieux. Exit également la tension folle qui monte durant toute l'histoire entre Leland et Hank, sa relation adultère avec sa femme Viv, ses appels incessants à fuir ensemble... Tout ça n'existe que de manière infinitésimale.

Là où le cinéma réussit en revanche, c'est dans l'illustration du milieu professionnel forestier, très clairement. Autant tout le contexte ayant trait à la grève générale, les raisons des uns, les réticences des autres, la vie dans la petite ville, est inintelligible ou du moins extrêmement peu étayé ici, autant les images mises en scène pourraient presque s'apparenter à un documentaire pour l'entreprise de bûcheronnage locale — énormes grumes de plusieurs tonnes tirées par des câbles, élagage et étêtage à 30 mètres de haut, grosses machines et énormes tronçonneuses... Rien que pour ces séquences, auxquelles on peut ajouter la scène finale de transport des grumes sur l'eau, Le Clan des irréductibles aka "Sometimes a Great Notion" aka "Et quelquefois j'ai comme une grande idée" reste un plaisir. Et ce quand bien même l'objet même de la tronçonneuse, érigée ici en outil phallique de gros bonhomme exhibant des guides de près d'un mètre de long, constituait dans le roman un enjeu central à connotation négative, vecteur principal de la transformation du métier de bûcheron en partie à l'origine du mouvement de grève.

On peut regretter que le sous-texte lié à la domination masculine du foyer soit aussi faiblement étayé ici, réduit à quelques passages isolés, et que la farouche opposition entre les Stamper et le reste des bûcherons se limite à quelques séquences d'affrontements comiques (une baston par-ci, un lancer de dynamite par-là), aboutissant à une conclusion qui peine à faire sens (le fameux majeur tendu du bras arraché du patriarche, fièrement dressé au sommet du bateau traînant des centaines de grumes contre l'avis des grévistes) avec si peu d'éléments contextuels. La coupe au montage a dû être particulièrement sévère pour en arriver là, et on ne peut qu'imaginer ce qu'aurait donner le même film entre les mains d'un Martin Ritt (Newman n'était pas censé être le réalisateur à l'origine) avec plus de latitudes.

mardi 09 juillet 2024

À pas aveugles, de Christophe Cognet (2021)

Contextualisation photographique

Le sujet est intéressant et le projet intriguant : Christophe Cognet a pris connaissance de photographies réalisés par quelques déportés depuis l'intérieur des camps de Dachau, Buchenwald, Mittelbau-Dora, Ravensbrück et Auschwitz-Birkenau, en prenant de grands risques pour obtenir le matériel, réaliser les clichés, et sécuriser les pellicules afin qu'elles puissent sortir de ces lieux quadrillés par les nazis. Il n'est donc ni question de photos prises par les nazis eux-mêmes, ni de celles prises à la libération. Le documentariste français, accompagné d'historiens et d'interprètes, a regroupé dans À pas aveugles des travaux de natures diverses, allant de l'analyse desdites photographies dans les moindres détails jusqu'à leur reproduction en grand format sur des plaques transparentes afin de localiser la position exacte des prises de vues sur les lieux en question.

Un documentaire qui s'ouvre et se ferme sur une image un peu spéciale, celle de fragments d'os recrachés par la terre un peu plus à chaque pluie dans les abords des camps de concentration, provenant des restes des incinérations enfouis à l'époque. Le message est limpide : l'histoire, même enterrée, même altérée, finit par remonter à la surface pour témoigner.

Le travail de Cognet vaut le détour au moins pour la présentation seule des photos en question. Parmi les plus marquantes, on retrouve celles de femmes appelées des "lapines", c'est-à-dire des cobayes qui furent l'objet d'expérimentations de la part des médecins allemands — essentiellement des créations de blessures pour voir comment le corps se comporterait ensuite, sectionnement de muscles ou de nerfs, introduction de tissus porteurs de la gangrène dans des plaies ouvertes, ou encore réduction d'os du fémur. Les images de ces jeunes femmes, aussi élégantes qu'elles aient pu être au moment de la photo (elles avaient hérité de vêtement luxueux d'autres prisonnières entrantes suite aux opérations), sont particulièrement saillantes. Il y a également les clichés pris depuis l'intérieur d'une chambre à gaz, entre deux exécutions, ainsi que des photos captant l'atmosphère générale du camp depuis les abords de l'infirmerie.

À pas aveugles, titre qui provient de la méthode de prise de photos (les déportés dissimulaient l'appareil sous un manteau ou un journal et prenaient des clichés à la volée, en visant approximativement), est l'occasion pour Christophe Cognet d'arpenter les vestiges des camps autant que de resituer les lieux de l'action et ainsi en préciser les circonstances. "Puisque ces hommes et ces femmes se sont acharnés à nous transmettre ces images, il nous faut les regarder", dit le réalisateur. Un docu très consciencieux, mais qui aurait en tous cas pu gagner en concision, puisqu'il consacre énormément de temps à divers procédés techniques (l'alignement des clichés avec le champ de la caméra, la marche d'un point A à un point B, les délais entre les interventions de personnes ne parlant pas la même langue) dont il aurait pu très clairement se passer.

jeudi 04 juillet 2024

Les Troupes de la colère (Wild in the Streets), de Barry Shear (1968)

"America's greatest contribution has been to teach the world that getting old is such a drag."

Un groupe de rock en 1968, constitué de musiciens de 15 à 25 ans au passif plus ou moins rebelle, est approché par un politicien (joué par Hal Holbrook) de Californie qui souhaite profiter de la popularité de leur rockstar pour propulser sa carrière. L'opération réussit, le groupe introduit en contrepartie la musicienne la plus âgée de la bande au Sénat afin d'obtenir de nouveaux droits pour les jeunes, et voilà que le leader se présente au présidentielles, remporte les élections, et fait voter une première loi : tous les vieux (comprendre les personnes âgées de plus de 35 ans) seront envoyés en maison de retraite pour y prendre du LSD jusqu'à la fin de leurs jours, suivant le précepte énoncée par la toute jeune sénatrice, "America's greatest contribution has been to teach the world that getting old is such a drag."

C'est le scénario complètement improbable de Wild in the Streets, une comédie politique américaine de la fin des années 60 qui se fait la parfaite représentante de cette mouvance culturelle aux prétentions révolutionnaires, mis en scène par Barry Shear, le futur réalisateur du très sérieux thriller noir Across 110th Street. Le film est un gros OFNI oscillant entre pur délire et sérieux déroutant, saillies hystériques et structuration rigoureuse, et alternant entre des passages d'une frénésie écœurante (l'introduction montrant de manière presque épileptique l'enfance et l'adolescence du héros en prise avec des parents rigoristes et amateur d'explosifs) et des séquences musicales presque conventionnelles. À ce titre, petite révélation personnelle : on peut entendre dans le film la chanson Shape of Things to Come, présente sur la célébrissime compilation de rock psychédélique Nuggets, et qui n'est donc le fruit que du groupe fictif du film, Max Frost & The Troopers, créditée comme telle sur l'album. Je tombe des nues.

Max Frost, c'est donc un homme de 22 ans et célébrité planétaire qui fait campagne après avoir pénétré habilement le système sur la base d'un programme excentrique, demandant notamment l'abaissement de l'âge légal pour pouvoir voter à 14 ans, tout en se permettant des sorties lunaires comme "I have nothing against our current President, that's like running against my own grandfather. I mean, what do you ask a 60-year-old man? You ask him if he wants his wheelchair FACING the Sun, or facing AWAY from the Sun. But running the country? FORGET IT, babies!". Et autant dire que dans leur conception des choses, il n'est déjà plus souhaitable de vivre au-delà de 30 ans.

Un concentré de grand n'importe quoi donc, reflétant agréablement l'esprit de l'époque malgré le côté bordélique de l'action, qui vaut avant tout pour sa dimension bouffonne. Il y a notamment une scène ahurissante où les jeunes sabotent un vote au Sénat en déversant des litres de LSD partout autour des résidences des sénateurs, aboutissant à une session de vote parmi les plus surréalistes qui soient. On peut aussi voir Ed Begley, stéréotype de patriarche autoritaire et juré le plus facho dans Douze Hommes en colère, complètement perché sous acides en robe violette et heureux de sa condition dans un goulag pour personnes âgées, c'est pas rien. La mère du président-rockstar interprétée par Shelley Winters est pas mal gratinée également, passant de la figure de parent inflexible à celle de groupie opportuniste. On parle même de suppression de l'institution militaire dans le monde entier (convertie en police de l'âge) et du PIB, d'envoi des céréales excédentaires aux pays qui en ont besoin, de dissolution de tous les services secrets... Tout ça tandis que la prochaine révolution / guerre intergénérationnelle se prépare, celle des enfants qui veulent parquer tous les plus de 10 ans. Loufoque, satirique, sans finesse, mais malgré tout sympathique et surtout radicalement hallucinogène.

mercredi 03 juillet 2024

Top Secret!, de Jim Abrahams, David Zucker et Jerry Zucker (1984)

"If they find out you've seen this, your life will be worth less than a truckload of dead rats in a tampon factory."

Comédie potache du trio ZAZ parfaitement fidèle à ce que les premiers signaux renvoient et à ce que l'on peut attendre de leur part : absurde, régressif, foutraque, frénétique dans son enchaînement de gags (autant au premier plan que dans l'arrière-plan), et particulièrement infatigable sur les thèmes croisés Allemagne de l'Est / star américaine de rock 'n' roll / résurgence des nazis. Le cadre de la guerre froide fournit du combustible en quantité illimitée pour alimenter la farce parodique avec des monceaux de clichés détournés jusqu'à l'indigestion consentie.

On pourrait passer des heures à énumérer les centaines de gags qui font mouche (parmi les milliers que compte probablement le film et qu'un seul visionnage ne permet pas d'embrasser de manière exhaustive), mais ce serait quelque chose de parfaitement futile — accordons-nous simplement sur le fait que ça commence par Omar Sharif qui se bastonne avec des nazis indestructibles sur un train pour terminer encastré-compressé dans une voiture passée à la décharge. Et que vers la fin deux hommes s'adonnent à une séquence d'infiltration à l'aide d'un costume de vache (et d'une vache costumée) et qu'ils devront interagir avec un veau et un taureau. Et des danseurs classiques aux costumes un peu trop moulants. Et qu'une scène chez un libraire jouée par Peter Cushing (atteint d'une vraie maladie à l'œil gauche) montée à l'envers rappelle étrangement un obscur sketch des Nuls. Et les parachutistes nazis qui atterrissent sur une statue géante de pigeon pour y pisser dessus. Et... stop.

Humour archi clivant, qui me fait moi-même passer par des états extrêmes en l'espace de quelques secondes seulement, mais dans l'ensemble je pense être très bon client de ce genre de délire débile. La chose la plus improbable se trouve sans doute dans la décision d'avoir confié le rôle principal au jeune débutant Val Kilmer et que ce dernier s'en sort avec les honneurs, particulièrement à l'aise dans son costume d'ersatz d'Elvis Presley sous contrat donnant lieu à de nombreuses reprises stupides de Little Richard et des Beach Boys (autre non-sens lunaire) interprétées par lui-même. L'humour potache est rigoureusement du même niveau que Airplane! (Y a-t-il un pilote dans l'avion ?) mais la nature de l'intrigue lui permet d'exprimer son sens anarchiste de l'absurde de manière beaucoup plus drôle et digeste.

mardi 02 juillet 2024

Exécution en automne (秋決, Qiu jue), de Lee Hsing (1972)

Méditer sur son sort en prison, avant la mort

Drôle de configuration : on penserait presque s'aventurer dans un wu xia pian, avec ses décors de studio et son héros taciturne engagé dans un bras de fer avec l'institution, mais il s'agit en réalité d'un drame le plus pur qui soit, doublé d'une réflexion au long cours sur l'emprisonnement et la mort. Quand le protagoniste est condamné à mort au tout début de Exécution en automne, le film pourrait suivre une trajectoire connue, celle de l'évadé cherchant à prouver son innocence tout en préservant sa famille des autorités. Mais il n'en sera rien, radicalement : c'est un fou furieux qui a assassiné trois personnes (dont une femme qui ne le menaçait pas, à la différence des deux autres hommes), qui ne regrette rien de ses actes, et qui passera l'essentiel du film à gueuler contre ce qui lui reste de famille — notamment sa grand-mère — dont il est l'unique héritier, en espérant que cela contribue à trouver une solution pour l'acquitter.

Les exécutions n'ayant lieu qu'à l'automne, tradition oblige, le personnage principal aura une année complète à attendre et sera contraint de regarder passer les saisons, enfermé dans sa cellule que le film capte presque en huis clos. Ainsi, après un hiver marqué par son immobilisme et sa dure langueur, le printemps verra fleurir les premières remises en question — avec un défilement saisonnier qui souligne le travail (et les limites) en studio. Et c'est à partir de ce moment que l'on peut percevoir l'objectif moraliste du film, qui s'attachera à décrire le parcours intérieur du condamné et, en un sens, les vertus de la prison. Le point de mire est assez clair : confession, rédemption, et acceptation de son sort (la mort, en l'occurrence).

Quelle est l'intention de Lee Hsing, derrière l'observation de cette lente déchéance ? Ce n'est pas absolument évident, car le message est parasité par tout un arc narratif exposant une autre contrainte, celle de la nécessité pour la famille d'avoir un autre héritier, c'est-à-dire le devoir de fécondation qui s'impose à un homme emprisonné et à une femme qui lui rend visite... Indépendamment de cela, le personnage du condamné à mort est montré comme un homme qui apprendra de son expérience d'enfermement, faisant de Exécution en automne une sorte de pamphlet en faveur de la prison (ou en tous cas de la punition), en partie au moins. Un aspect du courant cinématographique du réalisme sain, sorte de propagande étatique structurée autour de la construction des valeurs morales traditionnelles.

lundi 01 juillet 2024

Vestida de azul (Dressed in Blue), de Antonio Giménez Rico (1984)

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Madrid is burning

Vestida de Azul est réalisé en 1983, quelques années après la mort de Franco et la fin du franquisme en Espagne, représentant à ce titre un très intéressant précurseur du plus célèbre Paris is Burning (1991) consacré aux drag queens de New York. Un documentaire maladroit sous certains aspects, notamment dans la mise en scène très "docufiction" de certains passages qui n'en avait à mes yeux pas la nécessité, mais une plongée remarquable de par sa sincérité dans l'intimité d'un petit groupe de femmes trans. La fin de la dictature nationale-catholique à la fin des années 1970 a très probablement contribué à rendre ce genre de témoignage plus aisé, même si le film commence par une descente de police ciblant des personnes transsexuelles qui avaient recours à la prostitution.

Sans programme particulièrement visible le doc avance de manière séquentielle, en composant les uns après les autres des portraits touchants de chacune des femmes et en les partitionnant selon plusieurs thématiques implicites, leurs activités, leur rapport à la féminité, leurs aspirations, leurs difficultés. Certains sont plus émouvants que d'autres, mais dans l'ensemble le ton est très passionné et le kaléidoscope de figures et d'expériences dépeint une pluralité de vies trans dans l'Espagne des années 1980. La voix off permet d'aborder les histoires personnelles de chacune, très différentes, en parallèle de la transition historique nationale.

C'est un document précieux car extrêmement précoce à l'échelle de la révélation concernant la transidentité, dénuée de toute dimension spectaculaire — à l'exception de quelques images de chirurgie de réassignation sexuelle qui n'étaient, il me semble, pas absolument incontournables. La nudité est en tous cas traitée en épargnant tout écart sensationnaliste, mais comme le reste avec une franchise à la fois respectueuse et explicite. Les questions de l'enfermement (aux sens mental et physique), du service militaire obligatoire, de la maltraitance, de la prostitution, des numéros artistiques, ou encore de la famille sont abordées avec beaucoup de calme et de pudeur, donnant aux témoignages un sens très fort.

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vendredi 28 juin 2024

Et quelquefois j'ai comme une grande idée (Sometimes a Great Notion), de Ken Kesey (1964)

et_quelquefois_j_ai_comme_une_grande_idee.jpg, juin 2024
Polyphonie forestière

Il faut beaucoup d'espoir, et surtout une grande confiance en Ken Kesey lors des premières (centaines de) pages de Et quelquefois j'ai comme une grande idée, pour ne pas se décourager, persévérer, et voir enfin la nature du roman se révéler pleinement. Quelques œuvres seulement en 30 ans, dont le plus célèbre Vol au-dessus d'un nid de coucou en 1962, mais une fois passé sous le rouleau-compresseur de cette fresque familiale de l'Oregon dont la densité peut se comparer aux meilleurs Steinbeck, on peut comprendre que l'écrivain américain ait dû faire une pause de 25 années avant de republier un nouveau récit de fiction.

Une petite ville forestière fictive du nord-est américain, structurée autour du fleuve Wakonda Auga qui occupe une place aussi importante que les principaux protagonistes. Au milieu de la rivière, une péninsule à laquelle on accède difficilement par bateau et où s'est établie la famille Stamper, petite dynastie de bûcherons rassemblée autour du patriarche Henry, le fils Hank indestructible poteau familial, sa femme Viv symbole de résignation, le cousin fidèle Joe Ben, et l'autre fils Leland, l'intellectuel longtemps exilé à l'autre bout du continent et revenu au bercail pour des raisons qui se révèleront très progressivement, mèche lente qui se consumera pendant près de 900 pages. Une grève paralyse l'industrie forestière mais la famille n'a pas rejoint le mouvement et s'oppose avec virulence au syndicat : en toile de fond, la mécanisation de la sylviculture, l'arrivée des tronçonneuses et la menace qu'elles font peser sur la première source d'emplois de la région.

On n'accède pas aisément au contenu et il faudra une patience non-négligeable afin de pénétrer les strates du récit particulièrement épaisses et entremêlées : c'est d'ailleurs la grande particularité et la grande force de Et quelquefois j'ai comme une grande idée, la manipulation de la trame narrative par la multiplicité des locuteurs. C'est un roman qui tisse sa narration à partir d'une multitude de voix complémentaires sans annonce, sans référence claire, et combinant de nombreux points de vue au sein des mêmes paragraphes — seule la présence de parenthèses ou d'écriture italique indique un changement de narrateur, et ils sont extrêmement nombreux, brutaux, soudains. C'est une écriture qui fait cohabiter plusieurs points de vue en parallèle, en multipliant les perspectives subjectives (les pronoms de la première personne faisant référence à plusieurs locuteurs qui s'entrechoquent) et objectives, souvent pour alimenter des oppositions fortes entre Hank et Leland. Il en résulte une intelligibilité plutôt malmenée surtout en début de roman, pendant toute la durée de l'acclimatation, et ce d'autant plus fortement qu'à la superposition des narrateurs s'ajoute une superposition des époques et des lieux. Un espace-temps remodelé et hallucinant de maîtrise.

Dans le fond, Kesey tisse une histoire de vengeance au très (très) long cours, en marge du portrait de rebelles qui peuplent le clan Stamper, ces gens (ce sont des hommes surtout) qui refusent de céder, s'interdisent d'abdiquer, des Sisyphe qui luttent contre vents et marées à l'image de l'ilot perdu au milieu d'une rivière menaçante qui leur sert de foyer, la seule maison dans les environs qui n'ait pas été emportée. L'ensemble avance dans un tumulte permanent, au sein duquel le récit des événements se trouve sans cesse parasité par un flux incessant de pensées intérieures et d'impressions diverses greffées. C'est une histoire polyphonique et sauvage qui prend son temps, qui cultive une lenteur absolue en peuplant l'univers d'une myriade de personnages aux psychologies complexes. En donnant accès à leurs sentiments profonds, on prend la mesure des inimitiés, des sensibilités opposées, et des névroses qui grandissent et grandissent indéfiniment. Le tout saupoudré de quelques séquences magistrales, l'histoire d'un bras tendu, un abattage qui tourne au massacre, un homme piégé dans l'eau sous une grume, une traversée en barque se transformant en climax de la tension entre deux frères ennemis... Un style unique, frénétique, et fascinant par endroits.

jeudi 27 juin 2024

Relative, de Tracey Arcabasso Smith (2022)

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"I think there's a sickness in our family."

Non-fiction familiale à mi-chemin entre l'enquête et le témoignage, Relative progresse le long du parcours personnel de Tracey Arcabasso Smith et du cap qu'elle s'est fixée : dépasser des traumatismes intimes dans lesquels elle patauge depuis trop longtemps malgré l'aide d'une psy. Pour ce faire elle sera amenée malgré elle à remuer quelques secrets bien enfouis sur plusieurs générations.

Le montage de son documentaire est particulièrement simple et sobre, il relève même d'une structure très minimaliste partagée entre une succession d'entretiens avec des membres de sa famille et de vieilles vidéos amateur donnant à voir quelques épisodes de l'histoire familiale italo-américaine. Et il suffit de quelques séquences pour réaliser à quel point ce minimalisme formel s'avère salutaire, au regard de la nature pesante du sujet : la permanence des agressions sexuelles perpétrées par les ascendants masculins.

Tracey Arcabasso Smith avait commencé ce travail de recueil de témoignages pour comprendre son cas personnel, briser un silence et un tabou dont les femmes de la famille sont autant victimes que vectrices, bien malgré elles. C'est en souhaitant mettre des mots précis sur ce qu'elle a vécu qu'elle s'est dans un premier temps confrontée à un mur, celui de sa mère et de son déni, avant de mettre au jour un historique tragique de traumatismes se relayant de générations en générations. Relative excelle dans cette direction, dans sa capacité à montrer des révélations / progression doubles, avec la réalisatrice mettant le doigt sur des comportements systémiques (on apprendra que sa mère et sa grand-mère ont subi les mêmes agressions sexuelles par d'autres membres de la famille) à mesure qu'elle effectue son propre parcours de déconstruction et de reconstruction.

Peu à peu des phrases prennent un sens fort, quelques langues se délient. "I told him that God wouldn't want you doing this, and you know what he did? He laughed". "I think there's a sickness in our family." Ces révélations de l'ordre de l'intime se déploient avec une progressivité qui alimente une tension folle, et ces témoignages longtemps tus revêtent une puissance incroyable, captés avec une pudeur extrême. Chacune des femmes, de manière très détournée, explique les raisons de son mutisme (en lien avec la peur de faire exploser la famille, le plus souvent, et de se sentir responsable, coupable d'en être à l'origine par cette simple prise de parole hypothétique) et esquisse les moyens trouvés pour minimiser les dommages collatéraux. Ce qui en résulte, au-delà de l'exposition instructive des mécanismes de protection chez les victimes et de la reproduction des schémas d'agression, tient au témoignage extrêmement émouvant.

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