jeudi 12 février 2026

Walker Evans, Dorothea Lange & les photographes de la Grande Dépression, de Thierry Grillet (2017)

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Les racines de la colère

Excellente compilation photographique du début du XXe siècle, essentiellement focalisée autour des années 1930 états-unienne et de la Grande Dépression. Tout est maîtrisé dans cet ouvrage supervisé par Thierry Grillet : le format (presque carré, autour de 30 cm) rend pleinement hommage à la qualité des clichés ainsi qu'à leur valeur documentaire de premier plan, des textes préliminaires donnent tous les éléments contextuels nécessaires à la compréhension des enjeux des différentes sections, deux chapitres introductifs présentent à la fois le positionnement des États-Unis à cette époque charnière post-du krach boursier de 1929 et le rôle de la Farm Security Administration (FSA), un des programmes du New Deal mis en place par Roosevelt qui engagera tous les photographes exposés ici, et enfin un prix particulièrement abordable (30€) pour ce genre d'œuvre — merci aux Éditions Place des Victoires.

La progression le long des presque 300 pages se fait étape par étape, en fonction des thématiques retenues au sein des reportages des photographes, du plus célèbre à la moins connue (et de la compilation la plus dense à la plus légère). La figure majeure de la photographie américaine tout d'abord, Walker Evans, incontournable observateur du réel, du quotidien, avec une neutralité de point de vue imposant souvent une certaine distance, puis une des pionnières du documentaire photographique Dorothea Lange, autrice des plus beaux clichés de l'époque probablement (son "Migrant Mother" est sans doute l'image la plus iconique de la Grande Dépression), avec son approche humaniste intense. Et enfin, d'autres photographes moins célèbres mais dont les travaux sélectionnés ici brillent par leur acuité, sur des thématiques périphériques parfois extrêmement éloquente : Marion Post Wolcott, Russell Lee, Arthur Rothstein, John Vachon, et Jack Delano— je pense notamment à la série de Rothstein consacrée au Dust Bowl, les tempêtes de poussière ayant dévasté une grande partie des plaines agricoles du Midwest, passionnante non seulement pour son contenu directement photographique mais aussi pour la réflexion qu'il engage sur la mise en scène du sujet, avec la notion de transgression des codes d'authenticité du reportage, sur le thème de la vérité opposée à la réalité.

Une plongée fascinante dans cet espace-temps historique ayant alimenté tout un imaginaire littéraire et cinématographique, comme si on était entré en contact direct avec le matériau qui avait servi de base à des monuments comme Les Raisins de la Colère que John Steinbeck publiera à la fin des années 1930. En filigrane des modes de vie ruraux et communautaires exposés ici, c'est tout le corpus de la crise économique qui se révèle, déflation, chômage, migration, avec ce parfum de page d'histoire qui se tourne violemment et définitivement. La galerie de visages et de personnages écrasés par le malheur documente une souffrance hétéroclite, avec son cortège d'enfants en haillons, crasseux de la tête aux pieds, et de travailleurs usés par le coton, le charbon, ou les champs. On aurait bien aimé voir certains axes davantage développés, à l'image du chapitre consacré à Marion Post Wolcott, partie seule sur les routes de la dévastation, qui aurait de toute évidence mérité un recueil à elle seule, avec son regard sur les inégalités sociales et sa démarche féministe avant l'heure.

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mercredi 04 février 2026

Robot Stories, de Greg Pak (2003)

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Réflexions robotiques

Exercice de style baroque, très typé cinéma indépendant états-unien des années 2000, confectionné à partir de bouts de ficelles mais débouchant sur une anthologie plutôt honorable sur des thématiques de science-fiction ayant trait de près ou de loin aux robots. Un film composé de 4 segments, 4 courts-métrages d'une grosse vingtaine de minutes, chacun focalisé sur un environnement original et bien déterminé à la Twilight Zone, avec pour dénominateur commun la mise en problématique d'une interaction entre robots et humains. Un mouvement commun peut également être observé, à travers l'influence que le robot peut avoir sur l'être humain, changeant sa perception du monde. Curieuse bizarrerie, souvent maladroite mais suffisamment intrigante pour ne pas être désagréable.

Le premier récit intitulé "My Robot Baby" propose une réflexion sur le thème de l'adoption, qui se trouve permise pour un couple donné uniquement après avoir passé un certain temps à s'occuper d'une bébé robot. Un épisode de leur projet parental baptisé "baby trial", sorte de Tamagotchi en version réelle, plus proche d'un R2-D2 simplifié, émettant plein de petits bruits pour simuler un inconfort, une faim, etc. Le robot enregistre tout les traitements qu'il reçoit et en fonction des résultats, le couple pourra ou non adopter un véritable enfant. Petite critique satirique des personnes trop préoccupées par leurs carrières et n'allouant pas assez de temps à leurs semblables, progéniture comprise, avec quelques blagounettes — notamment le père de la future mère adoptive qui l'aide à reprogrammer le bébé-robot pour qu'il soit moins pénible de s'en occuper.

Le second, "The Robot Fixer", s'attache à décrire le désespoir d'une mère dont le fils est tombé dans le coma et n'en sortira probablement pas. Elle se referme sur ses souvenirs avec son enfant plus jeune, et en particulier sa collection de robots, chaque jouet étant associé à une pensée du passé. Elle découvre qu'il manque une pièce d'un des robots, et se lance dans une quête complétiste pour reformer la collection entière, dans l'espoir que cela aide son fils alité à reprendre conscience. Esquisse d'un amour maternel, son jusqu'au-boutisme, son aveuglement, sa tendresse, son obstination.

"Machine Love" met en scène dans un troisième temps un androïde conçu spécialement pour travailler, le genre de robot qui sort de l'usine et se dirige tout seul comme un grand vers l'entreprise qui l'a acheté afin d'y accomplir les tâches requise. Variation sur le thème du travail délégué aux machines qui résonne étrangement avec nos considérations très contemporaines concernant l'IA, avec ce rêve chez certains néo-esclavagistes de pouvoir faire travailler 24 heures sur 24 de la main d'œuvre qui ne s'en plaindrait pas aux syndicats. Étonnamment le segment embraye sur une thématique sentimentale, à mesure que le travailleur constitué de circuits imprimés flashe littéralement sur un robot féminin travaillant dans l'entreprise voisine. Avec un final non moins étonnant...

Enfin, "Clay" clôt le cycle sur le volet à la fois doté du plus fort potentiel mais aussi le plus décevant : un monde dans lequel on peut devenir en quelque sorte immortel en transférant sa conscience sur un support électronique, et donc en abandonnant notre corps. Le protagoniste est un vieux sculpteur miné par la mort de sa femme, et se trouve écartelé entre le souhait de la rejoindre dans l'immortalité numérique et la volonté de conserver le contact tangible avec son art. Le tout en utilisant malgré tout la technologie pour raviver par une hologramme sa défunte épouse.

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lundi 02 février 2026

Love (Women in Love), de Ken Russell (1969)

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"There's a lust for passion and a greed for self-importance in love."

Très curieux et intéressant film de début de carrière de Ken Russell, tout comme à peu près tout ce qu'a pu réaliser le cinéaste britannique au demeurant, invariablement original et intrigant à défaut de convaincre pleinement à chaque fois. Women in Love avance d'entrée de jeu comme un film très intellectuel (sans être pénible à suivre), une réflexion peu courante et assez approfondie sur les relations amoureuses et amicales, voire sur la notion d'engagement dans quelque rapport que ce soit de manière plus générale.

Même s'il existe bien une toile de fond reliée à la vie dans une petite ville minière britannique du début du XXe siècle et un tissu narratif peuplé de personnages secondaires, l'essentiel repose sur les interactions entre 2 hommes et 2 femmes interprétés par Alan Bates, Oliver Reed, Glenda Jackson et Jennie Linden. En résumé, le riche propriétaire des mines Gerald (Reed) sympathise avec l'inspecteur d'école Rupert (Bates), et tous deux tombent amoureux d'une femme de la famille Brangwen, respectivement Gudrun (Jackson) et Ursula (Linden). Deux relations sentimentales, amoureuses, et sexuelles qui s'illustreront par leurs très grandes différences en termes d'intensité, de sincérité, de réciprocité, et surtout de rapport de force.

Russell aborde la thématique de l'émancipation, chez les deux sœurs, dans sa confrontation avec deux émanations presque contradictoires de la masculinité — l'idéalisme du libre penseur bohème pour l'un, la volonté de fer de l'industriel pour l'autre. Mais tout cela se fera dans la perspective de drames humains gouvernés par la pulsion de domination et par des sentiments destructeurs, sans surprise de la part du réalisateur habitué aux formulations baroques et puissantes. Les itinéraires ont beau évoluer dans des lignes parallèles, les passions contrariées n'en finiront pas de remuer vigoureusement les romances : c'est le travail remarquable des quatre comédiens principaux qui permet à ces intentions de se concrétiser avec une impressionnante fluidité. Beaucoup de scènes audacieuses et mémorables achèvent de rendre le film attachant, à l'image du long discours sur la floraison / dégustation des figues, la longue lutte entre les deux mâles dénudés au coin d'un feu de cheminée, ou encore les décors avantageusement exploités des paysages anglais (campagne) et suisses (montagnes).

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samedi 31 janvier 2026

The Movie Orgy, de Joe Dante (1968)

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Orgie de bisseries 50s

On est vraiment plus proche du délire potache d'étudiants que du long-métrage original à proprement parler, étant donné que The Movie Orgy se présente comme un travail de montage conséquent, agrégeant des centaines de films, publicités, émissions, cartoons et autres produits dans les années 1950. Le tout sur une durée de plus de 4h30 — dans sa dernière mouture, en tout cas, la compilation ayant beaucoup évolué entre sa première version et les différentes projections (le contenu a déjà duré 7 heures).

Orgie, le mot est bien choisi tant on assiste à un déluge d'images qui ne semblent pas avoir de fin, sur des durées extrêmement variables, tantôt cinématographiques, tantôt musicales. Le premier effet chez moi, c'est clairement la capsule temporelle, en immersion dans la série B des années 1950 et son cortège de monstres en tous genres qui attaquent les États-Unis, les soucoupes volantes, les dindons géants, les femmes de 50 mètres de haut, etc. Il y a un petit côté zapping de cette époque qui n'est vraiment pas désagréable, même si la durée conséquente a un petit effet désagréable — mais c'est un truc à regarder en groupe je pense, voire carrément au cinéma pour les plus aventureux. On peut y voir une sorte de précurseur de toutes les compilations qui peuplent internet de nos jours, 50 ans avant.

Et petit à petit, c'est le style de Dante qui ressort, déjà, en 1968, longtemps avant qu'il soit connu et reconnu. Il est sacrément taquin, et on le sent partagé entre la moquerie et l'hommage à ces années-là. Il y a vraiment de tout, du western et de la guerre, les Beatles et les Animals, Alfred Hitchcock et Groucho Marx, Richard Nixon et Dean Martin... Un gros et joyeux bordel, pour une expérience cinématographique très certainement unique, avec ses publicités complètement cramées (celle sur les médicaments pour la régulation d'humeur est salée) et son tourbillon de bisseries kitsch sans fin. Finalement l'image renvoyée de la culture américaine de l'époque, partagée entre divertissements et névroses, n'est pas si mauvaise.

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mercredi 28 janvier 2026

Lamps, de Lamps (2007)

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Le futur groupe de Denée Segall enregistré chez Jay Reatard

Un bon moment de Garage Punk made in Los Angeles, parfaitement conforme à ce qui est annoncé : enregistrement bien garage, esprit bien punk. Des morceaux assez courts en moyenne, autour de deux minutes, avec une ambiance très Noise rappelant les bas fond crados explorés par les Stick Men With Ray Guns (Some People Deserve to Suffer reste pour moi un modèle du genre). Un album qui tache, assez urticant, enchaînant les coups, et qui ne laisse pas de répit. Et surtout une production assurée par le regretté Jay Reatard.

Sur leurs albums suivants, comme par exemple Under the Water Under the Ground (2012), la recette gagnera en complexité et en construction des morceaux ce qu'elle perdra en instinct bourrin. Un genre à part entière, le Shitgaze, très lo-fi, avec ses guitares ultra-abrasives et un bon gros paquet de distorsion.

À noter qu'une certaine Denée Segall (compagne de M. Ty) rejoindra le groupe en 2020, pour apporter son son de basse.

Extrait de l'album : Now That I'm Dead.

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À écouter également : Gozzler, Javelin, et Axis Sally.

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mardi 27 janvier 2026

America at Work. Lewis W. Hine, de Peter Walther (2018)

america_at_work_lewis_w_hine.jpg, 2026/01/18
Des regards et du travail du début du XXe siècle

Je suis toujours partagé concernant ces recueils photographiques dans des formats intermédiaires comme celui-ci, à mi-chemin entre la carte postale minuscule, peu respectueuse du travail mais peu onéreuse, et le plein format presque A3 poussant à dévaliser une banque pour se le procurer. En tous cas, il me semble que pour un travail de cette ampleur et de cette importance, un format proche du A4 aurait été un minimum, surtout de la part de Taschen, ne serait-ce que pour éviter les coupures médianes des clichés exposés sur deux pages.

Cela étant dit, c'est une excellente compilation de plusieurs centaines photographies généreusement contextualisées de Lewis W. Hine, pionnier de la photo documentaire du début du XXe siècle consacrée au travail. Une petite dizaine de chapitres structurent les 500 pages, et c'est clairement le travail des enfants qui occupent la plus grande partie, divisé en deux sections, côté ville / usines et côté campagne / champs. En comparaison, les thèmes Ellis Island (immigration), Europe 1918/1919 (conséquences de la guerre), ou encore Empire State Building (chantier de construction) paraissent presque survolés, mais c'est à mettre au crédit de l'incroyable effort pour documenter le sort des gamins du début du siècle dernier, en sachant que Hine avait pour objectif affiché de contribuer à dénoncer ces conditions et à faire évoluer la législation. Réussite totale de ce point de vue-là, l'immersion est saisissante même un siècle plus tard.

Franchement, on ne compte plus les clichés d'enfants ouvriers qui s'impriment sur la rétine. Tout un pan de la vie ouvrière s'ouvre à nous, des filatures de coton aux mines de charbon en passant par le travail dans les champs et les ventes de journaux dans la rue dès 4 ans. Il n'y a pas forcément besoin d'en arriver aux photos de mutilés divers et fréquents pour ressentir des émotions aiguës, entre les regards vifs, les haillons crasseux, et les gueules salies déjà particulièrement marquées chez des enfants qui n'ont même pas 10 ans. Un travail fondateur et remarquable.

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lundi 26 janvier 2026

Manthan (The Churning), de Shyam Benegal (1976)

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Producteurs laitiers de toutes les contrées, unissez-vous

Qui aurait pu croire qu'un film sur l'organisation des coopératives laitières indiennes et les luttes qu'elles ont menées pour se développer dans les contrées reculées de l'Inde rurale puisse aboutir à une film aussi stimulant et divertissant... Et en ce milieu des années 1970, Manthan (qui signifie littéralement barattage, l'opération qui transforme la crème de lait en beurre) coche une autre case aussi improbable que réjouissante : en quelque sorte aux racines du crowdfunding, le film a pu voir le jour grâce aux contributions de 500 000 fermiers du Gujarat — la région d'Inde située le plus à l'ouest.

Les prémices sont relativement simples : un médecin vétérinaire, le docteur Rao, débarque en train dans un village isolé de tout avec pour objectif la mise en place d'une coopérative laitière, donc, afin d'améliorer les conditions de vie des fermiers, jusque-là maltraités. Ses intentions ont beau être nobles et entièrement fondées sur le bien-être des habitants, il se heurtera à différents obstacles plus ou moins conséquents et frontaux : les notables locaux, d'abord, qui voient forcément d'un très mauvais œil ce début de fédération des miséreux en route vers l'autonomie (et qui sait, un jour, peut-être l'indépendance et le libre arbitre !), mais aussi les villageois eux-mêmes, dans un premier temps très méfiants envers ce citadin débarqué chez eux en costume et leur donnant des conseils qui ressemblent de loin à des ordres.

Un schéma politique et social très intéressant, dans les bouleversements provoqués par cet inconnu (Girish Karnad dans le rôle principal) qui menace l'équilibre bien établi jusqu'alors et qui profitait confortablement aux intermédiaires usuriers, mais aussi dans le décor de société féodale qui enserre tout le village — le sort des dalits et le système de castes sont forcément beaucoup évoqués. Une composante dramatique et romantique portée par le personnage d'une femme pauvre, interprétée par Smita Patil, complexifie agréablement les enjeux, au même titre que le versant quasi-documentaire sur les éleveurs-producteurs de lait et le discours (certes un brin didactique) sur la nécessité pour les classes opprimées à se saisir de leurs combats.

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samedi 24 janvier 2026

The Mastermind, de Kelly Reichardt (2025)

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“You’re not made for human eyes.”

On n'y croit vraiment pas longtemps au sérieux de l'entreprise qui consisterait à prendre The Mastermind pour un heist movie sérieux et premier degré, avec options cambriolage d'un musée et vol de tableaux. Et il faut reconnaître à Kelly Reichardt un talent certain dans la confection d'une atmosphère très particulière, allant bien au-delà de la simple reconstitution — réussie au demeurant — de la période des 1970s états-uniennes. Une atmosphère dédiée au comportement de son protagoniste, interprété par Josh O'Connor (vu tout récemment dans Wake Up Dead Man - Une histoire à couteaux tirés, un acteur au charme curieux), navigant avec hésitation dans son univers perdu quelque part entre assurance et maladresse, entre planification supposément millimétrée d'un casse artistique et mise en œuvre grossière pétrie d'imprévus et de gestes amateurs.

C'est donc un peu de la même façon que Reichardt s'était servie de la toile de fond du western pour First Cow (et dans une certaine mesure pour Meek's Cutoff aka "La Dernière Piste" en France) sans investir le registre de manière attendue : ici, bien que l'incursion délictuelle des bras cassés accessoirement voleurs au sein du musée traînera des conséquences jusqu'à la toute fin du film, ce n'est qu'un prétexte pour laisser à la réalisatrice tout le soin de développer son style, à la fois tranquille et observateur, avec pour objectif le portrait de ce père de famille sans morale et sans scrupules. Le genre à abandonner ses jeunes enfants dans un centre commercial pour la journée, le temps d'aller faire son petit larcin et son petit trafic d’œuvres d’art. À ce titre, la mise en scène du casse fait beaucoup penser à du Wes Anderson avec son sens du détail, ses plans fixes, ses imprévus à effets comiques, et ses cadrages.

The Mastermind brille par sa capacité à dépeindre une banlieue comme anesthésiée du Massachusetts, avec d'un côté Josh O'Connor et ses déboires interminables (figure de proue des pieds nickelés du cambriolage, cavale marquée par les rejets successifs de ses proches, même si le cortège de personnages secondaires participent également à cette ambiance, avec Alana Haim en épouse délaissée et John Magaro en ancien pote) et de l'autre le tableau de l'époque (guerre du Vietnam, mouvement pour les droits des femmes). Le film vire en réalité rapidement à la chronique d'une déchéance et d'une incompétence, peuplée de séquences mi-comiques mi-navrantes dans lesquelles le héros fait prendre des risques inconsidérés à ses proches — mais il subira lui-même le résultat de ce manque de lucidité et d'empathie lorsque la violence policière le punira en conclusion : il aurait mieux fait de lever les yeux que de voler l'argent d'une petite vieille. Un film d'ambiance, clairement, qui fonctionne bien mieux à ce niveau que dans son intrigue un peu (et bien que volontairement) amorphe.

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mercredi 21 janvier 2026

Je sais où je vais (I Know Where I'm Going!), de Michael Powell et Emeric Pressburger (1945)

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Voyage aux Hébrides

Manifestement I Know Where I'm Going! n'est pas la réalisation la plus élaborée du duo Michael Powell et Emeric Pressburger, mais pourtant elle jouit d'un charme romantique (et légèrement comique) qui a fini par m'envoûter dans des proportions que je n'ai pas du tout su anticiper. Tout commence comme une comédie un peu décalée avec la protagoniste Joan voyageant en direction des Hébrides écossaises : elle quitte Londres et sa vie de fille de banquier en train, dans le but de rejoindre son futur mari sur l'île de Colonsay (appelée Kiloran dans le film) et de nombreux gags visuels rythment cette partie peu trépidante du voyage. Suite à des péripéties diverses, elle atterrit sur l'île voisine de Mull, contrainte d'y séjourner un temps indéterminé, dans l'attente d'une météo plus clémente qui permettra la traversée jusqu'à sa destination finale.

Dans un premier temps, on reste circonspect face à ce jeu de caricatures opposant d'un côté la protagoniste, grave et citadine, en route vers un mariage dit de raison avec un riche industriel, et de l'autre les habitants de l'île, capturés dans leur dimension hautement pittoresque. Mais peu à peu le sujet bourgeonne : Joan découvre un mode de vie que son assurance l'avait empêchée de voir, et ses certitudes se mettent à vaciller. Joli festival de bizarreries dans cet environnement îlien et écossais, avec toutes les particularités de ces Hébrides singulières. Autant de particularités qu'elle sera obligée de côtoyer à cause de la tempête, et qu'elle apprendra à apprécier — tout particulièrement la présence du farfelu mais sympathique Torquil McNeil.

Et c'est là qu'on se souvient d'un précédent film de Michael Powell, The Edge of the World, qui décrivait la nature hostile de cette même région d'Écosse sur fond de (véridique) évacuation de l'île de Saint-Kilda en 1930. On aborde la thématique du bouleversement de destin, le long d'une galerie de portraits attachants, avec une succession de coutumes un peu folkloriques adossées à des légendes millénaires. Le périple intérieur de l'héroïne se fait de plus en plus explicite et attendu, mais sans que cette lisibilité ne nuise à la dimension envoûtante du conte. Rudesse d’une terre battue par les vents et les marées, personnages excentriques, aigles royaux, et un beau final amorcé par le son des cornemuses.

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lundi 19 janvier 2026

Sirāt, de Óliver Laxe (2025)

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Le calvaire de la peur

Une fois l'expérience Sirāt digérée, j'avoue ne pas vraiment m'expliquer comment un film aussi singulier, baroque, lent, immersif, et porté sur un symbolisme de premier plan ait pu susciter un engouement aussi généralisé dans tous mes cercles proches, et plus généralement au niveau de critiques institutionnelles. Avec un exercice de style aussi particulier, reposant sur de très nombreux aspects anti-conventionnels du point de vue de la mise en scène, en marge du cinéma classique de la même façon que le milieu des ravers est peuplé de marginaux, j'aurais pensé que le clivage serait infiniment plus prononcé.

Mais peu importe. C'est le genre de film qui assomme, à tous les niveaux, dans tous les registres. On plonge dans les décors montagneux du sud du Maroc et on s'enfonce progressivement dans les profondeurs d'un désert impitoyable. Le fait que le personnage de Sergi López (seul acteur pro il me semble) recherche sa fille constitue au final un argument mineur, presque un prétexte : l'essentiel portera sur un voyage, avec son fils, en compagnie de deux vans de teufeurs, avec une composante spirituelle / métaphorique / suggestive plus ou moins pesante. De mon côté, j'ai trouvé que les différentes ambiances s'équilibrent très bien, entre le pragmatisme de la traversée du désert et la quête existentielle prenant de très nombreuses formes — en toile de fond, une Troisième Guerre mondiale se profile, on voit des militaires actifs, etc.

J'ai aussi beaucoup apprécié comment Óliver Laxe a intégré ses références, sans savoir si tout ça est volontaire / conscient ou non. On pense à de très nombreux coins de cinéma, de Mad Max à Sorcerer (ou "Le Salaire de la peur") en passant par Freaks et Gerry, et je trouve ces influences particulièrement bien assimilées, produisant un cocktail assez neuf. Du point de vue scénaristique, on peut relever pas mal de points qui coincent à cause de faiblesses d'écriture, qui auraient d'ailleurs pu être très facilement évitées (d'autant plus qu'il y a une sorte de fuite en avant à ce sujet dans la dernière partie, marquée par un jusqu'au-boutisme à double tranchant). Mais rien d'insurmontable en matière de visionnage, pour peu qu'on soit envoûté par au moins l'une des dimensions du film, la vibration techno, la quête du père, le voyage périlleux, le parfum de fin du monde, le train des rescapés — la liste est pas loin d'être infinie. Dans l'arrière-plan se joue aussi un basculement, tour à tour rendu de manière pragmatique ou sensorielle, parfois rugueux, parfois bancal, sur le thème du lâcher prise, de la finitude, et de la cruauté de l'existence. Et c'est un film qui ne ressemble à rien (que j'aie vu récemment du moins), chose assez exceptionnelle dans le domaine de la fiction : les sensations qui en résultent valent de l'or.

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