lundi 06 juillet 2026

Tatouage (刺青, Irezumi), de Yasuzō Masumura (1966)

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La transformation

Mon dernier Yasuzō Masumura vu commençait à remonter à un peu trop longtemps, autour d'un an, aussi regarder Tatouage s'est avéré tout particulièrement profitable pour raviver tout ça. Et par "tout ça", j'entends le combo de la mort que j'apprécie presque tout le temps, qui regroupe au-delà du cinéaste l'actrice irremplaçable Ayako Wakao parfaite dans le rôle de cette femme presque littéralement vénéneuse avec son tatouage d'araignée à tête humaine dans le dos, le scénario bien baroque de Kaneto Shindō qui n'en finit pas d'empiler les trahisons et les meurtres, et pour terminer la musique si caractéristique de Hikaru Hayashi qui sait si bien accompagner le mélodrame dans ses recoins les plus tendus et les plus menaçants.

La fluidité de l'histoire et la petite dimension de conte moral aide grandement à la lisibilité des péripéties malgré la multiplication de personnages secondaires : très vite, les pistes se dédoublent mais on ne perd jamais de vue les points essentiels, la malédiction de la pauvre Otsuya qui semble liée à la vie à la mort à son tatoueur Seikichi, et l'hystérie grandissante de son amant Shinsuke qui perd de plus en plus la boule (apparemment, assassiner des gens n'aide pas à maintenir une hygiène mentale suffisante). J'ai en outre beaucoup apprécié l'utilisation de la couleur chez Masumura, en ce milieu des années 1960 japonaises pourtant peu avare en photographies noir et blanc irréprochables. La pénombre des intérieurs malaisants, les teintes bleutées des extérieurs menaçants, et bien sûr le rouge dans les détails — les costumes de la protagoniste, quelques éléments de son tatouage, et de manière plus radicale le sang qui coule à flot au gré des mises à mort souvent très laborieuses. Impossible de chasser ces images de Shinsuke assassinant péniblement son agresseur avec une courte lame enfoncée dans son front, façon trépanation, au terme d'une lutte chaotique. Brrrrr.

Pourtant, à l'origine de ce drame sanglant, il n'y avait qu'une banale histoire de fuite de deux amants, souhaitant vivre tranquillement leur amour loin des contraintes familiales. Mais voilà, les trahisons ont tôt fait de se manifester, et on enchaîne très vite la vente de la jeune fille à une maison de geishas (où elle subira le fameux tatouage forcé), avec pour conséquence sa transformation en une boule de rage, comme possédée, manipulatrice et violente. La fuite en avant des personnages étouffe très rapidement, d'autant plus que la mise en scène de Masumura se montre comme à son habitude généreuse en séquences démonstratives très prenantes. La thématique de la femme écartelée entre soumission et domination revient encore une fois ici, et Tatouage constitue à ce titre un énième récit de douleur et de violence, avec un chapelet de questionnements moraux (ou immoraux) — et même artistiques, dans une certaine mesure — plutôt intéressants.

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jeudi 25 juin 2026

Vol. II, de Angine de Poitrine (2026)

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Buzz buzz buzz, un peu de psych, un peu de clown

Impossible d'être passé à côté de la méga hype de ces dernières semaines (c'était en février / mars), l'algo de YouTube m'ayant martelé leur récent live KEXP (excellent au demeurant) des dizaines de fois avant que je ne cède au visionnage. Le duo de clowns canadiens de Angine de Poitrine. Clairement on se demande ce qui importe le plus dans le groupe, entre leur musique (certes un minimum originale) et leur délire autour des costumes, du maquillage, et de la mise en scène de manière plus générale. En première intention, j'avoue avoir été plutôt séduit par le son de la guitare microtonale, un peu comme pour Flying Microtonal Banana de King Gizzard And The Lizard Wizard sorti il y a déjà presque 10 ans. Mais les écoutes répétées de leur premier album ne s'est pas avéré aussi fructueuses que ce que j'aurais pensé, il arrive un moment où les boucles psychédéliques (le guitariste-bassiste rentabilise son looper à mort) finissent par ne plus être aussi hypnotiques qu'au début, et juste un peu répétitives. Ce n'est pas vraiment la fontaine de créativité vanté partout ces derniers temps, et plus j'ai vu leurs interventions plus une gêne a grandi en moi — ils en font vraiment beaucoup avec le délire extra-terrestre à mon goût. Sur ce premier album, on frisait à mon sens la "elevator microtonal music" (lu sur RYM).

Et puis j'ai passé deux semaines à écouter ce Vol. II en alternant entre deux pôles : d'un côté je luttais contre ce sentiment a priori négatif lié au phénomène de mode, et de l'autre je ne pouvais que constater que ce second album m'a littéralement happé. Comme si le duo canadien avait enfin su capitaliser adroitement sur leur identité et était parvenu à créer un ensemble beaucoup plus convainquant. Ludique, hypnotisant, à cheval entre Math Rock et Psychedelic Rock, avec un recours modéré aux effets divers. Étonnamment, plus je l'écoute et plus je m'éloigne du jeu du bassiste / guitariste pour me concentrer sur le style du batteur que je trouve extrêmement rigoureux. Bien sûr il y a un côté exercice de style, mais l'exploration des nombreux sous-registres m'a pas mal plu ici. Ça doit quand même être très drôle en concert.

Extrait de l'album : Sherpa.

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À écouter également : Fabienk, Mata Zyklek, et Yor Zarad.

Et bien sûr le live KEXP.

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vendredi 19 juin 2026

Big Night, de Campbell Scott et Stanley Tucci (1996)

big_night.jpg, 2026/03/24
"Give people what they want, then later you can give them what you want."

Le monde de la cuisine italienne professionnelle comme un carrefour thématique d'une étonnante diversité et d'une surprenante complexité : Big Night occupe une place de choix dans la section relative aux bizarreries cinématographiques relativement maîtrisées. C'est un film qui appartient au grand registre ciné-culinaire mais dont la part relative à la cuisine reste disons un tremplin pour aborder d'autres sujets, et ce quand bien même l'essentiel de l'action se déroulerait à l'intérieur du restaurant — tenu par Tony Shalhoub et Stanley Tucci incarnant deux frères Primo et Secondo, le premier davantage orienté vers la gastronomie et le second vers les affaires. C'est un projet qui devait tenir à cœur à Tucci, lui qu'on retrouve du côté de l'interprétation, de la réalisation (avec Campbell Scott) et de l'écriture (aux côtés de Joseph Tropiano).

Grand numéro d'acteurs d'ailleurs, par lesquels le courant passe de manière prioritaire : c'est eux qui donnent vie au restaurant (et surtout à ses cuisines), et c'est au travers de leurs denses interactions que tout le sous-texte familial et toutes les racines italiennes sont véhiculées. Chemin faisant, on délaisse peu à peu les problématiques propres à la préparation des plats et à l'équilibre financier (même si elles resteront en filigrane du début à la fin) pour se déplacer sur un terrain connexe, beaucoup plus émouvant, ayant trait à la relation entre les deux frangins, aux tentatives répétées (et presque désespérées) de suivre leur plus grande passion, et aux innombrables obstacles qui se dressent sur le chemin de la réalisation d'un tel projet. Dans le paysage, on remarque notamment Ian Holm dans le rôle d'un concurrent particulièrement enflammé et Isabella Rossellini communiquant entre les deux pôles.

Pour accompagner ce geste, le scénario alimente un arc narratif assez singulier : l'organisation d'un banquet fastueux pour célébrer l'arrivée d'un chanteur très renommé dans la région, l'occasion de susciter la curiosité d'un grand nombre de personnes, de faire culminer les réservations, et de renflouer les caisses — au détriment d'un autre restaurant italien, totalement opposé en termes de principes : en gros, la cuisine italienne authentique et intègre contre la cuisine italienne corrompue par les attentes du public états-unien. Sauf que l'invité d'honneur à l'origine de la grande cérémonie prend vraiment son temps pour arriver... Dans le même temps, Big Night sera parvenu à formuler pas mal d'observations pertinentes sur le processus créatif, sur les failles de l'American Dream, sur les rapports au sein d'un fratrie, sur la trahison, et sur les difficultés de mener à bien un projet professionnel que l'on chérit autant.

Et au passage, une des meilleures scènes de fin, sans dialogue, avec une omelette de la communion partagée entre les deux frères.

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mardi 09 juin 2026

In the Soup, de Alexandre Rockwell (1992)

in_the_soup.jpg, 2026/03/24
"Well, you can't have everything."

Le personnage de Steve Buscemi, réalisateur novice se démenant pour financer son premier film alors qu'il n'arrive pas à payer son propre loyer, dégage quelque chose de très attachant. Le capital sympathie ne provient pas uniquement de l'acteur lui-même, très à l'aise dans ce rôle de new-yorkais un peu paumé et entraîné dans différentes péripéties de voisinage. Il ne provient pas non plus du formalisme très "cinéma indépendant états-unien des années 1990" adopté par Alexandre Rockwell, qui pour le coup souffre de certains signes de vieillesse prématurée : disons qu'on sent un peu trop fortement les influences affichées voire revendiquées, entre le style de production d'un John Cassavetes (dont il a repris un acteur fétiche en l'occurrence, Seymour Cassel) et le côté très indie cool d'un Jim Jarmusch (qui fait en outre une petite apparition dans le rôle d'un réalisateur de télévision travaillant pour l'émission "The Naked Truth" et interviewant des auteurs à poil).

Non vraiment ce sont les déboires d'Aldolpho Rollo (Buscemi) pour accéder à son rêve de mettre en scène son scénario qui font tout le charme potentiel de In the Soup. Ça ainsi que l'alchimie bizarre qui se met en place avec Joe (Cassel), un vieux mafieux uber cool au sourire ravageur qui le prend sous son aile sans qu'on sache trop pourquoi, prêt à devenir le producteur de son film. Il y a aussi une galerie de portraits assez émouvants au sein de la cohorte de personnages secondaires, parfois touchants, parfois délirants, à commencer par le duo de mafiosis peu recommandables chargé de collecter les loyers dans l'immeuble qui finira tout doux après avoir rencontré Joe et ses pouvoirs de persuasion, la voisine (interprétée par Jennifer Beals) dont le héros tombe forcément amoureux, ainsi qu'une petite troupe de têtes connues plus ou moins psychopathes — Stanley Tucci, Sam Rockwell, Will Patton.

Quelques accès de loufoque égayent de temps en temps le tableau, comme cette évocation surréaliste de Dostoïevski et Nietzsche, hanté par les trajectoires de losers parfois particulièrement pathétiques. Quelques micro-séquences particulièrement réussies, comme les apparitions du personnage de Sam Rockwell, le passage hors du temps sur la plage, une petite expression sur le visage subjugué de Buscemi en plein crush sur sa voisine... On cite explicitement du Godard et du Tarkovski, de manière très détachée, mais le protagoniste se retrouve constamment malmené (voire condamné) par la trivialité de son existence, incapable de réaliser que c'est bien cette rencontre avec Joe qui devrait constituer la base la plus importante de son inspiration artistique.

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lundi 18 mai 2026

Les Chevaux de feu (Тіні забутих предків, Тени забытых предков), de Sergueï Paradjanov (1965)

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La beauté baroque des amants maudits

Découvrir Les Chevaux de feu aujourd'hui, dans mon parcours cinéphile : quel bonheur. La preuve, encore une fois et si besoin était, que l'opiniâtreté finit par payer et que sur des chemins obscurcis d'embûches aux parfums de navet, on entrevoit de temps en temps un rayon de soleil d'une intensité insaisissable. Du côté de Sergueï Paradjanov, je m'étais déjà cassé les dents sur Sayat Nova - La Couleur de la grenade (surtout) et sur La Légende de la forteresse de Souram (aussi, bien que beaucoup plus digeste dans mon référentiel), dont l'empreinte visuelle remarquable n'avait jamais réussi à dépasser chez moi le simple attribut secondaire d'un récit abscons impossible à appréhender et à apprécier. Un peu de persévérance, quelques conseils hautement avisés, et me voilà devant un film aussi marquant que certaines réalisations fabuleuses des ascendants soviétiques de Paradjanov, à l'image de Mikhail Kalatozov — je n'ai pas arrêté de penser à La Lettre inachevée pour les expérimentations formelles aussi baroques et spectaculaires qu'envoûtantes, avec un soupçon de mystique à la Tarkovski dans des proportions tout à fait raisonnables.

Mais on ne peut pas décemment réduire cette expérience fulgurante à ces seules références. Ne serait-ce qu'en considérant tous les aspects qui relient l'histoire d'Ivan et Maritchka au domaine du conte, avec ses codes narratifs, ses thématiques saillantes autour de l'amour et de la mort, sa profusion de symboles merveilleux. On pourrait d'ailleurs penser, dans un premier temps, et ce en dépit des encarts initiaux nous précisant qu'il s'agit d'une histoire baignant dans un folklore inspiré des Carpates ukrainiennes, à une fiction relevant de l'imaginaire shakespearien. Avec sa tragédie d'amour impossible, ses familles respectives qui se détestent (et qui se trucident), et ses amoureux qui s'aiment envers et contre tout, Roméo et Juliette semble très proche. Les passerelles ne tiendront qu'un bref moment.

Le drame poétique qui se joue infuse dans un folklore et des légendes ukrainiennes extrêmement marquées, et notamment une profusion de rites religieux dépeints avec beaucoup de pragmatisme pas toujours éloigné du surréalisme, à tel point qu'on a du mal à imaginer comment Paradjanov a bien pu réaliser une telle chose dans les années 1960 soviétiques. En tout état de cause, Les Chevaux de feu combinent deux dimensions particulièrement appréciables : 1) l'immersion de facto au sein d'une communauté montagnarde ukrainienne appartenant aux Houtsoules, avec un déluge de costumes, d'habitations, de coiffures, et de pratiques passionnantes, et 2) le recours à une caméra complètement dingue, typiquement soviétique, dirigée par le chef opérateur Iouri Illienko peu avare en mouvements improbables et frénétiques. Même si une sensation d'excès se fait ressentir à quelques endroits (certains tourbillons m'ont donné la nausée), on est plongé dans une forme d'hypnose qui confine parfois à la transe esthétique.

Comment oublier la scène des adieux des amants, au cœur d'une forêt baignant dans une lumière irréelle, avec ses plans sidérants qui tournoient sur les visages et cette pluie apparaissant comme cosmique ? Comment oublier la scène dans laquelle Ivan recherche Maritchka, disparue dans la rivière, avec sa nuée de villageois armés de flambeaux évoluant dans un crépuscule brumeux, sur le rivage et sur des radeaux lancés dans les rapides ? Des images imprimées sur la rétine.

Équilibre incroyable entre drame romantique déchirant, formalisme débridé, baroque et cohérent, et multiplication de détails saisissants — des visages tordus aux expressions lunaires, des cors des Carpates longs de plusieurs mètres, des coups de hache qui ensanglantent l'objectif de la caméra, des chevaux chimériques (repris par la traduction française du titre, qui signifie à l'origine "Les Ombres des ancêtres oubliés"). Au creux de cette poésie intense qui se fait autant le reflet de l'amour incandescent interdit que du désespoir le plus total, rien ne paraît superflu ou affecté : le tourbillon de la réussite est vertigineux.

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mardi 12 mai 2026

La Divine (神女, Shén nǚ), de Wu Yonggang (1934)

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"Que les ragots sont effrayants !"

Il suffit souvent d'un détail pour faire passer un film appartenant à un registre donné bien identifié du statut de énième variation peu passionnante à celui de singularité attrayante, il me semble. Le cas de La Divine se démarque du tout-venant du mélodrame muet selon deux perspectives : c'est tout d'abord une production chinoise des années 30, ce qui lui confère de facto une certaine particularité (en ce qui me concerne en tous cas !), et c'est aussi l'occasion de découvrir le charme de son actrice principale Ruan Lingyu, une figure de proue du cinéma chinois de cette époque, bien avant la révolution culturelle promue par Mao Zedong.

Il y aurait d'ailleurs tout un parallèle à détailler entre le sort du personnage interprété par Ruan, dans le film une jeune mère exploitée par un homme semi-mafieux sans scrupule et contrainte (entre autres formes de soumission) de se prostituer, et le sort de l'actrice elle-même, victime d'une campagne de dénigrement mêlant divers aspects de sa vie professionnelle et de sa vie privée qui la poussera au suicide un an seulement après la sortie du film. Dans une des lettres qu'elle laissa, adressée à la société toute entière, la conclusion résonne encore aujourd'hui : "Que les ragots sont effrayants !".

Pour le reste, le tissu narratif et les enjeux dramatiques tournent presque exclusivement autour du double statut de femme et de mère du personnage, qui souhaite plus que tout subvenir aux besoins de son jeune fils — en termes d'éducation notamment — et qui se retrouvera prisonnière d'un schéma d'exploitation tristement connu : séduite par l'activité d'une grande ville, Shanghai en l'occurrence, elle finira sur le trottoir, coincée malgré elle entre un proxénétisme machiavélique et un puritanisme sociétal. Le dilemme a beau être plutôt convenu (la prostitution comme activité secondaire permettant d'assurer son rôle premier de maman), le poids des commérages et l'humiliation du système patriarcal appuie là où ça fait mal. Aucune place à la romance dans cet environnement oppressant. Difficile de ne pas être ému par le drame déchirant qui se joue, d'autant plus que Wu Yonggang conserve une bonne part de réalisme pragmatique dans le sort de l'héroïne, agrémenté d'une mise en scène agréablement fluide.

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jeudi 07 mai 2026

La Terre jaune (黄土地, Huáng tǔdì), de Chen Kaige (1984)

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Désespoir discret et désillusions silencieuses

Le tout premier film de Chen Kaige appartient à cette catégorie de cinéma lent, sobre, un peu taiseux, à combustion lente, et donc les qualités principales passent davantage par l'ambiance et la mise en scène que d'autres éléments plus classiques, dialogues, scénario, etc. Le geste scénaristique est d'ailleurs relativement restreint : une poignée de personnages seulement, avec un soldat communiste envoyé à la fin des années 30 dans la campagne chinoise située au nord du pays, dans le but de recueillir des chants traditionnels (à des fins de propagande), et où il fera la rencontre d'une jeune adolescente vivant avec son frère et son père agriculteur. Le contexte se trouve tout entier contenu ici — on est en pleine seconde guerre sino-japonaise (1937 à 1945), même si le conflit restera totalement enfoui dans l'arrière-plan, et la mission du soldat dans la province du Shaanxi est très clairement reliée à la révolution en cours.

Pourtant, le sujet se trouve ailleurs. C'est dans un tout premier temps l'environnement géographique qui frappe, ces terres peu fertiles qui envahissent absolument tout l'écran la plupart du temps, et que les paysans essaient tant bien que mal de fertiliser, de labourer, d'ensemencer. Ces territoires semi-désertiques sont très marquants, que ce soit du côté des champs qui entourent la maison familiale ou de celui du chemin que la jeune Cuiqiao doit réaliser plusieurs fois par jour pour aller chercher de l'eau à la rivière située à quelques kilomètres. C'est à Zhang Yimou qu'on doit tout ce travail de chef opérateur. Après avoir épousé le quotidien de ce noyau familial, on apprend la problématique principale puisqu'au détour d'une conversation, le père précise au soldat qu'il a promis sa fille en mariage à une homme dont elle n'a jamais entendu parler.

Point de départ d'une conversation au long cours entre le soldat et la famille (le père et la fille principalement, le garçon souffrant de problèmes d'expression orale), ce dernier évoquant à Cuiqiao le fait que les femmes sont libres de choisir leur mari dans d'autres pays et que même dans certaines provinces chinoises, ces pratiques de mariages arrangés sont considérées comme désuètes et rétrogrades. Ce à quoi le père répondra que les pratiques fonctionnent comme elles fonctionnent dans ce coin rural de Chine. Des promesses sont formulées, notamment une sorte de pacte de sauvetage entre le soldat et la fille, mais le jour du mariage, elle se retrouvera bien seule. Et c'est à ce titre que la dernière partie se drape d'un voile très mélancolique, à l'amertume prononcée et renforcée par les paroles des chants traditionnels qui reviennent régulièrement. Beau portrait du désespoir discret et des désillusions silencieuses.

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samedi 25 avril 2026

Mimosas, la voie de l'Atlas (Las Mimosas), de Óliver Laxe (2016)

mimosas_la_voie_de_l-atlas.jpg, 2026/03/24
Voyage métaphysique vers le Haut Atlas marocain

On comprend mieux, en regardant Las Mimosas, d'où Óliver Laxe tient ce style et cette capacité à filmer les montagnes, la terre, les cours d'eau, et en particulier cette région de l'Atlas au sud du Maroc. Un décor qu'il a depuis repris pour le plus récent Sirāt, mais qui ici est au centre de tout. Un film assez curieux, présenté comme un western à connotation religieuse, dont la trame principale située à une époque indéterminée suit une caravane emmenée par un très vieux cheikh, au seuil de la mort, souhaitant se rendre à Sijilmassa pour finir sa vie. Le trajet emprunte des sentiers escarpés de haute montagne, un itinéraire aussi magnifique que difficile et dangereux, et au beau milieu de cette région inhospitalière, lors d'une halte, le patriarche s'éclipse et meurt.

Le second long métrage de Laxe pourrait se contenter de ça : suivre une caravane marocaine dans les montagnes du Haut Atlas, avec une trame fictionnelle minimale consistant à poser la problématique d'un cadavre que personne ne veut gérer. La beauté et la singularité des décors se suffiraient presque à elles seules. La lumière qui règne à ces hauteurs, la couleur dorée des pierres, les glaciers qui finissent en torrents laiteux, il y a suffisamment de matière géologique pour passionner, à titre personnel. Le cinéaste espagnol a pourtant ajouté à ce substrat conséquent un vernis étonnant, légèrement baroque, en faisant dialoguer deux temporalités bien distinctes, appartenant à deux régimes de réalité potentiellement opposés. On ne comprend pas tout, mais cette zone de flottement ne se fait pas trop désagréable.

L'essentiel du récit suit deux personnages, Ahmed et Saïd, sollicités par la femme du défunt pour qu'ils exécutent ses dernières volontés — amener le corps à bon port. Sans qu'on ne sache exactement son origine ou ses intentions profondes, un troisième personnage (Shakib, émissaire bizarre, prophète indéterminé) semble désigné pour les aider et les accompagner dans une quête qui prend des tournures de plus en plus métaphysiques. L'histoire offre de nombreuses interprétations possibles sur le thème de la route à trouver, à creuser, interprétations encouragées par cette toute dernière séquence qui semble relever d'un univers très différent. On gardera quoi qu'il en soit longtemps en mémoire ces images hypnotiques de pentes raides, de gorges magnifiques, d'oasis d'altitude, qui perdureront plus longtemps que la dimension de fable initiatique mystico-poétique.

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lundi 13 avril 2026

Le Samouraï et le Shogun (柳生一族の陰謀, Yagyū ichizoku no inbō), de Kinji Fukasaku (1978)

samourai_et_le_shogun.jpg, 2026/03/24
Haute trahison en couleur

C'est très souvent mentionné dans ce qu'on peut lire au sujet de Le Samouraï et le Shogun, mais c'est vrai qu'il y a un petit parfum de fin de cycle en matière de chanbara ici, dans un registre arrivant en quelque sorte au bout de son potentiel après 2 ou 3 décennies d'exploitation intense. Ne serait-ce que la couleur, caractéristique fondamentalement différente de l'âge d'or du genre et du noir et blanc typique des 1960s : il y a quelque chose de bizarre. Encore plus bizarre, deux aspects presque contradictoires (mais seulement en apparence) s'affrontent ici : d'un côté toute la rigueur narrative de ces fresques japonaises historiques retraçant un petit bout d'histoire médiévale, avec sa pléthore de manipulations, de trahisons, de complots politiques et de personnages pour incarner tout ça, et de l'autre toute la fièvre bien bourrin signée Kinji Fukasaku pour mettre en scène les différentes exactions inévitables qui se finissent en bain de sang — quand bien même les phases d'action, combats et mises à sac, ne sont pas particulièrement nombreuses dans le cas présent.

Comme d'habitude dans ce style de récit avec son mille-feuille d'événements et de rebondissements, il faut être paré à l'éventualité de se retrouver complètement paumé au sein des 2h10... De manière surprenante, j'ai particulièrement bien suivi la partie introductive posant les enjeux et les risques fratricides entre les deux fils du shogun Tokugawa récemment empoisonné (grosso modo les 20 premières minutes), et après un tunnel constitué d'intrigues retorses et de divers ventres mous, la dernière partie se fait à nouveau très intelligible — il faut dire qu'avec une bonne pelletée de personnages en moins, morts assassinés ou par seppuku, tout devient fatalement plus simple à suivre...

Je retiendrai deux éléments particulièrement intéressants et originaux ici. D'abord, l'importance de personnages de second rang, inféodés aux deux fils Iemitsu et Tadanaga, prenant des initiatives stratégiques et décisives, tendant à minorer ou du moins contextualiser le rôle de premier plan des chefs classiques. Ensuite, le film (de manière pas forcément véridique sur le plan historique, mais conservant une bonne part de légitimité) joue autour de la notion d'écriture de l'histoire, comme conscient des écarts pris avec un récit officiel, en suggérant à de nombreuses reprises que les personnages maquillent ou dissimulent leurs agissements, afin qu'ils ne soient pas rendus publics, précisément. Un peu comme si avec Fukasaku, on voyait la réalité, ou une réalité telle qu'elle s'était produite, avant l'écriture et l'impression de la légende. Le tissu politique et ses intrigues à tiroir restent malgré tout prépondérantes, avec son potentiel rébarbatif, au même titre que certains accès de grandiloquence très théâtrale — mention spéciale à la toute dernière séquence, avec un personnage répétant "tout ceci n'est qu'un mauvais rêve !".

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mardi 07 avril 2026

La Dernière Chance (Fat City), de John Huston (1972)

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"You can count on me right down the line."

La ballade country composée et interprétée par Kris Kristofferson, "Help Me Make It Through the Night", traverse le film, persiste longtemps après, et contribue discrètement à cette mélancolie tenace qui semble faire partie de sa constitution. On est au tout début des années 1970, Jeff Bridges a 23 ans et en paraît 5 de moins, Stacy Keach a 31 ans et en paraît 20 de plus. La ville californienne de Stockton sert de décor à ces États-Unis de seconde zone, petite bourgade de quelques milliers d'habitants aux regards aussi usés que les silhouettes. Fat City n'est pas à proprement parler un film sur la boxe, mais le milieu de la boxe amateur sert de toile de fond à ce récit de déshérités. Un peu comme si une fiction avait pris racine dans l'univers de la salle du Texas explorée par Wiseman dans son docu Boxing Gym. Ici, Keach incarne Billy Tully, une ancienne gloire à qui on avait fait miroiter une brillante carrière, et à laquelle il croit encore toujours un peu ; en attentant, le temps est passé, sa femme l'a quitté, et les premières minutes le montrent perdu dans l'alcool et les illusions perdues. Par hasard il rencontre Ernie Munger (Bridges), un jeune boxeur fougueux qu'il oriente vers son ancien manager afin de le lancer dans une carrière sportive.

Sur la base de ces prémices, on pourrait croire à une histoire d'amitié entre les deux hommes, sur fond de coups durs et d'existences cabossées. Mais pas du tout, La Dernière Chance est avant tout un bal de solitudes dans lequel les personnages masculins et féminins traînent péniblement leurs carcasses de bars poisseux en bars poisseux, de rings miteux en rings miteux.

Rien ne dure longtemps dans ce coin paumé, les relations professionnelles, les amitiés, les romances, les espoirs. Pour mettre en scène ces relations comme condamnées par un caractère éphémère inéluctable, John Huston déploie une tendresse extrêmement éloquente. On enchaîne les combats dérisoires et pourtant il y a quelque chose de bouleversant au sein de chacun d'entre eux. Il y a ce type aussi amoché que le protagoniste qui pisse du sang avant le combat, et on imagine une existence parallèle tout aussi misérable, juste en dehors du champ. Il y a cet entraîneur (Nicholas Colasanto) qui ne peut compter que sur des promesses d'avenir meilleur pour donner à ses protégés la force de continuer — en attendant, il capte l'essentiel des maigres bénéfices lorsqu'une victoire survient. Le personnage de Bridges aurait dans cette optique gagné à être un peu plus étoffé, lui qui enchaînait les rôles pertinents à l'époque : l'adolescent paumé de La Dernière Séance (Peter Bogdanovich, 1971), le déserteur hors-la-loi pendant la guerre de Sécession dans Bad Company (Robert Benton, 1972), ou encore le jeune aventurier de Thunderbolt and Lightfoot (Michael Cimino, 1974).

Et puis il y a toute la débrouille à laquelle le boxeur en fin de carrière doit consentir pour payer sa chambre louée et ses bouteilles de whisky : c'est notamment l'occasion de nombreuses virées dans les champs et les vergers pour un salaire de misère, à ramasser des oignons ou à bêcher sous un soleil de plomb. Huston parvient à capter admirablement bien ces moments de solitude terrible. La relation avec Candy Clark, pilier de comptoir en attendant que son mari sorte de prison, aussi paumée que le héros, est d'une tristesse terrifiante. Les fameux "You can count on me right down the line" répétés sous l'effet de l'ivresse... Les moments de désespoir, bien que nombreux, contribuent à un climat de chronique blindée d'amertume qui ne se soldera ni dans un happy end ni dans une grande tragédie. Juste un regard sur l'échec, le temps qui passe, et la jeunesse qu'on essaie futilement de rattraper.

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