samedi 07 janvier 2017

Queimada, de Gillo Pontecorvo (1969)

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"If a man gives you freedom, it is not freedom. Freedom is something you take for yourself."

La lucidité et la pertinence du regard de Gillo Pontecorvo sur les rapports de domination coloniale et néo-coloniale sont incroyables. Si la violence physique et explicite jalonne le film à travers diverses révoltes et répressions, la description des relations qui est faite à travers cette histoire atemporelle d'un colonialisme idéologique (ancré dans le passé) basculant dans le néo-colonialisme économique (tristement d'actualité) est d'une violence morale sidérante. En se basant sur l'histoire fictive d'une île tout autant fictive des Antilles en quête d'émancipation, l'atemporalité de Queimada renforce son propos et sa dimension universelle. Seul bémol, un budget plus conséquent et une post-production plus soignée (notamment en termes de synchronisation sonore et de montage) auraient sans doute contribué à faciliter l'immersion et la transmission du message.

Pontecorvo propose à travers cette fiction (pas totalement détachée de l'Histoire des empires coloniaux) une illustration radicale des logiques et des dynamiques de domination. Queimada n'est à ce titre qu'une succession de rapports de force et de confrontations que le personnage interprété par Marlon Brando, un agent (hautement économique) anglais missionné par son pays, cherchera à orienter en la faveur de son employeur. Dans un premier temps, il contribuera à fomenter une révolte de la population noire contre l'occupant portugais afin de rompre le monopole commercial sur la canne à sucre dont il bénéficiait. Il laisse sciemment les apprentis révolutionnaires croire qu'ils mènent leur propre révolution, alors qu'il s'agit d'une manœuvre dont la conscience du basculement en cours rappelle celle des aristocrates dépeints par Visconti dans Le Guépard (même si les manipulations à l'œuvre diffèrent sensiblement). Dix ans plus tard, les intérêts économiques de l'empire colonial britannique sont à nouveau menacés par le désir d'émancipation grandissant de l'île Queimada : une émancipation "utile" hier pour briser l'ennemi mais jugée dangereuse aujourd'hui. L'heure d'une nouvelle révolution a sonné.

On le voit bien tout au long du film, les révoltes / révolutions ne sont pas menées par la base et ses idéaux, même si la sincérité des acteurs à ce niveau n'est jamais remise en question : elles sont avant tout manipulées par ceux qui tiennent les rênes au niveau supérieur et qui en canalisent la puissance dans la direction qu'ils désirent, en s'emparant des intérêts stratégiques. Ils investissent dans des notions-clés cristallisant un conflit à un instant donné (l'esclavage, l'indépendance, l'économie du sucre) comme un spéculateur le ferait dans une valeur boursière critique. Marlon Brando incarne ainsi l'archétype de l'agent économique parfaitement rationnel, à la fois cynique et clairvoyant, opportuniste et dénué de morale, adoptant les valeurs révolutionnaires ou contre-révolutionnaires au gré des intérêts impérialistes qu'il représente. Il est à la fois catalyseur de la révolte et manipulateur du désir de ses sujets épris de liberté, dans le seul but d'éliminer la concurrence. Un propos dont l'universalité et l'atemporalité sont particulièrement frappantes.

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jeudi 05 janvier 2017

The Internet's Own Boy: The Story of Aaron Swartz, de Brian Knappenberger (2014)

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Révolutions et contre-révolutions

The Internet's Own Boy se situe à la croisée de deux types de documentaires : les très bons sujets, d'une part, et les mauvais traitements, d'autre part. Mais disons-le d'emblée, le premier aspect l'emporte clairement sur le second : c'est le genre de documentaire qui a beau avoir recours à pas mal de procédés insupportables propres au genre (musique larmoyante, témoignages en pleurs, etc.), mais qui parvient tout de même à émouvoir tant son sujet, dans tous les sens du terme (thème et personnage principal), vise juste.

Premier constat amer : si seulement il existait plus d'Aaron Swartz sur Terre...

Brian Knappenberger ne s'est vraisemblablement pas lancé dans ce projet pour expliquer ni même vulgariser les détails techniques des travaux incroyables d'Aaron Swartz. On n'apprendra rien sur le fond de "The Info", un site précurseur de Wikipédia, ni sur le RSS ou encore les outils derrière la gestion des droits d'auteur sur le net via Creative Commons (licence sous laquelle est d'ailleurs diffusé le présent documentaire, financé sur Kickstarter et incitant au libre partage). Mais ce dont on prend conscience très rapidement, c'est qu'on a affaire à un gamin passionné d'informatique qui a lancé un ersatz de Wikipédia à 12 ans (et 3 ans avant sa création), qui a participé au développement d'outils majeurs du web durant son adolescence et qui devient millionnaire par défaut, à 20 ans, en revendant ses parts de Reddit suite à des divergences de points de vue.

Cela pourrait être le début d'une success story bateau comme on peut en voir des milliers, particulièrement dans le cinéma américain. Sauf qu'Aaron n'était pas le genre de personne à réinvestir sa fortune dans des hedge funds ou à mener une vie de rentier. Il est plutôt du genre pragmatique. Quand il constate un problème, quand il voit qu'un système est complètement vicié, il ne se contente pas de formuler poliment son mécontentement : il chie dans la colle. En réponse à l'organisation des revues scientifiques qu'il compare à du racket (Harvard poussera une gueulante à ce sujet en 2012, c'est dire : lien The Guardian), il écrit un petit bout de code lui permettant de récupérer via le réseau du MIT 4,8 millions d'articles scientifiques disponibles dans JSTOR. On imagine assez aisément, étant donnée la personnalité de l'énergumène, qu'il ne s'agissait pas d'en tirer un profit personnel mais plutôt de distribuer ce savoir à l'ensemble de la planète, et en particulier aux personnes n'ayant pas les moyens financiers d'y accéder par les voies légales prohibitives. Ou bien d'en tirer des résultats par méta-analyse comme il l'avait déjà fait dans le passé.

Mais ce n'est pas ce que les autorités américaines en ont retenu, évidemment, et un procès pour l'exemple se mit rapidement en place. Le MIT décida de garder une position neutre dans l'affaire, ce qui revenait à soutenir de manière indirecte les décisions de justice. Deux ans plus tard, suite au suicide d'Aaron Swartz juste avant son procès garni de treize chefs d'accusation, un rapport d'enquête interne indiquera qu'une telle position de la part du MIT "n'a sans doute pas été à la hauteur de son rôle de leader dans la technologie de l'information". En l'absence de soutien de la part de l'institution, le hacker de 26 ans devenu militant du web libre suite à sa mobilisation fructueuse contre le projet de loi SOPA encourait une peine d'emprisonnement maximale de 35 ans et une amende pouvant aller jusqu'à 1 million de dollars. Difficile de ne pas tomber un minimum dans le pathos, par moments au moins, avec un tel potentiel tragique : on pardonne volontiers ces écarts au bon goût et on ne peut qu'adhérer à la diffusion de l'histoire d'un tel personnage.

Le documentaire est disponible sous licence Creative Commons en VO sous-titrée ici : lien youtube.

mercredi 04 janvier 2017

À ciel ouvert, de Juliette Fournot (2006)

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Un hôpital de fortune au cœur de la guerre d'Afghanistan

À ciel ouvert est un très bon complément vidéo à l'expérience Le Photographe, un reportage photo parsemé de bandes dessinées (ou l'inverse : une bande dessinée parsemée de photos) dans lequel les dessins et les couleurs d'Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier venaient combler les vides entre les photos argentiques et autres extraits de pellicules en noir et blanc de Didier Lefèvre. Il en était à sa première mission au Moyen-Orient, dans des conditions aussi difficiles de guerre et de très haute altitude. Alors que la BD offrait principalement le point de vue du photographe, le documentaire propose celui de Juliette Fournot, responsable des programmes afghans de Médecins Sans Frontières et à la tête de la mission qui était l'objet du reportage. Trois mois de 1986 entre le Pakistan et l'Afghanistan, en pleine occupation soviétique, au milieu des caravanes et des moudjahidines, pour organiser un hôpital de fortune et soigner les blessés de tous horizons. Trois mois, c'est le temps de la BD : l'équipe de MSF restera dans ces lieux et se relaiera pendant des années.

De par son format, de par son point de vue complémentaire, il est préférable voire nécessaire d'avoir lu les trois tomes du Photographe avant de se lancer dans ce conflit et ces opérations à ciel ouvert. Et, de toute façon, le DVD se trouve à l'intérieur du second tome ou de l'édition intégrale...

L'objectif de Juliette (aussi connue sous le nom de Jamila là-bas) à travers ce témoignage : médiatiser un conflit et rendre compte d'une réalité qui parvenait péniblement aux frontières occidentales à l'époque. Quarante minutes qui documentent cette guerre, à l'écart des lignes de front mais de manière frontale avec les blessés de guerre aux corps charcutés et autres petits bobos de la vie quotidienne. De manière plus indirecte, aussi, par des chemins de traverse tels que les trajets en haute montagne avec leurs cols enneigés à 6000m d'altitude ou encore la difficulté à organiser des missions humanitaires dans de telles enclaves. L'abnégation de l'équipe soignante qui se lance dans des opérations de chirurgie réparatrice au milieu de nulle part, avec le strict minimum en matière de matériel médical, est littéralement incroyable.

C'est aussi un voyage temporel qui permet de remonter aux racines d'une certaine géopolitique actuelle : les bombes de l'URSS qui ravageaient les populations en ces lieux et cette époque trouvent bien sûr un écho tragique, 30 ans plus tard, avec celles qui ravagent le Moyen-Orient aujourd'hui. Le documentaire se termine d'ailleurs sur des images d'enfants en plein apprentissage et Juliette se demandant ce qu'ils deviendront, d'ici 20 ans, dans de telles conditions matérielles et idéologiques. Une guerre, froide, se terminait ; une autre, religieuse, naissait. Et au milieu de ce magnifique bordel militaire, politique et idéologique, au cœur de ces zones périlleuses, l'équipe soudée autour de Juliette, assistée par les populations locales, anesthésie et opère sans relâche. Ce témoignage est à ce titre, en proposant un troisième regard (après ceux qu'offraient la bande dessinée et le reportage photo) sur une même histoire, tout simplement bouleversant.

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mardi 03 janvier 2017

Le Testament du docteur Mabuse, de Fritz Lang (1933)

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Fascination, manipulation et possession

En parcourant à rebours la série des films ayant pour thème le docteur Mabuse, au-delà de l'aspect parfaitement illogique de l'entreprise, on a l'impression de s'enfoncer peu à peu dans un territoire dangereux, à la noirceur grandissante à mesure que l'on remonte le temps. Et même si l'ambiance du Diabolique Docteur Mabuse (1960) n'était pas particulièrement guillerette, force est de constater que Le Testament du docteur Mabuse (1933) nous plonge dans un univers infiniment plus glauque, plus mystérieux, plus périlleux. Ah, les années 30 chez Fritz Lang, quel délice...

Contexte éminemment important, bien sûr : c'est le dernier film allemand de Lang avant son émigration aux État-Unis (si l'on omet son court passage en France avec Liliom en 1934), à l'instar de ses camarades germanophones Murnau, Lubitsch et von Sternberg. Dernière collaboration avec Thea von Harbou pour l'écriture du scénario, avant que le couple ne se brise et que sa femme n'adhère de manière plus franche aux idéaux nazis (elle était déjà membre du parti depuis un certain temps). Deux ans après M le maudit, l'allusion au régime nazi est beaucoup moins évasive et le film sera censuré par Goebbels. Derrière l'intrigue policière et le climat de folie oppressant qui se suffiraient à eux-mêmes en termes purement cinématographiques, le poids de la parabole politique et la dimension totalitaire de l'organisation dirigée (manipulée devrait-on dire) par le diabolique docteur Mabuse n'avaient vraisemblablement pas plu au pouvoir d'alors en pleine ascension.

D'un point de vue technique, on retrouve la rigueur exemplaire qui caractérise tous les films antérieurs de Lang. Des effets spéciaux discrets s'ajoutent ici, pour matérialiser à l'écran la présence maléfique et fantomatique du gourou, comme un hommage aux expérimentations du début du siècle de Georges Méliès et autres frères Lumière, constituent à ce titre une sorte de prolongation envoûtante et fantastique de l'expressionnisme allemand. Le climat de terreur qui règne est sans cesse alimenté par l'implacabilité des cadrages, des compositions, et des bruitages (première séquence glaçante à ce niveau-là, en quasi muet). L'intrigue, même si elle multiplie les arcs narratifs secondaires, reste globalement limpide : c'est l'efficacité de la simplicité lorsqu'elle est utilisée à bon escient.

Difficile de ne pas penser à l'époque contemporaine du film quand on songe aux motivations de l'organisation au centre du Testament du docteur Mabuse : instaurer un climat de terreur pour déstabiliser la population et la pousser à se soumettre à un empire du mal absolu. Le fait que son principal instigateur commande ses troupes depuis sa chambre d'hôpital psychiatrique en griffonnant des phrases au sens obscur, rappelle une autre œuvre, bien réelle, écrite depuis une cellule de prison au milieu des années 20. Le personnage du docteur Baum, qui passe à l'égard de Mabuse de la fascination à la manipulation puis à la possession (il va même jusqu'à énoncer des pans entiers du programme national-socialiste), cristallise des enjeux encore différents, allant bien au-delà d'une simple constatation d'un état de fait propre au début des années 30 en Allemagne. Il est le cœur du glissement du mal d'une personne à une autre, d'un état à un autre, dans un mouvement de contamination qu'on imagine infini. Comme par absorption, Baum devient Mabuse, sa folie, et bien sûr ses idées : le thème de la réincarnation sans fin du mal et de sa capacité à pénétrer les esprits est à ce titre effrayante, encore une fois, et continuellement relancé par la fiction et son apport fantastique. L'emprise d'un fantôme dans le film se traduit assez facilement en termes issus de la réalité. Il semble presque inutile de lutter, ou même d'essayer d'échapper aux rets d'un tel réseau organisé.

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jeudi 29 décembre 2016

Ta’ang, un peuple en exil entre Chine et Birmanie, de Wang Bing (2016)

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La résilience des exilés

L'expérience cinématographique Ta'ang est très éprouvante, de par ses longues heures en immersion au sein d'une communauté en fuite. Dans des décors qu'on pourrait croire paradisiaques, à la frontière entre la Chine et la Birmanie, Wang Bing a su trouver la distance documentaire parfaite pour suivre les errances vitales d'un groupe ethnique subissant de plein fouet le conflit qui l'oppose aux forces gouvernementales. La caméra est discrète, mais pas invisible : elle accompagne un mouvement. Alors que la majorité des hommes est restée sur place pour aider ceux qui n'ont pu fuir ou pour prendre part à la guerre civile, le cinéaste chinois nous embarque dans le sillon de ces familles birmanes et nous invite à suivre plusieurs petits groupes essentiellement constitués de femmes et d'enfants, contraints à l'exil.

Du conflit en question, on n'en saura rien de plus que les quelques informations récoltées à la marge, au détour d'une conversation téléphonique où l'on prend des nouvelles d'un proche au front. D'ailleurs, qui en Occident a déjà entendu parler de ce conflit ? Triste hiérarchie de l'information : on découvre son existence par le plus grand des hasards, à la faveur d'une année 2016 riche en documentaires de qualité. Il faudra vraisemblablement s'y habituer.

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S'il n'est jamais véritablement introduit au-delà d'un encart initial, le conflit bouillonne dans la bande son : les explosions jalonnent rigoureusement les deux heures trente, exceptée une séquence nocturne un peu longue mais d'une beauté graphique à couper le souffle, parsemée de bribes de discours (des témoignages poignants) qu'une telle pause enfin libère. On peut aussi voir dans la durée excessive de tels plans la volonté du réalisateur d'aller plus loin qu'une simple immersion en nous faisant partager l'âpreté de ces moments d'attente, d'incertitude, et de tension. Car ces femmes et ces enfants, après avoir été chassés d'un côté par la guerre et de l'autre par des soldats, sont au cœur d'un exil perpétuel. Wang Bing les a suivis depuis leurs campements de fortune à base de bambous et de bâches en plastique, dont les conditions drastiques de (sur)vie rappellent inévitablement d'autres conflits de par le monde, hier en Afrique, aujourd'hui au Moyen-Orient. Leur but, renouvelé indéfiniment : marcher, s'éloigner des zones de combat, trouver un endroit pour passer la nuit, et continuer. Inlassablement, les paysages défilent mais les journées se ressemblent. En attendant de pouvoir retourner vivre normalement sur les terres qu'ils ont quittées, l'espoir chevillé au corps, ils travaillent de manière épisodique dans les rizières et dans les champs de canne à sucre pour gagner le maigre pécule qui assurera peut-être leur subsistance.

Leurs uniques bagages : de jeunes enfants, et les quelques affaires qu'ils ont pu emporter en fuyant, soient quelques petits baluchons. Wang Bing montre leur quotidien rude, au plus près de leurs préoccupations et des difficultés qui délimitent leur périple. Et force est de constater qu'il prend le temps de vivre avec eux, et nous avec. Il y a de quoi être stupéfait (ou émerveillé) par tant de résilience, à mesure que les visages se ferment, alors que les nuits ne parviennent plus à chasser les signes évidents de fatigue. Même les plus jeunes participent activement, par exemple en portant les plus jeunes qu'eux, faisant ainsi preuve d'une autonomie que la situation impose mais qui reste impressionnante. Encore une myriade d'enfants qui auront grandi beaucoup trop vite. En dépit des bombes qui résonnent dans la vallée, Wang Bing est parvenu à capter une certaine insouciance à travers les rires épars d'enfants pris dans leurs jeux. Des rires par temps de guerre, comme suspendus dans le temps, avec les canons qui grondent au loin : un instant magique.

Et cette affiche, bon sang...

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lundi 26 décembre 2016

Dernières Nouvelles du cosmos, de Julie Bertuccelli (2016)

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Le pays du silence et de l'incommunicabilité

L'introduction de Dernières nouvelles du cosmos, dans sa façon d'amener son sujet et de présenter son personnage principal, est rigoureusement parfaite. Hélène Nicolas apparaît à l'écran : elle souffre visiblement d'un handicap lié à une forme d'autisme. Elle se déplace de manière maladroite, certains de ses traits paraissent "anormaux", elle pousse de petits cris mais elle ne parle pas. Plus précisément, c'est son visage qui semble s'exprimer, mais d'une manière qui nous est étrangère. La scène suivante la présente sur la scène d'un théâtre, en présence d'une personne lisant calmement un texte dense, démesurément riche, aux accents poétiques, bardé de métaphores. Hélène rit, puis essaye d'attraper le livre, comme gênée. Le lecteur commente alors "Eh bien qu'est-ce qu'il y a Hélène, tu n'aimes pas ce que tu as écrit ?".

Confusion totale. À cet instant précis, on se répète la phrase plusieurs fois. Comment ça, "ce que tu as écrit" ? Et on réalise peu à peu que l'auteur de ces lignes extrêmement fleuries et au style très littéraire est la personne que l'on avait prise pour une demeurée quelques instants auparavant. Le choc est immense et nous renvoie nos vils préjugés à la gueule. Mission (introductive) réussie.

On apprendra ensuite que derrière les troubles dont souffre Hélène se cachent des thèmes d'une richesse incroyable, entre la perception aigüe de son environnement sans avoir les moyens de la communiquer et l'incapacité de s'exprimer autrement que par des phrases assemblées exclusivement avec ses doigts, lettre par lettre, par petits bouts de carton plastifié juxtaposés. Une méthode d'expression élaborée par sa mère, petit à petit, à mesure qu'elle délimitait l'étendue de ses capacités. Le contraste entre le degré de conscience d'Hélène et l'image qu'elle nous renvoie est tout simplement renversant. On est chez Werner Herzog, à l'époque du Pays du silence et de l'obscurité (lire le billet), et Hélène, c'est un peu Fini Straubinger dans le corps de Bruno Schleinstein (ou l'inverse). Les lettres plastifiées de son alphabet rangé dans un casier en bois, c'est le gant de Fini et la méthode qu'elle a développée pour communiquer avec les autres personnes aveugles et sourdes. Mais indépendamment de ce parallèle flatteur, le traitement réservé à cette forme d'anormalité teintée de lucidité déçoit.

Il déçoit principalement dans la tentative d'explication du phénomène et dans la recherche de ses limites. Beaucoup d'interprétations données par sa mère, liées au cas particulier d'Hélène ou à des phénomènes psychomoteurs et linguistiques d'ordre plus général, sont balancées comme ça sans aucun recul (ou, du moins, avec le seul recul qu'on peut imaginer de la part d'une personne ayant partagé les trente années de son existence), sans aucune explication ou contextualisation. Un exemple : le premier moment où l'on apprend à manipuler notre pouce préhenseur correspondrait à l'arrivée de la communication orale. On veut en savoir plus ! Est-ce une théorie hétérodoxe, existe-t-il un moyen de vérifier ces affirmations ? Je n'ai trouvé aucun élément permettant de corroborer cela. Et on n'en saura rien de plus. De la même manière, deux moments du film questionnent l'incroyable capacité d'Hélène. 1°) Comment a-t-elle pu apprendre à construire de telles phrases, au style cossu et totalement dénuées de fautes, sans jamais avoir lu un seul livre et sans jamais avoir appris quelque règle grammaticale que ce soit, ayant quitté l'école traditionnelle après six mois de maternelle ? Une seule tentative d'explication bien maigrichonne dans tout le film, une question posée sans véritable réponse. 2°) Quelles sont les limites de sa connaissance ? Et là, on entre dans une séquence résolument baroque au cours de laquelle une sorte de discussion mystico-scientifique s'engage avec un mathématicien / physicien. Ses tentatives de transformer sa science en langage compréhensible par le commun des mortels est un bel échec, à base de "mes théories permettent de contrôler trois choses, relatives à ce qu'on a vécu, à la réalité de ce qu'on est, et à ce qu'on rêve d'être" (en substance). Et il attend ensuite une réponse de la part d'Hélène sur la théorie de l'expansion infinie de l'univers… Un moment extrêmement gênant du documentaire, à la limite de l'observation de la bête de foire. Il y avait pourtant matière à explorer cet univers plus profondément, de manière sereine et respectueuse. Dans la même veine triste, les passages dans la nature censés illustrer la découverte d'un environnement (sonore, principalement) ne sont guère plus convaincants et n'ont pas la profondeur attendue.

Pourtant, Julie Bertuccelli aura pris grand soin de se faire discrète sans pour autant faire comme si la caméra n'existait pas pour nous, spectateur, et pour Hélène. Elle lui demandera même si le fait d'être filmée la dérange, avec en guise de réponse : "L'oeil goguenard de la caméra me sourit". Le film regorge de pépites similaires, des aphorismes incroyables sortis de la bouche (et des doigts) d'une personne qui ne sait pas parler et dont on cerne très mal les autres moyens d'expression. On se dit qu'il aurait sans doute été possible d'aller un peu plus loin dans l'expérimentation linguistique ou communicative, chez une personne restée emprisonnée dans un mutisme absolu jusqu'à l'adolescence. Les expériences menées par la mère seront à peine évoquées, en quelques secondes, et puis plus rien. L'autre filon qui ne sera jamais véritablement exploité, c'est cette façon remarquable qu'a Hélène de s'exprimer par métaphores, par analogies. Des figures imagées et littéraires, de manière exclusive : on se rend compte au milieu du documentaire que la communication ne se reçoit en définitive que par interprétation, après décodage. Sa mère, avec toutes ses années de pratique, semble mieux la comprendre que n'importe qui d'autre, mais il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'une tentative d'explicitation d'un langage hautement implicite. On ne saura jamais ce qu'Hélène voulait véritablement exprimer avec certitude, elle reste prisonnière des lectures subjectives et donc approximatives de son entourage. Comme un sage qui déclamerait sa pensée et ses disciples qui tenteraient de la déchiffrer.

De ce manque d'approfondissement émerge un sentiment de frustration assez fort, certes atténué par la capacité du film à avoir su rendre visible une part d'invisible, à être parvenu à rendre tangible le fossé séparant les textes de son auteur. Un rapport au monde aussi inadapté que mystérieux et passionnant. L'effet de déconnexion reste sidérant et mérite très largement le détour, au-delà des limitations exploratoires du projet.

N.B. : À regarder, de la même réalisatrice : La Cour de Babel (2014), sur des collégiens récemment arrivés en France et leur apprentissage de la langue.

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dimanche 25 décembre 2016

Alimentation générale, de Chantal Briet (2006)

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Visage collectif

Si on m'avait dit qu'un jour un sombre téléfilm documentaire sans le sou diffusé sur la chaîne Planète+ et centré sur une petite épicerie me laisserait dans un état pareil, je ne l'aurais jamais cru. Chantal Briet sort ce témoignage au plus près d'un microcosme "de cité" un an seulement après les émeutes des banlieues de 2005, à l'époque où tous les touristes du monde se demandaient si Paris était une ville sûre. Londres regardait sa voisine outre-manche avec circonspection, avant que des émeutes similaires ne se déclenchent en 2011, suite à la mort d'un homme au cours d'une fusillade impliquant la police dans le quartier pauvre et multiethnique de Tottenham. Depuis, on ne compte plus les émeutes en tous genres, médiatisées de manière quasi quotidienne à travers les sociétés occidentales.

Et un an après les trois semaines de violence urbaine les plus marquantes de l'histoire française contemporaine, Chantal Briet propose un regard radicalement opposé à tout ce qu'on pouvait et peut encore voir dans les journaux télévisés. Surprise, à la cité de la Source à Epinay-sur-Seine, le microcosme qui entoure l'épicerie d'Ali est d'une diversité et d'un calme absolus. Les difficultés sont bien sûr omniprésentes, à commencer par le désengagement patent de l'État qui aurait pu conduire à la plus pure pourriture en termes de relations sociales. Mais non, le petit centre commercial dans lequel Chantal Briet a posé sa caméra est certes vétuste, il n'en reste pas moins un lieu d'échange privilégié où une communauté bigarrée se croise, se retrouve, se mélange, se serre les coudes, et tisse ce si cher tissu social qui semble faire défaut à tant de coins sur cette planète. C'est aussi simple qu'important et émouvant.

Ali Zebboudj, au centre de ce petit ilot de vie, est un personnage d'une bonté et d'une chaleur qu'on croirait tirées d'une fiction. Un peu comme un chef d'orchestre qui permettrait à toute une troupe brinquebalante de cultiver le minimum de chaleur humaine requis pour vivre ensemble, en s'aidant et en riant. Comme si cette bonne humeur permettait d'oublier, presque tout le temps, la dureté de la vie en arrière-plan. Le boulanger et son histoire de cambriolage à coups de cutter, la petite vieille qui n'arrive plus à marcher et dont les ascenseurs sont en panne, le handicapé mental qui se demande ce qu'il fera quand il ne pourra plus travailler pour Ali, le prolo qui veut se former pour avoir un emploi décent (et qui cite Hemingway dans la liste de ses auteurs favoris), etc. Derrière la bonne humeur générale, on sent bien que la souffrance n'est pas loin.

Alimentation générale souffle une brise terriblement apaisante sur l'image de la banlieue, c'est une approche parfaitement détachée de toute l'actualité instantanée : elle contraste avec ces reportages-types qui ne prennent jamais le temps de se poser, d'observer, et de témoigner. Par petites touches successives, Chantal Briet esquisse un "visage collectif" particulièrement bouleversant. Elle dira à propos d'Ali, mort après la sortie de son documentaire : "Pour moi, c’était un résistant. Il faisait vivre un lieu devenu presque trop essentiel. Il portait trop tout tout seul. Il devait combler beaucoup de manques dans la cité."

Ali, un résistant. C'est exactement ça.

lundi 19 décembre 2016

Homo Sapiens, de Nikolaus Geyrhalter (2016)

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Apocalypse now

Homo Sapiens, autant l'indiquer tout de suite, n'est qu'une succession de plans fixes de durées variables, entre dix et trente secondes, capturés un peu partout sur la planète. Japon, Russie, Europe de l'Est. Un hôpital, une université, une prison. Des vélos abandonnés, des amphithéâtres désolés, des hangars désertés. Cet effarant Buzludzha, ancienne maison du Parti communiste bulgare qui donne autant de frissons que les emblèmes nazi (l'aigle) et soviétique (la statue de L'Ouvrier et la Kolkhozienne) se faisant face sur le Champ-de-Mars, devant la tour Eiffel, lors de l'Exposition universelle de 1937 à Paris. Et bien d'autres lieux moins facilement identifiables. Seul point commun de cette myriade de points de vue : des constructions humaines aujourd'hui abandonnées, à l'état de ruines, gagnées par la pourriture et la végétation. Aucun commentaire, aucune parole. Rien que des bruits, ceux de l'environnement : le vent, la pluie, et les animaux de passages en sont les personnages principaux. Et toujours ces images sidérantes, comme une invitation à la méditation, un voyage onirique questionnant la réalité, le temps et l'espace. Notre temps, notre espace, et toutes les réalités qui en découlent.

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De par son concept, de l'ordre du monotone et de l'hypnotique, le film de Nikolaus Geyrhalter ne saurait être fédérateur. L'auteur de Notre pain quotidien, au style parfaitement identifiable, reprend le principe d'une mise en scène aussi simple qu'épurée, aussi classieuse qu'évocatrice. C'est l'histoire des déserts de béton telle qu'elle pourrait être racontée dans un film de science-fiction post-apocalyptique : là où l'être humain semble avoir été éradiqué, dans ces bâtiments immenses et bigarrés ou dans des espaces ouverts et exposés, la nature a repris ses droits. Et plus on avance dans cette réalité on ne peut plus irréelle, plus ces images distillent une beauté glaçante et suscitent un certain effroi. On aurait tendance à l'oublier, mais on parle bien de notre planète et de notre présent. Appréhendé sous cet angle, Homo Sapiens devient vite terrifiant, et c'est ce qui en fait à mon sens un objet largement supérieur à n'importe quelle œuvre de Ron Fricke.

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On a affaire à un pur poème visuel lié à la fin d'un monde et aux prémices d'un hypothétique suivant. Nous ne sommes que des êtres de passage, semble nous rappeler Nikolaus Geyrhalter. Le grand point fort d'Homo Sapiens, qui pourrait bien être son tout aussi grand point faible pour d'autres, c'est de laisser une place immense à l'imagination. De faire de cette contemplation un état de rêverie active en nous invitant à nous projeter dans ces décors vides. Fatalement, à mesure qu'on progresse dans ces lieux, on se laisse aller à diverses explications, on écrit une sorte de scénario parallèle qui donnerait les raisons d'une telle situation. Notre propre regard sur ces régions désertées évolue au cours du temps, forcé par le rythme parfaitement constant du défilement : on se focalise sur des détails graphiques (tiens, un lustre est tombé là-bas), sur des sons naturels (des animaux qui passent par-là, le vent qui caresse des cages en fer ou des arbres de papiers, la pluie qui ruisselle inexorablement), sur des mouvements particuliers d'objets en tous genres. Dès les premières minutes, de par l'absence de contexte global, on cherche à donner un sens à tout ce qu'on voit et l'histoire se construit de manière active, avec autant de variations que de spectateurs.

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Depuis combien de temps ces lieux ont-ils été vidés de leur substance humaine ? Où se situe ce bord de mer, cet observatoire abandonné, ce dôme perdu dans la neige ? De temps à autre, quelques indications viennent jalonner nos divagations intérieures, à l'instar d'un panneau comportant des caractères japonais. Ces irruptions de conscience éparse, forçant l'implication, brisent l'éventuelle lassitude qui pourrait se dégager d'une telle monotonie. On a véritablement l'impression d'atterrir sur une planète inconnue étrangement similaire à la Terre, ou bien d'être dans la peau d'archéologues d'un futur post-apocalyptique, à la recherche d'une quelconque trace de civilisation définitivement passée. On devine que pour quelques plans les effets du vent ont été travaillés, de sorte que les radiographies de cet hôpital désaffecté se meuvent harmonieusement ou que ces bouts de mousse soient pris dans une ronde en apparence éternelle. Mais cette intrusion dans le réel naturel reste mineure, et la beauté glacée et paralysante du vide omniprésent permet d'oublier cela assez facilement. Une certaine fascination, presque tétanisante, pour peu qu'on soit sensible à l'exercice de style (qui comporte évidemment ses limites) et qu'on se laisse aller au jeu, prend rapidement le dessus. Comme toute œuvre du genre, on pourrait se contenter de regarder les images défiler, béatement, pendant quatre-vingt-dix minutes, mais la part immense d'errance interprétative qui nous est laissée m'aura à titre personnel parfaitement comblé. Subjugué. Et la note finale, vestige architectural disparaissant peu à peu dans la brume et la neige, est d'une beauté esthétique et thématique tout simplement parfaite.

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