dimanche 02 août 2015

Travail au noir, de Jerzy Skolimowski (1982)

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Affiches officielle (et moche) et alternative (plus réussie)

London's Burning

Troisième film de Skolimowski (après l'incroyablement rigoureux Essential Killing et l'incroyablement fou Le Cri du sorcier), troisième claque dans un registre encore différent. Il est ici, dans Travail au noir ("Moonlighting" in english), beaucoup plus question de lui et de son pays, à travers l'histoire de ces quatre immigrés polonais qui arrivent dans le Londres de Thatcher pour retaper la résidence secondaire d'un riche Polonais. En apparence (et en apparence seulement), c'est donnant-donnant : moins cher pour lui, et l'équivalent d'un an de salaire en un mois de travail pour eux.

Le discours est tout autant social que politique. Le sous-texte politique est évident, on est en 1981, en pleine crise du Solidarność réprimé par Jaruzelski, et le contremaître incarné par Jeremy Irons y fait souvent penser. Bienveillant mais autoritaire, le seul à parler Anglais et donc détenteur d'un certain pouvoir, il ne tardera pas à en abuser. Il n'hésite pas à cacher à ses ouvriers (choisis bêtes et dociles, pensait-il, pour pouvoir les contrôler) des informations liées à l'actualité polonaise (l'instauration de la loi martiale notamment) et à déchirer des affiches du Solidarność pour ne pas troubler la progression des travaux. L'exploitation des pauvres par les pauvres, c'est tout un programme.

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Leur arrivée en Angleterre est rocambolesque et réussie, les sacs remplis de clous et autre matériel de construction. La mise en scène s'applique à montrer le décalage entre deux mondes, en s'appuyant sur une série de détails étranges : c'est une vieille mamie achetant de la nourriture pour son chien qui se fait épingler pour vol (alors qu'on s'attend à ce que ce soit l'immigré polonais relativement pauvre, 1200 livres en poche pour quatre personnes pendant un mois), la boutique de vêtement chic à côté de celle d'outillage (qu'ils fréquentent) qui lui rappelle sa femme et où il propose, tout à fait innocemment, une photo d'elle pour faire de la publicité pour la marque... Il sera d'ailleurs amené à commettre de petits vols, qui sont entièrement légitimés ici, car synonyme de survie pour la troupe : ce sera l'occasion pour Skolimowski de développer une sorte de chronique sociale empreinte de réalisme, le quotidien du voleur à la petite semaine avec ses petites combines, ainsi que les contraintes et les enjeux de cette conduite. Cette description est assez réussie et l'interprétation de Jeremy Irons y est pour beaucoup.

Tout au long du film, la résonance politique de cette histoire singulière se fait vivement ressentir. C'est une parabole plutôt juste, mettant dos à dos deux idéologies sur le thème du travail, vu comme une entité assez monstrueuse qui broie les hommes et les asservit. C'est un monde très dur, en partie dû au fait que les dialogues en Polonais (fréquents mais courts) ne sont pas sous-titrés et renforcent la brutalité de la relation entre les quatre larrons. La maison ploie sous le poids des travaux, des canalisations rompues, des fuites d'eaux usées, et de cette poussière omniprésente que le lieu semble vomir par tous ses orifices. Cette maison est une prison qui engloutit les quatre travailleurs, sur fond de lutte des classes au quotidien. Tantôt traitée avec humour et absurdité, tantôt abordée, l'air de rien, sous un angle froid, sec, et violent.

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jeudi 30 juillet 2015

Hitler – Essai sur le charisme en politique, de Ian Kershaw (1991)

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La domination charismatique

Ian Kershaw, très agréable à lire dans la traduction française, donne quelques clés pour comprendre ou mieux comprendre le caractère exceptionnel du pouvoir exercé par Hitler. Une synthèse englobant les 3 regards classiques qui sont souvent traités, à tort selon l'auteur, de manière indépendante : totalitarisme, fascisme, et hitlérisme.
La conquête du pouvoir d'une part, et la répression grandissante une fois le pouvoir conquis d'autre part, sont deux parties particulièrement intéressantes, de la création d'un mouvement politique (ou pseudo-politique) au contrôle des masses et des élites (ou des masses par les élites), de l'atomisation de l'opposition à la subordination de la légalité à la volonté du Führer.

Basée sur la notion (empruntée à Max Weber) de "domination charismatique", cette analyse permet de lier entre elles différentes perspectives qui se complètent les unes les autres : les aspirations sociales de Hitler et de son entourage, la domination politique sous le 3ème Reich caractérisée par la manifestation singulière d'un pouvoir personnel, et la puissance destructrice (et auto-destructrice) du nazisme. Il est vraiment agréable de voir quelqu'un relier toutes ces idées entres elles pour essayer de former un tout cohérent.

Le pouvoir exercé par Hitler est décrit comme celui d'un leadership héroïque, avec des disciples, et en ce sens inconciliable avec un mode de gouvernement systématique. L'instabilité vient du fait que la survie d'un tel régime est entièrement tributaire de succès répétés et de la nécessité d'éviter toute forme de routine. Pour Kershaw, un tel régime est voué à l'échec sur le long terme, quelle que soit la configuration et la puissance des forces qui s'y opposent. Cet aspect est traité de manière peut-être un peu trop systématique, mais l'idée d'instabilité constitutive d'un régime se basant sur la domination charismatique est intéressante et correctement développée.

Le livre balaie principalement les années 30 et 40, plusieurs fois, avec plusieurs grilles de lectures, et avec une vision à la fois globale (stratégies nationales, contournement du traité de Versailles, défiance à l'égard de ses voisins européens) et locale (beaucoup de détails concernant la vie de Hitler, sa mentalité, son expérience lors de la première guerre mondiale, son obnubilation contre le judéo-bolchévisme, sa constante remise en jeux des acquis militaires en jouant des batailles géopolitiques et guerrières à "quitte ou double", en pariant sur la non-réaction du reste de l'Europe).
Il y a une vraie progressivité dans le rapport qu'Hitler entretient avec les affaires courantes, les détails de la gestion d'un pays avant et pendant une guerre. Sa volonté de tout contrôler, d'être maître de la moindre décision à l'échelle de l'Allemagne, entre peu à peu en conflit avec sa profonde aversion pour les détails techniques, pour les problèmes d'organisation. C'est parce qu'il considère l'immense majorité de ses collaborateurs incompétents (il tient l'influence marxiste pour responsable de la déchéance intellectuelle de son peuple et de la défaite en 14-18) qu'il accumulera les responsabilités. Avec la responsabilité vient le stress, les premières erreurs stratégiques, sans jamais remettre en question ses propres choix (personne d'autre que lui n'aurait osé le faire, naturellement), même ceux qui se sont avérés objectivement catastrophiques.

Peut-être un peu osé de dire que tout était joué dès la fin de 1941, et que le reste de la guerre ne fut "que" un certain cheminement vers la solution finale, en sachant délibérément que tout le reste serait un échec. Pour Kershaw, la solution finale n'est d'ailleurs qu'une réponse pragmatique à un échec militaire en Russie, puisque le Führer comptait utiliser l'espace russe comme un espace vital au 3ème Reich, en termes de ressources mais aussi en termes de déportation, pour y entreposer les indésirables (juifs et autres) comme on entrepose des marchandises indésirables.

Une lecture très enrichissante, surtout si on la rapproche du livre de Keynes à la sortie de la Première Guerre Mondiale ("Les Conséquences économiques de la paix") qui s'inquiétait des possibles répercussions d'un traité de Versailles trop contraignant. Keynes s'est peut-être planté en termes de vitesse de réarmement de l'Allemagne (elle a rompu les termes du traité en prenant de court une Europe en proie à des dissensions et des crises diverses), mais pas en termes de crise économique que le pays traversa pour rembourser les vainqueurs. L'humiliation vécue par ce peuple fut effectivement le terreau fertile d'un horrible nationalisme (qui exista sous différentes formes avant la victoire du nazisme), et conduisit ou participa à conduire, dès 1933, Hitler au pouvoir. Chaque déconvenue politique (censure, prison, interdiction de prise de parole en public) semble avoir été pour lui une source de motivation supplémentaire pour continuer dans sa logique, dans sa pensée développée dès 1925, date de parution du premier tome de Mein Kampf. On ne peut qu'être attristé voire écœuré par l'attitude des élites et autres forces politiques alors en présence, s’accommodant du nazisme par opportunisme, en pensant qu'il ne s'agissait que d'un mouvement passager et nécessaire, une situation qui pourrait malgré tout s'avérer profitable.

Autre parallèle intéressant, la lecture du témoignage de Guy Sajer depuis l'intérieur de l'armée allemande, "Le Soldat oublié" (lire le billet), qui donne une autre idée de l'influence d'Hitler sur les soldats engagés sur le front Est, lui qui pensait que l'URSS plierait sous l'offensive nazie en quelques mois mais qui fut, au contraire, le théâtre des pires échecs militaires.

lundi 20 juillet 2015

La Source, de Ingmar Bergman (1960)

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Odin versus Jésus-Christ

Après l'art du regard et l'analyse mélancolique du couple dans Monika (lire le billet), découvrir une nouvelle facette d'Ingmar Bergman à travers La Source est une véritable claque, une merveille d'esthétique, le théâtre d'un affrontement ancestral entre deux cultures au Moyen Âge. Délaissant les thématiques de l'âge, du souvenir et de la mélancolie développées dans Les Fraises sauvages (1957) non sans une certaine lourdeur (le côté salement intellectuel me rebute toujours après plusieurs visionnages), s'éloignant des considérations quelque peu métaphysiques du Septième Sceau (1957 également) mais en conservant son cadre médiéval, Bergman s'inspire d'une légende suédoise du 14ème siècle pour réaliser le beau et violent La Source.

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Il est ici question de quelque chose de beaucoup plus simple, direct, et d'un puissant symbolisme qui pourrait s'avérer poussif si le film ne revêtait pas les traits du conte. Le Suédois n'y va pas avec le dos de la petite cuillère quand il s'agit d'opposer christianisme et paganisme, le faste et la beauté de Max von Sydow (Töre) et Birgitta Pettersson (Karin) confrontés à la crasse et au stupre de bergers anonymes (leurs noms ne sont à aucun moment révélés). Mais la façon dont est racontée cette histoire rend la chose tout à fait acceptable. Le décor du Moyen Âge nordique d'une remarquable authenticité, la fresque rurale dans ces contrées reculées, et la peinture de la noirceur de l'âme humaine sont tout simplement fascinants. Et ce jusque dans les moindres détails, aussi simples que l'eau, la terre, la boue, la paille, le feu, la nourriture qu'on partage et le bois des habitations. La saleté de cet univers est très vite contrebalancée par la fraîcheur insolente de Katrin, fille de Töre au corps diaphane que l'on couvre des plus beaux costumes d'apparat, tissus et autres bijoux. Elle paiera cher le prix de sa beauté et sera confrontée au reste du monde, loin, très loin de l'amour familial et chrétien que lui porte (presque) tout son entourage. Vient le moment où La Source se transforme en une version noire et adulte du Petit Chaperon rouge : on peut y voir des références explicites (et anti-chronologiques) lorsque Karin partage son dernier repas avec les trois bergers et évoque les loups qui se cacheraient derrière d'innocents chevreaux, ainsi que les allusions répétées et insistantes à la blancheur de sa peau et à la finesse de sa taille sur un mode proche du fameux "Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents !".

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La scène du viol est intenable, bien sûr, en tant que telle mais aussi juxtaposée à celle où les deux horribles païens détroussent leur victime à peine tuée en la remuant comme un vulgaire bout de viande. Un sommet de violence et un choc de civilisation qui trouvent un certain écho dans la fameuse scène choc de Délivrance, qui elle aussi opposait deux conceptions de l'humanité, l'homme-cochon engraissé par la société et l'homme des bois sauvage. La colère et le déchaînement de violence à venir de la part de Max von Sydow sont d'autant plus prenants que Bergman a particulièrement soigné la description du folklore de ses croyances, source de douceur et de recueillement. Je suis resté pétrifié tout le long de la séquence durant laquelle il assouvit sa soif de vengeance, vengeance dont le bras armé semble commandé par une force supérieure. La scène de l'arrachage de l'arbre, symbole de mort et de punition religieuse à venir, est sublime. Le final, s'appuyant sur les dommages collatéraux de sa fureur, sur le questionnement de sa foi et de sa responsabilité mais aussi sur la beauté poétique, onirique, de l'apparition de la source, est un climax exceptionnel.

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N.B. : Après avoir déclaré qu'il s'agissait de son préféré, Bergman considérera ce film comme (maladroitement) inspiré du très bon Rashōmon de Kurosawa... Une chose est sûre, la ré-interprétation de Craven dans La Dernière maison sur la gauche fait un peu tache à côté.

lundi 13 juillet 2015

Joli Village, Jolie Flamme, de Srđan Dragojević (1996)

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Beautiful villages burn beautifully

Curiosité cinématographique de Serbie, ou plus précisément de Yougoslavie voire de Serbie-et-Monténégro (on était en 1996), Joli Village, Jolie Flamme propose un regard sur la guerre de Bosnie-Herzégovine plutôt rare (lire le billet de Clément sur Le Pont sur la Drina). Sorti quelques mois seulement après la fin du conflit qui opposa les peuples Serbes, Croates et Bosniaques, le film de Srđan Dragojević (d'origine serbe) fut tour à tour accusé de servir les propagandes pro- et anti-serbe. Probablement le signe d'une œuvre qui vaut le détour... Je ne me risquerai pas à la comparaison à Stanley Kubrick qui est faite sur l'affiche anglaise du film ("Bolder in its vision of politics and the military than any movie Stanley Kubrick has made"), mais ce produit issu de la culture balkanique distille assurément une forme de discernement salutaire.

"Les villages magnifiques brûlent magnifiquement" (traduction littérale du titre original) est basée sur une anecdote militaire du début des années 1990 et raconte l'histoire d'un petit groupe de soldats serbes qui se retrouvent pris au piège dans un tunnel encerclé par les forces bosniaques. C'est toute l'essence de ce conflit qui nous est contée, à l'aide d'un récit découpé en trois temps jonglant avec les amitiés passées et les différends futurs. Au centre du récit, la relation entre Milan et Halil, l'un Serbe et l'autre Bosniaque, allégorie du conflit ethnique qui dévasta la région. Enfants, ils étaient amis ; aujourd'hui, l'histoire du tunnel les sépare et finira, pour certains chanceux, à l'hôpital. Le tunnel prend alors une dimension métaphorique, le passage à l'âge adulte et la fin de l'innocence, puisque les deux enfants sont aujourd'hui devenus les ogres qui habitaient le tunnel dans leur imagination enfantine.

Joli Village, Jolie Flamme navigue autant entre passé et présent qu'entre horreur et humour. L'horreur de la guerre et le sang de ses victimes (le sang est un motif qui revient à de nombreuses reprises, de l'inauguration du "tunnel de la paix" à la convalescence à l'hôpital), bien sûr, mais contrebalancée par un humour de tous les instants, un sens de la comédie typiquement balkanique qui produit un étonnant mélange des genres. Il y a dans ce film un côté loufoque totalement assumé pour relater des événements pas franchement joyeux, et l'atmosphère caractéristique (et à double tranchant) des films de Kusturica n'est pas bien loin. Il serait d'ailleurs intéressant de creuser et voir s'il ne s'agit pas là d'une caractéristique beaucoup plus globale du cinéma serbe.

En tout état de cause, il y a là un sens du burlesque singulier pour désamorcer la violence du contenu, et cette approche se marie relativement bien avec la narration chaotique et fragmentée des relations entre les personnages. Les références à la culture des Balkans sont innombrables (des chansons traditionnelles, des blagues, des personnalités) et il y a fort à parier que beaucoup échappent à un œil extérieur. Si Joli Village, Jolie Flamme n'est pas un chef-d'œuvre (quelle que soit le sens de cette dénomination), il n'en demeure pas moins un film déroutant et d'une surprenante lucidité, quelques mois après la fin de la guerre de Bosnie et quelques années avant le début de nouveaux affrontements au Kosovo.

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samedi 20 juin 2015

Le Soldat Oublié, de Guy Sajer (1967)

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Guy Sajer, pseudonyme utilisé par Guy Mouminoux dans cet unique ouvrage autobiographique, est plus connu sous le nom de Dimitri en tant qu'auteur de bandes dessinées. Un mélange d'identités tout à fait à l'image de ce livre paru en 1967, relatant son histoire en tant qu'adolescent alsacien enrôlé dans la Seconde Guerre Mondiale comme « malgré nous » : Allemand par sa mère et Français par son père, c'est l'Allemagne qu'il devra servir (alors qu'il n'en parle que très peu la langue) à partir de juillet 1942, dans le cadre du Reichsarbeitsdienst. En 1943, il passera volontairement de la Wehrmacht à la (Panzergrenadier Division) Grossdeutschland, division d'infanterie motorisée d'élite de l'Armée allemande. Le Soldat oublié est donc un récit au cœur de la chose militaire sous le Troisième Reich, mais sous la forme d'un témoignage, avant tout, détaché de toute considération politique. Il adopte un angle de vue précieux car rare, celui des vaincus, tout en illustrant la situation délicate de ces hommes engagés dans des conflits sans en maîtriser pleinement les enjeux.

Quelques mots au sujet de la note de l'éditeur, Robert Laffont, insérée en guise de préliminaire et dont voici le dernier paragraphe :

L'écriture pourra surprendre. Assurément, elle n'est pas celle d'un écrivain de métier ; simplement celle d'un homme qui, avec ses mots à lui, ses images à lui, parfois maladroitement, souvent avec éclat et toujours avec force, essaie de dire ce qui, jamais encore, n'avait été dit.

D'une part, on imagine mal un éditeur tenir ce genre de propos aujourd'hui, Le Soldat oublié ayant été traduit en presque 40 langues et vendu à plus de 3 millions d'exemplaires. Mais c'est surtout incroyablement mensonger tant la description du temps de la guerre, vécue depuis l'intérieur des troupes allemandes mobilisées sur le front Est contre l'Union soviétique (indifféremment appelée « les orgues de Staline », « Ivan », « popov », etc.), est précise, viscérale, et immersive. Tout sauf maladroite. De la fureur des champs de bataille, où le sang des soldats se mêle à la boue sans tenir compte des nationalités, au calme relatif des permissions et d'une histoire d'amour qui reviendra incessamment hanter le protagoniste, c'est la guerre dans toute sa diversité qui nous est contée. Le sang, la boue, mais aussi la sueur, les poux, la merde, et le froid polaire des terres russes où les températures autour de -40°C s'avèrent tout aussi redoutables que les canons ennemis.

À l'époque, on a traité Guy Sajer de facho. Il ne prend à aucun moment le temps d'analyser, a posteriori donc, la situation dans laquelle se démène ce pauvre soldat de 17, 18, et 19 ans. Il n'est quasiment jamais fait allusion au Führer et quand il le cite, c'est pour souligner la justesse de ses propos : « la guerre a ses victimes, que l'on soit vainqueur ou vaincu » (citation approximative). Mais c'est à mon avis un procès hors de propos : il s'agit là avant tout d'un témoignage sincère, humain et historique, et non pas un essai politique. Pas de lyrisme, pas de cynisme. Il n'y a ni bon ni mauvais camp, pas de considération idéologique, il y a juste « nous » et « eux », et les ordres conditionnant chaque mouvement que l'on ne peut discuter. L'horreur des champs de bataille est la même quelle que soit la position adoptée, et force est de constater que la peinture qu'il en est faite ici est épouvantable, en terme de spectacle qu'offre la guerre comme en terme de souffrances endurées par ces pauvres hommes que l'Histoire a jetés là un peu par hasard. La dernière bataille du livre, où les soldats allemands tentent de ralentir la progression de l'armée soviétique dans la ville de Memel (dans l'actuelle Lituanie), est proprement apocalyptique. Le Soldat oublié matérialise avec force les questionnements et les sentiments d'un homme ordinaire plongé dans des situations toutes plus extraordinaires les unes que les autres.

L'autre force du récit, au-delà de son caractère brut et direct, c'est la vision qu'il donne de l'armée allemande et de son évolution (matérielle comme psychologique) au fur et à mesure que la guerre avance. Le niveau de santé, l'hygiène, l'équipement, le moral : on saisit très bien le glissement qui s'effectue entre le début et la fin de ce conflit, dans cette région. D'une armée en position de force, solide et motivée, n'hésitant pas à se lancer à un contre trente avec succès (l'Union soviétique mettra un certain temps à utiliser efficacement son aviation et son artillerie), on assiste à une lente dégradation sur tous les plans. Des tensions s'infiltrent dans les groupes, entre camarades, comme la gangrène. L'épuisement physique et moral se soldera par une débâcle inéluctable face à l'immensité de l'armée soviétique, une fuite sans fin qui décimera les rangs de toutes les divisions. Les copains qui meurent, tués par une balle ou un obus, déchiquetés sous les chenilles d'un char, mordus par le froid, ou pendus après un jugement sommaire, sont des événements extrêmement marquants qui jalonnent la fin du récit. Tout aussi marquant et bien retranscrit, la panique de la hiérarchie en 1945, qui enrôle à la va-vite les plus jeunes comme les plus vieux, tous incapables de tenir correctement un fusil. On en rirait presque.

Le regard du jeune Guy Sajer brille par sa sincérité et par son courage, particulièrement dans ces moments de guerre, mais aussi dans les difficultés liées au retour à la vie civile et aux retrouvailles avec sa mère restée en Alsace. Un témoignage qui prend aux tripes, un morceau d'Histoire qui sidère. On ne m'avait jamais raconté la guerre comme cet adolescent l'a fait.

jeudi 28 mai 2015

Le Mariage de Maria Braun, de Rainer Werner Fassbinder (1979)

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L'Histoire au cinéma a cela de passionnant qu'elle joue avec les codes et les modes, ici film documentaire ou pamphlet militant, là film d'action patriotique ou anecdote autour de laquelle on brode. Il y a ceux comme Lubitsch qui veulent nous faire rire (le meilleur exemple étant peut-être To Be or not to Be) et il y a ceux comme Spielberg qui préfèrent nous faire pleurer (la liste est longue). D'un côté les films à thèse, témoins d'une époque, caressant le spectateur dans le sens du poil et du préjugé, ou bien à l'inverse grattant les différents vernis de nos connaissances comme Le Corbeau de Clouzot ou Mademoiselle de Tony Richardson. De l'autre les films dont le contexte historique n'est qu'un prétexte, le maquillage nécessaire pour dissimuler la pauvreté d'un scénario ou l'enluminure suffisante pour circonscrire le cadre du récit. Anecdote historique ou histoire anecdotique, that is the question.

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Mais où se situe Le Mariage de Maria Braun dans tout ça ? Un peu partout, à vrai dire, et c'est précisément l'une des raisons pour lesquelles le film de Rainer Werner Fassbinder risque d'en décevoir plus d'un. Si la séquence introductive semble annoncer une comédie on ne peut plus loufoque, avec un mariage sous les bombes, au milieu des décombres, le contexte historique prend très rapidement le dessus. Mais le cadre géographique et temporel du récit ne se dévoile que très progressivement, sans être énoncé de manière explicite : c'est à nous d'en identifier les détails et d'en cerner peu à peu les contours. L'état de démolition avancée de la ville de Berlin indique la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la présence de soldats américains dans le bar où travaille Maria Braun donne une idée des environs et préfigure, dans une certaine mesure, l’accord quadripartite à venir. Ajoutons à cela une mise en scène profondément naturaliste (au moins dans l'une de ses nombreuses acceptions, comme celle de Deleuze et des images-pulsions), que ne renierait pas le Maurice Pialat de Van Gogh, et l'on comprend que ce film puisse rebuter.

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L'approche de Fassbinder n'en reste pas moins intéressante, subtil mélange liant réalisme documentaire et sous-texte hautement politique. Force est de constater le soin apporté à la reconstitution de ces années de reconstruction d'après-guerre, le film s'étalant de 1943-1944 à 1954, au climat étrange régnant dans ces champs de ruines, le système D érigé en norme. Il y a un contraste détonant (sans détonner)  avec l'attitude de Maria Braun, personnage hystérique mais à la démarche tout à fait logique et réfléchie, à la fois burlesque et mélancolique. On saisit assez rapidement la dimension métonymique de son personnage, l'incarnation de l'Allemagne qui résiste aux ravages de la guerre et qui vit, ou survit, en s'accommodant des diverses autorités. On voit tout d'abord dans cette liberté d'amour et de mœurs une forme de liberté absolue, une passion dont la sincérité n'est jamais remise en cause. Là où on pourrait voir une forme de prostitution, il faut y voir une forme d'opportunisme acharné. On s'attend à ce que la grossesse de Maria Braun soit un problème, mais il n'en est rien. Elle (le personnage comme le pays) s'accommode de toutes les situations, elle absorbe tous les symboles, et derrière cette ascension sociale personnelle comme professionnelle se cache la critique caustique mais savoureuse d'une nation qui cherche à se reconstruire à tout prix. Elle risque à chaque instant de sombrer dans la folie frénétique du bien-être matériel et de la réussite sociale, sans qu'on connaisse avec certitude ses véritables intentions. Tout se mélange, les amours sont interchangeables, les sources de plaisir sont multiples, et un GI américain comme un industriel français peuvent servir de substitut au nazisme et de chemin vers le salut. Quel est le prix à payer pour faire table rase du passé ?
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Derrière le bonheur relatif et apparent de la protagoniste, on n'oublie jamais la réalité de la situation. Les images des ruines hantent le film comme les sons parasitent les conversations, à l'instar de ces discours officiels retransmis à la radio qui couvrent certaines discussions. Le libérateur meurt, le médecin se drogue, l'innocent est emprisonné, l'érotisme des corps nus laisse de marbre. Mais si l'optimisme chevillé au corps de Maria Braun ne suffira pas à la sauver, il trouve une forme de renouveau dans la victoire sportive de1954 diffusée à la radio : symbole évident, l'Allemagne passe du statut de vaincu à celui de vainqueur.

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jeudi 21 mai 2015

Tell 'em What Your Name Is!, de Black Joe Lewis & The Honeybears (2009)

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La découverte musicale du jour : Black Joe Lewis et sa formation (les Honeybears, donc), via l'album Tell 'em What Your Name Is! sorti en 2009. De la Soul contemporaine très inspirée, consciente et respectueuse de ses influences, groovy à souhait, et qui ne s'interdit pas quelques incursions électriques. Le duo basse/orgue fonctionne à merveille, la communication entre les deux instruments est proprement jouissive. James Brown n'est par moments pas bien loin...

Petit extrait de leur premier album :

N'hésitez pas à jeter une oreille ou deux au reste de l'album, avec des morceaux bien énergiques comme Boogie (lien Youtube n°1) ou plus traditionnellement Soul en fin d'album : Please Pt. Two (lien Youtube n°2). C'est le genre de groupe aux accents revival, avec des gens comme Nick Waterhouse (cf. son album Time's All Gone : lien Youtube n°3), qui apportent un éclairage novateur et fort appréciable sur la Soul et le Rhythm & Blues d'hier et d'aujourd'hui.

N.B. : Un grand merci à Maloryknox pour cette découverte !

dimanche 05 avril 2015

Barbecue, d'Éric Lavaine (2014)

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L'industrie hollywoodienne a sa machine à blockbusters, programmée jusqu'en 2020 (lire l'article), le cinéma britannique a ses drames romantico-historiques, sucrés jusqu'à l'indigestion, et la comédie française a ses bandes de potes, à l'heure du bilan et des règlements de comptes. Chacun ses clichés, mais force est de constater que l'odeur moisie et réchauffée qui émane de ce Barbecue-là est proprement pestilentielle.

Oublions les critères cinématographiques habituels puisque de ce point de vue-là, Barbecue est l'archétype du non-film. Pas de scénario mais une simple succession de séquences presque interchangeables, des effets de style lamentables et éculés, et bien sûr, les pires écueils de la comédie bobo alignés avec une rigueur exemplaire. Il faut voir comment Éric Lavaine (pas d'bol) se complaît dans l'étalage des clichés et dans la fange du déjà-vu, énième variation sur les tourments profonds d'une bande de quinquagénaires : préoccupations liées à la gestion de son patrimoine ("oh mon dieu, si la ligne de tram n'est pas construite, cet appartement récemment acquis pour ma boîte ne bénéficiera pas de la plus-value tant convoitée !"), aux infidélités diverses et asymétriques ("je trompe ma femme, rien de plus normal, c'est la santé ; elle me trompe, quelle horreur, c'est la fin du monde"), sur fond de vacances dans une immense villa du Gard, avec piscine, soleil, et sangria concoctée par mégarde avec un petit Pétrus (oh oh oh, diantre, quelle drôlerie).

Autant dire qu'on a rien à foutre de la vie de ces beaufs friqués et de leurs pérégrinations estivales, enfermés dans leurs rôles figés, à la psychologie aussi élaborée que celle d'une huître (pardon pour les huîtres). Le film n'a rien à dire, et encore moins à nous apprendre, sur les relations humaines et les dilemmes de la maturité et de l'amitié, rejoignant sur cette thématique ce cher Canet dans les bas-fonds de la perspicacité. Chez Lavaine, les riches sont forcément raffinés et empêtrés dans leurs histoires de culs et de soucis immobiliers ; le pauvre, bonne conscience du riche, forcément un peu bête, ne sait pas faire la différence entre un des plus grands crus bordelais (en bouteille) et de la piquette (en cubi). Mais attention, quand un personnage anecdotique a l'impudence de relever tout haut un des innombrables clichés que le film s'est appliqué à construire pendant 1h30, il se fait sévèrement réprimander par cette sacrée bande de potes : "oui, c'est vrai, c'est un prolo un peu con, mais il est interdit de le dire car c'est précisément pour cela qu'on l'aime". Pathétique.

Naturellement, le happy end est de rigueur. Mais c'est tout à fait excusable, presque justifié : le film a eu l'audace infinie, quelques minutes plus tôt, de faire l'apologie du joint. Incroyable, courageux, le signe d'une subversion folle et solidement revendiquée.

Barbecue est à chier. À vomir. Ou, mieux, à brûler.