vendredi 22 septembre 2017

Crumb, de Terry Zwigoff (1994)

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"You just get disgusted after a while with humanity for not having more, kind of like, intellectual curiosity about what's behind all this jive bullshit."

Je ne connaissais pas grand chose de l'univers de Robert Crumb, pas plus que de son œuvre étant donnée mon inculture patente en matière de bandes-dessinées, si ce n'est qu'il était dans les années 50/60/70 une icône de la contre-culture underground, l'auteur de Fritz The Cat et un dessinateur d'une manière générale plutôt barré. Une chose est sûre, en tous cas, et ce n'est pas le documentaire de Terry Zwigoff qui aura modifié ma perception à ce niveau-là : tout ce qui entoure le personnage de Crumb, sa personne comme son univers artistique, est une source intarissable de féroces bizarreries...

C'est d'ailleurs un portrait des Crumb et non de Crumb, tant sa famille est au premier plan du documentaire. Robert n'est qu'une pièce du puzzle, un élément isolé d'un schéma totalement barjot, et on réalise peu à peu que c'est le seul membre d'une famille assez timbrée à avoir développé une certaine capacité d'intégration en société, à avoir entretenu une vie sociale minimale (on ne va tout de même pas aller jusqu'à la qualifier de normale). Avec un frère détruit par les médicaments et les tentatives de suicide (dont une, survenue l'année qui suivit le documentaire, alla au-delà de la simple tentative), un autre qui passe son temps sur un tapis de clous quand il n'est pas dans la rue pour mendier, une mère semble-t-il ravagée par une vie difficile et des souvenirs d'un père à la fois violent et obnubilé par le sacro-saint rêve américain, on se dit que le petit Robert est de loin le plus chanceux de tous. Celui qui s'en est le mieux sorti en tous cas. On en vient à se demander ce qu'auraient donné les autres membres de la fratrie, dont la marginalité apparaît comme une simple carapace ne demandant qu'à être rompue, s'ils avaient fait preuve de la même capacité d'adaptation sociale... Et quand Terry Zwigoff lui demande s'il n'a aucun remord à l'idée de s'exiler dans le sud de la France (qui semble être moins pire que les États-Unis selon ses mots), on sent poindre un soupçon de gêne, un début de malaise.

C'est un documentaire bien ficelé qui ne se contente pas de retranscrire platement, chronologiquement, la vie de Crumb. Une telle démarche aurait été magnifiquement inadaptée au sujet. On rentre directement dans son monde, dans ses obsessions, dans ses peurs, et bien sûr dans ses dessins. Le ton du docu est très simple, très direct, on sent une vraie sincérité dans les échanges : le contenu paraît naturellement authentique. On finit par être familier avec le personnage, avec son allure, avec son chapeau, et avec ce sacré rictus. On trouve de nombreux intervenants, principalement des proches issus de son entourage divers, mais aussi l'historien d'art Robert Hughes (que j'avais croisé au détour de sa série documentaire American Visions: The Epic History of Art in America) qui le compare tour à tour avec Daumier, Goya, et Bruegel entre deux commentaires sur sa tendance masturbatoire frénétique.

Crumb est une incroyable vision d'un être à la frontière de la normalité, paumé quelque part entre le loufoque et l'attendrissant. Quelques fois normal, quelques fois paradoxal, à la fois très ouvert et très conscient de ses déviances, de ses fantasmes, de ses peurs pas toujours très avouables. Un marginal socialisé, à la drôle de sérénité, au détour d'une vie sordide mais non dénuée de poésie. Un peu comme le documentaire sur Lynch sorti cette année (The Art Life, cf. ce billet), on comprend mieux l'origine de son art et de ses lubies en empruntant des sentiers bien détournés.

Jesus. Fuckin' raging, epithet music comin' out of every car, every store, every person's head. They don't have noisy radios on, they got earphones; like, "motherfuckin', cocksuckin', son of a bitch. Lot of aggression. Lot of anger, lot of rage. Everybody walks around, they're walkin' advertisements. They've got advertisements on their clothes, you know? Walking around with "Adidas" written across their chests, '49'ers on their hats. Jesus. It's pathetic. It's pitiful. The whole cultures' one unified field of bought-sold-market researched everything, you know. It used to be that people fermented their own culture, you know? It took hundreds of years, and it evolved over time. And that's gone in America. People now don't even have any concept that there ever was a culture outside of this thing that's created to make money. Whatever's the biggest, latest thing, they're into it. You just get disgusted after a while with humanity for not having more, kind of like, intellectual curiosity about what's behind all this jive bullshit.

Robert Crumb

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lundi 18 septembre 2017

Frost, de Šarūnas Bartas (2017)

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Incertitudes en correspondance

Frost est un film très étrange, dans sa forme surtout. Un film aux contours flous et sciemment entretenus comme tels. Un peu trop, sans doute. Tellement flou qu'il est rythmé par une série ininterrompue de questions qui ne trouveront que très rarement de réponses claires et précises. Tellement flou qu'à la fin du film, au terme d'un travelling vertical s'élevant dans les nuages au-dessus d'un corps inanimé dans une zone de combat enneigée, au cœur du Donbass ukrainien, on ne sait toujours pas s'il s'agit du portrait évasif à l'extrême d'un couple de jeunes lituaniens, Rokas et Inga, et de leur implication dans une mission humanitaire, ou bien s'il s'agit d'une chronique de guerre sur le conflit qui agite l'Est de l'Ukraine depuis 2014 entre l'armée ukrainienne et les forces séparatistes pro-russes. L'inconfort qui en résulte, présent dès le début à travers une présentation très parcellaire des lieux, des événements, des enjeux et des personnages, se transforme peu à peu en choix artistique intelligible, acceptable, qui pourra (ou non) porter ses fruits.

Rokas, un jeune lituanien dont on ne saura rien de plus que ce qui intervient dans le strict cadre temporel du récit, se retrouve au tout début du film embarqué dans une mission humanitaire incertaine en direction de l'Ukraine. Quelles sont ses motivations ? Ses contraintes ? On n'en saura strictement rien.

Il est accompagné d'une jeune femme, Inga, dont le contexte sera tout aussi évasif. Quelle relation unit les deux ? On n'en saura rien, ou pas grand chose. Seulement quelques éléments nous sont donnés, au détour de certaines discussions sur l'amour et la jalousie, au détour de certains regards, permettant de penser qu'il y a probablement une vague histoire d'amour qui se trame.

Leur mission passe par une étape dans une ville polonaise éloignée des conflits, à la rencontre d'un certain Andrzej (et de Vanessa Paradis, une journaliste de guerre dans le film, dont le temps de présence à l'écran doit se limiter à quelques minutes). Qui est cet homme, quel est son rôle dans la logistique de la mission ? On n'en saura quasiment rien, si ce n'est qu'il doit probablement être impliqué dans la coordination. Mais c'est à l'image de la mission humanitaire elle-même : qu'y a-t-il vraiment dans la fourgonnette ? Des vêtements, des chaussures et du matériel de secours comme Rokas l'affirme plusieurs fois aux contrôles ? Ou bien une cargaison d'armes ? Et surtout, où doivent-ils aller livrer cela, précisément ? On n'en sait rien, et on ne peut que deviner, interpréter, extrapoler.

L'incertitude extra-diégétique rejoint étrangement celle qui régit l'existence des deux protagonistes dans le récit. Et l'enjeu de Frost se trouve sans doute dans cette correspondance-là.

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vendredi 15 septembre 2017

Gimme The Loot, d'Adam Leon (2012)

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Le charme de l'imparfait

Il se dégage de ce film quelque chose d'éminemment sympathique. On peut très vite et très facilement pointer du doigt les défauts, les limitations du projet, voire même sa vanité dans le cas où on ne serait pas emporté par le mouvement. Mais bien qu'il n'y ait pas de véritable enjeu, du moins pas au sens du cinéma traditionnel qui impose des objectifs clairs et des points d'accroche réguliers, cette captation de la vie dans les rues de New York, et plus précisément celle qui s'agite entre les deux personnages, Malcolm et Sofia, est d'une étonnante vitalité.

Leur capacité de tchatche est impressionnante et m'a fait penser, dans un registre quelque peu différent, au The We and the I de Michel Gondry, lui aussi attaché à un microcosme new-yorkais, dont l'essence se trouvait dans la capacité des enfants à exister par la parole dans un bus. Ces deux acteurs, chez Adam Leon, sont d'un humour, d'une sensibilité, d'un naturel terriblement attachants. Ils sont à l'image du style du film, très libres et assez drôles. Il n'y a pas vraiment de point de départ et de point d'arrivée, c'est plus un mouvement saisi dans sa continuité, sans début et sans fin. Ouvert.

De cette balade dans les rues et dans les appartements se dégage une forme de tendresse incroyable. Au milieu des punchlines qui fusent, des piques qui volent, de cette effusion de paroles, les trajectoires de Malcolm et Sofia prennent sens. Des hauts des bas, des altercations et des moments complices pour illustrer de manière détournée une part de non-dit très importante. Leur maladresse et leur timidité bien cachée est simplement touchante. Une fille forte qui a du mal à trouver sa place, un garçon à la candeur dissimulée derrière un vocabulaire joliment fleuri : dans ce registre, les deux acteurs jouent à la (ma) perfection.

Le film porte en lui les germes de ses limites, et on pourrait relever quelques redondances stylistiques au-delà du présent cadre, en le comparant par exemple à l'autre production d'Adam Leon sortie en 2016, Tramps : il s'agit encore de dépeindre la relation entre deux ados (le flot de paroles ininterrompu étant remplacé par une fuite en avant suite à un coup raté), d'horizons certes différents, dans un autre quartier de New York, mais toujours à la limite de la romance qui ne viendra jamais vraiment. Mais l'ambiance si particulière de Gimme the loot, son étonnante bonne humeur, son naturel, son charme, sa fin en pointillés et son énergie valent assurément le détour. Une balade qui distille son charme de manière singulière et une alchimie de tous ces composés pourtant imparfaits qui crève l'écran.

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mercredi 13 septembre 2017

Girls In The Garage, Volume 1 (1987)

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Encore une belle compilation de Garage, qui offre une jolie diversité de voix féminines issues des 60s, dans un registre assez large : tout n'est pas de l'ordre du Garage pur jus, on oscille aussi entre Rockab, Pop et Rhythm And Blues. Un petit extrait du Volume 1, sorti en 1987, avec The Belles : Come Back

Également sur cet album :
Kim And Grim - You Don't Love Me https://www.youtube.com/watch?v=bCqWg4539D4
The Sanshers - Gonna Git That Man https://www.youtube.com/watch?v=kvS9IW4_0dY
The Starlets - You Don't Love Me https://www.youtube.com/watch?v=TwUCJloFMPM

lundi 04 septembre 2017

El Dorado, de Howard Hawks (1966)

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"I'm lookin' at a tin star with a drunk pinned on it."

Il y aurait de quoi trouver El Dorado très paresseux, comme un remake mal dégrossi de l'excellent Rio Bravo du même Howard Hawks sorti presque dix ans plus tôt. Les ressemblances sont bien trop nombreuses pour ne pas les envisager comme les deux faces d'une même pièce qui se répondent : John Wayne incarne un justicier ambivalent (John T. Chance en 1959 et Cole Thornton ici en 1967) en charge de faire respecter la loi suite à l'arrestation et l'emprisonnement d'un "méchant", il y a son ami alcoolique un peu malgré lui (Dean Martin / Dude d'un côté, Robert Mitchum / Jimmy de l'autre) qui a du mal à s'affirmer, un vieux briscard qui les aide dans leur tâche (Walter Brennan / Stumpy et Arthur Hunnicutt / Bugle), le jeune inexpérimenté de service (Ricky Nelson / Colorado et James Caan / Mississippi) et la femme amoureuse (Angie Dickinson / Faethers et Charlene Holt / Maud). Le lieu central est également le même, une prison à défendre contre des sbires cherchant par tous les moyens à faire s'évader leur patron, mais aussi le point névralgique des prises de décision et de l'organisation stratégique.

Vu sous cet angle, le jeu des correspondances, il s'agit presque d'un décalque...

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Sauf qu'entre les deux films, dix années ont passé et tout ou presque a changé : Rio Bravo marquait le renouveau de Hawks après une série d'échecs (commerciaux, bien sûr, pas qualitatifs) et s'inscrivait dans le cadre d'un âge d'or du western, avec des figures emblématiques, vaillantes, fortes, courageuses, valeureuses, etc. À l'inverse, à la fin d'El Dorado, Wayne et Mitchum claudiquent dans la rue, avec leurs béquilles de handicapés, comme deux petits vieux en fin de soirée avec le col du fémur fracturé. Le ton n'a absolument rien à voir, et on est même tenté de faire le parallèle entre la fin des héros dans le film et la fin de carrière de Hawks dont ce sera l'avant-dernier film. À l'âpreté et la simplicité explosive du premier répondent la bonhomie et la complexité quelque peu artificielle du second.

Non, vraiment, les deux se ressemblent beaucoup mais n'ont en réalité plus grand chose à voir dès qu'on en gratte la surface.

El Dorado ne manque pas de qualités intrinsèques, dans le registre du western, que ce soit dans le concours de grandes gueules dont nous gratifie un casting de très haute tenue, ou encore dans la mise en scène de certaines séquences extrêmement tendues comme par exemple celle de l'attaque de l'église. Une séquence aussi pesante que... comique : les coups tirés sur les cloches pour perturber les malfrats logés en haut du bâtiment ont de quoi surprendre. L'humour, d'ailleurs, au même titre que toutes les petites imperfections du film, contribue à en faire une œuvre très attachante.

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Les dialogues sont à ce titre farcis de saillies comiques (la comédie, un autre genre de prédilection chez Hawks qui pénètre ici le western), entre les oublis répétés de Mitchum quant à l'identité de James Caan / Mississippi, la description du remède de ce dernier contre la gueule de bois, la rivalité de mâles aussi bête que brinquebalante entre Wayne et Mitchum, les remarques cinglantes de la vieille canaille Bugle, et les tirades répétées à travers le film qui se font écho, à l'image du "call it professionnal courtesy" que se renvoient les deux principaux antagonistes (et qui sera repris dans John Wick 2, étrangement...). Même John Wayne se fout de la gueule de Robert Mitchum, ouvertement, on l'imagine de manière intra- et extra-diégétique, en se moquant de son incapacité à utiliser des béquilles de manière crédible.

El Dorado se range clairement du côté de la gloire passée et de la célébration d'une époque révolue, comme en attestent aussi les génériques soufflant un vent nostalgique à travers leurs chansons. Il ne sombre toutefois pas dans l'œuvre réactionnaire, il se contente d'alimenter l'écho en clin d'œil à Rio Bravo. Les héros n'en sont plus vraiment, ils sont vieux, fatigués, incapacités par une balle logée près de l'épine dorsale chez John Wayne et par un alcoolisme violent, maladif, chez Robert Mitchum. Le dernier temps fort du récit, avec leurs handicaps respectifs à leur apogée, fait ainsi plutôt penser à un baroud d’honneur de la part d'une bande d'estropiés qu'à une dernière fulgurance de la part de héros. Comme un regard désabusé, en filigrane, un peu cynique mais assez lucide, sur les ravages du temps et sur la fin d'une ère.

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mercredi 30 août 2017

Le Nouveau Monde, de Jan Troell (1972)

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Dernière lettre pour la Suède

Le Nouveau Monde reprend l'action du premier film du diptyque adapté de Vilhelm Moberg, Les Émigrants (lire le billet), exactement là où il l'avait laissée : un groupe d'émigrés suédois, principalement centré sur la famille de Max von Sydow et Liv Ullmann, arrivent sur les terres vierges du Minnesota après un très long périple à travers l'Océan Atlantique. Alors que le premier volet s'était concentré sur la dureté des conditions de vie de cette famille paysanne en Suède et les raisons de leur(s) émigration(s) aux raisons multiples en Amérique, au milieu du XIXe siècle, ce deuxième temps raconte l'établissement de cette colonie nordique bigarrée, dans le nouveau monde éponyme, dans un souci de naturel et d'authenticité immersive toujours aussi important et appréciable. Encore plus long que le précédent (qui atteignait déjà plus de trois heures), doté d'une structure narrative un peu plus complexe faisant appel à des flashbacks, cette fresque arbore toutefois la même lenteur dans le rythme. Elle illustre une facette de la vie des immigrants de l'époque, dans toute sa complexité et sa diversité, en saisissant le mouvement à la fois dans son ensemble, d'une temporalité écrasante, et aussi dans les détails de ses aspects quotidiens qui avaient déjà fait le sel et le charme de l'autre film.

C'est autant la chronique intrinsèque d'une population suédoise émigrée qu'un portrait croisé, celui de nouveaux colons et d'une nouvelle terre.

Alors qu'ils arrivent sur les rives du lac Ki Chi Saga, la famille investit les lieux progressivement. Jan Troell insiste (agréablement, à titre personnel) sur la description minutieuse de leur nouveau mode de vie et de son évolution. Ils passent d'une vieille cabane en bois à une maison construite avec l'aide de leurs compatriotes et autres compagnons candidats à l'émigration. Ils s'habituent à la configuration du terrain, sa terre beaucoup plus fertile et son climat beaucoup plus rude. Ils font connaissance avec les populations locales, des marchands avoisinants aux Indiens de passage. Peu à peu, leur rapport à la propriété s'accorde avec le rêve qui leur avait été vendu à l'autre bout du monde : ils peuvent réclamer une parcelle de terre américaine sur la base du "first come, first served" et ils deviendront, par la force des choses, des citoyens américains.

Mais leur histoire n'évolue pas en vase clos, indépendamment de celle du pays qu'ils ont choisi d'habiter. Petit à petit, l'histoire des États-Unis s'invite dans la leur, notamment à travers le début de la Guerre de Sécession, la révolte des Sioux de 1862, et la "fièvre jaune" de la ruée vers l'or qui semble briller depuis l'autre bout du continent, en Californie.
La peinture des tribus indiennes est d'ailleurs très intéressante, nuancée et évolutive, en partant d'un apprivoisement mutuel et d'une certaine entraide à la tristement célèbre exécution collective de 38 Indiens par pendaison. Ce moment de l'histoire américaine est capté très simplement, de l'intérieur, comme une toile de fond qui laisserait le temps de ressentir l'évolution des rapports et d'apercevoir la naissance d'une nation en même temps que celle d'une spoliation. La réalité et la fiction intimement mêlées.
La convoitise que suscitait l'or alors est également traitée soigneusement, au centre des enjeux pendant une longue partie, c'est même à ce titre le motif d'un flashback très singulier. Le frère de Max von Sydow (aka Karl Oskar Nilsson) reviendra dans le Minnesota après un très long et douloureux périple à l'Ouest, raconté de manière très originale : pendant une grosse demi-heure, presque aucun dialogue, seulement des sons et des percussions pour habiller un montage volontairement hasardeux, illustrant la difficulté de ce voyage, la mort qui rôde et la surdité partielle du personnage. C'est un épisode expérimental déroutant, parfois difficile à supporter (à plusieurs titres).

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À l'image des Émigrants, Le Nouveau Monde s'attache à décrire de manière réaliste et anti-spectaculaire la vie de colons et de paysans, en donnant une vision de l'exode qui prend aux tripes. C'est un vrai voyage avec des émigrés, au cœur de l'immigration, sans idéalisation. Le déracinement aussi cruel qu'inévitable, la précarité menaçante, la découverte de nouveaux espaces, et tous les maux dont on peut souffrir quand on est contraint de vivre à des milliers de kilomètres de sa terre natale. C'est un élément essentiel de cette œuvre de plus de six heures au total : rendre intelligible, presque palpable, ce que ces gens ont pu vivre et ressentir au XIXe siècle. Tous les points d'attache avec leur passé qui jalonnent le film deviennent autant de sursauts émotionnels tangibles : une pomme issue d'un arbre planté il y a de nombreuses années et un plant qui avait fait le voyage avec eux, la chaussure d'un de leurs enfants mort en Suède qui ressurgit, et autant de souvenirs que le personnage de Liv Ullmann n'arrive pas à oublier, à reléguer dans la case de sa vie passée.

La fin de cette seconde partie ressemble beaucoup à celle de la première : Max von Sydow est seul, âgé cette fois-ci, il a vu ses enfants et petits-enfants grandir et peupler ce nouveau continent. La joie du précédent volet, alors qu'il trouvait un espace idyllique où s'établir, a cédé sa place à une vague de mélancolie nostalgique. C'est sa mort qu'un de ses voisins annonce, à la faveur d'une lettre envoyée en Suède, expliquant que plus aucun de ses enfants ne sait parler suédois désormais. C'est la fin du très long mouvement d'émigration, et l'illustration magnifique des titres des romans originaux de Vilhelm Moberg : "Nybyggarna" (les nouveaux colons) et "Sista brevet till Sverige" (la dernière lettre pour la Suède).

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vendredi 25 août 2017

Green Onions, de Booker T. & The M.G.'s (1962)

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Avec son orgue groovy à souhait et ses accès de guitare électrique bien sentis, la chanson-titre Green Onions envoie du bois. Le reste de l'album, instrumental (comme le reste des productions de Booker T. & The M.G.'s qui était l'orchestre rattaché au label américain Stax), fait par contre un peu décoration, à une ou deux exceptions près.

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