mercredi 16 août 2017

Les Émigrants, de Jan Troell (1971)

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Une histoire de déracinement

Regarder Les Émigrants après Pelle le conquérant, sur le thème de l'émigration, c'est un peu comme regarder Blue Collar après Selma, sur celui de la ségrégation : les sujets ont beau avoir une zone de recouvrement non-négligeable, le traitement et le recul qu'ils proposent sont tellement différents qu'il est impossible de les ranger au même rayon. Là où Bille August se contente d'illustrer platement (et très artificiellement) une série de stéréotypes et de caricatures ambulantes, Jan Troell propose une plongée nuancée et extrêmement immersive dans le quotidien paysan de la Suède du milieu du 19ème siècle. Max von Sydow incarne une figure de l'immigration dans les deux films, de la Suède vers le Danemark dans Pelle le conquérant et de la Suède vers les États-Unis dans Les Émigrants, mais les sensations qui en résultent et la portée du projet n'ont strictement rien à voir.

Les Émigrants se déroule essentiellement en trois temps, correspondant grosso modo aux trois bonnes heures du film : la vie d'une famille paysanne suédoise en grande difficulté dans l'exploitation de leurs terres, puis l'émigration à proprement parler, très éprouvante, par voie navale, et enfin la découverte de la nation américaine tant idéalisée. Cette dernière partie sera plus amplement abordée dans un second film, Le Nouveau Monde, également réalisé par Jan Troell, qui complètera l'adaptation de la saga des émigrants en quatre volumes écrite par Vilhelm Moberg dans les années 40 et 50.

Durant la première partie, un spectre assez large de personnages nourrit en secret un rêve d'émigration, les États-Unis suscitant divers fantasmes, déjà, au 19ème siècle, à travers son American Dream mondialisé. Pour les habitants des environs, c'est un pays vu comme une île lointaine, dénuée d'accès terrestre (chose difficilement concevable pour certains), et dont les multiples avantages sociaux sont racontés (et idéalisés) dans un petit livre, circulant à travers les familles et alimentant le rêve comme un mirage. Ce ne sera qu'après la cooccurrence d'une série d'échecs à la limite de l'insurmontable qu'une troupe bigarrée de candidats à l'émigration se constituera : une famille de paysans (avec Liv Ullmann et Max von Sydow pour parents) ne pouvant plus subvenir à leurs besoins sur des terres rocailleuses trop hostiles, de jeunes métayers soumis à la brutalité de leur maître, des religieux aux croyances trop hétérodoxes pour l'époque, ou encore des personnes aux mœurs condamnées par la communauté. Jan Troell insiste longuement sur la dureté des conditions de vie et illustre très naturellement cet état de survie quotidien, à mesure que les récoltes s'amenuisent : il est en ce sens très proche du film finlandais de Rauni Mollberg encore plus âpre, La Terre de nos ancêtres, qui sortira deux ans plus tard.

Puis vient le temps de l'émigration, en bateau, chargé de toutes les formes d'espoir imaginables : une configuration qui constituait à peu de chose près le point de départ de Pelle le conquérant. C'est sans doute le passage le plus éprouvant du film, au cours duquel la suffocation et la claustrophobie deviennent palpables. Le voyage est synonyme d'agonie et ses six longues semaines verront progressivement s'installer la faim, la promiscuité, les soupçons, les menaces, et la maladie sous toutes ses formes : poux, choléra, scorbut et même scrofule dissimulé sous les traits d'un banal mal de mer, emportant femmes et enfants. La nausée ainsi générée est aussi puissante que celle, dans un registre évidemment bien différent, d'un autre célèbre voyage en bateau raconté par Louis-Ferdinand Céline.

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L'arrivée sur le continent américain est un immense soulagement, même s'il ne correspond pas exactement à la description élogieuse qui en avait été faite. Non, tous les paysans ne peuvent pas devenir riches sur la base de leur simple bonne volonté. Non, les esclaves ne sont pas forcément mieux traités que les pauvres de leur propre pays ("Je me déclarerai comme esclave !", s'était écrié un jeune homme un peu trop enthousiaste dans la première partie). Non, tous les hommes ne sont pas égaux, à l'écart de tout système de classe (la scène sur le bateau les menant au Minnesota, avec les riches propriétaires terriens à l'étage, illustre ceci de manière légèrement poussive). Non, ce pays n'est pas la terre promise, il n'est pas l'idylle tant attendue, il n'est pas aussi prospère que ce que les livres rapportaient sur le Vieux Continent.

Les désillusions s'enchaînent mais devant l'ampleur de leur décision et devant l'impossibilité de faire marche arrière, d'autres illusions viennent régulièrement remplacer celles qui se sont envolées. À mesure que se cristallise le choc entre le rêve et la réalité, on réalise que le soin apporté à l'immersion dans cette communauté a porté ses fruits. Après la dureté des deux premiers tiers, on partage instinctivement leurs joies, si petites soient-elles, leurs peurs, et dans une certaine mesure leurs rêves les plus candides. La dernière séquence du film est un accomplissement bouleversant, d'une incroyable tranquillité : Max von Sydow, après avoir parcouru des kilomètres dans la nature nord-américaine, trouve l'emplacement de son nouveau domicile, face à un lac, au pied d'un arbre sur lequel il a gravé son nom. Il y a dans son sourire apaisé, alors qu'il est adossé à l'arbre, l'air profondément soulagé, quelque chose d'aussi émouvant et intelligible que la dernière scène du Pays du silence et de l'obscurité de Herzog, qui voyait un personnage handicapé embrasser un tronc. Au terme de ce long voyage, son état d'esprit est devenu parfaitement compréhensible, ses émotions limpides. C'est une vision de l'émigration qui m'aura autant frappé, de manière aussi profonde, viscérale et déchirante, que celle illustrée dans Heimat d'Edgar Reitz.

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mardi 15 août 2017

Balade autour (et au sommet) du Pic du Balaïtous

Le Pic du Balaïtous, du haut de ses 3144 mètres d'altitude, est le plus haut sommet sur la portion de la chaîne des Pyrénées qui le sépare de l'Océan Atlantique. Près de lui, également situé à la frontière franco-espagnole à 15 kilomètres au Sud-Est, le Vignemale (3298 m) est quant à lui le point culminant des Pyrénées françaises. Ce dernier étant particulièrement fréquenté en période estivale, avec son glacier et son refuge du club alpin français non loin de là, c'est la région des Hautes-Pyrénées autour du Balaïtous qui nous aura le plus tentés pour notre petite escapade de trois jours en bivouac.

Le Balaïtous tient probablement son nom de l'occitan : "vath leitosa", la vallée laiteuse, en raison des glaciers qu'il abrite et qui donnent naissance à des lacs de couleur laiteuse. Il se situe au fond du val d'Azun, près de Bigorre et Gavarnie. Avec les pics Palas (2974 m) et d'Arriel (2824 m), il forme une chaîne montagneuse qui a servi de tracé pour la frontière avec l'Espagne. C'est un massif granitique, très escarpé, dont les reliefs rocailleux marquent durablement les esprits (et les chevilles). L'ascension du pic à proprement parler, à partir des lacs espagnols d'Arriel Alto, est une épreuve plutôt difficile, à réserver aux randonneurs expérimentés. Les dernières centaines de mètres sont particulièrement éprouvantes, avec des passages en (petite) escalade, de grandes marches à grimper (puis à redescendre), et des passages bien collés à la paroi. L'ascension vaut assurément le détour et la vue impressionnante au sommet récompense largement tous ces efforts.

Ces trois jours de randonnée, à raison d'une quinzaine de kilomètres en distance et de 1000 mètres de dénivelé positif et négatif cumulé en moyenne par jour, sillonnent toutes les vallées autour du Balaïtous et notamment le magnifique Circo de Piedrafita. Les lacs (naturels mais aussi artificiels) sont légion : Suyen, Remoulis, Campo Plano, Respomuso, Arriel Bajo et Alto, Arrémoulit, Artouste, Carnau, Migouélou, etc. La biodiversité de la région est très différente de celle des Pyrénées ariégeoises (que l'on connaît mieux). En quelques heures de marche, on peut rencontrer des paysages très variés : des vallées de pins et des prairies vertes et humides, des sommets très secs, rocailleux et parfois volcaniques, des falaises rougeoyantes du côté de l'Aragon, des étangs aux multiples bleus, et quelques jolies touches violettes avec la bruyère en fleurs au mois d'août. Cette randonnée partagée entre Pyrénées françaises et espagnoles, en jonglant de part et d'autre de la frontière, offre une belle boucle de 3 jours. Les variantes sont très nombreuses, les difficultés pouvant ainsi être modulées, et les zones de bivouac se trouvent essentiellement près des refuges (Parc National des Pyrénées oblige), voire même au sommet du Balaïtous pour les plus courageux.

Émilie et Renaud.


N'hésitez pas à cliquer sur les photos pour les afficher en plein écran.


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Le profil de la randonnée : en moyenne quotidienne, 15 kilomètres et 1000 mètres de dénivelé positif et négatif cumulé.

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Le tracé en 3D de la randonnée : jour 1 en rouge, jour 2 en bleu, jour 3 en vert. En jaune, la frontière France-Espagne.

JOUR 1

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Premières foulées, entre le Plaa d'Aste et le col de la Peyre St Martin. Les lacs de Suyen et de Remoulis, les pics des Cristayets, Soulano et Gavizo-Cristail.

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Premières visions du versant espagnol, avec le Circo de Piedrafita. Les picos des Infierno sont en arrière-plan et le réservoir Campo Plano en contrebas.

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Les environs du refugio de Respomuso : des marmottes bien grassouillettes (elles doublent de poids en été pour atteindre une petite dizaine de kilos), el embalse (réservoir) de Respomuso et ses abords tantôt rocailleux, tantôt propices à un bivouac fort sympathique. Notez comment la tente MSR se fond admirablement bien dans le paysage sur la dernière photo...

JOUR 2

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Le calme des étangs (Respomuso, Arriel Bajo et Alto) au petit matin, avant l'ascension du Balaïtous. La cadre idéal pour des petits-déjeuners apaisants, ou les vertus méditatives de la randonnée...

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L'ascension du Balaïtous : el ibón (lac) Chelau aussi connu sous la dénomination française Gourg Glacé, aux couleurs laiteuses, la vue en haut de la grande diagonale, les sentiers très rocailleux en mode escalade, et le panorama au sommet. La dernière photo donne une vue plongeante sur les lacs d'Arriel, avec en arrière-plan le pic du Midi d'Ossau, volcanique et en forme de dent.

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La descente du sommet, en passant par le lac d'Arriel Alto et le col Palas, et une petite rencontre avec un isard peu farouche : il était un peu tard, on a bien senti qu'on le dérangeait en plein milieu de son repas.

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L'arrivée au refuge d'Arrémoulit, au bord du lac éponyme, dans une vallée remplie de volutes brumeuses formant une mer de nuages, et la tombée du jour avec ses teintes violacées au loin et des reflets rougeoyants sur les roches proches.

JOUR 3

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Le départ du refuge d'Arrémoulit, le grand lac d'Artouste (avec son grand barrage) et la vallée dans laquelle on peut apercevoir, sur le versant gauche (dernière photo), le tracé des chemins de fer qui amènent des petits trains jaune et rouge, très nombreux et remplis de touristes.

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La montée vers le col d'Artouste : les lacs de Carnau vus d'en bas et d'en haut, et le grand lac de Migouélou avec ses falaises abruptes du côté Sud-Ouest.

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Descente vers le point de départ de la randonnée, le Plaa d'Aste : des sentiers brumeux, et sur la dernière photo un aperçu des premières mètres de la randonnée, à la faveur d'une éclaircie.

jeudi 10 août 2017

South, de Frank Hurley (1919)

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L'odyssée des pôles et la beauté des échecs

South, à travers l'objectif de l'aventurier et photographe australien Frank Hurley, raconte l'expédition britannique Endurance qui emmena 30 hommes et 70 chiens depuis la Géorgie du Sud et les Îles Sandwich du Sud en direction du Pôle Sud, à la veille de la Première Guerre mondiale. Ce fut un immense échec : pris au piège de la glace et des nombreux imprévus, la mission durera près de trois ans pour certains membres de l'équipage, de 1914 à 1917. Mais il semble bien difficile de trouver dans l'histoire des expéditions un échec aussi magnifique.

Le schéma suivant, comportant les données cartographiques actuelles dont ne bénéficiait évidemment pas l'expédition à l'époque, résume le périple (cliquer sur l'image pour l'agrandir).

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Deux choses vraiment incroyables, en ce début de 20ème siècle :

- Tous, absolument tous les membres d'Endurance survécurent. Ils étaient largement sous-équipés, sans ravitaillement extérieur, sans GPS, sans source alternative d'énergie. Après quelques mois de traversée sur les eaux gelées, leur bateau finira bloqué pendant neuf longs mois, prisonnier de la glace, comme incrusté dans une roche glaciale, avant d'être définitivement détruit sous la pression des glaciers en formation puis abandonné. Les membres de l'expédition survécurent pendant 22 mois par des températures atteignant les -45°C. Une mission de secours, montée par le chef de l'expédition Ernest Shackleton et cinq de ses hommes partis de l'épave en direction de la Géorgie du Sud, leur point de départ, pour y trouver de l'aide, mettra deux ans avant de les retrouver. Encore une fois, car il faut bien le répéter plusieurs fois pour l'assimiler : tous survécurent.

- De manière plus anecdotique, les pellicules de Frank Hurley survécurent elles aussi à la catastrophe. En soi, les images sont déjà extraordinaires et constituent un matériau documentaire d'exception (à titre de comparaison, Nanouk l'esquimau racontant l'expédition de Robert Flaherty dans la baie de Hudson, sortira 3 ans plus tard). Mais à la lumière des péripéties que l'équipage et donc les bobines du film ont endurées, entre l'hiver polaire, la catastrophe du bateau et la mission de secours, le fait qu'elles soient revenues intactes — ou du moins exploitables — en Grande-Bretagne relève presque du miracle.

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Ernest Shackleton et son équipage ne furent cependant pas les premiers à fouler les terres antarctiques. En décembre 1911 déjà, les membres de l'expédition norvégienne conduite par Roald Amundsen atteignaient le Pôle Sud. C'était l'époque de la course à l'exploration : une équipe concurrente composées de cinq Britanniques, au sein de l'expédition Terra Nova commandée par l'officier de la Royal Navy Robert Falcon Scott, y arrivèrent un mois plus tard en janvier 1912. Mais cette expédition-là sera entièrement anéantie par la faim et le froid lors du trajet retour : voilà l'expression de la beauté des échecs britanniques par excellence. C'est donc au cœur de cette dynamique de l'exploration qu'Ernest Shackleton conduisit une expédition avec pour objectif la traversée du continent antarctique en 1914 : 11 mois plus tard, le cauchemar britannique se reproduisit tandis que la banquise s'emparait de leur bateau quelque part dans la mer de Weddell.

Les encarts initiaux insistent sur la dimension héroïque de cette bataille pour la survie en ces terres hostiles et gelées, ainsi que sur le contexte géopolitique très particulier de l'expédition, alors que l'Empire britannique déclarait la guerre à l'Allemagne en août 1914. Les membres de l'expédition, comme tous leurs compatriotes, pensaient que la guerre serait terminée rapidement, avant la fin de l'année : à leur retour en Europe en 1917, les tranchées seront toujours actives et les rapports de force auront radicalement changé.

Frank Hurley documente énormément la lente destruction du bateau pris dans la glace, en dépit des nombreuses tentatives de l'en sauver. L'équipage se retrouva ainsi coincé à une centaine de kilomètres de la côte antarctique, prisonnier d'un hiver plus rigoureux que la moyenne, sur une plaque de glace à la dérive pendant neuf mois. Alors que l'amertume devait gagner Shackleton, l'échec cuisant signant sans doute la fin de sa carrière d'explorateur, Hurley filme les membres de l'expédition qui s'activent autour de l'épave, évacuant les chiens et construisant des piliers de glace comme repères dans le blizzard. Surtout, il prend quelques clichés spectaculaires du bateau, de nuit, éclairé par une vingtaine d'ampoules d'appoint faisant ressortir la surface gelée de tous les cordages et tous les mâts : un véritable vaisseau fantôme. La taille ridicule de l'expédition, une vingtaine d'hommes, saute alors aux yeux.

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Une fois la mission de sauvetage initiée, ce passage en canot de sauvetage sur une distance de plus de 1000 kilomètres n'étant bien évidemment pas filmé (long de quelques mètres, on imagine qu'il n'y avait guère de place pour une caméra, pas plus que de ressources psychologiques pour filmer : cette absence d'images, bien qu'elle soit compréhensible, n'en est pas moins frustrante), South vire étonnamment au reportage animalier dans les environs de l'île de Géorgie du Sud. Le film avait déjà fait la part belle aux chiens de traineau dans la première partie, images essentielles au succès commercial semble-t-il, mais on imagine bien que si l'on n'entend plus parler de tous ces animaux à partir d'un certain moment, c'est bien tristement qu'il a fallu les abattre quand la phase de survie fût engagée.

La fin du documentaire se tourne ainsi vers la faune essentiellement constituée de manchots (comparés par les auteurs, dans les intertitres, à des sosies de Charlie Chaplin... drôle d'instant à la limite du sarcasme) et d'éléphants de mer, filmés très (trop) longuement sous toutes les coutures. Les auteurs de mentionner "these pictures were obtained with a good deal of time and effort"... Bel euphémisme.

Le Norvégien Amundsen, premier homme à avoir foulé le Pôle Sud à la barbe des Anglais, aurait déclaré "never underestimate the British habit of dying. The glory of self-sacrifice, the blessing of failure". L'épopée de l'Endurance fut en effet un magnifique échec. Mais l'histoire de ces hommes prisonniers de la glace pendant près de deux ans, présumés morts avant que les secours ne les retrouvent au cours d'une mission de la dernière chance initiée par Shackleton, force le respect. Les images que Hurley en a tirées sont d'une beauté incroyable et témoignent un état d'esprit d'aventuriers et d'explorateurs polaires qui restera gravé dans l'histoire, au passé. C'est la beauté des découvertes de terres inexplorées alliée aux dangers de ces expéditions vers le Pôle Sud virant à la survie, à une époque où le Pôle Nord commençait déjà à être balisé par des explorateurs comme Frederick Cook et Robert Peary.

Frank Hurley était occupé par un travail documentaire au fin fond de l'Australie quand il eu vent de l'expédition en cours d'élaboration par Shackleton. Il n'hésita pas une seconde. Il devint ensuite photographe de guerre durant la Seconde Guerre mondiale et en Palestine. Ernest Shackleton s'embarqua par la suite dans une nouvelle expédition vers le Pôle Sud au cours de laquelle il mourut. Il fut enterré en Géorgie du Sud et sa mort signa la fin de la fièvre des explorations polaires.

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Le photographe Frank Hurley et l'aventurier Ernest Shackleton.

jeudi 03 août 2017

Born Bad, Volume 4 (1989)

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Beaucoup moins Garage, et un peu plus de morceaux instrumentaux que les trois volumes précédents... Un cran en-dessous, clairement.

Richard Berry - Louie Louie https://www.youtube.com/watch?v=z-2CKsaq5r8
Nat Couty - Woodpecker Rock https://www.youtube.com/watch?v=0-vaos88ICs
Shorty Long - Devil With the Blue Dress https://www.youtube.com/watch?v=jaZ3pxgvfhY
The Rumblers - Boss https://www.youtube.com/watch?v=VsDEw4O9J8I
The Standells - Barracuda https://www.youtube.com/watch?v=AvluZro-esA
The Shades - Strollin´ After Dark https://www.youtube.com/watch?v=l_FYKsbZhP4
(l'introduction rappelle "I was a teenage werewolf" des Cramps : https://www.youtube.com/watch?v=1vzkYARhWjw)
Buddy Love - Heartbreak Hotel https://www.youtube.com/watch?v=lEbcoAeRqjA

Et pour l'anecdote... Alf Newman - It´s a Gas https://www.youtube.com/watch?v=5J-LvMxKvFY

mercredi 02 août 2017

Divorce à l'italienne, de Pietro Germi (1961)

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Ode au divorce

Divorce à l'italienne est un pur plaisir, concentré en 1h45, à mon sens articulé selon trois axes principaux. Le talent constant avec lequel ils sont respectivement traités explique sans doute l'étendue de la réussite :
- La comédie à l'italienne (dont le présent film est à n'en pas douter un jalon, un archétype), dynamique et cinglante, sans temps mort.
- La mise en scène, avec une gestion des images et des sons extrêmement soignée, au service du récit comique (un exemple parmi des dizaines, la voix off qui se fait couper la parole pour rentrer dans le droit chemin alors qu'elle se perdait dans des élucubrations existentielles), dans une symphonie parfaitement maîtrisée.
- Le contenu terriblement en phase avec son époque, nous rappelant, en 2017, que le divorce ne fut autorisé en Italie que suite au référendum de 1974. Pendant de nombreuses années, certaines dispositions juridiques existaient concernant les "crimes d’honneur", permettant à l'époux trompé de tuer la femme infidèle (ou supposée comme telle...) et de ne subir en conséquence qu’une peine légère. Ces petits aménagements judiciaires furent abrogés en 1981.

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Un constat s'impose dès les premières séquences : Marcello Mastroianni tient une immense partie du film sur ses épaules, c'est l'exemple-type du personnage-charpente, artisan de la réussite ou responsable de l'échec selon les cas. Cet acteur est incroyable, sa première apparition délectable. Une fine moustache, des cheveux gominés, un fume-cigarette et un tic buccal comme gimmick tenace : le portrait en lui-même fait mourir de rire dès qu'on l'aperçoit dans le train. Tout le film s'articule autour de son désamour pour sa femme (qui excelle dans l'insupportable, soit dit en passant) et de son désir pour sa jeune cousine Angela, les deux sentiments évoluant en parfaite opposition. L'amour qui enfle est un puissant attendrissement, tandis que le désamour qui enfle tout autant est le carburant du meurtre. Le divorce étant illégal, il met un place un stratagème abominable pour assassiner "légitimement" (comprendre dans un cadre législatif qui autorisait la clémence) sa femme en la jetant dans les bras d'un homme judicieusement choisi : c'est aussi moralement scandaleux qu'hilarant dans la satire sociale qui s'en dégage. La dénonciation teintée de cynisme ne fait aucun doute de la part de Pietro Germi.

Le film enchaîne les coups d'éclat avec une fluidité déconcertante. La scène où les amants s'enfuient alors que toute la ville est rassemblée pour regarder La Dolce Vita (sorti l'année précédente, avec le même acteur principal : Mastroianni dans le film regarde Mastroianni jouer dans le film projeté dans le film) est à se tordre de rire. L'hypocrisie de toute la société italienne est en outre étalée au grand jour, avec l'église et la mafia main dans la main pour couvrir les crimes censément passionnels et à ce titre "justifiés", ils sont les premiers à dénoncer le scandale du sulfureux Fellini (et de la non moins sulfureuse Anita Ekberg...) tout en se rinçant l'œil allégrement au passage.

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Pietro Germi disait lui-même "le mot divorce fait plisser le front des Italiens, comme le mot nègre pour les Américains, le mot colonie pour les Français ou le nom Staline pour les Russes. Chez nous, le mariage est indissoluble. Il est tabou, comme les fétiches pour les polynésiens." Le talent du cinéaste et des auteurs réside dans leur capacité à faire naître un sentiment minimal d'empathie pour le protagoniste, au-delà des aspects purement comiques (séquences à se tordre de rire où il imagine comment se débarrasser de sa femme, dans des sables mouvants, dans une fusée, victime d'une balle perdue, etc.), lui, le vil salaud aux plans machiavéliques qui n'aura même pas le dernier mot. Pas même sur un bateau de plaisance, dans un cadre idyllique : rien ne résiste à l'épreuve du mariage, semble nous dire Germi comme mot corrosif de la fin.

Cinq ans plus tard, il tournera Ces messieurs dames (Signore E Signori), encore plus brut, encore plus brutal.

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lundi 31 juillet 2017

Born Bad, Volume 3 (1986)

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Troisième fournée de Rockab et Garage. Pas mal de Surf aussi, du plus classique (The Trashmen) au plus étrange (The Frantics).

Jack Scott - The Way I Walk https://www.youtube.com/watch?v=OaoRmc2B4Tk
The Frantics - Werewolf https://www.youtube.com/watch?v=axOrB2zuyPs
Herbie Duncan - Hot Lips Baby https://www.youtube.com/watch?v=7VrGdnhFb5k
Andy Starr - Give Me a Woman https://www.youtube.com/watch?v=hJg8Wb-pv9Q
Jett Powers - Go Girl Go https://www.youtube.com/watch?v=dUpbcDAVzLo
Andre Williams - Jail Bait https://www.youtube.com/watch?v=XTNdcQaUIs0
Kip Tyler & The Flips - Jungle Hop https://www.youtube.com/watch?v=yKFOMjvd1qw
The Trashmen - Surfin' Bird https://www.youtube.com/watch?v=9Gc4QTqslN4
The Busters - Bust Out https://www.youtube.com/watch?v=p4ZOW5LZ3aI
The Rivingtons - The Bird's the Word https://www.youtube.com/watch?v=edYQiZxyw0I
The Riptides - Machine Gun https://www.youtube.com/watch?v=dxd1ImM4-tU

Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi (1953)

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L'art et l'oubli

Après l'heureuse découverte des Contes des chrysanthèmes tardifs et la redécouverte de Mizoguchi ainsi amorcée, il apparaît encore plus clairement que des films comme Cinq Femmes autour d'Utamaro ou encore Les Sœurs de Gion ne soient pas les meilleurs points d'entrée dans son œuvre. Non pas que ces morceaux-là soient foncièrement mauvais (cela dit, je ne pourrais pas affirmer le contraire non plus), mais il me semble que des films comme les deux précédemment cités gagneraient à être vus ou revus avec le recul offert par une connaissance minimale du réalisateur, de son style et de ses thématiques de prédilection. Avancer en terrain un tant soit peu connu pour être capable de mieux en cerner les enjeux, en quelque sorte.

En tous cas, plus on parcourt sa filmographie et plus son discours sur la condition de l'artiste apparaît clairement, dans toutes ses variations. De manière frontale, comme c'était le cas dans les Contes des chrysanthèmes tardifs (1939) avec une célébrité artistique entachée de népotisme, ou de manière beaucoup plus indirecte comme dans ces autres contes de 1953. Si le cœur du récit est dédié à l'état de guerre civile au 16ème siècle, les enjeux évoluent rapidement vers les trajectoires de deux couples perdus au milieu des batailles : d'un côté, un paysan miséreux aveuglé par le statut social que garantit l'ordre des samouraïs, et de l'autre, un artisan potier (c'est ici qu'on reconnaît la thématique "habituelle" de l'artiste chère à Mizoguchi) aveuglé par l'appât du gain généré par la vente de ses objets en temps de guerre. Dans chacun des deux cas, les hommes sont épaulés par des femmes en retrait mais d'une importance capitale, des femmes-sacrifices, aimantes, soutiens solides autant que victimes collatérales de la folie de leurs maris.

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Si c'est bien la guerre elle-même, à travers le chaos qu'elle suscite, qui déclenchera le début du mouvement de perdition des deux hommes, elle constitue assez vite une toile de fond sur laquelle Les Contes de la lune vague après la pluie vient se focaliser pour dépeindre chacune des deux trajectoires.

Genjuro, le potier parti en ville pour vendre sa production, finira charmé et envoûté par Dame Wakasa dont la première apparition, spectrale, est renforcée par un puissant contraste de noir et blanc : le blanc de sa tenue est éclatant, comme le seraient les tissus dans lesquels s'enveloppent les fantômes, et contraste avec le noir de la foule anonyme au marché. Le film emprunte d'ailleurs un sentier explicitement fantastique lors de la séquence en barque, au milieu d'un étang sur lequel flotte un voile brumeux très symbolique et duquel émergera un esquif funèbre. Séquence magnifique, évidemment, aux portes de l'onirisme après les adieux à sa femme et à son enfant. L'illusion, autant que la désillusion, sera aussi totale que fatale.

Tobei, la paysan, empruntera un chemin semblable en direction d'un autre rêve, celui de devenir samouraï, lui permettant ainsi d'arborer une armure scintillante sur son destrier aussi fier que lui. La route vers cet idéal sera plus dure, plus cruelle que celle de Genjuro, mais elle n'en sera pas moins trompeuse, sertie de leurres et de désillusions multiples. Comme son ancien voisin avec son art, il aura fait passer son ambition avant sa femme et son fils, nourrissant un puissant antagonisme au sein du couple.

Tout comme l'art et les contraintes que sa pratique sérieuse impose, la femme semble occuper une place centrale chez Mizogushi, d'une importance également supérieure. L'homme comme la femme souffrent de nombreuses faiblesses mais ce sont toujours ces dernières qui en paient le prix fort, celui de l'oubli.

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