jeudi 14 mars 2019

Madame de..., de Max Ophüls (1953)

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La ronde des boucles et la valse des mensonges

Il est très tentant d'établir un parallèle entre les structures élégantes de Madame de... et de La Ronde, les deux films procédant de manière similaire pour charpenter le récit, en se basant sur une série de boucles et de motifs répétés. Ils semblent raconter presque toujours les mêmes choses, qui plus est de la même façon. Si un tel dispositif paraît dans un premier temps plutôt artificiel, bien qu'il soit relativement irréprochable d'un point de vue purement technique, ces aléas et ces allers-retours centrés sur les fameuses boucles d'oreilles de la comtesse "Louise de…" prendront sens très progressivement.

On peut constater à quel point le mensonge structure la narration et finit par former un écheveau complexe de non-dits et de petits arrangements de la part de presque tous les personnages. On feint de perdre les boucles, on feint de les retrouver, on feint de trouver ça normal, etc. Le parcours (entre autres géographique) des boucles prendra de plus en plus de sens, engageant le film sur une pente dramatique alors que les débuts semblaient s'aventurer à la lisière de la comédie. L'ensemble des personnages gagne peu à peu en lucidité, ce qui conduira assez naturellement au duel final, étant donnée la nature des antagonismes et des inimitiés. Mais dans les premiers temps, on ne saisit pas l'étendue des dégâts, on ne mesure pas l'ampleur des conséquences, on ne sait pas vraiment si le mari s'amuse innocemment du mensonge de sa femme où s'il rumine furieusement en silence avec de la suite dans les idées.

Ces mouvements de va-et-vient des boucles et des personnages se chargent d'une signification de plus en plus intense et délicate à démêler, à mesure que les uns s'enfoncent dans une spirale de mensonges et les autres dans la passion, le vide ou la tromperie. Des mouvements captés toujours de manière élégante et millimétrée par Ophüls, même si l'ensemble peut apparaître un peu moins audacieux que des films comme Le Plaisir. Le milieu mondain est sondé de l'intérieur jusqu'à son explosion, dans un cadre magnifique, même si l'on ne saura jamais vraiment si les deux amants sont véritablement morts : le hors-champ, par exemple, laisse planer un certain doute (de la même façon que dans Liebelei, qu'il tourna 20 ans plus tôt). Je reste un peu en retrait de ce témoignage, entièrement dédié à l'observation d'un univers "superficiel uniquement en superficie", peut-être un peu lassé par les innombrables pertes de connaissance de Danielle Darrieux.

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Os Tincoãs, d'Os Tincoãs (1973)

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Mes connaissances en matière de Samba (ainsi qu'en Afoxé ou Batucada apparemment) étant très limitées, je ne pensais pas être capable d'autant apprécier un tel album, dans un registre dont je ne sais rien et assorti de textes auxquels je ne comprends pas le moindre mot (à quelques exceptions près, car on comprend qu'il s'agit en partie de chants à consonance religieuse par moments).

De la Samba un peu Pop des 70s, donc, avec tout ce que peut laisser supposer des chansons aux sonorités portugaises. Os Tincoãs, quelque part, ce sont un peu les Beach Boys afro-brésiliens du Nordeste. Un parfum exotique extrêmement rafraîchissant, dont la répétitivité (les rythmes de certaines percussions notamment) n'entrave à aucun moment l'adhésion car l'album ne dépasse pas la barre des 30 minutes. Une atmosphère musicale vraiment grisante, apaisante.

Extrait de l'album : Deixa A Gira Gira.

L’album complet est disponible ici : lien youtube.

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mercredi 13 mars 2019

Les Chasseurs de scalps, de Sydney Pollack (1968)

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"Stop talking like a Baptist preacher. If I had half the boots been stuck under my bed, I bet I could outfit the United States Cavalry!"

Les Chasseurs de scalps est un drôle de western progressiste, dont la violence supposée par le titre s'effacera en grande partie au profit d'un potentiel comique continu et singulier : une grande partie des péripéties se focalisera sur les étincelles générées par l'association parfois contrainte et forcée de deux personnages que tout oppose à première vue. D'un côté, Burt Lancaster en trappeur raciste sur les bords, dont les agissements semblent principalement motivés par un très lucratif chargement de peaux qui changera de main jusqu'à la fin du film. De l'autre, Ossie Davis en esclave fin lettré, voguant au gré des rapports de domination ambiants, aussi débrouillard grâce à sa supériorité culturelle que maladroit dans sa mise en pratique. Tous deux parcourront un bon bout de chemin ensemble, au cœur de magnifiques paysages de l'Amérique sauvage, qui se transformera peu à peu en un cheminement intellectuel sur le thème de l'émancipation.

Ce qui frappe quand on considère l'ensemble des personnages, c'est à quel point aucun d'entre eux ne peut être considéré comme fondamentalement bon. Tous naviguent allègrement de part et d'autre la frontière séparant bien et mal, chacun avec ses raisons. La troupe formée par Burt Lancaster, Ossie Davis, Telly Savalas (un chauve qui chasse des scalps, comme un vague écho du personnage de Del Gue dans Jeremiah Johnson) et Shelley Winters (une greluche peu gracieuse portée sur l'astrologie) est joliment bigarrée, elle porte en elle une belle dynamique et ce à de nombreux titres. La dimension comique (voire rocambolesque) enfle au fur et à mesure de la progression du récit, jusqu'à occuper une place prépondérante (l'herbe folle utilisée pour droguer tout un régiment de chevaux étant sans doute le point culminant de la bouffonnerie), et peut à ce titre dérouter. Elle confère cependant au film une certaine légèreté bienvenue dans un tableau abordant (entre autres) le thème du racisme et quelques unes de ses excroissances. L'utilisation de l'ellipse pour illustrer l'échec du plan de Davis et Winters, punis (un œil au beurre noir pour elle, les mains liées pour lui) pour avoir fomenté un mauvais coup dont on ne verra pas le déroulement à proprement parler, est un exemple parmi d'autres de la redoutable efficacité de certains artifices de mise en scène.

Il y a une certaine finesse, aussi, dans la façon d'aborder la thématique prédominante, qui ne résume pas à la dénonciation "classique" de la ségrégation. Le Blanc un peu bourrin mais très à l'aise dans son environnement naturel, le Noir intellectuel dégainant ses maximes latines mais incapable de lutter contre les locaux : au final, deux antagonistes qui auront tout intérêt à travailler ensemble, comme le souligne (un peu lourdement certes) leur combat final, dans la boue, dont ils sortiront tous les deux de la même couleur (celle du bain de boue). En ce sens, on peut lire Les Chasseurs de scalps comme une version réactualisée et plutôt comique de La Chaîne (The Defiant Ones, sorti 10 ans plus tôt) de Stanley Kramer, avec Tony Curtis et Sidney Poitier dans les rôles principaux.

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lundi 11 mars 2019

Nick Waterhouse, de Nick Waterhouse (2019)

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Ça commence de manière presque trop détendue, avec un By Heart sans surprise qui laisse présager le pire quant à la suite de l'album, dans le sillon du troisième et assez décevant album de Nick Waterhouse, Never Twice. Mais fort heureusement, le californien a laissé de côté les musiques d’ascenseur (à quelques exceptions près) pour son quatrième album portant son nom et revient à des standards de Rhythm & Blues. Dès Song for Winners, le niveau remonte. L'album paraît un peu inégal, avec des chutes de rythme régulières (Undedicated, Which Was Writ), des morceaux jazzy un peu faciles qui semblent là uniquement pour recréer une ambiance retro 50s (Wreck The Rod) sans autre ambition, et un peu la même façon de terminer le disque (un morceau instrumental plan-plan avant un final un brin mélancolique, exactement comme Lucky Once / La Turnaround sur l'album précédent). Mais les bons moments sont suffisamment nombreux pour relancer la machine à chaque fois : même si on est loin du coup d'éclat des deux premiers albums, on reste dans le domaine du Rock'n'Roll acceptable, chaleureux et bien fignolé, généreux et immédiatement assimilable.

Extrait de l'album : Man Leaves Town.

D'autres morceaux : Song For Winners et I Feel An Urge Coming On.

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Les Mains d'Orlac, de Robert Wiene (1924)

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Transplantation de genres

Entrer pleinement dans l'univers horrifique de cet étrange film muet, Les Mains d'Orlac, abordant le thème de greffes peu orthodoxes en apparence, nécessite quelques ajustements de taille. D'entrée de jeu, on peut être viscéralement rebuté par le jeu très outré des principaux acteurs, tant ils en font des tonnes pour figurer à l'écran l'effroi ou le malheur de leur condition. Même replacées dans le contexte du cinéma muet des années 20, certaines séquences restent difficiles à appréhender : si les atermoiements de Conrad Veidt dans le rôle du personnage dont les mains composent le titre restent compréhensibles et relativement cohérents, on ne peut pas toujours en dire autant de ceux de sa femme, interprétée par Alexandra Sorina, qui n'en finit pas de hurler (en muet, heureusement) son désespoir, de s'effondrer, ou de pleurer en très gros plans. La parodie du mélodrame expressionniste n'est jamais loin dans ces moments-là. Il faut également mettre de côté l'accompagnement musical réalisé en 2017 (dans la version vue en tous cas), bien trop expressif, trop envahissant, trop dissonant.

Mais si l'on parvient à passer outre cette outrance, l'histoire de ce pianiste aux mains greffées après les avoir perdues dans un accident de train peut s'avérer passionnante. L'horreur est d'une dimension bien différente de celle (au hasard) du Nosferatu de Murnau sorti deux ans auparavant, elle s'invite vraiment dans un genre bien distinct, à savoir le drame on ne peut plus classique avec la destinée brisée d'un grand artiste et la malédiction qui le suivra jusqu'à la fin du film (qui revêtira la forme d'un étonnant happy end). Le cœur de l'horreur est très simple : les mains qu'on lui a greffées sont celles d'un abominable assassin fraîchement exécuté.

La teneur psychologique d'une telle configuration peut faire sourire (comme souvent dans une grande partie du cinéma d'horreur), tant les mains semblent à elles seules diriger le personnage tout entier. Il suffira d'un mot habilement glissé sur son lit d'hôpital pour que le protagoniste soit profondément terrifié par celles-ci, et il suffira d'une révélation quasi-finale pour que cette manipulation presque démoniaque prenne subitement fin. Mais en regardant le film de manière rétrospective, fort de ces révélations sur le personnage de marionnettiste qui agissait dans l'ombre durant tout le film en manipulant le pianiste, on comprend un peu mieux pourquoi son chemin vers la folie était si parfait. L'angoisse nous est parvenue par les sentiers de l'horreur, avec toute une série d'images expressionnistes très explicites (des visages menaçants qui apparaissent à la fenêtre, des mains en surimpression qui saisissent les personnages, des regards insistants et effrayants, etc.), mais elle se refermera sous l'angle du drame psychologique. De nombreuses séquences impressionnent encore aujourd'hui de par l'ampleur de leur mise en scène, à commencer par le passage de l'accident de train et la suite immédiate, avec la gestion de la catastrophe et des blessés, à la lumière de nombreuses torches. Et sur une note plus (involontairement) humoristique, on peut relever la présence d'un super-héros enquêteur, capable d'identifier le propriétaire d'empreintes digitales laissées sur un couteau... à l'œil nu.

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vendredi 08 mars 2019

Un an à vélo, d'Amsterdam à Singapour, de Martijn Doolaard (2017)

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"Plus on voyage, plus on se rend compte de l'immensité de ce qu'il nous reste à voir."

Ça lui a pris comme ça, Martijn Doolaard, un photographe et graphiste néerlandais : un jour, il a décidé de se poser. Mais pas n'importe quelle pause. Pas la pause de milieu de journée qui s'étale, pas la pause hebdomadaire du weekend, pas même la pause de plusieurs jours ou semaines pour aller se balader ou crapahuter en hauteur. Plutôt le genre de pause qui commence comme une idée de projet aussi vague que folle, et qui se termine par un périple de plus de 16 000 kilomètres d'Amsterdam à Singapour avec pour seul compagnon de voyage un vélo.

Mais Martijn n'avait pas du tout prévu ça. Son idée, à l'origine, c'était tout simplement de prendre le large, de quitter son cocon hollandais. Enfourcher son vélo sans autre direction que l'horizon à l'Est. Rouler vers l'Orient, rien de plus, rien de moins. Il savait qu'il s'embarquait dans un long voyage, il n'est pas pour autant parti sans s'équiper, se préparer, se renseigner un minimum ne serait-ce que pour les questions de visas qui se poseront de manière régulière tout au long de son parcours, à chaque frontière rencontrée au-delà de l'Union Européenne. Mais malgré cela, l'improvisation semble avoir toujours été le maître-mot de son voyage.

Rien ne l'avait préparé à la traversée des immenses plateaux sauvages à l'autre bout de l'Europe, à l'ascension des très hauts cols dans les montagnes du Moyen-Orient, aux aléas administratifs en Inde et dans les pays d'Asie du Sud-Est. Il n'avait pas prévu de de camper au beau milieu de la jungle parsemée de temples birmans incroyables, de parcourir des immenses lacs de sel à l'instar du Salar d'Uyuni, de croiser et recroiser autant de gens sur sa route. Au-delà des paysages renversants de diversité auquel le livre fait honneur (le format et la qualité des photos sont excellents), les rencontres rythment aussi son périple, entre les voyageurs perdus dans leur odyssée personnelle comme Martijn qui feront un bout de chemin ensemble, les marques d'hospitalité régulières, et même les aventures amoureuses qui font presque vaciller le projet, racontées de manière aussi sobre et pudique qu'intense et parfaitement intelligible. Un peu comme Bernard Ollivier dans sa Longue Marche, entre Istanbul et l'ancienne capitale chinoise Xi'an (distance de 12 000 kilomètres qu'il parcourut à pied en 4 ans, à raison de 3 ou 4 mois par an), l'histoire n'est jamais évoquée sous l'angle de l'exploit personnel.

Tout n'aura pas été rose, évidemment, on ressent à de nombreuses reprises des coups de mou, des doutes, des hésitations, des difficultés, voire même des dégoûts. Le livre se lit autant comme un récit photographique que comme un journal de bord, communiquant autant sur l'état d'esprit du voyageur, avec ses buts et ses faiblesses, que sur les surprises qui jalonnent inévitablement un tel parcours. On en aurait presque oublié la dimension renversante de l'épreuve. "Plus on voyage, plus on se rend compte de l'immensité de ce qu'il nous reste à voir" (Gunther W. Holtorf, célèbre voyageur allemand) : voilà un constat que l'on peut facilement partager, pour un récit qui donne férocement envie de foutre le camp. Martijn, depuis la parution de ce livre, a d'ailleurs déjà récidivé : il a cédé à de nouvelles pérégrinations, toujours à vélo, et se trouve actuellement au Pérou, pour une expédition traversant tout le continent Américain, de Vancouver jusqu'en Patagonie.

Quelques caractéristiques techniques du voyage :

  • Distance totale parcourue à vélo : 16 032 km.
  • Distance maximale parcourue à vélo à partir d'un point fixe : 1136 km.
  • Dénivelé cumulé : 90 417 m.
  • Journées passées en selle : 212.
  • Vitesse maximale : 73 km/h.
  • Vitesse moyenne : 17 km/h.
  • Distance maximale parcourue en une journée : 154 km.
  • Point culminant : 3615 m (au Kirghizistan).
  • Altitude la plus basse : -22 m (mer Caspienne en Iran).
  • Poids de Martijn au départ : 80 kg.
  • Poids à l'arrivée : 68 kg.
  • Poids maximal du vélo : 62 kg.
  • Nombre de crevaisons : 7.
  • Nombre de changements de pneus : 2.
  • Nombre de chutes : 0.


Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, extrait de L'Invitation au voyage, issu des Fleurs du mal (1857).

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Television Addict, de The Victims (1978)

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L'énergie du Punk Rock 70s par définition. Rien de révolutionnaire chez ces Victims australiens, le trio classique guitare/basse/batterie un peu bourrin, des riffs simplement saillants et des textes accrocheurs (avec notamment un pamphlet anti-télé assez primaire mais néanmoins revigorant).

Television Addict :

L'autre titre du single, I'm Flipped Out Over You : lien.

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