mercredi 16 janvier 2019

Everything Goes Wrong, de Constant Mongrel (2012)

everything goes wrong.jpg

Post-Punk australien flirtant aux limites avec le Garage, avec un savoir-faire évident en matière d'atmosphères. Il suffit d'écouter le morceau "Felony Fights" et son ambiance poisseuse, sa guitare sale et distordue, son saxophone qui s'intègre à merveille (un peu comme il le faisait chez The Amazing Snakeheads), pour s'en convaincre. Fuzzy à souhait, globalement assez sinistre, avec un chant un peu distant. Un sentiment d'insalubrité qui rappelle les ballades noires et bruitées de Stick Men With Ray Guns.

"Felony Fights", extrait de l'album, à écouter sur Bandcamp : https://8081records.bandcamp.com/track/felony-fights.

live.jpg

Ga, Ga – Gloire aux héros, de Piotr Szulkin (1986)

ga_ga.jpg
La dystopie polonaise, de "O-bi, O-ba" à "Ga, Ga"

Ga, Ga – Gloire aux héros présente un lien direct avec O-bi, O-ba – La Fin de la civilisation, sorti l'année précédente, au sein d'une série de films de science-fiction dystopiques assez peu joviaux réalisés par le polonais Piotr Szulkin. Avec un budget sans doute équivalent mais dans un sous-genre très différent, privé de cette dimension profondément immersive qui en faisait tout le sel, le caractère fauché du projet ressort avec beaucoup plus de violence ici. Mais dotée d'une telle teneur absurde et surréaliste, dans l'écrin d'une composition photographique très soignée, avec pour sujet un 21ème siècle où des prisonniers sont missionnés pour explorer l'espace faute de candidats volontaires, l'expérience vaut tout de même le détour, à titre de curiosité pour les objets bizarroïdes.

Exit donc toute l'atmosphère post-apocalyptique sinistre et oppressante de l'Arche dans O-bi, O-ba, et place à une satire beaucoup plus encline à embrasser la comédie noire et décalée. Le contenu pas forcément porté sur la subtilité ou la retenue pourra constituer un frein solide à l'adhésion, mais une forme bouillonnante et chaotique de créativité, dans les décors, dans les personnages et dans les situations, aide à faire passer la pilule un peu indigeste par endroits.

Le protagoniste, en arrivant sur une planète censée être inhabitée, découvre un monde qui n'est rien d'autre qu'une caricature du nôtre, voire peut-être de la Pologne des années 80. La violence y est glorifiée sans limite, la société du spectacle est obnubilée par la surenchère jusqu'à procéder à des exécutions en place publique à l'aide de pieux géants qui traverseront les condamnés, et bureaucratie et religion fonctionnent main dans la main avec la gloire pour obsession commune. Comme un pot-pourri de New York 1997, Dark Star et Mad Max 2 saupoudré d'absurde de type Monty Python. Le résultat, à l'image de cette association, est aussi hétérogène que surprenant. Un sens du grotesque qui ne parlera pas à toutes les sensibilités, assurément, à l'instar des hot dogs avec des doigts humains (mais aux ongles mal coupés, voilà l'horreur) à la place de saucisses servis dans le bar local et les bras qui s'arrachent comme du papier quand on tire un peu fort dessus.

Reste la dimension subversive du film, enfouie sous les couches bigarrées de bizarreries, où le prisonnier occupe la place de l'unique homme sain au milieu du marasme et du foutoir environnant. Comme un îlot d'humanité perdu dans un décorum autoritaire et absurde.

bar.jpg bureau.jpg
jeu.jpg voiture.jpg

mardi 15 janvier 2019

La Fiancée du pirate, de Nelly Kaplan (1969)

fiancee_du_pirate.jpg
Déflagration anarchiste et libération sexuelle de la femme dans la France pompidolienne

Une bien curieuse décharge électrique et anarchiste dans la grisaille de la France pompidolienne : La Fiancée du pirate est une expérience très particulière, principalement parce que Nelly Kaplan entretient un malaise permanent au sujet de la condition de Marie, le personnage interprété par Bernadette Lafont, la fille d'une sorcière ou d'une bohémienne, on ne saura jamais vraiment. Archétype de la femme-objet dans la première partie, décrite dans toute sa misère et sa soumission, elle passera du statut d'esclave à celui de dominatrice à la faveur d'une prise de conscience salutaire, à travers l'appropriation de son propre corps.

Mais avant d'en arriver là, avant d'épouser le vent libertaire qui souffle sur la destinée de Marie, il faudra en passer par la crasse des hommes fourbes, le venin des femmes jalouses, la boue des taudis miteux, et l'acrimonie omniprésente qui corrompt tous les habitants du coin. Il faut passer au-delà du côté un peu théâtral du jeu d'acteur, notamment dans la première partie où chacun joue son rôle de manière un peu trop emphatique, mais la récompense reçue par la suite est de taille.

Une fois acté le déclic de la protagoniste qui prend pleine connaissance de la puissance de son corps et de son potentiel d'émancipation, sa vengeance contre tous les notables du coin sera sans pitié. L'épicier, le garde-champêtre, le pharmacien, le maire et même l'abbé seront tous également condamnés pour leur veulerie, leur concupiscence, leur méchanceté, et surtout leur lubricité perverse démentielle. Marie devient peu à peu un personnage féministe particulièrement avant-gardiste, et parvient à sa dégager de l'état de soumission dans lequel elle avait été éduquée. Comme un gros bras d'honneur tendu en direction de toutes les formes d'aliénation, non sans humour.

La Fiancée du pirate se paie même le luxe, au-delà du pamphlet de mœurs, de critiquer la vision très consumériste de l'aisance matérielle. Si Marie redécorera son taudis au fur et à mesure de la richesse accumulée, en garnissant les étagères avec les derniers objets à la mode achetés de manière impulsive, ce ne sera que pour mieux brûler le tout avant un nouveau départ. Elle ira d'ailleurs retrouver Michel Constantin, d'une étonnante douceur dans le rôle d'un projectionniste bienveillant, lui qui était un habitué des seconds rôles de méchant maffieux.

Une telle revendication de son corps, une telle affirmation de son indépendance, illustrée par une vengeance lente et savamment calculée (séquence assez drôle à l'église où un magnétophone divulgue les confidences assez peu avouables des hommes sur fond de Barbara, "Moi je me balance" : https://www.youtube.com/watch?v=Bi5_Lb65ZjY) : l'acidité du portrait, avec une France bigote et rance, où les vices s'équilibrent avec les mensonges, s'accompagne d'une rare violence. Aucune lourdeur dans le message, simplement un regard libertaire sur une société dominée par l'homme et par l'argent, et une bêtise faite de racisme, de misogynie et d'hypocrisie d'où Marie parviendra à s'abstraire, au cœur d'une magnifique déflagration.

lafont.jpg projecteur.jpg
bouc.jpg scout.jpeg

lundi 14 janvier 2019

O-bi, O-ba – La Fin de la civilisation, de Piotr Szulkin (1985)

o_bi_o_ba.jpg
Emprise soviétique et mirage de l'Occident

O-bi, O-ba, à travers la peinture dystopique d'une micro-société sur le déclin suite à une guerre nucléaire, contient une double démonstration tout à fait surprenante. Avec un budget qu'on n'a aucun mal à deviner très limité, produit dans un pays du bloc communiste quelques années seulement avant l'effondrement de l'URSS, le réalisateur polonais Piotr Szulkin est parvenu au-delà de toutes ces contraintes à créer un univers de science-fiction minimaliste mais cohérent et très immersif, d'une part, et d'autre part à proposer une réflexion presque universelle sur le thème de l'aliénation, avec une myriade d'interprétations possibles à la clé.

On est d'emblée projeté dans l'atmosphère sale et sombre d'un futur proche, dans lequel un groupe informe d'humains vit reclus, à l'abri du "Dôme", une structure les protégeant de l'hiver nucléaire à l'extérieur. Dans une ambiance particulièrement angoissante, titillant la fibre claustrophobe qui sommeille plus ou moins en chacun de nous, on parcourt aux côtés du protagoniste Soft les méandres de ce labyrinthe insalubre, à la lumière bleutée des néons blafards. La misère humaine omniprésente, qui se matérialise à tout instant dans les haillons pouilleux qui servent de vêtements aux âmes errantes dont on ne verra jamais les visages, n'a d'égal que le caractère vacillant du Dôme qui menace de s'effondrer. On mesure l'ampleur et la croissance des fissures qui le parcourent un peu partout, mais on ne peut rien faire pour stopper cette détérioration et enrayer la menace qui grandit de jour en jour.

Alors, on se raccroche à une croyance, à une prophétie.

O-bi, O-ba est sorti la même année que Brazil, sur un thème vaguement commun de l'anticipation dystopique, mais les perspectives (autant que les budgets) diffèrent sensiblement. Là où Terry Gilliam dépeignait l'enfer totalitaire et bureaucratique, Piotr Szulkin propose une allégorie politique d'une étonnante noirceur, sur un ton beaucoup plus sombre, dans une trajectoire beaucoup plus funeste.

La prophétie qui maintient la population en ordre, c'est cette idée selon laquelle une Arche aurait été envoyée pour venir la secourir : dissimuler la peur des foules sous un épais vernis d'espoir, voilà un moyen efficace pour les contrôler. Peu à peu, on en apprend plus sur ce mythe de l'Arche, sur sa dimension hautement politique, et sur le rôle de Soft dans la fabrication de cette croyance.

Le film déroule ainsi une série de moments d'espoir non feint au milieu du marasme, mais dans un sentiment d'horreur glaciale. Au courant de la supercherie, on aborde très différemment les manigances des uns et les espérances des autres. Ces sursauts d'espoir, à l'inverse, au lieu de gommer le désespoir, la misère, la déchéance, et l'insalubrité, ne font que les renforcer. Ainsi on découvre, un peu comme dans Soleil Vert, que la nourriture provient de la cellulose de livres que l'on détruit. On découvre les rêves hallucinés de certains, alimentés par les fantasmes que suscite le sauvetage de l'Arche, qui ont pris les devants et ont congelé des corps féminins dans l'attente de les ranimer plus tard, à l'abri, dans un futur tout à fait artificiel mais qui constitue la seule aspérité à laquelle se raccrocher.

Aux côtés de Soft, on découvre petit à petit les différentes couches constituant le mensonge, ce mirage qui maintient l'ordre dans cette société. Dans ce chaos, il devient de plus en plus difficile de démarquer la raison de la folie. Dans ces conditions, une poignée d'hommes suffit à maintenir les mécanismes de contrôle opérationnels, et travaillent à ce qu'ils le restent une fois que le Dôme sera brisé, avec une longueur d'avance sur ses habitants, obnubilés par leur survie et leur salut. Le Dôme et l'Arche, l'emprise soviétique et le mirage de l'Occident, une forme d'aliénation et une forme d'opium pour le peuple : au-delà des nombreuses interprétations que l'on peut trouver dans O-bi, O-ba, il subsiste un regard particulièrement désespéré sur le pouvoir asservissant de la croyance, sur la prédisposition des uns à l'embrasser et sur la volonté des autres à l'exploiter.

bordel.jpg jeu.jpg
poupee.jpg lumiere.jpg

First Friday, de First Friday (1970)

first_friday.jpg

First Friday est un très agréable mélange de plusieurs sonorités, à la frontière entre Blues Rock et Prog Rock (à des doses suffisamment raisonnables : les solos de guitares ne bouffent pas tout l'espace) avec quelques notes de Psyché et de Jazz par-ci par-là. Le groupe américain originaire d'une petite ville de l'Indiana n'a sorti qu'un seul album en 1970, assez confidentiel, et il n'a jamais été réédité au-delà des 500 premiers exemplaires. Le chant fait parfois penser à celui de Rory Gallagher (presque contemporain), même si un style singulier se détache très clairement.

L'album en intégralité :

dimanche 13 janvier 2019

Khroustaliov, ma voiture !, d'Alexeï Guerman (1999)

Khroustaliov_ma_voiture.jpg
Chaos, confusion et cauchemar au cœur du complot des blouses blanches

Sans l'ombre d'une hésitation, voilà un grand film de grand malade. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la découverte du monde selon Alexeï Guerman ne s'est pas faite en douceur, dans la joie et la bonne humeur... 2h20 dans un noir et blanc âcre, une plongée dans l'URSS à la veille de la mort de Staline, au cœur du complot des blouses blanches. Un cauchemar poisseux dont on ne sortira jamais, un environnement saturé de bordel en tous genres, avec ce soupçon d'humour absurde qui empêche le film de tomber dans le sordide et le macabre pur jus.

Le récit en partie autobiographique se place en 1953, derrière les épaules larges de l'immense Général Klensky (Yuriy Tsuliro), un ancien membre de l'Armée rouge. Ce sera le seul point fixe, le seul référentiel de ces deux heures et quelques noyées dans les derniers moments de l'ère stalinienne. Docteur et neurologue, sa vie est un chaos autant chez lui qu'à l'hôpital : les foutoirs respectifs sont directement tangibles et l'immersion (autant que le malaise) est instantanée. Il sera arrêté au cours d'une purge antisémite, envoyé au goulag après un transfert difficilement oubliable, pour finalement être amené au chevet de Staline lui-même, présenté comme un vieillard agonisant dans sa propre merde, dans le but de le sauver. La dernière note se situe dans un train, sans horizon, sans but, filant vers on ne sait où.

Le grotesque de Khroustaliov, ma voiture!, phrase prononcée par un personnage l'instant suivant la mort de Staline, met mal à l'aise. On a l'impression d'être constamment dans un hôpital psychiatrique, dans les maisons, dans les rues. Toujours quelqu'un pour crier, cracher, vomir, tousser, ou picoler. Il m'est bien difficile de déchiffrer le sens profond de l'intégralité du film : on se laisse seulement porter, désagréablement, par le flot de la semi-métaphore de cette ère décadente. La patience est mise à rude épreuve, mais au terme du voyage, il y a très peu de regrets. Le tableau cauchemardesque de l'URSS, sous la forme d'une descente aux enfers du protagoniste, ne laisse pas indemne. L'univers graphique est parfaitement maîtrisé, avec ses longs couloirs sinistres, ses décors labyrinthiques, ses obstacles omniprésents, ses soliloques qui seulement parfois font sens. Ça grouille de partout, dans un sentiment d'abondance baroque.

Cet univers fait de chaos et de confusion, cette expérience sensorielle faite de violence et de folie, cet élan aussi sauvage qu'ambitieux, ne peuvent laisser qu'en état de choc, mi-sidéré, mi-dégoûté.

enfant.jpg maison.jpg rue.jpg

samedi 12 janvier 2019

Honneur et gloire, de Hynek Bočan (1969)

honneur_et_gloire.jpg
Les plaies ouvertes de la guerre de Trente Ans

Impossible de ne pas associer le film de Hynek Bočan au beaucoup plus célèbre Marketa Lazarová de František Vláčil, sorti en 1967, tant la proximité thématique est évidente. Même si le budget était vraisemblablement moins conséquent, et même si plusieurs siècles séparent l'action des deux œuvres tchécoslovaques (13ème siècle pour le premier et 17ème ici), même si le Moyen Âge et la lutte entre christianisme et paganisme sont remplacés par la guerre de Trente Ans et les conflits entre protestantisme et catholicisme, leurs colonnes vertébrales contiennent de nombreux points communs. À commencer par le chaos et la fange.

La guerre de Trente Ans est une série de conflits européens qui dura de 1618 à 1648, initiée par la révolte des sujets tchèques protestants et nourrie par la répression du Saint-Empire catholique (la maison de Habsbourg) qui suivit, désireux d’étendre son hégémonie et de convertir les hérétiques. C'est dans ce contexte particulier, à la frontière historique entre féodalité et absolutisme, que Cest a slava (en VO) met en scène un ancien noble protestant en 1947, Václav Rynda, à la fin de la guerre, triste héritier du sort de son père qui s'était converti au catholicisme pour sauver sa famille. Il a perdu la guerre, il a perdu son honneur et sa fortune, et il est contraint de survivre dans les ruines d'un château, seul vestige d'une vague gloire passée.

Le film vaut le détour pour le portrait qu'il fait de cette révolte qui a échoué, de ce pays dévasté par les conflits et de la pauvreté qui gangrène l'espace. Václav Rynda, en renonçant à sa religion, a gardé la vie sauve mais erre sur ses maigres terres en triste sire, en survivant, en maître d'une poignée de paysans en haillons. C'est une vision incroyablement impitoyable de ce moment historique, qui est présenté en introduction de la plus implacable des manières, avec des corps suspendus au-dessus d'un bûcher et des croix en feu. La laideur de ces temps est à l'état pur, brute et brutale. On retrouve d'ailleurs le même habillage sonore que Marketa Lazarová (à défaut d'en retrouver la photographie extraordinaire, même si Honneur et gloire se défend assez bien à ce niveau-là), fait de chants folkloriques glaçants et de musiques doucement angoissantes.

L'essentiel du film est constitué de plans fixes, souvent en intérieur, dans une narration beaucoup plus traditionnelle (et sans doute plus explicite). La venue d'un couple de nobles étrangers sur les terres de Václav Rynda perturbera l'équilibre apparent de sa demeure, rouvrant d'anciennes plaies et suscitant des questionnements qu'on pensait à jamais enterrés.

accueil.jpg corps.jpg
femme.jpg pistolet.jpg

- page 1 de 68