lundi 15 juillet 2019

Hobo, de John T. Davis (1992)

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On the (rail)road again

John T. Davis, un documentariste nord-irlandais originaire de Belfast, a passé trois mois aux côtés d'un vagabond américain du nom de Beargrease dans le but de partager sa vie de clochard itinérant. Dans ce film inconnu sobrement intitulé Hobo, il fait le portrait à la fois respectueux et intime et d'un homme qui parcourt le Nord-Ouest des États-Unis chaque année, entre Minneapolis et Seattle, en sautant d'un train à l'autre, de wagon en wagon, le long d'un chemin de plus de 2000 kilomètres. En partageant les conditions de vie de Beargrease, de la recherche constante de nourriture jusqu'au voyage permanent le long de ces rails que tous appellent "highline", il s'est immergé dans un univers largement méconnu de tous. Une sorte de chemin parallèle à la fameuse Route 66 de la Beat generation, sur le thème du déplacement et du transitoire permanent, mais dans une version infiniment plus aride, rugueuse, et amère.

Autant le préciser tout de suite : l'immersion est totale, et totalement dénuée de misérabilisme ou de quelque forme de pathos que soit. C'est le portrait d'un sans-abri (et par extension de beaucoup d'autres) qui a semble-t-il choisi ce mode de vie, lui qui a une famille et une maison dans laquelle il habite quelques mois chaque année. Les raisons qui président à un tel choix de vie seront ostensiblement laissées floues, afin de respecter ce qui peut constituer le code d'honneur du hobo : on ne pose pas de question au sujet du passé des autres vagabonds et potentiels fugitifs. On se serre les coudes, c'est tout. Tout juste saura-t-on qu'il est vétéran du Vietnam, qu'il possède une ferme avec des cochons, et qu'il ne trouve son bonheur que dans l'expérience continue et répétée de cette marginalité.

On suit Beargrease dans son voyage, dans ses réflexions étonnamment philosophiques, dans ses rencontres avec d'autres voyageurs clandestins, au creux des paysages américains ruraux ou urbains qui défilent de manière constante tout au long du documentaire, de l'aube au crépuscule. Peu à peu, cette culture obscure se déroule et se précise, avec toute une série de codes mystérieux aux yeux étrangers, comme par exemple une forme d'entraide et d'empathie spontanée envers des inconnus ou encore des signes cryptiques laissés au charbon de bois dans certains lieux de passage. Il se dégage du film une authenticité très puissante, que ce soit dans les parties "mobiles" (les montées et descentes de train) et "immobiles" (les discussions nocturnes autour d'un feu de camp, le désespoir de certains, l'indépendance revendiquée par tous). Au détour de certaines conversations, anodines en apparence, des pans entiers d'existence sont révélés très calmement, et certains sont bouleversants.

Du côté français, on peut penser au documentaire Au bord du monde, de Claus Drexel. Mais avec ses tonalités tour à tour tragiques, intimistes, comiques et bizarres, sur fond de Bob Dylan et Woody Guthrie, Hobo dresse aussi un portrait décalé des États-Unis, par ses chemins de traverse, avec un pas de côté.Le portrait d'un pays, de ses extrêmes, et en l'occurrence d'un extrême qu'on ne voit pas souvent.

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The Roots Of Chicha: Psychedelic Cumbias From Peru (2007 et 2010)

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Compilation de Cumbia péruvienne 60s / 70s, peut-être pas aussi psychédélique que ce que le titre annonce (on pense à la compilation de référence Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era 1965-1968), mais en tous cas un recueil de très haute tenue, dense et homogène. Si l'ambiance s'y prête, c'est une faille temporelle dans laquelle on s'engouffre sans trop y prêter attention et dont on ne ressort qu'une heure plus tard, tellement l'ensemble est cohérent et entraînant. Une très belle découverte que je dois à l'album ¡Sonido Amazonico! de Chicha Libre et les nombreuses reprises qu'il contient.

Le premier volume de 2007 est supérieur au second de 2010.

Extrait de l'album : le morceau Sonido Amazonico de Los Mirlos.

D'autres pépites :
Ya Se Ha Muerto Mi Abuelo, de Juaneco Y Su Combo : https://www.youtube.com/watch?v=cBQi8PVq4uI
Mi Robaron Mi Runa Mula, de Juaneco Y Su Combo : https://www.youtube.com/watch?v=-GBCVyLkV9M
Si Me Quieres, de Los Hijos Del Sol : https://www.youtube.com/watch?v=MM9C7TisMGw

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samedi 13 juillet 2019

Le Mauvais Chemin, de Mauro Bolognini (1961)

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Oppositions

Je ne connais pas bien Mauro Bolognini mais cette plongée dans l'Italie de la fin du 19ème siècle donne sérieusement envie de découvrir un peu plus en détails sa filmographie. Même si le mélodrame n'est jamais très loin, c'est principalement le contexte social qui entoure la relation de Jean-Paul Belmondo et Claudia Cardinale qui vaut le détour, capté au creux d'une très belle photographie. Un jeu d'oppositions quasiment constant entre ville et campagne, riches bourgeois et pauvres paysans, l'amour et la famille, hommes et femmes, présent et passé : autant d'antagonismes qui auront raison de leurs sentiments — pourtant déjà compliqués à la base.

Il y a d'un côté Belmondo le mutique, dont le mutisme est sans doute renforcé par la nature de la coproduction, lui le Français au milieu d'une troupe italienne. Son personnage est parfois un peu désagréable dans son retrait permanent, plus proche du non-jeu que de l'intériorisation volontaire : ses accès de colère et ses aléas sentimentaux n'en sont que plus incompréhensibles par moments. Et puis il y a la très jeune Cardinale, d'une incroyable beauté, prostituée dans une maison close, pour qui Belmondo volera son propre oncle et causera sa perte. Son charme rayonne très intensément, au point qu'on pardonne certaines lignes de dialogue complètement stupides (le "j'ai parfois besoin qu'on me montre quelle salope je suis" m'est resté en travers de la gorge).

Les thématiques de l'amour et de la jalousie n'enferment pas le film dans la case exigüe du mélodrame romantique précisément parce que l'envers du décor est placé à une hauteur équivalente : le monde paysan en souffrance y est opposé à celui des notables citadins qui ont une emprise terrible sur le patrimoine et la destinée des plus pauvres à travers le fermage. L'Italie semble alors partagée en deux entités, avec la société passée ancrée dans le travail des champs à la campagne et la société urbaine nourrissant une avidité absolue (la prostitution n'est à ce titre jamais présentée comme source de vice ou d'abjection morale). Ces deux aspects, mélodrame et cadre social, s'enrichissent mutuellement et forment le portrait d'une déchéance double, celle d'un homme dont la famille finira atomisée et celle de la société italienne au tournant du siècle dernier.

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Music Box, de Costa-Gavras (1989)

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"What do we know about our parents?"

Sur le papier, Music Box a tout du film de prétoire assommant : une avocate, fille d'immigré hongrois, défend son père au cours d'un procès qui vise à démontrer ou infirmer son implication dans des crimes abominables en lien avec la fin de la Seconde Guerre mondiale en Hongrie. On image un film larmoyant, un pavé dans la marre déjà bien fournie du cinéma ayant pour thème l'holocauste, dans lequel père et fille se découvriraient, se déchireraient pour mieux se retrouver en pansant les blessures familiales. Mais pas du tout : par des chemins détournés, Costa-Gavras s'intéresse à une toute autre forme d'horreur, relativement insoupçonnée.

C'est la progression du doute chez le personnage interprété par Jessica Lange qui constitue le principal fil conducteur des deux heures, parcourant d'un bout à l'autre le spectre de la culpabilité. Au début, il est simplement question d'un problème avec la demande de naturalisation que le père avait faite à la fin de la guerre, mâtiné de confusion et de probable erreur d'identification. Non, décidément, cet honnête père de famille qui a été un parfait citoyen américain pendant plus de quarante années, lui qui a fui le communisme pour trouver refuge aux États-Unis, ne peut pas être la même personne que ce tortionnaire nazi. Mais petit à petit, un faisceau d'indices vient nourrir une incertitude grandissante. Est-ce qu'on connaît nos proches aussi bien que ce qu'on pense ?

Mais le plus terrifiant, le plus intéressant, ce n'est évidemment pas quelque révélation que ce soit, au terme d'un voyage en Hongrie un peu trop lourd de sens (même si l'image de la photo brisant tout espoir chez la fille est réussie), à la faveur de l'audition d'un témoin capital trop faible pour être interrogé aux États-Unis. C'est plutôt la façon dont se matérialise le déni du père qui est glaçante, comment ce renoncement de conscience et de mémoire a constitué les fondations de sa citoyenneté américaine, ou comment un criminel de guerre a pu se camoufler dans les habits d'un bon père de famille (sans pour autant insister lourdement sur la monstruosité qui se cacherait derrière l'ordinaire). Costa-Gavras a eu la bonne idée de ne pas trop jouer sur un suspense moral qui aurait été de très mauvais goût quant à la culpabilité du personnage : il y a bien des éléments de preuve qui s'amassent, il y a bien une révélation fracassante, mais cela s'incorpore très clairement dans une toile de fond de plus grande ampleur. C'est un film qui laisse de nombreuses pistes en suspens, en prenant soin de ne pas apposer de jugement définitif ni d'affirmation rédhibitoire.

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samedi 06 juillet 2019

The White Lady, de Zdenek Podskalský (1965)

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La satire d'un régime par l'irruption du fantastique

Le cinéma tchécoslovaque des années 60 est un modèle de contestation politique par la satire, lorsqu'elle devait passer à travers le tamis de la censure, avec ses embardées allégoriques taclant sans relâche le régime en place. Des réalisateurs comme Milos Forman (Au feu les pompiers ! en 1967, L'Audition en 1963), Jiří Menzel (Alouettes, le fil à la patte en 1969) ou encore Věra Chytilová (Les Fruits du paradis en 1970) en sont sans doute les plus célèbres représentants, et La Dame blanche de Zdenek Podskalský s'inscrit parfaitement dans ce cadre-là, avec une variante originale : le fantastique, dont l'irruption dans une petite communauté chamboulera à peu près tout, les repères des uns et les croyances des autres.

La société tchécoslovaque du milieu des années 60 est dépeinte à travers ce village qui ploie sous le poids des insuffisances, avec en toile de fond une économie on ne peut plus morose. Il y a d'un côté les pauvres gens qui n'ont pas accès à l'eau potable à l'intérieur de leur maison, et de l'autre les caciques du parti à la manœuvre qui tentent tant bien que mal de rationaliser l'irrationnel. La dame blanche du titre, on l'apprend très vite, n'a rien de l'hallucination : il s'agit bien d'un fantôme réveillé de son tableau, après qu'une personne a prononcé par hasard la bonne formule, dont la seule motivation consiste à réaliser les vœux des quidams les soirs de pleine lune. La satire est ainsi double : il s'agit non seulement de dénoncer les conditions de vie du peuple tchécoslovaque, dont les vœux les plus chers ont trait à une forme de pragmatisme absolue, de la pose d'une canalisation au pavage d'une rue, mais également railler l'idéologie au pouvoir qui désire coûte que coûte contrôler tous les événements (disposition quelque peu difficile à tenir lorsqu'il est question de fantôme).

La comédie s'installe principalement dans l'interprétation de la réalité qui est faite par divers personnages, du prêtre au maire en passant par les villageois. Le régime est confronté à une série de contradictions qu'il ne peut plus contenir, donnant lieu à une série ininterrompue d'absurdités captées avec une très grande ironie. Les miracles donnent ainsi beaucoup de fil à retordre aux autorités, qui tentent vainement de trouver des explications. The White Lady manie le registre comique avec beaucoup plus de tact que des films ("classiques" mais très artificiels) comme Alouettes, le fil à la patte, et se termine sur une énième mystification, au cours de laquelle la population ne sait plus ce qu'elle doit croire et se lance dans les eaux d'un fleuve à la nage, en prétendant marcher sur le pont que le régime n'a pas encore eu les moyens de construire.

Longue vie au nouveau pont !
- Mais il n'y a pas de pont ici...
- Tu n'as que ça en tête, la vérité. Tais-toi et nage !

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mercredi 03 juillet 2019

The Oath, de Ike Barinholtz (2018)

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The Patriot's Oath

Je ne sais pas ce qu'il y a de plus drôle entre le contenu de cette comédie dystopique, qui prend pour cadre un futur très proche dans lequel le président des État-Unis demanderait à tous les citoyens de signer une sorte de charte faisant office de serment de loyauté envers le gouvernement, ou le fait que la dimension dystopique de cette satire potache ne tient qu'à un fil. Évidemment, la signature de ce document n'est pas obligatoire. Évidemment, ceux qui ne la signeront pas s'exposeront à des risques variés et ne bénéficieront pas de certains avantages (fiscaux, sociaux, etc.). Évidemment, les débats autour auront tôt fait de tourner au cirque triste et au pugilat général proche de la guerre civile. Qui plus est lorsque la date butoir est fixée le jour du Black Friday.

The Oath ne fait pas souvent dans la dentelle, entre ses accès satiriques pour railler tout le spectre des inepties politiques qui gangrènent l'espace, de la Maison Blanche à l'intérieur d'un foyer lambda, et ses saillies comiques qui n'en finissent pas de verser dans l'humour noir et la pratique des stéréotypes. On ne doute à aucun instant de la pensée de l'acteur-réalisateur-scénariste Ike Barinholtz, ses opinions sont relativement claires, mais ça ne l'empêche pas de manifester une forme de subtilité épisodique ou un goût pour certains détails pertinents au milieu du chaos.

On se doute que la présidence actuelle a beaucoup influencé l'écriture du scénario, et la foire d'empoigne dans laquelle on se retrouve à plusieurs reprises ne paraît pas particulièrement improbable. Sa volonté de souligner les divisions profondes qui fracturent la société américaine est on ne peut plus évidente, et si elle n'a pas les faveurs d'une quelconque originalité, on peut tout de même apprécier le soin apporté à la description de la cacophonie omniprésente. Plus on avance et plus les argumentations perdent le peu de sens qu'elles pouvaient contenir à l'origine, enfermant les débats houleux dans de belles coquilles vides. De cette incompréhension totale entre les différentes parties, liée au refus de raisonner autant qu'au refus d'écouter les arguments antagoniques, naissent des tensions et des troubles cognitifs sidérants. Aussi amusant qu'effrayant, comme souvent.

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mardi 02 juillet 2019

Colorado, de Sergio Sollima (1966)

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L'autre Sergio

Premier film du troisième Sergio spaghetti (Sollima, après Leone et Corbucci) que je vois, et c'est à se demander comment j'ai mis autant de temps à le rencontrer. Non pas que Colorado soit un western sensationnel et incontournable, mais il propose une variation supplémentaire autour du genre qui vaut le détour à plusieurs titres.

Déjà, le duo de tête est une satisfaction en soi : d'un côté Lee Van Cleef le hiératique, avec son visage anguleux et son regard perçant tous deux uniques (pour une fois dans la peau d'un plus ou moins "gentil"), et de l'autre Tomas Milián le cabotin hispano — que je n'avais jamais vu ailleurs il me semble. Leur opposition est certes de principe, avec une rétention d'information pas franchement justifiée (pourquoi Milián ne tente pas de se justifier au tout début, ça reste un mystère), mais elle reste efficace du point de vue de la dynamique narrative. Du point de vue comique, j'aime beaucoup ce personnage de pouilleux qui prend tous ses proches pour des cons et use de la ruse pour se dépatouiller d'à peu près n'importe quelle situation.

Au final les grands thèmes classiques du spaghetti ne sont pas forcément là, il n'y a pas de vrai sadisme, pas de grands duels interminables mis en scène de manière typiquement baroque (il y en a quelques uns quand même). Il y a Morricone, certes. Mais le film tend beaucoup plus frontalement que n'importe quel Leone vers la fable politique, avec une bonne composante anar qui n'est pas pour me déplaire, l'éternel étranger bouc-émissaire et quelques petits tacles anti-cléricaux (avec des répliques, en substance, du type "J'ai sauvé votre fille — C'est ma femme."). Étonnamment ici, Van Cleef n'incarne pas un salopard de première mais un simple chasseur de prime mi-shérif mi-sénateur qui commencera par servir ses propres intérêts (prudemment) avant que sa conscience ne le rattrape. Il y a aussi un petit je ne sais quoi de subversion sociale avec le personnage du baron von Schulenberg, un aristocrate germanisant avec son monocle, évoquant vaguement le baron von Rauffenstein de La Grande Illusion dans son rapprochement de classe avec Van Cleef.

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