mardi 01 octobre 2013

« L’ennemi est en moi », par Catherine Dufour

Une nouvelle inédite de Catherine Dufour, parue dans le Diplo de septembre 2013. Un fait divers assez particulier survient après un cours d'art-plastique, dans un futur pas si lointain. Le style est original et plutôt agréable.

Vous pouvez également lire la chronique de Gilles sur L'Histoire de France pour ceux qui n'aiment pas ça, du même auteur.


Ma vérité (extrait)
[Interview d’Olive Thomas, 24/01/2036]

Tous les ans, pour la préparation du brevet des collèges, je donne un travail à mes élèves. Ils doivent fabriquer une application nomade en réalité augmentée, d’accord ? Une application destinée à être chargée dans leur cartable à puce. Moi, je ne suis absolument pas pour qu’on implante des puces sous la peau des gosses, mais est-ce que j’ai le choix ?

Quand on sait qu’on va charger son propre programme sous sa propre peau pour modifier son propre champ de vision, on peaufine le travail, vous voyez ? C’est une façon pour moi d’impliquer mes élèves. Au début, la plupart me proposent des applis utilitaires. Un truc qui scanne les pistes de skate, par exemple. Qui analyse la déclivité des rampes, la rugosité des revêtements et qui surligne les glisses en vert, en orange ou en rouge. Là, je leur explique que ce n’est pas possible, qu’on n’est pas en éco, qu’on n’est pas en techno, qu’on n’est pas en sport, qu’on est en arts plastiques et qu’ils doivent me rendre un travail d’arts plastiques.

Une fois qu’ils ont compris ça, mes élèves codent des tags sur les plans verticaux ou des lacs sur les plans horizontaux. Des murs de couleur et des parterres d’eau. Ou ils font galoper des troupeaux de chevaux devant eux dans la rue. En général, les animaux sauvages ont du succès. Un de mes élèves se promenait toute la journée avec des vols en V de canards au-dessus de sa tête. Un autre, c’était des champs de globes oculaires roulant dans les nuages. Evidemment, je dois interdire pas mal d’obscénités.

Lou Tellegen, lui, il a choisi les fantômes. Je tiens à préciser que je laisse à mes élèves une liberté totale dans le choix de leur sujet. J’interviens pour éviter les hors-sujet, mais c’est tout. C’est Lou Tellegen qui a décidé de se connecter au serveur nécrologique de la ville. Je n’ai pas fait d’objection, c’est tout. Maintenant, est-ce que c’est normal de laisser ce serveur-là en accès libre ?

[Affaire Tellegen contre GenCod SA
— conversation enregistrée par le véhicule de M. et Mme Tellegen le 11/03/2036 — extrait soumis au jury par la défense]

— Maman ?

[inaudible]

— Tu vois ça, maman ?

— Voir quoi, mon chéri ? Mes deux mains sur le volant ?

— Tu vois, dès que le GPS matche les coordonnées d’un endroit où la police a relevé un corps, il émule, maman ?

— Si tu regardais, Lou, tu verrais que je conduis.

— Il émule un fantôme, tu vois ? Qui s’envole comme un oiseau [onomatopée].

[bip sonore]

— Là, à droite.

— Quoi, à droite ? Qu’est-ce que tu m’as fait peur, mon chéri. Tu coupes le son de ton machin, s’il te plaît.

— Juste là, le serveur dit qu’on a ramassé une femme. Le 30 janvier 2026. Barbara La Marr. La Marr comme la lessive ? Vingt-neuf ans. Tu crois que c’était un accident ou un meurtre ?

— On ne peut pas tout confier aux machines, tu sais. Et puis j’aime bien la conduite manuelle. Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— En tout cas, mon appli vient de me balancer un de mes putains de macchabées 3D [onomatopée].

— Lou.

— Tu veux essayer ?

— Lou, tu ne téléchargeras pas d’appli dans ma voiture. Je ne veux pas des virus de ton école dans ma colonne de direction.

— Maman, je peux te poser une question ?

— Mais qu’est-ce qu’il fout au milieu de la chaussée, celui-là ?

— Au coin de chez nous, à l’angle, tu vois ? Là où il y a la laverie ?

[inaudible]

— Tu vois, quand je suis passé, mon appli m’a envoyé un ange. Et tu sais quoi ?

— Tu ne trouves pas ta conversation un peu sordide, mon chéri ?

— Il s’appelait Louis Tellegen, 9 ans. C’était en 2020 et il a le même visage que moi.

[inaudible]

— Maman ?

— Excuse-moi, mon chéri. C’est normal, mon chéri. C’est ton frère.

[Affaire Tellegen contre GenCod SA
— extrait du témoignage de Mme Virginie Rappe, épouse Tellegen]

Je sais que je peux paraître froide quand je suis sous le coup de l’émotion [inaudible]. Je dis que plus je ressens d’émotions, plus je tente de les contrôler, plus je parais [inaudible]. J’attendais ça depuis longtemps. J’attendais que Lou m’en parle depuis très longtemps. Je n’avais pas le courage d’aborder le sujet la première.

Après, nous avons beaucoup, beaucoup parlé, Lou et moi. Moi, et son père, et sa tante. [Intervention du président] Mme Marie M. Minter, c’est ça. Nous avons expliqué à Lou l’horrible accident de son grand frère.

Oui, nous avons dit à Lou que nous n’avions pas les moyens de nous payer un second traitement génétique et que c’est pour cette raison que nous avons utilisé un ovule cloné pour avoir un autre enfant. Douglas et moi avons trouvé ça plus sain que de lui dire : « Oh, ton grand frère était tellement génial, nous avons voulu l’élever une seconde fois. » Excusez-moi. Nous avons tout fait pour que Lou ne se sente pas comme un enfant-médicament. Nous avons beaucoup, beaucoup parlé tous les trois.

[Affaire Tellegen contre GenCod SA
— extrait de la déclaration de la défense]

Moi-même et mon client tenons à exprimer une nouvelle fois notre conviction que le travail génétique effectué sur le matériel de M. et Mme Tellegen a été techniquement et éthiquement irréprochable.

Ont été éradiqués de la cellule embryonnaire : la calvitie, le surpoids, l’hypermétropie, trois formes d’affections respiratoires, une prédisposition au diabète de type I, une scoliose. Sur le plan neurologique, huit possibilités de débalancement incluant une tendance aux addictions et une sclérose en plaques. Toutes ces affections ne faisaient plus partie du bagage génétique de Louis Tellegen à sa naissance, c’est la science qui le dit, ce n’est pas moi.

C’est pourquoi, malgré toute la sympathie que moi-même et mon client éprouvons pour la douleur de M. et Mme Tellegen, nous réaffirmons ici avec force que le décès de Louis Tellegen n’a pas pour origine le traitement génétique choisi par M. et Mme Tellegen et effectué par la société GenCod. Si la cause de ce drame relève du cadre familial ou de l’accompagnement scolaire de Louis Tellegen, c’est ce que nous, la défense, n’avons pas à trancher.

Ma vérité (extrait)
[Interview d’Olive Thomas]

Un peu perturbé ? Oui, je l’ai déjà dit et mes collègues ont témoigné. En tout cas, un peu rêveur comme gamin. Un peu triste. Pas dans les clous, c’est certain. Que ce soit à cause de ses parents ou de son généticien, je n’en ai aucune idée. Un bon élève, en revanche. J’ai été bluffée par son application. Au niveau de la réalisation artistique, elle est carrément impressionnante.

Lou n’a codé que des œuvres classiques complexes. Pour les femmes mortes, il a détouré l’ange vert de Carlos Schwabe accroupi sur une tombe avec une flamme dans la main, la dormeuse du Cauchemar de Johann Heinrich Füssli, la Femme en blanc de Gabriel von Max dans son suaire. Des symbolistes, essentiellement. Pour les hommes, des corps du Radeau de la « Méduse », des choses plutôt horribles. Au contraire, pour les enfants, des crayonnés de Raphaël très positifs, des angelots. Et pour les gosses de son âge, des anges de Gustave Doré, des gravures. Toute la Divine Comédie bat des ailes là-dedans.

J’ai testé son travail, parce que je teste toutes les applis de tous mes élèves. Je me suis promenée dix minutes avec ça. Dès que le GPS matchait avec la localisation d’un fait divers, un spectre s’élevait à côté de moi au format silhouette transparente. En surimpression, on lisait le nom, le prénom, l’âge, la date du décès, une fiche nécrologique plus ou moins complète. Je me souviens aussi de l’accompagnement musical, la Suite de la nuit d’Edith de Chizy, des chœurs d’enfants. A très faible volume. D’habitude, les adolescents mettent la musique à fond.

Les spectres commençaient par monter, ensuite ils s’effaçaient. Un flou d’éloignement très travaillé. L’effet était très réaliste, et en même temps très poétique. Ce n’était pas tapageur, mais c’était carrément saisissant. Je me suis promenée dix minutes avec ça et je vous assure que ça montait autour de moi comme des bulles dans un Jacuzzi. Je me suis rendu compte à quel point des gens sont morts partout, mais partout ! Je me suis rendu compte à quel point on marche en permanence sur des os. Dans la poussière jusqu’aux chevilles.

L’appli de Lou était un peu premier degré mais très bien conçue. Il y avait un univers personnel, vraiment. Mais le pire, c’était le logiciel de morphing. Si la nécro contenait une photo, le morphing donnait au spectre le visage du mort. Bon sang, j’ai vu mon ancienne boulangère me sourire.

Enemy Isinme : Le Docteur Folamour
[Monde-diplomatique.fr, 17/04/2036]

M. et Mme Tellegen ont été déboutés de trois plaintes sur huit. L’arrêt mentionne qu’« il n’a pas été fait droit à leur demande en réparation incluant le remboursement du traitement génétique et les frais d’éducation de Louis 1 & 2 Tellegen de leur naissance à leur décès ».

Ma vérité (extrait)
[Interview d’Olive Thomas]

Non, je n’ai pas du tout percuté sur le titre qu’il a donné à son appli. De toute façon, les gosses adorent les titres anglophones auxquels ils ne comprennent rien. Moi, la seule chose que je vérifie, c’est qu’il n’y a pas de TI. Des « termes impropres ». Est-ce que enemy est un terme impropre ? Je ne crois pas. Isinme non plus.

Enemy Isinme : Le Chagrin et la Pitié
[Monde-diplomatique.fr, 02/05/2036]

Au terme d’une négociation, M. et Mme Tellegen ont obtenu un compromis « incluant la prise en charge d’une troisième gestation sur le même code génétique » contre l’abandon du pourvoi.

La société GenCod a annoncé hier soir son intention de se retourner contre Mme Thomas, enseignante au collège Le Douarin.

Ma vérité (extrait)
[Interview d’Olive Thomas]

Ça me hante, vous savez. Je l’imagine tout seul dans la nuit, dans la rue. Je le vois avec sa puce pleine d’anges sous la peau. Un gosse de 13 ans en train de marcher au milieu d’une nuée de fantômes dont l’un est lui. Vous imaginez ça ? Vous vous imaginez, n’osant même plus rentrer chez vous parce que vous vous attendez vous-même au bas de l’immeuble ? Mort, souriant, les ailes grandes ouvertes ? A côté, les roues d’un tramway, qu’est-ce que c’est ?

 

Catherine Dufour

Auteure d’ouvrages de fantasy et de science-fiction, deux fois lauréate du Grand Prix de l’imaginaire. Dernier roman paru : Outrage et rébellion, Denoël, coll. « Lunes d’encre », Paris, 2009.

mercredi 21 août 2013

Sauterelle estivale

Sursaut photographique, pour redonner vie à « Je m'attarde », en cette période (professionnelle) langoureuse qui nous en éloigne...

17 Castanviels - 8c.jpg

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mardi 06 août 2013

« Moi, président de la Bolivie, séquestré en Europe »

Le dévoilement par M. Edward Snowden du caractère tentaculaire de l’espionnage américain n’a suscité que des réactions frileuses de la part des dirigeants européens. Lesquels, en revanche, n’ont pas hésité à immobiliser l’avion du président bolivien Evo Morales, soupçonné de transporter l’informaticien fugitif.



Par Evo Morales, août 2013.


Le 2 juillet dernier s’est produit l’un des événements les plus insolites de l’histoire du droit international : l’interdiction faite à l’avion présidentiel de l’Etat plurinational de Bolivie de survoler les territoires français, espagnol, italien et portugais, puis ma séquestration à l’aéroport de Vienne (Autriche) pendant quatorze heures.

Plusieurs semaines après, cet attentat contre la vie des membres d’une délégation officielle, commis par des Etats réputés démocratiques et respectueux des lois, continue de soulever l’indignation, cependant qu’abondent les condamnations de citoyens, d’organisations sociales, d’organismes internationaux et de gouvernements à travers le monde.

Que s’est-il passé ? J’étais à Moscou, quelques instants avant le début d’une réunion avec M.Vladimir Poutine, quand un assistant m’a alerté de difficultés techniques : impossible de nous rendre au Portugal comme prévu initialement. Toutefois, lorsque s’achève mon entretien avec le le président russe, il devient déjà clair que le problème n’a rien de technique…

Depuis La Paz, notre ministre des affaires étrangères, M. David Choquehuanca, parvient à organiser une escale à Las Palmas de Gran Canaria, en Espagne, et à faire valider un nouveau plan de vol. Tout semble en ordre… Pourtant, alors que nous sommes dans les airs, le colonel d’aviation Celiar Arispe, qui commande le groupe aérien présidentiel et pilote l’avion ce jour-là, vient me voir : « Paris nous retire son autorisation de survol ! Nous ne pouvons pas pénétrer dans l’espace aérien français. » Sa surprise n’avait d’égale que son inquiétude : nous étions sur le point de passer au-dessus de l’Hexagone.

Nous pouvions bien sûr tenter de retourner en Russie, mais nous courions le risque de manquer de kérosène. Le colonel Arispe a donc contacté la tour de contrôle de l’aéroport de Vienne pour solliciter l’autorisation d’effectuer un atterrissage d’urgence. Que les autorités autrichiennes soient ici remerciées pour leur feu vert.

Installé dans un petit bureau de l’aéroport que l’on avait mis à ma disposition, j’étais en pleine conversation avec mon vice-président, M. Alvaro García Linera, et avec M. Choquehuanca pour décider de la suite des événements et, surtout, tenter de comprendre les raisons de la décision française, lorsque le pilote m’a informé que l’Italie nous refusait également l’entrée dans son espace aérien. C’est à ce moment que je reçois la visite de l’ambassadeur d’Espagne en Autriche, M. Alberto Carnero. Celui-ci m’annonce qu’un nouveau plan de vol vient d’être approuvé pour m’acheminer en Espagne.

Seulement, explique-t-il, il lui faudra au préalable inspecter l’avion présidentiel. Il s’agit même d’une condition sine qua non à notre départ pour Las Palmas de Gran Canaria. Lorsque je l’interroge sur les raisons de cette exigence, M. Carnero évoque le nom de M. Edward Snowden, cet employé d’une société américaine auprès de laquelle Washington sous-traite certaines de ses activités d’espionnage. J’ai répondu que je ne le connaissais qu’à travers la lecture de la presse. J’ai également rappelé au diplomate espagnol que mon pays respectait les conventions internationales : en aucun cas je ne cherchais à extrader qui que ce soit vers la Bolivie.

M. Carnero était en contact permanent avec le sous-secrétaire aux affaires étrangères espagnol, M. Rafael Mendívil Peydro, qui, de toute évidence, lui demandait d’insister. « Vous n’inspecterez pas cet avion, ai-je dû marteler. Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, c’est que vous traitez de menteur le président de l’Etat souverain de Bolivie. » Le diplomate ressort pour prendre les consignes de son supérieur, avant de revenir. Il me demande alors de l’inviter à « prendre un petit café » dans l’avion. « Mais vous me prenez pour un délinquant ? lui demandé-je. Si vous tenez à pénétrer dans cet avion, il vous faudra le faire par la force. Et je ne résisterai pas à une opération militaire ou policière : je n’en ai pas les moyens. »

Ayant certainement pris peur, l’ambassadeur écarte l’option de la force, non sans me préciser que, dans ces conditions, il ne pourra pas autoriser notre plan de vol : « A 9 heures du matin, nous vous indiquerons si vous pouvez ou non partir. D’ici là, nous allons discuter avec nos amis », m’explique-t-il. « Amis » ? « Mais qui donc sont ces “amis” de l’Espagne auxquels vous faites référence ? La France et l’Italie, sans doute ? » Il refuse de me répondre et se retire…

Je profite de ce moment pour discuter avec la présidente argentine Cristina Fernández, une excellente avocate qui me guide sur les questions juridiques, ainsi qu’avec les présidents vénézuélien et équatorien Nicolás Maduro et Rafael Correa, tous deux très inquiets à notre sujet. Le président Correa me rappellera d’ailleurs plusieurs fois dans la journée pour prendre de mes nouvelles. Cette solidarité me donne des forces : « Evo, ils n’ont aucun droit d’inspecter ton avion ! », me répètent-ils. Je n’ignorais pas qu’un avion présidentiel jouit du même statut qu’une ambassade. Mais ces conseils et l’arrivée des ambassadeurs de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) (1) décuplent ma détermination à me montrer ferme. Non, nous n’offrirons pas à l’Espagne ou à tout autre pays — les Etats-Unis encore moins que les autres — la satisfaction d’inspecter notre avion. Nous défendrons notre dignité, notre souveraineté et l’honneur de notre patrie, notre grande patrie. Jamais nous n’accepterons ce chantage.

L’ambassadeur d’Espagne réapparaît. Préoccupé, inquiet et nerveux, il m’indique que je dispose finalement de toutes les autorisations et que je peux m’en aller. Enfin, nous décollons… Cette interdiction de survol, décrétée de façon simultanée par quatre pays et coordonnée par la Central Intelligence Agency (CIA) contre un pays souverain au seul prétexte que nous transportions peut-être M. Snowden, met au jour le poids politique de la principale puissance impériale : les Etats-Unis.

Jusqu’au 2 juillet (date de notre séquestration), chacun comprenait que les Etats se dotent d’agences de sécurité afin de protéger leur territoire et leur population. Mais Washington a dépassé les limites du concevable. Violant tous les principes de la bonne foi et les conventions internationales, il a transformé une partie du continent européen en territoire colonisé. Une injure aux droits de l’homme, l’une des conquêtes de la Révolution française.

L’esprit colonial qui a conduit à soumettre de la sorte plusieurs pays démontre une fois de plus que l’empire ne tolère aucune limite — ni légale, ni morale, ni territoriale. Désormais, il est clair aux yeux du monde entier que, pour une telle puissance, toute loi peut être transgressée, toute souveraineté violée, tout droit humain ignoré.

La puissance des Etats-Unis, ce sont bien sûr leurs forces armées, impliquées dans diverses guerres d’invasion et soutenues par un complexe militaro-industriel hors du commun. Les étapes de leurs interventions sont bien connues : après les conquêtes militaires, l’imposition du libre-échange, d’une conception singulière de la démocratie et, enfin, la soumission des populations à la voracité des multi-nationales. Les marques indélébiles de l’impérialisme — fût-il militaire ou économique — défigurent l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, la Syrie. Des pays dont certains ont été envahis parce qu’on les soupçonnait de détenir des armes de destruction massive ou d’abriter des organisations terroristes. Des pays où des milliers d’êtres humains ont été tués, sans que la Cour pénale internationale intente le moindre procès.

Mais la puissance américaine provient également de dispositifs souterrains destinés à propager la peur, le chantage et l’intimidation. Au nombre des recettes qu’utilise volontiers Washington pour maintenir son statut : la « punition exemplaire », dans le plus pur style colonial qui avait conduit à la répression des Indiens d’Abya Yala (2). Celle-ci s’abat désormais sur les peuples ayant décidé de se libérer et sur les dirigeants politiques qui ont choisi de gouverner pour les humbles. La mémoire de cette politique de la punition exemplaire est encore vive en Amérique latine : que l’on pense aux coups d’Etat contre Hugo Chávez au Venezuela en 2002, contre le président hondurien Manuel Zelaya en 2009, contre M. Correa en 2010, contre le président paraguayen Fernando Lugo en 2012 et, bien sûr, contre notre gouvernement en 2008, sous la houlette de l’ambassadeur américain en Bolivie, M. Philip Goldberg (3). L’« exemple », pour que les indigènes, les ouvriers, les paysans, les mouvements sociaux n’osent pas relever la tête contre les classes dominantes. L’« exemple », pour faire plier ceux qui résistent et terroriser les autres. Mais un « exemple » qui conduit désormais les humbles du continent et du monde entier à redoubler leurs efforts d’unité pour renforcer leurs luttes.

L’attentat dont nous avons été victimes dévoile les deux visages d’une même oppression, contre laquelle les peuples ont décidé de se révolter : l’impérialisme et son jumeau politique et idéologique, le colonialisme. La séquestration d’un avion présidentiel et de son équipage — que l’on était en droit d’estimer impensable au XXIe siècle — illustre la survivance d’une forme de racisme au sein de certains gouvernements européens. Pour eux, les Indiens et les processus démocratiques ou révolutionnaires dans lesquels ils sont engagés représentent des obstacles sur la voie de la civilisation. Ce racisme se réfugie désormais dans l’arrogance et les explications « techniques » les plus ridicules pour maquiller une décision politique née dans un bureau de Washington. Voici donc des gouvernements qui ont perdu jusqu’à la capacité de se reconnaître comme colonisés, et qui tentent de protéger la réputation de leur maître…

Qui dit empire dit colonies. Ayant opté pour l’obéissance aux ordres qu’on leur donnait, certains pays européens ont confirmé leur statut de pays soumis. La nature coloniale de la relation entre les Etats-Unis et l’Europe s’est renforcée depuis les attentats du 11 septembre 2001 et a été dévoilée à tous en 2004, lorsque l’on a appris l’existence de vols illicites d’avions militaires américains transportant de supposés prisonniers de guerre vers Guantánamo ou vers des prisons européennes. On sait aujourd’hui que ces « terroristes » présumés étaient soumis à la torture ; une réalité que même les organisations de défense des droits humains taisent bien souvent.

La « guerre contre le terrorisme » aura réduit la vieille Europe au rang de colonie ; un acte inamical, voire hostile, que l’on peut analyser comme une forme de terrorisme d’Etat, en ce qu’il livre la vie privée de millions de citoyens aux caprices de l’empire.

Mais le camouflet au droit international que représente notre séquestration constituera peut-être un point de rupture. L’Europe a donné naissance aux idées les plus nobles : liberté, égalité, fraternité. Elle a largement contribué au progrès scientifique, à l’émergence de la démocratie. Elle n’est plus qu’une pâle figure d’elle-même : un néo-obscurantisme menace les peuples d’un continent qui, il y a quelques siècles, illuminait le monde de ses idées révolutionnaires et suscitait l’espoir.

Notre séquestration pourrait offrir à tous les peuples et gouvernements d’Amérique latine, des Caraïbes, d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Nord l’occasion unique de constituer un bloc solidaire condamnant l’attitude indigne des Etats impliqués dans cette violation du droit international. Il s’agit également d’une occasion idéale de renforcer les mobilisations des mouvements sociaux en vue de construire un autre monde, de fraternité et de complémentarité. Il revient aux peuples de le construire.

Nous sommes certains que les peuples du monde, notamment ceux d’Europe, ressentent l’agression dont nous avons été victimes comme les affectant également, eux et les leurs. Et nous interprétons leur indignation comme une façon indirecte de nous présenter les excuses que nous refusent toujours certains des gouvernements responsables (4).


(1) Dont sont membres Antigua-et-Barbuda, la Bolivie, Cuba, l’Equateur, le Nicaragua, la République dominicaine, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et le Venezuela. (Toutes les notes sont de la rédaction.)

(2) Nom donné par les ethnies kunas de Panamá et de Colombie au continent américain avant l’arrivée de Christophe Colomb. En 1992, ce nom a été choisi par les nations indigènes d’Amérique pour désigner le continent.

(3) Sur ces différents événements, consulter la page « Honduras » sur notre site et lire Maurice Lemoine, « Etat d’exception en Equateur », La valise diplomatique, 1er octobre 2010, et Gustavo Zaracho, « Le Paraguay repris en main par l’oligarchie », La valise diplomatique, 19 juillet 2012 ; Hernando Calvo Ospina, « Petit précis de déstabilisation en Bolivie », Le Monde diplomatique, juin 2010.

(4) Depuis, Lisbonne, Madrid, Paris et Rome ont présenté des excuses officielles à La Paz.

jeudi 23 mai 2013

Hommage à Ray Manzarek

Ray Manzarek, génie musical des Doors dont les solos d'orgue hanteront encore longtemps les mémoires, aura mis 42 ans pour rejoindre Jim Morrison. Il a pris à son tour « l’autoroute qui mène au bout de la nuit » telle qu'elle est décrite dans le morceau End Of The Night : un coup extrêmement dur au moral...

Ci-dessous, une version endiablée de Light My Fire extraite d'un concert en Europe en 1968.

Riders on the storm
Riders on the storm
Into this house we're born
Into this world we're thrown
Like a dog without a bone
An actor out alone
Riders on the storm

Extrait de Riders on the storm (écouter ce chef-d'œuvre ici), sur l'album L.A. Woman (1971).

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mardi 14 mai 2013

Mud, de Jeff Nichols (2013)

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Mud est le troisième film réalisé par Jeff Nichols. Avec seulement trois irruptions dans le monde cinématographique depuis 2007, le réalisateur (qui écrit tous ses scénarios) a su se démarquer de la mouvance générale grâce à une narration soignée et très particulière. Alors que la tendance du cinéma contemporain se porte vers des histoires complètement lisibles, des personnages entiers, des fins et des enjeux clairs, Nichols semble consacrer quelque chose de moins manichéen, de plus subtil et de plus équilibré, où le spectateur ne sait pas exactement où le film le mène sans pour autant le perdre ou l'embrouiller.

Un peu plus d'un an après l'excellent Take Shelter, fresque monumentale sur l'Amérique en proie à la peur, au doute et aux crises diverses — écologique, financière, familiale —, le réalisateur semble revenir à une trame plus classique et moins risquée rappelant son premier Shotgun Stories. Invoquant l'univers de Mark Twain dès le sous-titre français « sur les rives du Mississippi, » Jeff Nichols laisse libre court à ses talents de narrateur dans ce très beau récit d'apprentissage aux personnages profonds, qu'ils soient principaux ou secondaires. Soit dit en passant, l'approche de la paternité et de l'éducation présentée ici est à des années-lumière de celle, très conservatrice, proposée dans The Place Beyond the Pines (par exemple). Le personnage de Mud, notamment, directement inspiré de Tom Sawyer et Huck Finn, est parfaitement servi par Matthew McConaughey (oubliez le traumatisme de Killer Joe mais gardez l'accent texan très prononcé) dans les habits de cet homme mystérieux, « bigger than life », au visage buriné par le soleil — mais qui peine à se détacher de son image pleine de classe et de héros badass, à l'instar du beau gosse de Brad Pitt dans Fight Club. Dernière remarque sur la distribution : Michael Shannon, acteur fétiche du réalisateur, occupe un petit rôle de pêcheur sous-marin.

La peur est comme un moteur dans le cinéma de Jeff Nichols : celle de perdre le frère ainé dans Shotgun Stories ou bien celle de ne pas se sortir d'une crise protéiforme dans Take Shelter. Le personnage de Mud procède quant à lui d'une manière un peu différente puisqu'il a construit un autre système de croyance (symbolisé par le tatouage de serpent sur son avant-bras) et semble n'avoir peur de rien ni personne, sauf peut-être du patriarche texan King en qui il voit l'incarnation du diable. Contrairement à la première impression, Nichols prend ici de vrais risques en multipliant les thèmes abordés (la vengeance, l'enfance, les différentes formes que peut prendre l'amour pour ne citer qu'eux) et les styles pour les illustrer. Si l'on pense tout d'abord au récit d’apprentissage, Mud ne se cantonne pas à un genre unique et oscille rapidement entre drame, aventure et conte, tout en conservant le point de vue des deux enfants Ellis et Neckbone. La richesse des sujets étudiés et la diversité des approches adoptées ne font que souligner la rigueur et le talent du jeune metteur en scène qui a su capter la dimension onirique des rives du Mississippi.

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Mud (Matthew McConaughey), la classe tendance Clint Eastwood époque spaghetti.

Ci-dessous, Ellis (Tye Sheridan) et Neckbone (Jacob Lofland).
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Certes, le film n'est pas parfait et la scène de fusillade où Sam Shepard se transforme en sniper (sûrement des restes de Butch Cassidy dans Blackthorn, cf. ce billet) paraît bien précipitée et gâche un petit peu l'immense plaisir des deux heures qui précèdent. Mais on aurait tort de faire l'impasse sur cet excellent réalisateur en puissance et en devenir qu'est Jeff Nichols, ce cinéaste dont la maigreur des fiches Wikipedia française (ici) et anglaise () fait peine à voir. Certains ont eu tôt fait de le comparer à Terrence Malick pour leur rapport particulier à la nature (entre autres éléments abscons comme le fait d'avoir en commun la productrice Sarah Green, le jeune acteur Tye Sheridan ou encore le lieu de leur résidence à Austin, Texas). Mais là où Malick puise son inspiration dans une forme d’impressionnisme parfois hasardeux, les intentions de Nichols sont profondément ancrées dans la réalité et le résultat, toujours subtil, sonne incroyablement juste — à des milles de n'importe quel Prometheus. Dernière réjouissance : son prochain projet s'intitule Midnight Special (1), abordera des thèmes liés à la science-fiction et sera a priori dans l'esprit du Starman de Carpenter (voir la source made in english).


N.B. : L'affiche américaine du film est quand même nettement moins subtile (et presque mensongère) : voir l'affiche.

(1) Personnellement, j'ai un petit penchant pour la version de Creedence... Ahahah. (retour)

samedi 27 avril 2013

La Grande Illusion, de Jean Renoir (1937)

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La Grande Illusion est un de ces chefs-d'œuvre intemporels qui accaparent votre esprit sans relâche. Je pèse mes mots et je dis cela sans emphase : si elle a trait de prime abord à la Première Guerre Mondiale, l'œuvre de Renoir est un monument du cinéma mondial dont la portée dépasse largement le cadre — thématique, historique et temporel — du sujet initial. On a là un film de guerre qui laisse les batailles en hors-champ, constituant peut-être ainsi la première des « illusions », l'une des plus évidentes : a-t-on à faire à un film dit « de guerre », historique et empreint de réalisme, ou bien serait-ce plutôt une fiction romancée un peu fleur bleue, une version édulcorée des événements de 1914-1918 ? Il faut pour répondre à cette question replacer le film dans le contexte de l'année 1937 : Hitler est au pouvoir depuis quelques années déjà, la Seconde Guerre Mondiale est sur le point d'éclater, mais le nazisme n'a pas encore atteint son apogée et, de ce fait, il n'a pas encore « simplifié », en quelque sorte, les relations militaires entre patries ennemies. Ce que raconte La Grande Illusion n’est donc pas le fruit de l'imagination du scénariste Charles Spaak mais bien la réalité quasi-historique d'un microcosme bien particulier.

Le film se déroule en trois parties (la dernière étant peut-être la moins réussie), principalement dans des prisons allemandes réservées aux officiers français capturés, en 1916. Comme le dit un des personnages, la guerre peut se faire « poliment » dans ces camps à l'ambiance apaisée, alors qu'à quelques centaines de kilomètres de là, la bataille de Verdun fait rage et mêle le sang des poilus à la boue des tranchées. Le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay, bel aristo british) et le commandant von Rauffenstein (magnifiquement interprété par Erich von Stroheim, plein d’ambiguïté) ont beau être opposés dans cette guerre, ils partagent cette vision aristocratique et chevaleresque des faits d’armes : le capitaine expliquera même que « pour un homme du peuple, c’est horrible de mourir à la guerre. Pour vous comme moi, c’est une bonne solution ». Ils n'ont d'autre destin que de mourir au combat là où le lieutenant Maréchal (Jean Gabin, excellent), en bon représentant du peuple héritier de la révolution, veut croire au devoir patriotique, à la défense de la nation et de la démocratie pour laquelle ses ancêtres ont payé un lourd tribut. Voilà l'illustration d'une autre grande illusion : ce ne ne sont pas les nationalités, les guerres ou les frontières qui divisent les Hommes mais bien les classes auxquelles ils appartiennent. La guerre, au contraire, contribue à leur rapprochement et met — en apparence seulement — un vernis sur les barrières sociales qui existaient dans la société civile : « chacun mourait de sa maladie de classe s’il n’y avait la guerre pour réunir tous les microbes » s'exclame de manière ironique et lapidaire un des personnages.

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Le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) et le commandant von Rauffenstein (Erich von Stroheim).

Ci-dessous, des prisonniers lors d'un transfert, avec au centre le lieutenant Maréchal (Jean Gabin).

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« La Grande Illusion, écrivait François Truffaut, est construit sur l'idée que le monde se divise horizontalement, par affinités, et non verticalement, par frontières. » De là l'étrange relation du film au pacifisme : la guerre, aussi terrible soit-elle, abat les frontières de classe. Il y aurait donc des guerres utiles, comme les guerres révolutionnaires, qui serviraient à abolir les privilèges et à faire avancer la société. Mais La Grande Illusion est avant tout une œuvre éminemment humaniste et antiraciste qui, à ce titre, poussera Louis Ferdinand Céline à exprimer son aversion pour le film dans le pamphlet antisémite Bagatelles pour un massacre. Selon Céline, le film était d'une logique tellement rigoureuse qu'il en devenait dangereux, de par son impact sur « la question juive » dans l'opinion publique. Il est par ailleurs amusant de noter la capacité fédératrice du film qui a su regrouper, à l'époque, des critiques quasiment unanimes d'un extrême à l'autre, des franges humanistes et pacifistes aux catégories les plus patriotes de la société française de l’entre-deux-guerres. Allusion à une autre illusion, parmi les nombreuses autres interprétations que l'on peut donner au titre du film et qui nourriront nombre de mes réflexions futures.


Merci à celui qui (peut-être) se reconnaîtra.

N.B. : Je renâcle généralement à l'idée de blu-ray.jpgfaire de la pub, mais sachez que le Blu-ray édité par StudioCanal est une vraie perle. La qualité de la restauration (image & son) et le contenu additionnel (commentaires concis et intéressants, court-métrage supplémentaire, informations sur la restauration et le traitement des négatifs endommagés avec le concours de la cinémathèque de Toulouse, etc.) sont excellents. Je retiens en particulier l'intervention éclairée d'Olivier Curchod (historien du cinéma et spécialiste de Jean Renoir) sur le succès et les controverses du film.

mardi 16 avril 2013

Les maths, nouvelle langue morte ?

Un excellent article (reproduit ci-dessous) de Maryline Baumard, paru sur le site du Monde le 29 mars dernier, aborde les enjeux essentiels liés à l'enseignement des Mathématiques et leur impact souvent sous-estimé sur notre vie — à court comme à long terme. Pour en finir avec les raccourcis stupides tels que « connaître la racine carrée de 25 ne sert à rien dans la "vraie" vie », chers à des gens comme Gad Elmaleh...


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"Si je vous dis racine carrée de 25 ?", interroge Gad Elmaleh. "Cinq !", hurlent les spectateurs. "Ouais et alors ? Ça t'a déjà sorti d'une galère ce truc ? Tu t'es déjà dit en rentrant d'une soirée : "Heureusement qu'on la connaissait cette racine, sinon on était dans la merde..." ?" En écoutant ce sketch, que l'humoriste a présenté plus d'une fois en tournée, vous avez le délicieux sentiment de tenir là votre vengeance après ces séances à s'échiner sur des problèmes dont vous n'aviez au fond que faire. Le théorème de Pythagore, les identités remarquables, les nombres premiers... Comme Gad Elmaleh, vous êtes nombreux à être scandalisés qu'en 2013, on fasse encore étudier aux collégiens ces notions que vous n'avez jamais utilisées dans la "vraie vie". Des maths qui ne servent à rien... Mais sur lesquelles vos enfants doivent plancher encore aujourd'hui, pensez-vous.

Caricature ? Pas tout à fait. En réalité, la France est partagée. Il y a d'un côté ceux qui se lamentent sur le faible niveau en calcul des nouvelles générations ; de l'autre, ceux qui coincent sur une règle de trois et n'ont aucun souvenir de leurs années de cours, fussent-ils bons élèves. D'un côté, nos médaillés Fields, ces brillantissimes matheux, décorés de l'équivalent du prix Nobel. Décernée tous les quatre ans, cette prestigieuse récompense a couronné des Français en 2002, en 2006 et en 2010. De l'autre, le niveau dramatiquement mauvais de la population française. En 2011, un sondage du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc) montrait que la moitié des adultes ignorent que, s'ils placent 100 euros à 2 %, ils auront 102 euros au bout d'un an.

Dangereux pour les finances personnelles. Et pour la marche du monde. Le documentaire Cleveland contre Wall Street de Jean-Stéphane Bron (2010) a montré comment l'innumérisme, cet illettrisme des nombres, a précipité des milliers de familles américaines dans la faillite, faute d'avoir les arguments chiffrés à opposer aux vendeurs de rêve qui les ont endettés jusqu'au cou. "Vous n'allez quand même pas dire que c'est la faute des mathématiques si l'on a eu la crise des subprimes !", s'agace Eric Barbazzo, président de l'association des professeurs de mathématiques (Apmep). Un peu quand même ! Les nombres peuplent nos vies et l'école devrait armer le citoyen pour les interpréter. Les professeurs de mathématiques ne sont évidemment pas en cause. Mais les programmes ?

A l'issue de la 3e, dernière année où tous les adolescents du pays sont scolarisés ensemble, 15 % des élèves ne maîtrisent aucune des notions sur lesquelles ils travaillent depuis la classe de 6e, selon une étude du ministère de l'éducation nationale de la fin 2010. 30 % d'entre eux sont capables de multiplier ou d'additionner des nombres simples, de calculer des carrés simples. Si ces collégiens savent trouver un pourcentage à l'aide d'une calculatrice, ils n'arrivent ni à en donner un ordre de grandeur de tête, ni à en faire l'opération à la main. Et sont incapables de résoudre une équation. S'ils s'en sortent mieux, les 55 % d'élèves restants ne sont pas tous brillants, loin s'en faut. Seuls 15 % d'entre eux sont capables de déplacer la virgule de deux rangs quand ils convertissent des mètres carrés en décimètres carrés, d'arriver à 33 quand on leur demande de calculer trois quarts de 44 ou de déterminer l'aire d'un cercle...

Pourtant, à l'âge de 15 ans, les petits Français ont déjà suivi près de 1 500 heures de cours de maths depuis leur entrée au CP. Et quel stress pour obtenir ce piètre résultat ! Maux de ventre, insomnies... L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a montré que les maths jouent un rôle central dans le mal-être des élèves français. 53 % des jeunes de 15 ans se déclarent "tendus quand ils doivent faire leurs devoirs de maths", contre 7 % des Finlandais, 28 % des Italiens et 30 % des Allemands. La beauté des nombres, même les bons élèves s'en moquent. Ce qu'ils veulent avant tout, c'est la bonne note qui leur permettra de choisir leur orientation. Car être fort en maths permet de décrocher un bac scientifique, sésame censé ouvrir n'importe quelle porte de l'enseignement supérieur. Alors, les parents leur demandent moins d'aimer que de réussir. Une injonction qui fonctionne si bien que même les bons élèves ne choisissent pas une filière mathématique dans le supérieur. Et après ? Devenus adultes, la plupart enterrent la discipline.

Un coup d'œil au niveau en maths de nos hommes politiques devrait cependant rassurer plus d'un parent sur les chances de carrière de ses enfants. Et inquiéter plus d'un citoyen quant à la gestion de nos finances publiques. "Si 10 objets identiques coûtent 22 euros, combien coûtent 15 objets ?", demande un journaliste de RMC à Luc Chatel, en juin 2011. Bravant le sens commun qui veut que deux produits valent en général plus cher qu'un seul, le ministre de l'éducation nationale répond 16,5 euros (au lieu des 33 euros attendus) à cet exercice de CM2. Trois mois plus tôt, Valérie Pécresse, en charge de l'enseignement supérieur et diplômée de HEC – temple des forts en maths –, oublie devant les caméras que l'on n'additionne pas des pourcentages et explique avec aplomb que lorsqu'un département augmente ses impôts de 30 % et que sa région alourdit les siens de 58 %, la facture du contribuable est majorée de... 88 %. Mais que la gauche ne se gausse pas trop devant tant de confusion à droite. L'innumérisme est aussi développé dans son camp. Au point que Didier Migaud, le premier président de la Cour des comptes, autant dire le grand vérificateur des dépenses publiques, s'est joliment illustré en répondant (toujours sur RMC) que 7 × 9 = 76. Quant à Olivier Besancenot, du Nouveau Parti anticapitaliste, il a refusé de multiplier 8 par 9.

Faut-il donner raison à Yves Chevallard, professeur émérite de l'université d'Aix-Marseille, quand il se désole que "les adultes cultivés soient absolument, résolument, étrangers aux mathématiques, même les plus simples" ? Faut-il croire ce médaillé Hans Freudenthal – la plus haute distinction en enseignement des mathématiques – lorsqu'il rappelle que "tout se passe comme si les mathématiques n'existaient qu'à travers l'école, dont elles feraient partie au même titre que les notes et les punitions" ? Or aujourd'hui plus qu'hier, nous avons sans cesse recours aux mathématiques, qui façonnent entièrement notre environnement. Quand vous prenez l'ascenseur pour le troisième sous-sol (- 3), vous vous offrez un petit voyage au pays des nombres relatifs. Certes, vous pourriez très bien trouver votre place dans le parking souterrain en ignorant tout d'eux, il n'empêche. Ils sont aujourd'hui omniprésents alors qu'au XIXe siècle, ils n'étaient même pas familiers des comptables !

Nos civilisations modernes avancent à coups de nouvelles applications de théorèmes et d'utilisations d'algorithmes. Sans les maths, nous n'aurions jamais soupçonné l'existence de l'invisible boson de Higgs, cette particule élémentaire mise au jour en juillet 2012. Nous ne serions pas capables d'anticiper les cyclones ou les séismes, d'assurer le cryptage des données de nos cartes bancaires. Et ce sont aussi les maths qui permettront de répondre aux défis à venir de la planète. Alors il y a urgence à réinventer leur transmission aux générations futures. Enseigner d'autres mathématiques, ou enseigner autrement les mêmes théorèmes et chapitres en leur donnant du sens : à l'heure où Vincent Peillon veut refonder l'école et réinstaurer un conseil supérieur des programmes, pouvons-nous vraiment faire l'économie d'une réflexion sur cet enseignement qui formera les citoyens de la seconde moitié du XXIe siècle ?

Certains ont déjà largement étudié la question. "C'est en enseignant les sciences du numérique, c'est-à-dire les mathématiques qui font marcher Internet et les smartphones, que l'on réconciliera très naturellement les jeunes avec cette matière scientifique vivante", estime Thierry Viéville, de l'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria). Depuis la rentrée, en classe de terminale scientifique, une option a été mise en place pour comprendre ce qui se passe quand on clique. Et si les collégiens avaient droit eux aussi à une approche de la matière qui les concernerait davantage ? "Les mathématiques dont nous avons besoin ont radicalement changé. Pour simplifier, on peut dire que celles enseignées au collège et au lycée aujourd'hui sont essentiellement celles qui étaient utiles à l'ingénieur et au physicien du XIXe siècle ou des deux premiers tiers du XXe siècle. Récemment, les programmes ont connu une évolution en faveur des probabilités et des statistiques pour tenir compte des demandes des économistes, des biologistes et de quelques autres, mais cette évolution est très insuffisante", expose Jean-Paul Delahaye, un chercheur à l'université des sciences et technologies de Lille, qui a enseigné à tous les niveaux du système éducatif.

Que se passe-t-il quand on pose une question à Google ? Ça, l'école ne l'explique pas. "Si l'on partait des questions que se posent les élèves, de ce qui les interroge – qu'ils en aient d'emblée conscience ou non – et que, ensuite, on leur faisait rechercher et étudier les outils théoriques et autres pour qu'ils avancent vers des réponses "solides", cela changerait bien des choses dans les savoirs scolaires. Et pas seulement en mathématiques", insiste le professeur Yves Chevallard. Le rôle de l'enseignant serait transformé, celui des élèves aussi. Pas sûr, pourtant, que cette suggestion soit plus appréciée par les tenants de l'ordre mathématique que la polémique qui a opposé les partisans des maths appliquées à ceux des maths pures.

Le 14 septembre 2011, Le Monde publiait une tribune de deux mathématiciens américains, Solomon Garfunkel et David Mumford (médaillé Fields), intitulée "Comment réparer l'enseignement des mathématiques ?" C'est la traduction d'un texte paru deux semaines plus tôt dans le New York Times du 28 août, qui prône des cours de mathématiques prenant en compte les centres d'intérêt des adolescents. Aux Etats-Unis, les réactions ont été aussi nombreuses qu'ouvertes. "Nous avons eu 280 commentaires sur le site du journal américain, explique Solomon Garfunkel. Presque toutes en notre faveur." En France, au contraire, on crie au scandale. Jean-Michel Kantor, professeur à Paris-Diderot et fervent défenseur de maths plus appliquées, avance une explication : "On est encore traumatisés de l'enseignement des mathématiques modernes". Ah, la belle épopée !

Il s'agissait alors d'en finir avec la vieille géométrie d'Euclide pour rapprocher l'école des travaux de chercheurs. A partir de la 6e, les problèmes de robinet avaient laissé place aux "applications" et aux "bijections", représentées par des "diagrammes sagitaux"... Dans les petites classes, on avait abandonné la vieille base 10 pour compter en bases 2 ou 3. Cette petite révolution, appliquée à partir de 1969, a suscité une jolie catastrophe et un demi-tour spectaculaire. "C'étaient des maths très abstraites. Leur enseignement dans les classes fut un échec et l'idée de tout changement glace désormais les décideurs un peu partout dans le monde", estiment à l'unisson le Français Jean-Michel Kantor, l'Américain Solomon Garfunkel et le Danois Mogens Niss, tous trois pourtant favorables à un grand remue-méninges. En janvier, ils se sont d'ailleurs réunis à Paris pour refaire les programmes. Mais entre eux seulement.

Pourtant, dans tous les pays, le débat passionne un public éclairé. The Observer ne s'y est pas trompé en classant l'informaticien Conrad Wolfram parmi ses quinze "nouveaux révolutionnaires" de l'année 2012. Le 15 novembre, à Doha, au Qatar, ce presque inconnu a converti une salle de 1 000 personnes à ses théories en moins d'une demi-heure. Devant un auditoire venu du monde entier pour réfléchir à l'école du xxie siècle, il a ridiculisé les mathématiques scolaires. "Ce qui fait l'essence des mathématiques, comme la modélisation, la résolution de problèmes, le traitement des images, de données ou la conception de machines, on ne l'enseigne pas aujourd'hui dans les collèges. A la place, on vous apprend à résoudre des équations à la main", raillait l'homme. Sûr de son effet, il a sorti son smartphone, a ouvert son assistant numérique et lui a demandé, devant une salle en haleine : "Peux-tu me résoudre 2x2 + 37 = 5 ?" Et la machine de s'exécuter en quelques secondes à peine, représentation graphique à l'appui. Lorsque Conrad Wolfram a quitté la salle, une nuée d'auditeurs l'a poursuivi, le pressant de questions, de demandes d'expertises pour refaire les programmes dans tel pays, de mettre en place un enseignement plus moderne dans telle école privée...

S'agit-il d'un marchand d'applications intelligentes ou d'un visionnaire ? Ne fait-il là que la promotion de son assistant de calcul à reconnaissance vocale, ou bien met-il le doigt sur "un problème mondial de programmes dépassés qui perdent 80 % du temps à enseigner le calcul que la machine fait pour nous", comme il le martèle ? D'un côté, certains estiment, tel le professeur d'université Pierre Arnoux, que l'échec en première année de faculté est principalement dû à l'ignorance des tables de multiplication. Car le calcul élémentaire forme des circuits spécifiques dans nos cerveaux : des chemins que nous ne possédons pas à la naissance mais qui se dessinent, à force de pratiquer, pour devenir la voie naturelle, le raccourci permettant de compter efficacement - rapidement et sans trop d'effort. De l'autre côté, il y a ceux qui veulent donner un coup de pied dans la fourmilière. Mais ils sont isolés et se font régulièrement clouer le bec dans les colloques. Ou plutôt avant, car en général la tribune ne leur est pas offerte.

Pourtant, l'état des lieux – déjà mauvais, en Europe comme en Amérique du Nord – ne cesse d'empirer. Le nombre d'étudiants dans les universités scientifiques décroît dangereusement. Dès 2006, l'OCDE estimait dans un rapport que cette tendance était "préoccupante". En France, entre 1995 et 2011, les effectifs des facultés de mathématiques ont chuté de 63 720 inscriptions à 33 154. Les candidats au professorat commencent à manquer. Mais la voix des conservateurs couvre toutes les autres. Pour l'inspection générale, gardienne du temple, les programmes ont trois finalités. "Ils doivent former le citoyen, délivrer une culture scientifique et donner les bases et le goût au futur spécialiste", explique Charles Torossian, chercheur associé à l'université de Paris-Diderot, inspecteur et président de jury d'agrégation. "Les maths forgent le raisonnement qui, lui-même, forge la pensée rationnelle", dit-il.

Qu'importe si l'enseignement rate ses trois cibles, il faut conserver nos programmes ambitieux ! La direction générale de l'enseignement scolaire (Dgesco), cette branche du ministère de l'éducation nationale où se mitonne la refondation de Vincent Peillon, est plus pragmatique. "Replongeons-nous dans l'école du XIXe siècle, rappelle Jean-Paul Delahaye, son directeur général (et homonyme du mathématicien déjà cité), il y avait tellement moins d'heures de cours et tellement plus d'heures de travail personnel. Aujourd'hui, on demande tant de choses à l'école qu'on ne laisse pas le temps aux élèves d'assimiler les savoirs." Faut-il tout chambouler ? Cédric Villani, médaillé Fields en 2010, prend le problème sous un autre angle : "L'important, c'est de donner les moyens aux étudiants d'apprendre ce dont ils auront besoin un jour et qu'il est illusoire de vouloir prévoir. Et pour être capable d'acquérir de nouvelles connaissances, il faut avoir manié l'abstrait. Les contenus ne sont pas si importants : l'immense majorité des élèves oublieront le détail de ce qu'ils ont appris au lycée. Et ce n'est pas grave, il n'y a pas un théorème qui soit indispensable dans la vie de tous les jours. On peut vivre en ignorant celui de Pythagore, pourvu qu'on sache qu'il existe un lien entre les longueurs des côtés d'un triangle rectangle."

Oubliées ou non, les maths sont formatrices. Les élèves qui ont pratiqué l'abstraction acquièrent la capacité d'assimiler beaucoup plus vite, de penser de nouvelles approches face à des situations inédites. Et même plus. "Ce n'est pas seulement une certaine forme d'inventivité, c'est aussi un atout pour le raisonnement logique organisé. Apprendre à conceptualiser, à "réfléchir dur", voilà ce que l'on attend d'un cours de maths. Comme je le répète, les trois vertus cardinales du mathématicien sont l'imagination, la persévérance et la rigueur", ajoute Cédric Villani. Si les maths sont nécessaires au développement du cerveau, raison de plus pour les rendre captivantes. Tout ne serait qu'affaire de pédagogie, estime Martin Andler, professeur à l'université de Versailles Saint-Quentin et président de l'Association pour l'animation mathématique (Animath) : "Les mathématiques sont une discipline très ancienne, cumulative. On ne peut pas envisager d'aborder les maths contemporaines sans avoir étudié celles d'Euclide, de Newton ou de Descartes." Autrement dit, impossible de toucher aux bases... ce qui n'empêche pas d'introduire en classe des énigmes et autres problèmes sympathiques. C'est l'une des pistes de la direction de l'enseignement scolaire, qui souhaite donner plus d'outils aux enseignants pour les aider à faire cours plus efficacement. Principale cible : les professeurs des écoles, dont la grande majorité a fait des études de lettres et a donc arrêté les mathématiques en classe de première, au lycée. "Il faut les aider grâce à des banques de problèmes plus didactiques que celles dont ils disposent aujourd'hui", propose Jean-Paul Delahaye, de la Dgesco.

De nouveaux chapitres ont bien été ajoutés aux programmes. Mais à la marge. Et les enseignants les laissent souvent de côté, car il leur faut du temps pour les intégrer, d'autant plus qu'ils n'y sont pas formés. "Vous auriez vu le vent de panique, l'an dernier, quand les sujets du bac du lycée de Pondichéry sont sortis. Des algorithmes... Des algorithmes au bac pour la première fois ! Et personne n'avait travaillé ça alors que c'était au programme", raconte un professeur de lycée. Cet établissement "français à l'étranger", dont les examens sont avancés en raison d'un calendrier différent en Inde, sert traditionnellement d'étalon pour "prédire" les sujets susceptibles de tomber au baccalauréat en métropole. Alors, dans les classes de l'Hexagone, à toute vitesse, il a fallu balayer ce chapitre qui avait été négligé, de la seconde à la terminale, selon une sorte d'accord tacite.

A la décharge des enseignants, leur discipline a été pas mal chahutée depuis la fin des années 1990. D'abord, il y eut la rénovation pédagogique des années Allègre-Jospin. Claude Allègre le géochimiste tenta de faire tomber les maths de leur piédestal, jugeant leur enseignement dépassé. Puis, il y eut la réforme des lycées des années 2000-2003, qui diminua encore les heures dévolues à cette matière, et enfin celle de Luc Chatel (2010-2013), qui les a une nouvelle fois rabotées. Au final, les profs "font ce qu'on peut faire de moins mauvais dans le temps d'enseignement imparti", estime Pierre Arnoux, professeur à l'université d'Aix-Marseille, qui a travaillé sur les derniers programmes du lycée.

Aujourd'hui, en ces temps de "refondation", la problématique est simple : si le débat est laissé aux mains des enseignants et des mathématiciens, ils auront du mal à renier le système qui les a formés. Mais si l'on attend trop, les mathématiques deviendront une "langue morte", comme le promet Conrad Wolfram. En 1997, l'historien André Legrand estimait déjà, dans son Histoire de l'enseignement mathématique, que "le modèle disciplinaire mis en place au début du siècle et réformé pendant les années 1960-1970 paraît aujourd'hui épuisé et l'on peut prévoir, sans trop de risques, des changements profonds à court et à moyen terme pour les mathématiques du collège et du lycée". En somme, la situation diffère peu de celle qui prévalait à la veille de la révolution de l'introduction des maths modernes. En 1956, le mathématicien Gustave Choquet, éminent scientifique et grand professeur, écrivait : "Les professeurs n'y sont-ils pas des gardiens de musée, qui montrent des outils poussiéreux dont la plupart n'ont pas d'intérêt." C'est exactement ce que dit Gad Elmaleh, dans la suite de son sketch, lorsqu'il demande si vous avez déjà réutilisé un compas depuis vos années d'école... Ou s'il vous est arrivé, sortant de la visite d'un logement, de préciser à l'agent immobilier qu'en dépit de ses qualités, "cet appartement est quand même un peu isocèle". Triangle isocèle, ça vous ne vous dit rien ? Révisez. Vos enfants ne tarderont pas à vous en parler.

dimanche 07 avril 2013

Longue Marche, de Bernard Ollivier (2000, 2001 et 2003)

En 1999, harassé par le conformisme de la vie de journaliste économique et stimulé par les horizons nouveaux que lui offrait son récent statut de retraité, Bernard Ollivier décida de se lancer dans une aventure proprement extraordinaire : relier Istanbul à Xi'an (ancienne capitale de la Chine, il y a 3000 ans environ) à pied, en solitaire, et en longeant l'ancienne Route de la Soie (lire le billet de Gilles sur le roman Soie). Cette dernière, d'une puissance évocatrice et onirique exceptionnelle, est l'occasion pour le lecteur comme pour le marcheur de parcourir l'Histoire des civilisations passées, disséminée çà et là, à l'ombre d'un caravansérail millénaire ou dans les villages reculés du Moyen-Orient où le temps semble s'être arrêté. Ce sexagénaire entêté traversa l'Asie en 4 années, à raison de 3 à 4 mois ensoleillés par an seulement car sa route empruntait les hauts cols d'Anatolie et du Pamir, impraticables durant une grande partie de l'hiver.

Cette marche Ollivier.jpgparfois chaotique, longue de quelque douze mille kilomètres et traversant pas moins de 6 pays (Turquie, Iran, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizstan et Chine), n'est en rien l'évocation d'un exploit personnel. Longue Marche, composé des trois tomes Traverser l'Anatolie, Vers Samarcande et Le Vent des Steppes, est plus simplement le récit d'un voyageur émerveillé par les rencontres qui jalonnent son chemin et par la beauté des paysages bigarrés, les deux évoluant de manière continue, au gré des cultures locales.

Bernard Ollivier avait pour objectif initial de suivre l'un des nombreux chemins qui composaient la Route de la Soie historique. Il désirait revivre — dans une certaine mesure — le parcours des voyageurs et des marchands de l'époque (depuis -500 avant J.C. jusqu'au XVe siècle), qui trouvaient refuge, à chaque étape, dans les nombreux caravansérails qui balisaient cette épopée. Aujourd'hui, rares sont ceux qui ont survécu à l'épreuve du temps. Mais les traditions hospitalières des populations séculaires du Moyen-Orient ont su résister à la modernité, et cette Longue Marche est avant tout un récit de rencontres : une rencontre avec l'Autre, notamment au travers de la générosité de l'Islam, entrecoupée de longs moments de solitude lors de la traversée des déserts du Gobi et du Taklamakan. Seul bémol : Bernard Ollivier n'hésite pas à relater les moments difficiles et les expériences désagréables inhérentes à la marche en solitaire (maladie, doute, rencontres hasardeuses, barrière de la langue). Sur la dernière portion de son voyage, il en vient même à regretter ses débuts, tant la culture chinoise lui semble imperméable à toute forme d'hospitalité. Mais à aucun moment il ne remet en cause son ignorance assumée de la langue chinoise, lui qui a appris des rudiments de Turc, de Farsi et de Russe pour faciliter la communication avec les autochtones des pays concernés. Mais passons.

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Le parcours de Bernard Ollivier, de 1999 à 2002. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Ce récit de presque mille pages captivera plus particulièrement les marcheurs dans l'âme, ceux qui ont besoin de sentir la Terre sous leurs pieds pour accéder à cet état de plénitude que procurent les longues marches sauvages. Car Bernard Ollivier est un voyageur qui écrit, et non un écrivain qui voyage : la nuance est importante. Sa vision des choses, ce besoin de se surpasser, cette soif de paysages nouveaux, cet émerveillement et ces rencontres inattendues sont autant de madeleines, autant d'émotions directement adressées au voyageur occasionnel ou assidu.