lundi 31 juillet 2017

Born Bad, Volume 3 (1986)

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Troisième fournée de Rockab et Garage. Pas mal de Surf aussi, du plus classique (The Trashmen) au plus étrange (The Frantics).

Jack Scott - The Way I Walk https://www.youtube.com/watch?v=OaoRmc2B4Tk
The Frantics - Werewolf https://www.youtube.com/watch?v=axOrB2zuyPs
Herbie Duncan - Hot Lips Baby https://www.youtube.com/watch?v=7VrGdnhFb5k
Andy Starr - Give Me a Woman https://www.youtube.com/watch?v=hJg8Wb-pv9Q
Jett Powers - Go Girl Go https://www.youtube.com/watch?v=dUpbcDAVzLo
Andre Williams - Jail Bait https://www.youtube.com/watch?v=XTNdcQaUIs0
Kip Tyler & The Flips - Jungle Hop https://www.youtube.com/watch?v=yKFOMjvd1qw
The Trashmen - Surfin' Bird https://www.youtube.com/watch?v=9Gc4QTqslN4
The Busters - Bust Out https://www.youtube.com/watch?v=p4ZOW5LZ3aI
The Rivingtons - The Bird's the Word https://www.youtube.com/watch?v=edYQiZxyw0I
The Riptides - Machine Gun https://www.youtube.com/watch?v=dxd1ImM4-tU

Les Contes de la lune vague après la pluie, de Kenji Mizoguchi (1953)

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L'art et l'oubli

Après l'heureuse découverte des Contes des chrysanthèmes tardifs et la redécouverte de Mizoguchi ainsi amorcée, il apparaît encore plus clairement que des films comme Cinq Femmes autour d'Utamaro ou encore Les Sœurs de Gion ne soient pas les meilleurs points d'entrée dans son œuvre. Non pas que ces morceaux-là soient foncièrement mauvais (cela dit, je ne pourrais pas affirmer le contraire non plus), mais il me semble que des films comme les deux précédemment cités gagneraient à être vus ou revus avec le recul offert par une connaissance minimale du réalisateur, de son style et de ses thématiques de prédilection. Avancer en terrain un tant soit peu connu pour être capable de mieux en cerner les enjeux, en quelque sorte.

En tous cas, plus on parcourt sa filmographie et plus son discours sur la condition de l'artiste apparaît clairement, dans toutes ses variations. De manière frontale, comme c'était le cas dans les Contes des chrysanthèmes tardifs (1939) avec une célébrité artistique entachée de népotisme, ou de manière beaucoup plus indirecte comme dans ces autres contes de 1953. Si le cœur du récit est dédié à l'état de guerre civile au 16ème siècle, les enjeux évoluent rapidement vers les trajectoires de deux couples perdus au milieu des batailles : d'un côté, un paysan miséreux aveuglé par le statut social que garantit l'ordre des samouraïs, et de l'autre, un artisan potier (c'est ici qu'on reconnaît la thématique "habituelle" de l'artiste chère à Mizoguchi) aveuglé par l'appât du gain généré par la vente de ses objets en temps de guerre. Dans chacun des deux cas, les hommes sont épaulés par des femmes en retrait mais d'une importance capitale, des femmes-sacrifices, aimantes, soutiens solides autant que victimes collatérales de la folie de leurs maris.

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Si c'est bien la guerre elle-même, à travers le chaos qu'elle suscite, qui déclenchera le début du mouvement de perdition des deux hommes, elle constitue assez vite une toile de fond sur laquelle Les Contes de la lune vague après la pluie vient se focaliser pour dépeindre chacune des deux trajectoires.

Genjuro, le potier parti en ville pour vendre sa production, finira charmé et envoûté par Dame Wakasa dont la première apparition, spectrale, est renforcée par un puissant contraste de noir et blanc : le blanc de sa tenue est éclatant, comme le seraient les tissus dans lesquels s'enveloppent les fantômes, et contraste avec le noir de la foule anonyme au marché. Le film emprunte d'ailleurs un sentier explicitement fantastique lors de la séquence en barque, au milieu d'un étang sur lequel flotte un voile brumeux très symbolique et duquel émergera un esquif funèbre. Séquence magnifique, évidemment, aux portes de l'onirisme après les adieux à sa femme et à son enfant. L'illusion, autant que la désillusion, sera aussi totale que fatale.

Tobei, la paysan, empruntera un chemin semblable en direction d'un autre rêve, celui de devenir samouraï, lui permettant ainsi d'arborer une armure scintillante sur son destrier aussi fier que lui. La route vers cet idéal sera plus dure, plus cruelle que celle de Genjuro, mais elle n'en sera pas moins trompeuse, sertie de leurres et de désillusions multiples. Comme son ancien voisin avec son art, il aura fait passer son ambition avant sa femme et son fils, nourrissant un puissant antagonisme au sein du couple.

Tout comme l'art et les contraintes que sa pratique sérieuse impose, la femme semble occuper une place centrale chez Mizogushi, d'une importance également supérieure. L'homme comme la femme souffrent de nombreuses faiblesses mais ce sont toujours ces dernières qui en paient le prix fort, celui de l'oubli.

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jeudi 27 juillet 2017

Born Bad, Volume 2 (1986)

Et la pluie de pépites Garage et Rockabilly continue... C'est l'extase. Aujourd'hui, le volume 2 (sur 8) de la compilation Born Bad.

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Ma playlist :

Little Willie John - Fever https://www.youtube.com/watch?v=y27vBA68Zyk
(et la version des Cramps : https://www.youtube.com/watch?v=WQ0FJmh8hxM)
Charlie Feathers - I Can't Hardly Stand It https://www.youtube.com/watch?v=QX3UEGFrINI
(et la version des Cramps : https://www.youtube.com/watch?v=PTXrxW7-Ons)
Dave 'Diddle' Day - Blue Moon Baby https://www.youtube.com/watch?v=V2y-G7iC9XI
Dale Hawkins - Tornado https://www.youtube.com/watch?v=80MTjwxiGOY
Hasil Adkins - She Said https://www.youtube.com/watch?v=sLka7gxpivw
(et la version des Cramps : https://www.youtube.com/watch?v=_R9-84SmsRw)
Ricky Nelson - Lonesome Town https://www.youtube.com/watch?v=mVvIfoNBY3w
The Phantom - Love Me https://www.youtube.com/watch?v=8zgsIdMa8qA
Kasenetz - Katz Super Circus - Quick Joey Small https://www.youtube.com/watch?v=ShJ2TzQmvp0
Tommy James & The Shondells - Hanky Panky https://www.youtube.com/watch?v=bsgKZb9jQ1s
Jimmy Lloyd - Rocket In My Pocket https://www.youtube.com/watch?v=VlLXZ7FXBOQ

mardi 25 juillet 2017

Le Trésor de la Sierra Madre, de John Huston (1948)

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Reflets d'or balayés par le vent

Le film de John Huston, avec un titre aussi évocateur et une renommée presque pesante, avec le temps qui passe et qui laisse infuser ces sensations dans la partie cinéphile de l'inconscient, conduit de manière presque obligatoire à construire des attentes sous diverses formes — des attentes qui en général enflent avec le temps et sont susceptibles voire vouées à être déçues, d'une manière ou d'une autre. Mais rien de tout cela ici. Le Trésor de la Sierra Madre emprunte des directions vraiment étonnantes, agréable mélange des genres à la croisée du western et du film d'aventures, avec une histoire originale autour des orpailleurs et un trio de portraits extrêmement soignés. Il m'en aura fallu, du temps, et le chemin aura été long, sinueux, et semé d'embûches, mais après Gens de Dublin, Le Faucon maltais ou encore À nous la victoire, le voilà le film signé John Huston que j'apprécie directement et sans réserve.

Le Trésor de la Sierra Madre, au-delà de son titre relativement explicite, est une magnifique peinture de l'échec, à des degrés divers, au terme d'un long cheminement jalonné par de multiples épreuves et autant d'enseignements. Dans son dépaysement lié aux décors naturels sud-américains, le film en rappelle un autre sorti quelques années plus tard, Le Salaire de la peur de Clouzot (1953), avec un petit groupe d'européens attirés par l'appât du gain sous de telles latitudes. Mais ici, dans le cadre des années 20 et des mirages dorés véhiculés par les montagnes mexicaines, dans la logique des genres multiples, le destin des trois protagonistes prend tour à tour la forme du conte moral, de la tragédie et de la farce. Trois personnages qui incarnent trois visions bien différentes de l'aventure, aussi : il n'en retireront pas du tout la même chose.

Évacuons d'abord le conte moral, bien présent à travers le sort réservé à Humphrey Bogart (aka Fred C. Dobbs), victime évidente de ses vices apparents même si l'illustration se fait en dehors de toute lourdeur démonstrative. Un personnage tout à fait secondaire au moment de son intervention, Howard (génialissime Walter Huston, le propre père de John Huston), annoncera cette sentence au tout début du film, comme une prophétie : la ruée vers l'or finit toujours par gangréner la santé mentale des apprentis aventuriers. Mais le précieux métal n'aura une influence notable et irréversible que sur l'un des trois personnages principaux, Dobbs, et accompagnera son évolution psychologique jusqu'à la folie.

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La tragédie, ensuite, où le film surprend par ses accès de violence subite au sein d'un récit que l'on aurait pu croire inoffensif. Les menaces des bandits sont sérieuses et coûteront la vie à Cody dans un premier temps, par la poudre, redéfinissant les rapports du groupe, avant de s'abattre sur Dobbs à coups de machette. La pression qu'exercent les rochers dorés sur l'équilibre des relations entre les trois chercheurs d'or est soigneusement introduite, sans hâte, en prenant le temps de décrire son immixtion.

Et enfin la farce, avec les premières suspicions au sein du groupe, alors qu'ils sont prêts à dormir dans leur tente, déclenchant une série de rondes nocturnes assez comiques : la méfiance des uns (principalement celle de Dobbs, évidemment, et Bogart surprend vraiment à ce titre, dans ce rôle de parano, tour à tour menaçant et attachant) alimente celle des autres dans une boucle infinie. Mais c'est surtout ce superbe fou rire final de plus d'une minute : "Oh, laugh, Curtin, old boy, it's a great joke played on us by the Lord, or fate, or nature, whatever you prefer but whoever or whatever played it certainly had a sense of humor. The gold has gone back to where we found it. This is worth 10 months of suffering and labor, this joke is." Quand Howard lâche cette tirade entre deux immenses éclats de rire, il est bien difficile de ne pas en faire autant. L'ironie de la situation déclenche un rire salvateur, après deux heures de tension, alors que la poudre dorée durement acquise finit balayée par le vent comme une vulgaire poussière. On réalise alors la valeur d'une telle expérience pour le troisième personnage, Curtin (Tim Holt), à mi-chemin entre l'apprentissage accéléré et la transmission quasiment filiale.

La fuite en avant qui accompagne le pur attrait du gain, l'étape nécessaire pour la réalisation réfléchie d'un projet, et la simple raison de vivre de l'aventurier : les trois personnages offrent à travers leur rapport à l'or et à sa quête un spectre très large d'interprétations, très éloignées des canons habituels du genre. Mais c'est le personnage de Howard (interprété par Walter Huston, encore une fois, le père du réalisateur : cette configuration ne doit pas être totalement étrangère à la réussite du film) qui reste le plus savoureux. Son attitude terriblement naturelle est excellente, impressionnante même, que ce soit en tant qu'expert en localisation des précieux filons ou confortablement allongé dans un hamac, dans un état de jouissance apaisée et de joie de vivre communicative. Son éclat de rire final est une vraie perle.

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lundi 24 juillet 2017

Born Bad, Volume 1 (1986)

La série des Born Bad est un concentré de pépites en Garage et Rockabilly. Aujourd'hui, le volume 1 (sur 8).

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Ma playlist :

Wanda Jackson - Funnel Of Love https://www.youtube.com/watch?v=BXV19NfP3hA
The Sonics - Strychnine https://www.youtube.com/watch?v=f7Nffq0bOgE
The Groupies - Primitive https://www.youtube.com/watch?v=mQaFVXcPyxE
Link Wray - Fatback https://www.youtube.com/watch?v=RqvYi1s4NvY
Warren Smith - Uranium Rock https://www.youtube.com/watch?v=CUJQsoYxS3s
(et pour info la version des Cramps : https://www.youtube.com/watch?v=UGui8NWBsRU)
Ronnie Dawson - Rockin' Bones https://www.youtube.com/watch?v=lIGtGj0VJcg
Mel Robbins - Save it https://www.youtube.com/watch?v=2hkU6IULCmg
Dwight Pullen - Sunglasses After Dark https://www.youtube.com/watch?v=S07rl68DMD8
(et pour info la version des Cramps : https://www.youtube.com/watch?v=Z4AewahHom0)
Novas - The Crusher https://www.youtube.com/watch?v=YvBN3C2wepY
Glen Glenn - Everybody's movin' https://www.youtube.com/watch?v=ogQ0-2W9IeE
Roy Orbison - Domino https://www.youtube.com/watch?v=Ajj38EDq2xE

mercredi 12 juillet 2017

Eraserhead, de David Lynch (1977)

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La radicalité des coups d'essai

Découvrir l'univers d'Eraserhead pour la première fois, juste après le récent documentaire The Art Life retraçant les premières années de la vie de Lynch (plus peintre et plasticien que cinéaste), précisément jusqu'en 1977 et la réalisation de son premier long métrage : voilà des conditions très particulières, avec un contexte bien défini et des enjeux bien délimités, apparents. Tout les préalables nécessaires à un certain confort de visionnage sont réunis... sauf que le confort sera de très courte durée.

Il est difficile d'échapper à l'atmosphère angoissante, oppressante, et même parfois envoûtante tant elle attrape tout spectateur sur son passage, brusquement, violemment, et le traîne de force dans les recoins lugubres des cerveaux malades de David Lynch et de sa créature Henry Spencer. Le rapprochement est sans doute un peu artificiel, mais il paraît clair que le contenu autobiographique du film est loin d'être négligeable : sous de nombreux aspects, on croirait assister à une représentation malsaine et métaphorique des années que le réalisateur a passées à Philadelphie, bastion industriel crasseux, intolérant et raciste qui l'a tant marqué et dont il relate l'expérience dans The Art Life. Et dans la lignée du documentaire sur un artiste protéiforme, on serait tenté de voir dans Eraserhead une œuvre à la limite de plusieurs genres, entre cinématographique et plastique, le fruit du travail d'un peintre autant que d'un metteur en scène. Impossible, étant donné ce contexte particulier, de le limiter à un pur produit de cinéma, tant il expérimente au niveau pictural et réinvente le rapport à la texture du film (au sens de la pellicule) qu'il malaxe comme les couches de peintures de ses toiles. C'est en tous cas une charnière évidente dans sa filmographie, le dernier acte de la première partie de sa vie artistique, tant rien de ce qui suivra ne s'apparente, de près ou de loin, à ce premier long métrage (financé par une bourse de l'American Film Institute, obtenue in extremis, et tourné dans les étables des locaux de l'institut à Los Angeles qui lui servaient également de logement personnel).

C'est une expérience pour le moins inconfortable. Dans le fond comme dans la forme, les tourments trouvent des sources nombreuses, variées, et très puissantes.

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L'univers graphique, tout d'abord. Un monde extrêmement glauque, partagé entre quelques épisodes extérieurs dans de sinistres terrains vagues et une majorité de séquences cloitrées dans des intérieurs pas moins inquiétants. Des couloirs exigus rappelant des ruelles sombres vues précédemment, des appartements nauséeux, et une galerie de personnages inquiétants, sources innombrables d'aliénations en tous genres liées à tout ce qu'ils représentent : la famille, la paternité, le mariage, le travail, et beaucoup d'autres émanations tourmentées issues de la vie adulte et des responsabilités afférentes. Les conséquences psychologiques de ces formes multiples d'engagement deviennent tangibles, elles se matérialisent jusque dans les corps découpés par les filtres gores et fantastiques. Certaines séquences rappellent même l'univers du gore des corps cher à un autre David, Cronenberg, qui en 1977 avait déjà réalisé le diptyque assez crade Frissons / Rage. Pour compléter la dimension multiforme de l'art selon Lynch, l'atmosphère sonore ne détonne aucunement avec l'aspect visuel en faisant preuve de la même minutie dans les détails et de la même suggestion glaçante, par petites touches, comme autant de coups de pinceau malades d'une œuvre signée Francis Bacon (grande influence de Lynch-peintre). Très vite, les vagissements du bébé-monstre rythment le récit et donne le tempo de l'affliction. L'expérimental se niche ainsi à tous les niveaux, mais suffisamment bien canalisé pour ne pas conduire à l'indigestion.

L'angoisse parcourt autant les murs des appartements miteux que les pensées des personnages déviants. Évidemment. Le dégoût s'insinue dans toutes les strates du récit et passe sans arrêt du fond à la forme, de la forme au fond, dans un écrin tour à tour fantastique, burlesque, onirique et surréaliste. Et toujours sale, malsain, immobilisant dans une position d'inconfort total. On ne peut qu'être dérangé par une telle démarche qui invite aussi puissamment au rejet, au moins dans un premier temps. Avec tous ces symboles marquants ou écœurants, la dame dans le radiateur au visage déformé ("in heaven, everything is fine"), le fœtus difforme et monstrueux, les petits poulets suintant un liquide infâme (liste bien sûr non exhaustive), Eraserhead colle à la peau comme un cauchemar persistant. Comme un voyage dans un inconscient gluant dont on ne saurait s'abstraire, prisonnier aux côtés du personnage et de sa condition, sans porte de sortie, sans fenêtre sur l'extérieur, sans une once de distance salvatrice ne serait-ce que pour respirer. La radicalité des coups d'essai dans son expression la plus sinistre et incommodante.

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lundi 10 juillet 2017

Deadlock, de Roland Klick (1970)

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Krautrock et spaghetti dans le désert du Néguev

C'est bien la première fois de mon existence de cinéphile mélomane que je découvre un film comme support illustratif d'un album et non l'inverse, à travers une bande originale découverte comme souvent a posteriori. Tant d'années passées à écouter en boucle le fameux Soundtracks de Can (sorti aussi en 1970), ou en l'occurrence les trois premières pistes "Deadlock", "Tango Whiskyman" et "Deadlock (Title Music)" avant de pouvoir apprécier le contexte dans lequel elles ont été conçues et comprendre leur objet initial. C'est une expérience particulièrement troublante qui consiste à substituer à l'imaginaire qui s'était tissé autour de la pochette de l'album, ainsi que des têtes de Holger Czukay et Damo Suzuki, la réalité des paysages désertiques d'une sorte de western spaghetti dégénéré et des tronches de série B dans ce registre sous l'influence du cinéma allemand.

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Sauf que s'il s'agit d'un film ressemblant vaguement à un western, l'action ne se situe ni dans les déserts nord-américains qui ont peuplé le cinéma hollywoodien, ni dans le sanctuaire du spaghetti cher à Sergio Leone, le désert de Tabernas dans la province d'Almería en Espagne : Deadlock a été tourné dans le désert du Néguev, dans les eaux troubles à la frontière entre Israël et la Jordanie. Mieux : le tournage s'est déroulé pendant et après la guerre des Six Jours, dans ce qu'on imagine aisément être un point névralgique des tensions militaires d'alors. Une tension qui n'est d'ailleurs pas tout à fait imperceptible ou étrangère au contenu du film. On est en tous cas très loin de l'ambiance des autres films de Roland Klick comme Bübchen et Supermarkt, tournés en Allemagne, tout aussi sales et malsains, mais évoluant dans des cadres radicalement différents.

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De par la nature de sa trame, les conséquences d'un braquage, son époque supposée, contemporaine, et ses personnages tous plus étranges, mentalement fragiles et violents les uns que les autres, Deadlock est un objet cinématographique très difficile à classifier. Il évolue dans un cadre minimaliste, au-delà du réel. C'est un western qui n'en est pas vraiment un alors qu'il en adopte l'essentiel des codes à la sauce spaghetti, avec les duels au soleil, les villes bâties au milieu de rien et balayées par des vents poussiéreux, les gros plans sur les visages burinés et dégoulinants de sueur. C'est un condensé des westerns (européens, entre autres) qui se faisaient dans les années 60, dans une démarche souvent maladroite, assez peu ambitieuse, mais suffisamment drôle dans ses influences (Le Bon, la brute et le truand est convoqué à de nombreuses reprises, notamment à travers le trio de personnages, même si la différence de moyens se fait cruellement sentir) pour ne pas constituer une expérience douloureuse comme peut l'être le visionnage de certaines série B poussives.

Bien sûr, le film est avant tout marquant en tant qu'illustration d'un tissu musical Krautrock et gageons que tous ceux qui ignorent l'existence même de l'album de Can cité précédemment voire du groupe en lui-même (une lacune à corriger) n'y trouveront pas leur compte. Mais il faut également avouer ceci : si l'on met de côté le hasard, qui d'autre que des aficionados fous et dévoués à la cause de ce groupe allemand pourrait tomber sur un tel film, méconnu et introuvable ?

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