mercredi 13 septembre 2017

Girls In The Garage, Volume 1 (1987)

Girls in the Garage, Volume One.jpg

Encore une belle compilation de Garage, qui offre une jolie diversité de voix féminines issues des 60s, dans un registre assez large : tout n'est pas de l'ordre du Garage pur jus, on oscille aussi entre Rockab, Pop et Rhythm And Blues. Un petit extrait du Volume 1, sorti en 1987, avec The Belles : Come Back

Également sur cet album :
Kim And Grim - You Don't Love Me https://www.youtube.com/watch?v=bCqWg4539D4
The Sanshers - Gonna Git That Man https://www.youtube.com/watch?v=kvS9IW4_0dY
The Starlets - You Don't Love Me https://www.youtube.com/watch?v=TwUCJloFMPM

lundi 04 septembre 2017

El Dorado, de Howard Hawks (1966)

el_dorado.jpg

"I'm lookin' at a tin star with a drunk pinned on it."

Il y aurait de quoi trouver El Dorado très paresseux, comme un remake mal dégrossi de l'excellent Rio Bravo du même Howard Hawks sorti presque dix ans plus tôt. Les ressemblances sont bien trop nombreuses pour ne pas les envisager comme les deux faces d'une même pièce qui se répondent : John Wayne incarne un justicier ambivalent (John T. Chance en 1959 et Cole Thornton ici en 1967) en charge de faire respecter la loi suite à l'arrestation et l'emprisonnement d'un "méchant", il y a son ami alcoolique un peu malgré lui (Dean Martin / Dude d'un côté, Robert Mitchum / Jimmy de l'autre) qui a du mal à s'affirmer, un vieux briscard qui les aide dans leur tâche (Walter Brennan / Stumpy et Arthur Hunnicutt / Bugle), le jeune inexpérimenté de service (Ricky Nelson / Colorado et James Caan / Mississippi) et la femme amoureuse (Angie Dickinson / Faethers et Charlene Holt / Maud). Le lieu central est également le même, une prison à défendre contre des sbires cherchant par tous les moyens à faire s'évader leur patron, mais aussi le point névralgique des prises de décision et de l'organisation stratégique.

Vu sous cet angle, le jeu des correspondances, il s'agit presque d'un décalque...

caan.jpg

Sauf qu'entre les deux films, dix années ont passé et tout ou presque a changé : Rio Bravo marquait le renouveau de Hawks après une série d'échecs (commerciaux, bien sûr, pas qualitatifs) et s'inscrivait dans le cadre d'un âge d'or du western, avec des figures emblématiques, vaillantes, fortes, courageuses, valeureuses, etc. À l'inverse, à la fin d'El Dorado, Wayne et Mitchum claudiquent dans la rue, avec leurs béquilles de handicapés, comme deux petits vieux en fin de soirée avec le col du fémur fracturé. Le ton n'a absolument rien à voir, et on est même tenté de faire le parallèle entre la fin des héros dans le film et la fin de carrière de Hawks dont ce sera l'avant-dernier film. À l'âpreté et la simplicité explosive du premier répondent la bonhomie et la complexité quelque peu artificielle du second.

Non, vraiment, les deux se ressemblent beaucoup mais n'ont en réalité plus grand chose à voir dès qu'on en gratte la surface.

El Dorado ne manque pas de qualités intrinsèques, dans le registre du western, que ce soit dans le concours de grandes gueules dont nous gratifie un casting de très haute tenue, ou encore dans la mise en scène de certaines séquences extrêmement tendues comme par exemple celle de l'attaque de l'église. Une séquence aussi pesante que... comique : les coups tirés sur les cloches pour perturber les malfrats logés en haut du bâtiment ont de quoi surprendre. L'humour, d'ailleurs, au même titre que toutes les petites imperfections du film, contribue à en faire une œuvre très attachante.

reunion.jpg

Les dialogues sont à ce titre farcis de saillies comiques (la comédie, un autre genre de prédilection chez Hawks qui pénètre ici le western), entre les oublis répétés de Mitchum quant à l'identité de James Caan / Mississippi, la description du remède de ce dernier contre la gueule de bois, la rivalité de mâles aussi bête que brinquebalante entre Wayne et Mitchum, les remarques cinglantes de la vieille canaille Bugle, et les tirades répétées à travers le film qui se font écho, à l'image du "call it professionnal courtesy" que se renvoient les deux principaux antagonistes (et qui sera repris dans John Wick 2, étrangement...). Même John Wayne se fout de la gueule de Robert Mitchum, ouvertement, on l'imagine de manière intra- et extra-diégétique, en se moquant de son incapacité à utiliser des béquilles de manière crédible.

El Dorado se range clairement du côté de la gloire passée et de la célébration d'une époque révolue, comme en attestent aussi les génériques soufflant un vent nostalgique à travers leurs chansons. Il ne sombre toutefois pas dans l'œuvre réactionnaire, il se contente d'alimenter l'écho en clin d'œil à Rio Bravo. Les héros n'en sont plus vraiment, ils sont vieux, fatigués, incapacités par une balle logée près de l'épine dorsale chez John Wayne et par un alcoolisme violent, maladif, chez Robert Mitchum. Le dernier temps fort du récit, avec leurs handicaps respectifs à leur apogée, fait ainsi plutôt penser à un baroud d’honneur de la part d'une bande d'estropiés qu'à une dernière fulgurance de la part de héros. Comme un regard désabusé, en filigrane, un peu cynique mais assez lucide, sur les ravages du temps et sur la fin d'une ère.

duo.jpeg

mercredi 30 août 2017

Le Nouveau Monde, de Jan Troell (1972)

nouveau_monde.jpg

Dernière lettre pour la Suède

Le Nouveau Monde reprend l'action du premier film du diptyque adapté de Vilhelm Moberg, Les Émigrants (lire le billet), exactement là où il l'avait laissée : un groupe d'émigrés suédois, principalement centré sur la famille de Max von Sydow et Liv Ullmann, arrivent sur les terres vierges du Minnesota après un très long périple à travers l'Océan Atlantique. Alors que le premier volet s'était concentré sur la dureté des conditions de vie de cette famille paysanne en Suède et les raisons de leur(s) émigration(s) aux raisons multiples en Amérique, au milieu du XIXe siècle, ce deuxième temps raconte l'établissement de cette colonie nordique bigarrée, dans le nouveau monde éponyme, dans un souci de naturel et d'authenticité immersive toujours aussi important et appréciable. Encore plus long que le précédent (qui atteignait déjà plus de trois heures), doté d'une structure narrative un peu plus complexe faisant appel à des flashbacks, cette fresque arbore toutefois la même lenteur dans le rythme. Elle illustre une facette de la vie des immigrants de l'époque, dans toute sa complexité et sa diversité, en saisissant le mouvement à la fois dans son ensemble, d'une temporalité écrasante, et aussi dans les détails de ses aspects quotidiens qui avaient déjà fait le sel et le charme de l'autre film.

C'est autant la chronique intrinsèque d'une population suédoise émigrée qu'un portrait croisé, celui de nouveaux colons et d'une nouvelle terre.

Alors qu'ils arrivent sur les rives du lac Ki Chi Saga, la famille investit les lieux progressivement. Jan Troell insiste (agréablement, à titre personnel) sur la description minutieuse de leur nouveau mode de vie et de son évolution. Ils passent d'une vieille cabane en bois à une maison construite avec l'aide de leurs compatriotes et autres compagnons candidats à l'émigration. Ils s'habituent à la configuration du terrain, sa terre beaucoup plus fertile et son climat beaucoup plus rude. Ils font connaissance avec les populations locales, des marchands avoisinants aux Indiens de passage. Peu à peu, leur rapport à la propriété s'accorde avec le rêve qui leur avait été vendu à l'autre bout du monde : ils peuvent réclamer une parcelle de terre américaine sur la base du "first come, first served" et ils deviendront, par la force des choses, des citoyens américains.

Mais leur histoire n'évolue pas en vase clos, indépendamment de celle du pays qu'ils ont choisi d'habiter. Petit à petit, l'histoire des États-Unis s'invite dans la leur, notamment à travers le début de la Guerre de Sécession, la révolte des Sioux de 1862, et la "fièvre jaune" de la ruée vers l'or qui semble briller depuis l'autre bout du continent, en Californie.
La peinture des tribus indiennes est d'ailleurs très intéressante, nuancée et évolutive, en partant d'un apprivoisement mutuel et d'une certaine entraide à la tristement célèbre exécution collective de 38 Indiens par pendaison. Ce moment de l'histoire américaine est capté très simplement, de l'intérieur, comme une toile de fond qui laisserait le temps de ressentir l'évolution des rapports et d'apercevoir la naissance d'une nation en même temps que celle d'une spoliation. La réalité et la fiction intimement mêlées.
La convoitise que suscitait l'or alors est également traitée soigneusement, au centre des enjeux pendant une longue partie, c'est même à ce titre le motif d'un flashback très singulier. Le frère de Max von Sydow (aka Karl Oskar Nilsson) reviendra dans le Minnesota après un très long et douloureux périple à l'Ouest, raconté de manière très originale : pendant une grosse demi-heure, presque aucun dialogue, seulement des sons et des percussions pour habiller un montage volontairement hasardeux, illustrant la difficulté de ce voyage, la mort qui rôde et la surdité partielle du personnage. C'est un épisode expérimental déroutant, parfois difficile à supporter (à plusieurs titres).

viande.jpg

À l'image des Émigrants, Le Nouveau Monde s'attache à décrire de manière réaliste et anti-spectaculaire la vie de colons et de paysans, en donnant une vision de l'exode qui prend aux tripes. C'est un vrai voyage avec des émigrés, au cœur de l'immigration, sans idéalisation. Le déracinement aussi cruel qu'inévitable, la précarité menaçante, la découverte de nouveaux espaces, et tous les maux dont on peut souffrir quand on est contraint de vivre à des milliers de kilomètres de sa terre natale. C'est un élément essentiel de cette œuvre de plus de six heures au total : rendre intelligible, presque palpable, ce que ces gens ont pu vivre et ressentir au XIXe siècle. Tous les points d'attache avec leur passé qui jalonnent le film deviennent autant de sursauts émotionnels tangibles : une pomme issue d'un arbre planté il y a de nombreuses années et un plant qui avait fait le voyage avec eux, la chaussure d'un de leurs enfants mort en Suède qui ressurgit, et autant de souvenirs que le personnage de Liv Ullmann n'arrive pas à oublier, à reléguer dans la case de sa vie passée.

La fin de cette seconde partie ressemble beaucoup à celle de la première : Max von Sydow est seul, âgé cette fois-ci, il a vu ses enfants et petits-enfants grandir et peupler ce nouveau continent. La joie du précédent volet, alors qu'il trouvait un espace idyllique où s'établir, a cédé sa place à une vague de mélancolie nostalgique. C'est sa mort qu'un de ses voisins annonce, à la faveur d'une lettre envoyée en Suède, expliquant que plus aucun de ses enfants ne sait parler suédois désormais. C'est la fin du très long mouvement d'émigration, et l'illustration magnifique des titres des romans originaux de Vilhelm Moberg : "Nybyggarna" (les nouveaux colons) et "Sista brevet till Sverige" (la dernière lettre pour la Suède).

famille.jpg

vendredi 25 août 2017

Green Onions, de Booker T. & The M.G.'s (1962)

Green Onions.jpg

Avec son orgue groovy à souhait et ses accès de guitare électrique bien sentis, la chanson-titre Green Onions envoie du bois. Le reste de l'album, instrumental (comme le reste des productions de Booker T. & The M.G.'s qui était l'orchestre rattaché au label américain Stax), fait par contre un peu décoration, à une ou deux exceptions près.

lundi 21 août 2017

Montesquiou on the Rock's — On remet ça

montesquiou_A.jpg montesquiou_B.jpg

Ah, le Gers. Son festival Jazz in Marciac, ses routes nationales vallonnées, ses paysages bucoliques, ses parcelles agroforestières, sa gastronomie gasconne à base de canard et de porc noir de Bigorre, ses grippes aviaires, son madiran, son pousse-rapière, sa vue imprenable sur la chaîne des Pyrénées du Pays basque jusqu'en Ariège... et son festival de Garage annuel à Montesquiou bien sûr. Cette onzième édition aura été beaucoup plus modeste et tranquille que la précédente qui avait vu de très grands groupes comme les Monsters ou les Magnetix sillonner ses ruelles, remplir ses grandes tablées et écluser ses bières locales. Mais bon, on n'a pas tous les jours 10 ans.

Cette année, le festival a plus que d'habitude mis l'accent sur des genres différents du Garage pur jus, avec tout de même 3 groupes (sur 6) clairement orientés Glam ou Surf. N'étant pas particulièrement amateur, je ne m'épancherai pas davantage sur ces groupes au-delà de ces quelques remarques : je n'ai jamais vraiment accroché à Giuda, le côté très lisse et aseptisé de leurs derniers albums m'ayant particulièrement agacé, et le délire des Zelators autour d'une sorte de Glam 80s revival m'indiffère au plus haut point. Un peu comme Capsula l'année dernière en réalité.

Mais il y avait beaucoup de belles choses à côté de ça, à commencer par le ciné club ambulant des Projectivers qui a lancé les hostilités samedi. Une petite heure de projections rétro en tous genres et en Super 8 : de bien obscurs dessins-animés, des muets vieux de cent ans, et toute une série de clips musicaux des années 50 et 60 vraiment délirants, anglais et français, mettant en scène des pin-ups d'ici et d'ailleurs, des personnalités plus ou moins connues, mais aussi des coiffures improbables, des maillots de bain à froufrous, des costumes en cuir étonnants, et surtout, surtout, des déhanchés twist de l'espace. De vieux enregistrements de Vince Taylor, par exemple : Peppermint Twist. Ou encore cette petite fête au bord d'une piscine, dans le clip de Stacy Adams and the Rockabily Boys : Pussycat A Go Go. Et la perle de Sylvie Vartan, dans une reprise à la française du morceau What'd I Say de Ray Charles : Est-ce que tu le sais (avec en guest star, danseur en arrière-plan, le sosie de Johnny Hallyday jeune). Et puis aussi Françoise Hardy avec Tous les garçons et les filles, Antoine et ses élucubrations, etc. Sacrée plongée dans l'époque du Scopitone...

Ce sont les parisiens de Chrome Reverse qui ont ouvert le bal (pour sa partie musicale), avec une ambiance rock'n'roll 60s très soignée et agrémentée ici ou là de passages surf plutôt bienvenus. Pour se faire une idée : They wanna fight. La guitariste-chanteuse Lili Zeller, avec ses faux airs de Poison Ivy (Kristy Marlana Wallace, guitariste des Cramps) et son chant éraillé, a assuré une bonne partie du show aux côtés d'un guitariste dont les grimaces hallucinantes (et volontaires) me hantent encore. Les petits problèmes de son (une enceinte défaillante) n'ont clairement pas entaché le spectacle. Les douze coups de minuit ont sonné l'arrivée de la (ma ?) tête d'affiche : le trio suisse des Jackets et leur garage énergique. Jackie Brutsche était en forme ce soir, elle sait très bien jouer de son personnage, avec ses lunettes de soleil cachant le temps de quelques morceaux son maquillage si caractéristique. Plus je les écoute et plus je suis convaincu de leur potentiel en live : c'est le genre de groupe parfait pour ce festival. Leur tube : Wasting my time.

La deuxième soirée a commencé par les sonorités gothico-psychédéliques d'un duo de frérots grenoblois, Moonrite. Une batterie et un orgue (avec un des deux claviers pour la basse, dans le style Manzareck, première comparaison venant à l'esprit) : c'est tout. La pochette de leur album (à mon sens très inégal) ne m'avait pas particulièrement inspiré, pas plus que leurs univers gothique à base de vêtements noirs et de gros médaillons, mais force est de constater que sur certains morceaux, ils parviennent à créer une atmosphère très originale, issue de plusieurs courants, au groove entraînant. Les passages que l'on pourrait qualifier de "dark pop" me plaisent par contre beaucoup moins. Deux morceaux caractéristiques de leur style : Time is fast running out et Let's start a fire. Et enfin, si l'on devait remettre la palme du groupe le plus enflammé et le plus enflammant, ce serait sans hésiter les Fuzillis qui la recevraient avec leur Surf Rock festif mitonné quelque part au Royaume-Uni. Leur show a beau sembler parfaitement millimétré, sans grande inventivité ou nouveauté d'un lieu à l'autre, d'un pays à l'autre, ils savent y faire. Entraînés par Monsieur Fuzilli (Frankie Sr de son prénom), leur répertoire compte beaucoup de morceaux instrumentaux (le chant n'est pas leur spécialité) de ce style : Fish Gumbo. À traverser la foule dans tous les sens et à la faire monter sur scène, quitte à ce qu'il y ait presque plus de monde dessus que devant (j'exagère un peu), l'implication du public est maximum.

fuzillis.jpg

Tout ça pour dire que c'était sympa dans l'ensemble, cette année encore, le festival de Montesquiou. Les contacts sont faciles et naturels, l'ambiance est toujours la même, chaleureuse, conviviale, en comité restreint, comme une grande famille réunie au cœur d'un tout petit village perdu au milieu de la campagne gersoise. À l'année prochaine, en espérant que la proportion de Garage âpre et rugueux soit un peu plus importante !

mercredi 16 août 2017

Les Émigrants, de Jan Troell (1971)

emigrants.jpg

Une histoire de déracinement

Regarder Les Émigrants après Pelle le conquérant, sur le thème de l'émigration, c'est un peu comme regarder Blue Collar après Selma, sur celui de la ségrégation : les sujets ont beau avoir une zone de recouvrement non-négligeable, le traitement et le recul qu'ils proposent sont tellement différents qu'il est impossible de les ranger au même rayon. Là où Bille August se contente d'illustrer platement (et très artificiellement) une série de stéréotypes et de caricatures ambulantes, Jan Troell propose une plongée nuancée et extrêmement immersive dans le quotidien paysan de la Suède du milieu du 19ème siècle. Max von Sydow incarne une figure de l'immigration dans les deux films, de la Suède vers le Danemark dans Pelle le conquérant et de la Suède vers les États-Unis dans Les Émigrants, mais les sensations qui en résultent et la portée du projet n'ont strictement rien à voir.

Les Émigrants se déroule essentiellement en trois temps, correspondant grosso modo aux trois bonnes heures du film : la vie d'une famille paysanne suédoise en grande difficulté dans l'exploitation de leurs terres, puis l'émigration à proprement parler, très éprouvante, par voie navale, et enfin la découverte de la nation américaine tant idéalisée. Cette dernière partie sera plus amplement abordée dans un second film, Le Nouveau Monde (lire le billet), également réalisé par Jan Troell, qui complètera l'adaptation de la saga des émigrants en quatre volumes écrite par Vilhelm Moberg dans les années 40 et 50.

Durant la première partie, un spectre assez large de personnages nourrit en secret un rêve d'émigration, les États-Unis suscitant divers fantasmes, déjà, au 19ème siècle, à travers son American Dream mondialisé. Pour les habitants des environs, c'est un pays vu comme une île lointaine, dénuée d'accès terrestre (chose difficilement concevable pour certains), et dont les multiples avantages sociaux sont racontés (et idéalisés) dans un petit livre, circulant à travers les familles et alimentant le rêve comme un mirage. Ce ne sera qu'après la cooccurrence d'une série d'échecs à la limite de l'insurmontable qu'une troupe bigarrée de candidats à l'émigration se constituera : une famille de paysans (avec Liv Ullmann et Max von Sydow pour parents) ne pouvant plus subvenir à leurs besoins sur des terres rocailleuses trop hostiles, de jeunes métayers soumis à la brutalité de leur maître, des religieux aux croyances trop hétérodoxes pour l'époque, ou encore des personnes aux mœurs condamnées par la communauté. Jan Troell insiste longuement sur la dureté des conditions de vie et illustre très naturellement cet état de survie quotidien, à mesure que les récoltes s'amenuisent : il est en ce sens très proche du film finlandais de Rauni Mollberg encore plus âpre, La Terre de nos ancêtres, qui sortira deux ans plus tard.

Puis vient le temps de l'émigration, en bateau, chargé de toutes les formes d'espoir imaginables : une configuration qui constituait à peu de chose près le point de départ de Pelle le conquérant. C'est sans doute le passage le plus éprouvant du film, au cours duquel la suffocation et la claustrophobie deviennent palpables. Le voyage est synonyme d'agonie et ses six longues semaines verront progressivement s'installer la faim, la promiscuité, les soupçons, les menaces, et la maladie sous toutes ses formes : poux, choléra, scorbut et même scrofule dissimulé sous les traits d'un banal mal de mer, emportant femmes et enfants. La nausée ainsi générée est aussi puissante que celle, dans un registre évidemment bien différent, d'un autre célèbre voyage en bateau raconté par Louis-Ferdinand Céline.

charrette.jpg

L'arrivée sur le continent américain est un immense soulagement, même s'il ne correspond pas exactement à la description élogieuse qui en avait été faite. Non, tous les paysans ne peuvent pas devenir riches sur la base de leur simple bonne volonté. Non, les esclaves ne sont pas forcément mieux traités que les pauvres de leur propre pays ("Je me déclarerai comme esclave !", s'était écrié un jeune homme un peu trop enthousiaste dans la première partie). Non, tous les hommes ne sont pas égaux, à l'écart de tout système de classe (la scène sur le bateau les menant au Minnesota, avec les riches propriétaires terriens à l'étage, illustre ceci de manière légèrement poussive). Non, ce pays n'est pas la terre promise, il n'est pas l'idylle tant attendue, il n'est pas aussi prospère que ce que les livres rapportaient sur le Vieux Continent.

Les désillusions s'enchaînent mais devant l'ampleur de leur décision et devant l'impossibilité de faire marche arrière, d'autres illusions viennent régulièrement remplacer celles qui se sont envolées. À mesure que se cristallise le choc entre le rêve et la réalité, on réalise que le soin apporté à l'immersion dans cette communauté a porté ses fruits. Après la dureté des deux premiers tiers, on partage instinctivement leurs joies, si petites soient-elles, leurs peurs, et dans une certaine mesure leurs rêves les plus candides. La dernière séquence du film est un accomplissement bouleversant, d'une incroyable tranquillité : Max von Sydow, après avoir parcouru des kilomètres dans la nature nord-américaine, trouve l'emplacement de son nouveau domicile, face à un lac, au pied d'un arbre sur lequel il a gravé son nom. Il y a dans son sourire apaisé, alors qu'il est adossé à l'arbre, l'air profondément soulagé, quelque chose d'aussi émouvant et intelligible que la dernière scène du Pays du silence et de l'obscurité de Herzog, qui voyait un personnage handicapé embrasser un tronc. Au terme de ce long voyage, son état d'esprit est devenu parfaitement compréhensible, ses émotions limpides. C'est une vision de l'émigration qui m'aura autant frappé, de manière aussi profonde, viscérale et déchirante, que celle illustrée dans Heimat d'Edgar Reitz.

arbre.jpg

mardi 15 août 2017

Balade autour (et au sommet) du Pic du Balaïtous

Le Pic du Balaïtous, du haut de ses 3144 mètres d'altitude, est le plus haut sommet sur la portion de la chaîne des Pyrénées qui le sépare de l'Océan Atlantique. Près de lui, également situé à la frontière franco-espagnole à 15 kilomètres au Sud-Est, le Vignemale (3298 m) est quant à lui le point culminant des Pyrénées françaises. Ce dernier étant particulièrement fréquenté en période estivale, avec son glacier et son refuge du club alpin français non loin de là, c'est la région des Hautes-Pyrénées autour du Balaïtous qui nous aura le plus tentés pour notre petite escapade de trois jours en bivouac.

Le Balaïtous tient probablement son nom de l'occitan : "vath leitosa", la vallée laiteuse, en raison des glaciers qu'il abrite et qui donnent naissance à des lacs de couleur laiteuse. Il se situe au fond du val d'Azun, près de Bigorre et Gavarnie. Avec les pics Palas (2974 m) et d'Arriel (2824 m), il forme une chaîne montagneuse qui a servi de tracé pour la frontière avec l'Espagne. C'est un massif granitique, très escarpé, dont les reliefs rocailleux marquent durablement les esprits (et les chevilles). L'ascension du pic à proprement parler, à partir des lacs espagnols d'Arriel Alto, est une épreuve plutôt difficile, à réserver aux randonneurs expérimentés. Les dernières centaines de mètres sont particulièrement éprouvantes, avec des passages en (petite) escalade, de grandes marches à grimper (puis à redescendre), et des passages bien collés à la paroi. L'ascension vaut assurément le détour et la vue impressionnante au sommet récompense largement tous ces efforts.

Ces trois jours de randonnée, à raison d'une quinzaine de kilomètres en distance et de 1000 mètres de dénivelé positif et négatif cumulé en moyenne par jour, sillonnent toutes les vallées autour du Balaïtous et notamment le magnifique Circo de Piedrafita. Les lacs (naturels mais aussi artificiels) sont légion : Suyen, Remoulis, Campo Plano, Respomuso, Arriel Bajo et Alto, Arrémoulit, Artouste, Carnau, Migouélou, etc. La biodiversité de la région est très différente de celle des Pyrénées ariégeoises (que l'on connaît mieux). En quelques heures de marche, on peut rencontrer des paysages très variés : des vallées de pins et des prairies vertes et humides, des sommets très secs, rocailleux et parfois volcaniques, des falaises rougeoyantes du côté de l'Aragon, des étangs aux multiples bleus, et quelques jolies touches violettes avec la bruyère en fleurs au mois d'août. Cette randonnée partagée entre Pyrénées françaises et espagnoles, en jonglant de part et d'autre de la frontière, offre une belle boucle de 3 jours. Les variantes sont très nombreuses, les difficultés pouvant ainsi être modulées, et les zones de bivouac se trouvent essentiellement près des refuges (Parc National des Pyrénées oblige), voire même au sommet du Balaïtous pour les plus courageux.

Émilie et Renaud.


N'hésitez pas à cliquer sur les photos pour les afficher en plein écran.


denivele.jpg
Le profil de la randonnée : en moyenne quotidienne, 15 kilomètres et 1000 mètres de dénivelé positif et négatif cumulé.

earth.jpg
Le tracé en 3D de la randonnée : jour 1 en rouge, jour 2 en bleu, jour 3 en vert. En jaune, la frontière France-Espagne.

JOUR 1

jour1 (1)-1.jpg jour1 (2)-2.jpg jour1 (3)-3.jpg jour1 (4)-4.jpg
Premières foulées, entre le Plaa d'Aste et le col de la Peyre St Martin. Les lacs de Suyen et de Remoulis, les pics des Cristayets, Soulano et Gavizo-Cristail.

jour1 (5)-5.jpg jour1 (6)-6.jpg
Premières visions du versant espagnol, avec le Circo de Piedrafita. Les picos des Infierno sont en arrière-plan et le réservoir Campo Plano en contrebas.

jour1 (7)-7.jpg jour1 (8)-8.jpg jour1 (9)-9.jpg
Les environs du refugio de Respomuso : des marmottes bien grassouillettes (elles doublent de poids en été pour atteindre une petite dizaine de kilos), el embalse (réservoir) de Respomuso et ses abords tantôt rocailleux, tantôt propices à un bivouac fort sympathique. Notez comment la tente MSR se fond admirablement bien dans le paysage sur la dernière photo...

JOUR 2

jour2 (1)-10.jpg jour2 (2)-11.jpg jour2 (3)-12.jpg
Le calme des étangs (Respomuso, Arriel Bajo et Alto) au petit matin, avant l'ascension du Balaïtous. La cadre idéal pour des petits-déjeuners apaisants, ou les vertus méditatives de la randonnée...

jour2 (4)-13.jpgjour2 (5)-14.jpg jour2 (6)-15.jpg jour2 (7)-16.jpg jour2 (8)-17.jpg jour2 (9)-18.jpg jour2 (10)-19.jpg
L'ascension du Balaïtous : el ibón (lac) Chelau aussi connu sous la dénomination française Gourg Glacé, aux couleurs laiteuses, la vue en haut de la grande diagonale, les sentiers très rocailleux en mode escalade, et le panorama au sommet. La dernière photo donne une vue plongeante sur les lacs d'Arriel, avec en arrière-plan le pic du Midi d'Ossau, volcanique et en forme de dent.

jour2 (11)-20.jpg jour2 (12)-21.jpg jour2 (13)-22.jpg
La descente du sommet, en passant par le lac d'Arriel Alto et le col Palas, et une petite rencontre avec un isard peu farouche : il était un peu tard, on a bien senti qu'on le dérangeait en plein milieu de son repas.

jour2 (14)-23.jpg jour2 (15)-24.jpg jour2 (16)-25.jpg jour2 (17)-26.jpg
L'arrivée au refuge d'Arrémoulit, au bord du lac éponyme, dans une vallée remplie de volutes brumeuses formant une mer de nuages, et la tombée du jour avec ses teintes violacées au loin et des reflets rougeoyants sur les roches proches.

JOUR 3

jour3 (1)-27.jpg jour3 (2)-28.jpg jour3 (3)-29.jpg
Le départ du refuge d'Arrémoulit, le grand lac d'Artouste (avec son grand barrage) et la vallée dans laquelle on peut apercevoir, sur le versant gauche (dernière photo), le tracé des chemins de fer qui amènent des petits trains jaune et rouge, très nombreux et remplis de touristes.

jour3 (4)-30.jpg jour3 (5)-31.jpg jour3 (6)-32.jpgjour3 (7)-33.jpg
La montée vers le col d'Artouste : les lacs de Carnau vus d'en bas et d'en haut, et le grand lac de Migouélou avec ses falaises abruptes du côté Sud-Ouest.

jour3 (8)-34.jpg jour3 (9)-35.jpg jour3 (10)-36.jpg
Descente vers le point de départ de la randonnée, le Plaa d'Aste : des sentiers brumeux, et sur la dernière photo un aperçu des premières mètres de la randonnée, à la faveur d'une éclaircie.

- page 3 de 48 -