samedi 22 mars 2014

Réveil dans la terreur, de Ted Kotcheff (1971)

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Affiches originale et rééditée à l'occasion de la restauration du film.

Wake in Fright ou Outback (titres d'origine) est un film australo-américain réalisé par Ted Kotcheff en 1971, adapté de la nouvelle éponyme de Kenneth Cook. Onze ans avant le premier (et seul bon) volet de la quadrilogie Rambo qui lui ouvrira les portes de Hollywood, le réalisateur canadien proposait un récit aussi ahurissant que dérangeant centré sur l'outback australien. Une œuvre dont l'atmosphère poisseuse et étouffante colle à la peau longtemps encore après le visionnage.

Le plan-séquence initial et la scène suivante, montrant une salle de classe paralysée par la chaleur à la veille des vacances de Noël (1), donnent d'emblée le ton des deux heures à suivre. À l'instar de The Wicker Man (1973) ou encore Phase IV (1974) sortis dans la même période, le spectateur est plongé dans un univers très singulier dont il doit comprendre puis accepter les codes. Ici, les étendues immenses et désertiques du fin fond de la campagne australienne offrent un cadre de premier choix à l'intrigue et l'isolement des environs est mis en exergue au moyen d'un plan panoramique d'ouverture très réussi.

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Bienvenue à Tiboonda, son école, son chemin de fer, son désert et... son ennui.

Gary Bond incarne John Grant, un instituteur en quête de repos désirant retrouver sa femme installée à Sydney. Cette dernière s'immiscera dans ses pensées, comme dans celles du spectateur, sous forme de très brefs flashbacks tout au long du film. Contraint de faire une halte dans la ville au doux nom de Bundanyabba, ou "Yabba", c'est bien malgré lui qu'il va se retrouver spectateur autant qu'acteur de la vie locale à base de descente de bières (en quantité industrielle, à donner la nausée au plus endurci des Écossais) et d'un jeu de pari local appelé "Two-up". La bière et le jeu sont au cœur de ce microcosme et représentent la porte d'entrée dans cet enfer à ciel ouvert, c'est par là que la folie va gagner le protagoniste. Kotcheff offre alors au spectateur de nouvelles séquences particulièrement inspirées, tant sur le plan technique – certains plans rappellent du Hitchcock – que sur la profondeur des personnages. Le rôle de l'officier de police, premier contact de John dans ce monde à la fois accueillant et hostile, est un véritable modèle du genre. Donald Pleasence n'est pas en reste dans le rôle d'un médecin alcoolique, apparemment sensé et sain d'esprit, mais au final autant sinon plus dérangé que le reste de la population locale.

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Magnifique séquence lors d'une partie de "Two-up".

Le film fait évidemment penser au classique de Boorman, Délivrance (pour l'aspect perversion de la nature et du beau), ainsi qu'à celui de Peckinpah, Les Chiens de Paille (pour l'aspect instinctif de la violence), tous deux sortis un an plus tard, en 1972. On pense également au récent et beaucoup moins réussi – mais correct – Wolf Creek réalisé par Greg McLean en 2005.
L'originalité et la force de Wake In Fright tient à la sobriété de sa mise en scène et son scénario réaliste, dédale haletant d'un instituteur innocent pris dans les rouages d'une communauté et de son mode de vie, accueillant en apparence mais insidieusement malsain. D'abord esclave de son métier (il a contracté un prêt important pour se former et se considère lui même comme "a bonded slave of the Australian Department of Education"), il va se retrouver enchaîné à une ville et à ses habitants, terrifiants. Mais cette terreur n'a rien d'extraordinaire ou de soudain comme c'est souvent le cas dans les productions classiques du genre, elle est ici diffuse et jaillit du quotidien de ces gens victimes d'un ennui des plus profonds, transformés en bêtes sauvages par défaut. La scène de chasse au kangourou, réalisée à partir d'un montage de scènes bien réelles, est à ce titre inoubliable.
Les thèmes connexes au métrage sont très variés et traités avec une finesse très appréciable, en témoignent les scènes de violences (physique, morale, sexuelle) ordinaires et l'irruption inopinée d'un questionnement homosexuel, véritable tabou dans cette contrée reculée. Cette agressivité tout à fait involontaire, empreinte de réalisme et surgissant parfois des sentiments les plus sincères, projette le spectateur qui ose poser son regard sur Wake In Fright dans une ambiance exceptionnelle, oppressante, et diablement tenace.

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Venez découvrir l'Australie et ses kangourous pour des parties de chasse inoubliables...

(1) N'oublions pas que nous sommes en Australie, dans l'hémisphère Sud. (retour)

mardi 18 mars 2014

Les meilleurs films par pays

Deux cartographies cinématographiques plutôt intéressantes, publiées sur le site reddit, établissent une géographie des meilleurs films selon le lieu de l'action et/ou du tournage. Les films ont été sélectionnés en fonction de leur moyenne sur IMDb.
On peut noter par exemple le très beau Le Septième Sceau en Suède, le torturé Orange Mécanique en Angleterre, le tarantinesque par excellence Pulp Fiction en Californie, et l'ultra classique Le Bon, la Brute et le Truand au Nouveau-Mexique (mais tourné en Espagne).

Version Europe :
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Version États-Unis:
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samedi 08 mars 2014

Her, de Spike Jonze (2014)

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Her est un film américain réalisé par Spike Jonze, sorti aux États-Unis en 2013 et prévu en France pour le 19 mars 2014.
Plutôt que de définir cette œuvre comme une "comédie de science-fiction", je dirais qu'elle appartient à cette catégorie de films qui jouent leur renommée sur un pari, simple mais risqué : celui de surprendre le spectateur. Rien de plus. Il ne s'agit pas ici d'une surprise artificielle basée sur une révélation finale ou sur des moyens techniques démesurés, comme on peut le constater à l'envi un peu partout, et ce jusqu'à l’écœurement. Ce genre de procédés est pratiquement devenu une norme et l'auteur de Dans la peau de John Malkovich en a bien conscience, puisqu'il en prend l'exact contrepied dans son dernier métrage. Ainsi, à l'instar du dernier Jim Jarmusch (Only Lovers Left Alive, moins bien réussi tout de même), Spike Jonze est parvenu à organiser un univers et une pensée relativement naturels et cohérents, érigeant à l'occasion la surprise en art cinématographique.

Her est à ce titre une vraie surprise, littéralement, tout à fait subtile, qui parvient à clouer le spectateur dans son siège en fin de séance sans qu'il ait pu anticiper quoi que ce soit. Les éléments essentiels du film ont beau figurer dans le synopsis, la mécanique est inexorable et nous happe dans cette osmose sans crier gare. C'est là que réside la force et la beauté de ce genre de productions, qui parviennent à nous immerger dans un univers singulier mais simple, crédible, basé sur une succession de bonnes idées correctement exploitées.HER

Her fait le pari de nous faire croire à une relation amoureuse entre l'Homme et la machine, entre un être humain lambda et un système d'exploitation intelligent, entre un Joaquin Phoenix d'une troublante sincérité et une (voix de) Scarlett Johansson intense et sensuelle. Cette dernière a beau ne jamais apparaître à l'écran, le spectateur se la représente instinctivement : elle le sait bien et elle en joue beaucoup. Le film prend le temps de décrire l'évolution de cette relation au cœur du récit, l'essentiel de cette évolution pouvant être capturé en se focalisant sur les quelques scènes de "sexe" révélatrices, encore une fois crédibles et naturelles dans le contexte. La dernière d'entre elles, où ce n'est plus la machine qui fait le lien entre deux êtres humains mais bien un être humain qui fait le lien entre un homme et une machine, est à ce titre bouleversante. Et le fait que le spectateur se soit représenté le physique de Scarlett Johansson intensifie ce sentiment d'incompatibilité, en voyant cette tierce personne s'immiscer dans leur relation.
L'ambiance futuriste est également très soignée, en retrait, avec cette atmosphère éthérée appuyée par des vues aériennes du Los Angeles de demain prises dans le Shanghai d'aujourd'hui. Il est assez étonnant de voir comment on entre sans résistance aucune dans ce monde apaisant, fait de couleurs pastels et de matières adoucissantes. Même le retour des pantalons taille haute devient vraisemblable dans cet univers enveloppé d'une musique légère composée par Arcade Fire (Aphex Twin n'était visiblement disponible que pour la bande-annonce).
Spike Jonze prend également le soin de décrire une société d'éternels anonymes, une foule d'individus connectés au monde entier sans intermittence via des oreillettes, mais qui ne portent guère d'attention à la réalité et aux personnes proches qui les entourent. Les "vraies" relations sociales ne sont pas totalement exclues mais semblent reléguées à la marge. Il est important de noter que ce regard est ici exempt de tout sentiment d'animosité et constitue en quelque sorte une parabole du microcosme que l'on peut observer aujourd'hui dans le métro – un exemple parmi des milliers.HER

Her est une expérience littéralement extraordinaire qui ne doit pas effrayer les personnes rétives à la science-fiction : il ne s'agit ici que d'un prétexte pour poser un regard soigné sur un futur proche envisageable, parmi l'infinité des possibles. Le final n'est peut-être pas à la hauteur du reste du métrage, mais on pardonne assez facilement cette facilité scénaristique. Le film brille par son absence de morale, de catastrophisme, mais ne s'interdit pas de dépeindre une société de handicapés sociaux qui ont perdu les plus élémentaires de leurs capacités de communication et qui semblent vivre exclusivement dans un monde de représentations. Phénomène illustré et accentué par le personnage de Joaquin Phoenix, un être d'une grande sensibilité, qui travaille comme rédacteur de lettres en tous genres – lettres d'amour y compris – pour d'autres personnes dont les capacités épistolaires ont disparu. Son "they are just letters..." empreint d'humilité et de relativité, objecté à deux reprises en réponse à l'admiration portée à ses talents d'écriture, en est tout un symbole.HER

jeudi 06 mars 2014

Le Monde diplomatique - Mars 2014

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Les entreprises ne créent pas l'emploi
Inanité du « pacte de responsabilité »
Par Frédéric Lordon, économiste (voir son blog, La pompe à phynance)

Il faut avoir sérieusement forcé sur les boissons fermentées, et se trouver victime de leur propension à faire paraître toutes les routes sinueuses, pour voir, comme s’y emploie le commentariat quasi-unanime, un tournant néolibéral dans les annonces récentes de François Hollande. Sans porter trop hauts les standards de la sobriété, la vérité appelle plutôt une de ces formulations dont Jean-Pierre Raffarin nous avait enchantés en son temps : la route est droite et la pente est forte — mais très descendante (et les freins viennent de lâcher).

Voici les premiers mots truculents de l'article de Frédéric Lordon paru dans le Diplo du mois de mars 2014. Comment résister à la lecture de ce papier (disponible ici), relativement court eu égard aux habitudes de l'économiste spinoziste, après une telle entame ?

Il ne se passe pas une semaine sans que le gouvernement socialiste français affiche son ralliement aux stratégies les plus libérales : "politique de l'offre", amputation des dépenses publiques, stigmatisation du "gâchis" et des "abus" de la Sécurité Sociale. Au point que le patronat hésite sur le cap à tenir. Et que la droite avoue son embarras devant tant de plagiats...

Attention toutefois à ne pas mal comprendre le titre :

En tout cas, derrière « les entreprises ne créent pas d’emploi » il ne faut certainement pas voir un énoncé à caractère empirique — que les vingt dernières années confirmeraient pourtant haut la main en tant que tel... Il s’agit d’un énoncé conceptuel dont la lecture correcte n’est d’ailleurs pas « les entreprises ne créent pas d’emploi » mais « les entreprises ne créent pas l’emploi ». Les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors — du dehors, c’est-à-dire du bon-vouloir dépensier de leurs clients, ménages ou autres entreprises.

En résumé, les entreprises ne créent pas l’emploi : elles « opèrent » l’emploi déterminé par la conjoncture. Si l’on veut de l’emploi, c’est à la conjoncture qu’il faut s’intéresser, pas aux entreprises.

L'article dont je vous recommande la lecture intégrale : http://blog.mondediplo.net/2014-02-26-Les-entreprises-ne-creent-pas-l-emploi

vendredi 14 février 2014

Movie Title Breakup

Un couple, au restaurant, se déchire. Particularité : les dialogues sont tirés de quelque 154 titres (anglais) de films. Une vidéo réalisée par les POYKPAC, un peu saccadée par moments , mais dotée du plus original des sous-titrages...

Pour en savoir plus sur la troupe des POYKPAC : c'est ici.
Leur chaîne youtube : c'est là.

mercredi 05 février 2014

Pusher, la trilogie de Nicolas Winding Refn (1996, 2004, 2005)

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Pusher est une trilogie écrite et réalisée en 1996, 2004 et 2005 par Nicolas Winding Refn. Avant le biopic décalé consacré au criminel Bronson, l'essai esthétisant de Valhalla Rising centré sur le très magnétique Mads Mikkelsen, le tumulte du Driver (lire le billet sur le film) consacrant l'introversion de Ryan Gosling, et avant le dédale œdipien dans les rues de Bangkok Only God Forgive, le réalisateur danois à la carrière pour le moins composite s'était donc intéressé au milieu de la drogue de Copenhague.

Nous voilà ainsi projetés dans les rues de la capitale danoise, dans ses quartiers qui transpirent une certaine forme de misère que seule la drogue dure semble faire oublier. Pusher s'articule autour de trois personnages assez différents issus de ce milieu, avec trois centres de gravité autour desquels tourne chaque élément de la trilogie. Si le premier film dépeint la descente aux enfers de Frank (petit dealer typique, interprété avec talent par Kim Bodnia (1)), le deuxième adopte un point de vue plus empathique pour son pote Tonny (Mads Mikkelsen à ses débuts, imprimant déjà la rétine) alors que le dernier prend de la hauteur dans la chaîne de l'industrie de la drogue, en se concentrant sur Milo, un seigneur de la drogue serbe joué par Zlatko Burić (dont on a tôt fait d'oublier la prestation dans 2012). Chacun de ces trois films-portraits apporte ainsi une coloration bien particulière au récit, en passant du dealer entraîné dans la spirale infernale classique à un épisode plus sensible faisant intervenir des aspects familiaux intéressants, une lueur d'espoir à l'horizon, avant de terminer par un plongeon dans le monde noir et glauque de Milo.

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Mads Mikkelsen et Kim Bodnia dans les rues de Copenhague.

L'aspect le plus réussi de cette série restera certainement le degré de réalisme proposé au spectateur, happé de manière implacable dans le quotidien de ces personnages dont on ne s'éloigne à aucun moment, et qu'on a finalement l'impression d'avoir personnellement côtoyés. Cette immersion ultra-réaliste et quasi-documentaire s'avère cela dit à la fois jouissive et nauséeuse, mais avec une construction peut-être plus fine et moins gratuite que dans Bleeder, réalisé un an après le premier Pusher. Ce souci de vérité, de réalisme, participe indéniablement de l'atmosphère brutale et saisissante de la trilogie, et confère à ce titre un éclairage assez passionnant sur les débuts du réalisateur de Drive (porte par laquelle j'ai découvert Nicolas Winding Refn), à la source d'une certaine forme de violence.

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Nicolas Winding Refn et Zlatko Burić s'amusent, à leur manière...

Les références et/ou clins d'œil m'ont paru ici moins prégnants que dans Drive, même si les rapprochements avec le drame social à la Ken Loach ou le radicalisme de la description à la Martin Scorsese sont inévitables et peuvent parfois gêner. Sans évoquer l'hommage (si l'on peut ainsi le nommer) à Ruggero Deodato et son Cannibal Holocaust (lire le billet sur le film) dans le dernier volet, consistant à substituer le dépeçage d'un être humain à celui d'une tortue – le caractère réel de l'entreprise en moins. Quoi qu'il en soit, Pusher est une expérience de spectateur peu ordinaire qui nous invite dans un monde dont l'unique matrice semble être la drogue et ses déclinaisons, à l'instar des trois notes finales : l'angoisse (Frank), l'optimisme (Tonny) et le noir (Milo). Avec, en filigrane, ce profond sentiment de solitude qui parcourt la trilogie et qui colle à la peau de ses héros, prisonniers de leur univers.

(1) Lionel, je t'ai reconnu ! ;-) (retour)

dimanche 08 décembre 2013

La Vie d'Adèle, par Abdellatif Kechiche (2013)

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La Vie d'Adèle est un film français réalisé en 2013 par Abdellatif Kechiche qui a obtenu la Palme d'or, attribuée de manière exceptionnelle au réalisateur et aux deux actrices principales. Il s'agit d'une adaptation de la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, publiée en 2010, racontant une histoire d'amour entre deux femmes s'étalant sur une dizaine d'années.

On a lu et entendu énormément de choses sur le dernier film de Kechiche, avant sa sortie, la plupart du temps sans lien direct avec le film à proprement parler. Difficile d'aborder la projection de manière neutre dans ces conditions... et pourtant, La Vie d'Adèle m'est apparu comme une très belle histoire d'amour, pleine de sensualité, sincère et pulsionnelle, avec ses effusions et ses contradictions. J'en profite pour préciser d'emblée deux ressentis personnels qui me paraissent importants.
1) La Vie d'Adèle n'est pas un film sur l'amour saphique. Plutôt qu'une quelconque "propagande homosexuelle" (merci Christine B.), il s'agit d'un film sur les amours douloureuses d'une fille qui devient femme, de son évolution et de ses métamorphoses. Inscrire ce film dans la dynamique liée à la législation sur le mariage homosexuel me paraît totalement insensé, ne serait-ce qu'en considérant les dates de tournage ou de la bande dessinée.
2) Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un film politique sur l'homosexualité. Si La Vie d'Adèle est un film politique, c'est plutôt dans sa description de la rupture sociale qui fait vaciller le couple, de ces différences profondes qui ont parfois raison des sentiments les plus forts.

À mon sens, ce film traite de manière originale la complexité de la relation amoureuse, avec un regard – certes masculin – qui va à l'encontre de nombreux lieux communs. Peu de films ont su décrire la nature du sentiment amoureux avec autant d'intensité...
Concernant la nature homosexuelle de la relation entre Adèle (Adèle Exarchopoulos, exceptionnelle) et Emma (Léa Seydoux, en retrait), on peut noter que les premières attaques proviennent du cercle privilégié des amies. Les insultes les plus salaces sont ainsi proférées par une jeune fille proche d'Adèle et nous rappellent que l'homosexualité n'est pas encore rentrée dans les mœurs, et pas seulement dans celles de la classe blanche catholique.
Il est aussi intéressant de constater les différentes définitions du bonheur et de l'épanouissement personnel, qui ne peut pas se réaliser au travers du boulot d'institutrice selon Emma, mais qui peut se savourer naïvement pour Adèle (en substance, "l’existentialisme selon Jean-Paul Sartre, c'est pareil que le reggae de Bob Marley" ou encore ses fameux "j'y connais rien mais j'aime bien" pour le vin, l'art, etc.).

Les scènes de sexe ont une place importante dans le film, mais ne sont clairement pas à la hauteur de leur réputation... Un pari osé, loin d'être choquant, mais raté. Relativement mal filmées sur le plan technique (est-ce intentionnel ?) comparé au reste du film, elles sont clairement moins (voire pas du tout) émouvantes que certains baisers, notamment le premier baiser avec une fille, sur un banc, à l'ombre d'un arbre, illuminé par quelques rayons de soleil magnifiques. Une scène difficile à oublier. Il est amusant de relever le glissement opéré dans ces scènes de sexe, au fil du film : ce qui est suggéré prend peu à peu le pas sur ce qui est montré, et les premières scènes largement expressives, filmées en gros plans presque dérangeants, laissent place à des scènes plus intimistes et autrement plus intenses.

Le film n'est naturellement pas exempt de défauts, et ceux qui m'ont le plus gêné sont certainement liés à des descriptions vraiment caricaturales des différents milieux sociaux. Que ce soit le cadre familial (parents bobos pour Emma et prolos pour Adèle) ou le milieu artistique qui n'a clairement pas les faveurs de Kechiche, certaines vérités subsistent mais le trait est souvent très grossier. La scène dans la galerie d'art reste cela dit remarquable dans sa cruauté...
D'un point de vue technique, on peut également reprocher les aspects poussifs de certains bruitages (slurp) et de certains gros plans insistants (pâtes à la bolognaise versus huîtres). Enfin, si certaines ellipses sont volontaires et assumées, plusieurs passages essentiels souffrent d'une écriture vraiment trop légère... Mais certaines scènes brillent par leur rigueur et leur émotion, avec notamment la scène du bar à vous déchirer le cœur.

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La Vie d'Adèle est un film qui s'inscrit naturellement dans la filmographie de Kechiche, empreint d'un réalisme et d'un naturel mieux dosés que dans ses premières œuvres comme L'Esquive. Ici, les barrières sociales, invisibles et inéluctables, décrites avec plus ou moins de talent, semblent s'étendre aux relations amoureuses ; elles peinent à exister en dehors du cadre instillé par les familles respectives, également détestables. Le contexte de production du film fera très certainement date (on peut désormais ranger Kechiche aux côtés de Céline et Cantat semble-t-il...) mais il serait vraiment dommage de se laisser ainsi influencer. Enfin, l'interprétation proprement exceptionnelle d'Adèle Exarchopoulos, tour à tour fragile et incandescente, ingénue et frondeuse, justifie à elle seule d'aller savourer ces moments de vie au cinéma.


Petit aparté linguistique et sociologique.
Deuxième film français vu en Écosse après Casse-Tête Chinois de Cédric Klapisch, La Vie d'Adèle a illustré une nouvelle fois le fossé immense qui peut séparer deux cultures pourtant voisines, notamment dans leur rapport à l'humour. Les rires fusaient dans la salle lors de scènes profondément tragiques, alors que certains passages à la limite de la caricature – et en ce sens risibles – me laissaient bien seul dans ma raillerie...

vendredi 04 octobre 2013

Éphémère globuleux

Éphémère, c'est son petit nom. Cet insecte de quelques centimètres de long, parfois appelé « manne », a un corps (tégument dans le jargon) mou, de grands yeux globuleux et une bouche si petite qu'elle ne lui permet pas de se nourrir. Ses ailes sont membraneuses et à la verticale lorsqu'il se repose. On peut distinguer deux ou trois longs filaments reliés à l'arrière de son corps pour stabiliser son vol hasardeux.

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Cliquez sur l'image pour l'agrandir.
  • NIKON D80
  • Sigma 105mm F2.8 EX DG macro
  • f/2.8
  • 1/400 sec
  • ISO-1600

L'éphémère ne vit que quelques heures (d'où son nom) et en profite pour s'accoupler en plein vol. La femelle dépose ses œufs par centaines à la surface de l'eau, avant qu'ils ne coulent pour aller se poser au fond et donner naissance à une horde de larves. Ces dernières ont une durée de vie de 2 à 3 ans et sont un bon indicateur de la qualité des eaux. Le mâle meurt après l'accouplement et la femelle après la ponte. Apparus au Carbonifère, il y a environ 280 à 350 millions d'années, ce sont les plus anciens insectes ailés de la planète encore vivants.

Ce sont des espèces très sensibles à la pollution des eaux (à l'état larvaire) et lumineuse (à l'état adulte) et en forte voie de régression dans une grande partie de leur biotope. Ils font partie du plancton aérien et jouent à ce titre un rôle important dans certaines zones humides, en particulier pour l'alimentation des poissons et de certaines chauves-souris.

Merci à Émilie pour ses indications.