mercredi 07 mars 2018

Breezy, de Clint Eastwood (1973)

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Une carapace se craquèle

Clint Eastwood n'a donc pas attendu le milieu des années 90 pour réaliser un drame romantique... C'est seulement son troisième film en tant que metteur en scène et déjà, il s'essaie à autre chose qu'un film faisant parler la poudre. C'est à croire que le public des années 70 n'était pas encore tout à fait prêt, tant il bouda ce film et obligea Eastwood à rentrer dans le rang. Si on est très loin du ton et du style de Sur la route de Madison, il y a tout de même un avant-goût évident d'une partie de sa sensibilité dans cette histoire d'amour presque contrariée.

Eastwood, on le sait bien maintenant, nourrit dans une certaine mesure des aspirations de romantique, voire de poète. Sans doute intéressé par le sujet de son film (la vieillesse le tracasse, à coup sûr), il illustre une romance entre un agent immobilier vieillissant et solitaire, riche et au cuir épais, et une jeunette hippie insouciante, à la personnalité largement sous-développée face à sa contre-partie masculine. C'est d'ailleurs un des principaux reproches que l'on peut formuler à l'encontre du film : avec un personnage féminin aussi évasif, Eastwood dessert la féminité en la réduisant à une sorte de variable d'ajustement, toujours compréhensive, toujours là quand le personnage masculin change d'avis. Mais disons que William Holden donne corps à un questionnement existentiel, à un amour difficile sujet au regard des autres cristallisant leurs différences sociales et culturelles, qui valent le détour. Ses revirements de cœur sont parfois un peu abrupts, conditionnés par la seule intervention d'un personnage secondaire qui tombe à point, mais la toile de fond revêt tout de même les apparats de la démarche sincère dans sa sensibilité.

Breezy questionne quelque part les choix de l'existence, l'illumination soudaine d'un quotidien morose et la réaction à y apporter. Kay Lenz, il faut quand même l'avouer, excelle dans son rôle d'étincelle amoureuse qui met le feu aux poudres endormies. Elle fait craqueler la carapace de l'homme bien plus âgé qu'elle, elle le sort de sa résignation presque léthargique. De son côté, Eastwood réussit quelques très belles scènes, comme celle (un peu attendue, de par le choix du cadre; mais qu'importe) où Holden se tient dos à une zone peu éclairée et où l'on voit des mains féminines sortir de l'ombre pour caresser son torse, ou encore celle où ils se font face, longuement, tout en se déshabillant.

C'était un sujet très délicat, sur le terrain partagé de la romance et de la vieillesse, et s'il n'est pas exempt de défauts ou de maladresses éparses, le film parvient à éviter les poncifs et les clichés du mélodrame typiquement américain. La mièvrerie est toujours tenue à bonne distance, conférant à la romance une certaine force. Le regard d'Eastwood est tendre, très pudique, et il examine avec une étonnante délicatesse le poids des conventions sociales sur la solitude endurcie d'un homme dont la carapace venait d'être brisée.

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lundi 05 mars 2018

L'Homme qui voulut être roi, de John Huston (1975)

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"God's holy trousers!" : un tissu d'illusions pour un aveuglement enchanté

L'Homme qui voulut être roi confirme un ressenti jusque-là resté assez vague dans l'exploration de la filmographie de l'acteur-boxeur-réalisateur-dialoguiste américain : c'est dans le récit d'aventures, avec tout ce qu'il peut comporter comme enseignements et comme pirouettes scénaristiques consacrant des rebondissements hauts en couleur, que John Huston excelle vraiment. Que ce soit dans l'écrin du western, avec les mirages dorés dans lesquels se sont perdus les chercheurs d'or trente ans plus tôt dans Le Trésor de la Sierra Madre (lire le billet), ou comme ici dans celui du conte aux confins du Moyen-Orient, où des sujets de la couronne britannique se perdront dans les reflets tout aussi dorés de mirages divins, la vanité de l'homme constitue un matériau de base, le fondement incandescent d'un récit passionnant.

John Huston manie les antagonismes avec une dextérité vraiment remarquable : la trajectoire des deux larrons, Daniel Dravot et de Peachy Carnehan, partis de l'Inde coloniale en direction du Kafiristan (une province au Nord-Est de l'Afghanistan aujourd'hui baptisée Nouristan) à la fin du 19ème siècle, illustre magnifiquement cela dans leur recherche éperdue de fortune et de gloire. Ce cheminement géographique et mental brille par sa simplicité sans être dépourvu d'ambigüité, il revêt l'apparence du conte moral sans pour autant s'enfoncer dans le systématisme ou le didactisme obtus, et il investit autant le registre de la comédie pure que celui de la tragédie profonde.

On peut reconnaître d'emblée le rôle prépondérant de Sean Connery et Michael Caine dans la réussite du film, dans leurs habits de sergents de l'armée coloniale britannique, tant ils parviennent à incarner tour à tour la folie douce, l'inconscience tranquille, la bonhommie conciliante, la domination arrogante ou l'orgueil paternaliste. Leurs "God's holy trousers!" répétés sont forcément inoubliables. On passe d'un sentiment à l'autre entre deux batailles, on passe du rire franc quand Connery reçoit une flèche en plein torse et en ressort indemne, arrêtée par sa bandoulière, au rire un peu plus gêné quand il commence à profiter largement de cet événement pour se faire sacrer roi, dieu Sikander et descendant direct d'Alexandre le Grand. On passe de la clémence amusée, tandis qu'il s'imagine Salomon des temps modernes en répandant des jugements d'une apparente justesse à sa cour, au doute plus grave lorsque le pouvoir grignote progressivement les dernières parcelles de lucidité.

Cette dynamique des émotions confère à L'Homme qui voulut être roi toute sa force et entérine sa pluridisciplinarité, entre odyssée grandiose et récit d'aventures sombres, entre épopée mélancolique et tragi-comédie. Le dérisoire côtoie le démentiel dans cette fresque dépeignant leurs songes impérialistes. Un tissu d'illusions qui les conduira à leur perte, bercés par leur croyance en une supériorité morale et leur soif de conquête. Une vanité et une affliction magnifiques jusqu'à l'extrémité de leur existence, avec ces derniers moments où le temps semble s'arrêter sur un pont suspendu, point d'orgue de l'aveuglement et du vacillement enchantés.

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Loud, Fast & Out of Control: The Wild Sounds of ’50s Rock (1999)

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Une compilation éditée par Rhino (auteur de la compilation similaire en Rock Psyché, Nuggets: Original Artyfacts from the First Psychedelic Era 1965-1968) qui regroupe 4 heures de Rockab' 50s et assimilés, avec des grands noms (Eddie Cochran, Elvis Presley, Chuck Berry, Johnny Burnette, Carl Perkins, Fats Domino, Jerry Lee Lewis, The Coasters, Wanda Jackson, Screamin' Jay Hawkins, Little Richard, Link Wray & The Wraymen, Roy Orbison, Buddy Holly) et une pléthore de méconnus.

Un exemple : Honey Hush, par The Johnny Burnette Trio.

L'ensemble est sans doute un peu long à écouter d'une traite, il est bien sûr inégal (forcément, avec plus de 100 morceaux) mais c'est une vraie mine d'or pour qui souhaite creuser dans cette direction.

Johnny Burnette - Rockabilly Boogie https://www.youtube.com/watch?v=Uv1xvMjxqcQ
Dwight Pullen - Sunglasses After Dark https://www.youtube.com/watch?v=S07rl68DMD8
Little Willie John - I'm Shakin https://www.youtube.com/watch?v=qWRjus3end4
Warren Smith - Ubangi Stomp https://www.youtube.com/watch?v=ZPQ-1OG0mEQ
Vince Taylor and His Playboys - Brand New Cadillac https://www.youtube.com/watch?v=56XgO4MKIjI

mardi 20 février 2018

Makala, d'Emmanuel Gras (2017)

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Poésie du charbon de bois

Il existe mille façons de questionner la frontière poreuse qui distingue la réalité de la fiction, et Emmanuel Gras avait sans doute déjà fait ses premiers pas dans cette direction-là dans son documentaire Bovines sur la vie simple des vaches : en se reposant simplement sur le positionnement de la caméra, su le choix des cadrages et sur le montage, on pouvait raconter une histoire sur ces vaches sans pour autant qu'elle témoigne nécessairement une quelconque réalité documentaire (même si son contenu ne faisait ici aucun doute). Dans Malaka, qui signifie charbon en swahili, le parcours de cet homme habitant au fond de la République démocratique du Congo pose des questions un peu différentes.

Pendant un long moment, on se demande vraiment ce dont il est question, et c'est là très clairement une grande qualité du film qui parvient à maintenir un certain mystère thématique. Dans la simplicité de la démarche, dans l'absence de voix off et la quasi-absence de dialogues dans cette première partie, on ne saurait vraiment dire s'il s'agit d'une fiction ou non. On suit Kabwita dans sa tâche : abattre un arbre immense à coup de hachette, réunir les bûches (qui n'ont vraisemblablement pas été coupées à la hache, elles... comme un premier indice involontaire de fiction, mais passons) en un monticule recouvert de terre et brûler le bois à petit feu étouffé dans ce four souterrain pour ensuite en récupérer du charbon. Cette première partie, capturée dans un souci esthétique exacerbé, peut autant fasciner que déranger. La fascination naturelle tient à la beauté des étendues immenses, à la proximité de la caméra, au bruit du vent qui souffle lorsqu'on on arrive sur les versants exposés. Mais la recherche incessante de la belle lumière, du beau contre-jour et du beau mouvement de caméra ample et sinueux autour de l'arbre et dans les branches, pour terminer sur le personnage, se fait beaucoup trop insistante pour vraiment produire son effet. Entre la pudeur du regard et l'absence de discrétion des effets de mise en scène, l'écart est immense et déséquilibre le film tout entier.

Le deuxième temps du récit ouvre de nouvelles perspectives, en se concentrant sur l’acheminement de nombreux sacs de charbons vers la ville, réunis sur un vélo de fortune : la tâche est digne de celle d'un Sisyphe. J'ai du mal à saisir la composante "néoréalisme italien" vantée ici ou là, mais force est de constater que Makala parvient à communiquer la sensation de la très longue marche à pied vécue comme une épreuve. Le protagoniste fait preuve d'une telle persévérance, d'un tel calme et d'une telle abnégation dans sa besogne qu'il transcende son statut de victime pauvre et miséreuse pour atteindre celui de héros presque surhumain. Ici encore, l'esthétisation à outrance et l'écriture de certaines séquences pose le même problème de fictionnalisation, à grand renfort de violons particulièrement insistants, tandis que son avancée vers la ville sur les chemins poussiéreux est filmée sous tous les angles et toutes les lumières, capturant la moindre volute de poussière, le moindre tourbillon de sable. C'est magnifique, incontestablement.

Si l'on omet ce sentiment désagréable d'esthétisation artificielle et poussive, Makala fait preuve d'une efficacité incroyable pour illustrer tout autant que symboliser le passage de la campagne à la ville, comme un passage entre deux mondes, du calme magnifique des plaines désertes battues par les vents au tumulte  incessant des horizons citadins surchargés. La poésie qui se dégage de cette structure dialectique est évidente mais, à défaut d'être discrète, sombre dans un certain systématisme. Un léger manque de retenue qui sera plus ou moins dommageable, selon l'attrait de l'écrin photographique irréprochable, et qui se trouvera renforcé (sans nier son réalisme, en se plaçant d'un point de vue purement cinématographique) par l'ultime séquence à l'église, avec ses prêtres en survêtement et ses cris de transe religieuse.

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jeudi 15 février 2018

Cobra Verde, de Werner Herzog (1987)

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"The slaves will sell their masters and grow wings."

En dépit d'un doublage anglais assez horrible dans la version originale, grignotant lentement mais sûrement une grande partie de la patience dont on peut faire preuve, la dernière triple image du film conserve une force incontestable et reste profondément marquante : Klaus Kinski qui s'effondre dans les flots en essayant de tirer vers la mer un bateau échoué sur une plage, un Africain atteint de poliomyélite qui erre sur le rivage comme une âme en peine, et des jeunes Africaines vêtues de leurs costumes traditionnels qui chantent, dansent, et nous inondent de leurs sourires. Impossible d'oublier ce dernier fragment de la dernière collaboration entre Herzog et Kinski. Le visionnage du documentaire Ennemis intimes se fait de plus en plus pressant...

Cobra Verde n'est pas exempt de défauts, loin de là, et certains d'entre eux sont sans doute très classiques dans l'œuvre de Herzog, à commencer par ce côté sous-écrit de certaines séquences qui semblent progresser de manière aléatoire et anormalement lente. Il y a des chances qu'on se prenne au jeu dans ces conditions, toutefois, notamment lorsque le protagoniste est incarné par un Klaus Kinski au bout du rouleau (il sortait du tournage de Paganini, apparemment éprouvant). Et on peut compter sur Herzog pour combler ces petits défauts par quelques fulgurances, par ces partis pris esthétiques et ces captations d'une incroyable puissance.

Il y a bien sûr l'histoire au sens propre, celle d'un bandit brésilien mandaté par son patron (pour l'éloigner, après qu'il ait mis enceinte les trois filles de ce dernier) pour organiser ce qui constituera l'un des derniers jalons du trafic d'esclave à la fin du 19ème siècle. Ses pérégrinations africaines sont loin d'être anodines, mais le plus marquant est sans doute la vision grossière (au sens non-péjoratif du terme, vague et sommaire) de l'Afrique que nous renvoie le film. Dans les populations, dans les coutumes, dans les paysages. Dans l'image des tyrans locaux, parfois incarnés par de vrais chefs de tribus autochtones, dans l'entraînement au combat impressionnant de centaines d'amazones qui donnèrent du fil à retordre à toute l'équipe du film, et dans ces fragments purement graphiques qui frappent comme autant d'éclairs : un sol carrelé de crânes humains, des femmes prisonnières dans un puits, un homme handicapé qui avance à quatre pattes (comme une reprise du tableau de Bacon, "Paralytic Child Walking on All Fours"), etc.

On retrouve aussi, évidemment, des thématiques transverses chères à Herzog, à commencer par la condition de l'homme emprisonné, victime de son environnement proche. Une prison dont les barreaux seraient constitués par la nature elle-même, par sa propre folie ou par la société aliénante. Toutes ces thématiques se retrouvent naturellement dans cette peinture cruelle du colonialisme, dont les origines sociales et les intérêts économiques semblent intimement mêlés, bien au-delà de la simple opposition Noirs-Blancs. Kinski n'est pas toujours parfaitement à propos dans son costume de néo-Napoléon mi-colonialiste mi-émancipateur, et les zones de flottement son nombreuses, mais on peut prendre cette caractéristique-là comme un élément du récit à part entière.

Encore et toujours cette épopée qui tourne mal, qui tourne court, qui s'éloigne vertement de la fresque épique pour s'écraser dans les affres de l'échec. Les réminiscence de Fata Morgana (épisode durant lequel Herzog fut emprisonné et mordu par des rats), son incursion précédente sur le continent africain, se font parfois sentir dans l'angoisse diffuse et étouffée, dans l'incompréhension douce mais générale. S'y ajoute ici un parfum délicatement absurde, avec cette triple image finale cristallisant la futilité (voire l’impossibilité) de la tentative d'évasion, à quelques encablures des stigmates d'une humiliation, à quelques pas des dernières traces d'une joie de vivre.

"The slaves will sell their masters and grow wings."


Une chanson dans laquelle elles chantent au sujet d'un navire négrier qui a coulé au large des côtes où Cobra Verde était le capitaine, à l'endroit où il s'effondre à la fin. Les esclaves étaient faibles pour s'être fait attraper et même s'ils appellent au secours, aucune femme ne voudra d'un homme sur le bateau alors pourquoi s'embêter à les sauver. La partie du chant qui ressemble à "golo a minute men" répété plusieurs fois correspond au moment où elles exigent des ailes pour les esclaves, pour qu'ils soient libres.

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lundi 12 février 2018

Un Homme intègre, de Mohammad Rasoulof (2017)

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Le sacrifice

Un Homme intègre a de quoi inquiéter dans sa première partie, en empruntant les sentiers on ne peut plus battus du film focalisé sur l'humiliation constante de son personnage principal. L'inverse n'est pas pour autant vrai : on ne peut pas affirmer que ce registre à la vague composante misérabiliste soit clairement évité ici, en faisant du protagoniste une sorte de martyr broyé par à peu près tout son entourage. Mais disons que sur le chemin de l'offense et de la souffrance continues, assez unilatéral et sans réelle échappatoire, un certain virage est négocié dans la dernière partie à travers un sursaut d'orgueil et un désir de revanche qui aura su bien ménager sa surprise.

Tout le film s'échine et s'acharne à illustrer l'écrasement dont sont victimes les plus faibles dans la société iranienne, et on ne saurait totalement le reprocher à Mohammad Rasoulof qui avait déjà quelques soucis avec les autorités politiques et religieuses avant ce film (le tournage s'est effectué sur la base d'un scénario tout autre). Gageons que les choses ne se sont pas arrangées après la sortie. Difficile de ne pas penser au Leviathan d'Andreï Zviaguintsev qui usait à peu près des mêmes codes et thématiques, transposés dans le cadre de la Russie contemporaine. Même pourrissement moral allégorique d'un pays, même volonté de résister et de préserver son bien, même mise en scène caractérisée par sa sécheresse. La principale différence réside sans doute ici dans la mise à l'épreuve permanente des convictions du protagoniste, dont le refus catégorique de se soumettre à la logique de la corruption, au centre du récit, apparaît comme inébranlable. Un Homme intègre se fait dans cette optique un peu trop caricatural par moments (d'un point de vue purement cinématographique, bien évidemment, la réalité rattrapant souvent la fiction), notamment quand il s'agit de dépeindre les différentes strates des administration judiciaire ou pénitentiaire, dans tout leur discrédit et dans toute leur compromission, et même si l'équilibre entre la colère intérieure et la dignité à préserver est plutôt bien maintenu. Reza Akhlaghirad, dans ce rôle, est excellent.

Dommage que la narration se fasse aussi insistante dans l'accumulation des problèmes, dans la succession des obstacles, et dans la série des intimidations qui mises bout à bout alourdissent désagréablement le discours naturellement intelligible. Dans certaines séquences à l'esthétique ultra-léchée (les passages dans la grotte, avec son bassin d'une eau bleu laiteux, sont magnifiques), dans l'intériorisation d'une rage refoulée et dans l'endurcissement du personnage pas particulièrement aimable de prime abord, dans la place accordée à sa femme (Soudabeh Beizaee très convaincante), dans certaines métaphores (le lait qui bout sur le feu pour représenter l'acte sexuel) et dans la morale de conte très noir (le Nuri Bilge Ceylan de Il était une fois en Anatolie et Winter Sleep n'est jamais très loin, et une séquence évoque très directement celle de la maison en flammes dans Le Sacrifice de Tarkovski), Un Homme intègre laisse pourtant entrevoir un matériau de base très intéressant.

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dimanche 11 février 2018

Les Douze Salopards, de Robert Aldrich (1967)

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Douze hommes en colère

Je ne connais pas bien Robert Aldrich et Les Douze Salopards m'en dresse un portrait (partiel) assez clair : le genre à ne pas faire dans la dentelle et à asséner son coup avec une frontalité tout à fait assumée. Il y a de l'exagération dans la description de quasiment tous les personnages mais, étonnamment, ce trop-plein de verve ne vire pas pour autant à la caricature, chose qu'on attendait presque dans le registre du film de guerre. Mieux, Aldrich fait preuve d'un certain anti-manichéisme tout à fait surprenant, en manipulant avec plus de soin que prévu des situations ambigües et des intentions on ne peut plus troubles. Que ce soit chez les douze du titre ou chez leurs généraux, il est bien difficile de deviner la trajectoire qu'ils vont suivre, qui va se révéler complétement fou, qui va rester intègre, qui va tenter de se rebeller, qui va faire semblant de ne rien voir, etc. C'est un film bien étrange ce point de vue-là.

On est tellement loin du film d'opération commando américain classique... Exit les nobles protagonistes et les valeureux soldats prêts à se sacrifier pour la cause de la nation, place à la raclure qui peuple les prisons militaires. C'est un début qui bouscule vigoureusement tous les repères qu'on peut avoir en la matière. Le ton est dès le début très amer, en filmant de manière extrêmement froide l'exécution d'un détenu par pendaison, et le film poursuivra sa route en direction d'un discours anti-belliciste totalement désabusé, très loin de quelque forme d'héroïsme que ce soit, flirtant même avec un nihilisme brutal par moments (bien au-delà de La Colline des hommes perdus de Sidney Lumet, cf. ce billet). La galerie de têtes connues (Lee Marvin, Ernest Borgnine, Charles Bronson, John Cassavetes, Donald Sutherland [dans un rôle de fou qui préfigurera celui dans De l'or pour les braves, chroniqué ici, trois ans plus tard], George Kennedy, etc.) ne change rien à cette brutalité, en dépit des nombreuses séquences comiques et presque bon enfant qui ponctuent régulièrement le récit.

Voir ce film après le Inglourious Basterds de Tarantino permet de discerner deux démarches radicalement différentes, tant la bande d'assassins et autres condamnés ne trouve d'égal ici que dans la figure des généraux haut placés, d'un cynisme effrayant. Personne n'endosse les habits du héros, à aucun moment la Seconde Guerre mondiale ne ressemble à un événement "cool". Malgré la démesure du projet, à savoir faire exploser un château avec un joli gratin de dirigeants nazis à l'intérieur avant le Débarquement, jamais l'entreprise ne paraît judicieuse, méritée ou héroïque. La dernière partie est à ce titre d'une rare violence, une immense boucherie dans les deux camps, tellement vaine, malmenant les archétypes hollywoodiens dans la lutte contre la nazisme. On finit par se demander qui sont les plus fous ou les plus cruels, lorsque le commando jette des litres d'essence et des dizaines de grenades dans les sous-sols, à travers les conduits d'aération, où se sont réfugiés les Allemands du château, avec femmes et enfants ostensiblement montrés. C'est une mise à mort longue, lente, compliquée, semée d'embûches, le point d'orgue d'un massacre difficilement acceptable.

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