jeudi 13 octobre 2016

La Barbe à papa, de Peter Bogdanovich (1973)

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Addie dans les villes

Paper Moon (en V.O.) est un mélange aussi subtil qu'efficace de mélancolie et d'humour, ancré dans le paysage singulier de l'Amérique au temps de la Grande Dépression. Le contenu est relativement simple sur le papier, avec une gamine et un escroc sur les routes de la campagne américaine, ou dit autrement un enfant en quête d'un père et un mec paumé qui vend des bibles à des veuves soigneusement sélectionnées : Moze et Addie / Ryan O'Neal (Barry Lyndon !) et sa fille Tatum forment un duo de choix, dynamique, attachant, contrasté.

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Fable enfantine sous la forme d'un récit d'apprentissage, chronique sociale décrivant en arrière-plan l'Amérique des désenchantés et des déshérités, road-trip improvisé à la Alice dans les villes (sorti un an plus tard, lire le billet) sur le thème de la citation de Nicolas Bouvier : "Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui même. On croit qu'on va faire un voyage mais bientôt c'est le voyage qui vous fait ou vous défait" (Clément en parlait ici). La Barbe à papa, c'est un peu tout cela à la fois. Peter Bogdanovich jongle avec les styles comme avec les tons, passant sans crier gare du burlesque typique au récit cruel. Et l'un des points forts du film est cette petite fille (la jeune actrice autant que son personnage) bien endurcie par la vie, envoûtée par une figure paternelle un peu gauche mais qui semble avoir sa mâchoire : c'est décidé, c'est son père, celui qu'elle n'a jamais connu.

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En toile de fond, l'Amérique de Steinbeck telle qu'il la décrit dans Les Raisins de la colère, celle des laissés pour compte sur le bord des grands chemins. Un pays et une époque dans lesquels il faut se débrouiller activement pour survivre passablement. Les paysages souvent désolés, vides et arides, faits de maisons abandonnées et de pauvres gens, contribuent à renforcer cette sensation de vie dure. Mais cette dureté ne pèse pas lourdement sur le film, tant elle est sans cesse contrebalancée par la liberté du ton et celle des personnages. Addie fume clope sur clope sans que ce ne soit un véritable problème, et elle prend les devants pour relancer voire même améliorer la machine à arnaques de son presque-père. Son imagination et son inventivité en matière d'arnaques fructueuses sont délicieuses, c'est le moteur de la partie centrale du film.

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Au final, Paper Moon est un pur produit du Nouvel Hollywood portant sur l'Ancien, respectueux de ses aïeux tout en sachant rester innovant et audacieux aux bons endroits. C'est une science délicate de l'entre-deux, ni franchement comique, ni franchement mélancolique. Et pourtant, les émotions sont bien là, savamment dosées, savamment distillées. C'est l'art de la comédie burlesque et tendre, inclassable, aux accents sociaux renforcés par le contexte de la crise de 1929, dans la lignée des films mettant en scène une enfance tumultueuse, précipitée malgré-elle vers l'âge adulte.

mardi 11 octobre 2016

Animalism, de The Animals (1966)

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Tout le monde connaît (enfin, j'espère) l'album que les Animals produisirent en 1964 et qui porte leur nom. C'était les prémices du British Blues, un courant musical du début des années 60 typiquement british, donc, inspiré par le Blues et le Rhythm & Blues noir américain de leurs aînés. Leur interprétation du célébrissime morceau The House of the Rising Sun (ne parlons pas de la version française s'il vous plaît) en entrée d'album est sans doute la plus connue, mais l'album regorge de pépites en tous genres, tantôt plutôt Blues, tantôt axées Rock'n'Roll. Beaucoup de reprises bien senties parcourent ces 40 minutes bien serrées, en citant notamment John Lee Hooker, Fats Domino, ou encore Ray Charles.

Moins connu, Animalism (au singulier, l'écriture au pluriel correspondant à la galette qui suit dans leur discographie) est un autre album du groupe sorti en 1966. Beaucoup de bonnes choses, encore une fois, parmi lesquelles figurent deux morceaux excellents qui sont à l'origine de la présente bafouille. Hit the Road Jack tout d'abord, un standard de Rhythm and Blues popularisé par Ray Charles en 1961, et Hey Gyp, un morceau envoûtant que Claire Denis utilisera presque trente ans plus tard pour une scène culte dans son film US go home. Les voici :

lundi 10 octobre 2016

The Black Cat, de Kaneto Shindō (1968)

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Éradication du mâle à la source

Plus on parcourt la filmographie de Kaneto Shindō, plus on s'aventure dans les recoins poétiques et atmosphériques de ses histoires, et plus le charme vénéneux de ses images fait sens, plus il gagne en puissance. En prenant pour cadre le Japon médiéval au temps des guerres civiles et des samouraïs-rois, The Black Cat ("A Black Cat in a Bamboo Grove" si l'on se tient à la traduction du titre original) ne déroge pas à la règle de ces films envoûtants et au style si particulier. Différence notable avec ses précédents films (connus), Shindō s'engage ici sur les terres mystérieuses du conte horrifique, dans des proportions bien différentes de ce que distillait avec malice Onibaba (lire le billet à ce sujet).

Si la poésie de l'ensemble se savoure sans retenue, tant dans les thématiques abordées que dans les choix esthétiques retenus, il faut dans un premier temps passer par un sursaut d'horreur d'un autre genre. L'introduction ne ménage pas les yeux des âmes en peine passant par là et fait déferler sur une pauvre femme (Nobuko Otowa, encore elle) et sa bru une horde de samouraïs rageurs et avides de chair. La guerre qui secoue le pays a enfanté ces êtres sauvages et dénués de morale, et les sévices qu'ils font subir aux deux femmes, en les violant et en brûlant leur maison, enfanteront à leur tour des esprits maléfiques assoiffés de vengeance. Il ne fait pas bon être samouraï en ces lieux, désormais, et passer non loin de la porte de Rajōmon (Kurosawa était déjà passé par là 18 ans plus tôt) se fera au péril de sa vie.

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Shindō reprend dans une certaine mesure le thème du rape and revenge médiéval qu'Ingmar Bergman avait magnifiquement mis en scène dans La Source (encore un billet). Mais là où le réalisateur suédois abordait le désir de vengeance à l'aune du questionnement existentiel et spirituel à travers le personnage interprété par Max von Sydow, The Black Cat suit le chemin plus simple mais tout autant sinueux des représailles méditées et teintées de fantastique. La terreur est tapie dans l'ombre d'une forêt de bambous et la peur enfle progressivement, à mesure que les samouraïs se perdent dans le piège sanglant tendu par les deux fantômes. C'est l'ambiance (visuelle et sonore), tissée avec grand soin, qui est au cœur des enjeux ici.

Que ce soit à travers l’utilisation des costumes fournis des samouraïs et des esprits, le maquillage très prononcé et évolutif (au gré de leurs humeurs de spectres vengeurs) des deux femmes, ou encore leurs déplacements très expressifs, comme si elles flottaient au ras du sol au lieu de marcher, The Black Cat fait beaucoup penser au théâtre traditionnel japonais, le kabuki. Le récit en emprunte une variation savoureusement féministe, et occasionnellement érotique. L’environnement sonore appuie encore davantage cette impression. Même si une portion de la première partie peut sembler répétitive, avec les allées et venues incessantes des samouraïs sur le point de se faire séduire et égorger, et même si la morale de ce conte peut paraître un peu simpliste, l’ambiance inquiétante qui se déroule peu à peu et qui nous enveloppe lentement comme les rets des fantômes se repliant autour des samouraïs déchus se suffit, très vite, à elle-même. À la première émanation de fumée blanche, aussi menaçante que cinégénique, le ton est donné. Et il est trop tard pour s’échapper : le piège s’est déjà refermé.

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That's The Bag I'm In, de The Fabs (1966)

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Un petit concentré de Garage dansant : That's The Bag I'm In et Dinah Wants Religion, un single du groupe californien The Fabs (qui, semble-t-il, avaient des problèmes en matière de petit déjeuner et pour trouver des filles qui veuillent bien d'eux). Une petite pépite tout droit sortie des sixties et présente sur la compilation Back From The Grave. Le single d'origine vaut aujourd'hui quelques centaines de dollars, avis aux amateurs.

Deux sucreries pour le prix d'und :

samedi 08 octobre 2016

Britannia Hospital, de Lindsay Anderson (1982)

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What a piece of work is a man!

Ovni satirique assez foutraque directement issu du cinéma britannique contestataire des années 80, Britannia Hospital fait avant tout l'effet d'un gros pavé dans la marre des institutions anglaises de l'époque. Et autant dire que vue la taille du pavé (et de la marre), les éclaboussures atteignent un sacré paquet de personnes...

De par la nature du lieu principal de l'action (le titre du film), on pense forcément à une charge dirigée à l'encontre du National Health Service, le système de santé publique au Royaume-Uni. Mais il ne faut pas croire que cette histoire complètement barrée de bout en bout, faite de simples fous et de dangereux psychopathes en tous genres, ne s'intéresse qu'au simple cas des professionnels de la santé et autres chirurgiens (mentalement dérangés, cela va de soit). Britannia Hospital s'ouvre sur un mouvement de grève orchestré par des syndicalistes assez peu scrupuleux et totalement étranger à la notion d'intégrité, et évolue à travers beaucoup d'autres strates institutionnelles. Les patients de l'aile privatisée dont les besoins et caprices semblent proportionnels à leur richesse ; les journalistes fantasques prêts à tout pour avoir leur scoop (scène assez hilarante avec Luke Skywalker défoncé à l'herbe et aux champignons hallucinogènes) ; la reine (systématiquement appelée par son acronyme en carton HRH, pour Her Royal Highness) et tout le protocole qui l'entoure, d'une envergure stupide, qui n'hésitera pas à s'introduire dans l'hôpital dans un cercueil lui-même à l'intérieur d'une ambulance pour franchir la barrière de grévistes ; et bien sûr les médecins, aux préoccupations pas vraiment orthodoxes, sur une variation de l'histoire de Frankenstein. Un joyeux bordel qui pète dans tous les sens.

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Tout cela alimente un chaos omniprésent, une cacophonie persistante à tous les étages de l'hôpital et à tous les niveaux du récit. Malcolm McDowell, assez éloigné du rôle d'Alex dans Orange Mécanique, navigue tant bien que mal en tant que journaliste sur les flots tumultueux de cette apocalypse, et parvient à pénétrer dans l'hôpital. Il ne ressortira pas tout à fait indemne de son enquête sur les pratiques douteuses du Professeur Millar, et c'est le moins que le puisse dire : la scène dans laquelle son corps en morceaux (remodelé selon les délires du chirurgien excentrique) se venge en mordant les doigts du néo-Frankenstein est aussi délirante que gore. Un gore qui surprend d'ailleurs, étant donné la relative sobriété du reste du film à ce niveau et jusqu'à ce moment-là. Dommage que Britannia Hospital, dans l'ensemble, manque de vraie structure porteuse ou de rythme durant la totalité des deux heures : on a parfois l'impression de regarder une succession de scénettes bigarrées plus qu'une œuvre homogène. Heureusement, le délire british barjot de l’ensemble ravage tout sur son passage et gomme ces petits défauts : dernière folie du film, une machine-cerveau prénommée Genesis que le professeur chtarbé (encore lui) présente à un parterre royal. De la cervelle déclamant du Hamlet jusqu’au bug, c'est à voir.

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What a piece of worke is a man! how Noble in
Reason? how infinite in faculty? in forme and mouing
how expresse and admirable? in Action, how like an Angel?
in apprehension, how like a God?
how like a God?
how like a God?
how like a God?

William Shakespeare, Hamlet, 1599-1602 (les quatre premiers vers seulement : le bégaiement vient de la machine dans le film, of course).

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mercredi 05 octobre 2016

Terre-Neuve, le pays des myrtilles, des maisons colorées et des orignaux imaginaires

Terre-Neuve, ou Newfoundland en anglais (admirons l'imagination des colons britanniques qui ont ainsi nommé ce recoin de la planète !), c'est une "petite" île anglophone à l'Est du Canada, couramment rattachée au Labrador pour former la province canadienne Terre-Neuve-et-Labrador. Particularité amusante de l'île : elle est dotée d'un demi-fuseau horaire rien que pour elle, avec un décalage de 4,5 (oui oui, "virgule cinq") heures par rapport à la France métropolitaine. Je dis "petite" avec des guillemets car on ne dirait pas comme ça, au large d'un pays avoisinant les 10 millions de kilomètres carrés, mais la superficie de Terre-Neuve est proche de celle de l'Angleterre. Avec une population de 500 000 habitants, soit une densité de 4 habitants au kilomètre carré, 100 fois inférieure à la patrie de ses anciens colons. St. John's, parfois francisé en Saint-Jean, est la capitale de la province, située sur la côte Est de l'île, à une latitude comparable à celle de Brest. Mais autant dire que les températures, elles, ne sont pas comparables : compter en moyenne 10°C de moins, et une variabilité beaucoup plus forte. Le coupable : le courant du Labrador, un courant océanique froid dans le nord de l'Atlantique, issu de l'Océan Arctique, rejoignant le Gulf Stream au niveau de Terre-Neuve.

De fait, ce climat ne favorise pas la biodiversité telle qu'on la connaît en France : l'écrasante majorité du territoire est composée d'étangs et de forêts d'épicéas ("épinettes" en québécois). On y croise régulièrement des gens sympas à l'accent presque incompréhensible dans la rue, au hasard des rencontres (comme souvent quand on sort de notre pays), mais aussi des ours, des aigles, des caribous, et des orignaux. Deux types d'ours sont à distinguer : l'ours noir et le grizzly (une sous-espèce de l'ours brun). Savoir faire la différence entre les deux peut s'avérer primordial, pour ne pas dire vital, tant la réaction à adopter en cas de rencontre, une fois la panique tétanisée passée, diffèrent en fonction de la bête qui nous fait face. Par contre, nous ne sommes pas en mesure de dire quoi que ce soit au sujet de l'orignal, et pour cause : on n'en n'aura pas croisé un seul au cours des deux semaines riches en randonnées. Des empreintes par-ci, des crottes par-là, mais rien de plus... Difficile pourtant de le rater, c'est le plus gros des cervidés : 2 mètres au garrot, pour 500 kilos chez le mâle à l'âge adulte. L'animal a été introduit sur l'île par l'homme suite à la surpêche de la morue, principalement. Aujourd'hui, il est en surpopulation, et c'est devenu l'animal le plus dangereux de Terre-Neuve... sur la route.

À l'image du Canada, cette île (surnommée The Rock, sans lien avec le film de Michael Bay !) au climat hostile et peu propice aux cultures agricoles est cependant parsemée de curiosités géologiques au cœur de grands espaces sauvages. Des baies en tous genres (et notamment des myrtilles, aussi appelées bleuets au Québec) pullulent sur les versants nus des montagnes que la forêt boréale n'a pas colonisés. Point de baleines, point de macareux en septembre, et aucun iceberg venu directement du Groenland à l'horizon : ces privilèges sont réservés aux curieux de printemps.

Émilie et Renaud.


N'hésitez pas à cliquer sur les photos pour les afficher en plein écran.


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La ville de St. John's et sa périphérie, avec ses maisons de pêcheurs colorées (historiquement, pour qu'elles puissent être retrouvées dans le brouillard — ou avec quelques litres de rhum Screech dans le sang !) et en bois, l'embouchure au niveau de Quidi Vidi Village (très bonnes bières Iceberg), les canons sur Signal Hill comme vestiges du passé, et le quartier "The Battery" construit au bord de l'eau.

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Le parc national du Gros-Morne (sommet à 806 mètres), à l'Ouest de l'île, et la région de Rocky Harbour.

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Les Tablelands, une montagne également située dans le parc national du Gros-Morne, dotée d'une richesse géologique unique (paraît-il) avec cette roche-mère aux couleurs martiennes.

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La pointe de la péninsule d'Avalon, au Nord de St. John's, autour de Torbay et Portugal Cove.

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Balade sur la côte Est, avec la célèbre "Spout trail", randonnée à la découverte d'une sorte de geyser intermittent (et accessoirement machine à arcs-en-ciel), des lagons nourrissant l'illusion d'une île exotique, des formations géologiques en plaques, des phares et des "sea stacks", autres formations géologiques rappelant la Great Ocean Road près de Melbourne, sur la côte Sud de l'Australie.

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Les seules traces d'orignaux qui ont croisé notre chemin : des tas de crottes, d'énormes empreintes, et des panneaux d'avertissement. On soupçonne le ministère du tourisme de payer un grand nombre de personnes à fabriquer ces traces de toutes pièces !

mercredi 28 septembre 2016

Le Verdict, de Sidney Lumet (1982)

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Le Droit du plus fort

Le savoir-faire de Sidney Lumet, en termes de puissance du montage, de narration millimétrée et d'enjeux détournés, est une sucrerie dont je ne me lasserai, je pense, jamais. De ce qui se présente initialement comme une banale histoire de procès tranché, avec vraies victimes et vrais méchants, Le Verdict dérive lentement mais sûrement vers quelque chose de beaucoup moins manichéen et parvient à tisser des liens vers des thématiques, des questionnements, voire des affirmations qu'on n'aurait absolument pas pressentis de prime abord.

Le thème de l'injustice est un pan monumental dans l'œuvre de Lumet (12 Hommes en colère, La Colline des hommes perdus, Serpico, pour ne citer qu'eux), et on le retrouve ici côte à côte avec celui, très hollywoodien, de l'homme seul, déchu, face à un adversaire puissant et redoutablement bien organisé. Adversaire qui prend la forme d'une institution (comme souvent chez Lumet, que ce soit la justice comme ici, l'armée ou la police), en mesure de manipuler très efficacement l'opinion publique et orienter l'issue d'un procès. C'est donc à travers la figure de l'anti-héros qu'incarne Paul Newman (excellent, vraiment, du même niveau que son rôle dans Luke la main froide, dans un registre bien différent) que cette structure colossale s'ébranlera et c'est à travers des sentiers détournés que pourra rejaillir la justice des hommes.

D'un point de vue technique, on sent très vite que Sidney Lumet n'est pas né de la dernière pluie et opère depuis presque trente ans. La mise en scène est d'une efficacité redoutable tout en se faisant particulièrement discrète : elle n'impose pas ses mouvements de caméra ni son découpage de l'action, elle nous laisse délicatement les savourer. La direction d'acteur est ainsi mise en avant, et c'est du boulot de pro, je ne vois pas comment le dire autrement. Il y a un sens du détail succulent pour peu qu'on y soit réceptif, dans la façon qu'a la caméra de saisir un changement de cap comme dans le travail d'interprétation (jusque dans les seconds rôles) et dans l'écriture du scénario. Dans certains recoins du scénario tout du moins, car comme souvent chez Lumet, on retrouve une certaine propension à simplifier les conflits et les parties de part et d'autre (les plaignants sont blancs comme neige, les avocats de la partie adverses sont vérolés jusqu'à l'os). Le Verdict évite cependant un manichéisme direct, heureusement, puisque le protagoniste est décrit dans un premier temps comme un homme pas vraiment avenant, tapant l'incruste dans différentes cérémonies d'enterrement pour trouver des clients de manière assez peu honorable.

Certes, donc, le film manque parfois de singularité, voire d'ambiguïté chez certains personnages, mais l'ensemble s'exécute plutôt adroitement. La société américaine est dépeinte de manière très violente, notamment dans la description des rapports de force entre les êtres humains lambda et les bras armés des différentes institutions (hôpital, justice, église). Ce qui est frappant durant ce procès, c'est que les différentes parties ne se demandent plus si telle chose (un fait, une déclaration, une erreur) est vraie ou non car elles ne l'analysent qu'à travers la perspective de leur propre intérêt. La question de l’ecclésiastique à son lobbyiste est à ce titre marquante, tant elle paraît déplacée du point de vue de l'intéressé (en substance, pourquoi se soucier de la véracité d’un élément du dossier tant qu’il est à notre avantage ?). Même le personnage interprété par Paul Newman n’est pas fondamentalement altruiste, puisqu’il s’investit dans cette affaire par pur intérêt personnel. Ses choix en termes de plaidoirie sont orientés par son propre profit avant qu’une lueur de conscience n’émerge — de manière un peu trop éloquente lors du dernier discours. La conviction, semble-t-il, n’a rien d’innée : elle se travaille, elle se construit.

Au final, c’est bien dans la décision des différents membres du jury que se trouve l’éclair d’humanité, la vérité selon Lumet, et non pas dans l’institution de la justice. Le droit n’est au final qu’une arme dont les puissants peuvent s’emparer à travers leurs avocats et leur connaissance précise de son exécution, à grand renfort d’alinéas interminables et parfois éloignés de la réalité. Lumet dépeint le droit américain dans toutes ses faiblesses, englué dans tant de basses manœuvres et dans un bouillon de corruption infâme. Il fournit de la sorte les bâtons de dynamite pour faire exploser une institution.

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mardi 20 septembre 2016

Bad Company, de Robert Benton (1972)

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"I'd like to get my hands around the throat of the son of a bitch that told me to go west."

Bad Company (le film de 1972 !) s'inscrit dans la droite lignée des westerns contestataires d'un certain ordre établi, produits dans les années 70. Briser les conventions en déboulonnant le mythe du grand Ouest et sa vision manichéenne des rapports humains : voilà en quelque sorte l'étendard de ces films, beaucoup moins célèbres (toute proportion gardée) que ceux qui ont fait l'âge d'or du western classique. Un peu dans la même veine que The Culpepper Cattle Co. (lire le billet) vu récemment et tout aussi méconnu (on retrouve d'ailleurs Geoffrey Lewis et son regard bleu de psychopathe), il s'agit d'un récit d'apprentissage, à travers les portraits de quelques jeunes désœuvrés, jetés dans la rue et du mauvais côté de la loi.

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En 1863, la Guerre de Sécession fait rage depuis quelques années et les troupes de l'Union recrutent de force tous les hommes valides, y compris parmi les plus jeunes. Beaucoup essaient d'y échapper, se cachent, et rivalisent d'imagination pour se déguiser. Protégé par sa famille, le personnage interprété par Barry Brown (encore un oublié du club des 27...) fuit son village natal pour échapper à la conscription, en direction de l'Ouest et d'une situation plus heureuse. Plus ou moins forcé de faire équipe avec une bande de jeunes aussi paumés que lui, le côté enivrant de la vie de hors-la-loi aura tôt fait de s'effacer au profit de la désillusion d'un arrière-pays ravagé par les conséquences de la guerre et les bandits de tous horizons.

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Plus qu'une terre d'aventures et d'émancipation, l'Ouest américain se révèlera être le plus grand pourvoyeur d'amertume et de retour sec à la réalité. La misère est telle qu'au début du film, la bande de gamins menée par Jeff Bridges va jusqu'à détrousser les plus pauvres et les plus jeunes qu'eux, ne serait-ce que pour quelques cents dans la poche d'un enfant de cinq ans. Mais ces vols ne sont jamais commis pour le plaisir, l'ombre menaçante de la faim plane toujours sur la jeune équipe et semble être au cœur des préoccupations, bien avant le jeu ou le pur appât du gain. L'amitié qui se développe entre Brown et Bridges, alors respectivement âgés de 21 et 23 ans, est de l'ordre des contraires qui s'attirent et qui se complètent. Le groupe évoluera d'une naïveté presque insouciante vers une brutale prise de conscience, en jouant de manière dynamique entre épisodes amicaux et dramatiques. Une scène concentre ces regards antagoniques : celle dans laquelle ils volent des poules et une tarte, qui commence comme un sketch à la Tex Avery, dans la joie et la bonne humeur, pour se terminer violemment, dans un bain de sang aussi violent que surprenant. Et si la dernière image, symbole figé d'amitié façon Butch Cassidy et le Kid, paraît un peu précipitée et incertaine, on garde bien en tête la dureté de l'époque et l'inéluctable passage vers le banditisme.

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