mardi 07 avril 2026

La Dernière Chance (Fat City), de John Huston (1972)

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"You can count on me right down the line."

La ballade country composée et interprétée par Kris Kristofferson, "Help Me Make It Through the Night", traverse le film, persiste longtemps après, et contribue discrètement à cette mélancolie tenace qui semble faire partie de sa constitution. On est au tout début des années 1970, Jeff Bridges a 23 ans et en paraît 5 de moins, Stacy Keach a 31 ans et en paraît 20 de plus. La ville californienne de Stockton sert de décor à ces États-Unis de seconde zone, petite bourgade de quelques milliers d'habitants aux regards aussi usés que les silhouettes. Fat City n'est pas à proprement parler un film sur la boxe, mais le milieu de la boxe amateur sert de toile de fond à ce récit de déshérités. Un peu comme si une fiction avait pris racine dans l'univers de la salle du Texas explorée par Wiseman dans son docu Boxing Gym. Ici, Keach incarne Billy Tully, une ancienne gloire à qui on avait fait miroiter une brillante carrière, et à laquelle il croit encore toujours un peu ; en attentant, le temps est passé, sa femme l'a quitté, et les premières minutes le montrent perdu dans l'alcool et les illusions perdues. Par hasard il rencontre Ernie Munger (Bridges), un jeune boxeur fougueux qu'il oriente vers son ancien manager afin de le lancer dans une carrière sportive.

Sur la base de ces prémices, on pourrait croire à une histoire d'amitié entre les deux hommes, sur fond de coups durs et d'existences cabossées. Mais pas du tout, La Dernière Chance est avant tout un bal de solitudes dans lequel les personnages masculins et féminins traînent péniblement leurs carcasses de bars poisseux en bars poisseux, de rings miteux en rings miteux.

Rien ne dure longtemps dans ce coin paumé, les relations professionnelles, les amitiés, les romances, les espoirs. Pour mettre en scène ces relations comme condamnées par un caractère éphémère inéluctable, John Huston déploie une tendresse extrêmement éloquente. On enchaîne les combats dérisoires et pourtant il y a quelque chose de bouleversant au sein de chacun d'entre eux. Il y a ce type aussi amoché que le protagoniste qui pisse du sang avant le combat, et on imagine une existence parallèle tout aussi misérable, juste en dehors du champ. Il y a cet entraîneur (Nicholas Colasanto) qui ne peut compter que sur des promesses d'avenir meilleur pour donner à ses protégés la force de continuer — en attendant, il capte l'essentiel des maigres bénéfices lorsqu'une victoire survient. Le personnage de Bridges aurait dans cette optique gagné à être un peu plus étoffé, lui qui enchaînait les rôles pertinents à l'époque : l'adolescent paumé de La Dernière Séance (Peter Bogdanovich, 1971), le déserteur hors-la-loi pendant la guerre de Sécession dans Bad Company (Robert Benton, 1972), ou encore le jeune aventurier de Thunderbolt and Lightfoot (Michael Cimino, 1974).

Et puis il y a toute la débrouille à laquelle le boxeur en fin de carrière doit consentir pour payer sa chambre louée et ses bouteilles de whisky : c'est notamment l'occasion de nombreuses virées dans les champs et les vergers pour un salaire de misère, à ramasser des oignons ou à bêcher sous un soleil de plomb. Huston parvient à capter admirablement bien ces moments de solitude terrible. La relation avec Candy Clark, pilier de comptoir en attendant que son mari sorte de prison, aussi paumée que le héros, est d'une tristesse terrifiante. Les fameux "You can count on me right down the line" répétés sous l'effet de l'ivresse... Les moments de désespoir, bien que nombreux, contribuent à un climat de chronique blindée d'amertume qui ne se soldera ni dans un happy end ni dans une grande tragédie. Juste un regard sur l'échec, le temps qui passe, et la jeunesse qu'on essaie futilement de rattraper.

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mercredi 01 avril 2026

A Legend or Was It? (死闘の伝説, Shitō no densetsu), de Keisuke Kinoshita (1963)

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Abus de pouvoir

Premier contact électrique avec la carrière du cinéaste Keisuke Kinoshita me concernant, avec cette histoire tragique et glaçante se déroulant sur l'île d'Hokkaido pendant la Seconde Guerre mondiale. L'aperçu est aussi brutal dans la seconde moitié de ce Shito no densetsu qu'il est fascinant dans la première, et donne férocement envie de persévérer dans la direction de cette lacune ainsi révélée au grand jour. Le cadre initial donne l'impression d'observer comme des entomologistes une tribu de mantes religieuses qui seraient tombées sur une poignée de papillons : ou comment une famille ayant fui Tokyo et la guerre trouve refuge dans un village isolé de l'île, pour y découvrir très progressivement un mode de vie quasiment féodal avec son seigneur local.

La perspective s'illustre par son originalité, en se focalisant sur des enjeux rarement abordés quand on traite de ce conflit mondial — que ce soit en dedans ou en dehors du cinéma japonais. Dans un premier temps, la famille essaie de faire bonne figure et de s'intégrer, son grand dénuement la pousse à faire une série de concessions... Et notamment la fille, qui envisage de se marier avec le fils du maire du village. L'affaire semblait toute tracée, mais lorsque le frère de la future mariée, revenu du front, reconnaît dans le futur amant un soldat qu'il avait croisé en Chine et qui ne s'était pas illustré par sa bienveillance à l'égard des femmes chinoises (euphémisme atomique puisqu'on parle de meurtres et de viols), ça tourne au vinaigre. Point de départ des antagonismes entre deux pôles relativement condensés dans un premier temps, la famille tokyoïte et le clan du chef, mais qui iront crescendo et s'enflammeront dans la seconde partie pour atteindre un chaos relativement innommable.

Mariage annulé, récoltes saccagées, rumeurs répandues avec une immense perfidie : le gars qui s'est fait démasquer fera tout son possible pour enflammer les rapports avec toute la population locale et faire de ces nouveaux arrivants des boucs émissaires à harceler. Il faut dire qu'en ces temps de malheurs, où les pertes d'êtres proches sont monnaie courante et où les estomacs peinent à se remplir, il ne faut pas grand-chose pour que la haine la plus sauvage embrase les environs. Et le noir et blanc crasseux et classieux de "A Legend or Was It? (en attendant un titre français digne de ce nom) sied admirablement bien aux horreurs auxquelles on assiste — la trame principale étant insérée entre une courte introduction et une courte conclusion en couleur et à l'époque contemporaine, étonnamment joyeuse et paisible, comme pour rappeler que la mémoire collective a un rôle à jouer et doit être confrontée.

Au cœur des dynamiques tant de constitution que de résolution des conflits, on peut relever un trio féminin interprété par Shima Iwashita, Kinuyo Tanaka et Mariko Kaga (vue récemment dans le très élégant Fleur pâle de Masahiro Shinoda). Toute leur bonne volonté et tout leur courage ne pourront rien contre la vindicte sciemment entretenue par d'immondes ordures et embrassée par une horde de villageois qui donnent l'impression de n'attendre que ça. Kinoshita suggère qu'une légère dissonance cognitive, en lien avec les lourdes pertes japonaises et la foi en l'empereur, ne serait pas étrangère à ce potentiel basculement dans l'horreur. En tout état de cause un film très original sur des conséquences secondaires de la Seconde Guerre mondiale, avec une visée nihiliste beaucoup plus globale, une musique à base de guimbarde digne des plus grandes tensions de western spaghetti, et un regard franchement terrifiant sur l'hystérie collective soumise à l'autorité.

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jeudi 26 mars 2026

Le Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls (1971)

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Casser le mythe et crever l'abcès

Regarder Le Chagrin et la Pitié (1969 ou 1971, selon la diffusion considérée) sur l'occupation de la France par l'Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, un documentaire réalisé par Marcel Ophüls une trentaine d'années après les événements, m'a procuré un peu les mêmes sensations que lors du visionnage de La Guerre sans nom (1992) de Bertrand Tavernier sur la guerre d'Algérie. Il y a beaucoup de points communs, le même décalage temporel entre l'histoire et son récit permettant un certain recul, le même prisme soulignant l'importance et la pertinence du témoignage, la grande diversité des sources locales dont on recueille la parole, et bien sûr la tonalité extrêmement corrosive du propos par rapport à la norme du consensus qui structurait le discours officiel de l'époque. La phrase "si les Allemands n'avaient eu que leur propre Gestapo, ils n'auraient pas fait la moitié du mal qu'ils ont fait" tirée du film illustre sans doute le plus efficacement cette idée.

Mais très clairement la démarche d'Ophüls (fils de Max) jouit d'une dimension avant-gardiste, fondatrice et iconoclaste à laquelle le film de Tavernier ne peut pas tout à fait prétendre, en tous cas sur le plan de la portée du cinéma documentaire. Le Chagrin et la Pitié donne l'impression de redistribuer radicalement les cartes vis-à-vis de ce qui était communément admis dans l'imaginaire d'alors, ce mythe résistancialiste, cette impression qu'il n'y avait eu que des résistants parmi les Français entre les armistices de 1940 et de 1945. Un bon indicateur de l'importance d'un tel documentaire peut s'observer dans l'élan de désapprobation qu'il suscita contre lui, selon une gamme très large de réactions allant de la désapprobation intellectuelle et morale d'une Simone Veil à la censure des cercles pompidoliens et des dirigeants de l’ORTF. Et on comprend, au terme des quatre heures, en quoi un tel film avait pu fragiliser le récit national gaullien...

De la même façon que Tavernier travaillait une pluralité de points de vue, la parole est autant donnée aux pétainistes qu'aux résistants, aux fascistes qu'aux communistes. On croise des discours aux relents antisémites et des positions gaullistes fièrement revendiquées. Tout le spectre idéologique de l'époque semble représenté, avec en revanche des modes d'expression extrêmement diversifiés : de la franchise soudaine à l'aveu contrarié, de la gêne à l'assurance la plus incroyable. De très nombreux regards et visages laisseront des marques indélébiles, ici ce commerçant qui se rappelle en direct ce qu'il finit par nommer maladroitement "l'exil des juifs" de la rue, là cet engagé français de la Waffen-SS détaillant les conditions de ses missions. Il y a beau avoir Maurice Chevalier qui chante sur certaines images de propagande nazie (effet comique garanti, rétrospectivement), difficile de ne pas être remué par le caractère glaçant de certains témoignages.

D'ailleurs l'usage par Ophüls des images d'archive est très habile, venant de temps en temps illustrer, contrebalancer, contredire ou approfondir les propos de plusieurs intervenants. Plus généralement, la forme du documentaire brille par sa perspicacité, il n'y a jamais de volonté affichée et outrancière de briser le mythe de la France unie contre l’envahisseur nazi, le bouleversement du regard sur la période se fait avec calme et détermination. C'est tout un faisceau de paroles de paysans, enseignants, commerçants, qui converge vers une zone occultée de la mémoire collective, longtemps restée taboue afin de "ne pas ternir l’image d’une nation en reconstruction". Évidemment l'ampleur de la conclusion dépasse le strict cas de Clermont-Ferrand et même de l'Auvergne — des localités intéressantes dans leur positionnement intermédiaire lors de l'Occupation. C'est le geste de quelqu'un qui veut crever un abcès, une œuvre historique dont le statut dépasse totalement (et involontairement, j'imagine) le simple cadre du film documentaire en brisant l'hypocrisie ambiante et en remodelant les débats. Sans commentaire, sans didactisme.

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lundi 23 mars 2026

La Chute d'Otrar (Гибель Отрара, Gibel Otrara), de Ardak Amirkoulov (1991)

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Ceux qui osèrent défier Genghis Khan

Le sujet suffit à lui seul à susciter une certaine fascination : La Chute d’Otrar raconte les événements du début du XIIe siècle qui ont conduit au siège et à la chute de cette ville située au sud de l'actuel Kazakhstan, alors qu'elle constituait jusque-là un important carrefour culturel et commercial. Elle occupait une position stratégique sur la route de la soie, au carrefour entre la Chine, la Perse et le monde méditerranéen, et avait permis le développement d'un pôle intellectuel islamique conséquent. Au cours des deux siècles précédents, Otrar appartenait à l'empire des Khwarezmiens, une puissance musulmane d’Asie centrale caractérisée par sa dimension fortifiée imposante — qui sera illustrée avec beaucoup d'éloquence lors de la dernière séquence de bataille.

Le réalisateur soviétique (mais bientôt kazakh) Ardak Amirkoulov prend le parti de détailler les tensions politiques, les rivalités internes et la gestion très autoritaire du pouvoir qui peuvent expliquer la défaite lors du conflit avec Gengis Khan. C'est à ce titre un film très long (près de 3 heures) mais pas forcément lent, structuré de manière habile par le fil rouge de son personnage principal, Undzhu, témoin de tous les événements. Une première partie conséquente est consacrée à la constitution d'un tableau géopolitique, la toile de fond qui permet de se familiariser avec la culture et les coutumes locales (peu avares en pratique de la torture il faut dire) et de bâtir les fondations de l'épopée historique. Une première moitié vraiment passionnante, mise en scène dans une certaine tradition de scénographie soviétique de l'époque, avec cette oscillation entre sépia et couleurs hypnotiques.

Puis un élément déclencheur majeur, fait historique décisif de 1218 : une caravane commerciale envoyée par Gengis Khan et comptant plusieurs centaines d'hommes est arrêté à Otrar par le gouverneur, qui les accuse d’espionnage, fait exécuter les marchands et confisquer leurs biens. Et lorsque Gengis Khan exige ensuite réparation diplomatique en envoyant des ambassadeurs, l'un est mis à mort tandis que les deux autres sont renvoyés avec le crâne rasé... Il n'en fallait pas autant pour déclencher une guerre, aboutissant au siège de la ville pendant plusieurs mois — magnifiques séquences montrant l'assaut des troupes mongoles sur la forteresse dans cet environnement désertique battu par le sable et les vents. Un décor vraiment écrasant, qui finira par ensevelir les lieux pour en faire une ville-fantôme. Et on gardera vraiment longtemps en tête autant les panoramas majestueux que les épisodes de violence, avec une attention particulière sur la période du siège et sur le sort réservé aux vaincus. La mise à mort du chef déchu par injection in vivo de métal en fusion pour réaliser son masque mortuaire, je ne suis pas prêt de l'oublier.

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mercredi 18 mars 2026

Stranger Eyes (默視錄, Mò shì lù), de Yeo Siew Hua (2024)

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Regards perdus

Derrière la façade de son histoire de kidnapping en plein Singapour laissant deux jeunes parents désemparés, Stranger Eyes cultive plusieurs autres thématiques qui revêtent une importance de premier plan, à tel point qu'elle finissent par faire de la disparition de l'enfant un détail de scénario tout à fait secondaire. Qui aura vu son précédent Les Étendues imaginaires ne sera pas du tout dépaysé par le style développé par Yeo Siew Hua ici, réalisateur et scénariste, avec son ambiance baignant dans un mystère très épais qui n'égale toutefois pas du tout le niveau d'onirisme de 2018.

Les premières images donnent le ton : film dans le film, on regarde Tara regarder des vidéos personnelles montrant la famille heureuse, plusieurs mois avant le drame, avant que leur fille ne soit vraisemblablement enlevée, tandis que Darren la surveillait dans un parc. C'est le premier sous-texte irriguant le film avec autant de densité que les caméras de vidéosurveillance dans les rues de Singapour : l'omniprésence des écrans, des images, des points de connexion et des moyens de surveillance. Rien de fondamentalement explicite au sens où ces particularités ne sont jamais verbalisées, mais le niveau de suggestion est tellement poussé que ça en devient un thème trivial. Yeo s'engage dans des considérations pas vraiment originales, mais pas trop mal menées, autour de l'obsession : obsession des parents pour (les images de) leur enfant, obsession du spectateur pour les images du film afin d'y voir plus clair, etc. En brouillant légèrement les frontières entre vérité et mensonge, présent et passé, voyeur et sa cible, la profusion d'images en continu finit par produire un paradoxe, tout le monde voit tout le monde, mais il n'y a plus personne pour se regarder.

Il en découle une inversion des regards notamment entre Darren et le voyeur, Goh (interprété par Lee Kang-Sheng, l'acteur fétiche de Tsai Ming-Liang, excellent dans le registre de l'inexpressivité tantôt menaçante tantôt mélancolique), avec une permutation du point de vue au milieu du film provoquant une imbrication plutôt élégante des deux versions. Au final, il s'agit presque davantage de solitudes irréconciliables au creux d'un monde où chacun ne voit plus que ce qui l'arrange chez les autres, en bien ou en mal. Cet état de surveillance conduit à la révélation de secrets qu'on aurait préféré ne jamais voir éventés, avec pour conséquence des malentendus, des ruptures, des frustrations. Yeo donne l'impression de citer presque explicitement des références comme Hitchcock via Fenêtre sur cour (l'observation récurrente de l'immeuble d'en face avec des jumelles) et Haneke via Caché (la réception de cassettes / disques montrant des images de personnages filmés leur insu). Si Stranger Eyes avait su tempérer les longueurs de sa mise en scène, le propos ambivalent sur la compassion et le désespoir s'en serait trouvé totalement décuplé.

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samedi 07 mars 2026

La Sentinelle, de Arnaud Desplechin (1992)

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Étude de tête

Aux origines de la carrière d'Arnaud Desplechin, on peut donc trouver ce curieux premier long-métrage étrangement hybride, contenant des maladresses assez classiques en matière de premières expérimentations, mais mêlant habilement des registres aussi disparates que la chronique d'une jeune bourgeoisie parisienne, le thriller d'espionnage durant la Guerre froide, et la romance impossible teintée d'étude sociale. Cette association d'ingrédients paraît improbable de prime abord mais la tambouille opérée dans La Sentinelle les incorpore progressivement, en partant d'une atmosphère ouvertement mystérieuse, pour évoluer vers un pragmatisme surprenant entre les deux blocs est / ouest au début des années 1990.

Emmanuel Salinger interprète le personnage central d'un étudiant en médecine et fils de diplomate entraîné malgré lui dans une affaire dont il ne cerne aucun des enjeux dans un premier temps. Lors d'un voyage en train entre Allemagne et France, prétextant une incohérence de visa, un homme menaçant aux intentions indéterminées le menace dans un wagon avant de disparaître. Un peu plus tard, dans sa chambre d'hôtel, il découvrira une tête humaine momifiée, le laissant dans un état second avant de reprendre ses esprits et s'engager on ne sait pas trop pourquoi (probablement le point faible du film, en déficit de contextualisation psychologique au sujet de la non-restitution immédiate à des autorités) dans la recherche de l'identité du défunt. Une enquête qui passera autant par les laboratoires de la médecine légale, exploitant opportunément le cadre de ses études, que par les agents de la DGSE, l'exécution froide et analytique d'un agenda politique, et une recherche de la vérité aux relents allégoriques partagés entre l'insoupçonné et le maladroit.

Rétrospectivement c'est amusant de voir cette nuée d'acteurs relativement jeunes composer ces cercles bourgeois de la capitale chez Desplechin, lui qui y consacrera plus tard une large part de sa filmographie — dans un style radicalement différent plus frontalement néo-Nouvelle vague. On croise notamment Thibault de Montalembert, Valérie Dréville, Marianne Denicourt, Emmanuelle Devos, Jean-Louis Richard, Philippe Laudenbach, Louis-Do de Lencquesaing, Jeanne Balibar (si l'on est très attentif), et même Mathieu Amalric dans un petit rôle parmi les étudiants médecins légistes. Dans cet univers le protagoniste passe par différentes étapes, presque autant de récits d'apprentissage sur l'amitié et l'amour, puis le mode opératoire des agents secrets impliqués dans un réseau d'ingénieurs russes passés à l'ouest, avant de clore sur une réflexion plus ésotérique sur les conséquences de la chute du mur de Berlin et le devoir de mémoire.

Malgré toutes les faiblesses de certains gestes un peu trop sûrs, c'est un film long au rythme lent qui se suit agréablement, que ce soit pour les pérégrinations de son personnage principal (dont on ne perçoit pas immédiatement la finalité) ou pour le propos plus général sur le climat politique de l'époque. Curieuse disposition, aussi, qui consiste à suivre avec une précision toute clinique les différentes étapes de l'analyse biologique des tissus humains conservés sur ces restes de décapitation. Ambiance bizarre garantie.

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mercredi 04 mars 2026

Left-Handed Girl (左撇子女孩, Zuopiezi nuhai), de Shih-Ching Tsou (2025)

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Taipei Story

Le duo de scénaristes Shih-Ching Tsou et Sean Baker avait déjà collaboré au début des années 2000 en co-écrivant et co-réalisant Take Out, chronique du quotidien d'un immigré new-yorkais chinois travaillant comme livreur de repas dans des conditions précaires, sujet à divers problèmes financiers d'ampleurs très disparates. C'était l'occasion de constater le talent des deux à l'écriture d'un scénario agréablement cohérent, attentif aux détails, immersif, et souffrant seulement de quelques partis pris esthétiques — cette omniprésence de la longue focale et des plans serrés reste encore prédominante longtemps après le visionnage. Baker et Tsou se retrouvent à l'écriture pour Left-Handed Girl, réalisé cette fois-ci par la cinéaste à la double nationalité états-unienne et taïwanaise, récit d'une famille de Taipei luttant pour préserver un minimum de cohésion.

Derrière ce triple portrait féminin de la débrouille (une mère célibataire et ses deux filles), c'est un peu comme si on s'invitait dans le cinéma de Hirokazu Kore-eda tendance Nobody Knows revisité à l'aune de celui de Edward Yang — à titre personnel, j'ai régulièrement pensé à son bouleversant Yi Yi, et ce bien au-delà du parallèle évident entre les deux protagonistes enfants de moins de dix ans, Jonathan Chang dans le rôle de Yang-Yang dans ce dernier, et Ma Shih-yuan dans celui de la petite I-ann ici. Beaucoup de débrouille pour survivre financièrement dans la capitale taïwanaise, la mère (Shu-fen jouée par Janel Tsai) tenant un stand de nourriture au cœur des marchés de nuit de la ville, et la fille la plus âgée (I-jing, interprétée par Nina Ye) ayant dû quitter l'école de manière prématurée pour travailler de son côté dans la vente de noix de bétel. Toute une partie de la famille semble impliquée dans différents bidouillages, que ce soit la grand-mère avec du trafic international et la petite dernière persuadée à cause des remarques de son grand-père que sa main gauche est la main du diable (on craint l'espace d'un instant de se retrouver dans l'abominable navet d'Oliver Stone La Main du cauchemar, avec Michael Caine possédé par sa main coupée) — avec pour conséquence aussi drôle qu'imprévue la naissance d'une cleptomanie enfantine. En opposition, l'autre partie de la fratrie (de la mère) composée d'un frère et de deux autres sœurs semble appartenir à une classe beaucoup plus aisée, très éloignée des problématiques économiques que connaissent les trois protagonistes féminines.

Left-Handed Girl s'illustre à ce titre par la clarté de son écriture qui parvient à éviter beaucoup des écueils des drames familiaux classiques, en prenant soin de laisser à bonne distance les clichés et les excès habituels — si l'on omet toutefois une des dernières séquences, lors d'un repas d'anniversaire qui sera le théâtre de révélations intimes détonnant avec le reste en termes de finesse, qui n'ajoute pas énormément au tableau esquissé jusque-là. Un rebondissement qui permet a minima de lire différemment quelques scènes qui précèdent, éclairant d'une lumière nouvelle les relations entre les deux sœurs, l'adolescente et l'enfant. C'est en outre un film qui retranscrit particulièrement bien l'ambiance des célèbres marchés de nuit de Taipei, élément caractéristique de la culture locale, avec ses néons aveuglants, ses stands denses, ses ruelles étroites qui s'en échappent un peu partout. Les trois personnages féminins principaux révèlent en outre trois portraits intéressants, teintés d'émotions propres, soumis à des injonctions spécifiques : la mère et la gestion épineuse du foyer tandis que son ex-mari se trouve en soins palliatifs, l'adolescente et le dur apprentissage de l'indépendance, l'enfant et le bain de péripéties qui infusent durablement sur son comportement.

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samedi 28 février 2026

L’Attestation — Une expérience d’obéissance de masse, printemps 2020, de Théo Boulakia et Nicolas Mariot (2023)

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Se souvenir de cette parenthèse d'auto-autorisation et d'obéissance de masse

Le confinement du printemps 2020 que l'on a tous connu au début de la pandémie constitue une expérience sociale d'une ampleur aussi conséquente que la diversité des analyses sociologiques que l'on pourrait conduire sur des thématiques associées. Dans le cadre de ce travail de recherche, Théo Boulakia et Nicolas Mariot se sont concentrés pour leur part sur le document administratif que l'on a été contraint de remplir pour justifier la nécessité de chacune de nos sorties, la fameuse attestation dérogatoire éponyme. Le sous-titre donne clairement l'axe de travail retenu : "Une expérience d’obéissance de masse". C'est aussi évident que nécessaire de le préciser, mais le livre ne tient rigoureusement aucune position complotiste, et pour ainsi dire ne traite pas du tout de la question sanitaire — chose rassurante étant donné que leur champ de compétence n'a rien à voir avec l'étude des virus et de la propagation des maladies. De manière plus intéressante, la thèse ne peut pas non plus s’assimiler à une formulation idéologique strictement autoritaire : les auteurs investiguent bien davantage l'environnement social permettant de produire une telle adhésion, une telle obéissance à une règle particulièrement contraignante, totalement nouvelle, et parfois même absurde.

De ces considérations, une seule réserve me concernant, même si elle porte sur les conséquences d'un cadrage théorique : parce qu'ils questionnent l'obéissance politique de manière large mais tout de même assez dédiée, le contexte sociologique donne parfois l'impression de sous-estimer massivement le chaos organisationnel et psychologique des premières semaines du confinement. Il me semble que ces aspects ont eu un impact majeur sur une part non-négligeable de la population confinée, et pourtant ils n'interviennent que très parcimonieusement dans l'ouvrage. C'est aussi une étude post-crise, inévitablement, avec les limitations classiques en matière de cohérence pouvant être travaillée a posteriori. Mais, encore une fois, cela n'enlève rien à la pertinence de ces travaux et à la complexité des enjeux étudiés : sans le savoir j'attendais depuis longtemps une analyse comme celle développée dans L’Attestation sur cet épisode de l'histoire récente.

La structure de l'essai est d'une clarté reposante qui se mêle agréablement au style littéraire très abordable des auteurs. Sans surprise les premiers chapitres posent des bases sémantiques essentielles afin de bien définir les termes, la notion de confinement souffrant de définitions extrêmement variables en fonction des pays. Il est autant question des injonctions à rester chez soi que du dispositif légal et policier mis en place pour les faire appliquer de manière plus ou moins répressive et bienveillante : selon plusieurs critères quantitatifs (droit à l'intégrité physique, ratio de policiers par habitant, autorisation de promenade, dispositif de surveillance), on peut contextualiser avec précision la situation que l'on a connue en France — spoiler : c'était violent, même si dans d'autres pays ce fut l'occasion de mater des contestations de régime, de remplir les rues de militaires armés jusqu'aux dents, et même de tirer sur les personnes en infraction. La France est l'un des rares pays à avoir imposé une attestation obligatoire pour toute circulation. De l'analyse du dispositif administratif mis en place, l'étude glisse vers les pratiques policières, puis vers les affects sociaux, avant de considérer des comportements concrets, la culpabilité systémique, le consentement paradoxal et les effets du confinement selon le genre.

Il n'est en outre pas inintéressant de reprendre la chronologie de la formalisation du document en lui-même — personnellement j'avais complètement oublié les ratés des premiers jours, la mise en place de l'horodatage dans un second temps, et l'inspiration majoritaire du document utilisé en Italie. Un grand moment de bricolage politique et administratif... Se repasser le déroulé des événements, c'est aussi se remettre dans cette situation ubuesque vue d'aujourd'hui au cours de laquelle on a dû se plier à une directive gouvernementale nous obligeant à s'auto-autoriser pour chaque sortie. A posteriori, on sait qu'il n'y a pas eu de corrélation entre niveau de confinement et efficacité de lute contre le covid, les auteurs s'amusant même dans une FAQ à citer, en argumentant, les pays à éviter (Pérou, Espagne) ou au contraire à plébisciter (Japon, Danemark) pour un hypothétique prochaine confinement.

Et bien sûr, on est mis face aux constatations évidentes sur l'arbitraire et l'absurdité qui ont pu régner pendant ces quelques mois, que ce soit au niveau des verbalisations (sujettes à des marges interprétatives hallucinantes de la part des policiers et gendarmes, témoignages à l'appui) ou de la surenchère répressive (il faut se remémorer la panoplie du dispositif tactique de surveillance policière mis en en place dans certaines régions), assorties de délations régulièrement intéressées. Boulakia et Mariot se sont aussi amusés à essayer de dresser les 6 profils-types des comportements, en détaillant pour chacune des classes (claustrés, exemplaires, légalistes, insouciants, protestataires, réfractaires) les principales caractéristiques — un travail plus ludique et illustratif que théorique il me semble. Beaucoup d'autres dimensions pertinentes mériteraient d'être également citées, le sort singulier des femmes (avec une explosion des violences conjugales due à cet enfermement opportun pour les conjoints maltraitants), les pratiques discrètes de contestation (l'utilisation non-proscrite du crayon pour remplir l'attestation, la rédaction de plusieurs copies pour jouer avec les limites temporelles et géographiques), l'attrait pour l'enfermement (acceptation du sort, utopie des règles, plaisir de ralentir, sensation de privilège quelconque). Autant de dimensions qui permettent d'affiner des intuitions qu'on a pu avoir, sur une période de banalité du pouvoir et d'intériorisation des normes qui mériterait qu'on s'y attarde beaucoup plus.

lundi 16 février 2026

À 2000 mètres d'Andriivka (2000 метрів до Андріївки, 2000 metrіv do Andrіїvki), de Mstyslav Tchernov (2025)

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Horreur et trivialité de la contre-offensive

L'autre film de Mstyslav Chernov, 20 Jours à Marioupol, chronique d'un hôpital croulant sous les morts et les blessés en période de siège en 2022, m'avait moyennement convaincu, la faute à un déficit d'enjeux cinématographique sur le plan de la documentation. Le flot ininterrompu de corps constituait la quasi-intégralité des images défilant sous nos yeux dégoûtés, matériau aussi brûlant que non-suffisant. La perspective est totalement différente dans À 2000 mètres d’Andriivka, avec l'impression que tous les défauts ont été corrigés, tout en gardant cette proximité immersive et angoissante avec la réalité des conditions de guerre.

Déjà, le cadre : le choix de cet espace, de cette période, et de cette mission brille par sa pertinence. Une bande végétale de deux kilomètres de long appelée "forêt" (en réalité il reste surtout des troncs déchirés et calcinés, profondément maltraités par les impacts de balles et d'obus) séparant deux champs de mines impraticables. Septembre 2023, soit le début de la contre-offensive ukrainienne dont les résultats seront à peine mesurables, connaissance a posteriori donnant une coloration singulière et maussade aux images, aux discussions, aux risques encourus. Et donc cet objectif, reprendre le village stratégique d’Andriivka occupé par l'armée russe — on se croirait dans un jeu vidéo, à certains moments. Le tout forme un cadre formel et thématique particulièrement judicieux. Drôle d'époque : grâce aux progrès technologiques des systèmes vidéo embarqués, on peut suivre des chiens à la recherche de truffes (Chasseurs de truffes), le quotidien d'un salafiste djihadiste (Djihadistes de père en fils), et donc un épisode de l'invasion de l'Ukraine par la Russie comme si on y était.

On est au XXIe siècle, pas de doute là-dessus. Les nombreuses GoPro vissées sur les casques des soldats permettent de suivre toutes les actions en immersion totale, façon FPS, les drones alliés et ennemis rôdent partout, les QG souterrains sont garnis d'équipements de pointe. Et pourtant, avec cette progression extrêmement laborieuse, cette boue omniprésente, ces combats de tranchées, ces appuis de l'artillerie, ces messages transmis par papier, on se croirait parfois en pleine Première Guerre mondiale. L'effet de contraste ainsi produit est saisissant, je crois bien n'avoir jamais vu rien de tel.

En toile de fond, surtout au travers d'une voix off synchronisée au montage mais aussi au détour de quelques discussions intimes enregistrées entre deux assauts, une incertitude croissante envahit l'espace. Les soldats interrogés figurent tous parmi les rangs de volontaires et s'illustrent tous par leur espoir en un avenir meilleur où la guerre sera terminée et toutes les ruines seront reconstruites. Mais le journaliste réalisateur ne partage pas cette petite parcelle d'optimisme. En attendant, on serre les garrots et on évacue les corps. Avec un peu de répit, c'est vrai, à l'occasion de quelques portraits d'hommes ayant abandonné leur travail, d'adolescents ayant quitté leur école. On discute du goût du tabac, d'anciennes rivalités. "Le destin, c’est l’excuse des gens qui font les mauvais choix", dira l'un d'eux, quelques mois avant de disparaître.

Excellent travail de mise en scène qui permet tout d'abord de montrer la sauvagerie des affrontements, avec zéro recul, et dans le même mouvement de fortement suggérer le caractère trivial de ce qui s'y joue, la dimension hautement symbolique de l'opération renvoyant inévitablement à son caractère triste et vain. Cette image du chef d'escouade glissant un morceau de bois abîmé, sur lequel il a fixé le drapeau ukrainien, en haut d'une petite bâtisse tenant encore debout comme par miracle, dégage un parfum d'absurdité intense, reflet parfait du conflit — fierté de l'homme ayant accompli sa mission, futilité de l'exploit qui sera annihilé peu de temps après. Quand un soldat ukrainien demandera à un prisonnier, au terme d'un assaut long et périlleux, "qu’est-ce que vous êtes venus foutre ici ?", ce dernier lui répondra tragiquement "je ne sais pas pourquoi on est là"... Échange très parlant.

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jeudi 12 février 2026

Walker Evans, Dorothea Lange & les photographes de la Grande Dépression, de Thierry Grillet (2017)

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Les racines de la colère

Excellente compilation photographique du début du XXe siècle, essentiellement focalisée autour des années 1930 états-unienne et de la Grande Dépression. Tout est maîtrisé dans cet ouvrage supervisé par Thierry Grillet : le format (presque carré, autour de 30 cm) rend pleinement hommage à la qualité des clichés ainsi qu'à leur valeur documentaire de premier plan, des textes préliminaires donnent tous les éléments contextuels nécessaires à la compréhension des enjeux des différentes sections, deux chapitres introductifs présentent à la fois le positionnement des États-Unis à cette époque charnière post-du krach boursier de 1929 et le rôle de la Farm Security Administration (FSA), un des programmes du New Deal mis en place par Roosevelt qui engagera tous les photographes exposés ici, et enfin un prix particulièrement abordable (30€) pour ce genre d'œuvre — merci aux Éditions Place des Victoires.

La progression le long des presque 300 pages se fait étape par étape, en fonction des thématiques retenues au sein des reportages des photographes, du plus célèbre à la moins connue (et de la compilation la plus dense à la plus légère). La figure majeure de la photographie américaine tout d'abord, Walker Evans, incontournable observateur du réel, du quotidien, avec une neutralité de point de vue imposant souvent une certaine distance, puis une des pionnières du documentaire photographique Dorothea Lange, autrice des plus beaux clichés de l'époque probablement (son "Migrant Mother" est sans doute l'image la plus iconique de la Grande Dépression), avec son approche humaniste intense. Et enfin, d'autres photographes moins célèbres mais dont les travaux sélectionnés ici brillent par leur acuité, sur des thématiques périphériques parfois extrêmement éloquente : Marion Post Wolcott, Russell Lee, Arthur Rothstein, John Vachon, et Jack Delano— je pense notamment à la série de Rothstein consacrée au Dust Bowl, les tempêtes de poussière ayant dévasté une grande partie des plaines agricoles du Midwest, passionnante non seulement pour son contenu directement photographique mais aussi pour la réflexion qu'il engage sur la mise en scène du sujet, avec la notion de transgression des codes d'authenticité du reportage, sur le thème de la vérité opposée à la réalité.

Une plongée fascinante dans cet espace-temps historique ayant alimenté tout un imaginaire littéraire et cinématographique, comme si on était entré en contact direct avec le matériau qui avait servi de base à des monuments comme Les Raisins de la Colère que John Steinbeck publiera à la fin des années 1930. En filigrane des modes de vie ruraux et communautaires exposés ici, c'est tout le corpus de la crise économique qui se révèle, déflation, chômage, migration, avec ce parfum de page d'histoire qui se tourne violemment et définitivement. La galerie de visages et de personnages écrasés par le malheur documente une souffrance hétéroclite, avec son cortège d'enfants en haillons, crasseux de la tête aux pieds, et de travailleurs usés par le coton, le charbon, ou les champs. On aurait bien aimé voir certains axes davantage développés, à l'image du chapitre consacré à Marion Post Wolcott, partie seule sur les routes de la dévastation, qui aurait de toute évidence mérité un recueil à elle seule, avec son regard sur les inégalités sociales et sa démarche féministe avant l'heure.

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