jeudi 27 octobre 2011

Une saison de machettes, de Jean Hatzfeld (2003)

« Quand une maman cachait un enfant sous elle, ils la soulevaient premièrement, ils coupaient l'enfant deuxièmement et sa maman finalement. Les nourrissons, ils ne prenaient pas la peine de les couper convenablement. Ils les tapaient sur les murs pour gagner du temps, ou les jetaient vivants loin devant sur les tas de morts. »

La Saison de Machettes, par Jean HatzfeldLe journaliste Jean Hatzfeld est allé dans la prison à Nyamata pour recueillir, neuf ans après les massacres, les récits des acteurs hutus du génocide rwandais, ici en l’occurrence des cultivateurs, des instituteurs, et des commerçants.

Jean Hatzfeld introduit ces récits en nous rappelant qu’en 1994, « entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50000 Tutsis, sur une population d’environ 59000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16 heures, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda. »

Imaginez ! Vous vous levez chaque matin pour rejoindre votre bande d’amis sur le terrain de foot du village. Vous écoutez les instructions et les recommandations des miliciens, et au coup de sifflet vous partez à pied, la machette à la main en direction des marais et des forêts en chantant des airs populaires. Vous débusquez les avoisinants tutsis qui n’appartiennent pas à la même ethnie que vous, cachés dans la brousse. Vous « coupez » hommes, femmes et enfants tutsis car ils sont les « fautifs de nos ennuis éternels », des « parasites » et des « cancrelats ». Maladroit au début, vous acquérez le leste du tueur à sang froid car « le rabâchage et la répétition contrent la maladresse. C’est je crois une vérité pour n’importe quelle activité de main ». Et, vous maniez la machette ou le gourdin plusieurs fois dans la journée jusqu’au sifflet final.

« Et puis il faut préciser un fait remarquable qui nous a encouragés. Beaucoup de Tutsis ont montré une terrible peur d’être tués, avant même qu’on commence à les frapper. Ils cessaient leur agitation dérangeante. Ils se plantaient immobiles ou se blottissaient. Alors cette attitude craintive nous a aidés à les frapper. C’est plus tentant de tuer une chèvre bêlante et tremblante qu’une chèvre fougueuse et sauteuse, si je puis dire. »

L’esprit de bande qui a joué un rôle crucial dans la mécanique de ce génocide, perdure dans les prisons. Par craintes de représailles, les acteurs du génocide sont dans un premier temps prudents face aux questions du journaliste. En acceptant et en discutant les conditions des entretiens entre eux, ces amis hutus sont mieux à même d’affronter ensemble leurs souvenirs de tueurs. Alors, les langues se délient. S’ils montrent des comportements extravagants au début de leur récit, ils parlent progressivement sans souci d’atténuer leurs actes, sans récuser la moindre initiative individuelle, et sans décharger systématiquement la responsabilité sur autrui.

J’ai posé ce livre plusieurs fois parce que les larmes n’étaient pas loin… Ce livre vous prend soudainement à la gorge, et ne vous lâche plus. Nous entrons inéluctablement dans la tête de ces tueurs, et nous nous soumettons à leurs viles mais trop humaines considérations. Puis, notre empathie irrépressible nous met à la place des victimes tustis acculées comme des bêtes dans la brousse sachant leur peu d’espoir de survie. Ces récits sont terrifiants, et les analyses pertinentes de Jean Hatzfeld donnent une idée claire – mais pas suffisante - des origines, des implications, et du déroulement de ce génocide. Aux récits s'ajoutent le décryptage passionnant de Jean Hatzfeld sur les comportements des tueurs hutus lors de ces entretiens.

J'achève cette chronique par les prénoms de cette bande d'amis (infime échantillon des exécutants de ce génocide) qui aspirent naïvement à quitter la prison pour retrouver leur famille, leur parcelle, et une paix intérieure : Aldabert, Joseph-Désiré, Léopord, Elie, Fulgence, Pio, Alphonse, Jean-Baptiste, Ignace et Pancrace.

jeudi 13 octobre 2011

Inaccessibilité du site durant plusieurs jours !


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Nous sommes désolés du fait de l’indisponibilité et des réguliers ralentissements que le blog subit. Celui-ci était inaccessible depuis dimanche après-midi car notre hébergeur, Olympe Network, s’est vu fermer ses serveurs inopinément et de façon arbitraire par l’un de ses principaux fournisseurs.

Ce service d’hébergement gratuit de site web ne possède pas les mêmes ressources et la même réactivité devant les incidents informatiques, qu’un hébergeur professionnel (du type d’OVH, Gandi, Ikoola, etc.).

Pour ne plus être dépendant de ces couacs techniques, nous migrerons probablement bientôt vers un autre hébergeur, autrement dit vers une offre payante. Si la gratuité était une alternative plaisante pour nous ouvrir les portes de la blogosphère et disposer d’un espace vierge sur lequel nous pouvions peindre ce qui nous passe par la tête, aujourd'hui l’envie de disposer d’un espace stable, et bien à nous, nous asticote.

Nous allons pouvoir continuer la rédaction de nos billets (hop!) car avoir le temps et l’espace pour vous parler (avec des variations) des œuvres de création qui nous amusent, qui nous intéressent, qui nous interpellent est très appréciable (ouh le vilain euphémisme).

Bonne lecture ! :-)

The Chaser, de Na Hong-jin (2007)

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The Chaser est un polar coréen très noir qui se déroule dans les bas fonds de Séoul. Cette chasse à l’homme réunit un antihéros (Joong-ho) - pas fondamentalement méchant - ex flic devenu proxénète qui voit ses prostituées disparaître les unes après les autres, et un serial killer (Young-min) d’une cruauté inouïe envers ses victimes. Je n'oublie pas de planter le décor : la nuit, la pluie et les petites ruelles.

Les ruptures de ton sont déstabilisantes, car s'il faut avoir les nerfs bien accrochés devant les quelques scènes profondément atroces du film, on se réjouit ailleurs de la drôlerie de la satire policière. Le film se moque de la patente inefficacité du service de police, et des enquêteurs coréens qui sont incapables de trouver les preuves judiciaires de la culpabilité de Young-min. L'attitude flegmatique et amusée de ce dernier lors des interrogatoires de police est à tomber des nues. Impuissants et désabusés, les enquêteurs écoutent ce monstre décrire sans ambages le protocole d'exécution de ses crimes abominables. Parallèlement, Joong-ho accompagné de son sbire au sympathique surnom de « tête de nœud » mène ses propres recherches sur le terrain dans l'espoir de retrouver la dernière fille enlevée par Young-min.

C’est la rage au ventre, et le teint un peu livide que j’ai quitté ce film haletant qui a l'art de distiller du suspens. J’ai bien retrouvé dans ce film les références cinématographiques citées sur le blog de kim-bong-park :

La montée de haine progressive de Brad Pitt dans Seven (David Fincher) pour Joong-ho, la provocation ultime du foutage de gueule de Kevin Spacey dans The Usual Suspects (Bryan Singer) pour Young-min et pour notice le précepte hitchcockien : « pour faire un bon film, il faut trois choses : une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire ».

samedi 01 octobre 2011

Christopher Priest, auteur de SF et truqueur de réalité.


Photo de Christopher PriestChristopher Priest est un auteur britannique connu du lectorat de science-fiction et de fantastique. Par ailleurs, Le Prestige, roman sur le thème de la prestidigitation et dont l’intrigue repose sur un doppelgänger a été adapté au cinéma par Christopher Nolan en 2006. Christopher Priest montre dans ses romans que notre perception de la réalité est une construction fragile dont il peut saper petit à petit la base. Il fait glisser le lecteur d’une réalité à une autre sans que nous puissions situer à quel moment la séparation ou la substitution des réalités s'est mise en place. Il manipule ses univers et ses intrigues avec beaucoup de soin ce qui se retrouve dans son écriture précise et sans artifices "procurant au lecteur l'impression de se situer toujours dans le cadre d'une stricte réalité" (1). La Séparation (paru en 2005) est justement le titre d’un de ses romans qui se déroule durant la Seconde Guerre Mondiale.


La Séparation    La Séparation

Ce récit introduit une divergence (on parle alors d’uchronie) dans la nuit du 10 au 11 mai 1941, cette nuit où Rudolf Hess s'est envolé d'Allemagne pour négocier la paix avec la Grande-Bretagne… « Son avion a-t-il été abattu par la Luftwaffe ? Hess a-t-il réussi sa mission sans en informer Adolf Hitler ? Et pourquoi, dans certains documents d'archives, la guerre semble-t-elle s'être prolongée jusqu'en 1945? C'est à toutes ces questions que va tenter de répondre l'historien Stuart Gratton ; notamment en s'intéressant au destin exceptionnel de deux frères jumeaux, Joe et Jack Sawyer, qui ont rencontré Hess en 1936 aux jeux olympiques de Berlin»(2).

Christopher Priest organise le récit «à travers la vision de plusieurs personnages qui ne se recoupe qu'à certains points clés. D'où le sentiment de divergence entre les versions qui contamine la logique spéculative»(3). L’intrigue prend donc plusieurs chemins et se révèle un trésor de perplexité. L’histoire est superbement romancée comme un classique sur la seconde guerre mondiale dont la force réside dans la sincérité et la vraisemblance du témoignage. Il évoque magnifiquement la vie civile en Grande Bretagne, ou les opérations aériennes menées par la RAF bombardant les villes allemandes.

Le Monde Inverti

La distorsion de la réalité est peut-être plus fascinante encore dans le Monde Inverti (1975). Son célèbre incipit : « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres.» nous amène sur une planète étrangère. Sur ce monde, une ville est tractée au dessus d’immenses rails pour assurer son déplacement vers l’« optimum». Toute l'organisation sociale de la cité est orientée vers ce but unique. Et c’est à la guilde des Topographes du Futur qu’incombe la lourde tâche de prévoir le chemin que doit suivre la cité.

Le jeune citoyen Helward Mann a atteint la majorité, soit l’âge de mille kilomètres… Aspirant à devenir un Topographe du Futur, il est initié à chacune des guildes de cette société de castes, découvrant progressivement le monde extérieur et la raison du déplacement de la cité. Son aventure extraordinaire le pousse irrémédiablement à une réflexion qui va à l’encontre sa connaissance du monde. Par ailleurs, ce que l’observation est capable de lui apprendre semble constituer un savoir abstrait sur la réalité qui l’entoure, et en particulier sur les phénomènes naturels (distorsion du temps et de l’espace) qu’il affrontera durant son voyage initiatique en dehors de la cité.

Un concept mathématique (subtilement divulgué) vient nous éclairer sur la nature déroutante et mystérieuse de cette planète. En donnant une interprétation mathématique, Christopher Priest offre ainsi la clé permettant l'accès à la compréhension d'une réalité qui n'est pas tangible immédiatement. Il fait le lien entre le monde du sensible et le monde des idées/des concepts qui semble ainsi clore le paradigme.

Le Monde Inverti est un roman vertigineux. Le final fut à la hauteur de mes attentes, ouvert et inattendu, la substitution des réalités laisse place à la confusion du héros comme du lecteur. Maestria !

Le Monde Inverti se place parmi mes romans préférés de science-fiction.

Le Livre d'Or de la SF consacré à Priest    La Fontaine Pétrifiante    L'archipel du rêve

J'ai plus de réserve pour ses nouvelles parues dans le Livre d'Or de la SF qui lui est consacré, ou pour l'univers chimérique et fabuleux dans lequel s'inscrivent le roman La Fontaine Pétrifiante (1981) et le recueil de nouvelles l'Archipel du Rêve (1981) plus proches du Fantastique que de la Science-Fiction. Je n'ai pas de prédilection pour un des deux genres, ce serait plutôt des anicroches avec un personnage principal antipathique, avec une rêverie exotique, avec un érotisme qui ne fait ni chaud ni froid... Ce qui est peu de choses devant leurs autres qualités, et leur atmosphère parfois enivrante.

Sa bibliographie contient d'autres romans que je continue de découvrir.

(1) et (3)   Extraits de la critique sur le roman la Séparation par Philippe Curval, auteur français de SF.
(2) Extrait de la quatrième de couverture.

mercredi 14 septembre 2011

White Rabbit, par Grace Slick & Jefferson Airplane (1969)

Je ne résiste pas à ajouter cet intermède musical après le billet de Renaud qui sème des pilules multicolores sur notre blog.

vendredi 09 septembre 2011

Quand les enfants tricotent avec nos nerfs...


Tout est dans le titre du billet...
Les Innocents par Jack Clayton (1961)
L'exorciste
par William Friedkin (1974)
Les révoltés de l'An 2000
par N. I. Serrador (1977)
Shining
par Stanley Kubrick (1980)
Le sixième sens
par M. Night Shyamalan (2000)
Les Autres
par Alejandro Amenábar (2001)
The ring
par Hideo Nakata (2001)
Dark Water
par Hideo Nakata (2002)
Joshua
par George Ratliff (2007)
Morse par Tomas Alfredson (2008)
Esther
par Jaume Collet-Serra (2008)
The Children
par Tom Shankland (2009)

(dans l'ordre chronologique)
the_innocents.jpgexorciste.jpgLes_Revoltes_De_L_an_2000.jpgshining-4.jpg
sixieme_sens.jpgothers.jpgthe_ring.jpgDarkWater.jpg
joshua.jpg morse.jpg Esther-6.jpgthe_chidren.jpg

Le premier film de cette liste, les Innocents, est l’adaptation du conte fantastique connu sous le titre : Le Tour d’Ecrou. Henry James, l’auteur de ce grand classique qui date de 1898, nous fait partager les troubles d’une jeune gouvernante veillant sur deux enfants orphelins, doux, serviables, et étrangement secrets. La jeune femme soupçonne les deux enfants d'être sous le charme d’apparitions fantomatiques. Elle éprouve le besoin de se rapprocher d'eux, et du charmant garçon capable de feindre ses émotions, mais non de dissimuler l'atmosphère maléfique qui entoure lui et sa sœur. L'expression "Donner un tour d'écrou" (The Turn of the Screw) signifie « exercer une pression psychologique sur quelqu'un », et convient parfaitement pour illustrer l'angoisse que les enfants de ces 11 autres films parviennent parfois à produire sur nous.

Dans la préface d'un recueil de Orson Scott Card, ce dernier distingue «trois formes de la peur» qui donnent chacune un tour d'écrou supplémentaire :

... Des trois formes de la peur, l’angoisse est la première et la plus forte : c’est cette tension, cette attente qui naît quand on sait qu’il y a quelque chose à craindre mais qu’on n’a pas encore réussi à identifier l’objet de cette crainte;

C’est la peur qui naît quand on entend un bruit bizarre dans la chambre, ...

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quand on se rend compte qu’une porte qu’on est certain d’avoir vu fermée est à présent ouverte, ...

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quand on est témoin d’étranges sinistres dans son appartement…

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La terreur, elle, n’intervient qu’à l’instant où l’on voit ce dont on a peur. C’est l’instant où tous les muscles du corps se crispent et se tétanisent, ou bien où l’on se met à hurler, ou encore où l’on s’enfuit. Il y a de la folie dans cet instant, une force paroxystique – mais c’est une force de déchaînement, pas de tension, et, de ce point de vue, la terreur, si éprouvante soit-elle, est préférable à l’inquiétude : enfin, on connaît au moins l’apparence de ce que l’on craint. On en connaît les limites, les dimensions. On sait à quoi s’attendre.

L’horreur est la plus faible des trois. Après que l’événement redouté s’est produit, on en contemple les restes, les vestiges, le cadavre affreusement mutilé ; les émotions vont du dégoût à la compassion envers la victime, et même la pitié se teinte de révulsion et de répugnance ; on en vient à rejeter la scène et à nier toute l’humanité au corps qu’on nous montre ; par la répétition, l’horreur perd sa capacité à émouvoir, déshumanise jusqu’à un certain point la victime, et, par conséquent, le spectateur...

Je trouve la description bien vue, et on comprend que seul un savant dosage de ces trois formes de la peur (l'angoisse, la terreur, et l'horreur) causeront chez le spectateur : effrois et fascinations. Quant au thème de l'enfance, on est curieux de voir comment les raconteurs d'histoire, des adultes en somme, nous montrent le monde qu'ils ont perdu. Car même dans le cinéma fantastique, d'épouvante, ou d'horreur, on se sent parfois soudainement relié à quelque chose d’essentiel que tout le monde a vécu. Quand ces films ne sont pas juste divertissants.

jeudi 01 septembre 2011

Keep on walking


Chanson : Edwin Starr, 25 Miles (1968)

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