mardi 22 juin 2021

Le Sel de Svanétie, de Mikhaïl Kalatozov (1930)

sel_de_svanetie.jpg, mai 2021
Symbolisme, ethnographie et propagande

Trente ans avant l'exploration périlleuse de la taïga sibérienne dans La Lettre inachevée, Mikhail Kalatozov s'était donc déjà fendu d'une œuvre apparentée, à caractère documentaire, en immersion dans les montagnes de Svanétie. Dans cette région isolée au cœur des hauts plateaux géorgiens, il n'y a quasiment qu'une chose qui intéresse l'œil du réalisateur soviétique : la dureté des conditions de vie de ces montagnards qui vivent coupés de tout. Force est de constater qu'au début du XXe siècle, au-delà de la composante propagandiste qui usera de tous les pouvoirs de la mise en scène pour le souligner, la vie dans ces montagnes s'inscrivait manifestement dans la lignée des siècles qui précédaient. La lutte contre les éléments est féroce, l'oppression des autorités seigneuriales locales est bien présente, mais Le Sel de Svanétie réserve tout de même une grande partie de sa courte durée à la description méthodique des gestes artisanaux de cette communauté rurale.

De ce point de vue-là, c'est un régal. Pour qui apprécie ce segment cinématographique, à la croisée de la paysannerie d'un autre temps et de la poésie symbolique du cinéma soviétique, le film sera un moment d'intense bonheur. On est à l'époque du muet bien affirmé, doté de la technique déjà bien rodée du côté d'Eisenstein et consorts, et Kalatozov fait un excellent usage du montage, des gros plans, des décadrages, des inclinaisons, de la répétition, de la suggestion, des symboles. Le Sel de Svanétie sort la même année que La Terre d'Alexandre Dovjenko et les correspondances sont nombreuses au sein de cette avant-garde russe. S'il est clairement montré que la vie des montagnards dépend de leur approvisionnement en sel, transporté à dos d'hommes le long de chemins enneigés dangereux, il met tout son savoir-faire technique au service du portrait des coutumes.

Ainsi voit-on défiler, dans ce village orné d'imposantes tours de défense, des hommes et des femmes entourés d'animaux dans leurs tâches quotidiennes. La défense du village du haut des tours, la récolte de la laine de mouton et le tissage pour confectionner habits et chapeaux, l'élevage ovin et bovin, le passage d'un pont suspendu, la coupe traditionnelle des cheveux, la récolte de l'orge, les carrières schisteuses où des travailleurs typiquement soviétiques filmés en contre-plongée extraient des ardoises pour construire les toits des habitations. À l'image de La Terre où des paysans pissaient gaiement dans le réservoir d'un tracteur, les villageois urinent sur des pierres que viendront plus tard lécher des vaches : une illustration parmi beaucoup d'autres de l'importance du sel (ici contenu dans l'urine) pour les hommes et les bêtes. De la même façon, une chèvre lèche le cou plein de sueur salée de ceux qui s'endorment, un chien lèche le corps recouvert de placenta salé d'un nouveau-né.

Entre deux péripéties climatiques, entre la neige soudaine qui frappe les champs en été et l'attente toute dramatique des femmes et des vieux scrutant l'horizon après le départ des hommes partis chercher le précieux sel, l'influence de la doctrine soviétique se fait surtout sentir dans deux segments. La toute dernière séquence, d'abord, montrant la construction d'une route pour relier le village à la civilisation et rompre enfin l'isolement de cette population : un rouleau compresseur ceint de banderoles et de valeureux travailleurs soviétiques, abattant des arbres centenaires et brisant d'immenses roches, attestent vigoureusement cette volonté. Mais c'est surtout dans l'illustration de la barbarie des rites religieux, figés dans des traditions ancestrales, que la propagande se fait la plus saillante, en montrant la nécessité absolue de ramener ces gens dans le giron soviétique. À la rudesse des conditions de vie s'ajoute ainsi la cruauté de l'enterrement d'un riche villageois : on sacrifie une vache pour que son sang irrigue la terre de sa tombe, on pousse un cheval au galop jusqu'à ce que son cœur éclate, et une femme enceinte se trouve répudiée (chaque nouvelle naissance est considérée comme une malédiction) tandis qu'elle accouche dans la douleur. Un montage parallèle intensément dramatique montre la tête du cheval agonisant et l'enfant mort-né dans un même mouvement, à l'image de la mère criant désespérément "de l'eau !" tandis que des gens étanchent goulument leur soif de l'autre côté du village. Pendant ce temps, on dépose des kopeks sur le crucifix posé sur le cercueil du mort qu'une main avide rassemblera. Le constat est clair : le combat contre la nature est aussi inévitable que la transition vers la civilisation. Soviétique, cela va de soi.

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samedi 19 juin 2021

Louisiana Story, de Robert J. Flaherty (1948)

louisiana_story.jpg, mai 2021

D'une utopie à l'autre D'une œuvre de commande pour la Standard Oil Company du New Jersey destinée à illustrer les difficultés de la recherche pétrolière dans un milieu aussi difficile que les marais de Louisiane, Flaherty parvient à composer un film très étonnant, à la croisée des mondes, entre  […]

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jeudi 17 juin 2021

Morituri, de Bernhard Wicki (1965)

morituri.jpg, mai 2021

Brynner et Brando sont sur un bateau Malgré toutes ses approximations, Morituri parvient à sauver son épingle du jeu en se concentrant, dans la principale partie au centre du film, sur une ambiance particulièrement tendue de thriller en haute mer. Car l'essentiel de l'action de situe sur un cargo  […]

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vendredi 11 juin 2021

Randonnée au lac de Bethmale et aux étangs d'Eychelle et d'Ayes par le col de la Crouzette

carte3d_modif.png, juin 2021

On continue le déconfinement du côté des hauts sommets pyrénéens. À quelques kilomètres au nord du Mont Valier (voir le billet), la vallée de Bethmale était plongée dans la brume en ce début de mois de juin. Après avoir atteint le lac de Bethmale (qu'on s'est gardé pour le retour en fin de journée),  […]

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jeudi 10 juin 2021

Promenade Blue, de Nick Waterhouse (2021)

promenade_blue.jpg, juin 2021

Le dernier album de Nick Waterhouse, c'est un peu mon moment groupie. Bon, on va pas se mentir (surtout quand on monologue avec soi-même), ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux. La structure rythmique est toujours là, et solidement, tout comme la base mélodique, parfaite, extrêmement propre, un  […]

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mardi 08 juin 2021

La 359e section, de Stanislav Rostotski (1972)

359eme_section.jpg, mai 2021

Un commando féminin dans la taïga La section militaire dont il est question ici, ce n'est pas la 317ème pendant la Guerre d'Indochine du côté de chez Schoendoerffer (film de 1965), avec Jacques Perrin et Bruno Cremer recevant un ordre de repli. C'est la 359ème (le titre original russe signifie  […]

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lundi 07 juin 2021

Cochons et Cuirassés, de Shōhei Imamura (1961)

cochons_et_cuirasses_1.jpg, mai 2021

Des porcs et du chaos Cochons et Cuirassés : rien que le titre, tout un programme... Fidèle au titre original qui plus est. Le décor est planté dès l'introduction, avec une caméra se faufilant le long d'une rue d'une ville proche de Tokyo dans laquelle l'armée américaine est installée. Dans  […]

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vendredi 04 juin 2021

Le Vent, de Victor Sjöström (1928)

vent.jpg, mai 2021

La femme des sables Le Vent appartient à la période américaine du réalisateur suédois Victor Sjöström, sous l'impulsion de Lillian Gish qui s'était depuis quelques années déjà en 1928 éloignée des productions de D. W. Griffith. Le Vent s'inscrit en outre dans les derniers temps flamboyants du  […]

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mercredi 02 juin 2021

Le Club des trois, de Tod Browning (1925)

club_des_trois.jpg, mai 2021

"Tweedledee: Twenty inches! Twenty years! Twenty pounds! The Twentieth Century Curiosity!" La lecture de The Unholy Three comme un avant-goût, une annonce 7 ans avant le célèbre Freaks à venir, est bien tentante, et ce au-delà de la seule présence commune d'acteurs aussi marquants que  […]

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mardi 01 juin 2021

Cría cuervos, de Carlos Saura (1976)

cria_cuervos.jpg, mai 2021

Élève des corbeaux et ils te crèveront les yeux Découvrir Cría cuervos relativement tard à l'échelle du parcours non-chronologique de la filmographie de Carlos Saura a l'avantage de permettre la redécouverte plaisante de beaucoup d'éléments de sa période cinématographique durant le franquisme, en  […]

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