vendredi 19 janvier 2018

Portraits croisés : Fitzcarraldo, de Werner Herzog (1982) et Burden of Dreams, de Les Blank (1982)

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1°) Fitzcarraldo — "I live my life or I end my life with this project."

À la fin de Fitzcarraldo, une pensée, comme une réaction naturelle après un tel spectacle : l'envie extrêmement forte d'en savoir plus sur l'envers du décor (qui a failli mourir, comment les acteurs ont été hypnotisés, quel pari fou il a perdu : des éléments classiques chez Herzog), rendant presque obligatoire le visionnage du documentaire retraçant les conditions de tournage, Burden of Dreams. Le contenu documentaire s'avèrera sans surprise aussi intéressant que le contenu de la fiction, aussi passionnant, aussi fou.

Si le premier réflexe est de voir dans Fitzcarraldo une sorte de réponse à Aguirre, l'autre périple amazonien sorti 10 ans plus tôt et l'autre délire herzogien dans lequel la mégalomanie traverse largement l'écran, un réflexe tout aussi instinctif pousse à distinguer les deux films tant les deux protagonistes (incarnés par Klaus Kinski, même si de nombreux autres acteurs avaient été envisagés dans un premier temps pour le personnage de Fitzcarraldo, comme Jason Robards, évacué à cause d'une dysenterie, Warren Oates, mort avant le tournage, ou encore Jack Nicholson, effrayé par le tournage en décors réels) souffrent d'une maladie différente. Deux grands mégalomanes, deux grandes pulsions destructrices, certes, mais qui s'expriment d'une manière très positive ici, avec une contrepartie créative évidente, tout aussi importante. On sent très bien la joie de Fitzcarraldo à l'opéra et dans la poursuite de ses rêves, loin de la toxicité d'Aguirre pour son entourage. Et la mégalomanie se propage jusque dans le projet de Herzog lui-même, bien sûr, mais aussi dans une sorte de métaphore de la folie de l'Occident, dans ses délires de colonisation et de toute-puissance.

Sans en connaître les détails, on n'a aucun mal à imaginer le calvaire du tournage, aussi légendaire que cauchemardesque, et le parallèle avec celui d'Apocalypse Now ne semble pas exagéré tant les maladies, les avaries et les blessures furent légion. La fin d'une ère pour Herzog en Allemagne, vraisemblablement, comme un pestiféré qu'il valait mieux éviter, un peu comme Cimino après La Porte du paradis. Les thèmes chers à Herzog semblent transpirer de tous les pores du films, à commencer par l'éminente figure de la conquête de l'inutile. La fin de Fitzcarraldo (qui rappelle d'ailleurs celle d'Aguirre, sur l'eau, avec un spectacle simien bien différent), après le passage dans les rapides Pongo, renoue avec le début de manière parfaitement cyclique. La boucle est bouclée, mais ce retour à la case départ ne se fait pas de manière fataliste, il se fait sans trop d'amertume : les rêves restent un incroyable moteur. Ce moment où la caméra contemple les alentours au niveau de la colline séparant les deux fleuves est magnifique : l'envergure et la folie du projet nous éclatent à la gueule en même temps que la beauté des paysages et la "mégalopathie" du personnage.

Fitzcarraldo compte une grande quantité de moments mémorables, une fois que le bateau est mis à flot. L'opéra qui fait taire les tambours dans la jungle, les pirogues qui encerclent le bateau, ces visages qui disparaissent dans l'ombre, et bien sûr le fameux passage du bateau à travers la colline. Un passage totalement insensé, d'une authenticité démentielle, caractéristique de ces volontés et pulsions créatrices qui déplacent des montagnes. C'est la supériorité de l'imaginaire à l'état pur. Un moment unique (à ce degré d'intensité-là en tous cas) où la partie fictionnelle du film rencontre sa contrepartie bien réelle, Herzog n'étant pas du genre à réaliser cette opération en studio "avec un bateau en plastique". Les personnes impliquées n'auront eu de cesse de quémander des financements, de faire face aux imprévus, et cette mise en abyme confère sans doute toute sa force au projet, où réalité et fiction se mêlent sur pellicule.

Les trois personnages (Aguirre, Fitzcarraldo, et Herzog) auront réussi à imposer leurs rêves. Au-delà de leurs échecs, ils continuent de rêver. Peu importe la démesure, peu importe le vertige de l'utopie. Peu importe la folie du but tant qu'on est en mesure d'en envisager le chemin. Peu importe si les chimères triomphent in fine tant qu'elles se matérialisent, ne serait-ce qu'un instant, en un opéra fluvial au fin fond de l'Amazonie. Le rêve et l'abstraction au-dessus de tout, quel qu'en soit le poids.

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2°) Burden of Dreams — L'envers du décor.

C'est une certitude : l'envers du décor du film est aussi passionnant que le film en lui-même. En captant l'atmosphère qui régnait autour du tournage comme on capterait celle dans les coulisses d'un opéra, Les Blank saisit la démesure et la folie en plein vol et va bien au-delà de la simple énumération d'anecdotes. Le parallèle avec le tournage chaotique de Coppola raconté dans Aux cœurs des ténèbres prend ici tout son sens. On est bien loin de l'insouciance de Werner Herzog Eats His Shoe, le court-métrage qui avait déjà réuni les deux réalisateurs deux ans plus tôt et dans lequel Herzog mangeait littéralement sa chaussure (agrémentée d'ail et de fines herbes dans un bouillon qui avait tout de même mijoté cinq heures) après avoir perdu un pari.

Il serait tentant d'énumérer toutes les encombres, toutes les avaries, toutes les maladies, toutes les blessures qui ont émaillé le tournage du film, au fond de l'Amazonie pendant de longues années. Burden of Dreams a beau ne retracer que 5 semaines du tournage, l'ampleur démentielle de la tâche (et de la folie mégalomaniaque de Herzog, dans une magnifique mise en abyme de son œuvre) apparaît de manière parfaitement claire et intelligible. La sidération est totale, de l'interaction avec les tribus indiennes à l'installation des campements de fortune dans la jungle en passant par les délires psychotiques de Klaus Kinski et la célébrissime séquence dans laquelle un énorme bateau fut tiré en haut d'une colline pour rejoindre un autre fleuve parallèle. Et Herzog, à qui on rappelle que le vrai Fitzcarraldo avait fait traverser le bateau en pièces détachées, de surenchérir en insistant sur le fait (en substance) que tourner cette séquence avec un bateau aussi imposant, en un seul morceau, aura une toute autre gueule et donnera une meilleure idée, une meilleure impression des efforts fournis... Difficile de lui donner tort. Difficile aussi de voir ailleurs que dans sa volonté et sa détermination de fer la capacité presque inhumaine à surmonter toutes les épreuves, toutes les embûches, toute la lassitude des reports et toutes les tensions ainsi suscitées, et ainsi la capacité à terminer un tel film envers et contre tout (et tous).

  • Herzog omniprésent sur les lieux de tournage, au-devant du danger et des difficultés, sur la proue du bateau quand il risque de s'échouer ou au milieu du sentier escarpé de la colline pour diriger les Indiens au plus près (sans fouet), les pieds et les mains dans la boue. Prêt à vendre du savon contre quelques sacs de riz pour se nourrir pendant quelques semaines du repérage.
  • Les rumeurs qui enflent autour des intentions du réalisateur, soit disant prêt à creuser un canal entre les deux fleuves (avec pour conséquence l'assèchement des cultures avoisinantes) et engendrant des menaces de mort. Une contrebande d'armes et de drogue aurait été organisée par l'équipe et les Indiens aurait été traités comme des esclaves — alors que le tournage n'avait pas encore commencé. Des images de camps de concentration circulaient même comme preuves des crimes qu'aurait commis Herzog.
  • Un conflit armé éclate entre l'Équateur et le Pérou pendant les premières étapes de repérage, à la fin des années 70, avec raids militaires et irruptions de groupes indiens armés qui chassèrent l'équipe des lieux à plusieurs reprises. Pendant le tournage du film, des intempéries exceptionnelles viendront compléter la longue liste des imprévus qui retarderont toujours plus le déroulement du film.
  • Jack Nicholson avait été envisagé pendant un moment pour le rôle-titre, mais le tournage en décors réels au fin fond de l'Amazonie le découragea. Warren Oates fut également envisagé, mais il mourut pendant la préparation du projet après avoir accepté. En janvier 1981, ce sont finalement Jason Robards et Mick Jagger qui occupent les rôles principaux et tournent 40% du film... avant que Robards ne contracte une grave dysenterie et soit évacué aux États-Unis avec pour interdiction de retourner en Amazonie. Fin de l'histoire pour les deux acteurs pourtant enthousiastes, et ce sera finalement Klaus Kinski qui reprendra seul le flambeau. Son attitude obscène et colérique sur le tournage pousseront les Indiens à proposer très sérieusement à Herzog de se débarrasser de ce fou furieux qui insultait tout le monde (sauf Claudia Cardinale).
  • Une attaque d'Indiens Amehuacas blessera gravement trois des acteurs indiens, donnant lieu à une séquence ahurissante dans laquelle Herzog montre les énormes flèches en question, encore tâchées de sang, en évoquant un cadeau pour son fils. D'autres personnes de l'équipe allemande seront blessées lors de la séquence de descente des rapides.
  • Et, bien évidemment, la tâche la plus ardue où un bateau de 300 tonnes devait franchir une colline le long d'une pente de plus de 40°. La première tentative, à l'aide des techniques de tractage des Indiens, d'un système de poulies et d'un bulldozer (s'enlisant et tombant constamment en panne, et dont l'importante consommation de gasoil constitua une contrainte supplémentaire pour l'acheminement de bidons de carburant dans la jungle), fut un échec et l'ingénieur recruté à cet effet démissionna devant les risques humains occasionnés. Trois mois plus tard, Herzog et toute l'équipe finirent par réussir à hisser le bateau en haut de la colline.

On sort de ce Burden of Dreams avec la sensation d'avoir presque participé à cette épreuve, à ce naufrage, à cette réactualisation du mythe de Sisyphe. Et c'est sans aucun doute Herzog qui en parle le mieux, avec son accent anglais germanique si particulier.

"And we in comparison to the articulate vileness and baseness and obscenity of all this jungle [...] we only sound and look like badly pronounced and half-finished sentences out of a stupid suburban cheap novel."

"Even the stars up here in the sky look like a mess. There is no harmony in the universe. We have to get acquainted to this idea that there is no real harmony as we have conceived it. But [...] I say this all full of admiration for the jungle. It is not that I hate it, I love it. I love it very much. But I love it against my better judgment."

"I shouldn't make movies anymore."

"I should go to a lunatic asylum right away."

"I live my life or I end my life with this project."

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mercredi 17 janvier 2018

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Un album de Soul très classique, très typé 70s, remplies de reprises comme autant de pépites. Mavis Staple, encore active en 2017, proposait en 1970 sa version du célèbre morceau Son of a Preacher Man, après la version originale interprétée par Dusty Springfield (et utilisée dans la bande originale  […]

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mardi 16 janvier 2018

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lundi 15 janvier 2018

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mercredi 10 janvier 2018

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"You guys don't work, you don't go to school, you don't do anything. All you do is lay around and drive your cars and eat us out of house and home." Bien au-delà du fait divers que le film illustre et de son potentiel dramatique qui explose lors du jugement final, alors que l'on prend  […]

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mardi 09 janvier 2018

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The Fat White Family propose dans leur premier album Champagne Holocaust un Garage protéiforme, parfois bizarre dans les sonorités, pas toujours convaincant dans leurs expérimentations mais doté d'une énergie originale et toujours Punk. On sent très bien le côté un peu fou du groupe (ma main à  […]

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samedi 06 janvier 2018

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Art de propagande et montage révolutionnaire Sans rien connaître d'Alexandre Dovjenko au-delà de cet Arsenal, la tentation est grande de le placer dans une case entre l'efficacité ultime d'un Eisenstein et la puissance lyrique d'un Kalatozov. Les analogies ont leur limite, mais il n'y a pas  […]

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mercredi 03 janvier 2018

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Trio de Tati belges L'ombre du réalisateur français plane de manière évidente sur L'Iceberg, des couleurs pastel flashy aux décors intérieurs et extérieurs très art déco, du burlesque omniprésent au presque muet. Derrière cette comédie très particulière, forcément clivante, trois  […]

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mardi 02 janvier 2018

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Pour ne parler que de musique... Amor Fati, le dernier album de Bertrand Cantat, sorti en décembre 2017. En extrait, la chanson éponyme : Première sensation, première constatation : les registres se croisent et s'entrechoquent. Des expérimentations musicales qu'on ne lui connaissait pas, à  […]

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lundi 01 janvier 2018

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Le testament du fauteuil vide : "My bet is you can't do it. But go ahead and try." Il y a des fins de filmographies difficiles, et celle de Sam Peckinpah est particulièrement douloureuse tant elle se termine sur une note fade, d'une fadeur incroyable au regard du reste de sa carrière et  […]

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