Le duo de scénaristes Shih-Ching Tsou et Sean Baker avait déjà collaboré au début des années 2000 en co-écrivant et co-réalisant Take Out, chronique du quotidien d'un immigré new-yorkais chinois travaillant comme livreur de repas dans des conditions précaires, sujet à divers problèmes financiers d'ampleurs très disparates. C'était l'occasion de constater le talent des deux à l'écriture d'un scénario agréablement cohérent, attentif aux détails, immersif, et souffrant seulement de quelques partis pris esthétiques — cette omniprésence de la longue focale et des plans serrés reste encore prédominante longtemps après le visionnage. Baker et Tsou se retrouvent à l'écriture pour Left-Handed Girl, réalisé cette fois-ci par la cinéaste à la double nationalité états-unienne et taïwanaise, récit d'une famille de Taipei luttant pour préserver un minimum de cohésion.
Derrière ce triple portrait féminin de la débrouille (une mère célibataire et ses deux filles), c'est un peu comme si on s'invitait dans le cinéma de Hirokazu Kore-eda tendance Nobody Knows revisité à l'aune de celui de Edward Yang — à titre personnel, j'ai régulièrement pensé à son bouleversant Yi Yi, et ce bien au-delà du parallèle évident entre les deux protagonistes enfants de moins de dix ans, Jonathan Chang dans le rôle de Yang-Yang dans ce dernier, et Ma Shih-yuan dans celui de la petite I-ann ici. Beaucoup de débrouille pour survivre financièrement dans la capitale taïwanaise, la mère (Shu-fen jouée par Janel Tsai) tenant un stand de nourriture au cœur des marchés de nuit de la ville, et la fille la plus âgée (I-jing, interprétée par Nina Ye) ayant dû quitter l'école de manière prématurée pour travailler de son côté dans la vente de noix de bétel. Toute une partie de la famille semble impliquée dans différents bidouillages, que ce soit la grand-mère avec du trafic international et la petite dernière persuadée à cause des remarques de son grand-père que sa main gauche est la main du diable (on craint l'espace d'un instant de se retrouver dans l'abominable navet d'Oliver Stone La Main du cauchemar, avec Michael Caine possédé par sa main coupée) — avec pour conséquence aussi drôle qu'imprévue la naissance d'une cleptomanie enfantine. En opposition, l'autre partie de la fratrie (de la mère) composée d'un frère et de deux autres sœurs semble appartenir à une classe beaucoup plus aisée, très éloignée des problématiques économiques que connaissent les trois protagonistes féminines.
Left-Handed Girl s'illustre à ce titre par la clarté de son écriture qui parvient à éviter beaucoup des écueils des drames familiaux classiques, en prenant soin de laisser à bonne distance les clichés et les excès habituels — si l'on omet toutefois une des dernières séquences, lors d'un repas d'anniversaire qui sera le théâtre de révélations intimes détonnant avec le reste en termes de finesse, qui n'ajoute pas énormément au tableau esquissé jusque-là. Un rebondissement qui permet a minima de lire différemment quelques scènes qui précèdent, éclairant d'une lumière nouvelle les relations entre les deux sœurs, l'adolescente et l'enfant. C'est en outre un film qui retranscrit particulièrement bien l'ambiance des célèbres marchés de nuit de Taipei, élément caractéristique de la culture locale, avec ses néons aveuglants, ses stands denses, ses ruelles étroites qui s'en échappent un peu partout. Les trois personnages féminins principaux révèlent en outre trois portraits intéressants, teintés d'émotions propres, soumis à des injonctions spécifiques : la mère et la gestion épineuse du foyer tandis que son ex-mari se trouve en soins palliatifs, l'adolescente et le dur apprentissage de l'indépendance, l'enfant et le bain de péripéties qui infusent durablement sur son comportement.









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