Le confinement du printemps 2020 que l'on a tous connu au début de la pandémie constitue une expérience sociale d'une ampleur aussi conséquente que la diversité des analyses sociologiques que l'on pourrait conduire sur des thématiques associées. Dans le cadre de ce travail de recherche, Théo Boulakia et Nicolas Mariot se sont concentrés pour leur part sur le document administratif que l'on a été contraint de remplir pour justifier la nécessité de chacune de nos sorties, la fameuse attestation dérogatoire éponyme. Le sous-titre donne clairement l'axe de travail retenu : "Une expérience d’obéissance de masse". C'est aussi évident que nécessaire de le préciser, mais le livre ne tient rigoureusement aucune position complotiste, et pour ainsi dire ne traite pas du tout de la question sanitaire — chose rassurante étant donné que leur champ de compétence n'a rien à voir avec l'étude des virus et de la propagation des maladies. De manière plus intéressante, la thèse ne peut pas non plus s’assimiler à une formulation idéologique strictement autoritaire : les auteurs investiguent bien davantage l'environnement social permettant de produire une telle adhésion, une telle obéissance à une règle particulièrement contraignante, totalement nouvelle, et parfois même absurde.
De ces considérations, une seule réserve me concernant, même si elle porte sur les conséquences d'un cadrage théorique : parce qu'ils questionnent l'obéissance politique de manière large mais tout de même assez dédiée, le contexte sociologique donne parfois l'impression de sous-estimer massivement le chaos organisationnel et psychologique des premières semaines du confinement. Il me semble que ces aspects ont eu un impact majeur sur une part non-négligeable de la population confinée, et pourtant ils n'interviennent que très parcimonieusement dans l'ouvrage. C'est aussi une étude post-crise, inévitablement, avec les limitations classiques en matière de cohérence pouvant être travaillée a posteriori. Mais, encore une fois, cela n'enlève rien à la pertinence de ces travaux et à la complexité des enjeux étudiés : sans le savoir j'attendais depuis longtemps une analyse comme celle développée dans L’Attestation sur cet épisode de l'histoire récente.
La structure de l'essai est d'une clarté reposante qui se mêle agréablement au style littéraire très abordable des auteurs. Sans surprise les premiers chapitres posent des bases sémantiques essentielles afin de bien définir les termes, la notion de confinement souffrant de définitions extrêmement variables en fonction des pays. Il est autant question des injonctions à rester chez soi que du dispositif légal et policier mis en place pour les faire appliquer de manière plus ou moins répressive et bienveillante : selon plusieurs critères quantitatifs (droit à l'intégrité physique, ratio de policiers par habitant, autorisation de promenade, dispositif de surveillance), on peut contextualiser avec précision la situation que l'on a connue en France — spoiler : c'était violent, même si dans d'autres pays ce fut l'occasion de mater des contestations de régime, de remplir les rues de militaires armés jusqu'aux dents, et même de tirer sur les personnes en infraction. La France est l'un des rares pays à avoir imposé une attestation obligatoire pour toute circulation. De l'analyse du dispositif administratif mis en place, l'étude glisse vers les pratiques policières, puis vers les affects sociaux, avant de considérer des comportements concrets, la culpabilité systémique, le consentement paradoxal et les effets du confinement selon le genre.
Il n'est en outre pas inintéressant de reprendre la chronologie de la formalisation du document en lui-même — personnellement j'avais complètement oublié les ratés des premiers jours, la mise en place de l'horodatage dans un second temps, et l'inspiration majoritaire du document utilisé en Italie. Un grand moment de bricolage politique et administratif... Se repasser le déroulé des événements, c'est aussi se remettre dans cette situation ubuesque vue d'aujourd'hui au cours de laquelle on a dû se plier à une directive gouvernementale nous obligeant à s'auto-autoriser pour chaque sortie. A posteriori, on sait qu'il n'y a pas eu de corrélation entre niveau de confinement et efficacité de lute contre le covid, les auteurs s'amusant même dans une FAQ à citer, en argumentant, les pays à éviter (Pérou, Espagne) ou au contraire à plébisciter (Japon, Danemark) pour un hypothétique prochaine confinement.
Et bien sûr, on est mis face aux constatations évidentes sur l'arbitraire et l'absurdité qui ont pu régner pendant ces quelques mois, que ce soit au niveau des verbalisations (sujettes à des marges interprétatives hallucinantes de la part des policiers et gendarmes, témoignages à l'appui) ou de la surenchère répressive (il faut se remémorer la panoplie du dispositif tactique de surveillance policière mis en en place dans certaines régions), assorties de délations régulièrement intéressées. Boulakia et Mariot se sont aussi amusés à essayer de dresser les 6 profils-types des comportements, en détaillant pour chacune des classes (claustrés, exemplaires, légalistes, insouciants, protestataires, réfractaires) les principales caractéristiques — un travail plus ludique et illustratif que théorique il me semble. Beaucoup d'autres dimensions pertinentes mériteraient d'être également citées, le sort singulier des femmes (avec une explosion des violences conjugales due à cet enfermement opportun pour les conjoints maltraitants), les pratiques discrètes de contestation (l'utilisation non-proscrite du crayon pour remplir l'attestation, la rédaction de plusieurs copies pour jouer avec les limites temporelles et géographiques), l'attrait pour l'enfermement (acceptation du sort, utopie des règles, plaisir de ralentir, sensation de privilège quelconque). Autant de dimensions qui permettent d'affiner des intuitions qu'on a pu avoir, sur une période de banalité du pouvoir et d'intériorisation des normes qui mériterait qu'on s'y attarde beaucoup plus.


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