lundi 04 septembre 2023

Jane Eyre, de Robert Stevenson (1943)

jane_eyre.jpg, août 2023
"Are you always drawn to the loveless and unfriended? — When it's deserved."

Jane Eyre porte en son sein tous les aspects du classicisme hollywoodien, dans tous les sens du terme, positifs et négatifs. Dans le duo Orson Welles / Joan Fontaine, c'est très clairement le premier qui occupe le haut du podium avec son charisme déjà incroyable pour l'une de ses premières apparitions en tant qu'acteur, deux ans seulement après Citizen Kane. C'est très académique, très frontal, mais ça n'en reste pas moins efficace : la rencontre entre les deux personnages tandis qu'il galope à cheval dans les environs brumeux du manoir est mémorable, un summum de gothique dont la dimension théâtrale ne gêne en rien. Sa voix grave et forte, sa carrure imposante : tout abonde dans le sens d'un personnage massif et impressionnant. À côté de ça il y a toute la description scolaire de l'enfance triste de la protagoniste éponyme dans un pensionnat extrêmement rigide, ainsi que celle de la découverte de l'immense demeure avec ses recoins et ses mystères. C'est relativement bien fait, aucun doute là-dessus, mais disons qu'on est plein dans le schéma normé du cinéma américain des années 1940.

En réalité ce qui fait défaut au film, c'est un petit grain de folie, dans le portrait de Jane Eyre autant que de la passion amoureuse : bordel, on parle quand même d'un gars qui devait se marier avec une femme et qui la laisse tomber pour une autre qu'il aime à la folie, et d'un mariage annulé in extremis car monsieur est déjà engagé auprès d'une femme folle et violente, c'est pas rien ! Mais non, tout cela est raconté de manière très plate, très froide, très conventionnelle. Difficile de rendre passionnante, ou disons palpitante, l'énigme qui se cache derrière les portes condamnées au fin fond du manoir...

Après, l'ambiance à la lisière du fantastique est particulièrement réussie au travers de ses décors gothiques et de l'intonation très shakespearienne de Welles. Il y a aussi quelques détails amusants, comme la présence de Elizabeth Taylor dans un tout petit rôle qui marque les esprits, du haut de ses 11 ans. Robert Stevenson, pour peu qu'il puisse être crédité et lui seul à la réalisation (tonton Orson a clairement dû fourrer son nez un peu partout), n'hésite pas à verser dans certains excès, parfois presque involontairement drôles — le coup de l'arbre frappé par la foudre lorsque Jane se réfugie dans les bras de Edward Rochester, un grand moment. C'est assez dommage au final qu'un tel sentiment de bâclage entache toute la fin du film, avec tout le tissu narratif qui se déroule bien trop rapidement. Le coup de Rochester qui se marie / se sépare / retrouvailles en étant aveugle / ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants encapsulé en 5 minutes, c'est vraiment de quoi laisser un sentiment de gâchis envahir l'espace.

img1.jpg, août 2023 img2.jpg, août 2023 img3.jpg, août 2023

lundi 21 août 2023

Une balle perdue, de Yu Hyun-mok (1961)

balle_perdue.jpg, août 2023
Après-guerre coréenne

La Nouvelle Vague sud-coréenne a suscité un intérêt du côté occidental pour ce cinéma national au début des années 2000, mais le flot des réalisations associées a aussi eu pour conséquence une certaine occlusion vis-à-vis du reste du patrimoine, et c'est bien tardivement que je réalise à quel point je connais très mal ses racines. Je crois bien que je n'ai vu que 3 films coréens sortis avant la fin du XXe siècle : Pourquoi Bodhi-Dharma est-il parti vers l'Orient ? (1989), et le classique de Kim Ki-Young La Servante (1960), auxquels vient désormais s'ajouter Une balle perdue — Aimless Bullet en version internationale et Une balle ovale en traduction littérale.

C'est quand même très surprenant de découvrir ce cinéma-là, mélange de néoréalisme italien contemporain et de composantes documentaires sur les conséquences délétères de la Guerre de Corée. Et autant dire que Obaltan n'est que noirceur du début à la fin, il irradie de tout son pessimisme quant aux conditions d'existence dans cette Corée dévastée et il se dégage de cette configuration des effluves dépressives assez radicales.

Le noyau géographique d'où émane tous les fils narratifs se situe dans une habitation délabrée, autour d'une famille composée de trois enfants, Cheolho, Yeongho et Myeongsuk, et leur mère âgée et malade qui passera son temps alitée à répéter les mêmes mots. Cheolho travaille comme comptable mais son maigre salaire ne le prémunit pas de conditions de vie déplorables avec sa propre famille, ses enfants auxquels il ne peut pas acheter de chaussures, sa femme enceinte qui ne pète pas la forme, et lui traînant une rage de dents insoutenable. Yeongho est handicapé par une blessure de guerre et ne trouve pas de boulot, dégoûté par le personnage de vétéran qu'on lui propose de jouer pour les besoins d'un film. Il tentera un braquage de banque de la dernière chance, et attention spoiler, ça ne va pas bien se passer. Quant à la petite sœur Myeongsuk, cette ancienne infirmière en est réduit à la prostitution auprès des soldats américains pour survivre. Difficile de faire plus dysfonctionnel comme famille.

La peinture d'après-guerre proposée par Yu Hyun-mok n'est pas un enchantement de tous les instants, on le saisit très vite. La misère est omniprésente, les blessures multiples persistent, et la reconstruction semble extrêmement compliquée. Rétrospectivement la tonalité pessimiste unilatérale du film peut s'avérer écrasante, assommante, excessive même dans sa dimension mélodramatique — à l'époque déjà, le gouvernement l'avait censuré à cause de sa dureté et de son réalisme. Mais le portrait d'un pays ravagé et exsangue reste malgré tout saisissant dans sa vision de la situation, et à mes yeux unique dans le témoignage du chaos social de ce moment de l'histoire de la Corée.

img1.jpg, août 2023 img2.jpg, août 2023 img3.jpg, août 2023 img4.jpg, août 2023

vendredi 18 août 2023

Huit Heures de sursis, de Carol Reed (1947)

huit_heures_de_sursis.jpg, août 2023
"We're all dying."

Drôle de sensation, en voyant ce film de Carol Reed j'étais persuadé d'en avoir vu beaucoup d'autres alors que je ne connaissais que Le Troisième homme qui sortira deux ans plus tard. Étrange.

Les précautions prises dès les premières secondes du film, en faisant défiler un texte indiquant qu'on se situe en dehors du cadre de l'IRA (il est question d'une organisation irlandaise, rien de plus), donne une idée du climat qu'il devait régner à l'époque, de crainte et de censure, à ce sujet. Je trouve que cela a un effet décontextualisant légèrement dommageable, et ce renforcé par le fait qu'il y avait un précédent chez John Ford avec The Informer en 1935.

Odd Man Out développe un narratif assez simple : James Mason est le chef d'un groupuscule paramilitaire qui entend réaliser un braquage pour financer des opérations clandestines. Le braquage se passe mal, et l'essentiel de l'action porte sur sa fuite dans les bas-fonds de Belfast (la ville n'est jamais citée, mais on peut imaginer), alors qu'il est blessé et abandonné plus ou moins consciemment par ses compères. Une fuite sous la forme d'une longue errance et, blessure aidant, avec de nombreuses références au symbolisme religieux du chemin de croix.

Cette plongée dans un enfer de souffrance et de traque policière aurait pu tout à fait constituer le carburant d'un film noir sec et froid, y compris dénué de contexte politique. Malheureusement il me semble que Reed se fourvoie quelque peu dans la longueur, avec tout particulièrement les interventions nombreuses et très pénibles de deux bouffons, le peintre et l'amateur d'oiseau : cette tonalité loufoque et à caractère comique brise totalement la tension d'une trajectoire sombre. Il y a en plus de cela quelques abus du point de vue formel qui ont mal vieilli (c'est le cas d'effets récurrents pour montrer le vacillement de Mason, entre le flou de sa vision et les hallucinations avec les tableaux) et qui empêchent le film de s'épanouir pleinement dans le noir. Le final pousse une fibre tragique qui aurait pourtant pu fournir une belle puissance émotionnelle au terme de ce voyage en solitaire.

James Mason reste malgré tout le phare dans ces approximations, avec son timbre singulier et sa diction agréablement britannique, et le classicisme de la mise en scène renforce son interprétation spectrale.

img1.jpg, août 2023 img2.jpg, août 2023 img3.jpg, août 2023

jeudi 17 août 2023

Le Droit du plus fort, de Rainer Werner Fassbinder (1975)

droit_du_plus_fort.jpg, août 2023
"Ce n'est pas le genre de gars que l'argent rend riche."

Accepter et s'habituer au style de Fassbinder n'est pas une mince affaire, et il m'aura fallu beaucoup de temps et de films avant de commencer à apprivoiser le lascar. L'épreuve aura été rude, parfois un peu ingrate, mais elle aura permis de voir émerger l'appréciation de ce Droit du plus fort et ne serait-ce que pour ça, elle aura été récompensée au centuple. Il n'y a que chez Fassbinder que l'on peut voir le mélodrame à la Sirk, genre du cinéma américain classique par excellence, assimilé et régurgité dans un moule totalement différent, dans une version allemande et homosexuelle (quand bien même sur ce dernier point, le caractère homosexuel des tribulations du protagoniste est traité de manière parfaitement équivalente à la norme de l'époque, au milieu des années 70) de la lutte des classes. Il parvient à illustrer de façon aussi émouvante que percutante un échec sentimental autant que social, à travers cette histoire de relation asymétrique entre un jeune forain ayant gagné une forte somme d'argent au loto et un jeune bourgeois dont l'entreprise est au bord de la faillite. Non, l'amour ne sera pas la passerelle entre les classes, et Fassbinder nous l'assène très violemment.

Il faut tout d'abord réussir à pénétrer dans cette ambiance, très théâtrale sous certains aspects, constamment filmée de manière crue. Cette crudité dans le regard renforce qui plus est la dimension masochiste du geste du réalisateur-acteur, avec une série constante d'humiliations de son personnage : il incarne à merveille ce paumé trop sensible qui met la main sur un gros paquet d'oseille tout en restant aveugle à la cupidité de son entourage. Il y a toujours ce mélange de bourrin, de malsain et de vulnérable dans les films de Fassbinder, ici en l'occurrence pour montrer comment Franz aka Fox ne voit rien venir de la machination dégueulasse qui se trame autour de lui, ou encore comment les rapports de classe produisent des chocs frontaux — au travers de la séquence du repas où le prolo ne comprend pas pourquoi on s'obligerait à boire du blanc avec du poisson.

Et finalement c'est assez drôle de voir Fox devenir peu à peu l'amant d'un fils de bourgeois, tendre et soumis, à mesure qu'on lui fait découvrir cet univers qu'il ne connaissait absolument pas et contrastant fortement avec le bistro crado dans lequel il avait l'habitude de traîner. De temps en temps, des signaux plus ou moins explicites se manifestent à lui : en vacances au Maroc, il se heurte à une forme étrange de racisme qui interdit le personnage de El Hedi ben Salem (dans un rôle moins ambitieux que celui de Tous les autres s'appellent Ali), déclassé parmi les déclassés, de rentrer dans leur hôtel. Mais tous ces signaux convergent finalement vers le dernier plan, d'une cruauté et d'une noirceur folles. Les agissements de son amant ne sont pas forcément le résultat d'une abominable machination, ce dernier étant largement mis en scène dans des situations d'incertitude et d'hésitation : il y a bien davantage une question de fatalité, d'incompatibilité presque constitutive de leur couple.

De manière brutale, Fassbinder fait déambuler son protagoniste au milieu des horreurs du racisme, du consumérisme et des sphères bourgeoises gay pour mieux le fracasser contre le mur de son innocence : l'argent lui aura fait miroiter une sensation d'appartenance à une classe supérieure, mais en l'absence de connaissance de ses codes et de ses coutumes, elle ne sera que de très courte durée une fois la fortune dilapidée. Comme le dira un des personnages au sujet de Fox, "ce n'est pas le genre de gars que l'argent rend riche". Jamais l'amour entre les deux n'aura trouvé de terreau fertile, et le constat est sans doute l'un des plus tristes que j'aie vus chez Fassbinder.

img1.jpg, août 2023 img2.jpg, août 2023 img3.jpg, août 2023 img4.jpg, août 2023 img5.jpg, août 2023

mercredi 16 août 2023

Je n'oublie pas cette nuit, de Kōzaburō Yoshimura (1962)

a_night_to_remember.jpg, juil. 2023
Cicatrices et tragédies enfouies

Il y a des films qui ne valent presque que pour une scène, pour un détail, pour une particularité, et Sono yo wa wasurenai est de ceux-là pour moi, même si ses qualités dépassent largement ce petit ilot émotionnel. Une séquence située à la fin de l'avant-dernière partie se matérialise comme une explosion atomique, au sens propre (ce qui est montré à l'écran) comme au sens figuré (ce que ressent le protagoniste), tandis que Ayako Wakao révèle un secret intime enfoui à un journaliste rencontré alors qu'il enquêtait péniblement sur les effets de la bombe larguée sur Hiroshima 17 ans auparavant. Cette scène, cette image, persistera longtemps après le visionnage, aux côtés de quelques autres du même niveau de suggestion explosive.

C'est sans conviction que l'intrigue démarre, en 1962, avec le reportage que doit réaliser un journaliste sur les lieux de l'explosion nucléaire, en prévision d'une célébration annuelle du bombardement du 6 août 1945. Il arpente les rues et les commerces non sans un certain désespoir : tous les habitants semblent s'être parfaitement adaptés, et la vie a repris son cours normal. Les rencontres qu'il fait avec quelques personnes ayant des séquelles physiques visibles sur le visage et manifestant un sentiment de résignation joyeuse le poussent à penser que le sujet est particulièrement mal choisi. Ici on travaille, on danse, on s'amuse comme n'importe quelle ville japonaise. On en viendrait presque à penser que le traumatisme relève de la science-fiction, qu'il ne s'est rien passé ou que les traces du passé ont été soigneusement effacées.

Et puis il y a cette rencontre avec Ayako Wakao, une femme qui était présente à Hiroshima en 1945 et qui ne paraît pas différente des autres dans son comportement. Une relation se noue, une romance naît, mais quelque chose semble la retenir.

Sans réelle surprise, le charme de l'actrice et la pudeur de son élégance servent admirablement le propos du film, faisant d'elle une allégorie vivante de l'horreur nucléaire passée et de la ville dans son ensemble — elle aussi essaie de dissimuler les cicatrices du passé en embrassant pleinement une nouvelle vie. Très loin des approches comme Pluie noire de Shôhei Imamura que l'on pourrait qualifier de brutales, la mort est dissimulée autant que possible, reléguée dans des souvenirs à oublier et sous les tissus des kimonos. Le contraste entre l'apparente quiétude générale et les drames personnels souterrains explosera lors de la scène centrale, et il suffira d'entrouvrir le kimono d'une femme pour laisser exploser tout le potentiel mélodramatique du film, à la faveur d'une surimpression monumentale.

L'épilogue ne sera pas en reste de ce point de vue-là, avec le symbole des pierres qui s'effritent, rappelant l'horreur des corps sublimés. L'image est déchirante autant qu'obsédante, révélatrice d'une myriade de tragédies enfouies.

img1.jpg, juil. 2023 img2.jpg, juil. 2023 img3.jpg, juil. 2023 img4.jpg, juil. 2023 img5.jpg, juil. 2023 img6.jpg, juil. 2023

dimanche 13 août 2023

The Laughing Man, de Walter Heynowski et Gerhard Scheumann (1966)

laughing_man.jpg, juil. 2023
Müller au Congo : "for liberté, fraternité and all that, you know these sayings..."

Le format du docu est on ne peut plus simple : Walter Heynowski et Gerhard Scheumann, deux journalistes en RDA, se font passer pour une chaîne télé ouest-allemande et interviewent à cette occupation Siegfried Müller, également connu sous le nom Kongo Müller — un officier allemand, ancien nazi ayant combattu dans la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale, puis comme chef d'un groupe de mercenaires engagé dans la guerre civile du Congo dans les années 60.

Le résultat est tout aussi clair : une heure durant, l'alcool aidant, l'homme raconte sans trop de retenue son parcours militaire et sa conception de la géopolitique du milieu du XXe siècle. Et c'est glaçant, car cet homme qui rit est un de ces personnages illustrant à merveille ces fois où la fiction dépasse allègrement la réalité, un militaire parfaitement à l'aise, suscitant presque une certaine sympathie si on n'écoute pas ce qu'il raconte et tous ses mensonges qui cachent péniblement des horreurs atroces — des inserts photos et des témoignages externes rajoutés au montage sont là pour établir cette triste vérité.

On est dans la droite lignée de ces films documentaires qui regardent en face ceux qui ont donné la mort, dans un style certes beaucoup moins élaboré (il s'agit d'un entretien très classique) : The Act of Killing de Joshua Oppenheimer en 2013 sur un massacre indonésien et L'armée de l'empereur s'avance de Kazuo Hara en 1988 sur un incident macabre en Nouvelle-Guinée y sont étroitement liés. Fringant, posé, en toute décontraction, mis à l'aise par le procédé utilisé par Heynowski et Scheumann (dont la finalité m'échappe un peu je dois l'avouer), Müller nous narre tranquillement et jovialement ses faits d'armes. De manière non-chronologique, il évoque ses pérégrinations (comprendre : exactions) au Congo, son aspiration à un impérialisme occidental qu'il exprime comme la défense d'un système de valeurs (raciste, en l'occurrence, sur fond d'anti-communisme) partagé via l'OTAN, son soutien au régime d'apartheid sud-africain ("for liberté, fraternité and all that, you know these sayings...") et bien sûr sa carrière à travers les âges dans l'Allemagne nazie. À ce titre The Laughing Man offre une vision assez troublante de la continuité, jamais nommée ici, entre le nazisme déclinant et l'impérialisme occidental en expansion en Afrique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Le visage de cet homme en tenue de l'armée congolaise, arborant la croix de fer qu'il a obtenue en 1945, parlant avec beaucoup d'affection de son camarade qu'on peut voir fièrement poser pour la photo avec des crânes, est vraiment terrible. D'autant que loin de se vanter des atrocités commises, il avance dissimulé derrière le voile mensonger d'actions prétendument pacifiques. Comme une excroissance émanant de l'échec de la dénazification, on n'est pas étonné qu'il fasse le lapsus Troisième Reich / RFA.

img1.jpg, juil. 2023 img2.jpg, juil. 2023 img3.jpg, juil. 2023 img4.jpg, juil. 2023

samedi 12 août 2023

Treats, de Sleigh Bells (2010)

treats.jpg, août 2023

Je ne sais pas si la surprise est davantage due à une méconnaissance de ma part dans ce registre musical ou à une qualité intrinsèque de ce premier album du duo new-yorkais Alexis Krauss / Derek Miller, mais le résultat est le même : j'ai rarement entendu quelque chose de semblable, dans le sillage de l'Electropop et de la Noise Pop. Certains passages instrumentaux électro-bourrins m'ont rappelé les nappes hypnotisantes de Fuck Buttons, mais on s'éloigne radicalement de ces horizons avec la présence appuyée de cette voix féminine ici, avec des couleurs Pop qui envahissent l'espace occupé par une guitare très chaotique aux penchants dissonants. Ces sonorités correspondent sans doute à l'archétype de la musique clivante, love it or hate it, mais passée une première écoute désastreuse, j'ai sombré du côté de l'ensorcèlement par la suite.

Tell 'em a quelque chose d'insupportable (première ou énième écoute), Kids installe doucement le style Hip Hop industriel, et à partir de Riot Rhythm on s'embarque dans le voyage tout en sons discordants. Un peu de repos avec Rill Rill, et c'est parti pour le final de l'enfer : le célèbre mais non moins efficace Crown On The Ground, le summum de bourrin Straight A's suivi de A/B Machines, et Treats pour finir en beauté.

Voilà. C'était l'instant confession.

Extrait de l'album : Infinity Guitars.

À écouter également : A/B Machines, Straight A's, Treats, Crown On The Ground.

sleigh_bells.jpg, août 2023

vendredi 11 août 2023

La Rumeur, de William Wyler (1961)

rumeur.jpg, juil. 2023
"There's always been something wrong. Always, just as long as I can remember. But I never knew what it was until all this happened."

Il aura fallu un film très académique — sans connotation péjorative — et très intimiste de la part de William Wyler, seulement deux ans après le péplum XXL Ben-Hur et un renversement assez monumental de style, pour me réconcilier avec le format de l'adaptation cinématographique d'une pièce de théâtre américaine. Ils sont rares les mélodrames de cette nature, enfermés dans un carcan formel inhérent au respect de différentes contraintes (l'unité de lieu notamment), un peu figés dans les considérations morales de leur époque (en l'occurrence sur les relations homosexuelles, qui fournit très indirectement des signaux à caractère documentaire sur l'état d'esprit de la fin des années 50), qui parviennent à trouver un chemin et se faufiler au travers de ma carapace.

The Children's Hour semble s'engager sur un sentier assez balisé, comme prévisible, mais il bifurquera dans un dernier temps au point de scinder le film en deux entités presque indépendantes. Il y a tout d'abord la description du tissu social qui permettra l'apparition de la rumeur éponyme, option mensonge d'enfant : le cadre est celui d'une institution pour jeunes filles dirigée par deux amies interprétées par Audrey Hepburn et Shirley MacLaine, toutes deux excellentes. Le scénario s'intéresse aux conditions qui poussent une enfant à mentir, et développe assez bien le petit réseau de coercition qui se crée autour de cette fille (la définition de la peste) qui agit principalement dans une logique de vengeance suite à une engueulade. Elle implique une autre fille de son âge dans le mensonge, au creux d'une dynamique de chantage, et non sans une certaine insistance (tant dans le film qu'à l'extérieur de la diégèse) elle parvient à mêler une personne adulte dans le scandale. Le scandale étant : les deux directrices seraient amantes en secret, même si ce n'est jamais clairement explicité (code Hays oblige), ce qui constitue un faux-pas moral non-négligeable dans la société américaine du début des années 60.

La partie charnière qui suit, avec confrontation des différentes parties, est à mes yeux un des plus grands points faibles de La Rumeur car le scénario suit de manière un peu trop forcée le cap qu'il s'est fixé, à savoir que les adultes vont croire la parole de l'enfant (forcément angélique, pure, incapable d'imaginer de genre de choses) en dépit des nombreuses incohérences constatées. D'autant que Rosalie, une jeune fille cleptomane, parvient à exprimer sa partie avec beaucoup moins d'ostentation que la manipulatrice Mary. La tante absente ne pouvant témoigner en leur faveur, également, n'aide pas à huiler les rouages du script. Les conséquences seront en outre drastiques pour les deux femmes injustement accusées, "injustement" au sens où rien dans les faits ne pouvait leur être reproché (elles n'ont littéralement rien fait), et non pas au sens où elles auraient très bien pu assumer leur relation saphique — le film se garde bien d'aborder cette question, il est suffisamment avant-gardiste pour l'époque sur le sujet "contre-nature" traité de manière très frontale. La réplique qui entérine cet aspect-là est assez percutante : "You've always had a jealous, possessive nature even as a child. If you had a friend, you'd be upset if she liked anybody else. And that's what's happening now! And it's unnatural. It's just as unnatural as it can be". Là où James Garner se révèle bien fade dans l'archétype de l'autorité masculine, il faut reconnaître à Audrey Hepburn et Shirley MacLaine un sacré talent dans la composition de leurs rôles respectifs. Pas d'homophobie violente à leur égard, pas de manichéisme, pas de stéréotypes outranciers, juste la rumeur qui est partie comme un feu de paille et qui les a conduites à la réclusion.

Et puis il y a cette ellipse qui n'est pas annoncée, quelque temps après le procès perdu par les deux amies, enclenchant la dernière partie de l'intrigue portée sur un cinéma extrêmement classique (ici aussi dans l'acception non-péjorative du terme, simplement un peu trop démonstratif vu d'aujourd'hui) dans la mise en scène comme dans les mécanismes de la tragédie qui se noue. Le travail sur la psychologie et les émotions de MacLaine, elle qui aurait commis une faute et rongée par la culpabilité, fournit un combustible très efficace à la dernière demi-heure qui consacrera l'aboutissement du délitement d'une relation affective. Conclusion particulièrement dramatique de l'étouffement de cette petite ville américaine puritaine et oppressante, au terme d'une lente désagrégation des rapports sociaux.

img1.jpg, juil. 2023 img2.jpg, juil. 2023 img3.jpg, juil. 2023

jeudi 10 août 2023

Ultimatum, de John Boulting et Roy Boulting (1950)

ultimatum.jpg, juil. 2023
"Repressing of fear is like trying to hold down the lid of a boiling kettle. Something's got to give eventually."

Les codes du thriller politique ont manifestement beaucoup évolué au fil des décennies, et Seven Days to Noon déploie sa menace dans un espace qui pourra paraître très restreint, avec le recul. C'est un film extrêmement parcimonieux dans sa mise en scène, mais dont la portée, sans pouvoir prétendre rivaliser avec les plus grands thrillers paranoïaques américains des années 70, parvient tout de même à surprendre par son âpreté. L'idée à la base de toute l'intrigue est pourtant condensée en un micro-événement, qui prendra des dimensions immenses : un scientifique britannique s'enfuit avec une bombe nucléaire dans une valise, et pose un ultimatum très simple au premier ministre. Si le gouvernement n'annonce pas un arrêt total des recherches en matière de bombe atomique d'ici une semaine, il fera péter tout le centre de Londres.

Ce qui ravira les uns et agacera les autres, c'est que toute la tension dans Ultimatum est construite à partir du quotidien dans la ville, une fois énoncé le postulat précédent. D'un côté Scotland Yard qui tente vainement de localiser le savant fou, essentiellement à base de campagne d'affichage sur tous les supports pouvant recevoir une affiche collée, et en opposition les pérégrinations dudit scientifique, passant d'un bed and breakfast à un autre, en éveillant plus ou moins les soupçons — on imagine qu'un type pareil peut se révéler flippant sous certains abords. Certains seconds rôles ne sont pas franchement à la hauteur, comme la fille du professeur ou encore un homme impliqué dans l'enquête, mais cela n'empêche pas John et Roy Boulting de développer un suspense assez lourd dans les rues de Londres.

C'est d'ailleurs la principale caractéristique, le tumulte grandissant dans les rues de la capitale, sur laquelle plane une menace de destruction nucléaire qui conduira dans les derniers jours à l'évacuation totale du centre-ville — habitations, musée, hôpitaux, etc. L'atmosphère restera tendue pendant longtemps une fois le compte à rebours enclenché, avec pour apogée l'instauration de la loi martiale et les rues désertes sillonnées par les militaires. Un thriller efficace, malgré certains symboles un peu lourds, comme cette image d'un homme souhaitant œuvrer pour la paix en faisant réaliser la dangerosité de la prolifération nucléaire (dans la lignée des commentaires d'Einstein à ce sujet) à l'aide d'un petit cas pratique devant l'autel d'une cathédrale londonienne.

img1.jpg, juil. 2023 img2.jpg, juil. 2023 img3.jpg, juil. 2023 img4.jpg, juil. 2023 img5.jpg, juil. 2023 img6.jpg, juil. 2023

mercredi 09 août 2023

Le Retour des hirondelles, de Li Ruijun (2022)

retour_des_hirondelles.jpg, juil. 2023
Profils paysans chinois

Mon plus grand regret concernant Le Retour des hirondelles porte sur la surcouche explicative et sur-explicite qui enveloppe tout le reste, au risque de laisser un arrière-goût amer là où l'histoire de ce mariage arrangé entre deux êtres rejetés par leurs familles qui trouveront un épanouissement en milieu rural avait de beaux et sérieux arguments ne nécessitant pas un tel niveau d'insistance. Le film, long et lent, a très souvent recours à des scènes très insistantes au sujet des différentes contraintes qui pèsent sur le couple ainsi qu'à des symboles très appuyés qui ne lui font pas vraiment honneur. C'est d'autant plus dommage que Li Ruijun parvient à capter, apparemment sans trop forcer, la beauté de ces régions rurales du nord de la Chine.

L'image (graphique) de l'épi de blé qui se sèche, l'image (symbolique) du paysan méprisé seul à même de donner son sang à un citadin beaucoup mieux loti que lui... Des dispositifs de mise en scène de cet acabit, le film en est rempli, et le visionnage se révèle malheureusement moins fluide, naturel et agréable à cause de ces sursauts.

Il y a quelque chose de très simple dans la dynamique du rapport amoureux entre les deux protagonistes, tout d'abord sujets à une timidité évidente, en lien avec la méthode artificielle qui les a réunis, cédant peu à peu la place à une certaine affection — bon on est tout de même en milieu paysan donc le film insiste sur le côté un peu bourrin à ce niveau-là avec un peu trop d'emphase, mais qu'importe. La beauté du film tient également à la subsistance de leur amour, au travers de nombreuses marques d'affection (notamment au travers du rite des grains de blé appliqués sur la peau), tandis que le monde agricole environnant se désagrège — ici aussi la source de nombreuses facilités scénaristiques, sans doute en prise avec une réalité avérée, mais pas tellement fonctionnelles du point de vue cinématographique.

Le film a d'ailleurs subi la censure en Chine, puisqu'il a été retiré des circuits de diffusion fin 2022 : le message de la destruction de la ruralité, de l'exode urbain forcé, sur fond de corruption à peine voilée, est éminemment politique. La copie que j'ai pu voir est d'ailleurs sans doute entachée de censure, la dernière scène avec Ma ayant été amputée et une phrase de dialogue (alors que les personnages présents ne dialoguent pas, très étrange ou plus précisément très mal fait) ayant été rajoutée lors de la destruction finale de leur maison.

Restera malgré tout ce rythme très contemplatif, au fil des saisons extrêmement photogéniques, pour décrire ce microcosme éloigné de la toxicité de la ville et de ses compromissions. Bien sûr, ils refusent les appartements sans âme dans lesquels on les invite fortement à déménager, pour y préférer la maison en terre cuite qu'ils se sont construite. C'est dans et autour de ce lieu chaleureux que la solidarité entre les deux parias est née, en parallèle du cycle des cultures, malgré les nombreuses formes d'exploitation, en résistance à la désagrégation des communautés paysannes.

img1.jpg, juil. 2023 img2.jpg, juil. 2023 img3.jpg, juil. 2023 img4.jpg, juil. 2023 img5.jpg, juil. 2023 img6.jpg, juil. 2023

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