lundi 08 décembre 2025

À l'ouest des rails (铁西区, Tiě xī qū), de Wang Bing (2003)

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Purgatoire de rouille et d'obscurité

Difficile de faire plus intimidant qu'un documentaire chinois de plus de neuf heures tourné en caméra mini-DV au début entre 1999 et 2001 au sein d'un immense complexe industriel hérité de l'époque de l'occupation japonaise. Quand Wang Bing commence à enregistrer les images qui donneront À l'ouest des rails après un travail de montage colossal qui ferait presque passer Frederick Wiseman pour un amateur, il n'est pas le documentariste renommé d'aujourd'hui, il n'est même pas sûr de l'orientation qu'il souhaite donner à sa première réalisation. 300 heures collectées sur 3 années à Shenyang, située au nord-est de la Chine, bastion de multiples secteurs métallurgiques, reflet de la prospérité passée du XXe siècle ouvrier avec son point culminant : un million de travailleurs et plus d'une centaine d'usines dans les années 1980.

Mais Wang ne filme pas ça. À la toute fin du siècle dernier, l'économie chinoise est en pleine mutation, le pays met en place une transformation profonde (dont on voit les résultats 20 ans plus tard), les usines de la région ferment les unes après les autres. Ce que l'on voit au gré de ces quelques années au tournant du XXIe siècle, c'est le déclin progressif d'une industrie perçue comme le mal nécessaire au changement de paradigme. Regarder À l'ouest des rails aujourd'hui, c'est encaisser une lente, douloureuse et inéluctable agonie. Qu'il semble loin le temps de la célébration de la classe ouvrière et paysanne... Pendant neuf heures réparties en trois parties (grosso modo 4 heures pour "Rouille" en immersion dans une poignée d'usines en fin d'exploitation, 3 heures pour "Vestiges" en compagnie de familles d'ouvriers dans un quartier voué à la destruction, et 2 heures pour "Rails" avec le portrait plus intimiste d'un père et de son fils fouillant les gares de triage à la recherche de pièces et matériaux à revendre), dans ces décors dignes d'un récit post-apo de science fiction, régulièrement plongés dans la pénombre de salles exiguës et de couloirs délabrés, au milieu des innombrables bâtiments en ruines, impossible de ne pas ressentir une angoisse pesante — accentuée qui plus est par la relativement mauvaise qualité des images. Pas le genre de voyage dont on revient guilleret et rasséréné.

Rouille

La première partie est probablement la plus éprouvante, la plus longue, la plus lente, la plus sombre, celle qui illustre avec la plus grande éloquence cette sensation de fin de monde.Des hangars aussi poussiéreux que monumentaux, déjà à moitié abandonnés, au sein desquels un reliquat d'ouvriers essaie de réparer de gigantesques machines centenaires. On n'en sortira qu'à la toute fin, lorsque Wang s'invitera dans l'hôpital traitant les anciens employés intoxiqués aux fumées de plomb, partagés entre les traitements, l'ennui, le visionnage de film porno sur une vieille télé, et les discussions autour d'un ouvrier tout juste retrouvé noyé dans l'étang voisin — suicide maquillé en mort accidentelle, résultat d'une soirée trop alcoolisée, on ne saura pas trop. En dehors de cette conclusion, la caméra alterne entre témoignages directs, aperçus des travaux réalisés, et pauses dans les salles de repos. On joue aux cartes ou au mahjong, on se tape dessus ou on se douche dans d'anciens bassins reconvertis en bains collectifs. Mais on est constamment plongé dans une ambiance cauchemardesque, avec cette lumière blafarde, cette exiguïté absolue condensant les corps autour des tables au centre de salles minuscules. Le désarroi des ouvriers est au moins aussi percutant que leur lucidité vis-à-vis de leur sort, avec la décrépitude allant crescendo : dettes de l'usine, équipements non-conformes, accidents, salaires impayés, pénurie de matière première, spectre du chômage.

Wang montre une facette de la condition ouvrière comme on l'a rarement vue ailleurs. Dans ces lieux désaffectés, quelques ouvriers continuent de travailler, comme livrés à eux-mêmes, des présences presque fantomatiques au sein d'un purgatoire de rouille et d'obscurité. Le glissement progressif de l'invraisemblable vers le tragique au sein de cette partie est tétanisant de grisaille et de noirceur.

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Vestiges

En miroir de la précarité des conditions de travail dans les usines encore actives, la seconde partie se place dans les bidonvilles attenants, regroupés le long d'une rue joliment baptisée "arc-en-ciel". Les familles s'entassent dans des taudis qui seront bientôt démolis — davantage pour le potentiel économique du projet immobilier qui investira les lieux que par souci de reloger dignement les habitants. L'introduction est magistrale : un événement festif, une loterie à grande échelle censée apporter un peu de joie dans les environs. Le commentateur enjoué accueille chaleureusement l'heureux gagnant d'une télévision, mais ce dernier avoue au micro devant des centaines de personnes qu'il est au chômage depuis dix ans et qu'il a dû emprunter 50 yuans pour jouer... La loterie, c'est mieux que l'alcool et le tabac, répètera inlassablement l'employé du régime. Par terre, des milliers de tickets de loterie multicolores jonchent le sol.

Ici aussi la lenteur est mise au service de la retranscription d'une ambiance, celle de l'ennui consécutif à l'abandon. Wang s'intéresse aux familles et particulièrement aux adolescents, partagés entre leurs activités quotidiennes, leurs histoires d'amour, et la menace du déplacement forcé à venir. Quelques points névralgiques, une épicerie, un magasin. Puis l'exil, avec des réactions très diverses selon que les principaux intéressés ont des proches chez qui loger temporairement ou non. Au milieu des bâtisses à moitié démolies, au fur et à mesure qu'on les déconnecte du réseau électrique, les camionnettes se chargent. On récupère tout ce qui peut être récupéré, jusque dans la charpente, jusque dans les murs, jusque dans les décombres. Certains resteront jusqu'à ce qu'on les expulse par la force.

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Rails

À la dimension presque fantastiques des deux premières parties répond le drame familial de la troisième et dernière section, focalisée sur le quotidien d'un père et de son fils, Du et Yang, au sein du cauchemar, tandis que le monde environnant s'écroule. Drame individuel qui détonne par rapport aux drames collectifs que Wang a documentés jusque-là. Même dans la misère, la situation peut se dégrader : avec la fermeture programmée des usines alentour, leur survie (conditionnée par la collecte de divers matériaux) se trouve automatiquement menacée. La cartographie des lieux est appuyée par les dernières lignes de chemin de fer encore actives qui maillent ce territoire, reliant les usines au système ferroviaire national. L'occasion de se concentrer sur des témoignages plus intimes, dévoilant quelques parcelles d'existence triste chez Du — l'arrestation du père, l'abandon de sa femme, le travail forcé... Tout ceci étant confessé depuis une pièce résolument insalubre servant de lieu de vie avec son fils, avant qu'il ne soit lui-même arrêté par la police : les tourments de Yang qui en résultent, dans l'attente de la libération de son père, forment un récit digne des meilleurs mélodrames de fiction. Difficile de ne pas être bouleversé par ces images du fils regardant des photos de sa famille, dont les couleurs contrastent avec le gris omniprésent, et qui renvoient à une époque heureuse, mais tristement révolue. "La vie est dure mon fils. Un jour, je te raconterai la mienne" lui dira affectueusement son père à sa sortie de prison.

À l'ouest des rails, un film de fin du monde tourné en caméra DV, aussi fascinant qu'émouvant, aussi angoissant que passionnant, captant la disparition d'une époque toute entière et d'un présent en lambeaux, transformant la perdition d'un complexe industriel mourant en une fresque politico-apocalyptique d'une intensité incroyable. "Ma vie n’existe plus que dans ton film", dit l'un des ouvriers devant la caméra de Wang. Un monument de désespoir humain, une pertinence hors norme que le cinéaste est allé chercher dans l'obscurité de ces territoires au bord de l'écroulement, tout au bout d'un chemin balisé par l'impuissance et la fatalité.

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jeudi 04 décembre 2025

I Got Heaven, de Mannequin Pussy (2024)

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Aboiements hypnotiques

Ça faisait longtemps qu'un album, plus précisément un morceau, encore plus précisément une version live de ce même morceau, ne m'avait pas autant hypnotisé. On le doit encore une fois à une session live KEXP, un lieu pas avare en dénichage de pépites. C'est bien simple, j'ai dû regarder la captation de Loud Bark 10 fois par jour pendant une semaine... Comme une variation sur le sillon déjà emprunté par Queenadreena et PJ Harvey.

Meilleur album du groupe avec leur tout premier et beaucoup plus brut Gypsy Pervert, sorti 10 ans avant en 2014, dans une formation complètement différente. Encore une fois chez ces Mannequin PussyI Got Heaven est un album bicéphale, partagé entre gros délires Hardcore Punk et petites pauses tranquilles, trop tranquilles pour moi dans un registre Pop presque Glam que je n'apprécie pas vraiment. Clairement ces allers-retours entre les deux pôles constituent leur marque de fabrique, mais la cohabitation répétée plusieurs fois sur chaque album est toujours aussi déroutante. En tous cas, autant je ne trouve aucun intérêt dans les productions ultra lisses des passages Pop, autant les décharges électriques Punk pleines de haine domptée touche une corde sensible. Il y a bien sûr des zones intermédiaires, explorant parfois du Grunge, parfois du Shoegaze, mais elles sont moins marquantes. Mais ce chant viscéral de Marisa Dabice, assorti de ces instrumentations simples et efficaces, forment un combo explosif qui me rassasie même s'il ne s'agit que de quelques titres parmi une dizaine.

Extrait de l'album : Loud Bark.

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À écouter également : I Got Heaven et Ok? Ok! Ok? Ok!.

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mercredi 03 décembre 2025

The Betrayal (Daisatsujin orochi, 大殺陣雄呂血), de Tokuzō Tanaka (1966)

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Patience de la révolte

Dans le registre du chanbara, les thèmes de la trahison, de la loyauté, ou encore de la morale (fausse ou vertueuse) ont déjà été explorés à maintes reprises, déjà, lorsque sort The Betrayal en 1966. Un des jalons les mieux établis dans ce domaine est probablement la contribution de Masaki Kobayashi avec Harakiri (1962), un modèle à mes yeux difficilement dépassable en termes de fond comme de forme. Dans le cas présent, même s'il manque au film de Tokuzō Tanaka quelques éléments pour en faire une œuvre vraiment excellente, il n'en reste pas moins remarquable, très agréable à suivre, et contenant son lot de séquences particulièrement mémorables.

Il s'agit en réalité d'un remake d'un film muet des années 1920, Orochi, positionné à l'avant-garde du chanbara, reprenant les grandes lignes d'une situation totalement intelligible (à la différence d'autres films du genre de l'époque) : un samouraï doit se sacrifier pour protéger l'honneur de son dojo, et on lui demande de s'exiler pendant un an afin de couvrir les agissements peu glorieux de deux protégés du maître. Déjà, on sent la morale vacillante, puisque les deux samouraïs en question se sont comportés comme de grands pleutres en assassinant un homme d'un clan rival en l'attaquant de dos... Mais les apparences vertueuses du bushido prendront un coup encore plus puissant lorsque le protagoniste reviendra de son expatriation pour découvrir qu'il est devenu le coupable aux yeux de presque tous.

C'est Raizō Ichikawa qui interprète Takuma, ce samouraï un peu trop naïf, déchu de son rang, victime d'une trahison infecte qui lui coûtera tout, jusqu'à l'idylle qu'il espérait renouer avec son amante Namie. The Betrayal a beau être très simple dans son exécution, le drame qui enfle autour du héros conduit à transformer progressivement son amertume en une rage vengeresse plutôt imprévisible, et à mesure que sa foi pour les principes du samouraï s'étiole, son ostracisation tant physique que morale (il semble être le seul à accorder une importance sincère à la vérité au-delà des arrangements opportunistes et hypocrites) le fera passer du statut de victime vulnérable à celui de bête furieuse.

Même si on peut regretter la faiblesse dans l'écriture de plusieurs personnages secondaires ainsi que la limite de la résolution (notamment le sort réservé au coupable archi détestable Jurota, très bien interprété par Ichirô Nakatani et ses airs perfides), quelques belles séquences rythment le récit. La relation avec une femme qui l'a sauvée, les retrouvailles avec sa promise dans une maison close, sans qu'un seul mot ne soit échangé, tout dans les regards éloquents... C'est un chanbara étrangement épuré qui jouit d'une photographie élégante, sobre et sans vraie fulgurance, mais qui culmine dans une séquence finale proprement hallucinante. Quinze minutes de combats sans interruption, à un contre cent, dans une ambiance forcément surréaliste mais très réussie dans la mise en scène de l'épuisement absolu. Ichikawa incarne avec une fougue difficilement comparable cette bête enragée laissant exprimer, enfin, sa colère accumulée pendant tout ce temps, fendant inlassablement les corps ennemis de son sabre, à mesure que la fatigue prend le dessus — il passe peu à peu du combat debout au combat presque couché, après avoir affronté des hordes de samouraïs armés de sabres, de lances, d'échelles, de cordes, de plaques... L'apogée de cette tension teintée de fatigue arrive lorsque son épée se rompt et qu'il doit littéralement arracher ses doigts crispés, comme collés au manche, un à un, avant de reprendre le combat.

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lundi 01 décembre 2025

Tardes de soledad, de Albert Serra (2025)

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Rouge sang et gonades opulentes

Un peu plus de deux heures de lentes mises à mort de taureaux, entrecoupées par quelques séquences en dehors de l'arène, voilà le programme exhaustif de Tardes de soledad. Le genre documentaire n'est pas forcément là où on attendait Albert Serra, mais en réalité en y repensant il y avait un petit côté pragmatique et réaliste dans La Mort de Louis XIV ainsi que du côté des libertins s'amusant dans les sous-bois de Liberté. Il a choisi la star péruvienne de la tauromachie du moment, Andrés Roca Rey, pour en faire un portrait très particulier, plurivalent, sans qu'on sache réellement si le sujet tient davantage à la corrida, au toréro ou aux animaux. Le tour de force est quoi qu'il en soit là : je n'aurais jamais posé mes yeux sur un tel spectacle s'il n'y avait pas eu Tardes de soledad.

Mais finalement, Serra semble éliminer la composante propre au spectacle à l'aide de deux partis pris : tout d'abord le choix du cadre, ultra resserré sur le matador voire sur une partie du corps du matador, et ensuite le travail au niveau du son avec un mixage faisant ressortir les très nombreux commentaires des différents intervenants. À l'intention des ignorants dont je faisais partie, on apprend qu'autour du torero principal, une nuée d'auxiliaires gravitent avec leurs fonctionnalités précises (picadors, banderillos, et autres curieux personnages sur leurs destriers cuirassés) et surtout, dans le cas présent, leurs encouragements pour le moins virilistes. En réalité, le personnage principal dispose d'une cour passant la moitié du temps à vanter la taille de ses couilles... Effets loufoques et (involontairement) comiques garantis. L'autre moitié étant consacrée à des insultes copieuses à l'encontre des animaux qui rechignent à mourir docilement, et ce après avoir longuement exploité leur comportement de défense en situation de stress et de fuite empêchée. Curieuses coutumes, exposées pas moins de quatorze fois — même si c'est clairement voulu, le film peut à ce titre devenir un peu répétitif.

Bien sûr la grille de lecture annoncée par le titre entend épouser la solitude du torero, et la mise en scène de Serra ne fait que ça, découper ce personnage dans le champ pour le montrer constamment seul, seul face à la bête (même si tous les auxiliaires accourent quand il se fait malmener par le taureau) et seul dans ce bus d'après corrida (bien qu'entouré par ses proches, figure qui reviendra). Mais de fait le film opère une autre fonction, en nous exposant à une telle succession de scènes barbares. Ce qui choque tout être normalement constitué à la première exposition, c'est la violence exercée à l'encontre de cette bête et les hectolitres de sang qui se déversent (visibles malgré le rouge de la cape agitée) avant qu'elle ne rende l'âme. Aussi horrible que la satisfaction qu'on peut en retirer. Et puis à mesure que l'exposition se pose, le malaise s'installe, et on devient attentif à d'autres choses, la nature du protocole, l'absurdité de la tradition, l'arrogance de la star, l'appel au divertissement, les cris d'appel répétés. Et ce visage ensanglanté serti d'un regard halluciné, évidemment, du sang de la bête, auquel répondent de nombreux gros plans sur un dos ruisselant de sang. D'un côté le souffle de l'animal qui agonise, de l'autre les injures de ses agresseurs. Mais toujours le spectacle sera condamné au hors-champ, Serra y préférant les contorsions des corps et ce flux interminable de mort.

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mardi 25 novembre 2025

Alpinistes de Staline, de Cédric Gras (2020)

alpinistes_de_staline.jpg, 2025/04/20 alpinistes_de_staline_B.jpg, 2025/04/20
"Il ne faut pas plaindre ces hommes d’avoir vécu sous l’URSS. Pas ceux-là. Elle leur a offert des aventures comme peu en vivent de nos jours."

C'est en voulant se renseigner sur l'origine d'un coinceur mécanique portant leur nom, utilisé en alpinisme, au même titre qu'un système d'assurage (deux trous creusés dans la glace qui se rejoignent pour passer une corde et créer un relais à l'aide de cet ancrage en V), que Cédric Gras s'est lancé dans la fouille des archives du NKVD et de multiples bibliothèques à la recherche d'informations sur l’histoire des deux frères Abalakov, Vitali et Evgueni. Le récit historique qu'il en tire dans Alpinistes de Staline est aussi plaisant à lire que son Anthracite consacré à l'histoire récente du Donbass en version fictionnelle — un livre écrit en 2016. Il parvient ici à exhumer une part conséquente de l'alpinisme soviétique, étant donné que les deux enfants sibériens sont devenus les plus grands alpinistes de leur époque en URSS, que ce soit en termes de performances pures ou d'exploration de sommets invaincus.

Le récit est passionnant, notamment grâce à un équilibre très agréable dans la structure du livre entre les courts passages à la première personne où Cédric Gras contextualise ses recherches et les longues parties historiques / documentaires racontant à proprement parler l'histoire des Abalakov. Deux histoires sont racontées en parallèle, ou plutôt de manière entremêlée, l'histoire sportive de l'alpinisme avec son intense quête exploratoire caractéristique du début du XXe siècle et l'histoire politique de l'URSS qui s'écrivait loin des sommets arpentés. Evgueni et Vitali ont passé leur vie (très différentes au demeurant) à rechercher de nouveaux itinéraires du Caucase et à gravir les cimes vierges situées à plus de 7000 mètres d'altitudes (en particulier les pics Ismail Samani / anciennement Staline, point culminant de l'actuel Tadjikistan et Abu Ali Ibn Sina / anciennement Lénine, tout près à la frontière avec le Kirghizistan — les noms changeants des pics au gré des crises de régime, tout un programme). Et autant dire que les courses d'alpinisme dans les années 1930, il a un siècle, s'effectuaient dans des conditions et avec des équipements qui paraissent complètement inimaginables aujourd'hui.

Et pourtant, les deux frères nés en 1906 et 1907 vite devenus orphelins n'ont presque rien en commun en dehors de leur passion pour les montagnes et leurs contributions pionnières. Evgueni était plutôt l'artiste bohème et charismatique, beau, beaucoup plus fort en alpinisme ; Vitali correspondait davantage à l'image de l'ingénieur austère, spécialisé en mécanique, paraissant 10 ans de plus. On comprend assez vite ce qui a poussé Gras dans cette direction (en plus de sa propre passion pour l'alpinisme), étant données l'ampleur et la tragédie toute romanesques de leurs destins respectifs. Tous deux auront subi les purges staliniennes mais de façon très différente, et on sent bien que c'est ce qui l'anime aussi, cette question, comment a-t-on pu faire arrêter de telles figures de la gloire soviétique, eux qui furent chargés de porter la supériorité socialiste jusqu'aux plus hauts sommets.

Alpinistes de Staline retranscrit admirablement l'ambiance euphorique de la période, avec ses exigences de conquête, avec ses innombrables expéditions sur les sommets d'Asie centrale afin d'y planter le drapeau rouge — et y installer un buste soviétique, tant qu'à y être, après l'avoir porté sur des milliers de mètres de dénivelé. On y apprend sans surprise que l'alpinisme soviétique revendiquait le sens du collectif avec toujours un objectif politique affiché, là où les alpinistes européens étaient considérés comme arborant un individualisme bourgeois et un sens de l'ascension gratuite. Ce qui n'empêche pas les catastrophes. En 1936, une mission comptant le photographe suisse Lorenz Saladin dans ses rangs atteint bravement le sommet du Khan Tengri (7010 m), mais la redescente sera effroyable : Vitali perdra une vingtaine de phalanges et dû être amputé d'une partie du pied gauche. Point de bascule évident, qui le poussera à inventer des appareils pour les sportifs handicapés, lui permettant par là même de renouer avec la montagne à un âge assez avancé, et de prendre une forme de revanche, sur le tard, sur son frère qui paraissait imbattable.

Malgré tous leurs exploits, les alpinistes ne furent pas épargnés par les purges : les rangs de montagnards soviétiques chevronnés furent décimés à la toute fin des années 30, fusillés par centaines ou envoyés au goulag — ce qui constitua un désavantage concurrentiel de taille pendant les combats alpins contre l'Allemagne nazie lors de la Seconde Guerre mondiale... Il n’y avait tellement plus assez d’alpinistes pour constituer une équipe qu'on complétait avec des boxeurs, des mécaniciens, des ouvriers automobiles. Vitali fut arrêté chez lui en 1938 pour "propagande publique de techniques alpines occidentales, abaissement des réalisations d'alpinistes nationaux et espionnage pour le compte de l'Allemagne" et passa 2 ans en prison ; Evgueni fut quant à lui épargné, sans raison évidente, mais en 1948 on le retrouvera mort, intoxiqué au monoxyde de carbone dans son appartement de Moscou alors qu'il prépare une expédition à l'Everest — une version contestée par sa famille encore vivante rencontrée par Gras à l'occasion de ses travaux de recherche. Il avait 41 ans et on le pensait invincible ; triste sort pour un grimpeur d'une telle trempe de ne pas mourir dans son environnement, au milieu de la glace et des rochers. Tout l'inverse de Vitali, qui pu attendre tranquillement ses 80 ans pour rendre l'âme, après avoir eu le loisir de briller dans la seconde moitié de sa vie.

Une histoire de l'URSS au travers de ses missions exploratoires et de ses courses d'alpinisme pionnières au Tian Shan et au Pamir, avec ses découvertes inoubliables, ses péripéties (tempêtes, accidents, engelures, et une myriade d'autres contretemps), et ses épisodes profondément tragiques — politiques ou alpins. En particulier, le chapitre consacré à la cordée féminine de 1974 qui périt toute entière, coincée par le mauvais temps en redescendant du pic Lénine, les corps expirant les uns après les autres, constitue un moment aussi glaçant qu'inoubliable.


Photographies de Lorenz Saladin :

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Camp de base de l'expédition de 1936 au Khan Tengri.
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Portrait de Evgueni (gauche) et Vitali (droite) Abalakov lors de l'expédition au Khan Tengri.
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Caravane de l'expédition de 1936 remontant le glacier Inyltchek vers le camp de base.
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Au centre, Vitali Abalakov (1936).

lundi 24 novembre 2025

On the Bowery, de Lionel Rogosin (1956)

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"The saddest and the maddest street in the world."

Dans la veine du docufiction, Lionel Rogosin est allé observer ce qui se passait dans le quartier new-yorkais du Bowery, situé au sud de Manhattan, autour d'une rue caractérisée par la présence de nombreux marginaux au milieu du XXe siècle. On the Bowery n'est ni un documentaire ni une fiction, plutôt un film jouant à brouiller les frontières entre les deux registres classiques en faisant interpréter leur propre rôle à quelques laissés-pour-compte que le cinéaste avait pris le soin de rencontrer auparavant, selon une trame narrative à peine scénarisée autour de leur quotidien. Le résultat ressemble à une chronique de la vie du skid row de New York de l'époque, centrée sur trois journées au cœur de ces bas-fonds pas si éloignés (géographiquement) des quartiers huppés.

L'occasion de revoir un peu les définitions de base puisqu'ici la misère atteint des niveaux stratosphériques, en intensité et en diversité : c'est carrément une sorte de société alternative qui s'est construite avec des groupes variés de sans-abris, globalement unis dans la même motivation — trouver un petit boulot à la journée pour amasser un pécule qui leur permettra au retour d'étancher la soif d'alcool. Un léger parfum de deuxième vague de la Grande Dépression flotte sur les lieux, 20 ans après, avec tous ces hommes (quasiment pas un visage féminin l'horizon) zonant ivres morts dans la rue, dormant n'importe où, comme des versions mouvantes et accentuées des célèbres clichés des photographes Dorothea Lange ou Walker Evans. Rogosin disait qu'il avait suivi la méthode de Flaherty pour ce premier film, et ce n'est pas très étonnant au vu du résultat.

Quelques personnages sortent du lot : Ray Salyer, un travailleur ferroviaire, nouveau sur Bowery Street, qui tombera dans un coma éthylique après avoir payé sa tournée et se fera voler sa seule et précieuse valise ; Gorman Hendricks, un habitué du quartier ; Frank Matthews, collectionneur de cartons et de chiffons qui rêve d'évasion. La partie scénarisée du film inclut une redistribution au propriétaire de l'argent que le voleur a obtenu en échange de certains objets de la valise dérobée, sans révéler que le bienfaiteur est également le chapardeur. De nombreux plans illustrant simplement les conditions de vie (des gros plans sur les visages détruits mais très photogéniques, des poivrots dormant à même le sol, etc.) rythment le récit. Dans ces conditions, on n'est pas énormément surpris d'apprendre que la plupart des intervenants sont morts dans les années qui ont suivi la sortie de On the Bowery.

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jeudi 20 novembre 2025

Larmes de clown (He Who Gets Slapped), Victor Sjöström (1924)

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"In the grim comedy of life, it has been wisely said that the last laugh is the best..."

Le cirque comme reflet des drames et des injustices de la vie commune, c'est un sujet de cinéma qu'on connaît bien aujourd'hui si on s'intéresse un tout petit peu à la période du muet mais à l'époque de Larmes de clown (1924), sans doute beaucoup moins : c'est que Tod Browning n'avait pas encore réalisé son bouleversant Freaks, qui sortira 8 ans plus tard, dans un registre proche mais malgré tout différent — en résumé, une dramaturgie moins chargée et un baroque bizarre plus prononcé. Pour mettre en scène les profonds malheurs d'un homme de science dépossédé de ses recherches iconoclastes par sa femme et son meilleur ami, le réalisateur suédois Victor Sjöström use ici (au sein d'une production états-unienne) des talents assez incroyables de Lon Chaney pour le rôle principal, incarnant à merveille l'homme trahi par ses proches, l'homme ridiculisé devant l’académie des sciences, l'homme bafoué par une gifle, et in fine l'homme ayant trouvé sa survie dans une reconversion spectaculaire : il devint clown. On pourrait aussi citer un autre suédois puisque Bergman utilisera le même cadre pour La Nuit des forains bien plus tard, en 1953.

Il n'y a vraiment que le cinéma muet pour supporter le poids d'une telle tragédie et d'un tel mélodrame sans plier sous les émotions aussi fortement figurées — pour peu qu'on soit un minimum familier avec le registre, évidemment. Probablement que l'appréciation du jeu de comédien de Chaney aidera grandement : à titre personnel, j'aime toujours autant ses personnages, partagés entre des élans humanistes ou sensibles déchirants et des accès de furie franchement insoupçonnés. Le concentré d'amertume que son personnage Paul Beaumont accumule au fil de l'intrigue atteint un paroxysme fou, balayé par les bassesses de ses proches, et rejoué chaque soir sous le chapiteau d'un cirque dans lequel il incarne un clown recevant une quantité incalculable de baffes de la part de ses confrères et devant une foule hilare, reflet des grands scientifiques qui avaient tant ri de lui dans sa vie passée (la métaphore est appuyée par des surimpressions récurrentes). Fatalement, lorsque le même schéma d'humiliation se profile à l'horizon concernant une écuyère de la troupe, manigancé d'une part par son père et d'autre part par le baron / ancien ami-traître du héros, son sang ne fit qu'un tour, son champ de vision peint en rouge sang.

"Rira bien qui rira le dernier" serait la moralité (ou plutôt l'amoralité) du film, puisque le scientifique devenu clown abattra sa vengeance glacée sur les deux hommes aux intentions peu charitables de la plus sauvage des manières. Après avoir passé des années à se faire gifler par des dizaines de clowns rieurs, rejouant inlassablement la tragédie de sa propre vie, le protagoniste masochiste se tournera vers la cruauté pure — une des dernières scènes fait intervenir un lion affamé et les deux antagonistes, sans spoiler on peut dire que ça ne se finit pas du tout bien pour ces derniers et que le félin se voit offrir un repas très copieux. Il ne faut pas nourrir d'allergie concernant les grandes poussées de mélodrame, mais dans ce cas, Sjöström capte d'une manière très singulière cette ambivalence des émotions chez le clown. Derrière le masque de l'être déchu, la fureur guette et attend sagement son tour.

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mercredi 19 novembre 2025

8 años et Sonido Cósmico, de Hermanos Gutiérrez (2017 et 2024)

8_anos.jpg, 2025/01/29 sonido_cosmico.jpg, 2025/01/29
Balades instrumentales à deux guitares

Encore une découverte que je dois à des errances sur les lives de qualité proposés par KEXP... En l'occurrence celui-ci, de novembre 2023 : lien.

Les Hermanos Gutiérrez, soit un duo instrumental formé par des frérots guitaristes en provenance de Suisse et d'ascendance équatorienne qui composent leur musique comme des toiles. En écoutant 8 años, leur premier album sorti en 2017, des paysages désertiques de western ensoleillé viennent très rapidement à l'esprit, et sur certains morceaux on jurerait que le Marc Ribot (du temps de ses collaborations avec Tom Waits) rôdait dans les parages. Je ne suis pas familier avec le registre Ambient Americana, mais la musique des frères Gutiérrez est très douce, chaleureuse, agréablement répétitive. Une lente dérive qui envoûte et hypnotise, très simple, apaisante, tellement facile à écouter qu'on l'oublierait presque en fond sonore. Les prémices d'un coup de cœur, avec de temps en temps des sonorités presque Surf, presque Flamenco.

Extrait de l'album : Mi Amor.

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À écouter également (presque l'album entier en fait) : El Jardin, Suéltalo, Venganza, Dios, El Mar, et Flores.


L'année dernière sortait Sonido Cósmico, leur album le plus récent, sans doute le plus abouti aussi, probablement celui que j'aurais préféré si je l'avais découvert en premier. Les mélodies exhibent une plus grande subtilité tout comme les échanges entre les deux guitares, et le duo travaille une fibre légèrement psychédélique qui n'est pas pour me déplaire. Leur discographie est pour moi un sans faute, pour l'instant.

Extrait de l'album : Sonido Cósmico.

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À écouter également : Abuelita et It’s All In Your Mind.

hermanos_gutierrez.jpg, 2025/01/29

lundi 17 novembre 2025

De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (The Effect of Gamma Rays on Man-in-the-Moon Marigolds), de Paul Newman (1972)

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"My heart is full!"

Indépendamment de toute qualité objective du film, je trouve intéressant l'idée de se pencher sur une telle œuvre réalisée par Paul Newman (troisième mise en scène de sa part, sortie peu après son adaptation de Le Clan des irréductibles), lui qui a tant incarné dans sa carrière d'acteur ce personnage d'homme cool, ce symbole du mâle flegmatique. Un produit du Nouvel Hollywood dont le casting est principalement concentré autour de trois personnages féminins — dont une interprétée par sa femme, Joanne Woodward, et une autre par leur fille, Nell Potts.

Un film qui passe difficilement inaperçu sur les radars cinéphiles avec son titre à rallonge, De l'influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (pour l'écrire une fois), écrit par Alvin Sargent d'après la pièce de Paul Zindel — et au passage une adaptation réussie de pièce de théâtre, qu'il est bon de signaler tant on se concentre souvent sur les passages ratés au cinéma. C'est forcément un film dont on scrute la correspondance entre le contenu et le titre : le dommage collatéral, c'est qu'on accorde une attention démesurée à la métaphore au cœur des enjeux, et avec les 50 années de recul et de cinéma qui nous séparent, le geste pourrait paraître un peu lourd dans certains de ses recoins. De la même façon que Matilda étudie l'effet de l'exposition à une dose de radioactivité sur les fleurs (certaines sont rayonnantes et denses en bourgeons là où d'autres s'étiolent et meurent), Newman observe comment le climat toxique de la maison influe sur le comportement des trois femmes.

Il y a donc la mère, victime d'un certain déterminisme social, partagée entre l'empathie naturelle qu'on peut lui témoigner étant donnée sa rude condition d'existence (pauvreté matérielle, abandon du père, hantise d'un passé) et son comportement erratique avec son lot de passages désagréables pour tout son entourage. Et puis les deux filles, deux adolescentes cherchant à fuir chacune à leur façon la misère du foyer. Ruth démontrant une froide lucidité, prisonnière d'une certaine reproduction du schéma maternel, en dépit de sa prise de conscience aiguë des soucis de sa mère, et Matilda tournée vers les cours de sciences (anecdote amusante, Nell Potts deviendra une biologiste dans la vraie vie). Un même climat empoisonné pour des influences diverses sur la constitution des différentes protagonistes, le discours est limpide. Un peu trop, sans doute.

Cela n'empêche pas le film d'éviter les écueils classiques du drame familial trop appuyé. Les filles ne sombrent pas dans le rejet frontal, dans la crise existentielles, et font preuve d'une étonnante compréhension, avec des modalités de réaction très singulières, très personnelles — le "no mama, I don't hate the world" de Matilda résonne énormément, en parallèle du "My heart is full!" de Beatrice, souvent embarrassante. Dans cette perspective, il n'est pas totalement déplacé d'observer la composition de Joanne Woodward en parallèle de celle de Gena Rowlands de Une femme sous influenceNewman illustre de manière pertinente les fêlures de cette mère mal dans sa peau, abandonnée, impuissante mais volontaire pour essayer de vivre une vie décente. Au sein de cette maison asphyxiante, gangrénée par la honte de la classe moyenne, victime de la méchanceté des habitants (belle galerie de portraits de la lâcheté et de l'égoïsme), la lutte contre la morosité n'est pas éteinte.

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jeudi 13 novembre 2025

Bande-son pour un coup d'État (Soundtrack to a Coup d'Etat), de Johan Grimonprez (2024)

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Kaléidoscope géopolitico-jazz

Coïncidence cinématographique, en l'espace de quelques mois deux films documentaires croisent ma route : ils sont consacrés au même sujet, la figure de Patrice Lumumba comme marqueur de l'indépendance du Congo et son assassinat aux prémices de la décolonisation, et ils arborent un parti pris formel très original, fragmenté, kaléidoscopique. Le premier, c'était Lumumba, la mort du prophète, dans lequel Raoul Peck mêlait souvenirs d’enfance, témoignages, archives et questionnements personnels, sur une durée très resserrée d'à peine plus d'une heure. Le second, c'est donc Bande-son pour un coup d'État réalisé par Johan Grimonprez, mais cette fois-ci sur plus de 2h30.

Premier constat, premier ressenti : le couplage longue durée / format baroque, nous bombardant d'informations sous de nombreuses formes (musiques, citations, inscriptions à l'écran, témoignages, extraits audio, images d'archive, etc.) de manière presque stroboscopique, est tout particulièrement éreintant. À titre personnel j'ai fait le choix d'accepter de ne pas tout suivre de manière hautement assidue, en me contentant de piocher de temps en temps un passage méritant plus d'attention que le précédent, guidé par ma concentration et mon endurance. Il me paraît impossible de tenir à un niveau maximal d'implication sur la totalité du docu, tellement les époques se télescopent et les intervenants se succèdent, le tout à un rythme effréné, sans éléments contextuels évidents de manière systématique. D'ailleurs, petit regret, de très nombreux extraits audio ou vidéo ne sont pas légendés, de telle sorte qu'on ne sait pas vraiment comment prendre ce qu'on observe ou écoute. Une expérience très particulière en tous cas, à la limite de l'expérimental.

Malgré tout la particularité thématique retenue par Grimonprez maintient une attention latente : ce croisement entre histoire de la décolonisation et histoire du jazz, les deux étant manifestement reliées au sein de la guerre froide. Le film mentionne comment la chanteuse Abbey Lincoln et le batteur Max Roach ont fait irruption avec des dizaines de militants américains au Conseil de sécurité des Nations unies suite à l'assassinat de Lumumba ; comment Louis Armstrong, nommé "ambassadeur du Jazz", fut envoyé en mission par les USA au Congo pour détourner l’attention du coup d’État soutenu par la CIA, faisant de lui une diversion malgré lui ; comment de manière plus générale le soft power états-unien au travers de nombreux musiciens de jazz fut mit à contribution pour assurer un accès privilégié aux sous-sols africains riches en uranium... Le film croise de très nombreux registres, géopolitique, musique, histoire, juxtapose des discours anti-colonisation de Nikita Khrouchtchev et des enregistrements de concert jazz des années 1960, parle autant de guerre civile au Congo que d'ingérences occidentales, du soutien de Malcolm X croisé avec la bataille pour les droits civiques et des prestations de Nina Simone, Duke Ellington, ou encore Dizzy Gillespie.

On en sort partagé, entre désorientation profonde et générale devant un tel kaléidoscope frénétique de 2h30 et submersion sous le flot ininterrompu d'informations altérant la lisibilité de l'histoire. Mais, malgré tout, galvanisé par l'écriture de cette page historique, moment charnière, avec l’entrée de seize nouveaux membres aux Nations Unies qui fit pencher l'institution vers le Sud global.

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