mercredi 13 mars 2013

Femen partout, féminisme nulle part

« Femen partout, féminisme nulle part » est le titre d'un article paru sur le site du Monde diplomatique le 12 mars 2013. Mona Chollet y livre une analyse critique assez peu consensuelle du mouvement « Femen » qui fait cruellement défaut à l'espace médiatique actuel. Merci Clément pour l’aiguillage.

PS : Bonne lecture.


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« Les musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler », écrivait l’essayiste marocaine Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001). L’engouement des médias français pour des figures comme les Femen ou Aliaa El-Mahdy, l’étudiante égyptienne qui, en 2011, avait posé nue sur son blog (1), offre une nouvelle confirmation de la justesse de cette observation. On a pu voir sur France 2, le 5 mars, un documentaire consacré au collectif d’origine ukrainienne implanté en France depuis un peu plus d’un an (2), et un autre intitulé Aliaa, la révolutionnaire nue sur Public Sénat pour le 8 mars, Journée internationale des femmes.

Tant pis pour les milliers de femmes qui ont le mauvais goût de lutter pour leurs droits tout habillées, et d’offrir un spectacle moins conforme aux critères dominants de jeunesse, de minceur, de beauté et de fermeté. « Le féminisme, c’est ces femmes qui ont défilé dans les rues du Caire, pas les Femen ! Et sur ces femmes-là, je vois peu de documentaires TV », s’insurgeait sur Twitter, le 6 février dernier, la correspondante de France Inter en Egypte, Vanessa Descouraux. En France, les organisations féministes « se voient désormais plus souvent interpellées sur ce qu’elles pensent du mouvement d’origine ukrainienne que sur leurs propres actions » (3).

Femmes, vous voulez vous faire entendre ? Une seule solution : déshabillez-vous ! En octobre 2012, en Allemagne, les réfugiés qui campaient devant la Porte de Brandebourg, au centre de Berlin, pour dénoncer leurs conditions de vie peinaient à attirer l’attention des médias. En colère, une jeune femme qui manifestait avec eux lança à un journaliste de Bild : « “Tu veux que je me mette à poil ?” Le journaliste acquiesce et promet de revenir avec son photographe. D’autres journalistes l’apprennent et voilà, la foule d’objectifs se réunit autour des jeunes femmes qui soutiennent les réfugiés. Elles ne se sont pas déshabillées, mais ont profité de l’occasion pour dénoncer le sensationnalisme des médias (4). »

Les Femen, elles, ont été plus pragmatiques. Lors de leurs premières actions, en Ukraine, en 2008, elles avaient inscrit leurs slogans sur leurs dos nus, mais les photographes ne s’intéressaient qu’à leurs seins. Elles ont donc déplacé les inscriptions (5)... Cet ordre des choses n’inspire pas d’états d’âme particuliers à Inna Chevchenko, l’Ukrainienne qui a exporté la marque Femen en France : « On sait de quoi les médias ont besoin, déclarait-elle en décembre à Rue89. Du sexe, des scandales, des agressions : il faut leur donner. Etre dans les journaux, c’est exister (6). » Vraiment ?

Certes, la militante féministe Clémentine Autain a raison de rappeler que « le happening, c’est dans notre culture. De la suffragette Hubertine Auclert, qui renversait les urnes lors des élections municipales de 1910 pour que les journaux de la IIIe République puissent avoir leurs photos trash à la Une, aux militantes du MLF qui balançaient du mou de veau dans les meetings des anti-avortement dans les années 1970, on sait aussi monter des coups (7) ! ». Ce mode d’action est aussi celui de l’association Act Up dans sa lutte contre le sida. Mais encore faut-il que derrière les « coups », il y ait un fond politique solide et bien pensé qui leur donne leur sens. Or, dans le cas des Femen, c’est peu dire que le discours ne suit pas. Quand il ne se révèle pas franchement désastreux.

La réduction permanente des femmes à leur corps et à leur sexualité, la négation de leurs compétences intellectuelles, l’invisibilité sociale de celles qui sont inaptes à complaire aux regards masculins constituent des pierres d’angle du système patriarcal. Qu’un « mouvement » — elles ne seraient qu’une vingtaine en France — qui se prétend féministe puisse l’ignorer laisse pantois. « Nous vivons sous la domination masculine, et cela [la nudité] est la seule façon de les provoquer, d’obtenir leur attention », déclarait Inna Chevchenko au Guardian (8). Un féminisme qui s’incline devant la domination masculine : il fallait l’inventer.

Non seulement Chevchenko accepte cet ordre des choses, mais elle l’approuve (toujours dans The Guardian) : « Le féminisme classique est une vieille femme malade qui ne marche plus. Il est coincé dans le monde des conférences et des livres. » Elle a raison : à bas les vieilles femmes malades, elles ne sont même pas agréables à regarder. Et les livres, c’est plein de lettres qui font mal à la tête, bouh ! Auteur d’un excellent livre sur les usages du corps en politique (9), Claude Guillon commentait : « Le mieux intentionné des observateurs dirait que cette phrase exprime la présomption et la cruauté de la jeunesse. Il faut malheureusement ajouter pour l’occasion : et sa grande sottise ! En effet, et peut-être Inna aurait-elle pu le lire dans un livre, l’image des féministes comme de vieilles femmes coupées du monde (comprenez : et du marché de la chair) est un très vieux cliché antiféministe, qu’il est navrant de voir repris par une militante qui prétend renouveler le féminisme (10). » Depuis, les représentantes françaises du collectif ont cependant dû se résigner à sortir un livre d’entretiens (11) : « En France, il faut publier des textes pour être reconnu, légitime », soupire l’une d’entre elles (Libération, 7 mars 2013). Dur, dur.

Pour Rue89, Chevchenko résumait ainsi le discours des jeunes Françaises qui voulaient rejoindre les Femen : « Elles me disaient : “Les mouvements féministes qui existent déjà en France, ce ne sont pas des mouvements faits pour les jeunes femmes, mais pour des femmes intellectuelles qui ressemblent à des hommes, qui nient la sexualité, le fait qu’une femme puisse être féminine.” » A cet égard, il faut le reconnaître, les Femen marquent incontestablement un progrès. S’agissant d’une ancêtre comme Simone de Beauvoir, il a fallu attendre le centenaire de sa naissance, en 2008, pour la voir enfin à poil : c’était long. Mais la patience du monde fut récompensée : avec délice, Le Nouvel Observateur (3 janvier 2008) publia en couverture une photo montrant l’auteure du Deuxième sexe nue de dos dans sa salle de bains (12). Les Femen, elles, sont bonnes filles : elles mâchent le boulot (« femen » signifie d’ailleurs « cuisse » en latin, mais rien à voir, elles ont choisi ce nom « parce qu’il sonnait bien »). Après tout, ne soyons pas pudibonds : pour être féministe, on n’en a pas moins un corps, une sensualité, une vie sexuelle. On peut seulement déplorer que l’attente de toutes celles — et ceux — qui rêvent de se repaître des petites fesses de Jean-Paul Sartre dure toujours. Que fait Le Nouvel Observateur ? Les grands intellectuels n’auraient-ils pas, eux aussi, un corps, une sensualité, une vie sexuelle ? Pourquoi ne pas nous en faire profiter ? Pourquoi ne sont-ils pas, eux aussi, une denrée publique, que l’on peut exposer et commercialiser indépendamment de la volonté des intéressés ?

Après s’être attiré une large sympathie lorsqu’elles se sont fait agresser par les extrémistes catholiques de Civitas au cours de la manifestation contre le mariage pour tous, en novembre 2012, les Femen ont suscité de plus en plus de réserves et de désaveux — par exemple de la part du collectif féministe Les TumulTueuses, ou de l’actrice et réalisatrice Ovidie. Critiquées pour la caution qu’elles apportent à la vision du corps féminin forgée par l’industrie publicitaire, elles se sont défendues en publiant des photos de certaines de leurs membres qui s’écartent de ces canons. Le problème, c’est qu’on ne verra jamais celles-ci en couverture des Inrockuptibles, les seins en gant de toilette cadrant mal avec le « féminisme pop » que dit priser le magazine — ni dans Obsession, le supplément mode et consommation du Nouvel Observateur, pour lequel les Femen ont posé en septembre dernier. Et pas question d’arguer que ce n’est pas de leur faute : si elles voulaient être un minimum crédibles, elles devraient imposer la présence de ces membres lors des séances photo. « Quel peut être l’effet produit par cette photo de groupe [dans Les Inrockuptibles] sur les femmes moins jeunes, ou jeunes mais moins favorisées par le hasard génétique ? interroge Claude Guillon. Le même effet que le terrorisme publicitaire et machiste que le féminisme ne cesse de dénoncer. Cette photo est pire qu’une maladresse, c’est un contresens politique. »

Les dénégations répétées des membres du collectif ne suffisent pas, par ailleurs, à dissiper le soupçon d’une politique de la photogénie délibérée. Dans le livre Femen, l’une des fondatrices ukrainiennes déclare : « Nos filles doivent être sportives pour endurer des épreuves difficiles, et belles pour utiliser leur corps à bon escient. Pour résumer, Femen incarne l’image d’une femme nouvelle : belle, active et totalement libre. » Le féminisme, mieux qu’un yaourt au bifidus. L’une de ses camarades françaises invoque une « erreur de traduction » (13)...

Quoi qu’il en soit, en l’état actuel des choses, il n’est pas certain que les médias et le grand public fassent complètement la différence entre les Femen et la Cicciolina par exemple — précurseuse de la couronne de fleurs sur cheveux blonds —, ou la pin-up de la page 3 du quotidien britannique The Sun. Claude Guillon, encore : « “Au moins, me disait une jeune femme, depuis qu’elles se mettent à poil, on les écoute !” Que nenni. On les regarde tout au plus. Et lorsque les rédacteurs en chef en auront marre de mettre du nibard à la une (ça lasse, coco !), on ne les regardera plus. » Les journalistes de Rue89 sont elles-mêmes perplexes devant le succès d’audience du collectif : « Le premier article que nous avons fait sur les Femen était un “En images”. On y voyait simplement la photo d’une Femen devant la maison de DSK, seins nus. Trois paragraphes accompagnaient l’image. L’article a reçu 69 500 visites. C’est beaucoup. » Dans le fumeux « sextrémisme » promu par le groupe, il y a tout à parier que c’est surtout « sexe » qui fait tilter la machine médiatique.

Le féminisme serait donc devenu consensuel, au point de faire la couverture de tous les journaux et d’avoir l’honneur de documentaires télévisés abondamment promus dans la presse ? Il faudrait être naïf pour le croire. L’intérêt pour les Femen s’avère parfaitement compatible avec l’antiféminisme le plus grossier. Ainsi, le 7 mars, Libération leur consacrait une double page ; cela ne l’a pas empêché de publier le lendemain, pour la Journée internationale des femmes, un numéro d’anthologie. Sous le titre « Du sexe pour tous ! », il a choisi de consacrer sa Une à l’« assistance sexuelle » pour les handicapés. La photo d’illustration montrait un handicapé au lit avec une « assistante » (blonde, souriante, incarnation de la douceur et de l’abnégation qui sont la vocation des vraies femmes), et non l’inverse : on a bien dit « Du sexe pour tous », pas « pour toutes ».

Pour le quotidien, ce combat s’inscrit dans le cadre de sa défense acharnée de la prostitution. En janvier dernier, déjà, il publiait le portrait d’un polyhandicapé qui militait pour le droit à l’« assistance sexuelle ». Comme le faisait remarquer sur son blog le cinéaste Patric Jean (14), cet homme avait cependant eu au cours de sa vie deux compagnes, et même des enfants, ce qui relativisait quelque peu l’argument de l’incapacité des handicapés à avoir une vie sexuelle. Histoire de compléter ce tableau de la femme selon Libé, le portrait de dernière page était celui de Miss France.

Même méfiance quand on voit Charlie Hebdo, bastion de l’humour de corps de garde, dont les dessins répètent semaine après semaine que la pire infamie au monde consiste à se faire sodomiser, c’est-à-dire à se retrouver dans une posture « féminine » (15), collaborer avec les Femen pour un numéro spécial (6 mars 2013). En couverture, le dessin de Luz reprend un visuel du groupe qui montre ses militantes brandissant une paire de testicules. Le cliché des féministes hystériques et « coupeuses de couilles », couplé à l’esthétique publicitaire : une bonne synthèse du produit Femen. Dans l’entretien qu’elle accorde à l’hebdomadaire satirique, Chevchenko déclare vouloir une société « où les femmes ont plus de pouvoirs que les hommes ». Bien bien bien.

Un pseudo-féminisme qui suscite un engouement général des plus suspects : en France, cela rappelle la bulle médiatique autour de Ni putes ni soumises, qui fut célébrée dans la mesure où elle permettait de renforcer la stigmatisation de l’islam et du « garçon arabe » (16). Deux ex-militantes de l’association, Loubna Méliane — assistante parlementaire du député socialiste Malek Boutih — et Safia Lebdi, ont d’ailleurs fait partie des premières ralliées aux Femen, avant de prendre leurs distances. La section française du groupe s’est installée à la Goutte d’Or, quartier parisien où vivent beaucoup de musulmans ou assimilés, et a annoncé son implantation par une affiche bleu-blanc-rouge qui rappelait curieusement les « apéros saucisson-pinard » organisés au même endroit en 2010 par des militants d’extrême droite.

Si l’anticléricalisme radical du collectif se comprend sans peine compte tenu du poids de l’Eglise orthodoxe dans la vie publique ukrainienne, ses porte-parole ont tendance à en franchir le cadre lorsqu’il s’agit de l’islam. L’une des fondatrices du mouvement, Anna Hutsol, a ainsi flirté avec le racisme en déplorant que la société ukrainienne ait été incapable « d’éradiquer la mentalité arabe envers les femmes » (17).

En mars 2012, sous le slogan « Plutôt à poil qu’en burqa », Femen France a organisé une « opération anti-burqa » devant la Tour Eiffel. Ses membres clament aussi que « La nudité, c’est la liberté », ou scandent : « France, déshabille-toi ! » Elles perpétuent ainsi un postulat très ancré dans la culture occidentale selon lequel le salut ne peut venir que d’une exposition maximale, en niant la violence que celle-ci peut parfois impliquer (18).

De nombreuses féministes leur ont objecté que, plutôt que d’affirmer la supériorité de la nudité, il vaudrait mieux défendre la liberté des femmes à s’habiller comme elles le souhaitent. Mais les Femen sont certaines de détenir la vérité. « On ne va pas adapter notre discours aux dix pays où s’est implanté le groupe. Notre message est universel », assure Chevchenko à 20minutes. Ce mélange de paresse intellectuelle et d’arrogance, cette prétention à dicter la bonne attitude aux femmes du monde entier, sont accueillis plutôt fraîchement. La chercheuse Sara Salem a ainsi reproché à l’étudiante égyptienne Aliaa El-Mahdy son alliance avec les Femen : « Si le geste de se déshabiller sur son blog pouvait être vu comme un moyen de défier une société patriarcale, il est problématique qu’elle collabore avec un groupe qui peut être défini comme colonialiste (19). » Mais pourquoi se remettre en question quand montrer vos seins suffit à vous assurer une audience maximale ?


(1) A la lumière de la remarque de Mernissi, le geste d’El-Mahdy est porteur d’une charge transgressive indéniable dans le contexte égyptien. Il lui a d’ailleurs valu des menaces intolérables. Mais le problème est que sa démarche, purement individuelle, reste impuissante à faire évoluer les mentalités dans son pays. Elle s’avère même contre-productive : en Occident, la jeune femme a été récupérée par des commentateurs dont les discours — ou les arrière-pensées — ne sont pas toujours bienveillants envers sa société d’origine.
(2) Nos seins, nos armes, de Caroline Fourest et Nadia El-Fani.
(3) « Femen, la guerre des “sextrémistes” », Libération, 7 mars 2013.
(4) « “Si tu montres tes nichons, je reviens avec mon photographe” », Seenthis, octobre 2012.
(5) « Ukraine : le féminisme seins nus tisse sa toile dans le monde », AFP, 7 mars 2013.
(6) « Seins nus : les Femen, phénomène médiatique ou féministe ? », Rue89, 23 décembre 2012.
(7) « Le féminisme à l’épreuve du sextrémisme », M - Le magazine du Monde, 9 mars 2013.
(8) « Femen’s topless warriors start boot camp for global feminism », The Guardian, 22 septembre 2012.
(9) Claude Guillon, Je chante le corps critique, H&O, Paris, 2008.
(10) « Quel usage politique de la nudité ? », Claude Guillon, 7 février 2013. Ajout du 13 mars : lire aussi «  “Sauvées par le gong”  ? Femen, suite et fin » (12 mars).
(11) Femen, entretiens avec Galia Ackerman, Calmann-Lévy, Paris, 2013.
(12) Lire Sylvie Tissot, «  “Une midinette aux ongles laqués” », Le Monde diplomatique, février 2008.
(13) « Femen : “Notre message est universel” », 20minutes.fr, 5 mars 2013.
(14) « Prostitution : Libération remet le couvert », Le blog de Patric Jean, 7 janvier 2013.
(15) Cf. Maïa Mazaurette, « Une remarque au sujet des caricatures “humiliantes” dans Charlie Hebdo », Sexactu, 20 septembre 2012.
(16) Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Les féministes et le garçon arabe, L’Aube, La Tour d’Aigues, 2004.
(17) « Femen, Ukraine’s Topless Warriors », TheAtlantic.com, 28 novembre 2012.
(18) Cf. « Femen ou le fétichisme du dévoilement », Seenthis, octobre 2012, et Alain Gresh, « Jupe et string obligatoires », Nouvelles d’Orient, Les blogs du Diplo, 20 mars 2011.
(19) Sara Salem, « Femen’s Neocolonial Feminism : When Nudity Becomes a Uniform », Al-Akhbar English, 26 décembre 2012.

mercredi 13 février 2013

Sugar Man, de Malik Bendjelloul (2012)

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Le photomontage qui tue... cf. une photo plus bas.

Je connaissais très bien les deux — uniques — albums de Sixto Rodriguez, sortis au début des années 1970, qui avaient été deux  immenses échecs commerciaux aux États-Unis. Grâce à une amie rencontrée à La Réunion, je m'étais familiarisé avec l'histoire proprement hors du commun du bonhomme. J'appréciais particulièrement ses textes poétiques et travaillés qui avaient heurté l'establishment de l'époque. Mais, en dépit de tout ce que je connaissais, Sugar Man (du nom d'un de ses premiers singles, et dont la musique jalonne le film) est parvenu à me surprendre. À défaut de m'en avoir fait découvrir la musique, le film documentaire de Malik Bendjelloul m'a profondément ému en dévoilant la personnalité si attachante de Sixto Díaz Rodríguez.

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Sixto et sa gratte, au début des 1970s et à la fin des 2000s.
(cliquez sur les images pour les agrandir)

Malgré ses nombreux écueils (liés à la mise en scène pour la plupart), Sugar Man arrive à dépeindre avec rigueur et affection l'état d'esprit de ce Bob Dylan latino pétri d'humilité. Né à Detroit (Michigan) au début des années 1940, sixième enfant d'une famille d'immigrés mexicains, Sixto a grandi dans les milieux pauvres de la classe ouvrière américaine. Ses deux albums, Cold Fact et Coming from Reality, sont empreints de cette réalité sociale difficile, lui qui a travaillé toute sa vie pour une entreprise de démolition en parallèle des petits concerts donnés dans les bars avoisinants et de sa maîtrise de philosophie qu'il obtiendra en 1981.

Alors que ses albums sont des échecs retentissants aux États-Unis, Cold Fact connaît un succès inespéré en Afrique du Sud, dès 1974, où il devient disque d'or... sans que Rodriguez ne soit au courant, beaucoup le croyant mort immolé sur scène. Là-bas, la population noire victime de l'apartheid trouve dans ses paroles engagées un écho à leur révolte. Certaines chansons seront même interdites de diffusion sur les radios nationales : les vinyles aux sillons soigneusement raturés témoignent encore aujourd'hui de la censure du passé. Mais la musique de Rodriguez se répand malgré tout dans l'ensemble de la population sud-africaine, y compris chez les afrikaners conscients de la situation de leur pays. Il faudra attendre de longues années avant que la persévérance et la curiosité de quelque détective en herbe portent leurs fruits et permettent à Sixto Rodriguez de renouer avec son public et une célébrité toute relative. Le tout premier concert qu'il donnera en Afrique du Sud devant un parterre de fans dont il ignorait l'existence est un moment unique.

On peut franchement regretter certains aspects du documentaire de Malik Bendjelloul, qui verse par moments dans une forme de voyeurisme idiot en totale contradiction avec la mentalité du personnage qu'il suit. Il faut voir Steve Rowland, le producteur du second album, simuler l'étonnement face caméra avec son « oh mon dieu, je n'ai pas vu ces photos depuis 35 ans, » ou encore ces travellings terriblement artificiels de Sixto marchant dans la neige. Mais pour tout le reste, ce documentaire vaut la peine d'être vu. Rodriguez n'a jamais regretté d'être passé à côté d'une renommée planétaire et de la fortune dont elle se serait accompagnée. Aujourd'hui encore, il porte un regard incroyablement serein sur cette folle histoire, son histoire. Des passages poignants tournés dans la maison qu'il habite depuis 40 ans, chauffée au poêle à bois, aux aléas de son investissement dans la politique locale, la simplicité du personnage ne saurait laisser quiconque indifférent.

Dorothée, merci.

MAJ du 25/02/2013 : Sugar Man a remporté l'Oscar 2013 du meilleur film documentaire.

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Le cliché d'origine qui ridiculise le photomontage de l'affiche du film...

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Les deux albums de Sixto Rodriguez.

À lire : l'interview de Rodriguez, réalisée en décembre 2012 lors de son passage à Paris, sur le site de l'Express (beurk). C'est ici.
À voir : la bande annonce (VOST) : c'est .

mardi 29 janvier 2013

The Black Keys

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Les Black Keys : Dan (guitare et chant) et Pat (batterie).

Découverts sur le tard, à l'aube de leur septième et (pour l'instant) dernier album El Camino, les Black Keys occupent une place de choix au panthéon du Rock contemporain. L'énergie dégagée par le duo Dan Auerbach / Patrick Carney et leur sens du rythme sans pitié pour nos pieds sont tels qu'il est difficile d'admettre, aujourd'hui, qu'on ait pu passer toutes ces années sans les avoir vraiment écoutés. Une raison à cela : la qualité du dernier album en date, sorti fin 2011, qui surclasse tous les autres.

Mais tout d'abord, con-tex-tu-a-li-sons. On aurait tôt fait de comparer ce groupe aux Kills (premier album) ou aux White Stripes (période 1999-2003), un autre duo guitare-chant + batterie revenu aux sources du Rock, notamment dans leur premier album éponyme The White Stripes aux accents garage et punk minimaliste. Mais une comparaison plus avisée — et moins pop rock, moins médiatique — serait déjà de les ranger aux côtés des Gories (voir la chronique dédiée aux Gories), le groupe de Garage Rock mené par Mick Collins qui excellait dans la maîtrise du rythme et dans la profusion de riffs acérés dès la fin des années 1980. On remarquera que cette formation, elle aussi à effectif réduit, ne comptait que trois membres. Notons enfin l'absence de basse pour les enregistrements studio de ces quatre groupes (1).


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Premier et dernier albums.

Entre 2002 et 2011, les Black Keys ont enfanté 7 albums, oscillant entre le Heavy Blues des débuts (The Big Come Up), le Blues Rock de l'entre-deux (Rubber Factory et Attack & Release par exemple) et le Rock'n'roll parfois sauvage des deux derniers (Brothers et surtout, donc, l'excellent El Camino). Partis du label indépendant Alive Records, spécialisé en musique underground et fondé par le Français Patrick Boissel, ce n'est qu'en 2003 qu'ils rencontreront le succès mondial avec l'album Thickfreakness, paru sur le label de blues Fat Possum Records. The Black Keys fait partie de ces groupes qui ont su bâtir, pierre après pierre, album après album, un édifice solide dont les derniers éléments viennent consacrer leur talent. Il y a d'un côté Dan Auerbach, cet enfant anachronique amoureux du blues le plus brut, aussi enflammé que décharné, le cerveau du groupe. De l'autre, Pat Carney, autodidacte des fûts et chef d'orchestre à l'origine de ce rythme endiablé. Tous deux ont enrichi leur palette sonore pour El Camino, tout en revenant à un Rock'n'roll plus essentiel, sobre et lumineux, comme millésimé, tranchant de manière radicale avec leur album précédent, Brother, trop produit à leur goût et trop difficile à reproduire sur scène, en petit comité.

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Les Black Keys, à leurs débuts.black_keys_2.jpg

À côté de ça, on peut trouver quelques reprises bien senties, comme She Said, She Said des Beatles, sur The Big Come Up, ou Have Love Will Travel sur l'album Thickfreakness, titre écrit en 1959 par Richard Berry (pas l'acteur français hein, il n'avait que 9 ans) et dont l'interprétation la plus connue et la plus réussie reste celle des Sonics, en 1965.

Les Black Keys sont par ailleurs les rois du clip humoristique, avec pour principe une idée géniale et un budget minimal. Que ce soit la dispute amoureuse de Tighten Up (lien vidéo, 27 millions de vues sur Youtube), la performance dansée de Lonely Boy (lien vidéo, 20 millions), le sérieux des extraits de concert de Gold On The Ceiling (lien vidéo, 10 millions), les filles en bikini de Next Girl (lien vidéo, 9 millions), ou encore la fausse bande-annonce de Howlin' for you (lien vidéo, 7 millions), ils savent faire mouche à chaque coup. À noter un second clip pour le morceau Gold On The Ceiling, quasi inconnu, et plutôt... étrange : c'est ici. Pour le plaisir des oreilles, voici une version live de Little Black Submarines, extrait du dernier album El Camino. Une attaque acoustique, tout en douceur, suivie à mi-parcours d'une explosion électrique parfaitement maîtrisée.

Oh, can it be
The voices calling me
They get lost and out of time
I should've seen it glow
But everybody knows
That a broken heart is blind
That a broken heart is blind

En enregistrant El Camino, justement, Dan et Pat écoutaient en boucle les Clash et les Cramps (lire le billet sur les Cramps) : du très bon Rock'n'roll et ses variantes. Et autant dire que ça s'entend clairement, leur musique respirant autant la jouissance de l'instant que le respect stimulant du passé. D'ailleurs, après avoir décortiqué leurs albums préférés, ils étaient un jour arrivés à cette conclusion : le disque parfait doit contenir onze chansons et durer entre trente-sept et trente-neuf minutes, soit le format et la durée exacts d'El Camino, entre autres. « Tout disque de blues ou de rock'n'roll postérieur à 1972 me donne la nausée », affirmait récemment Dan Auerbach. Autant dire qu'ils avaient intérêt à assurer... Voilà qui est fait.

(1) Conscient du conflit d'intérêt dans lequel je nage, je m'abstiendrai de commenter l'absence de basse. Disons simplement que ces petits malins s'en sortent bien sans... en studio. En concert, ils sont accompagnés de Gus Seyffert (basse et voie) et de John Wood (claviers, guitare, chœurs, percussion). (retour)

jeudi 24 janvier 2013

Sous-surveillance : un projet du collectif Rebellyon

Surveiller ceux qui nous surveillent : voilà ce que propose depuis fin 2012 Rebellyon, un collectif lyonnais composé de bénévoles et de militants autonomes. Défiant la politique du « Big Brother is watching you », le groupe s'est mis en tête de créer une base de données nationale sur la vidéosurveillance en France. Leur site (lien) se base avant tout sur des données publiques, publiées par exemple par les municipalités, que chacun peut compléter et affiner dans une logique collaborative, preuve à l'appui. Toutes les caméras, privées comme publiques, sont localisées avec précision et disposent d'une fiche technique.

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Pour Toulouse, c'est ici : toulouse.sous-surveillance.net.
Pour Paris, c'est là : paris.sous-surveillance.net.
Pour Lyon, c'est ça : lyon.sous-surveillance.net.
Je vous laisse deviner le reste...

Je retranscris ci-dessous la présentation du projet par ses instigateurs, que l'on peut trouver sur le site http://sous-surveillance.net.

Dans les rues, dans les transports en commun, devant les commerces et les écoles... Les caméras se multiplient ! La vidéo-surveillance enregistre nos faits et gestes au quotidien, alors que les dispositifs de contrôle ne cessent de s’intensifier et de se perfectionner. Dans ce contexte, "Sous-surveillance.net" propose un outil de lutte. Ce projet permet à chaque ville de se doter facilement d’un site local de cartographie des caméras, publiques comme privées, qui filment l’espace public.

Cette cartographie est participative, collaborative et accessible au plus grand nombre. Elle permet de rendre visible la prolifération des caméras tout en collectant un maximum d’informations les concernant. Dès maintenant, chacun et chacune peut s’approprier le site, lutter, agir, participer, partager ses idées, informer, consulter la revue de presse et se réapproprier l’espace urbain !

Lyon, Bourges, Marseille, Paris, Toulouse, Angers, Clermont-Ferrand, Rennes, Dijon, Luxembourg… ont déjà lancé leur site ou préparent son lancement. Si un site existe déjà dans votre ville, participez à la cartographie ou, mieux, rejoignez son collectif ! Sinon, pour ouvrir un site dans votre ville, contactez-nous ! À vous de jouer pour déjouer la surveillance !

Présentation du projet sous-surveillance (lien)

dimanche 20 janvier 2013

Le Grand Retournement, de Gérard Mordillat (2013)

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Projeté mardi dernier en avant-première à l'Utopia de Toulouse, le dernier film de Gérard Mordillat sortira dans toutes les bonnes salles le mercredi 23 janvier 2013. Et autant le dire d'emblée : Le Grand retournement est une vraie réussite, une de ces œuvres exigeantes de prime abord, mais qui peu à peu se laissent apprivoiser et qui finissent par nous émerveiller.

On dun_retournement_lautre.jpgest tout d'abord surpris, peut-être dérouté par ce film qui allie la rigueur du fond (la crise économique, racontée avec minutie et sans ambages) à la grâce de la forme (le théâtre, la poésie, et ces alexandrins qui virevoltent pendant 80 minutes). Il ne s'agit pas d'une pièce de théâtre filmée, pas plus que d'un film au sens classique, puisque le scénario est adapté du livre — en quatre actes, et en alexandrins — de Frédéric Lordon, D'un Retournement l'autre, sous-titrée « Comédie sérieuse sur la crise financière. » Rappelons que Lordon est un économiste hétédoxe, directeur de recherche au CNRS, collaborateur du Monde diplomatique et membre du collectif des « Économistes atterrés. »
Plus qu'une simple version cinématographique, on savoure une composition protéiforme, harmonieuse, tirant pleinement profit de cette dualité théâtre / cinéma et mêlant le vocabulaire du capitalisme aux formules élégantes du théâtre classique. Car Gérard Mordillat n'est pas un illustre inconnu (quel bel oxymore) : auteur de nombreux romans, films et autres documentaires, il a notamment signé en 2010, pour la télévision, l'adaptation de son livre Les Vivants et les Morts sur la condition humaine et le monde ouvrier. Avec Jérôme Prieur, il a également réalisé une série documentaire consacrée à l'histoire du christianisme. Enfin, grand amoureux du verbe, il a publié en 2011 un recueil de poèmes intitulé Le Linceul du vieux monde (chez Le Temps qu’il fait).

Mais revenons à nos moutons. Ou plutôt, à notre crise économique, un thème à caractère hautement répulsif... "Crise" et "Économie" : voilà deux mots que beaucoup fuient. L'abstraction est telle qu'aujourd'hui, on n'en entend presque plus parler de cette « crise sans précédent » qui ébranla les fondements du capitalisme mondialisé. mordillat.jpgCertes, ses conséquences se rappellent à nous de manière brutale dans les JT et dans les journaux, avec ces répercussions dramatiques en termes de délocalisations (inévitables, forcément), ce « coût du travail » (comprendre : salaires) qu'il faut baisser, et ces « charges » (comprendre : cotisations) sociales qu'il faut diminuer. Mais l'essence même de cette crise, ce qui lui donne cette saveur particulièrement amère, est tue. Sciemment. Son origine profonde est enfouie sous les décombres d'un système qui déjà renaît de ses cendres. Souvent, on la retrouve tapie dans l'ombre d'un langage abscons ; et quand elle est évoquée sans détour, beaucoup voudraient la cantonner aux délires d'une poignée de traders cupides ou à l'épisode américain des subprimes — qui, soit dit en passant, est en train de se réincarner aux États-Unis dans les emprunts étudiants. C'est là qu'intervient le film de Gérard Mordillat.

On avait adoré Les Nouveaux chiens de garde de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (lire le billet à ce sujet, rédigé il y a déjà un an) qui dénonçait avec humour et talent l'emprise de l'empire médiatique sur l'opinion publique. Dans sa droite lignée, Le Grand retournement procure la même jubilation, doublée du même effroi, sur un sujet voisin. Petit retour en arrière...
C'est la crise ! Nous sommes en 2007-2008 : la bourse s'effondre, les banques sont au bord de la faillite, le crédit est mort et enterré, l'économie est à l'agonie. Ne parlons même pas du taux du livret A... Pour se sortir de ce pétrin incommensurable (pour ne pas dire : de ce gigantesque merdier), les banques ont une idée de génie : faire appel à celui pour qui elles ont toujours ressenti le plus grand mépris, celui qui subitement incarnera le saint sauveur. En un mot comme en cent : l'État. Les citoyens du monde entier paieront pour que le système perdure. L'ont-il voulu ? Le leur a-t-on seulement demandé ? Ceci ne semble pas faire partie de leurs prérogatives... De toute façon, tout le monde le sait, « c'est ça ou la nationalisation » — aussi connue sous les dénominations suivantes : théorie cryptocommuniste, œuvre du diable, dessein lénino-trotskyste, généralisation des kolkhozes, goulag institutionnalisé, etc. La conclusion, si tant est qu'il y ait eu le moindre début de raisonnement, est simplement thatchérienne : « There is no alternative » (TINA).

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Les banquiers : Jacques Weber, Jacques Pater, Franck De La Personne et Jean-Damien Barbin.

ACTE III, scène 2
Le bureau du président de la République, les banquiers — tout juste rescapés du désastre par l’intervention de l’État. Et au milieu d’eux un conseiller un peu particulier, voix improbable de la critique du système au cœur du système.

Le banquier

Monsieur le Président, votre haut patronage
Nous offre l’occasion de multiples hommages.
A votre action d’abord qui fut incomparable
Et victorieusement éloigna l’innommable.
Mais à votre sagesse nous devons tout autant
La grâce que nous vaut le parfait agrément
De vous entretenir et d’avoir votre oreille,
Pour éloigner de vous tous les mauvais conseils.

Le quatrième banquier

Nous savons le courroux qui saisit l’opinion,
Tout ce que s’y fermente, toute l’agitation.
Nous entendons la rue rougeoyant comme forge
Vouloir nous châtier, nous faire rendre gorge.
Le peuple est ignorant, livré aux démagogues,
Outrance et déraison sont ses violentes drogues.
Il n’est que passion brute, impulsion sans contrôle,
Un bloc d’emportement, et de fureur un môle.

Le troisième banquier

Mais nous craignons surtout que des opportunistes,
Sans vergogne excitant la fibre populiste,
Propagent leurs idées, infestent les esprits.
Ils ne nous veulent plus que raides et occis.
Même les modérés sont assez dangereux.
Incontestablement ils semblent moins hargneux,
Et s’ils n’ont nul projet de nous éradiquer,
Ils ne veulent pas moins nous faire réguler...


Extrait du livre de Frédéric Lordon, D'un retournement l'autre, Seuil, Paris, 2011.

Selon Mordillat, il faut se réapproprier le débat par les mots et chasser cette novlangue omniprésente, créée de toute pièce et alimentée par des économistes de garde, qui a pénétré les mentalités. Et l'écriture en alexandrins est là pour nous le rappeler, avec ces sonorités et ce rythme qui magnifient le propos et qui rendent l'histoire incroyablement limpide. Le Grand retournement, plus qu'une simple explication de texte sur la crise, donne à penser que l'ensemble est beaucoup plus simple qu'il n'y paraît. Là où le roman de DeLillo conférait à Cosmopolis (le film de David Cronenberg chroniqué ici) une très forte symbolique, le livre de Lordon, avec son discours empreint d'ironie, donne naissance à une œuvre multiple, à mi-chemin entre la tragédie de Racine et la comédie de Molière (les références sont avouées). On serait même tenté de voir dans le personnage du président de la République (Élie Triffault) l'incarnation assez inspirée d'un Hamlet tout droit sorti de la pièce de Shakespeare, qui aurait troqué le fameux crâne de Yorick contre une Nintendo DS...

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Les conseillers : François Morel et Benjamin Wangermee .

Si les décors jouent ici un rôle primordial, au même titre que les personnages, c'est à ses derniers que revient le mérite de nous immerger dans cette atmosphère peu amène. Ils sont interprétés par des acteurs qui ont tous grandi sur les planches et chez qui le maniement du ver semble être un art ancestral, de François Morel (le premier conseiller) à Édouard Baer (le trader) en passant par Patrick Mille (le nouveau deuxième conseiller) et Odile Conseil (la grande journaliste). Les plans serrés sur les visages grossiers des banquiers (incarnés par Jacques Weber, Franck De La Personne, Jacques Pater et Jean-Damien Barbin) donnent des images hideuses à souhait, pleines de boursouflures, de rires sardoniques et de doubles mentons. La séquence où ils rivalisent d'habileté dans la surenchère, pour convaincre le président de les sauver de la banqueroute, en s'exprimant dans un jargon ésotérique à l'oral comme à l'écrit (il faut les voir s'exciter avec leurs graphiques et leurs formules mathématiques stériles), atteint des sommets. La conclusion est quant à elle sans équivoque, et fut réaffirmée par Gérard Mordillat lors du débat qui suivit la projection : c'est aux citoyens, et à eux seuls, que revient la responsabilité et le devoir de cette « insurrection qui vient ».


Des choses à lire, des choses à voir, des choses à écouter :
  • Le livre de Frédéric Lordon, D'un Retournement l'autre. Comédie sérieuse sur la crise financière. En quatre actes, et en alexandrins, Paris, Seuil, 2011 ;
  • Les Nouveaux chiens de garde, le film documentaire urticant de Gilles Balbastre et Yannick Kergoat sur l'empire médiatique français (lire la chronique) ;
  • Cosmopolis, le film crépusculaire sur le capitalisme de David Cronenberg (lire la chronique) ;
  • Les billets consacrés à Frédéric Lordon (voir les billets associés à ce mot-clé) ;
  • L'émission de Daniel Mermet  Là-bas si j'y suis du lundi 21 janvier, sur France Inter, consacrée au film (écouter l'émission) ;
  • Ce soir (ou jamais !) du mardi 22 janvier, l'émission présentée par Frédéric Taddeï, et le dialogue final avec Frédéric Lordon (regarder l'émission).

vendredi 18 janvier 2013

Fever, interprété par Rita Moreno

De passage au Muppet Show un jour de juin 1976, la chanteuse portoricaine Rita Moreno se frotte à l'orchestre de marionnettes (plus connu sous le nom de « The Electric Mayhem Band ») pour une interprétation du classique Fever. La confrontation avec Animal, le batteur fou inspiré par Keith Moon, le batteur des Who, reste un classique.

La version originale de Fever, composée par Eddie Cooley et John Davenport à la fin des 1950s, a été reprise des centaines de fois : Little Willie John (la version originale), les Cramps (une des meilleurs interprétations, voir le billet), Peggy Lee (la plus connue), mais aussi James Cotton, Nina Simone, Elvis Presley, Ray Charles, The Doors, Ella Fitzgerald, etc. La liste est longue, mais la version de Céline Dion (si si, elle existe !) a été sciemment omise...

lundi 14 janvier 2013

Moonwalk

Après l'impressionnant « I Believe I Can Fly » des Frenchies (voir le billet), c'est au tour de l'équilibriste américain Dean Potter de réinventer avec brio l'exercice de highline (une variante épicée du slackline). La scène se passe au lieu-dit Cathedral Peak, en Californie, et a été filmée par le photographe Michael Schaefer dans le cadre d'un projet pour National Geographic intitulé « The Man Who Can Fly ». En arrière plan : une pleine lune majestueuse, obtenue sans trucage grâce à une installation située à 1,5 kilomètres de là. Des images à couper le souffle...
Plus d'infos sur la page Vimeo.

jeudi 10 janvier 2013

Les Franchises Hollywoodiennes

Après l'annonce du rachat de Lucasfilm par Disney, après la mise en chantier des nouveaux Star Wars fin octobre, et un mois après la sortie du film Le Hobbit : un voyage inattendu, il peut être bon de faire le point sur cette horde de blockbusters qui savent se montrer extrêmement lucratifs.

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À l'instar du site Vodkaster et sa « carte des meilleurs films de tous les temps » (voir le billet), le magasine Empire a réalisé une infographie assez réussie (voir ci-contre), très belle et très complète, montrant quels studios possèdent quelles franchises. La concurrence a l'air rude : Disney, Warner Bros., Sony, Universal, Lionsgate, 20th Century Fox et Paramount doivent se partager le gâteau...
On apprend que Star Wars et les Avengers sont désormais cousins (via Disney), ou encore que Batman, Bilbon et Sherlock Holmes sont logés à la même enseigne (Warner Bros., en l'occurrence).

À noter que seules les franchises ayant récemment enfanté un film ou laissant présager une sortie prochaine ont été recensées. C'est pourquoi y figure la saga Pirates des Caraïbes (elle pourrait bientôt revenir sur nos écrans), alors que les franchises Harry Potter et Matrix en sont exclues (elles sont a priori terminées). Petit bémol : certains films doivent encore faire leurs preuves pour accéder au statut de véritable franchise, comme par exemple le récent Jack Reacher (Paramount) avec Tom Cruise.

Cliquez sur l'image (ou bien ici) pour l'agrandir et ainsi éviter, s'il n'est pas déjà trop tard, myopie et presbytie.