jeudi 06 novembre 2025

Le Sifflement de Kotan (コタンの口笛, Kotan no kuchibue), de Mikio Naruse (1959)

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Le sort des Aïnous sur Hokkaidō

Dans la filmographie de Mikio Naruse, Le Sifflement de Kotan est du genre à détonner : il ne s'agit pas d'un mélodrame urbain en lien avec des tourments amoureux, la source des conflits ne provient pas à proprement parler de l'intérieur du cercle familial, et le personnage principal n'est pas une femme. Autant de cases non-cochées suscitent la curiosité de la part du cinéaste japonais, au cours de la deuxième moitié de sa carrière, et ce d'autant plus qu'il s'intéresse ici au sort des Aïnous, un peuple autochtone vivant dans le Nord du Japon et en particulier dans l'île d'Hokkaidō, confrontés à un racisme persistant de la part des Japonais.

Sans rentrer dans une logique purement morale et didactique, le film de Naruse a de quoi surprendre dans sa dimension quelque peu académique. On se doute bien que ce sujet grave traité par ce réalisateur ne laissera pas beaucoup de place à la comédie, c'est une évidence... En revanche, la description des conditions de vie de ces miséreux et des réactions hostiles diverses que leur seule existence suscite peine à s'élever au-delà des platitudes : aussi, sur les plus de deux heures que dure le film, une grande partie sera consacrée aux brimades subies par le jeune Yukata, un collégien de 13 ans faisant l'objet de commentaires racistes pendant tout le film. Naruse essaie d'élever le niveau en montrant dans un premier temps sa volonté de prouver qu'il n'est pas différent (il veut comparer son sang avec celui de son rival sous un microscope) puis dans un second temps qu'il a ses limites (il demande à se battre en duel à mort). Mais au bout de la dixième moquerie, même assortie d'un papier collé dans le dos stipulant "quand je serai grand, je serai une attraction touristique", une certaine lassitude se fait sentir.

Pourtant Naruse parvient de temps en temps à aborder des sujets moins puérils en matière de discrimination, notamment lorsque le personnage du professeur (interprété par Takashi Shimura, grand fidèle de Kurosawa) montre les limites de ses grandes leçons de tolérance quand il s'agit de les transformer en actes pour soi-même : la grand-mère d'une fille Aïnoue vient lui demander son accord pour la marier à son fils, ce qu'il refuse avec beaucoup de circonvolutions et d'hypocrisie. Un événement majeur du film, qui conduira d'une part à la maladie grave pour la grand-mère et à la disparition pure et simple de la petite-fille sans que personne ne sache où elle s'est enfuie — on n'en entendra plus parler dans le film. Naruse n'en finit pas de nous matraquer avec les coups du sort, enchaînant les accidents, les morts, les humiliations. Seuls les enfants, excellents Ken Yamauchi et Yoshiko Kōda, portent en eux un petit bout d'espoir avec leur grande patience (même si le final peine à emporter dans son élan optimiste). Le Sifflement de otan" constitue à ce titre une sorte d'aberration au sein des films de Naruse, en se consacrant à une injustice sociale aussi singulière.

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lundi 03 novembre 2025

Saving Face, de Alice Wu (2004)

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"Don't come back until you have a husband to match the child."

Pour son premier long-métrage, Alice Wu réalise en 2004 une comédie romantique focalisée sur une communauté sino-américaine de New York en brassant un large éventail de thématiques à la fois peu courantes à l'époque et relativement avant-gardistes sur le plan de la liberté sexuelle. Et pour être tout à fait honnête, je dois avouer qu'au-delà de nombreuses maladresses dans l'écriture — donnant à Saving Face un petit côté bluette très légère par moments — j'ai été particulièrement ému par les différentes composantes qui forment le socle des romances entremêlées dans le film. Que ce soit la relation entre Wilhelmina et Vivian, respectivement interprétées par Michelle Krusiec et Lynn Chen (pour leur premier rôle de premier plan voire premier rôle tout court), ou la situation de la mère de la première, Hwei-Lan (excellente Joan Chen), le trio de femmes compose quelque chose d'à la fois touchant et pertinent, en plus d'être drôle de manière modérée.

Dans le segment "communautés asiatiques vivant aux États-Unis", Alice Wu proposait ainsi au début des années 2000 une romcom très frontale et premier degré jusqu'au happy end, beaucoup plus légère que le bouleversant Past Lives de Celine Song (2023, pour le versant sud-coréen du déracinement) et plus classique que L'Adieu de Lulu Wang (2019, sur les rapports privilégiés entre une grand-mère chinoise et une petite-fille sino-américaine) — tous deux vus récemment. À creuser mais il me semble qu'elle était quelque peu en avance sur son temps, sur ce créneau cinématographique peu fourni.

Même si beaucoup de situations relèvent aujourd'hui du stéréotype sentimental et ne brillent pas par leur profondeur sociologique, Saving Face n'en reste pas moins perspicace par morceaux quand il s'agit de mettre en scène l'éclosion d'un sentiment amoureux lesbien dans un contexte familial peu enclin à la tolérance. L'émancipation sentimentale de Wil se trouve en plus de ça entravée par son activité professionnelle, puisque c'est une jeune chirurgienne à l'emploi du temps surchargé, laissant peu de place pour sa vie sociale, la séduction ou les dîners amoureux. Michelle Krusiec compose un personnage très attachant dans sa maladresse et dans l'oppression diffuse qu'elle subit de la part de son entourage. Étonnamment, c'est en partie du cercle familial que viendra la première manifestation d'une forme de compassion : il faut dire que la mère, presque cinquantenaire, divorcée, enceinte, et cherchant à se marier à nouveau, subit elle aussi la pression sociale, mais sous d'autres formes... De quoi lui ouvrir quelques écoutilles par rapport à ce que cherche à lui dire sa fille. Le film a beau traiter tous ces éléments aliénants avec beaucoup de légèreté, en insérant régulièrement des passages comiques partagés entre le bouffon et le mignon, sans grande surprise sur le plan scénaristique, son absence de prétention et sa tentative d'apporter une pierre à l'édifice d'une représentation plus diversifiée des rapports amoureux finit par trouver un chemin très honorable sur le terrain du drame familial.

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mardi 28 octobre 2025

Le Passager nº4 (Stowaway), de Joe Penna (2021)

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"To be honest, this isn’t where I thought I would end up. I guess you never know where life’s going to take you."

Impossible de ne pas être froissé par les quelques maladresses que le scénario de Stowaway nous lègue sur son passage. Et ça commence très fort : dans le décor d'un vaisseau spatial envoyé en direction de Mars à une époque postérieure indéterminée, l'équipage constitué de trois personnes découvre un passager clandestin coincé dans l'équivalent du faux plafond... D'entrée de jeu Joe Penna (réalisateur et co-scénariste) joue avec le feu et nous impose cette vision grotesque d'un contexte hyper-technologique au sein duquel se glisse une énormité pareille, et ce dès les premières minutes. C'est gonflé. D'autant plus que ce ne sera pas la seule grossièreté d'écriture — au hasard, on balance une corde dans l'espace qui tombe comme du haut d'une cascade de glace, on nous rabâche que des gros cerveaux des équipes sur Terre planchent d'arrache-pied sur un problème crucial d'oxygène insuffisant et finalement ce sera l'équipage qui réalisera un peu comme le nez au milieu de la figure qu'un stock est disponible à l'autre bout (extérieur) du vaisseau... C'est tellement gros qu'on n'y fait presque plus attention.

Et pourtant. Et pourtant, il y a quelque chose qui fonctionne très bien dans ce survival de science-fiction minimaliste — en termes de SF c'est d'ailleurs presque exclusivement dans ce genre de petites productions que je trouve mon bonheur depuis de nombreuses années (spontanément je pense à Prospect de Zeek Earl et Christopher Caldwell), de temps en temps un bon film émerge de l'océan fangeux. C'est tout con : trois personnages plus un invité surprise (le spoil vient du titre français), un long voyage vers Mars, des expériences scientifiques, et un dilemme moral pour envelopper le tout. Et ça suffit, ils sont quatre, trop nombreux pour arriver à destination sans suffoquer, trop loin de la Terre pour envisager un demi-tour. Toni Collette est la commandante en charge de la mission, Anna Kendrick la médecin, Daniel Dae Kim (le Jin-Soo Kwon de Lost !) le biologiste, et Shamier Anderson l'ingénieur passager clandestin éponyme malgré lui.

Avec un budget certes 10 fois moins important que celui de Gravity, Le Passager n°4 n'atteint pas le même niveau d'effets spéciaux et d'immersion dans l'espace mais tient le ridicule à très bonne distance. Les contraintes budgétaires et leurs conséquences positives en matière d'épure... Dans un écrin beaucoup moins tape-à-l'œil, il parvient à construire une intensité assez surprenante, d'une part dans la dimension du dilemme conditionnant la survie de l'équipage, et d'autre part dans son ambiance de l'espace avec sa mission à l'extérieur du vaisseau. La lente désintégration d'un personnage sous l'effet des radiations extrêmes provoquées par une éruption solaire constitue le climax poétique et émouvant du film, et même si ce sacrifice s'inscrit dans une dynamique narrative assez didactique (le personnage de Kendrick concentrant toute la vertu morale), il n'en reste pas moins poignant à partir du moment où l'on adhère aux enjeux de la seconde partie.

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mercredi 15 octobre 2025

On the Intricate Inner Workings of the System, de The Bug Club (2024)

on_the_intricate_inner_workings_of_the_system.jpg, 2025/01/29
Duo gallois de Slacker Rock

Ce duo gallois a beau ne rien inventer de fondamentalement nouveau, c'est le genre de petit groupe qui me plaît beaucoup. Un peu de Punk / Post-Punk à la Modern Lovers voire B-52's, saupoudré de Garage et de second degré très ironique que ne renieraient pas les Kinks : c'est le résumé condensé de On the Intricate Inner Workings of the System et de ses très rapides 28 minutes qui filent sans répit. Pop Single est un très bon exemple de cet humour débile, dans une veine satirique très légère assez différente de War Movies, le morceau servi en introduction. Rien de follement novateur dans les détails mais la mixture d'influences diverses et la communication au chant entre les deux voix féminine et masculine fonctionnent très bien. Gros capital sympathie.

Globalement tous les albums de The Bug Club sont agréables à écouter, chacun évoluant dans des sphères proches de l'Indie Rock, avec plus ou moins de Garage dedans. On pense parfois au Garage soft des premiers albums des King Gizzard, période 12 Bar Bruise par exemple, mais apparemment le registre consacré est le Slacker Rock —  brut, noisy, mélodique, avec une approche décontractée un peu blasée et une production typiquement low-fi. Le groupe dégage une grande sensation de cool, avec ses textes malicieux blindés de second degré qu'il serait dommage de survoler.

Extrait de l'album : War Movies.

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À écouter également : Pop Single et Quality Pints.

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vendredi 10 octobre 2025

La Cible humaine (The Gunfighter), de Henry King (1950)

cible_humaine.jpg, 2025/10/03
Le lourd poids de la réputation

Un film à ranger dans le tiroir des westerns qui parviennent à dépasser (au moins un peu) les limitations et les stéréotypes du registre classique, autrement dit ce que les critiques ont appelé le sur-western dans les années 1950, et qui par contraste donnent l'impression de réaliser une prouesse incroyable et de travailler une fibre psychologique d'une subtilité incomparable. Je caricature, mais l'idée est là : dans ce genre ultra-codifié, il suffit de peu d'originalité pour susciter chez moi un enthousiasme presque démesuré.

L'argument unique et majeur de The Gunfighter : l'introduction d'une nouvelle thématique, celle de l'expert vieillissant, de l'ancienne gloire du pistolet. La vieillesse est toute relative (le personnage de Jimmy Ringo est censé avoir une trentaine d'années, une éternité dans l'univers du Far West, en sachant que le hors-la-loi est mort à 32 ans en réalité et devait être beaucoup moins sympathique que l'image qu'en donne l'interprétation de Gregory Peck) et n'est pas du tout abordée sous l'angle des capacités déclinantes, mais plutôt sous celui de l'accumulation des dossiers qui pèsent sur ses épaules. En bon simili Lucky Lucke, Ringo est devenu une célébrité, craint par la plupart des adultes, idolâtré par les enfants, et en tout état de cause victime de la réputation qui le précède désormais systématiquement. Ce pourrait être drôle, le film utilisant la répétition du motif du jeune loup se croyant plus fort que cet homme aux apparences presque frêles... Mais à chaque provocation, Ringo est contraint de se défendre et ça finit dans le sang. Fidèle à sa réputation.

Cet aspect particulièrement tragique de la notoriété est traité de manière assez plaisante avec les outils analytiques de l'époque (c'est-à-dire qu'il ne faut pas attendre un monument de profondeur et de nuance dans le portrait), en faisant de ce personnage une malédiction vivante, une présence fantomatique craint par tout le monde, source perpétuelle de malentendus entravant constamment les tentatives de rapports humains "normaux". La plupart des éléments neutres l'abordent avec beaucoup de lâcheté et d'hypocrisie, à l'image du personnage de Karl Malden pas forcément mal intentionné mais aveuglé par sa peur, ou du groupe de femmes appelant au lynchage sans savoir que l'intéressé se trouve dans la pièce. Indépendamment de ces aspects comiques minimaux ("Well, if he ain't so tough, there's been an awful lot of sudden natural deaths in his vicinity"), il y a un peu du film noir dans La Cible humaine, si l'on s'en tient à ce spectre morbide qui lui colle à la peau. Henry King essaie de diluer quelques éléments à forte consonance mélodramatique dans la toile de fond, notamment au travers des deux figures de l'ex-femme (avec qui il essaie de se rabibocher) et du fils (à qui il tente de transmettre deux ou trois trucs avant de devoir partir, sans pouvoir révéler qu'il est le père). Pas les choses les plus réussies, clairement, mais le reste échafaude une chronique funeste de l'attente en détournant quelques stéréotypes propres au western avec une certaine efficacité.

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lundi 06 octobre 2025

Morgiana, de Juraj Herz (1972)

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Héritage, empoisonnement, et psychédélisme

Il y a un renversement assez incroyable dans les partis pris esthétiques entre L'Incinérateur de cadavres et Morgiana, alors que seulement trois années séparent deux des films tchécoslovaques réalisés par Juraj Herz les plus connus, autour de 1970. Au noir et blanc déprimant et lugubre du premier répond un univers étonnamment coloré du second (sans que cela ne signifie pour autant que le récit illustrera un moment de gaieté absolu), avec sa direction artistique particulièrement soignée en termes de costumes, de maquillages, de décors, ou de cadrages. Un écrin vraiment très favorable à une appréciation plus spontanée, en ce qui me concerne tout du moins, et ce malgré l'apparente simplicité de la trame : une histoire de jalousie entre deux sœurs se trouvant exacerbée au lendemain d'une annonce testamentaire qui confère l'intégralité de l'héritage du père à l'une d'entre elles, Klara, au détriment de Viktoria.

On le devine davantage par les artifices de mise en scène (avec ses plans de dos et ses champs / contrechamps répétés) que par l'observation des actrices à proprement parler : les deux sœurs que tout oppose, la blonde aux reflets roux, bienveillante et vertueuse, et la brune acide pétrie de névroses, sont en réalité interprétées par la même excellente actrice, Iva Janžurová. Une information presque anecdotique, mais qui en réalité dissimule une modification scénaristique survenue en début de tournage — à l'origine, le film devait davantage traiter d'un cas de schizophrénie chez la protagoniste, une lecture plus tout à fait tenable dans l'état de montage et de mise en scène actuel. Conséquence probable d'une décision de censure de l'époque, qui heureusement n'a pas anéanti la totalité du projet et qui, peut-être, a fait souffler une petite tempête chaotique sur le film en contribuant à son caractère déstructuré. Les contraintes, la créativité, tout ça tout ça.

Reste que pour Viktoria, ça fait beaucoup : sa sœur semble attirer absolument toutes les sources de bonheur avec ses facilités, sa beauté, sa gentillesse. Pas d'autre solution, il va falloir l'empoisonner pour espérer obtenir une petite part du gâteau. Et toute la mécanique baroque et hallucinogène de Morgiana part de là, à mesure que Klara semble résister au poison et que Viktoria s'enfonce dans des délires psy. Même quand les effets commenceront enfin à se faire sentir chez la première, d'autres sentiments envahissants envelopperont encore un peu plus la seconde. Et au milieu, un chat siamois observe. Il en résulte une ambiance très originale, en prise avec un style gothique très particulier, baignant dans un voile psychédélique envoûtant. L'ensemble jouit d'une empreinte esthétique plutôt rare, en tous cas difficile à oublier.

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vendredi 03 octobre 2025

Peacock (Pfau - Bin ich echt?), de Bernhard Wenger (2025)

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Mise en abîme de la coquille vide

Un film aussi drôle par moments qu'agaçant à d'autres, aussi pertinent sur certaines observations morales de notre époque qu'en manque patent de subtilité dans la manière de l'exprimer... Peacock fourmille de bonnes idées éparses mais une exploitation correcte de ces dernières sur la longueur fait cruellement défaut. Aussi, pour sa première réalisation, Bernhard Wenger donne vraiment l'impression de s'inscrire dans une veine cinématographique typiquement germanique, typiquement contemporaine, un moule aux relents de formatage, dans la lignée du formalisme d'un Haneke ou d'un Seidl, et sur les traces de la satire sociale à la Lánthimos ou Östlund. Un territoire aujourd'hui parfaitement balisé, qui ne surprend plus vraiment, même s'il reste bien sûr énormément de choses intéressantes à aborder.

L'argument principal du film tient à la profession du personnage principal (très bien interprété par Albrecht Schuch, très bon en robot humanoïde, humain aux contours éminemment lisses reflétant un intérieur complètement creux), un employé d'une société proposant des services un peu particuliers : la location de personnes pouvant interpréter n'importe qui, un ami élégant et cultivé pour briller en société, un coach en engueulades conjugales, un fils de substitution pour célébrer un parent à l'occasion d'une grande fête, etc. La mise en scène de ces moments fait partie de ces petites idées drôles et caustiques, autant de points de départ qu'on aurait aimé voir davantage exploités. En l'état, le film donne un peu l'impression de concentrer une succession de situations loufoques contenant chacune un petit commentaire moral sur les dérives de notre époque, en lien avec le culte de l'apparence — tout pour paraître beau, intelligent, cultivé, courageux, alors qu'il n'en est rien. Là où on voit que Wenger pédale dans la choucroute, c'est quand il s'agit de déporter le regard sur la vie personnelle du protagoniste : le scénario emprunte une voie archi prévisible, celle de l'homme vidée de sa substance et de sa personnalité à force d'interpréter des rôles superficiels à longueur de temps.

La mise en scène reste très élégante en toute situation, elle sait tirer pleinement profit de ces plans fixes sur des environnements bourgeois pour en faire ressortir spontanément l'absurdité, mais la satire de la société de consommation capitaliste peine à trouver un second souffle une fois les bases posées. Pourtant il y aurait des pavés à produire sur l'envers de ce décor trop parfait, sur l'aliénation qui étreint lorsqu'on tombe dans le calcul systématique des émotions et dans l'optimisation constante des rapports sociaux... Albrecht Schuch personnifie très bien la coquille vide que son personnage au regard vide est devenu, mais le film se fait régulièrement bien trop démonstratif pour préserver la part de sympathie minimale nécessaire. Et je ne sais pas quelle était l'intention exacte de Wenger en citant aussi explicitement une scène de The Square (de Ruben Östlund, donc), celle du dîner mondain où un personnage provoque les bourgeois, mais je n'ai pas la sensation qu'il soit parvenu à élever le niveau pourtant pas très haut.

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jeudi 25 septembre 2025

Trahison sur commande (The Counterfeit Traitor), de George Seaton (1962)

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Espion contraint, pour laver son honneur

On ne retiendra pas The Counterfeit Traitor ("Trahison sur commande" en France, à ne pas confondre avec l'excellent film de Martin Ritt sur les Molly Maguires qui avait été traduit Traître sur commande chez nous) pour ses qualités de mise en scène, aucun doute là-dessus : si on s'arrête à cet aspect technique, on ne pourra qu'être déçu par la réalisation très fadasse de George Seaton, ne faisant preuve d'aucune originalité, d'aucun talent, et d'aucune bravoure. Mais cela ne doit pas empêcher de découvrir ce film inspiré des agissements d'un vrai espion américano-suédois, Eric Erickson, dirigeant du secteur pétrolier qui commença sa carrière d'espionnage contraint et forcé, afin de sauver sa réputation salie par des accusations (présentées comme fausses dans le film, pas vraiment irréprochable en matière de véracité historique) de collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale. William Holden lui prête ses traits ici et incarnera ce personnage initialement animé par une unique chose, l'accumulation d'argent sur le marché noir du pétrole en temps de guerre en restant totalement étranger aux considérations géopolitiques de son temps, avant de devoir travailler pour les services secrets alliés en effectuant de multiples allers-retours en Allemagne, sous couvert de voyage d'affaire, dans le but de collecter des informations capitales — notamment la localisation de sites de production du Messerschmitt.

Ce film inconnu est surprenant dans l'horreur du monde décrit, mais pas nécessairement l'horreur nazie (qui est bien présente malgré tout, sans être l'argument le plus intéressant) : ce qui en fait tout l'intérêt tient en réalité au parcours semé d'embûches et de compromissions que devra suivre le protagoniste. D'abord, on insiste bien sur la manipulation dont il fait l'objet dans le camp du bien (du chantage direct opéré par le cynique Hugh Griffith afin d'en faire un espion), avant d'observer comment sa nouvelle mission influence son entourage et le contraint à la solitude (il sera obligé d'afficher une fausse haine antisémite qui l'éloignera de sa femme et de ses amis), pour terminer sur une longue série d'objectifs à accomplir en Allemagne (ce qui implique de très nombreux contacts désagréables avec les cadres du parti nazi). Son univers proche est constellé de personnages affreux jusque dans la société civile, collaborateurs en puissance et sbires de la Gestapo, participant à l'élaboration d'une toile de fond glauque à souhait. Et lui, constamment, obligé d'afficher une sympathie pro-nazi de façade pendant plus de deux heures... Quelques figures sont vraiment glaçantes, à l'image de cet enfant appartenant aux jeunesses hitlériennes lobotomisées, un danger parmi beaucoup d'autres dans la gueule du loup.

Seul moment de réconfort dans cet océan de barbarie, sa rencontre avec une agente allemande interprétée par Lilli Palmer dont il tombera amoureux — bon clairement Seaton n'est pas Sirk, et le mélodrame romantique peine à décoller de manière flagrante. Malgré tout ces passages sont plutôt bienvenus, ne serait-ce que par ce qu'il permettront par la suite, le flagrant délit (la Gestapo se cache dans l'ombre d'un confessionnal) et la mise à mort (avec son traumatisme des impacts de balles sur le mur et le sang à laver). Le film vaut le détour également dans sa présentation d'un cadre original et régulièrement non-manichéen, avec la position de neutralité adoptée par la Suède en 1942, ainsi que par quelques apparitions (Klaus Kinski en réfugié juif malade entre autres).

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vendredi 19 septembre 2025

Ghostlight, de Kelly O'Sullivan et Alex Thompson (2024)

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Les vertus de l'interprétation et du deuil par procuration

Il est vraiment dommage que le scénario (écrit par Kelly O'Sullivan, co-réalisatrice avec Alex Thompson) repose sur des figures aussi lourdes à des moments charnières pour établir son analogie entre la vie de Dan, un ouvrier de voirie à Chicago plongé dans un drame familial intense, et le contenu d'une pièce de Shakespeare, dans laquelle il établira des correspondances et verbalisera des émotions qui semblaient inaccessibles en dehors de l'espace théâtral. Et c'est d'autant plus dommage que partout ailleurs, Ghostlight déploie une finesse remarquable pour établir les portraits de sa poignée de personnages, tous très différents, tous très bien caractérisés. C'est un film qui prend le temps de poser son cadre avant de nous amener sur le terrain des faiblesses psychologiques, en parsemant sa longue introduction de 30 ou 40 minutes de détails discrets qui ne seront approfondis que par la suite. Un soin du côté du scénario rappelant le très attachant Saint Frances, réalisé par Thompson et écrit / interprété par O'Sullivan.

Donc, on les voit de très loin ces coutures qui vont amener le protagoniste bougon et incapable d'exprimer ses sentiments à entre en résonance avec la pièce que le hasard le conduira à jouer (et dans le rôle principal, tant qu'à y être). Mais cela n'affecte pas de manière rédhibitoire tous les autres aspects : son intégration fortuite au sein d'une troupe de théâtre amateur à l'insu de sa famille, le reflet de sa propre existence dans la tragédie de Roméo et Juliette, et en toile de fond la peinture d'une crise familiale qui aurait pu virer au pathos désagréable si le trio d'interprètes Keith Kupferer / Tara Mallen / Katherine Mallen Kupferer n'avait pas été aussi impliqué — une alchimie qui peut en outre s'expliquer par le fait que les trois sont père / mère / fille dans la réalité. Un film qui aurait revêtu une puissance décuplée s'il s'était dégagé de cette tutelle un brin académique.

Film d'acteurs et d'actrices avant tout, peu connus (à l'exception de Dolly De Leon) mais excellents, parvenant à rendre vivant et tangible ce bout d'existence douloureuse. Le théâtre comme miroir de sa propre vie, comme moyen de résilience, comme outil de déverrouillage, tout en délicatesse, de telle sorte que la prise de conscience de Dan dans le contexte du deuil familial, au contact de la prose anglaise d'un autre siècle, s'accompagne d'une pudeur et d'une émotion remarquables.

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lundi 15 septembre 2025

L'Argent de la vieille (Lo scopone scientifico), de Luigi Comencini (1972)

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Le pouvoir de miser à l'infini

Avec L'Argent de la vieille, c'est la première fois (chez moi) que Luigi Comencini se positionne dans le fameux créneau de la comédie italienne sociale à forte charge caustique, très loin de l'ambiance sérieuse et tragique de films dramatiques célèbres comme L'Incompris (1966). Avec ce film, il ajoute un nouveau pôle dans mon référentiel sur le sujet, la comédie tendance lutte des classes, pas très loin du Dino Risi de Pauvres millionnaires (1959) — assez éloignée donc des approches plus sérieuses à la Main basse sur la ville (Francesco Rosi, 1963), Confession d'un commissaire de police au procureur de la République (Damiano Damiani, 1971), La Classe ouvrière va au paradis (Elio Petri, 1971), voire même La Grande Guerre (Mario Monicelli, 1959).

Dans ce film la violence de classe est amenée de manière très indirecte, par le truchement d'une comédie bouffonne aux aspérités marxistes (direct les grands mots mais le personnage du professeur est très explicite à ce sujet) : on considère d'abord deux pauvres gens vivant dans un bidonville de Rome qui s'amusent à jouer au jeu éponyme (en VO, le "scopone scientifico", une sorte de belote) avec une riche Américaine qui a l'air sympathique, dans un premier temps, puisqu'elle leur prête à chaque partie l'argent nécessaire pour miser... Mais petit à petit, l'envers du décor se dévoile, et on comprend que les enjeux sont d'un ordre de grandeur tout autre : la vieille fortunée passe chaque année dans le coin pour affronter la populace au jeu de cartes qui lui sert de démonstration pour sa supériorité — sous-entendu : économique, et donc intellectuelle, morale, etc. Et de l'autre côté, la plèbe toute entière soutient les deux joueurs sans le sou, dans l'espoir sans cesse déçu (mais sans cesse renouvelé, aussi) de soutirer à la vacancière argentée quelques millions de lires.

Comencini prend son temps, entre deux parties, pour décrire l'environnement quasiment insalubre des protagonistes interprétés par Alberto Sordi et Silvana Mangano, avec leurs cinq enfants et leurs innombrables problèmes d'argent. Le rituel de l'affrontement annuel avec la riche femme de passage (Bette Davis, très convaincante, partenaire de son chauffeur soumis, interprété par Joseph Cotten) leur permet d'envisager une vie meilleure, peut-être, qui sait... Sauf que face à eux, ils ont une richissime personnalité qui adopte une stratégie imparable : elle a la capacité (économique) de miser sans fin, autrement dit elle dispose de tentatives illimitées pour doubler la mise et récupérer celle de départ. L'allégorie émerge progressivement : jeu de cartes, certes, mais in fine jeu de pouvoir, dont l'issue est entièrement déterminée par la taille de la fortune. Mais cette inégalité fondamentale n'est pas accessible à la plupart des miséreux, obnubilés par la possibilité (impossible en réalité) de gagner une part du gâteau. Une image hautement satirique de l'affrontement entre dominants et dominés, du grand capital donnant quelques miettes au prolétariat pour donner l'impression que le système tourne correctement et que le succès est accessible à tous. La conclusion (la vérité ?) sortira de la bouche d'une enfant, étrangère au compromis, suggérant que la solution ne se trouvera jamais dans une énième tentative de négociation à la marge, une énième humiliation, mais plutôt au travers d'un bouleversement radical.

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