jeudi 16 août 2018

Au bord du monde, de Claus Drexel (2014)

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Au bord du monde, à la frontière du visible

Au bord du monde adopte une hauteur de regard et une distance au sujet toutes deux parfaites pour exposer des échanges avec une poignée de sans-abris parisiens. Claus Drexel et son équipe ont passé beaucoup de temps (plus d'un an) dans cet environnement, et cela se ressent tout de suite. Un travail de fond, une connaissance des lieux et des personnes, une thématique maîtrisée, et une certaine ambition artistique qui parachève le tout : tous les ingrédients sont réunis pour proposer des témoignages emplis de justesse de la part de ceux qui n'existent presque pas aux yeux de beaucoup. Un dispositif qui désamorce (presque) tous les malaises qui peuvent émerger, à la différence de l'autre documentaire de Claus Drexel, America, sur les États-Unis à la veille des élections de 2016.

Ce qui choque de prime abord, c'est le travail de Sylvain Leser en photographie : l'ensemble du documentaire est tourné de nuit, en semaine, loin de la foule. Paris y est indirectement magnifique, et le travail sur les lumières est sidérant, en plus d'être parfaitement naturel, comme Claus Drexel a pu le préciser en interview. Aucune configuration artificielle, aucune prise de vue trafiquée "pour faire joli" (même s'il faudrait relativiser cette assertion, car on sent bien que la mise en scène n'est pas laissée au hasard) : les dialogues sont captés là où les personnes vivent, et c'est uniquement sur la base du montage que les décors virent au fantastique. Un cadre presque surréaliste, parfois, au sein duquel des témoignages simples peuvent s'exprimer. Des plans fixes, relativement longs, captant autant les échanges que les silences intermittents, et une absence totale (en apparence tout du moins) de sensationnel, de misérabilisme, d'édulcoration. Sous les lumières parfois bariolées de la ville, les ombres qui en peuplent les bas-côtés prennent la parole dans un clair-obscur renversant, un contraste déroutant. Paris est aussi magnifique que désertique, fantomatique, et seuls les sans-abris trainent leur solitude dans l'espace de ce documentaire.

En l'espace de cent minutes, on parcourt une dizaine de personnalités, et autant de profils différents, évidemment. Les discours sont parfois très cohérents, parfois à la limite de l'intelligible, certains évoquent la peur d'abdiquer et de cesser d'exister quand d'autres se réjouissent des petits plaisirs ponctuels (un flic qui amène un plateau de victuailles et du parfum) ou nichés dans leurs souvenirs. Aucun didactisme, aucune morale : on ne voit que des êtres lutter contre leur invisibilité et résister à l'indifférence autant qu'aux aléas climatiques. Pas de paraboles politiques, uniquement des états de fait. Une plongée dans un monde parallèle et à la frontière du visible, à l'image de cet homme qui vit dans un couloir jouxtant le périphérique. À l'intérieur : la misère. À l'extérieur, avec son visage enserré dans une ouverture du mur, frontière entre deux mondes : l'invisibilité.

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lundi 13 août 2018

Tetsuo, de Shinya Tsukamoto (1989)

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La nouvelle chair Rares sont les films aussi expérimentaux dans la forme qui parviennent à m'agripper du début à la fin, et laisser dans un état second, totalement abasourdi, dans le sillage de leur tumulte. La ligne de démarcation entre génie et esbroufe, dans ce registre particulier et selon mes  […]

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mercredi 08 août 2018

Close-Up, d'Abbas Kiarostami (1990)

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Quand la fiction s'engouffre dans la réalité La beauté de la dernière séquence, pourtant mutilée dans sa bande son à cause d'un micro ne fonctionnant qu'à moitié, est renversante. Un choc émotionnel d'une rare intensité, et difficile à anticiper. Close-Up est un film unique dans sa manipulation du  […]

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lundi 06 août 2018

Gueule d'amour, de Jean Grémillon (1937)

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Le fruit défendu Je n'avais jamais entendu parler de Jean Grémillon, et c'est sans doute un tort, à la lumière de Gueule d'amour. Il filme Jean Gabin, héros national de la décade en question, d'une manière très singulière, dans une tendresse et une sensibilité que je ne lui connaissais pas, et qui  […]

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vendredi 27 juillet 2018

America, de Claus Drexel (2018)

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La distance au sujet À mi-chemin entre la photographie sociale de Walker Evans, le sens du cadre d'un Raymond Depardon et le goût pour les bizarreries pas toujours avouables comme Ulrich Seidl, le documentaire de Claus Drexel est un projet plein de promesses qui ne s'avère pas aussi intéressant que  […]

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jeudi 26 juillet 2018

Bonjour, de Yasujirō Ozu (1959)

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Essai sur les formules de politesse et les concours de pets On croit connaître l'œuvre d'un cinéaste... jusqu'au film qui change plus ou moins radicalement la donne. J'aime beaucoup ce genre de leçon indirecte de modestie, qui invite à la mesure, à la précaution, au jugement pondéré. Je ne me base  […]

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mercredi 25 juillet 2018

L'Atalante, de Jean Vigo (1934)

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Le Rimbaud du cinéma ¹ Impossible de rapprocher ce film de Jean Vigo, son unique long-métrage, à d'autres qui furent produits dans la décennie des années 30, à ma connaissance. Il y a peut-être quelques traces du coté de Robert Flaherty (avec Tabou, sorti en 1931), dans un contexte exotique à  […]

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mardi 24 juillet 2018

Leçons de ténèbres, de Werner Herzog (1992)

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Instantanés de destruction et poésie funèbre du chaos J'étais prêt à enterrer le Herzog des années 90, sur la base très partielle d'œuvres assez peu passionnantes comme Jag Mandir (chronique d'une gigantesque fête indienne), et voilà que Leçons de ténèbres surgit presque par surprise, comme un  […]

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Fric-Frac, de Maurice Lehmann et Claude Autant-Lara (1939)

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"J'eusse préféré que vous vinssiez seule. - Quoi ?" Chipotons un peu. Avec une profondeur psychologique un peu plus affirmée, un scénario un peu plus original, et un final un peu moins dans le rang (ainsi qu'une bande son d'un peu meilleure qualité, accessoirement, bien que ce soit  […]

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lundi 23 juillet 2018

Les cloches des profondeurs - Foi et superstition en Russie, de Werner Herzog (1993)

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Syncrétisme barré de Sibérie Deuxième incursion dans les délires mystiques après la rencontre avec Gene Scott, un pasteur américain, à l'occasion de Fric et Foi. Herzog s'était intéressé de manière très neutre aux agissements télévisés de ce personnage singulier, pour lequel il éprouvait sans doute  […]

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